Un printemps 76

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Un printemps 76
Vincent Duluc
Stock
Roman
216 p., 18 €
ISBN: 9782234079687
Paru en janvier 2016

Où?
Le roman se déroule principalement à Saint-Etienne, mais également à Bourg-en-Bresse d’où est originaire le narrateur, à Mézériat, à Autun, ou encore le temps d’une escapade à Etaules en Charente-Maritime. Lyon, l’éternelle rivale de Saint-Etienne, ne pouvait manquer à cette histoire, pas plus que les villes européennes où l’équipe de foot à joué comme Split en Croatie, Kiev en Ukraine, Eindhoven aux Pays-Bas et Glasgow en Écosse, sans oublier les destinations plus exotiques telles que Lahti en Finlande, Pitesti en Roumanie, Stömsgodset en Norvége et Zabrze en Pologne.

Quand?
L’action se situe dans les années 70, avec en point d’orgue la finale de la coupe d’Europe perdue en mai 1976.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Grandir dans ma province avec Saint-Étienne juste à côté, en 1976, c’était habiter Naples au pied du Vésuve, c’était savoir que le cœur de l’univers avait soudain été déplacé, qu’il se rapprochait de nous mais sans nous inclure, et c’est pour cela que l’on se levait, pour voyager, franchir la frontière et ressentir l’appartenance au monde.
Là-bas, juste à côté, Saint-Étienne avait les Verts, la ville avait cette fièvre, un pays venu prendre son pouls, et sous ses yeux la classe ouvrière mourait en chantant “Qui c’est les plus forts ?”».

Ce que j’en pense
***
Il y a des livres que vous rêvez de lire et que vous appréhendez d’ouvrir le jour où ils paraissent. Pour tous ceux qui, comme l’auteur, on vibré durant leur jeunesse aux exploits de l’équipe de foot de Saint-Etienne, il semblait évident que l’épopée des verts méritait d’être contée. Mais l’entreprise est périlleuse, car chacun des acteurs – et surtout des spectateurs – construit son propre mythe, sa propre histoire et entend ne pas être trahi.
Vincent Duluc a su fort adroitement éviter cet écueil en nous offrant le témoignage d’un jeune garçon de Bourg-en-Bresse dont la vie a sans doute basculé un jour à cause ou plutôt grâce à onze garçons à peine plus vieux que lui qui lui ont prouvé que le rêve était à portée de main. « Sans cette grande affaire, sans ce feuilleton haletant aux épisodes espacés qui apprenaient le désir par la rareté et la frustration, la thématique d’une éducation judéo-chrétienne dans les années 70, il ne serait resté que l’envie de passer à la suite le plus vite possible, de tenir dans l’heure les promesses de plus tard, de vérifier chaque matin devant la glace que l’on était en train de grandir er que l’évasion serait pour bientôt.»
La première vertu de ce court roman qui se lit très agréablement, est d’avoir fort bien su restituer le football de cette époque. On est alors bien loin de la manière actuelle de pratiquer la discipline, mais aussi bien loin des énormes enjeux qui entourent la discipline sportive la plus populaire du monde. Dans les années 70, un monde sans portable et sans internet, la vie en province se résumait pour beaucoup à quelques sorties, histoire de varier le plaisir qu’on pouvait alors avoir devant Champs Elysées, quand Michel Drucker accueillait Michèle Torr, Julien Clerc ou encore Nicoletta.
Pour les Français moyens, « la vie réelle avait besoin d’une allégorie qui donne un sens à leurs douleurs, et c’est ainsi qu’ils scrutaient les Verts, quêtant le labeur, suspectant une indolence. Les joueurs aux pieds carrés et aux maillots trop propres, la foule les envoyait à la mine. » À l’époque, le football était surtout l’affaires des «populaires», comme on appelait alors la grande tribune du stade.
Ou encore plus précisément pour les ouvriers Stéphanois qui descendaient à la mine ou travaillaient pour Manufrance, il fallait «passer le dimache après-midi au stade pour oublier que l’on est exploité et que l’on mourra fatigué.»
Ceux qui s’attandent à trouver un résumé circonstancié des grandes joutes sportives en seront pour leur frais. Le récit se fait ici à hauteur d’hommes. Plutôt que la grande équipe, ce sont les destins individuels qui se rassemblent ici pour former une aventure humaine hors du commun. Les petits secrets des Janvion , Piazza, Revelli, Santini, Bathenay, Curkovic, Larqué sont révélés, sans oublier ceux du très discret « Cht’i » Christian Synaeghel – que beaucoup ont sans doute oublié – ni du très médiatique ange vert Dominique Rocheteau qui doit sans doute à sa confiance aveugle en son kiné et ami Gérard Florissier d’avoir pu être sur la pelouse de Glasgow le 12 mai 1976.
Dans cette galerie de portraits, on n’oubliera ni l’entraineur Robert Herbin, ni le président Roger Rocher qui sont, chacun à leur place, deux autres incarnations de l’ascenseur social.
Enfin, et pour boucler la boucle, on retrouve les médias. À une époque où les journalistes sportifs passaient vraiment leur vie «aux côtés de ceux qui vivent leurs plus beaux jours (…) et s’ils ne s’en doutent pas il ne faut rien leur dire, l’ignorance leur est une nécessaire innocence.»
Si on peut être un peu nostalgique de cette époque, c’est sans doute d’abord pour cela : la fin de l’innocence. Oui, l’été 76 est bien loin. Trop loin !

Autres critiques
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Libération (Christophe Alix)
Télérama (Laurent Rigoulet)
Un livre, un jour (Olivier Barrot)
Blog A l’ombre du noyer
Blog Miscellanées balades littéraires

Extrait
Les premières pages du livre

A propos de l’auteur
Vincent Duluc est l’auteur, chez Stock, d’un premier roman très remarqué et salué par la presse : George Best, le cinquième Beatles. Il est le leader de la rubrique football de L’Équipe et intervient régulièrement en tant que consultant sur L’Équipe 21, RTL et i-Télé. (Source : Editions Stock)

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La carte des Mendelssohn

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La carte des Mendelssohn
Diane Meur
Sabine Wespieser Éditeur
Roman
496 p., 25 €
ISBN: 9782848051918
Paru en août 2015

Où?
L’action se situe principalement en Allemagne, berceau de la famille Mendelssohn, à Dessau, «petite capitale du Duché d’Anhalt», à Berlin, Potsdam, Weimar, Iéna, Cologne, Francfort, Mayence, Aix-la-Chapelle, Leipzig, Bad Pyrmont, Bad Reinerz, Bad Doberan, Hanovre, Hambourg, Altona, Neustrelitz, Sigmaringen. La famille se retrouve également dans les principales capitales européennes : Londres, Paris, Vienne, Rome, Zurich, parcourt la Suisse et l’Italie, tandis qu’une autre branche émigre aux Etats-Unis et au Canada.

Quand?
Le roman se déroule du XVe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Je savais que Felix Mendelssohn le compositeur (1809-1847) était le petit-fils de Moses Mendelssohn le philosophe (1729-1786), et longtemps je n’en ai pas pensé grand-chose. Un jour pourtant, j’ai pensé à l’homme qui avait été le père du premier et le fils du second. Quel merveilleux sujet de roman, m’étais-je dit alors. D. M.
Au retour d’un séjour marquant à Berlin, Diane Meur, fidèle à son goût pour les filiations, décide de mener l’enquête sur Abraham Mendelssohn, banquier oublié de l’histoire, qui servit de pont entre le Voltaire allemand et un compositeur romantique plus précoce encore que Mozart. Mais comment ne pas remonter d’abord à l’origine, à Moses, le petit infirme du ghetto, qui à onze ans maîtrisait Torah et Talmud, à quatorze ans partit seul sur les routes rejoindre à Berlin un professeur bien-aimé ? Comment, en pleines années 2010, ne pas se passionner pour cet apôtre de la tolérance, grand défenseur de la liberté de culte et d’opinion ? Et, accessoirement, père de dix enfants dont le banquier Abraham n’était que le huitième…
Happée par son sujet, l’auteur explore cette descendance, la voit s’étendre au globe entier et aux métiers les plus divers, jusqu’à une ursuline belge, des officiers de la Wehrmacht, un planteur de thé à Ceylan. Même quand on est, comme elle, rompue aux sagas familiales d’envergure, impossible de tenir en main cette structure : l’arbre généalogique se transforme en carte, La Carte des Mendelssohn, qui envahit d’abord la table de son salon, puis le projet lui-même.
Le roman devient dès lors celui de son enquête, une sorte de Vie mode d’emploi où la famille tentaculaire apparaît comme un résumé de l’histoire humaine. La romancière nous enchante par ses libres variations sur les figures les plus tragiques ou les plus excentriques, tout en nous dévoilant ses sources, sa chronologie, et en mêlant sa propre vie à la matière de son livre.
Tour de force d’un écrivain qui jamais ne perd le nord, La Carte des Mendelssohn finit par mettre à mal toute idée de racines, et par donner une image du monde comme un riche métissage où nous sommes tous un peu cousins.
Il est urgent de lire Diane Meur.

Ce que j’en pense
****
Ce qui rend le roman aussi fascinant, c’est la façon dont chaque lecteur s’en empare et ce qu’il en fait. Grâce à la construction de son roman, Diane Meur nous offre au moins deux possibilités, toutes aussi passionnantes, de nous approprier la dynastie familiale.
Il y a d’une part le récit historique, biographe qui commence avec Moses Mendelssohn en mai 1761 pour s’achever avec les descendants encore en vie aujourd’hui. Un matériau aussi riche que varié, qui nous donne à vivre au-delà de la destinée familiale, l’évolution historique, culturelle et politique de la vieille Europe.
Il y a d’autre part le récit de l’enquête généalogique. Ce roman dans le roman est tout aussi intéressant, notamment pour qui ont déjà tenté de retracer leur généalogie ou qui envisagent de le faire. Cela commence souvent par une information fragmentaire, sinon par une intuition : «Je savais que Felix Mendelssohn le compositeur (1809-1847) était le petit-fils de Moses Mendelssohn le philosophe (1729-1786), et longtemps je n’en ai pas pensé grand-chose, car le compositeur n’était pas vraiment de mes préférés ; quant au philosophe, quoiqu’il ait servi de modèle à Nathan le Sage dans la pièce de Lessing, je ne l’avais guère lu. Un jour pourtant, j’ai pensé à l’homme qui avait été le père du premier et le fils du second. Quel merveilleux sujet de roman, m’étais-je dit alors.»
Le temps passe. Puis comme souvent le hasard et la chance (mais le hasard existe-t-il vraiment ?) vont donner ce petit coup de pouce au destin, déclencher l’envie de s’y mettre vraiment. À l’occasion d’un séjour à Berlin « ce petit filet d’eau qui se refusait à grossir depuis cinq ou six ans, s’est soudain élargi en rivière. Puis en torrent.» Quelques livres, un CD contenant une généalogie des Mendelssohn sur plusieurs générations, une exposition, des documents et des témoignages : presque jour qui passe apporte son lot d’informations, quelques surprises et de nouvelles pistes à explorer.
Une fois dessiné le portrait de l’ancêtre Moses, parlé de sa vie et de son œuvre, Diane Meur se heurte très vite à une question de méthode. Comment embrasser une aussi riche descendance sans s’y perdre pour autant ? Elle choisit de relire quelques livres : Cent ans de solitude, Joseph et ses frères, Danube, La Vie mode d’emploi, notamment pour chercher à partir de quel moment elle perd le fil de ces différents récits.
Outre la rédaction d’un aide-mémoire, la romancière-biographe-généalogiste, va s’atteler à la construction de cette carte des Mendelssohn qui donne son titre au livre. À l’aide de papier, carton, colle et ciseaux elle va tenter de rassembler tout ce petit monde. Sabine Wespieser, son éditrice, a eu la bonne idée de nous offrir cette carte en ligne , nous donnant par la même occasion une bonne idée du travail de fourmi que cela représente. L’occasion aussi de comprendre la réaction de la famille devant cette réalisation qui «mange» tout le salon, mais dont le code-couleur fascine tout autant
Le Mendelssohn-Komplex, comme diane Meur appelle joliment cette généalogie, peut maintenant être détaillé, mais surtout élagué. Pour que le lecteur – mais aussi l’auteur en premier lieu – ne se perde pas dans les quartiers, ne s’enlise pas dans les problèmes de création romanesque, il fallait en effet supprimer tous ceux qui viendraient alourdir inutilement le récit, les enfants mort-nés ou n’atteindraient pas l’âge adulte, les branches «sans histoire», les descendants dont il ne reste qu’une documentation lacunaire.
Et vogue le beau navire… Au fil des siècles, on voit défiler la vie culturelle et artistique Felix compose pour le grand explorateur Alfred von Humboldt, qui débat avec des mathématiciens, des zoologiques. Au détour d’un voyage, il croise Chopin, rencontre Berlioz, se lie avec Horace Vernet où il peut admirer les fresques de son cousin Philipp (de la branche anglaise).
Si l’on se régale des grandes idées et notamment de la question religieuse – au milieu d’une famille qui s’est beaucoup convertie – l’auteur n’oublie pas les anecdotes qui font aussi le sel de ce roman, les histoires de cœur, de jalousie.
«L’histoire d’une famille ne m’intéresse que si elle devient l’histoire du monde, et c’est de plus en plus le cas.» Et c’est très réussi !

Autres critiques
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Blog Zibeline

Extrait
« Des commencements à cette histoire, on pourrait encore en trouver des dizaines. L’histoire de Moses Mendelssohn commence très exactement en mai 1761, lorsqu’il se met à signer ses lettres MOSES MENDELSSOHN, un nom qu’il s’est choisi et transmettra à ses enfants, ouvrant la voie à l’histoire que j’essaie d’écrire : celle des Mendelssohn. Mais, sous un angle plus intellectuel, son histoire commence peut-être avec celle de Baruch Spinoza, le philosophe excommunié dont il admirait tant l’œuvre. Si ses coreligionnaires en détresse le voient comme un second Moïse, lui craint surtout de devenir un second Spinoza, et dans la chronologie qui me sert ici de base, élaborée grâce à de patientes compilations et courant jusqu’au début du XXIe siècle, j’ai donc fait figurer, bien avant sa naissance, 1656, 27 juillet : la communauté juive d’Amsterdam excommunie Spinoza. Date qui est loin d’y être la première. L’histoire des Mendelssohn ayant fini par être celle d’une illustre famille protestante de Prusse, j’ai cru bon d’ajouter 1517, veille de la Toussaint : Martin Luther affiche ses 95 thèses sur la porte de l’église du château, à Wittenberg. Et s’il s’agissait là de faits avérés et datables, je n’aurais pas hésité à mettre au tout début : Moïse, selon les sources un enfant hébreu trouvé ou un bâtard égyptien de sang royal, traverse à pied sec la mer Rouge avec le peuple dont il a pris la tête. » (p. 16-17)

A propos de l’auteur
Diane Meur est née en 1970 à Bruxelles et vit à Paris.
Pendant ses études secondaires au lycée français de Bruxelles, elle prend l’initiative d’apprendre l’allemand.
Après deux années de classes préparatoires au lycée Henri IV de Paris, elle intègre l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, en section lettres modernes. Hésitant entre germanistique, lettres modernes et histoire, très vite elle se lance dans la traduction.
Elle a notamment traduit Musique et société de Hanns Eisler (éditions de la Maison des Sciences de l’homme, 1998), les Écrits sur Dante d’Erich Auerbach (Macula, 1999), Léthé. Art et critique de l’oubli de Harald Weinrich (Fayard, 1999) et, aux éditions du Cerf en 2001, de Heinrich Heine, Nuits florentines, précédé de Le Rabbin de Bacharach et de Extraits des mémoires de Monsieur de Schnabeléwopski.
Après de longs mois consacrés à Heine, à un livre sur les techniques mnémoniques au Moyen Âge (Mary Carruthers, The Book of Memory, Macula) et à Figura d’Erich Auerbach (sur l’interprétation « figurative » de la Bible par les chrétiens médiévaux et le rapport complexe qu’elle établit avec le judaïsme, Macula), elle se lance dans La Vie de Mardochée de Löwenfels écrite par lui-même (Sabine Wespieser éditeur, 2002), son premier roman, qu’elle achève à la naissance de son troisième enfant.
Depuis lors, elle a publié trois romans chez Sabine Wespieser éditeur, Raptus (2004), Les Vivants et les Ombres (2007) et Les Villes de la plaine (2011), tous distingués par des prix et traduits dans plusieurs pays. En septembre 2015 paraît La Carte des Mendelssohn, magistral et tentaculaire roman épousant trois siècles de l’histoire allemande. Avec ce cinquième roman, conjuguant érudition, fantaisie et subversion, elle donne une nouvelle preuve de l’amplitude de son talent.
Elle a aussi poursuivi son travail de traductrice, notamment de Paul Nizon (La Fourrure de la truite et le Journal, Actes Sud, 2006 ; Le Livret de l’amour. Journal 1973-1979, Actes Sud, 2007 ; Le Ramassement de soi. Récits et réflexions, Actes Sud, 2008 et Les Carnets du coursier. Journal 1990-1999, Actes Sud, 2011), de Tariq Ali (Un sultan à Palerme, 2007 et Le Livre de Saladin, 2008, chez Sabine Wespieser éditeur), de Robert Musil (La Maison enchantée, nouvelles et fragments, Desjonquères, 2010), de Stefan Zweig (Lettre d’une inconnue, Flammarion, 2013 ; Amok, Flammarion, 2013 ; Vingt-quatre heures dans la vie d’une femme, Flammarion, 2013 ; Le Joueur d’échecs, Flammarion, 2013 et Romans, nouvelles et récits, Tomes I et II, La Pléiade, 2013) et de Tezer Özlü (La Vie hors du temps, Bleu autour, 2014). (Source : Sabine Wespieser Éditeur)

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Autour du Soleil

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Autour du soleil
Karine Silla
Plon
Roman
282 p., 19 €
ISBN: 9782259243520
Paru en janvier 2016

Où?
Le roman se déroule principalement en France, à Paris et dans le Sud, en villégiature et au Vietnam, notamment à Saigon. Sont également évoqués des endroits qui ont jalonné la vie de quelques protagonistes : les Pouilles, l’Espagne, «au bord de la mer» et le Canada.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Louise quitte tout pour vivre un nouvel amour au Vietnam, en effaçant ceux qu’elle laisse derrière elle. En France, sa fille Marie la croit morte. Karine Silla poursuit son exploration des secrets de famille au prisme de la conciliation, parfois impossible, entre maternité et féminité.
Un jour de pluie, Louise rencontre un homme dans un train. En quelques minutes, la jeune femme décide de quitter sa vie raisonnable pour cet inconnu qui lui parle de son pays, le Vietnam ; son bonheur la contamine et l’emporte. Au milieu des immenses étendues vertes et marécageuses, elle découvre l’amour, la jouissance, la joie, et enfante un fils.
En partant, Louise a laissé derrière elle un mari, épousé parce qu’elle n’a jamais su dire non, et et une fille, Marie, avec qui elle n’a jamais su faire.
Malgré la certitude d’avoir fait le bon choix, le secret de Louise envahit peu à peu sa vie et celle de Marie, qui la croit morte et grandit sur un mensonge.
Jusqu’à ce que tout vole en éclats.
Après son premier roman remarqué, Monsieur est mort, Karine Silla, dramaturge, réalisatrice et scénariste, poursuit son exploration des secrets de famille, de leurs échos et de leurs ricochets.

Ce que j’en pense
****
«Louise n’avait pas de père. Elle avait été élevée par une mère austère qui pensait qu’une seule robe suffisait, peu importe qu’on l’ait choisie ou pas, c’était comme ça. (…) Elle disait aussi que les meilleures nuits étaient celles où l’on oubliait nos rêves. Et que la théorie scientifique de la révolution de la Terre autour du Soleil était impossible : si la Terre avait tourné autour du Soleil, sa chance a elle aurait aussi tourné.» Louise, qui est le personnage principal de la première partie de ce roman, essaie de se libérer de ce lourd carcan familial. Elle croit gagner la liberté en se mariant, cache soigneusement deux avortements avant de mettre au monde une enfant pas vraiment désirée qu’elle prénommera Marie. Quelques années plus tard, elle meurt.
Tel est du moins la version officielle du roman familial. Jusqu’au jour où un homme rencontré dans un train vient livrer à Marie une autre version. Sa mère n’est pas morte, mais s’est enfuie au Vietnam pour vivre enfin. « Elle n’était plus la même femme. C’était une deuxième naissance, plus intense parce qu’elle renaissait cette fois de sa propre volonté.»
Face au choc de cette révélation, Marie reste d’abord incrédule : «On ne défait pas un pull qui nous tient chaud depuis des années parce qu’on a oublié une maille en le tricotant. Je ne laisserai pas cet étranger tirer sur le fil qui dépasse.»
Pourtant, il ca bien falloir attraper ce fil. Se poser des questions qui dérangent. Se demander la raison pour laquelle, on lui avait menti. Essayer de comprendre cette mère qui « avait laissé derrière elle un mari qu’elle avait épousé parce qu’il était gentil, qu’il était le premier à l’avoir demandé en mariage et qu’elle n’avait jamais su dire non, une mère qui marmonnait les yeux dans le vide et une enfant avec qui, depuis le début, elle n’avait su faire.»
Mais aussi une mère qui, après avoir trouvé le bonheur, mis au monde un fils, meurt très jeune d’un cancer. «Ses poumons la punissaient de ne pas avoir assez respiré et d’avoir refoulé tous ses sentiments.»
La seconde partie du livre est consacrée à Marie. À la manière qu’elle a de gérer la révélation de ce secret de famille. À la façon dont elle entend construire sa propre vie. Comment aborder le sujet avec son père parti vivre en Espagne avec Victoria, sa nouvelle compagne et qui est de passage à Paris? Que dire à Samuel, son mari, et à leurs deux filles? Un peu comme ces planètes cachées par d’autres astres plus grands, elle préfèrera les zones d’ombres au soleil.
D’autant que les vacances arrivent et qu’ils sont attendus par un couple d’amis, dans le Sud de la France. Après un nouveau choc, l’accident dont ils sont victimes sur la route, Karine Silla nous propos une sorte de huis-clos final.
Dans la grande villa de Georges et Lucie, la parenthèse estivale nous offre en effet une formidable occasion de sonder les âmes, de détailler les mécaniques qui forment – et déforment – les couples, d’esquisser de nouvelles histoires.
Jean est cœur de cette troisième et ultime partie. Le fils de Georges, invité surprise, va servir de révélateur à cette photo de groupe avec dame. On sait depuis Icare combien les voyages autour du soleil peuvent être risqués. Karine Silla nous en apporte une nouvelle preuve. Avec autant de force que d’élégance.

Autres critiques
Babelio
Blog Psych3deslivres
Blog Des livres et Sharon
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)

Extrait
Les 25 premières pages du livre

A propos de l’auteur
Dramaturge, réalisatrice et scénariste, Karine Silla est l’auteure de Monsieur est mort, premier roman remarqué paru chez Plon en 2014. (Source : Editions Plon)

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Sur une majeure partie de la France

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Sur une majeure partie de la France
Franck Courtès
Jean-Claude Lattès
Roman
270 p., 19,00 €
ISBN: 9782709650588
Paru en janvier 2016

Où?
Le roman se déroule principalement en Seine et Marne, près de Meaux et Chelles, dans de slieux qui ont pour nom Mortcerf, Gisvres, Tancreux, Évril-en-Multien ou Fuvières. Paris est également évoquée.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec l’évocation de souvenirs de l’enfance du narrateur jusqu’à la période contemporaine, sur à peu près trente années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Comment raconter cette impression de dépossession quand je retourne à la campagne ? Une campagne où je n’ai pas grandi mais où j’ai fait grandir en moi, lors des weekends et des vacances, la certitude que la beauté était en péril ?
Inspiré par mes souvenirs, j’ai voulu dérouler les destins parallèles de deux enfants, Quentin et Gary, sur une période de trente années, dans un village situé à moins de 80 kilomètres de Paris, passé du paradis à l’enfer.
Enfant sensible, Quentin aime profondément la nature ; Gary, lui, inquiète déjà par sa sauvagerie et son agressivité. En grandissant, Quentin s’éprend d’une jeune fille nommée Anne ; ils échangent leurs premières étreintes tandis que Gary s’entoure d’un gang, vole, fume et se met à écouler de la drogue fournie par les Marocains de la cité voisine, allant jusqu’à embringuer le jeune frère de Quentin.

Ce que j’en pense
****
Ce roman pourrait être le récit d’un fait divers sordide, l’un de ceux qui font régulièrement la manchette des quotidiens régionaux. Il s’agit en l’occurrence d’un homicide. Emporté par sa soif de violence et de vengeance, un jeune homme tue l’une de ses connaissances, presque un ami.
Mais au-delà de ce règlement de compte, Franck Courtès nous offre une chronique de cette France dite profonde. Une France qui a énormément changé et dont le narrateur, parti vivre à Paris, à la nostalgie.
Au moment où commence le livre, il prend la direction de «sa» campagne avec son épouse et ses enfants. Il a envie de retrouver ce coin de terre où il a passé son enfance et où la nature avait beaucoup à lui offrir : «Ma passion pour cette terre, cette liberté, cette beauté attachait pour toujours mon être au paysage. Car le paysage donne lieu à l’amour.»
Un paysage qui va se modifier à la fois par les bouleversements de l’agriculture et l’usage intensif de pesticides et par la pression démographique qui voit la création de cités à quelques encablures des champs. «Enfant toujours je devinais qu’on voulait en finir avec la campagne. J’en profitais jusqu’à l’épuisement. Chaque action humaine la détruisait un peu plus.»
À ses côtés, il y a Quentin, le fils de Geneviève et Tikiti. Lui aussi aime cette nature, aime faire des découvertes, apprend quasi instinctivement la faune et la flore qui s’y épanouissent.
Une période durant laquelle il partage les jeux avec les enfants du village, mais qui va prendre fin dès que d’autres centres d’intérêt prennent le relais… «À l’adolescence, les bals, les filles et les cafés en ville les attiraient davantage que les chemins ou le marais. J’y ai goûté un peu, aux filles et à l’alcool surtout, avant de me retrancher sur mes terres, c’est-à-dire celle des autres. Les jeunes filles étaient compliquées à aborder pour un garçon immature comme moi. Elles me donnaient l’impression d’avoir une épargne à protéger ; un trésor qu’elles négociaient longuement jusqu’à me rendre malade les fois où j’étais vraiment amoureux.»
Quentin s’amourache d’Anne et finira par la mettre enceinte. Gary, quant à lui, va filer un bien mauvais coton, car «Dans les terres dévitalisées de l’Île-de-France, les graines de violence prenaient bien.»
Après plusieurs renvois de l’école, il avait trouvé comment s’en sortir: «Chaque jour, un garçon d’origine marocaine de la petite cité de Fuvières lui fournissait un haschich bon marché venu du Maroc (…) qui n’en avait presque plus que le nom, tant il était coupé de terre, de henné, de colle, de paraffine, d’acide de batterie, d’huile de moteur, de benzène, de phénols, le tout s’attaquant au foie, aux reins, bouchant les artères, décimant les neurones.» Déjà, on sent le drame sous-jacent. Car si chacun entend faire l’expérience de cette drogue, nombreux sont aussi ceux pour qui l’argent facile est paré de vertus que ne peut avoir la dure vie dans les exploitations agricoles. Par exemple pour Benoît, le jeune frère de Quentin. Aveuglé par des promesses fallacieuses, il va vouloir se lancer dans le trafic et oublier les conseils de son aîné. D’autant que ce dernier est également confronté à un autre problème : son amie Anne est enceinte et entend garder leur enfant.
Avec un vrai sens de la construction, Franck Courtès relève, chapitre après chapitre, l’intensité dramatique. À l’image de ce shit qui circule beaucoup dans la région, histoire de semer l’envie pour récolter le besoin, l’auteur pose un à un les jalons qui vont conduire au drame annoncé.
Un roman dur et âpre, une belle réussite avec une pointe de nostalgie. À moins qu’il ne s’agisse d’une mise en garde contre une société qui perd ses valeurs.

Autres critiques
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Blog A bride abattue
Blog L’Homme qui lit
Blog de Michel Collart

Extrait
« Autour, à l’horizon, c’était l’agriculture, les champs de blé, de maïs, les prés à vaches noires à motifs blancs. Et puis encore des forêts ; la campagne française.
Une campagne féerique six semaines par an. Une semaine l’hiver, quand le silence faisant ses premiers pas, la neige dessinait en noir et blanc des paysages immaculés, à l’allure médiévale, dans lesquels les chiens en courant traçaient des lignes sombres.
Et environ cinq au début de l’été, quand la terre frémissait, lorsque surgissait des recoins, du fond des jardins, des bords de route, une végétation foisonnante et menaçante, plongeant les chemins dans la pénombre, les bouchant comme un mauvais cholestérol. Car ici, c’était le règne de l’ortie, de la ronce, des mauvaises herbes en tout genre, fraîches comme des salades, en couronnes, en cascades, en explosions. Une sauvagerie verte qui semblait un mystère tant elle renaissait de rien, comme installée en quelques nuits par un jardinier ivre. Les liserons blancs paraient d’une robe princière la plus vulgaire des broussailles. Dans la plaine et dans le vent, derrière la forêt, des blés verts accrochaient le soleil.
Les mois restants, la campagne n’était que brume et boue, des temps de craie, un soleil pâle, roulé dans la farine, une humidité à vous glacer le cou, à vous faire rentrer la tête dans les épaules, les poings dans les poches, les angines à répétition. À l’horizon, les dents des grandes roues de tracteurs mordaient la terre chocolat de l’automne. »

A propos de l’auteur
Franck Courtès fut photographe pendant vingt ans. Vingt années de voyages autour du monde, de rencontres (des Daft Punk à Michel Legrand, de Franck Ribery à Patrick Modiano) dans lesquelles il puise pour raconter. Il est l’auteur d’un recueil de nouvelles très remarqué, Autorisation de pratiquer la course à pied (Prix de la Société des Gens de Lettres 2013), et d’un roman, Toute ressemblance avec le père (2014). (Source : Editions JC Lattès)

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Boussole

ENARD_Boussole

Boussole
Mathias Enard
Actes Sud
Roman
380 p., 21,80 €
ISBN: 9782330053123
Paru en août 2015

Où?
Le roman retrace des voyages effectués en Turquie, Syrie et Iran, passant notamment à Istanbul, Damas, Alep, Palmyre, Téhéran, Bandar Abbas mais traverse également l’Autriche (le narrateur est Viennois) ainsi que l’Allemagne, notamment à Tübingen, Stuttgart, Nuremberg et la France, à Paris et en Touraine. Sarawak, le Nord de l’île de Bornéo est également fréquemment évoquée.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des récits de voyages en Syrie et en Iran il y a une trentaine d’années et l’évocation de siècles d’histoire qui ont forgé le Proche et Moyen-Orient et leurs relations avec l’Occident.

Ce qu’en dit l’éditeur
La nuit descend sur Vienne et sur l’appartement où Franz Ritter, musicologue épris d’Orient, cherche en vain le sommeil, dérivant entre songes et souvenirs, mélancolie et fièvre, revisitant sa vie, ses emballements, ses rencontres et ses nombreux séjours loin de l’Autriche – Istanbul, Alep, Damas, Palmyre, Téhéran… –, mais aussi questionnant son amour impossible avec l’idéale et insaisissable Sarah, spécialiste de l’attraction fatale de ce Grand Est sur les aventuriers, les savants, les artistes, les voyageurs occidentaux.
Ainsi se déploie un monde d’explorateurs des arts et de leur histoire, orientalistes modernes animés d’un désir pur de mélanges et de découvertes que l’actualité contemporaine vient gifler. Et le tragique écho de ce fiévreux élan brisé résonne dans l’âme blessée des personnages comme il traverse le livre.
Roman nocturne, enveloppant et musical, tout en érudition généreuse et humour doux-amer, Boussole est un voyage et une déclaration d’admiration, une quête de l’autre en soi et une main tendue – comme un pont jeté entre l’Occident et l’Orient, entre hier et demain, bâti sur l’inventaire amoureux de siècles de fascination, d’influences et de traces sensibles et tenaces, pour tenter d’apaiser les feux du présent.

Ce qu’en dit l’auteur
Interroger la frontière. Essayer de la comprendre, dans ses flux, ses reflux, sa mobilité. La suivre du doigt. Plonger la main dans le courant de la rivière ou la saignée du détroit. La parcourir avec ceux qui l’ont explorée, voyageurs, poètes, musiciens, scientifiques. En relever les traces, les cicatrices anciennes ou les interactions nouvelles. Entrevoir tour à tour sa violence et sa beauté. Exhumer des passions oubliées et des échanges enfouis, reprendre des dialogues parfois interrompus. Tenter humblement de recenser les marques de cette passion, de ce qui se joue entre soi et l’autre, entre Les Mille et Une Nuits et À la Recherche du temps perdu, entre L’Origine du monde et un pasha ottoman, entre le chant du muezzin et des lieder de Szymanowski.
J’ai été ce qu’on appelait autrefois un orientaliste. J’ai étudié l’arabe et le persan à l’Institut des langues orientales. Comme mes personnages, j’ai parcouru l’Égypte, la Syrie ou l’Iran. J’ai essayé de reconstruire cette longue histoire, celle de l’amour de l’Orient, de la passion de l’Orient, et des couples d’amoureux qui la représentent le mieux : Majnoun et Leyla, Vis et Ramin, Tristan et Iseult. Sans oublier ce qu’il peut y avoir de violent et de tragique dans ces récits, de rapports de force, d’intrigues politiques et d’échecs désespérés.
Ce long voyage commence à Vienne et nous amène jusqu’aux rivages de la mer de Chine ; à travers les rêveries de Franz et les errances de Sarah, j’ai souhaité rendre hommage à tous ceux qui, vers le levant ou le ponant, ont été à tel point épris de la différence qu’ils se sont immergés dans les langues, les cultures ou les musiques qu’ils découvraient, parfois jusqu’à s’y perdre corps et âme. M. E.

Ce que j’en pense
****
En voyant les images d’Alep se vidant de ses habitants, contraints à l’exil sous le poids des bombes qui s’abattent sur la ville, j’ai repensé à mon voyage en Syrie et aux fortes émotions de ce voyage au Proche-Orient. J’ai alors recherché dans le livre de Mathias Enard ce passage où il parle de cette superbe cité qui est en train d’être rasée : «Nous sommes rentrés à l’hôtel par le chemin des écoliers, dans la pénombre des ruelles et des bazars fermés – aujourd’hui tous ces lieux sont en proie à la guerre, brûlent ou ont été brulés, les rideaux de fer des boutiques déformés par la chaleur de l’incendie, la petite place de l’Évêché maronite envahie d’immeubles effondrés, son étonnante église latine à double clocher de tuiles rouges dévastée par les explosions : est-ce qu’Alep retrouvera jamais sa splendeur, peut-être, on n’en sait rien, mais aujourd’hui notre séjour est doublement un rêve, à la fois perdu dans le temps et rattrapé par la destruction. Un rêve avec Annemarie Schwarzenbach, T. E. Lawrence et tous les clients de l’hôtel Baron, les morts célèbres et les oubliés …»
Si la lecture de ce roman couronné du Prix Goncourt 2015 résonne aussi fort en moi, c’est d’abord pour les souvenirs qu’il évoque et que doivent partager tous ceux qui ont arpenté le site de Palmyre, les ruelles d’Alep ou le souk à Damas. Cette impression d’un drame absolu, né de la folie d’hommes qui ont oublié d’où ils venaient, combien leur culture, leur art, leur science et même leur religion était riche.
Avec une époustouflante érudition – je vous l’accorde, il faut quelquefois s’accrocher pour suivre le récit – Mathias Enard en témoigne. En nous entraînant sur les pas de Franz Ritter, musicologue installé à Vienne, il jette sans cesse des ponts entre les occidentaux avides de connaître cet orient au-delà des fantasmes. A moins que ce ne soit à cause de ces fantasmes qui ont nourri leur œuvre de musicien, de poète, d’écrivain.
Entre colloques universitaires et récits de voyages, entre découvertes archéologiques et conversations autour d’un verre ou d’un feu de camp, on découvre la richesse de l’orientalisme inventé par Napoléon Bonaparte «c’est lui qui entraîne derrière son armée la science en Egypte, et fait entrer l’Europe pour la première fois en Orient au-delà des Balkans. Le savoir s’engouffre derrière les militaires et les marchands, en Egype, en Inde, en Chine.»
Derrière lui, les écrivains et les musiciens seront nombreux à raconter leur vision de cet orient. De Victor Hugo avec «Les Orientales» à Chateaubriand, de T. E. Lawrence à Agatha Christie, de Klaus Mann à Isabelle Eberhardt, sans oublier les poètes comme Rimbaud, Nerval, Byron.
Pour le musicologue, il y a tout autant à raconter, tant les influences orientales parsèment les œuvres de Schubert, Beethoven, Mendelssohn, Schumann, Strauss, Schönberg. Il semble que l’occident tout entier ait eu cette soif d’Orient. «Les Allemands, dans l’ensemble, avaient des songes bibliques et archéologiques ; les Espagnols, des chimères ibériques, d’Andalousie musulmane et de Gitans célestes ; les Hollandais, des visions d’épice, de poivriers, de camphriers et de navires dans la tempête, au large du Cap de Bonne-Espérance.» Quant à Sarah et aux Français, ils se passionnent non seulement pour les poètes persans, mais aussi pour ceux que l’Orient en général avaient inspirés.
Voilà justement le moment de dire quelques mots de cette Sarah que Franz rencontre lors d’un voyage et qui va servir de fil rouge au romancier. Tout au long du roman, on suit en effet la quête de Franz, amoureux transi. La belle rousse, spécialiste de cet Orient qui le fascine tant, avec qui il va pouvoir partager ses découvertes. Même si cette femme ne possède rien («Ses livres et ses images sont dans sa tête ; dans sa tête, dans ses innombrables carnets»), il s’imagine, depuis une nuit à la belle étoile passée au pied de la forteresse d’Alep, ne plus jamais la quitter.
Mais c’est elle qui s’envolera pour enterrer son frère, traumatisme dont elle ne se remettra pas et que l’entraînera à «l’orient de l’orient».
Des années plus tard, il va pourtant la croiser à nouveau en Autriche : «L’avenir était aussi radieux que le Bosphore un beau jour d’automne, s’annonçait sous des auspices aussi brillants que cette soirée à Graz seul avec Sarah dans les années 1990, premier dîner en tête à tête…»
Sauf que «la vie est une symphonie de Mahler, elle ne revient jamais en arrière, ne retombe jamais sur ses pieds. Dans ce sentiment du temps qui est la définition de la mélancolie, la conscience de la finitude, pas de refuge à part l’opium et l’oubli».
Mathias Enard dit avec élégance la souffrance du manque. Au soir de sa vie, il a beau ressortir «la boussole qui pointe vers l’orient, la boussole de l’illumination, l’artefact sohrawardien. Un bâton de sourcier mystique», il compris que le monde qu’il a rêvé n’est plus, que seuls les récits témoignent de la beauté et de l’amour. Que le paradis est artificiel.
«Une bouffée d’opium iranien, une bouffée de mémoire, c’est un genre d’oubli de la nuit qui avance, de la maladie qui gagne, de la cécité qui nous envahit.»

Autres critiques
Babelio
Le Point (Christophe Ono-dit-Biot)
Télérama (Gilles Heuré)
BibliObs (Grégoire Leménager)
LaLibre.be (Guy Duplat)
La République des livres (Pierre Assouline)
Libération (Philippe Lançon)
Paris-Match (Gilles Martin-Chauffier)
Le Temps (Eléonore Sulser)
La Croix (Antoine Perraud)
Blog L’or des livres (Emmanuelle Caminade)
Blog Les heures perdues (Célian Faure)

Extrait
« Sarah avait soudain l’air abattue, j’ai remarqué qu’elle flottait dans son tailleur gris ; ses formes avaient été avalées par l’Académie, son corps portait les traces de l’effort fourni au cours des semaines et des mois précédents : les quatre années antérieures avaient tendu vers cet instant, n’avaient eu de sens que pour cet instant, et maintenant que le champagne coulait elle affichait un doux sourire rendu de parturiente – ses yeux étaient cernés, j’imaginais qu’elle avait passé la nuit à revoir son exposé, trop excitée pour trouver le sommeil. Gilbert de Morgan, son directeur de thèse, était là bien sûr ; je l’avais déjà croisé à Damas. Il ne cachait pas sa passion pour sa protégée, il la couvait d’un œil paternel qui louchait doucement vers l’inceste au gré du champagne : à la troisième coupe, le regard allumé et les joues rouges, accoudé seul à une table haute, je surpris ses yeux errer des chevilles jusqu’à la ceinture de Sarah, de bas en haut puis de haut en bas – il lâcha aussitôt un petit rot mélancolique et vida son quatrième verre. Il remarqua que je l’observais, me roula des yeux furibards avant de me reconnaître et de me sourire, nous nous sommes déjà rencontrés, non ? Je lui ai rafraîchi la mémoire, oui, je suis Franz Ritter, nous nous sommes vus à Damas avec Sarah – ah bien sûr, le musicien, et j’étais déjà tellement habitué à cette méprise que je répondis par un sourire un peu niaiseux. Je n’avais pas encore échangé plus de deux mots avec la récipiendaire, sollicitée par tous ses amis et parents que j’étais déjà coincé en compagnie de ce grand savant que tout le monde, en dehors d’une salle de classe ou d’un conseil de département, souhaitait ardemment éviter. Il me posait des questions de circonstance sur ma propre carrière universitaire, des questions auxquelles je ne savais pas répondre et que je préférais même ne pas me poser ; il était néanmoins plutôt en forme, gaillard, comme disent les Français, pour ne pas dire paillard ou égrillard, et j’étais loin de m’imaginer que je le retrouverais quelques mois plus tard
à Téhéran, dans des circonstances et un état bien différents, toujours en compagnie de Sarah qui, pour l’heure, était en grande conversation avec Nadim – il venait d’arriver, elle devait lui expliquer les tenants et aboutissants de la soutenance, pourquoi n’y avait-il pas assisté, je l’ignore ; lui aussi était très élégant, dans une belle chemise blanche à col rond qui éclairait son teint mat, sa courte barbe noire ; Sarah lui tenait les deux mains comme s’ils allaient se mettre à danser. Je me suis excusé auprès du professeur et suis allé à leur rencontre ; Nadim m’a aussitôt donné une accolade fraternelle qui m’a ramené en un instant à Damas, à Alep, au luth de Nadim dans la nuit, enivrant les étoiles» (p. 14-15)

A propos de l’auteur
Né en 1972, Mathias Enard a étudié le persan et l’arabe et fait de longs séjours au Moyen-Orient. Il vit à Barcelone.
Il est notamment l’auteur de six romans parus aux éditions Actes Sud : La perfection du tir (2003, prix des Cinq Continents de la francophonie ; Babel n° 903), Remonter l’Orénoque (2005), Zone (2008, prix Décembre, prix du Livre Inter ; Babel n° 1020), Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants (2010, prix Goncourt des Lycéens, prix du Livre en Poitou-Charentes 2011), Rue des Voleurs (2012) et Boussole (2015).
Ainsi que Bréviaire des artificiers (Verticales, 2007) et L’alcool et la nostalgie (Inculte, 2011 ; Babel n° 1111). (Source : Editions Actes Sud)

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Focus Littérature

La petite fille qui avait avalé un nuage grand comme la Tour Eiffel

La petite fille qui avait avalé un nuage grand comme la Tour Eiffel
Romain Puértolas
Le Dilettante
Roman
256 p., 19 €
ISBN: 9782842638122
Paru en octobre 2014
Le livre de poche
ISBN : 9782253098676
Version poche parue en février 2016

Où?
L’action se situe dans la banlieue parisienne, à Orly ainsi qu’au Maroc, notamment à Marrakech.

Quand?
L’action se situe de nos jours, après que Conchita Wurst ait gagné le Grand Prix Eurovision de la chanson.

Ce qu’en dit l’éditeur
Si tout a commencé, pour Romain Puértolas, par l’ambulation à succès, chahutée et planétaire, d’une armoire bien complète de son Fakir, tout va continuer avec la geste aérienne d’une donzelle hors norme : Providence Dupois, debout dès l’aube, flair de reine, six orteils au pied droit, factrice de profession et mère par instinct. Coincée en aérogare par la nuageuse colère d’un volcan islandais, Providence ne peut aller quérir-guérir au Maroc l’enfant malade qu’elle a adoptée : Zahera, fillette aux poumons embrumés (toujours des nuages) par la mucoviscidose. Elle tempête, trépigne et songe à l’enfant qu’elle a découverte, petite boule de charmants prodiges, lors d’une hospitalisation au Maroc. Quand soudain les dieux suscitent un génie : le maître 90, dit aussi Hué, pour qui vole qui veut, suffit d’ouvrir les bras, l’envol se prend comme un élan : hop ! Et Providence de voler, cap Maroc ! Mais si, en définitive, tout cela n’était que chimère à réacteurs, un conte odoriférant, une rêverie en altitude… Qui sait ? « le monde est un enfant qui veut voler, avant de savoir marcher » nous glisse l’artiste : dont acte, rêvons, volons, rêvons que nous volons. Lisons.

Ce que j’en pense
***
Que tous ceux qui se ont aimé L’extraordinaire aventure du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea se réjouissent. Romain Puértolas n’a pas dérogé à sa manière de raconter des histoires, ni même à celle de leur donner un titre à rallonge. Mais cette fois, le nuage grand comme la Tour Eiffel est la métaphore d’une saloperie de maladie : « Avaler un nuage, c’était Providence qui avait trouvé cette expression pour parler de sa maladie, la mucoviscidose. C’était bien trouvé. Ce que la petite fille ressentait au fond de ses poumons, c’était un peu ça, une douleur vaporeuse et sournoise qui l’étouffait légèrement mais sûrement, comme si elle avait avalé, un jour, par inattention, un gros cumulonimbus et qu’il était resté, depuis, coincé en elle. »
La petite fille s’appelle Zahera. Elle est marocaine et attend sa mère adoptive, Providence Dupois, bien décidée à la guérir. Le problème, c’est qu’aucun avion ne décolle. Un volcan islandais clouant au sol toute l’aviation civile.
Mais Providence n’est pas genre à se laisser abattre. A trente-cinq ans et sept mois, la factrice – qui préfère dire facteur – va trouver le moyen de rejoindre l’autre rive de la Méditerranée : s’envoler !
Bien entendu, il faut avoir du courage et un peu d’inconscience, voire de crédulité pour croire à la réussite d’un tel projet. Mais les quelques personnes qu’elle va croiser vont la conforter et l’encourager. Sans doute parce qu’elles sont aussi bien frappées. Maître Hué, sorte de Marabout parisien, un groupe de Tibétains installés à Versailles ou encore un aiguilleur du ciel, Léo Machin – dont c’est bien le nom – lui donneront chacun à sa manière la motivation nécessaire à ce périple salvateur.
Gai et joyeusement entraînant, ce conte vous fera tour à tour sourire, parviendra sans doute à vous émouvoir et, pour peu que vous ayez gardé votre âme d’enfant, vous fera passer un excellent moment !

Autres critiques
Babelio
Culturebox
RTL (Bernard Lehut)
Blog Passion lectures
Blog Les lectures de Lily
Emotions Blog littéraire et musical

Extrait
« Parce que la vie, c’était un peu comme la mayonnaise. Faite de choses simples, comme des jaunes d’œuf et de l’huile, et qu’il ne fallait surtout pas brusquer mais qu’un effort régulier transformait en le plus savoureux des mélanges. Cela l’aidait à calmer ses nerfs et cette hâte innée qui la dévorait. Alors oui, Providence était persuadée qu’en améliorant sa recette de la mayonnaise, c’était sa vie qu’elle améliorerait. »

A propos de l’auteur
Romain Puértolas est né le premier jour de l’hiver 1975 à Montpellier. Conscient de la brièveté de la vie, il décide de vivre plusieurs vies en une seule. Tour à tour professeur de langues, traducteur-interprète, compositeur, DJ-turntabliste, nettoyeur de machines à sous, steward dans une dizaine de compagnies aériennes puis lieutenant de police, il déménage 31 fois en 38 ans. L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire Ikea, son premier roman, revêtu d’une couverture du plus beau jaune citron, a paru en septembre 2013 (après une longue série de manuscrits refusés). Il a été traduit en 35 langues, a remporté le Grand Prix Jules Verne 2014 et le prix Audiolib 2014 pour la version audio lue par Dominique Pinon. L’auteur travaille en ce moment à son adaptation cinématographique. Son deuxième roman, La petite fille qui avait avalé un nuage grand comme la tour Eiffel, est aux couleurs du ciel quand il est bleu. Détail d’importance, car « Happyculteur », ou heureux chronique par nature, comme il se définit, Romain Puértolas s’est mis en tête de dessiner un magnifique arc-en-ciel sur les étagères de ses lecteurs. (Source : Editions Le Dilettante)

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Focus Littérature

Les Prépondérants

KADDOUR_les_preponderants

Les Prépondérants
Hédi Kaddour
Gallimard
Roman
464 p., 21 €
ISBN: 9782070149919
Paru en août 2015

Où?
Le roman se déroule principalement à Nahbès, ville imaginaire du Maghreb, vraisemblablement en Tunisie. L’équipe de tournage venue de Hollywood retrace des épisodes de Californie, New York, Los Angeles, San Francisco, Atlanta, Boston. Le grand voyage mènera l’équipe en France et en Allemagne avec des étapes à Marseille, Paris, Strasbourg, Cernay et le Vieil-Armand, Ribeauvillé, Mayenburg, Duisbourg, Dortmund, Berlin. Enfin une seconde équipe américaine arrivera via Southampton, Le Havre et Paris

Quand?
L’action se situe au début des années 1920.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au printemps 1922, des Américains d’Hollywood viennent tourner un film à Nahbès, une petite ville du Maghreb. Ce choc de modernité avive les conflits entre notables traditionnels, colons français et jeunes nationalistes épris d’indépendance.
Raouf, Rania, Kathryn, Neil, Gabrielle, David, Ganthier et d’autres se trouvent alors pris dans les tourbillons d’un univers à plusieurs langues, plusieurs cultures, plusieurs pouvoirs. Certains d’entre eux font aussi le voyage vers Paris et Berlin, vers de vieux pays qui recommencent à se déchirer sous leurs yeux. Ils tentent tous d’inventer leur vie, s’adaptent ou se révoltent. Il leur arrive de s’aimer.
De la Californie à l’Europe en passant par l’Afrique du Nord, Les Prépondérants nous entraînent dans la grande agitation des années 1920. Les mondes entrent en collision, les êtres s’affrontent, se désirent, se pourchassent, changent. L’écriture alerte et précise d’Hédi Kaddour serre au plus près ces vies et ces destins.

Ce que j’en pense
***
La lecture des Prépondérants m’a beaucoup fait penser aux pâtisseries orientales qu’un ami tunisien nous offrait régulièrement. Parfumées, sucrées et si bonnes que nous en mangions jusqu’à l’indigestion. Le roman est de cette veine, à la fois très riche et très addictif, à condition de ne pas avoir peur de l’indigestion. Car le récit fourmille d’histoires centrées sur une tranche bien particulière de l’histoire. Nous sommes au sortir de la Grande Guerre, au moment où se redessine la carte du monde et où s’annoncent d’une part les mouvements de libération et d’autre part les nouveaux cataclysmes.
Ce roman-monde, comme le définit l’auteur, est découpé en trois parties. La première, intitulée «Le choc», est située au début des années 1920. Puis vient «Le grand voyage», qui se déroule de l’hiver 1922 au printemps 1923, et la troisième, titrée «Un an après», nous conduit en juin 1924.
Le choc dont il est question au début du livre, c’est celui que provoque l’arrivée d’une équipe de tournage américaine à Nahbès, cette ville imaginaire d’Afrique du Nord. Jusque là les rôles semblaient bien définis entre les «gentils colonisateurs» venus apporter prospérité et développement, civilisation et sécurité et les «gentils autochtones» prêts à accepter l’aide de ces blancs et à travailler pour eux, voire avec eux. C’est du moins l’opinion dominante au club des «Prépondérants», qui rassemble les plus aisés des colons et les autochtones. Seulement voilà, Hollywood-sur-Nahbès, c’est un peu le chien fou dans le jeu de quilles. Les belles règles établies jusque là vont voler en éclats. Les dollars et les «les rires et les cris trop libres de ces femmes d’outre-Atlantique» vont déstabiliser les Français avant de contaminer les Nord-Africains.
Les grands thèmes que sont le colonialisme et le droit à l’autodétermination, la place de la femme dans la société et notamment dans la société arabe, la montée des périls et la notion de progrès, y compris sur le plan politique son tici incarnés par une galerie de personnages particulièrement bien campés.
La première à entrer en scène est Rania, fille de Si Mabrouk, un grand bourgeois de la capitale. Cultivée, grande lectrice et curieuse de tout, elle entend s’émanciper des traditions séculaires. « Rania s’intéressait beaucoup à ce que faisait Kathryn, elle demandait à Gabrielle s’il était vrai que les Américaines avaient autant d’amants que leurs maris avaient de maîtresses. »
Face à elle, il y a Raouf, également fils de notable, qui va se chercher un avenir dans un nationalisme qui donnerait sa chance à tous. Même si cet engagement est avant tout rhétorique, car il lui faut d’abord conquérir le cœur de la belle actrice Kathryn Bishop. Du côté des progressistes on ajoutera Ganthier, un ancien officier, qui imagine un empire colonial de cent millions d’habitants, mais où chacun aurait les mêmes droits.
Une position qui hérisse la majorité des Prépondérants qui voient d’un très mauvais œil ce souffle de liberté, attachés qu’ils sont au respect des traditions et des valeurs : « Pagnon, Doly, Laganier, une demi-douzaine d’officiers, autant de fonctionnaires, beaucoup de colons, ainsi que des commerçants et artisans. »
La belle idée de l’auteur est de confronter à l’occasion d’un grand voyage – la seconde partie de l’ouvrage – quelques idées développées à Nahbès avec la réalité du terrain. Quand, par exemple, le groupe se rend en Allemagne en passant par l’Alsace et découvre à quoi peut ressembler un territoire dont l’occupant s’est retiré. Mais aussi combien le sentiment de revanche peut se développer auprès d’un peuple qui vit dans la misère et doit s’acquitter de réparations exorbitantes. Une époque charnière qui va annoncer les grands bouleversements à venir.
Rendons enfin à Hédi Kaddour une autre grande qualité, celle d’enrober ses pâtisseries d’un sucre fin, d’observations et d’anecdotes qui viennent enrichir la récit. L’histoire du stock d’huile ou de la chamelle en chaleur ou encore l’anecdote de la machine à écrire sans accents récupérée par l’administration française pour n’en citer que quelques vous amuseront autant que la description des tournages. Un régal !

Autres critiques
Babelio
Jeune Afrique (Jean-Sébastien Josset)
Libération (Frédérique Roussel)
Télérama (Gilles Heuré)
BibliObs (Grégoire Leménager)
L’Express (Alexandre Fillon)
Tribune de Genève (Marianne Grosjean)
Blog Tant qu’il y aura des livres (Ariane)
Site Wikipédia du roman

Extrait
« L’oncle n’avait pas été dupe, elle connaissait ce qu’elle tenait en main, la Lettre sur l’unicité, de Mohammed ‘Abduh, qui passait pour un athée… Il eut un vertige. Il fi t ouvrir les malles de sa nièce, il y trouva des romans égyptiens parlant de libération de la femme… la collection Hachette des grands écrivains, Rousseau, Hugo… et même un Cours de philosophie positive ! Sa nièce voulait en savoir plus que les hommes, ce n’était bon ni pour elle ni pour la famille. Il osa téléphoner à son frère. « C’est trop tard, lui dit Si Mabrouk, tu veux que je l’empêche de lire ? que je la batte ? que je l’enferme ? J’ai voulu avoir une petite fi lle merveilleuse, elle a grandi… Comment va ta femme ? » La conversation avait été longue, elle s’était conclue dans la froideur. L’oncle avait annoncé à sa femme que Rania faisait ses bagages, elle repartait dans la capitale. La tante n’avait rien dit, une femme ça se soumet. Mais son regard avait suffi à désarçonner son mari : le voile de la mort. On ne peut rien contre ce que la mort fait passer dans les yeux des femmes. On les en a toujours menacées, et depuis elle est là, agitant ses plis derrière le moindre de leurs actes de soumission. » (p. 14)

A propos de l’auteur
Hédi Kaddour est un poète et romancier français né à Tunis en 1945.Il est traducteur de l’anglais, l’allemand et l’arabe. Il a enseigné la littérature française et la dramaturgie à l’École normale supérieure de Lyon et l’écriture journalistique au Centre de formation des journalistes (CFJ) puis au Centre de formation des métiers de la presse (CFD).
En 2005 paraît son gros roman d’aventure, Waltenberg (Gallimard), 720 pages, qui plonge dans l’histoire passionnante des hommes et des lettres du XXe siècle.
Ce livre, qui mêle aventure et espionnage, abrite également une trame sentimentale teintée de mélancolie. Il a reçu le Goncourt du premier roman et a été classé «Meilleur roman français de l’année 2005» par le magazine Lire. (Source : Wikipédia)

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Focus Littérature

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Quarante roses

HURLIMANN_Quarante_roses

Quarante roses
Thomas Hürlimann
Verdier
Roman
traduit de l’allemand (Suisse) par Fedora Wesseler
320 p., 18 €
ISBN: 9782864328513
Paru en janvier 2016

Où?
L’action se déroule principalement en Suisse, entre Zoug qui n’est pas nommée, mais dont la topographie, la bord du lac et l’église Saint-Oswald donnent des indices éclairants, ainsi qu’à Berne, nommée la capitale dans le récit.
Gènes, Marseille et l’Afrique sont également des destinations évoquées, tout comme l’isthme de Courlande, Ostende, Biarritz ou encore Bornéo. Durant la Grande Guerre, l’auteur relate des événements survenus à Odessa et en Galicie, «sur la voie entre Przemysl et Tarnow».

Quand?
Le roman traverse le XXe siècle jusqu’à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Nous avons commis une faute, une faute grave, la plus grave : nous avons défié le Temps. Nous avons essayé de retenir son cours. Et à présent, Max, à présent, il nous montre son pouvoir ! »
Ainsi s’adresse, en son for intérieur, Marie Minet à son mari, Max Meier, un politicien suisse en vue dont la carrière a absorbé toute son énergie, la conduisant à renoncer à sa vocation de pianiste pour jouer le rôle de first lady idéale. Chaque année, au cours d’une fête dans un grand hôtel, Max contraint Marie à accepter pour son anniversaire un bouquet de quarante roses, comme si elle avait toujours quarante ans : aussi la comédie devient-elle chaque année un peu plus dérisoire et un peu plus cruelle. À la fin de ce roman, elle atteindra à l’intolérable.
Au cours de cette soirée, c’est toute la vie de Marie qui défile dans sa mémoire, mêlée à la légende de sa famille, une dynastie de grands couturiers juifs originaires d’Europe centrale. Mais laquelle des deux Marie est la vraie ? Celle du miroir, Marie Meier, toujours en représentation, ou la « Marie-Étoile », Marie Minet, qui conserve comme un trésor le souvenir des histoires du passé ?
L’auteur, en grand romancier, laisse chaque lecteur libre de juger.

Ce que j’en pense
****
Quand Marie se réveille, le 29 août, elle peut admirer le paysage qui s’offre sous ses yeux, le lac et les montagnes que la brume estompe encore. Elle peut se réjouir par anticipation, car elle sait qu’en ce jour son mari lui fera livrer quarante roses pour son anniversaire. Un rituel qui s’est installé entre les époux, à la fois pour sceller leur amour et pour flatter Marie, qui aura toujours quarante ans.
Cependant, ces quarante roses sont aussi le symbole du mensonge, de ce besoin de travestir la réalité pour l’adapter à son désir, à son dessein. C’est même devenu une seconde nature pour Max Meier. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, que la neutralité suisse lui aura permis de passer sans encombres, il rêve de mener sa carrière politique jusqu’aux plus hautes fonctions.
Quitte à oublier en route quelques éléments de sa biographie, quitte à construire de toutes pièces une famille modèle.
Thomas Hürlimann aime utiliser des éléments de la biographie familiale dans ses romans. Il n’en va pas autrement ici, où il convoque quelques uns de ses ancêtres. Ce qui lui permet de gratter le vernis tout juste sec d’un tableau par trop idyllique. Pour ce faire, il va se servir de Marie, de sa lassitude à passer ses journées dans un double mensonge de plus en plus pesant.
Elle est l’arrière petite-fille d’un tailleur juif venu de Galicie, région aujourd’hui coincée entre la Pologne et l’Ukraine et qui a longtemps un carrefour de cultures et de religions. Une dynastie familiale qu’elle a gommé d’un coup d’eau bénite, en étant baptisée afin de s’intégrer dans la province catholique. Dans le monde des affaires et de la politique se joue le même petit jeu. L’esprit d’entreprise se doit, surtout dans un microcosme comme celui de la province suisse allemande, de faire des compromis, voire des compromissions pour pouvoir s’épanouir. Quand une carrière politique ne peut se construire sans souci du paraître, de la respectabilité bourgeoise, du souci des alliances et de la bienséance. Quitte à flirter quelquefois avec des idées nauséabondes, telles le fascisme italien dont les échos parviennent jusqu’en Suisse.
Si l’anniversaire de Marie est l’une des scènes marquantes de ce livre, la veillée de Noël est sans aucun doute l’autre grand moment, quand Marie affirme qu’elle croit en Dieu et affiche aux yeux de son frère, prêtre et de son mari député du parti chrétien conservateur et fait de ce moment de paix un moment de guerre ouverte : «Je crois en Dieu. Il me fait même un peu pitié. Aux enfants innocents, il refuse la résurrection [son frère lui a affirmé que les jumeaux qu’elle a perdu à la naissance n’iraient pas au paradis, car non baptisés ], et qu’est ce qu’il en retirera ? Au jugement dernier, les lampes en peau humaine retrouvées à Auschwitz siffleront autour de sa tête.»
Avec autant de poésie que d’ironie, avec autant de belle écriture classique que de mordant, Thomas Hürlimann prouve ici qu’il est l’un des prosateurs de langue allemande les plus doués de sa génération.

Autres critiques
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Extrait
« Marie était une dame qui avait du style. Jamais elle ne quittait l’étage supérieur sans être légèrement maquillée : elle courut à la salle de bains, tamponna ses joues de rouge, mit un peu de salive dans le mascara et se peignit soigneusement les cils. Dans le miroir, elle aperçut son regard panoramique qui, sortant de son for intérieur, lui donnait une aura mystérieuse. C’était le 29 août, son anniversaire. Marie savait ce qui l’attendait. Quand on sonnerait, elle courrait à la porte, accueillerait le coursier qui apporterait les fleurs et battrait des mains de joie.
À chaque anniversaire, Max lui faisait envoyer quarante roses. » (p. 9)

A propos de l’auteur
Thomas Hürlimann, né en 1950 à Zoug, est l’un des principaux écrivains suisses contemporains. Son œuvre est traduite en vingt et une langues. Quarante roses, paru en 2006, s’inspire de sa propre histoire familiale. (Source : Editions Verdier)

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Les nuits de la Saint-Jean

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Les nuits de la Saint-Jean
Viveca Sten
Albin Michel
Thriller
Traduit du suédois par Rémi Casseigne
368 p., 20,90 €
ISBN: 9782226317148
Paru en mai 2015

Version poche parue en mai 2016.

Où?
Le roman se déroule toujours sur une île de l’archipel de Stockholm, Sandhamn, avec ses paisibles villégiatures, sa beauté sauvage, ses voiliers et la plage de Trouville. On y évoque aussi les localités proches, telles que Harö, Korsö, Runmarö, Saltsjöbaden à l’entrée du chenal ou Möja sur une île plus éloignée, ainsi que les routes qui mènent à l’île depuis Bromma, Vasastan, Nacka et Stockholm, en passant par Stavsnäs d’où partent les ferries. Enfin des villes plus lointaines, d’où sont originaires certains protagonistes, sont également mentionnées : Uppsala, Härnösand, Göteborg.

Quand?
L’action se situe de novembre 2006 à mars 2007. Toutefois le récit se double d’une seconde histoire qui débute en 1899 et se poursuivra jusqu’en 1962.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’angoisse monte à Sandhamn : une jeune fille a disparu au cours de la nuit. Sous une pluie battante d’automne, l’inspecteur Thomas Andreasson et ses collègues ratissent l’île, en vain : Lina Rosén reste introuvable et l’enquête conclut à une noyade accidentelle.
Quelques mois plus tard, Nora Linde décide de prendre quelques jours de vacances au cœur de l’hiver à Sandhamn avec ses deux petits garçons. Son mari la trompe et elle a besoin du calme de l’île pour réfléchir. Mais, en jouant dans la forêt, Adam et Simon font une macabre découverte : des restes humains enfouis dans un sac sous la neige. Est-il possible que ce soit le cadavre de Lina ? Et quelle est cette ombre, tapie dans la nuit, sous les fenêtres des Rosén ? Pourquoi ?
Malgré l’absence de pistes, Thomas et son amie Nora ont un étrange pressentiment : l’assassin de Lina rôde encore et n’en a pas fini avec sa sinistre mission.
C’est avec cette nouvelle enquête de l’inspecteur Thomas Andreasson et de Nora Linde que Viveca Sten s’est imposée comme la Nº1 des ventes en Suède.

Ce que j’en pense
****
Après La Reine de la Baltique (2013) et Du sang sur la Baltique (2014), voici la troisième traduction française des cinq tomes déjà parus mettant en scène met en scène l’inspecteur Andreasson et l’avocate Nora Linde. On peut rassurer d’emblée les inconditionnels de Viveca Sten, Les Nuits de la Saint-Jean est aussi bon que les précédents. On peut aussi rassurer tous ceux qui ne sont – pas encore – familiers de l’œuvre de la romancière suédoise : ils peuvent découvrir son univers avec ce roman qui peut se lire indépendamment des autres.
C’est avec l’émission de télévision «Avis de recherche», qui fait appel aux téléspectateurs pour essayer de trouver des indices dans des enquêtes irrésolues, que s’ouvre cet épisode. Le présentateur y explique que « Lina Rosén a disparu par une sombre nuit de tempête sur la petite île de Sandhamn, aux confins de l’archipel, qui abrite à peine cent vingt habitants, mais accueille cent mille visiteurs chaque année.»
Une fois posé le décor, il ajoute «La dernière fois que les parents de Lina ont vu leur fille en vie, c’est le vendredi 3 novembre dernier. Elle se rendait chez une amie au sud-est de l’île. Elle serait repartie à vélo pour rentrer chez elle vers dix heures du soir. Après elle disparaît sans laisser de traces. Malgré les recherches de la police, elle n’a jamais été retrouvée.»
En fait, comme souvent dans ce type d’enquête, il faudra attendre une découverte inopinée pour qu’enfin les choses bougent : des enfants, dont ceux de Nora, mettent au jour un morceau du corps de la fillette lors partie de cache-cache.
L’enquête, qui était en sommeil jusque là, peut reprendre. La police scientifique, le légiste et l’équipe de Thomas Andreasson prennent la direction de l’archipel et interrogent les enfants, les voisins et les membres de la famille. Petit à petit de nouveaux éléments se font jour.
Viveca Sten a toutefois choisi de construire son thriller en deux parties. Parallèlement à cette enquête, elle nous raconte l’histoire d’un enfant martyr, rudoyé par son père et qui a même failli mourir de ses mauvais traitements. Gottwald devra s’enfuir de l’île et abandonner Karolina, la jeune fille aux longues nattes brunes qu’il aime ardemment, pour échapper à la folie de son géniteur.
Bien entendu, le deux récits vont finir par se rejoindre. On découvre alors comment la géographie et le climat agissent sur les habitants, combien le poids de la religion luthérienne peut entraîner de dérives, combien la solitude, surtout lorsqu’elle s’accompagne de conditions de travail très difficiles, peut forger des caractères intransigeants et hostiles.
Une histoire comme il ne peut en arriver que dans ces pays du Nord en quelque sorte. Mais une histoire qui vous fera sans aucun doute frissonner de plaisir lorsque vous la lirez.

Autres critiques
Babelio
Blog Mediapart
Blog Action-Suspense
Blog En terre scandinave (avec interview de l’auteur)

Extrait
« Elle regarda à nouveau sa montre. Huit heures moins trois. Elle n’y tenait plus. Elle composa le numéro.
« Allô ? » Une voix endormie répondit à la troisième sonnerie. C’était Hanna.
Marianne s’en voulut aussitôt. Elle l’avait réveillée inutilement.
« Bonjour, c’est Marianne. Désolée de te déranger. Je voulais juste savoir si Lina était chez vous. Elle n’est pas rentrée hier soir et n’a bien sûr pas appelé. Je sais que c’est ridicule, mais je voulais juste vérifier que tout allait bien. »
Silence au bout du fil.
Juste une seconde, mais une seconde de trop.
À nouveau, elle respirait difficilement.
« Lina ? Elle n’est pas ici. Elle est partie vers dix heures hier soir. Elle n’est pas rentrée ? » La voix de Hanna trahissait son étonnement. « Ne quitte pas, je vais vérifier.
– Oui, chuchota Marianne. S’il te plaît. »
Hanna reposa le téléphone et disparut. Marianne serra le combiné si fort que ses doigts lui faisaient mal.
Puis Hanna revint.
« Désolée, dit-elle. C’est bien ce que je pensais. Elle n’est pas là. Louise dit qu’elle est rentrée à vélo après le film. Tu es sûre qu’elle n’est pas dans son lit ?
„Marianne n’arriva pas à répondre. Elle essayait de former des mots, mais sa langue ne lui obéissait pas. Sa vue se brouilla.
Où était sa fille ? » (p. 11-12)

A propos de l’auteur
Viveca Sten vit près de Stockholm avec son mari et leurs trois enfants. Après une brillante carrière juridique, elle s’est lancée dans l’écriture. Sa série, qui met en scène l’inspecteur Andreasson et l’avocate Nora Linde sur l’île de Sandhamn, compte déjà 5 tomes. Succès phénoménal en Suède et dans le monde, la série est publiée dans une quinzaine de pays et vient d’être adaptée en série pour la télévision suédoise.
Comme ses héros, l’auteur possède une vieille maison familiale sur l’île de Sandhamn et y a passé tous les étés de sa jeunesse. (Source : Editions Albin Michel)

Site Wikipédia de l’auteur

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