Bonnes nouvelles de Chassignet

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Bonnes nouvelles de Chassignet
Gérard Oberlé
Grasset
Roman
216 p., 17 €
ISBN: 9782246852568
Paru en janvier 2016

Où?
Le roman se déroule principalement en France, dans ce Morvan où vit Chassignet. Il nous parle notamment de la Celle-en-Morvan et d’Autun. Les voyages, dont il relate les faits marquants, se font en Egypte, entre autres à Assouan et au Caire. Il retrace aussi un périple qui nous conduira aux Caraïbes, à Bora-Bora, Raïatea, Huahiné, aux îles sous-le-vent, au Brésil, en Guyane, en Argentine, au Mexique, en Australie et enfin en Nouvelle-Calédonie.
Le dernier récit On the road, parcourt les Etats-Unis de Floride vers l’Arizona en passant par le Tennessee, l’Oklahoma et le Nouveau-Mexique. Il y est question de Pine Bluff dans l’Arkansas, de Tucson et Araucania en Arizona en passant par Miami, Orange, Bristol, Havana, Macon, Athens, Dayton, Chattanooga ou encore Moriah Hill.

Quand?
Si le dialogue avec Chassignet se déroule de nos jours, les récits évoquent des voyages effectués il y a quelques années.

Ce qu’en dit l’éditeur
Erudit non conformiste, gastronome distingué, œnologue jouisseur, aventurier mélomane, amoureux de l’amitié, le Morvandiau Chassignet, personnage emblématique des premiers romans de Gérard Oberlé, ressemble beaucoup à son créateur, tout comme les trois histoires qu’il nous conte ici…
En Egypte, dans un hôtel d’Assouan où il passe ses hivers, une femme mystérieuse fascine Chassignet : par quel étrange destin Mitzi se trouve-elle sur les bords du Nil pour y jouir d’une ultime escale ?
En Nouvelle Calédonie, un bourlingueur au bout du rouleau trouve enfin la sérénité dans une tribu kanak.
En Arizona, deux copains tombent en panne dans un bled perdu peuplé de ploucs racistes qui les retiennent otages.
Non, nous ne sommes ni chez Paul Bowles ou Agatha Christie, ni chez le Simenon de Quartier nègre, ni chez le Douglas Kennedy de Cul-de-sac : les lecteurs enthousiastes de Retour à Zornhof retrouveront ici la « magie-Oberlé ». Un grand vent d’audace et de liberté souffle à travers ses livres, qui font de lui le plus brillant et le plus souriant représentant du baroque dans les Lettres contemporaines.

Ce que j’en pense
****
Roman ou nouvelles, court roman suivi de deux nouvelles ou encore trois récits ? Après tout qu’importent les étiquettes, car la seule notion qui compte ici est le plaisir. Un plaisir que je vous promets gouailleur, érudit, épicurien et pour tout dire jouissif.
J’imagine l’auteur à sa table de travail dialoguant avec Claude Chassignet, son double de plume tout en pensant au prochain bon repas qui l’attend, à la chronique qu’il prépare pour le magazine Lire et qui permettra à ses lecteurs de découvrir l’un de ces nombreux auteurs qui est parti avec son œuvre et qui méritait sans doute davantage de considération.
J’imagine aussi que c’est en cheminant avec les trésors de sa bibliothèque qu’il conçoit la trame des histoires qu’il nous offre. Là une description d’Assouan, ici une légende néo-calédonienne. À moins qu’il ne sorte de ses carnets quelques notes de voyage, comme quand il revient d’une virée dans l’ouest américain.
Mais foin de digressions, venons-en à Chassignet et aux bonnes nouvelles que son voisin entend partager avec lui autour d’une dive bouteille, par exemple «une dégustation verticale de corton-charlemagne».
Le livre s’ouvre sur l’une de ces rencontres peu ordinaires que l’on peut faire en voyageant. C’est ainsi qu’il croise, lors d’un séjour en Egypte, une baronne «qui n’était ni allemande, ni autrichienne, mais piémontaise et s’appelait Michaela Balli». On découvrira bien vite que derrière sa noblesse apparente se cachait en fait une starlette qui avait tourné quelques films sous le nom de Lina Graziani avant de se rendre compte qu’elle ferait une carrière plus réussie en se laissant séduire par de riches partis. Um ambassadeur lui fera faire le tour du monde avant de succomber, suivi par un richissime financier, collectionneur, bibliophile, amateur de chevaux et mécène. De Gaviria de la Barta, elle devint Mrs Finch avant de convoler une nouvelle fois avec Hugo von Engenthal-Ballerstein, baron fauché mais qui aimait les femmes et mourut à son tour trois mois après son mariage dans un bordel de Hambourg.
Voilà qui offre à la veuve joyeuse l’opportunité de parcourir le monde et de faire tourner quelques têtes sur son passage, dont celle de notre narrateur.
En passant, il nous parle d’une compatriote qui tient la réception de l’hôtel et pourra l’éclairer sur quelques épisodes encore obscurs, croise le jeune Aïman qui, après avoir été pris à la hussarde par un amateur d’éphèbes exotiques, comprend comment sortir de la misère : «L’attentat a suscité une vocation qu’Aïman a embrassée avec enthousiasme. Son petit bizness de garçon de joie a prospéré rapidement» car il se donnait aussi bien aux hommes qu’aux femmes.
Très vite le lecteur est pris par le charme suranné de ce récit et on en redemande.
Cela tombe bien, car voici l’histoire d’un banquier parisien bien sous tous rapports échoué en Nouvelle-Calédonie. Une gueule. «Combien de coups de tabac et de revers de fortune fallait-il additionner avant de se forger une tronche aussi fascinante ? Il faut croire qu’à certaines natures dégradées l’adversité imprime des stigmates distinctifs, un cachet de race.»
Encore un récit de vie que l’on doit à la curiosité exacerbée du narrateur, mais aussi au partage d’une bonne bouteille : «Par expérience, une expérience jamais contredite, je puis attester que le vin est à l’origine de biens des phénomènes miraculeux.»
Toutefois il sait aussi s’adapter aux coutumes locales et n’hésitera pas à passer au bourbon frelaté quand il tombera en rade lors de sa traversée des Etats-Unis. Car Chassignet passait quelquefois le printemps en Arizona, à Araucania, chez son vieux copain Kenton. Cette fois, il manifesta l’intention d’inviter ses deux filles pour célébrer l’anniversaire de sa femme Linda. Mimsi, la cadette, avait l’intention de venir avec son boyfriend australien qui devait atterrir à Miami.
Aussi fut-il décidé d’aller le chercher en Floride pour faire le voyage en voiture. Plus exactement au volant d’une Buick Skylark des années 80 qui rendra l’âme près de Moriah Hill, quelque part dans cette Amérique profonde. Comme mentionné, «Une tournée générale a vite fait de régler les problèmes, surtout lorsque la boisson est artisanale.»
Au terme de ces aventures, on se retrouve envoûté. Et l’on se prend à espérer que Chassignet « heureux de retrouver ses livres, sa cave, ses chiens, son jardin et ses mets favoris» ne nous offre prochainement d’autres voyages…

Autres critiques
Babelio
Le Figaro (Sébastien Lapaque)
L’Express (Baptiste Liger se rend dans le manoir de Gérard Oberlé)
Causeur.fr (Christopher Gérard)
Le Journal du centre (Philippe Dépalle)

Le début du livre…
« Deux ou trois fois par saison je retrouve Claude Chassignet, un voisin du Morvan, tour à tour chez lui et chez moi. En attendant l’heure du dîner, nous inspectons nos parcs et potagers, nos bibliothèques et nos caves. Puis nous vidons quelques flacons en bavardant de choses et d’autres, avec une préférence pour les sujets cocasses, les histoires absurdes, les nouvelles extravagantes. Au lieu de vitupérer l’époque comme de vieux ronchons, nous nous en amusons en portant des toasts à la santé des renards, des sangliers, des blaireaux et des ragondins. Il nous arrive aussi de rendre hommage aux corbeaux, aux hulottes, voire aux tarasques, licornes, sirènes et autres graoulis. Ces toasts subsidiaires nous obligent à faire sauter quelques bouchons de plus. Un rituel invariable veut qu’avant de passer à table, nous levions un dernier verre à l’oubli, car tout homme a besoin d’oublier quelque chose et de s’étourdir. L’oubli est plus doux que le souvenir, il apporte la quiétude alors que le souvenir trimballe souvent un trouble amer. Les âmes des Anciens cherchaient l’oubli en buvant l’eau du fleuve Léthé. Notre Léthé, c’est le vin. Le ciel a mis l’oubli pour tous au fond du verre. Ainsi parlait le poète de La coupe et les lèvres, un garçon ténébreux et souvent poivré.
La cave de Chassignet est exclusivement bourguignonne, mais elle est exhaustive. La mienne est hétéroclite. Ces joyeux rencards tiennent depuis plus de vingt ans mais, malgré leur pérennité, nos relations sont amicales plutôt qu’intimes. Chassignet est un type ombrageux, farouchement indépendant, une nature chaleureuse mais abrupte qui en a découragé plus d’un. Au temps de Balzac on l’aurait dépeint comme «un grand caractère», une formule polie pour qualifier un mauvais coucheur. Certes, il n’est pas toujours d’un abord gracieux, mais dans ses bons jours, ce sauvage est le vieux gars le plus charmant et le plus drôle que je connaisse. Il croit fermement au libre arbitre et c’est sans doute la seule doctrine qu’il admette. Fort de cette croyance, il mène son existence à sa guise et se fiche de ce qu’on pense de lui. Seul maître de lui-même, il a l’air de toujours prendre la vie du bon côté. Les tempéraments bourguignons sont peut-être naturellement portés à l’optimisme, à l’inverse des complexions rhénanes souvent bilieuses. Après quelques heures en compagnie de ce drille, je me sens ragaillardi. Aussi n’ai-je jamais manqué un de nos rendez-vous. Le plus souvent, c’est chez lui que nous faisons ripaille, car la cuisine de Mireille Larroque, sa vieille gouvernante, est bien meilleure que la mienne. Chassignet ne s’invite chez moi que pour faire diversion à ses habitudes, pour trahir son chardonnay avec un riesling ou un chenin, tromper volnay, pommard et chambertin avec hermitage, gaillac ou barolo. Une irrésistible envie de vin jaune l’a récemment ramené sur mes arpents pour partager une poularde aux morilles, un classique du Jura que je réussis assez bien. »

A propos de l’auteur
C’est dans Nil rouge, le premier roman de Gérard Oberlé, qu’apparaît le personnage de Claude Chassignet, qui fait retour dans Pera Palas puis dans Palomas Canyon, et qui nous donne aujourd’hui « de bonnes nouvelles »…
Chez Grasset, Gérard Oberlé est l’auteur, notamment, de Retour à Zornhof (Prix découverte Le Figaro Magazine, Prix des Deux Magots, 2004), Itinéraires spiritueux (Prix Mac Orlan, Prix Edmond de Rothschild, Prix Rabelais, 2006) et Mémoires de Marc-Antoine Muret (2009). (Source : Editions Grasset)

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Charles Draper

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Charles Draper
Xavier de Moulins
Jean-Claude Lattès
Roman
230 p., 18 €
ISBN: 9782709648530
Paru en février 2016

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et dans une ville de province qui n’est pas nommée.

Quand?
L’action se situe en 2015, avec des réminiscences aux années écoulées, de la rencontre de Charles et Mathilde en 2004 à quelques souvenirs de l’enfance et de l’adolescence du personnage principal.

Ce qu’en dit l’éditeur
À la demande de Mathilde, Charles a quitté Paris et son appartement de la rue de Vaugirard pour s’installer à la campagne avec leurs deux filles, le rêve d’une vie. Une vie au vert, rythmée par ses allers-retours vers la capitale pour s’occuper de sa société. Le bonheur de Mathilde n’a pas de prix, tout le monde le sait, Charles ferait tout pour sa famille.
Alors pourquoi Mathilde est-elle de plus en plus distante ?
Est-ce le regret de Paris, de sa vie d’avant ? Le voisin, Clément, qui lui a montré la voie d’un ailleurs possible ? Ou bien ce reflet dans le miroir, ces quelques kilos en trop qui ont surgi sur la balance, ce profil d’homme mûr, moins ferme que dans leur jeunesse ?
Il y a forcément quelque chose. Si seulement Charles pouvait comprendre…
Apparence, apparences, mensonges et faux-semblants : chez Xavier de Moulins, les héros ont tous cette beauté éclatante, solaire, qui cache les plus noirs secrets.

Ce que j’en pense
****
Charles rencontre Mathilde en 2004, au rayon télé d’un magasin Darty le jour où se déchaîne le violent tsunami au large de Sumatra. «Trois semaines plus tard, loin des hurlements de la nature déchaînée, la paille d’un mojito coincée entre les dents, Charles et Mathilde se jurèrent de ne plus jamais se séparer, de commencer, enfin, la suite de leur histoire. Alors, ils se mirent à courir.»
La suite aurait pu être la chronique d’un couple modèle, d’une famille sans soucis, d’une ascension sociale gratifiante. Cela devient un thriller psychologique glaçant. Une mécanique d’une précision implacable.
À la tête de la société de déménagement «CD Mouve», Charles voit son entreprise se développer, sa famille s’agrandir, son épouse se plaire dans son rôle de mère au point d’envisager de quitter Paris pour s’installer en province. Bref, tout semble pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Mais, à l’image du sang que sa fille voit derrière son oreille, les petits détails vont gripper la belle machine. Le soupçon s’installe au fur et à mesure. Que se passe-t-il quand il n’est pas là ? Charles retrouve ses interrogations, ses doutes d’adolescent, quand « les filles de son âge ricanent sur son passage, elles moquent sa maigreur de squelette, sa transparence aussi. Il a le béguin pour Alice, Laure, Juliette et Aurore. C’est un garçon paranoïaque, une matière inflammable.»
Clément, le fleuriste, n’est-il pas trop proche de Mathilde ? Et lui, ne s’est-il pas laisser aller ? A-t-il changé au point de ne plus intéresser sa femme ?
«Ventripotent, il estime qu’il ressemble à du mou, du gras mou non identifié, à de la chair blanche avariée, un mauvais cadavre dont même un charognard ne voudrait pas. L’ampleur du constat le rend triste et pâle.»
Il va alors chercher dans un club de sport le moyen de regagner l’estime d’une épouse qu’il trouve par trop distante. Mais soulever de la fonte quelques fois par semaine ne lui suffit pas. Il va donner un coup de main à ses ouvriers et aider aux déménagements, avant de céder à son fournisseur de médicaments et de pilules magiques pour retrouver plus vite encore un corps de rêve.
Tentative aussi pitoyable que dangereuse qui va encore creuse le fossé entre lui et Mathilde qui n’en peut plus. Elle qui «simule sa vie, sans trop de blanc» qui arrive jusque là « à combler la faille», mais s’interroge : «pour combien de temps ?» En attendant que Charles s’assagisse, elle va s’occuper, retrouver une vie sociale mise jusque là entre parenthèses.
Loin des yeux, loin du cœur, Charles va de plus en plus mal. Construit petit à petit le drame qui couve. À ses yeux, «le fleuriste à les mains pleines de Mathilde». Même les conseils de sa sœur Charlotte ne le font pas dévier de ses – fausses – certitudes. Car désormais, à l’image de téléphone portable qui le nargue, tout le renforce dans son idée fixe : « Le téléphone est l’intranquillité de ceux qui attendent tout de rien, le territoire de tous les possibles, un terrain miné propice à tous les scénarios, jusqu’au cancer des propositions les plus noires (…) Nos téléphones sont les couteaux suisses de la trahison, des accélérateurs de paranoïa. Dans leur batterie se niche un nouveau virus, pour lequel on ne connaît aucun médicament ni vaccin, le poison du doute. »
Habilement construit et très juste dans l’analyse psychologique, l’épilogue de ce roman a toutes les chances de vous surprendre. C’est pourquoi nous n’en dirons pas davantage.

Autres critiques
Babelio
Blog Au bordel culturel
Blog Meely lit
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog A bride abattue
Blog Appuyez sur la touche « lecture »

Extrait
« Passé un certain âge, on ne rencontre plus vraiment, on croise. À quarante-cinq ans, on est vite un chien. Les clubs de sport ont cet avantage, offrir aux Charles Draper du monde entier de se lier encore un peu. À raison de trois séances d’une heure par semaine, dans un an, Charles aura passé six jours avec sa nouvelle bande. Six jours en un an, ce n’est pas rien. »

A propos de l’auteur
Xavier de Moulins est journaliste, présentateur du 19h45 sur M6 et de l’émission 66 Minutes. Depuis Que ton règne vienne, paru en 2014 aux Editions J.-C. Lattès, il explore les ressorts et les mécanismes du couple et de la famille dans ce qu’ils ont de plus moderne. (Source : Editions JC Lattès)

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Les vies multiples de Jeremiah Reynolds

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Les vies multiples de Jeremiah Reynolds
Christian Garcin
Stock
Roman
160 p., 17 €
ISBN: 9782234078895
Paru en janvier 2016

Où?
Le roman nous fait faire tout un tour du monde en commençant par un tour des Etats-Unis, depuis Pittsburgh en Pennsylvannie, en passant par la Nouvelle-Angleterre, Louisville dans le Kentucky, Virginie, la Caroline du Sud, l’Ohio, le Connecticut, le Massachusetts, le Maryland, le Delaware, le New Jersey et New York. L’expédition vers l’Antarctique mènera le lecteur du sud de la côte occidentale du Chili jusqu’à l’entrée du détroit de Magellan et du canal de Beagle, passant du côté de l’île Riesco au sud de la Patagonie, sans oublier Valparaiso, Tirúa et l’île de Mocha.

Quand?
L’action se situe au XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Étonnant et fulgurant destin que celui de Jeremiah Reynolds : après avoir probablement été le premier homme àposer le pied sur le continent antarctique en 1829 et avoir fait de cette expédition un récit qui influença Edgar Allan Poe pour ses Aventures d’Arthur Gordon Pym, il devint colonel pendant la guerre civile chilienne, chef militaire des armées mapuches, avocat à New York, effectua un demi-tour du monde, et écrivit un récit de chasse au cachalot blanc qui fut peut-être à la source d’un des romans les plus lus et les plus commentés de la littérature américaine et mondiale.

Ce que j’en pense
****
Rendons grâce à Christian Garcin qui dans son nouveau roman a su débusquer un personnage d’aventurier peu commun. Ce faisant, il nous livre également une très bele réflexion sur la soif d’histoires et sur le besoin de tout un chacun d’avoir des rêves, de vouloir élargir son horizon.
Mais revenons à notre homme, ce Jeremiah Reynolds qui n’apparaît qu’au quatrième chapitre, au moment où ce «jeune journaliste débrouillard et ambitieux» croise la route de John Cleves Symmes Jr. On l’aura deviné, les trois premiers chapitres relatent le parcours de cet autre personnage, tout aussi haut en couleur, et qui influencera fortement son jeune interlocuteur. Ce vétéran parcourait les Etats-Unis pour expliquer sa théorie de la terre creuse et chercher un financement pour une expédition vers l’Antarctique. Si ce dernier n’obtenait guère de succès dans son entreprise, il n’en réussissait pas moins à convertir quelques auditeurs. Notamment ceux qui, comme Jeremiah, ne pensaient qu’à découvrir le vaste monde.
« Reynolds était né dans une famille pauvre du comté de Cumberland, en Pennsylvannie, et orphelin de père dès l’âge de cinq ans. Sa mère, Elizabeth Nicholson, s’était remariée l’année suivante avec un certain Job Jeffries, veuf également, dont le jeune fils, prénommé Darlington, serait l’unique compagnon de jeux de Jeremiah jusqu’à son départ douze ans plus tard sous des cieux plus accueillants. Ils déménagèrent tous ensemble dans le comté de Clinton, Ohio. »
C’est là que notre héros suivit quelques études tout en travaillant pour contribuer aux besoins de la famille. Il fut notamment embauché pour transporter des troncs jusqu’à la rivière, mais ne put s’acquitter de cette trop rude tâche. Bravant les quolibets, il assura aux moqueurs que viendrait «le temps où vous serez fiers et honorés d’avoir roulé des troncs d’arbre avec Jeremiah N. Reynolds. »
Ce qui peut sembler une forfanterie s’avérera être une vraie prophétie. De 1823, date de la rencontre avec Symmes, jusqu’en 1827, au moment de leur rupture brutale, le jeune apprend beaucoup, s’aguerrit et devient bien meilleur ambassadeur que son aîné.
Les années qui vont suivre sont celles de la concrétisation, du moins en partie, de ce grand dessein. Car enfin, il peut embarquer en direction du pôle Sud. Il atteindra les 62° de latitude sud et errera quelques temps le long du cap Barrow, à la pointe nord de l’Antarctique. Si «la théorie de la terre creuse semblait oubliée, et les tentatives den vérifier la pertinence momentanément abandonnées», il va rester un domaine où elle va continuer à faire florès : la littérature.
Le Voyage au centre de la terre de Symmes marque le point de départ de nombreux autres livres dont Christian Garcin nous raconte la genèse. Il y a là le «Manuscrit trouvé dans une bouteille», nouvelle d’Edgar Allan Poe que l’on peut considérer comme l’ébauche des Aventures d’Arthur Gordon Pym, le Pellucidar d’Edgar Rice Burroughs (le créateur de Tarzan), La Terre de Sannikov du russe Vladimir Obroutchev ou encore Les Montagnes hallucinées de H.P. Lovecraft, en passant bien sûr par le roman éponyme de Jules Verne.
Et si la soif d’aventures, de découverte, d’anticipation ne suffisait pas, voilà qu’apparaît une chasse au grand cachalot blanc, Mocha Dick.
On voit déjà poindre Hermann Melville et son célébrissime Moby Dick.
Mais Reynolds, qui faut-il le préciser a vraiment existé, ne veut pas vivre les rêves des autres.
En 1830, il choisit les champs de bataille et devient colonel pendant la guerre civile chilienne, puis chef militaire des armées mapuches, avant d’embarquer à nouveau pour rejoindre Boston via les côtes chiliennes, le Cap Horn, puis le Brésil avant d’arriver à Boston en 1834.
Il rejoindra ensuite New York, sera avocat, fera un peu de politique et tentera vainement d’écrire un chef d’œuvre. Rendons grâce à Christian Garcin d’avoir exhumé ce personnage étonnant dont les pessimistes diront qu’il n’a rien réussi et que seul l’appât du gain le motivait. Mais les plus optimistes, dont je fais partie, admireront l’opiniâtreté, la volonté et le brin de folie sans lequel il est bien difficile d’aspirer à transcender son existence.

Autres critiques
Babelio
RTL (Les livres ont la parole – Bernard Lehut)
Blog Que lire ?
Blog Clara et les mots
Blog Cannibales lecteurs
Blog A l’ombre du noyer

Le début du livre
« Au début du mois de novembre 1812, alors que les troupes napoléoniennes ignoraient encore qu’elles allaient combattre les Russes aux alentours de la ville de Borisov puis franchir la Berezina en abandonnant derrière elles des milliers de cadavres gelés ou noyés, d’autres troupes, de l’autre côté du monde, venaient quant à elles de livrer une bataille décisive près d’une autre rivière dont le nom, Niagara, s’il est également resté dans les mémoires, évoque cependant davantage la puissance et la majesté de la nature que sa rude ingratitude, et bien plus la blondeur de Marilyn que la détresse des grognards morts gelés.
Cette bataille, dite de «Queenston Heights», fut l’une des vingt environ qui, entre 1812 et 1815, virent s’affronter les troupes anglaises et américaines dans ce qui fut ensuite appelé la «seconde guerre d’indépendance». Le parallèle entre la bataille de Queenston Heights et celle de la Berezina se limite cependant à un hasard de calendrier qui fait que l’une a rapidement succédé à l’autre : les forces en présence en effet n’étaient pas comparables, ni le nombre des victimes. Aux cent mille combattants russes et français de l’une répondent à peine sept mille cinq cents Anglais et Américains de l’autre et, en regard des soixante-quinze mille morts et blessés sur le champ de bataille russe, les cinq cents victimes des bords de la rivière Niagara font pâle, et heureuse, figure. C’est d’ailleurs une caractéristique des batailles européennes d’avoir été formidablement massacrantes et gourmandes en vies humaines – règle que le siècle suivant ne ferait qu’illustrer de manière magistrale. La bataille d’Eylau en 1807 fut un carnage qui marqua longtemps les esprits, et la campagne de Russie cinq ans plus tard a laissé des traces profondes dans le souvenir des Russes, aussi bien que des Français. La bataille de la Berezina à elle seule vit s’affronter autant de combattants que la totalité des vingt batailles de la seconde guerre d’indépendance américaine, et coûta six à sept fois plus de vies humaines.
Lors de cette bataille de Queenston Heights, à l’issue de laquelle les Anglais perdirent leur plus brillant stratège, le général Isaac Brock, mais remportèrent cependant une victoire décisive, s’était illustré un officier américain de trente-trois ans nommé John Cleves Symmes Jr. Il se trouvait en poste à la fois à Fort Érié et à Fort Niagara, qui tous deux marquaient la frontière canadienne à l’embouchure de la rivière du même nom sur le lac Ontario. Impétueux et courageux, il avait capturé lui-même plusieurs officiers britanniques qu’il gardait prisonniers dans les geôles du fort Érié, jugées plus sûres que celles du fort Niagara. Un émissaire anglais, le major Evans, avait proposé de les échanger contre des prisonniers américains. Mais le jour où, sans avoir prévenu quiconque, le major Evans parvint aux portes du fort Erié, John Cleves Symmes Jr se trouvait à Fort Niagara. Son supérieur, le major Van Rensselaer, qui eût pu le recevoir, était quant à lui souffrant. C’est donc un aide de camp de ce dernier qui, assisté de quelques officiers, s’entretint avec le major Evans. »

A propos de l’auteur
Christian Garcin est l’auteur de nombreux ouvrages (romans, nouvelles, essais, carnets de voyage…) parmi lesquels La Piste mongole (Verdier, 2009), Des femmes disparaissent (Verdier, 2011), Les Nuits de Vladivostok (Stock, 2013) et Selon Vincent (Stock, 2014). (Source : Editions Stock)

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Focus Littérature

Victor Hugo vient de mourir

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Victor Hugo vient de mourir
Judith Perrignon
L’Iconoclaste
Roman
256 p., 18 €
ISBN: 9782913366916
Paru en août 2015

Où?
L’action se déroule à Paris, avec quelques réminiscences à l’exil d’Hugo à Guernesey, ainsi que des voyages à Bruxelles.

Quand?
Le roman se déroule en 1885, année de la mort de Victor Hugo.

Ce qu’en dit l’éditeur
« La nouvelle court les rues, les pas de porte et les métiers, on entend l’autre dire qu’il est mort le poète. Vient alors cette étrange collision des mots et de la vie, qui produit du silence puis des gestes ralentis au travail. L’homme qui leur a tendu un miroir n’est plus là. Tout s’amplifie, tout s’accélère. On dirait qu’en mourant, qu’en glissant vers l’abîme, il creuse un grand trou et y aspire son temps, sa ville… »
La mort de Victor Hugo puis les funérailles d’État qui s’annoncent déclenchent une véritable bataille. Paris est pris de fièvre.
D’un événement historique naît une fable moderne, un texte intime et épique où tout est vrai, tout est roman.

Ce que j’en pense
*****
La mort de Victor Hugo survient le 22 mai 1885 à son domicile «au 50 de son avenue». Outre le fait que l’écrivain est sans doute le seul de nos auteurs à pouvoir habiter une avenue qui porte son nom, un seul chiffre permet de se rendre compte de l’ampleur de l’événement que Judith Perrignon a choisi de nous retracer : deux millions de personnes suivront son cercueil jusqu’au Panthéon.
Voici donc le journal de l’agonie, de la mort et des funérailles de ce monument de notre littérature.
Grâce à un travail de documentation impressionnant, on vit intensément ces journées. La plume de l’auteur restitue aussi bien l’intimité des proches, le chagrin des petits-enfants, le souci du gendre qui ne veut préserver les intérêts de la famille, mais aussi l’embarras du gouvernement ou encore les prises de position des anarchistes. Aux descriptions factuelles, le choix du roman permet de donner vraiment chair à la secousse qui a traversé tout le pays. Grâce à la précision des descriptions, le lecteur est très vite happé par l’intensité, la force, l’émotion qui submerge tout : « Paris est un corps fiévreux tandis que le poète lutte contre l’attraction de la terre. On dirait qu’en mourant, qu’en glissant vers l’abîme, il creuse un grand trou et y aspire son temps, sa ville. Comme dans ses livres. »
Au sommet de l’Etat, la police politique est sur les dents. Tous les agents de renseignements sont chargés d’infiltrer les représentants de l’opposition, afin d’éviter que les funérailles ne se transforment en un défilé de protestation rouge et noir. L’enterrement est fixé au lundi, afin que les ouvriers ne puissent accompagner le cercueil. Les drapeaux rouges et les banderoles sont interdits. Gauchistes et anarchistes voient leurs beaux idéaux et leurs propositions être étouffées dans l’œuf. Pourtant, leurs revendications sont bien légitimes : « Appelons à nous tous les gens en guenilles pour suivre le convoi et frapper la bourgeoisie d’épouvante ! Nous pourrions avoir une bannière et y inscrire « Les Misérables », nous la donnerions à porter par les individus en haillons qui crieraient « du travail ou du pain  » ! Il s’appelle danger celui qui a parlé. Ça ne s’invente pas un nom pareil. »
Même mort, Hugo continuera d’influer sur la politique. Lui qui a toujours proclamé ne pas vouloir d’obsèques religieuses, donnera au panthéon son actuelle vocation. La «proposition de loi relative au chapitre métropolitain des chapelains de sainte-Geneviève et au Panthéon» présentée en 1881 à l’Assemblée sera mise en œuvre à cette occasion. Au petit jour, les ouvriers sont chargés de démonter la croix qui orne l’édifice. La fièvre continue toutefois de monter. Du coup la stratégie change : « On va rassembler tout le monde derrière Hugo, dresser tant de couronnes, de discours, de lauriers, qu’il étouffera sous l’hommage. On va enterrer le songe avec le songeur.» Du moins, c’est ce que l’on imagine alors dans les hautes sphères de la IIIe République.
Car la ferveur, telle une immense vague, va tout emporter. «Paris s’épanche tous les dix ou vingt ans, s’offre de grandes émotions, politique, funéraire, littéraire, révolutionnaire. Paris se prend pour le centre du monde, le cerveau de l’Europe, Paris se prépare à une longue nuit de veille qui sera suivie d’un grand jour, Paris enterre celui qui l’a aimé et réciproquement, alors il y a de la peine, mais aussi la joie secrète d’avoir aimé. Paris offre au poète le culte d’ordinaire dévolu aux despotes, aux empereurs et aux rois, il était le souverain des mots, de l’imaginaire. »
On ne remerciera jamais assez Judith Perrignon de nous offrir de revivre ce grand moment. Si vous avez – comme moi – manqué ce roman à sa sortie, il serait vraiment dommage de passer à côté.

Autres critiques
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France culture (Présentation du livre et lecture par l’auteur)
Télérama (Fabienne Pascaud)
Culturebox (Anne Brigaudeau)
Marianne
Blog Mots pour mots (Nicole Grundlinger)
Blog Des galipettes entre les lignes
Blog Romanthé

Extrait
« Mais qu’importe où, quand, comment, la grippe ou les graves épidémies du moment, c’est la fin et c’est l’orage. Peuple et gouvernement s’unissent dans une même attente. Seules les guerres et les catastrophes ont cet effet. Bien sûr il est vieux et la vie n’a jamais rien promis d’autre que de s’en aller. La sienne a duré longtemps, quatre-vingt-trois ans, mais si longtemps, si intense, si vibrante, si enroulée sur son temps, son siècle, ce dix-neuvième qui a cru au progrès mécanique de l’Histoire, qu’on dirait qu’un astre va s’éteindre dans le ciel. La foule pressent le vide. Elle voudrait laisser planer encore la présence du poète, sa voix par-dessus et entre les hommes. Le poète a charge d’âmes. C’est lui qui l’a dit, et quelque chose d’électrique dans l’air montre qu’il y est parvenu. » (p. 12-13)

A propos de l’auteur
Judith Perrignon est une journaliste, écrivaine et essayiste. Entrée en 1991 au journal Libération comme journaliste politique, elle fera un détour par la page «Portraits» du journal, avant de le quitter en avril 2007. Elle s’adonne depuis au travail de l’écriture. Elle a notamment publié C’était mon frère (L’Iconoclaste, 2006), sur Vincent et Théo Van Gogh, qui a connu un succès public et critique.
Elle est l’auteur de l’ouvrage Lettre à une mère avec le Pr René Frydman (2008), de Mauvais génie (Stock, 2005) avec Marianne Denicourt, de L’intranquille, cosigné avec Gérard Garouste, (éditions l’Iconoclaste, 2009). Après le joli succès en 2010 du roman Les chagrins (éditions Stock), elle coécrit un roman policier Les yeux de Lira avec Eva Joly. Elle publie en 2012, toujours chez L’Iconoclaste, N’oubliez pas que je joue avec Sonia Rykel dans lequel la célèbre couturière témoigne de son combat contre la maladie de Parkinson. Victor Hugo vient de mourir est son dernier roman (L’iconoclaste, 2015). (Source : Editions L’Iconoclaste)

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Focus Littérature

Blasmusik Pop

KAISER_Blasmusikpop

Blasmusik Pop
Vea Kaiser
Presses de la Cité
Roman
Traduit de l’allemand (Autriche) par Corinna Gepner
528 p., 22 €
ISBN: 9782258113374
Paru en août 2015

Où?
Le roman se déroule en Autriche, dans un village oublié des Alpes : Saint-Peter-sur-Anger. Lenk, la principale ville des alentours est également évoquée, tout comme la capitale ainsi que quelques villages alentour ainsi que Sankt-Pauli, un quartier de Hambourg.

Quand?
Le récit se situe sur deux périodes en parallèle : d’une part la chronique historique du village qui remonte à la nuit des temps et principalement la seconde moitié du XXe siècle jusqu’à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au commencement était le ver.
Johannes se destinait à autre chose qu’à cette vie fruste dans le village de ses ancêtres. Son grand-père, Johannes premier du nom, avait lui-même quitté Saint-Peter-sur-Anger pour aller étudier en ville – et observer le développement des vers solitaires ! –, avant de revenir et de s’établir comme médecin. C’est ce dernier qui a communiqué à son petit-fils son goût du savoir et sa passion pour Hérodote, qui font de lui aussi un original dans ce microcosme alpin où se cultiver est considéré comme hautement suspect. Ainsi, lorsque le jeune homme échoue au baccalauréat, quel drame ! Le voici condamné à rester parmi les « barbares ». Et il ne tarde pas à se faire embrigader dans l’un des événements majeurs de la localité : la venue d’un grand club de football hambourgeois…
Des dialogues savoureux, une langue inventive, tantôt désuète, tantôt moderne, des personnages hauts en couleur, un luxe de détails, de l’esprit, beaucoup d’esprit. Avec son premier roman, très remarqué au moment de sa parution, Vea Kaiser s’en est donné à coeur joie.
«Un premier roman épique sur la vie d’un village, racontée avec fraîcheur et audace.» Zeit Literatur
«Vea Kaiser s’impose comme l’un des plus passionnants auteurs débutants de cette rentrée littéraire.» SonntagsZeitung

Ce que j’en pense
****
La chronique d’un village perdu dans les Alpes autrichiennes, la tentation du repli sur soi, la difficulté à s’extirper de son milieu, la crainte du progrès et la science, les raisons du développement de l’extrême-droite et du populisme, le combat entre la ville et la campagne : le premier roman de la jeune Autrichienne Vea Kaiser nous offre une belle palette de thèmes et de réflexion. Le tout sous couvert d’une histoire de famille contée avec beaucoup d’érudition et de fantaisie.
Dans la version originale, le sous-titre du livre est «Comment la science arriva dans les montagnes». Dans la version française, ce sous-titre se transforme en «Comment un ver solitaire changea le monde». Autrement dit, on peut mettre à la fois l’érudition en avant ou la fantaisie.
Pour incarner ce récit, l’auteur imagine Johannes Gerlitzen, un descendant de cette longue lignée de «barbares des montagnes». Trois événements vont pousser ce sculpteur sur bois à sortir du moule imposé par l’histoire et par la géographie : une blessure qui va l’empêcher de courir les bois, la naissance d’un enfant qui ressemble davantage au voisin et surtout la maladie qui le ronge : un ver solitaire qui s’ébat dans ses entrailles et qu’il parviendra à extraire après seize heures d’un combat douloureux. « Lorsqu’il eut enfin sous les yeux l’animal dûment nettoyé, quatorze mètres quatre-vingts de longueur et presque aussi large que l’annulaire d’Elisabeth, il rayonna de fierté, comme s’il avait réalisé la première ascension du Grand Sporzer.»
Marqué par cette expérience, il décide de se consacrer à l’étude des vers : «J’allons dans la capitale por devegnir docteur. » (Saluons à ce propos le talent de Corinna Gepner, la traductrice de l’ouvrage, qui a su inventer un patois susceptible de rendre le curieux langage des autochtones et qui parsèment le récit de dialogues savoureux).
A force de petits boulots et de persévérance, Johannes parvint à son but et une décennie plus tard put revenir auréolé de gloire dans son village où il accompagna sa femme atteinte d’une maladie incurable et aida sa fille Ilse à grandir. Au printemps 1974 Elisabeth meurt et Ilse entre dans l’âge de la puberté. Un double choc pour Johannes qui se retranche dans ses études et note dans observations dans ses carnets qui mélangent l’analyse scientifique et le journal intime.
C’est a peu près à cette période qu’Alois Irrwein, apprenti charpentier, va s’amouracher d’Ilse. Une liaison qui, à l’instar de celles de nombreux autres jeunes du village, ne peut déboucher que sur un mariage. Si Johannes ne voit pas cette union d’un bon œil, il y trouvera cependant quelques années plus tard une belle satisfaction : la naissance de son petit-fils Johannes, le vrai héros du livre.
Car ce dernier va pousser plus loin encore sa différence. Suivant les pas de son grand-père, il entend lui aussi s’émanciper en étudiant. Une façon aussi de rendre hommage à son aïeul, qui disparait tragiquement en venant au secours d’un villageois qu’il ne portait pas vraiment dans son cœur.
On va suivre avec délectation les pérégrinations du jeune homme dans la grande ville. Nous sommes en 2002. Au sein du monastère bénédictin où il va poursuivre ses études, il va apprendra bien davantage que les sciences naturelles, la philosophie ou les mathématiques. Sous l’égide d’Hérodote, il a aussi apprendre la compromission, la trahison, l’injustice et le sens du secret. C’est avec ce bagage, et un examen de baccalauréat qui le marquera sans doute à vie, qu’il retourne dans son village. Et découvre que les Saint-Pétruciens méritent toute son attention. «En son temps, docteur Papi (son grand-père) avait étudié leurs corps. Johannes comprenait qu’il devait, lui, se pencher sur leur esprit.»
La dernière partie du livre est sans doute la plus riche et la plus entraînante. Johannes devient un homme, tombe amoureux, va changer les mentalités, devenir une sorte de sauveur et faire entrer son village dans la modernité. Mais il serait dommage de dévoiler ici comment tout cela va arriver. Laissez-vous plutôt emporter par le souffle de ce premier roman étonnant.

Autres critiques
Babelio
L’Express
Métronews
RTBF culture (Thierry Bellefroid)
Blog huit plumes (Véronique Poirson)
Blog Café Powell
Blog Le brocoli de Merlin

Extrait
Les 20 premières pages du livre

A propos de l’auteur
Vea Kaiser est née en 1988 en Autriche. Blasmusik Pop, son premier roman, a enthousiasmé la presse et s’est vendu à plus de 80 000 exemplaires. Une adaptation cinématographique est en cours. (Source : Presses de la Cité)

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Focus Littérature

L’arbre du pays Toraja

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L’arbre du pays Toraja
Philippe Claudel
Stock
Roman
216 p., 18 €
ISBN: 9782234081109
Paru en janvier 2016

Où?
Le roman se déroule sur l’île de Sulawesi où vivent les Toraja, mais Paris, Nancy, Gretz-Tournan, l’île d’Oléron et Samoëns sont également évoquées, tout comme New York, Pittsburgh, São Paulo, Venise, Lampedusa, un port de pêche de la baie d’Along et Pula en Croatie

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Qu’est-ce que c’est les vivants ? À première vue, tout n’est qu’évidence. Être avec les vivants. Être dans la vie. Mais qu’est-ce que cela signifie, profondément, être vivant ? Quand je respire et marche, quand je mange, quand je rêve, suis- je pleinement vivant ? Quand je sens la chaleur douce d’Elena, suis-je davantage vivant ? Quel est le plus haut degré du vivant ? »
Un cinéaste au mitan de sa vie perd son meilleur ami et réfléchit sur la part que la mort occupe dans notre existence. Entre deux femmes magnifiques, entre le présent et le passé, dans la mémoire des visages aimés et la lumière des rencontres inattendues, L’Arbre du pays Toraja célèbre les promesses de la vie.

Ce que j’en pense
****
Il y a sans doute de multiples manières d’aborder la mort. Il y a aussi de multiples manières de lire le nouveau roman de Philippe Claudel. Pour certains, ce texte traite d’abord des défunts, du chagrin et du deuil, pour d’autres il éclaire les incroyables capacités des humains à surmonter le chagrin, à transcender la mort. Boris Cyrulnik y verra par exemple une nouvelle illustration de la résilience. Et je pense qu’il aura raison, à l’image de la belle idée qui donne son titre à l’ouvrage.
L’arbre du pays Toraja sert de sépulture aux enfants de l’île de Sulawesi, en Indonésie. Les petits cadavres sont déposés dans les anfractuosités de son tronc lors de cérémonies qui rassemblent tous les membres de la communauté. « Au fil des ans, lentement, la chair de l’arbre se referme, gardant le corps de l’enfant dans son grand corps à lui, sous son écorce ressoudée. Alors peu à peu commence le voyage qui le fait monter vers les cieux, au rythme patient de la naissance de l’arbre. »
Il ne s’agit donc pas à proprement parler d’une tombe, mais d’une vie qui continue à se développer, dont l’arbre se nourrit. S’il porte les stigmates de ce «cadeau», il fait surtout office de «grand cicatriseur». Un chemin qui est en quelque sorte une proposition de guérison pour les parents. Une démonstration que la vie continue…
Pour l’écrivain-cinéaste qui perd Eugène, son producteur, ami et aussi inspirateur, le choc est rude. Car ce décès fait suite à l’annonce d’un cancer, une année plus tôt, et du combat contre ce destin qui devient peu à peu inexorable. Quelle injustice pour cet homme qui « avait le talent de me mettre sur des pistes, par livres interposés, quand je travaillais sur un sujet, même si les récits et romans qu’il m’indiquait ne me paraissaient pas, après la première lecture, avoir de rapports directs avec le film que j’essayais d’écrire. »
Avant cela, il y avait eu la mort d’Agathe. « Un enfant mort-né. Mort-né, c’est une des formules les plus abruptes de la langue. Définitive. Là encore affaire de distance. Une distance infiniment petite, dont la petitesse signe l’absence puisque les deux extrêmes, naissance, mort, se confondent. Naître mort. Le plus effroyable des oxymores. » Le couple qu’il formait avec Florence n’a pas résisté à l’épreuve, même s’ils sont restés très proches. En ira-t-il autrement avant la voisine du 6e qu’il observe depuis sa table de travail ? La jeune Elena sera-t-elle autre chose qu’un dérivatif ?
Car les douloureuses et difficiles questions restent en suspens : comment surmonter sa peine, comment rendre hommage au disparu et surtout comment continuer à vivre.
Les superbes pages que nous propose Philippe Claudel apportent en quelque sorte la plus belle des réponses à ses interrogations.
À partir de leurs expériences, de leurs souvenirs communs, il imagine une voie qui lui permet d’associer l’absent à son projet, de recomposer un univers. Comme le ferait un réalisateur, un écrivain, un musicien. Aussi n’est-il pas étonnant que l’on croise au fil des pages quelques uns de ces créateurs, de Borges aux Rolling Stones.
Au fil du récit, on comprend qu’Eugène vient prendre place aux côtés d’autres disparus qui, à des degrés divers, accompagnent l’auteur dans sa quête, inspirent son œuvre – «Nous autres vivants sommes emplis par les rumeurs de nos fantômes». À l’image des enfants de l’arbre du pays Toraja, ces disparus continuent de croître avec lui.
Si le récit est très libre dans sa forme, cette suite de réflexions conduit avec beaucoup de poésie et de finesse à cette magnifique leçon qui nous apprend qu’après sur-vivre, on peut re-vivre.

Autres critiques
Babelio
Télérama (Nathalie Crom)
France 3 (Un livre, un jour – Olivier Barrot)
Paris Match (Valérie Trierweiler)
Pleine Vie (Stéphanie Gatignol)
L’Est Républicain (Pascal Salciarini)
Blog Adepte du livre
Blog MicMélo Littéraire
Blog Clara et les Mots

Extrait
Le début du livre

A propos de l’auteur
Écrivain traduit dans le monde entier, Philippe Claudel est aussi cinéaste et dramaturge. Il a notamment publié aux éditions Stock Les Âmes grises, La Petite Fille de Monsieur Linh, Le Rapport de Brodeck. Membre de l’académie Goncourt, il réside en Lorraine où il est né en 1962. (Source : Editions Stock)

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Focus Littérature

Les corps inutiles

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Les corps inutiles
Delphine Bertholon
Jean Claude Lattès
Roman
300 p., 19 €
ISBN: 9782709646611
Paru en février 2015

Où?
Le roman se déroule principalement dans le Sud de la France (Rivesaltes, Salon-de-Provence, Perpignan, Marseille) ainsi qu’à Paris. Des séjours au Japon et à rio sont également évoqués.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Clémence vient d’avoir quinze ans, de terminer le collège. Un nouveau cycle s’ouvre à elle, lorsqu’elle est agressée, en plein jour et en pleine rue, par un inconnu armé d’un couteau. Ce traumatisme inaugural – même si elle n’en a pas encore conscience – va contaminer toute son existence. En effet, l’adolescente réalise qu’elle perd progressivement le sens du toucher…
À trente ans, Clémence, toujours insensible, est une célibataire endurcie, solitaire et sauvage. Après avoir été maquilleuse de cinéma, la jeune femme se retrouve employée de la « Clinique », une usine d’un genre particulier. En effet, la Clinique fabrique des poupées… mais des poupées grandeur nature, hyper-réalistes, destinées au plaisir – ou au salut – d’hommes esseulés.
Le roman déroule en alternance l’histoire de Clémence adolescente, hantée par cette agression dont elle n’a jamais osé parler à sa famille, et le récit de Clémence adulte, assumant tant bien que mal les conséquences, physiques et psychologiques, de son passé.
Mais la vie, comme toujours, est pleine de surprises.

Ce que j’en pense
***
La première réussite de ce roman tient à sa scène d’ouverture, à cet acte fondateur qui va conditionner tout le récit. La jeune Clémence, quinze ans, se rend chez ses amis pour fêter la fin de l’année scolaire. En chemin, un homme se jette sur elle et la menace d’un couteau. Agressée sexuellement, elle parviendra cependant à éviter le viol et à s’enfuir. Mais le mal est fait. Plus psychologique que physique, le traumatisme est d’autant plus grand qu’il ne peut être partagé. Que personne ne pourra la comprendre: « avouer l’agression, dans cette famille-là, ce serait se condamner à perpétuité. (…) Ce serait crever d’ennui et la minijupe éternellement bannie – j’étais en jean, bordel ! –, ce serait le père hagard s’abreuvant de pilules et la famille nombreuse tout entière au courant, sans exception. (…) À tout jamais victime, à tout jamais coupable, à tout jamais salie.»
Elle survit plus qu’elle ne vit. Elle ne comprend plus son corps. Ne ressent plus rien : «Cette fille rousse dans la glace, ce n’était pas Clémence Blisson, quinze ans ; c’était quelqu’un d’autre. Quelque chose d’autre, pensa-t-elle subitement. L’idée la fit frémir.»
La solution viendra-t-elle de l’éloignement, d’une autre vie loin de cette ville, loin de ces amis qui ne la comprennent plus, loin de ces parents qui n’ont toujours rien compris ?
« À l’aube du XXIe siècle, j’avais donc signé un prêt à taux exorbitant, bouclé mes valises, fait hurler ma mère, enrager mon père, pleureur ma sœur, et je m’étais retrouvée élève de l‘ITM – l’Institut technique du maquillage. J’y passai deux années très enrichissantes, qui me formèrent surtout à une habileté quasi miraculeuse pour une fille dans ma condition – je réussis même à décrocher le permis de conduire. J’habitais une chambre de bonne de neuf mètres carrés près de la Contrescarpe, dont je payais le loyer grâce à un mi-temps dans la boutique Yves rocher de la rue de Rivoli – un enfer plein de peaux mortes, d’épilations anales et de pieds d’athlète.»
Douée, Clémence va réussir ses études et trouver un travail de maquilleuse pour le cinéma. Mais ne va pas guérir pour autant : «Je m’envoyais en l’air, n’importe où, n’importe quand, n’importe comment, avec n’importe qui. À l’époque déjà, je ne donnais jamais suite, mais je n’avais pas encore instauré  » la règle du 29 « ».
La règle du 29 est une sorte de rituel. À la date anniversaire de son agression, elle s’habille de façon provocante et offre son corps à tous. Car, comme le souligne le titre du roman, il lui est inutile. Le sexe comme punition. Mais il reste l’espoir qu’un jour, «il y en aurait un – un différent des autres – qui lèverait l’anathème comme dans les contes de fées. Un jour j’aurais mal pour la première fois, ma peau ressusciterait et je serais sauvée.»
Après l’épisode raté avec Tristan, scénariste du deuxième long-métrage sur lequel elle a travaillé, et qui fut à l’origine de la règle du 29, elle va chercher à briser le mauvais sort en fuyant à nouveau.
Elle retourne dans le Sud, est engagée comme dessinatrice-maquilleuse dans une usine de poupées gonflables, et voit un jour débarquer Damien Coperey, un policier qui n’a pas perdu l’espoir de mettre la main sur son agresseur. Son «premier sauveur» va lui permettre do sortir la tête de l’eau. De comprendre que «la certitude d’être une abomination» n’a rien d’irrémédiable.
Delphine Bertholon va même parvenir à renverser complètement les choses. Le seconde réussite de ce roman tient en effet dans sa conclusion. Résilience, volonté de s’en sortir, combat pour la liberté. Peu importe comment on appellera l’évolution de Clémence, on ressortira ragaillardi de ce roman.

Autres critiques
Babelio
Unidivers.fr
Blog L’ivre de lire (Lionel Clément – une belle déclaration d’amour)
Blog L’insatiable (Charlotte)
Blog Cultur’Elle (Caroline Doudet)
Blog Les carnets d’Eimelle
Blog Clara et les mots
Blog Blablabla Mia

Extrait
« Elle ferma la porte derrière elle, à clé cette fois-ci. Lentement, elle se déshabilla. Les sandales, le jean, la blouse, le soutien-gorge, la culotte. Son corps lui faisait l’effet d’une fumée de cigarette, à la fois lourd et volatile, présent et absent, délicieux et immonde. Elle n’avait jamais ressenti cela, auparavant. Ne s’était jamais posé la question de son corps, en réalité. Le corps servait à rire, à courir, à danser. À manger, à nager, à vivre. Mais le corps maintenant avait un poids, bien différent de celui qu’affichait la balance. Le corps, une fois souillé, encombrait. Malgré elle, des idées en pagaille, pointues comme des armes, s’agitaient sous son crâne.» (p. 38)

A propos de l’auteur
Delphine Bertholon est l’auteur de Twist, L’Effet Larsen, du très remarqué Grâce et, plus récemment, du Soleil à mes pieds, tous parus chez Lattès. (Source : Editions Lattès)

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