Les grandes et les petites choses

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Les grandes et les petites choses
Rachel Khan
Anne Carrière
Roman Thriller
250 p., 18 €
ISBN: 9782843378140
Paru en février 2016

Où?
Le roman se déroule principalement à Paris, dans une petite maison du quartier Pelleport dans le 20e, mais également à Bezons et à Font-Romeu, sans oublier l’évocation des origines, en Gambie, à Diourbel et en Pologne, à Czestochowa et dans les camps de concentration.

Quand?
L’action se situe après les attentats du RER B à Saint-Michel, en 1995 et les années suivantes.

Ce qu’en dit l’éditeur
Nina Gary a 18 ans ; alors qu’elle tente de devenir une femme, elle réalise que quelque chose cloche. Entre son père gambien qui marche comme un tam-tam, son grand-père à l’accent de Popek qui boit de la vodka, entre le trop d’amour de sa mère cachée pendant la guerre, le rejet de la fac et la violence de la rue, elle est perdue. Noire, juive, musulmane, blanche et animiste, elle en a gros sur le cœur d’être prise pour une autre, coincée dans des cases exotiques où elle ne se reconnaît pas. Alors, elle court.
C’est la solution qu’elle a trouvée pour échapper aux injustices et fuir les a priori d’une société trop divisée pour sa construction intime. Elle fait le choix de la vitesse pour se prouver qu’elle a un corps bien à elle et se libérer de l’histoire de ses ancêtres, trop lourde pour ses épaules. Un mouvement permanent pour s’oublier, et tout oublier de la Shoah, de l’esclavage, de la colonisation et de la reine d’Angleterre. Courir pour se perdre, s’évader, se tromper, être trompée, se blesser, se relever peut-être. Ne plus croire en rien, seulement au chronomètre et en l’avenir des 12 secondes qui vont suivre. Sentir ses muscles, pour vivre enfin l’égalité – tous égaux devant un 100 mètres, à poil face au temps. Entre les grandes et les petites choses, c’est l’histoire de Nina Gary, une jeune fille qui court pour devenir enfin elle-même.

Ce que j’en pense
***
Nina Gary, le nom de la narratrice de ce joli roman, est le pseudonyme choisi par Rachel Khan pour sa carrière d’actrice (elle figure notamment au générique de la série « Dix pour cent »). Mais il ne va pas être question de cinéma ici. Nina va plutôt s’attacher à nous raconter sa vie d’avant. Celle d’une fille qui grandit dans une petite maison du 20e arrondissement à Paris, au sein d’une tribu hétéroclite : «Donc, on vit à trois générations sous le même toit, ce qui est un vrai modèle de développement durable. On est une famille responsable et rassurante parce que, chez nous, on trouve toujours plus vieux que soi, ou plus petit, ou plus blanc, ou plus noir. Excepté pour ceux qui sont aux extrémités, comme mon père qui est le plus noir, ou comme Yoram qui a la peau et les cheveux blancs et qui est aussi le plus vieux. Mon frère et moi, on est bien planqués au milieu.»
À l’âge où il faut se construire un avenir, elle choisit d’explorer le passé, de comprendre quel a été la succession de hasards qui ont conduit un Africain depuis sa Gambie natale à croiser une Polonaise, quasi seule rescapée de la famille prise dans les tourments de la solution finale.
«Ma mère m’a faite noire pour que je m’en sorte toujours, pour que ma cachette à moi, ce soit la couleur de ma peau. Mon père m’a faite blanche pour que je n’aie pas à prendre le bateau à fond de cale et que j’aie des papiers en règle. Je n’ose pas leur dire que je n’ai rien à voir avec leurs histoires…»
Les rêves de France métissée et fraternelle de ses parents se heurtent à une réalité beaucoup moins rose. Nina va devoir se confronter au racisme et mettre un terme à ses rêves de devenir danseuse et à l’antisémitisme et oublier sa carrière universitaire. Car si on enseigne le droit à Assas, on y distille aussi un fiel nauséabond.
Fort heureusement, il y a Dorothée, étudiante sportive qui va l’entraîner au stade. Dès le premier entrainement, son potentiel est détecté. Elle choisit alors de s’inscrire dans un club d’athlétisme. Une belle école de la vie : «En athlétisme, ce n’est jamais fini. Il faut toujours faire plus, passer à une autre étape, puis encore à une autre. Il y a la saison d’hiver puis la saison d’été, les championnats départementaux, puis les régionaux, les interrégionaux, les championnats de France, les championnats d’Europe, puis les championnats du monde et les jeux Olympiques.»
Où s’arrêtera Nina ? Elle aurait pu baisser les bras après un épisode traumatisant dans les vestiaires, lorsqu’elle croise des lanceurs de marteau éméchés. Elle aurait aussi pu arrêter les frais après une blessure. Mais les blessures et les bleus à l’âme n’auront pas raison de sa volonté. D’autant qu’elle croise Karim et qu’elle va choisir de l’aimer, histoire d’ajouter un musulman au sein de la tribu.
C’est avec un réel plaisir que l’on suit Nina qui ira même, petit clin d’œil à Olivier Bourdeaut, à se prendre pour Nina Simone et entonner «My Baby Just Cares For Me» tout au long de ce sprint glorieux, sorte de rite de passage.
«Mon père me regarde. « Il y a les grandes et il y a les petites choses » me dit-il doucement, comme à chaque étape décisive de notre vie.»

68 premières fois
Blog Les lectures d’Antigone  (Christelle Heron)
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog L’insatiable (Charlotte Milandri)
Blog Les battements de mon cœur (Albertine – Joelle Lœuille)

Autres critiques
Babelio
Lecteurs.com (Dominique Sudre – interview de l’auteur)
BibliObs
Akadem (entretien vidéo avec M. Zlotowski)
Blog Des livres et des paillettes

Extrait
« Ça me faisait du bien de quitter la maison, mes parents, mon frère, mon grand-père Yoram pour aller danser. Jusqu’à l’âge de quatorze ans, plusieurs fois par semaine, je suis allée respirer à l’école de danse. À l’époque, je me disais que je n’avais rien à faire chez moi, vu que je ne ressemblais ni à l’un ni à l’autre de mes parents. D’ailleurs, eux non plus n’avaient rien à faire ensemble. Mon père était noir comme mon sac de danse, ma mère pâle comme mon collant, couleur chair. En fait, nous vivions tous dans une maison où personne n’avait rien à voir avec personne, au-delà de l’amour que nous éprouvions les uns pour les autres, bien sûr, et même si chacun avait sa manière de l’exprimer. Bref, je ne comprenais pas ce que je faisais chez moi. »

A propos de l’auteur
Née en 1976 d’un père gambien, professeur d’anglais à l’université, et d’une mère libraire, française, d’origine juive polonaise, Rachel Khan est aujourd’hui comédienne et conseillère à la culture du président de la région Île-de-France.
Athlète de haut niveau, elle a été, en 1991, championne de France du 60 mètres en salle, puis vice-championne de France du 80 mètres. En 1993, elle a intégré l’équipe de France et a gagné en 1995 le championnat de France du 4×100 mètres.
Titulaire d’un DESS droits de l’homme, droit humanitaire à Assas et d’un DEA de droit international à Paris II, elle a intégré en 2009 le cabinet de Jean-Paul Huchon en tant que conseillère à la culture.
Parallèlement, elle poursuit une carrière d’actrice. Son prochain film, Lampedusa (réalisé par Marco Pontecorvo), sera diffusé en mars 2016 par la Rai Uno.
Les grandes et les petites choses est son premier roman. (Source : Editions Anne Carrière)

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Focus Littérature

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D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds

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D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds
Jón Kalman Stefánsson
Gallimard
Roman
Traduit de l’islandais par Éric Boury
448 p., 22,50 €
ISBN: 9782070145959
Paru en août 2015

Où?
Le roman se déroule en Islande, principalement à Keflavík, mais également à Reykjavik et tout au long de villages aux noms imprononçables. Un séjour à Copenhague est aussi évoqué.

Quand?
L’action se situe d’une part de nos jours avec des retours en arrière en 1980 et l’évocation d’épisodes plus anciens.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Elle est plus belle que tout ce qu’il a pu voir et rêver jusque-là, à cet instant, il ne se souvient de rien qui puisse soutenir la comparaison, sans doute devrait-il couper court à tout ça, faire preuve d’un peu de courage et de virilité, pourtant il ne fait rien, comme s’il se débattait avec un ennemi plus grand que lui, plus fort aussi, c’est insupportable, il serre à nouveau les poings, récitant inconsciemment son poème d’amour. Elle s’en rend compte et lui dit, si je dénoue mes cheveux, alors tu sauras que je suis nue sous ma robe, alors tu sauras que je t’aime.»
Ari regarde le diplôme d’honneur décerné à son grand-père, le célèbre capitaine et armateur Oddur, alors que son avion entame sa descente vers l’aéroport de Keflavík. Son père lui a fait parvenir un colis plein de souvenirs qui le poussent à quitter sa maison d’édition danoise pour rentrer en Islande. Mais s’il ne le sait pas encore, c’est vers sa mémoire qu’Ari se dirige, la mémoire de ses grands-parents et de leur vie de pêcheurs du Norðfjörður, de son enfance à Keflavík, dans cette ville «qui n’existe pas», et vers le souvenir de sa mère décédée.
Jón Kalman Stefánsson entremêle trois époques et trois générations qui condensent un siècle d’histoire islandaise. Lorsque Ari atterrit, il foule la terre de ses ancêtres mais aussi de ses propres enfants, une terre que Stefánsson peuple de personnages merveilleux, de figures marquées par le sel marin autant que par la lyre. Ari l’ancien poète bien sûr, mais aussi sa grand-mère Margrét, que certains déclareront démente au moment où d’autres céderont devant ses cheveux dénoués. Et c’est précisément à ce croisement de la folie et de l’érotisme que la plume de Jón Kalman Stefánsson nous saisit, avec simplicité, de toute sa beauté.

Ce que j’en pense
***
Y a-t-il une manière islandaise de raconter les histoires ? Sans certitude sur ce point, je crois pouvoir affirmer qu’il y a une manière Stefánssonienne. On pourra la résumer à une sorte d’introspection poétique. L’auteur ne se contente pas de raconter, de retracer des faits, mais questionne régulièrement ce qu’il affirme, ajoutant à ses réflexions une note philosophique. Il pourra aussi dérouter le lecteur avec quelques belles évidences, à commencer par le titre de ce beau et rude roman.
Son personnage principal s’appelle Ari. On va le retrouver à plusieurs époques. Au moment où commence le livre, il roule vers Keflavík. Un retour aux sources pour cet homme qui a grandi dans cette ville improbable qu’il a choisi de quitter pour être éditeur au Danemark.
Car la vie dans ce coin hostile d’Islande ne s’est développée qu’à partir de 1898, quand un scientifique a eu l’idée de publier un rapport indiquant que les fjords et la baie étaient propices à la pêche «et par conséquent toute l’histoire d’Ari fait suite à la parution de ces quelques lignes écrites par le naturaliste Bjarni et publiées dans la revue Andvari. La vie naît par les mots et la mort habite le silence. C’est pourquoi il nous faut continuer d’écrire, de conter, de marmonner des vers de poésie et des jurons, ainsi nous maintiendrons la faucheuse à distance, quelques instants.»
Ari va par conséquent s’attacher à cette mission, écrire et conter et transmettre, mais à partir du Danemark où il devient éditeur.
Quand il retrouve son ami, c’est non seulement un rendez-vous avec son enfance et son adolescence, quand il voulait être pêcheur, qui lui revient en mémoire. Toute l’histoire familiale ressurgit. On va le suivre au moment où, adolescent, il choisit d’être pêcheur. Un destin qui semble tout tracé, car le poisson est quasiment la seule activité économique.
Puis, on le retrouve sur les pas de sa famille, depuis le grand-père Oddur qui incarne au mieux la définition de ces conditions de vie dantesques : «Keflavík a trois points cardinaux : le vent, la mer et l’éternité.»
Trois points cardinaux que l’auteur creuse davantage encore avec l’évocation de ses parents et notamment de sa mère décédée. Une mort qui va entraîner les soubresauts de sa propre existence.
Au fil des récits, on est littéralement pris dans cette narration comme dans un filet de pêche. On sent la vie, on envisage même le grand large, mais on finit toujours par rester emprisonné. À l’image de ces sentiments qui n’arrivent pas à être exprimés «Oddur serre les poings, c’est sa manière à lui de déclarer sa flamme, elle le sait, c’est ainsi que se tisse le chant d’amour qu’il lui destine.»
La manière Stefánssonienne de raconter des histoires est aussi là. Dans ce souci de ne jamais oublier la poésie, notamment et surtout face à l’hostilité du climat, à la rudesse des marins-pêcheurs, aux drames qui rongent les existences. C’est violent et c’est beau. C’est islandais et c’est universel.

Autres critiques
Babelio
Le JDD (Alexandre Fillon)
L’Express (Baptiste Liger)
Blog D’une berge à l’autre
Blog Baz’Art
Le blog des livres qui rêvent
Blog Ma tasse de thé

Extrait
« Le vent insistant semblait provenir de deux directions en même temps, les bourrasques salées, chargées de poussière et d’embruns, nous frappaient tour à tour, le ciel était si loin que nos prières ne l’atteignaient jamais et s’arrêtaient à mi-chemin avant de retomber comme des oiseaux défunts ou changées en grêle, et l’eau potable avait un goût de sel, comme si nous buvions la mer. Ce lieu est inhabitable, tout s’y oppose, la raison, le vent et la lave. Pourtant, nous y avons vécu toutes ces années durant, tous ces siècles, aussi entêtés que cette pierre ponce, muets au sein de l’histoire comme la mousse qui la colonise et la réduit en poussière, nous mériterions qu’on nous naturalise, qu’on nous décerne une médaille et qu’on écrive un livre qui parlerait de nous. »

A propos de l’auteur
Né à Reykjavik en 1963, Jón Kalman Stefánsson achève ses études au collège en 1982 puis travaille dans les secteurs de la pêche et de la maçonnerie jusqu’en 1986. Il entame jusqu’en 1991, sans les terminer, des études de littérature à l’université. Il donne des cours dans différentes écoles et rédige des articles pour un journal, à Copenhague. Il rentre en Islande et , jusqu’en 2000, il s’occupe de la Bibliothèque municipale de Mosfellsbaer. Depuis, il se consacre à l’écriture de contes et de romans. (Source : Babelio)

Site Wikipédia de l’auteur

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