Les tilleuls de Berlin

OCTEAU_Les_tilleuls_de_Berlin

Les tilleuls de Berlin
Jean Octeau
Grasset
Roman
568 p., 24 €
ISBN: 9782246811022
Paru en février 2016

Où?
Le roman se déroule à Berlin et en Allemagne, entre autres à Rügen, comme l’indique le titre, mais de nombreux épisodes se déroulent en Europe centrale, d’où est originaire le narrateur, en Transylvanie à Mediasch, Yasinya et en Pologne ainsi qu’en Autriche, à Vienne et en Suisse, notamment à Zurich, Genève et Lucerne ou encore au Danemark, dans l’île d’Als et à Copenhague. Certains épisodes se passent aussi en France, à Paris et Berck.

Quand?
L’action se situe de 1923 à quelques années après la Seconde Guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
À trente ans, Karl Schuster a déjà conquis le milieu de l’art à Berlin. Il ignore que son voyage au pays natal va bouleverser son existence. Désormais, sa vie sera une aventure de tous les instants.
Karl est ébloui par une femme qui accomplit des merveilles dans un monde qui lui est étranger. Plus tard, le rêve d’un bel été devient subitement réalité : avec Esther, il découvre la passion. La séparation, inévitable, ne brisera jamais l’amour qui les a réunis.
Avec Janina, l’amour renaît sous une autre forme. Karl devine chez cette femme effacée une clairvoyance qui le guidera parmi les dangers d’une Europe en guerre.
À l’heure de l’attentat contre Hitler, que signifie le dernier message de Janina ? quelle machine infernale les nazis cachent-ils au sanatorium d’Obrawalde ?
Sauvé de la mort par les femmes de Berlin, Karl évite le Goulag soviétique, mais il doit rendre des comptes aux autorités américaines. Réfugié à Vienne, il cherche la trace d’Esther et suit dans la rue un fantôme à peine sorti de l’enfer. Pourquoi la pauvre femme dissimule-t-elle son mystérieux prénom ? C’est à cause d’elle que Karl se retrouvera si loin de ses tilleuls de Berlin, et si près de la vérité.

Ce que j’en pense
****
Le roman d’une vie. À plus de 80 ans, Jean Octeau fait paraître son premier roman. Fruit de longues recherches, accompagné d’une bibliographie impressionnante, de notices biographiques et d’un lexique, cet épais volume se lit toutefois sans peine. Car l’auteur a trouvé l’angle idéal pour faire revivre un épisode trop peu exploré de la Seconde Guerre mondiale : le trafic à grande échelle des œuvres d’art.
Il aura aussi trouvé le narrateur idéal en la personne de Karl Schuster, un jeune Roumain qui, dans l’Europe des années folles, donne des conférences dans les musées et commente avec verve autant que par goût de la provocation les œuvres accrochées aux cimaises.
Au début du livre, il quitte Berlin pour retrouver ses parents dans sa Transylvanie natale. Un voyage lui permettant d’évoquer sa jeunesse, d’esquisser le portrait de ses père et mère et de rencontrer Esther, une jeune fille dont il tombe quasi instantanément amoureux.
Seulement voilà, à l’époque de la crise de 1929 et de la montée des périls, s’engager une histoire d’amour dans un pays qui fait l’objet de convoitises, avec une juive de surcroît, n’est pas une sinécure.
Au fur et à mesure que le parti national-socialiste installe son discours nauséabond et que les exactions anti-juives prennent de l’ampleur, Karl va devoir louvoyer pour continuer à voyager à travers l’Europe tout en essayant de protéger Esther.
Avec l’aplomb de sa jeunesse et l’idéalisme qui mène son combat, il va même parvenir à mener double jeu pendant la Seconde Guerre mondiale. Parmi les rencontres qui vont l’aider, une autre femme va jouer un rôle déterminant : Janina.
Fouillant les dossiers, recoupant les informations et secouant son protégé, elle va jouer le rôle alors assez répandu d’agent double, et offrir à Karl les renseignements lui permettant de pister les tableaux volés. Un sorte de Monuments Men à lui tout seul.
Mais là où le film de George Clooney adapte la réalité à la sauce hollywoodienne, Jean Octeau fait œuvre d’historien et replace le combat pour les œuvres d’art dans le vrai contexte. S’il confirme le rôle de Rose Valland, cette employée du musée parisien du Jeu de Paume qui a tenu au péril de sa vie le registre des œuvres volées en France, et qu’il rencontre à Paris, il ne fait pas grand cas des autres protagonistes.
En revanche, sa visite dans la mine proche du lac d’Altaussee lui apportera l’éclatante confirmation que son combat n’aura pas été vain. Des découvertes qui sont pourtant loin de le sauver. Quand la tenaille se resserre, il comprend que d’une part l’armée soviétique ne lui fera pas de cadeaux, que son père qui fournissait l’armée allemande en vin, et sa famille sont également menacés. De l’autre côté, les alliés le suspecteront également d’être à la solde des nazis. Il lui faudra alors tenter de justifier son action, ses voyages, ses relations.
«En trois jours, tout allait chavirer. Dimanche Hambourg était bombardée. La ville subissait le même sort que Cologne et Essen, la guerre continuait, rien de nouveau sauf une obscure appréhension. Mercredi, d’un seul coup, l’horreur frappe là-bas, un ouragan de feu dévaste tout sur son passage, aspire l’oxygène des abris, fait fondre l’asphalte des rues, laissant des dizaines de milliers de morts.»
Autour de lui, tout s’effondre. La mort rôde. L’issue fatale est proche. Doit-il croire le cynisme des nazis et leurs mauvais augures : «Réjouissez-vous de la guerre, car la paix sera épouvantable.» Une fois encore, avec l’aide des femmes, il va pourtant réussir à s’en sortir, alors que le crépuscule des dieux recouvre l’Allemagne.
Aussi poignant que documenté, ce récit éclaire d’un jour nouveau cette sombre période de l’Histoire. Un moment où faire un choix n’était pas chose aisée. Un premier roman qui est aussi un grand livre !

Autres critiques
Babelio
Bible urbaine
Blog Exulire

Extrait
« La vallée remontait vers le nord jusqu’à Yasinya dans une région reculée de l’Europe que les pays voisins avaient réclamée à travers l’histoire sans vraiment savoir ce qu’ils en feraient. J’entrais dans un royaume aux contours incertains où la beauté du paysage rendait vain l’effort de choisir un nom entre la Transcarpatie des géographes et la Ruthénie des ethnologues.
Vu le mauvais état de la chaussée, je décidai de filer d’une traite. Pourquoi me suis-je arrêté ? Peut-être parce que la porte de mon imagination était ouverte aux fantasmes esthétiques de mon métier. Ici tout était noir : Chorna Gora, la montagne, Chorna Tysa, la rivière. Je réfléchissais à la perception des couleurs quand je remarquai un chemin de charrette menant à un pont en bois. Après avoir rangé la voiture, je me penchai vers l’amont où l’eau reflétait les pentes verdoyantes, puis vers l’aval où la rivière élargie passait du vert au bleu. Appuyé au parapet pour apprécier la subtilité de ces nuances, je surpris tout à coup un spectacle qui relança mon éternel combat avec l’illusion.
Elle est debout dans la rivière, l’eau à mi-cuisse, moulée dans la chemise blanche que portent sous leurs vêtements les femmes de la région. D’un geste souple qui arrondit ses hanches, elle brosse un cheval, elle plonge plusieurs fois, laissant flotter à la surface de l’eau l’éventail de sa longue chevelure noire. Ébloui par le miroitement de la Tysa sous le soleil, je n’ose pas détourner le regard de peur que la fée ne disparaisse dans un souffle de vent. »

A propos de l’auteur
Jean Octeau est ancien haut fonctionnaire canadien, né à Québec en 1928. Il fut directeur du service de l’Amérique latine à Radio Canada International, directeur général des Arts et des Lettres au ministère des Affaires culturelles du Québec, puis commissaire de deux Expositions Universelles, à Montréal et Osaka. (Source : Éditions Grasset)

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