Celle que vous croyez

LAURENS_Celle_que_vous_croyez

Celle que vous croyez
Camille Laurens
Gallimard
Roman
192 p., 17,50 €
ISBN: 9782070143870
Paru en janvier 2016

Où?
Le roman se déroule principalement en France, à Paris, Lacanau, Rouen, Rodez, Blois, Sevran. Goa en Inde et le Portugal sont également évoqués.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Vous vous appelez Claire, vous avez quarante-huit ans, vous êtes professeur, divorcée. Pour surveiller Jo, votre amant volage, vous créez un faux profil Facebook : vous devenez une jeune femme brune de vingt-quatre ans, célibataire, et cette photo où vous êtes si belle n’est pas la vôtre, hélas. C’est pourtant de ce double fictif que Christophe – pseudo KissChris – va tomber amoureux.
En un vertigineux jeu de miroirs entre réel et virtuel, Camille Laurens raconte les dangereuses liaisons d’une femme qui ne veut pas renoncer au désir.

Ce que j’en pense
****
Avec ce nouveau roman, Camille Laurens frappe fort, à la fois par le thème choisi et par la construction. Un extrait de déposition auprès de la gendarmerie, un entretien avec un psychiatre suivi de l’audition de ce dernier par ses confrères, un extrait de roman dans le roman, suivi d’une lettre d’un auteur à son éditeur et enfin une consultation dans le cabinet d’un avocat sont les différentes pièces qui composent Celle que vous croyez. Une façon très habile de modifier les points de vue et de donner une nouvelle direction au récit.
La déposition à la gendarmerie, en guise de prologue, va donner le ton. Celui de la colère et de l’indignation face au sort réservé aux femmes après un certain âge, à l’image de ce terrifiant « marché aux femmes » dont la presse a rendu compte : «Les femmes de plus de 50 ans ne sont pas commercialisées, étant impropres à l’usage que veulent en faire les acheteurs. De plus leur prix ne justifierait pas leur nourriture et le coût du transport pour les acheminer du lieu de capture au marché. Les plus chanceuses se sont converties à l’islam, les autres, la majorité, ont été égorgées.»
Le psychiatre qui reçoit Claire Millecam, 47 ans, Maître de conférences à l’université, va recueillir le douloureux témoignage d’une femme qui ne veut pas vieillir ou de moins qui n’entend pas accepter ce diktat. Si le fait que son mari la délaisse la laisse plutôt indifférente, c’est parce qu’elle peut se consoler dans les bras de Jo, son amant. Mais leurs rencontres épisodiques ne satisfont pas Claire, d’autant qu’elle craint d’être évincée. Aussi a-t-elle l’idée de créer un nouveau compte Facebook, celui de Claire Antunès – parce que c’est un nom étranger et aussi celui d’un grand écrivain portugais. Elle pensait ainsi pouvoir surveiller les incartades de Jo. En fait, elle va converser avec l’un de ses amis : « Ça a donc commencé comme ça, doucement. On s’écrivait des messages tous les deux jours ou trois jours, Chris et moi, on se découvrait. Enfin, moi je le découvrais. Lui découvrait Claire Antunès, une fille de vingt-quatre ans en CDD, assez timide, pratiquant peu Facebook (j’avais une trentaine d’amis seulement), aimant surtout la photographie, la bonne chanson française et les voyages. »
Le petit jeu va bien vite se transformer en une vraie-fausse relation, jusqu’au moment où il devient nécessaire d’avouer sa petite machination… « Je n’ai pas osé la vérité, la catastrophe est venue de là. Au lieu de me moquer de cette injustice, au lieu de la défier, je l’ai intériorisée, je m’y suis soumise plus que n’importe quel homme. C’est trop tard maintenant. »
Car le monde virtuel peut provoquer des drames bien réels. Après avoir décidé de rompre plutôt que de dévoiler le pot aux roses, Claire n’aura plus de nouvelles de Chris. Jusqu’à ce jour où, par hasard, elle retrouve Jo qui lui révèle que Chris s’est suicidé «à cause d’une pétasse qui l’a fait marcher pendant des mois. Marcher, que dis-je ? Courir. Galoper.» Quel traumatisme ! Que Claire entend surmonter en couchant sur le papier une autre version, à l’égide La Rochefoucauld «Dans l’amitié comme dans l’amour, on est souvent plus heureux par les choses qu’on ignore que par celles que l’on sait.»
Camille Laurens parvient à embrouiller le lecteur – qui en redemande – avec la version du psy et celle de Jo. Du coup, il n’est plus question de roman, d’autofiction ou même de réalité, mais de la maestria d’une plume libre, scintillante. Amis lecteurs, réjouissez-vous des surprises qui vous attendent encore et méditez cette belle déclaration : « Nous sommes tous, dans les fictions continues de nos vies, dans nos mensonges, dans nos accommodements avec la réalité, dans notre désir de possession, de domination, de maîtrise de l’autre, nous sommes tous des romanciers en puissance. Nous inventons tous notre vie. La différence, c’est que moi, cette vie que j’invente, je la vis. Et que, comme toute créature, elle échappe à son créateur. »

Autres critiques
Babelio
Télérama (Fabienne Pascaud)
Libération (Claire Devarrieux)
Revue Diacritik
Blog Cultur’Elle (Caroline Doudet)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Sans connivence (Pierre Darracq)

Extrait
« Lors d’une de nos longues ruptures, donc, ne supportant pas de ne plus savoir où était Jo, ce qu’il faisait – car il disparaissait, vraiment il disparaissait –, j’ai créé un faux profil Facebook. Jusque-là, je m’en servais très peu, j’avais une page à mon vrai nom, Claire Millecam, c’était professionnel, j’y échangeais quelques informations avec des collègues étrangers ou d’anciens étudiants, de loin en loin, sans grand intérêt. Puis je suis tombée dans le panneau. Pour les gens comme moi, qui ne tolèrent pas l’absence – c’est ce qui est écrit là, non : intolérance à l’absence ? Un peu comme une allergie alimentaire, en somme : trop d’absence et je fais un œdème de Quincke, j’étouffe, je crève – pour les gens comme moi, Internet est à la fois le naufrage et le radeau : on se noie dans la traque, dans l’attente, on ne peut pas faire son deuil d’une histoire pourtant morte, et en même temps on surnage dans le virtuel, on s’accroche aux présences factices qui hantent la Toile, au lieu de se déliter on se relie. Ne serait-ce que la petite lumière verte qui indique que l’autre est en ligne ! Ah ! La petite lumière verte, quel réconfort, je me souviens ! Même si l’autre vous ignore, vous savez où il est: il est là, sur votre écran, il est en quelque sorte fixé dans l’espace, arrêté dans le temps. Surtout si à côté du petit point vert est écrit Web : vous pouvez alors l’imaginer chez lui, devant son ordinateur, vous avez un repère dans le délire des possibles. Ce qui angoisse davantage, c’est quand la lumière verte indique Mobile. Mobile, vous vous rendez compte ?! Mobile, c’est-à-dire nomade, vagabond, libre ! Par définition, plus difficile à localiser. Il peut être n’importe où avec son téléphone. Malgré tout, vous savez à quoi il est occupé, en tout cas vous en avez la sensation – une sorte de proximité qui vous calme. Vous supposez que si ce qu’il est en train de faire lui plaisait, il ne serait pas connecté toutes les dix minutes. Peut-être qu’il regarde ce que vous faites, lui aussi, caché derrière le mur ? Des enfants qui s’espionnent. Vous écoutez les mêmes chansons que lui, presque en temps réel, vous cohabitez dans la musique, vous dansez même sur l’air qui lui fait battre la mesure. Et quand il n’y est pas, vous le suivez grâce à l’indication horaire de sa dernière connexion. Vous savez à quelle heure il s’est réveillé, par exemple, puisque regarder son mur est de toute évidence son premier geste. À quel moment de la journée ses yeux se sont posés sur telle photo qu’il a commentée. S’il a eu une insomnie au milieu de la nuit. Il n’a même pas besoin de le dire. Enfin, vous êtes un rhapsode : vous brodez du lien sur les trous, vous reprisez. Ce n’est pas pour rien que ça s’appelle la Toile. Tantôt on est l’araignée, tantôt le moucheron. Mais on existe l’un pour l’autre, l’un par l’autre, on est reliés par la religion commune. À défaut de communier, ça communique. » (p. 22-23)

Site Wikipédia de l’auteur

Commandez le livre en ligne
Amazon

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Publicités

Le monde entier

BUGEON_Le_monde_entier

Le monde entier
François Bugeon
Éditions Le Rouergue
Roman
176 p., 17,80 €
ISBN: 9782812610318
Paru en mars 2016

Où?
Le roman se déroule dans un petit village de France qui n’est jamais nommé, mais proche de « l’étang Marchand ». Le Bénin y est aussi évoqué.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Chevalier préférait aller à son travail en Mobylette quand il faisait beau, et il portait toujours le même casque, orange, sans visière. Ce jour-là, il avait sur le dos une chemise à manches courtes que le vent de la course faisait flotter autour d’un genre de bermuda. De loin, on voyait d’abord le blanc livide de ses mollets, puis son ventre laiteux que la chemise découvrait par saccades. »
Il n’y a pas de femme dans la vie de Chevalier, pas qu’on sache en tout cas. De même qu’il n’y a pas beaucoup de tendresse entre sa mère et lui. Pourtant, il n’a jamais eu l’envie d’aller s’installer ailleurs que dans ce village où il a grandi, où il aime aller pêcher dans les étangs, avec son vieux copain Ségur. Jusqu’à ce soir d’août où son chemin a croisé une voiture renversée sur le bord de la route…
Dans ce premier roman d’une grande délicatesse, François Bugeon saisit une vie au moment où elle bascule.

Ce que j’en pense
***
Oublions le titre et la couverture du livre pour souligner d’emblée les qualités cinématographiques de ce roman. François Bugeon réussit dès les premières lignes à planter un décor, une atmosphère. Si bien que le lecteur-spectateur ne va plus lâcher les basques de Chevalier, le personnage au cœur de cette histoire, jusqu’au mot fin. Et qu’il aura bien souvent l’impression de voir défiler la filmographie de Jean Becker avec notamment des scènes tout droit sorties des Enfants du marais, de Dialogue avec mon jardinier, de La tête en friche pour finir avec l’intensité de L’été meurtrier.
Tout commence sur une petite route de campagne. À la tombée du jour, Chevalier rentre chez lui. Bien campé sur sa Mobylette, il est dépassé par une limousine circulant vite. Trop vite sans doute, parce qu’il la retrouve sur le toit au prochain virage. Il décide de sauver les occupants, un homme et deux femmes, et parvient non sans mal à les désincarcérer. Quand les secours arrivent, il est lui-même blessé et hospitalisé. C’est à son réveil que les choses se gâtent : « Il sentait que ce qu’on lui racontait depuis son réveil à l’hôpital ne correspondait pas à ses souvenirs. Tout cela le troublait, lui donnait l’impression d’être deux dans la même peau, et introduisait dans son esprit un doute sournois sur la réalité des choses qui l’entouraient. »
Grâce à son copain Ségur une partie du mystère va se lever. Parti à la pêche, il avait retrouvé près de l’étang la mobylette de son ami et, à une centaine de mètres de là, la fille que Chevalier avait sorti de la voiture. « Ségur se demanda s’il fallait amener la fille aux urgences, à la gendarmerie ou bien chez Chevalier. C’est l’heure qui fit la différence, ni les gendarmes ni les médecins ne sont très aimables au petit matin, tandis que chevalier servirait le café et qu’il aurait une raison d’être heureux, puisqu’il aurait récupéré sa veste.»
Les deux amis vont « apprivoiser » cette fille perdue qui va décider de loger quelques temps chez son sauveteur. Meune, son voisin, voudra aussi faire la connaissance de la jeune fille.
Dans un petit village où il ne se passe pas grand-chose, l’accident puis l’arrivée de cette jeune fille vont alimenter les conversations, faire de Chevalier un héros avant de s’interroger sur cette invitée un peu particulière.
Après une nuit de sommeil et un bon repas, Salomé va se livrer. Elle est la fille des pharmaciens de la ville d’à côté. « Le père de Salomé était venu du Bénin pour faire ses études en France, c’est là qu’il avait rencontré sa future femme qui arrivait de Guadeloupe. » Au moment où tout semble s’arranger, la voisine se saoule, Chevalier s’accroche avec Claudie, l’infirmière qui le soigne et dont il est secrètement amoureux, son copain Ségur veut se suicider, un cocufiage devient notoire.
Le tout culminant dans un épilogue aux rebondissements aussi nombreux qu’inattendus.
Voilà comment François Bugeon peut conquérir Le monde entier !

68 premières fois
Blog Le chat qui lit (Nathalie Cez)
Blog Les lectures d’Antigone (Antigone Héron)

Autres critiques
Babelio

Les 15 premières pages
Extrait
« – Tu parles des gens de la voiture ? Dis-moi comment vont les femmes ? Bien ? Et l’homme ? Son bras ? J’avais fait un garrot. Son bras ? Il avait le bras en bouillie, j’espère qu’on ne le lui a pas coupé, son bras. Il était coincé à l’extérieur, c’est pour ça que j’ai dû la renverser cette putain de bagnole, pour le dégager. Bordel, quand j’y pense… Son bras. Et la voiture qui allait prendre feu. Les pompiers ne seraient jamais arrivés à temps pour éteindre l’incendie, fallait que je les sorte.
– Il n’y a pas eu d’incendie.
– Ah bon ? Merde… Tout ça pour rien.
– Pour quelque chose quand même ! Mine de rien, tu as peut-être sauvé le conducteur parce qu’il n’est pas du tout certain que son cœur aurait tenu le coup. Et c’est grâce à toi qu’il a gardé son bras, il mettra seulement pas mal de temps avant de s’en resservir correctement. Je n’ai pas encore revu la passagère, elle a eu plus de chance, elle a juste été secouée, il lui restera un gros gnon sans plus.
– Il y en avait deux.
– Deux ?
– Deux femmes, il y en avait deux. J’en ai sorti deux. Une jeune et une moins jeune. Je me souviens. »

A propos de l’auteur
Né en 1960 dans une famille de paysans et de maçons, François Bugeon a grandi à Preuilly sur les rives du Cher près de Vierzon. Tout d’abord céramiste, puis ingénieur pour la physique fondamentale et l’astrophysique, il est aujourd’hui chargé de communication dans un grand centre de recherche scientifique. Le Monde entier est son premier roman publié. (Source : Éditions Le Rouergue)

Commandez le livre en ligne
Amazon

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature