Pactum Salis

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En deux mots:
La rencontre improbable entre un paludier et un agent immobilier va provoquer des étincelles, remettre en cause quelques certitudes et bouleverser l’existence de deux durs à cuire.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

A fluctibus opes

Après le succès phénoménal de En attendant Bojangles, on attendait Olivier Bourdeaut. En changeant totalement d‘univers, il gagne le pari du second roman.

Une histoire d’hommes. Tel pourrait être le résumé le plus succinct du second roman d’Olivier Bourdeaut. Il a choisi l’univers très particulier des marais salants et le caractère bien trempé d’un paludier pour digérer le succès de En attendant Bojangles, son demi-million d’exemplaires, ses trente traductions et son adaptation en BD et au théâtre. Un choix judicieux à mon sens, car il est difficile de comparer les deux romans. On est ici beaucoup plus proche des comédies cinématographiques comme L’Emmerdeur ou Les compères qui ont prouvé combien l’idée de faire se rencontrer deux personnes venant d’horizons totalement différents pouvait être judicieuse.
Voici donc Jean occupé à récolter le sel de ses marais dans un cadre somptueux, entre Batz-sur-mer et Le Croisic, au bord de la presqu’île de Guérande. Nous sommes au mois d’août, au moment le plus crucial, celui qui décide si une année a été bonne ou non. Mais cette fois, les éléments semblent favorables, comme il l’explique lui-même : « ça fonctionne avec du vent comme pour les bateaux, du soleil comme pour les vignes, des efforts comme avec les femmes, de la patience comme avec les enfants et de la chance comme pour la vie… C’est une bonne saison cette année, nous avons de la chance. »
Cela dit, la fleur de sel se mérite et il ne faut pas ménager sa peine pour trouver l’or blanc. Alors quand au petit matin, il découvre une porsche sur sa palude, un ivrogne endormi sur une bâche après avoir uriné sur la pyramide de sel, son sang ne fait qu’un tour. Il s’empare de sa pelle et s’en va régler son compte à cet homme. «Le tranchant d’acier s’arrêta net à cinq centimètres de la carrosserie. Non, finalement. Son inconscient avait décidé pour lui qu’il ne méritait ni la prison, ni de verser des dommages et intérêts faramineux pour cet homme. L’inconnu dormait toujours, indifférent au procès fulgurant qui venait de le condamner à la décapitation.» Il choisit de le recouvrir d’une bâche et de la laisser mariner dans son jus.
À son réveil Michel ne comprend pas ce qu’il fait là, quel est l’importance de son forfait, mais il sent bien qu’il a failli mourir. Aux invectives de l’un répond l’incompréhension de l’autre. Et avant que les choses ne s’enveniment davantage, il lui faut promettre de dégager son bolide avant la fin du jour.
Après quelques opérations immobilières fructueuses à Nantes, Michel entend conquérir Paris et se constituer un joli magot. Pour l’heure, il passe ses vacances dans un palace et noie sa solitude dans l‘alcool. Au fil du récit, on va comprendre que Jean a suivi l’itinéraire inverse, a quitté Paris pour retrouver de vraies valeurs et une activité qui l’épanouit même si elle lui permet tout juste de joindre les deux bouts. Sans doute n’imaginait-il pas qu’il serait appelé à changer de locution latine. Après avoir fait sien A fluctibus opes (La richesse vient de la mer), il trouvera au bout de quelques rebondissements le sens de Amicitia pactum salis (l’amitié est un pacte de sel). Car Michel va devenir l’employé saisonnier de Jean.
Pour poursuivre la métaphore cinématographique – on imagine du reste fort bien la belle adaptation possible de ce roman – on ajoutera deux rôles secondaires : celui d’un certain Henri, inventeur et seul représentant du «Dédé» le débauché de droite. Il est en quelque sorte le grand frère ou le père spirituel de Jean. «Leur état civil affichait seize ans d’écart, mais le gouffre qui les séparait se mesurait en siècles. La passerelle était jetée, l’histoire pouvait commencer.»
L’adjudant Jules Kédic connaîtra lui aussi son heure de gloire. Jusque là spécialisé dans l’élucidation des vols de bicyclettes, il va se retrouver brutalement face à un cadavre à moitié enfoui dans le marais salant.
Habile réflexion sur le sens de la vie, sur le rôle du statut social, sur la solitude du célibataire au mois d’août, Pactum Salis est aussi une très agréable plongée dans les tréfonds de l’âme humaine où un pacte peut très vite être remplacé par un autre. N’en déplaise aux critiques qui font la fine bouche, dans doute plus par mode et plus pour se mettre eux-mêmes en avant que par honnêteté intellectuelle, ce second roman est également très réussi.

Pactum Salis
Olivier Bourdeaut
Éditions Finitude
Roman
256 p., 18,50 €
EAN : 9782363390905
Paru en janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Batz-sur-Mer et dans les environs ainsi qu’à Nantes et Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Très improbable, cette amitié entre un paludier misanthrope, ex-Parisien installé près de Guérande, et un agent immobilier ambitieux, prêt à tout pour «réussir». Le premier mène une vie quasi monacale, déconnecté avec bonheur de toute technologie, tandis que le second gare avec fierté sa Porsche devant les boîtes de nuit.
Liés à la fois par une promesse absurde et par une fascination réciproque, ils vont passer une semaine à tenter de s‘apprivoiser, au cœur des marais salants.

Les critiques
Babelio
Culturebox (Laurence Houot)
Le Parisien week-end (entretien avec l’auteur)
Froggy’s Delight (Jean-Louis Zuccolini)
Blog Entre les lignes (Bénédicte Junger)
Blog Bricabook
Blog Lettres it be 
Blog Romanthé

Pactum Salis, le roman de la confirmation pour Olivier Bourdeaut © Grand Soir 3

Les premières pages du livre 
« Au dix-septième jour, l’action mêlée d’un ciel vierge de nuage et d’un vent d’est, chaud, constant, puissant, remplissait méthodiquement l’angle des œillets. Bientôt ceux-ci seraient entièrement pleins, recouverts d’une pellicule cristallisée rose, légèrement rose. Déjà, bousculée par le vent, la poussière grise des ladures commençait, par traînées arquées, à souiller les nappes fragiles, cette dentelle naturelle que des siècles d’ouvrages laborieux, patients, forcément patients, avaient façonnée, afin que ce jour-là, au dix-septième, tout se passe comme c’était en train de se passer.
Alentour, une euphorie consciencieuse doublée d’un sentiment d’urgence animait les marais de Batz-sur-Mer.
Dix-sept jours venteux, ensoleillés, bouillants et secs, avaient usé et brûlé les corps, réjoui les esprits. Après un mois de juin gris, pluvieux, un mois de juillet capricieux et désespérant, août offrait à ces marais ce pour quoi ils avaient été faits. S’activant autour des miroirs d’eau, cette galerie des glaces horizontale, paludiers et saisonniers alternent leur cueillette, faite de gestes amples et précis, avec une course trortée et périlleuse pour mener leur brouette le long de ces minces couloirs de vase sèche et gercée. Si certains rêveurs inconscients s’autorisent un coup d’oeil pour observer les essaims d’oiseaux survolant les plans d’eau ou leurs reflets glacés dans les étiers, les autres savent bien qu’au dix-septième jour une deuxième récolte est possible, probable. Ils ne regardent ni les oiseaux, ni leurs voisins, ils avaient eu juillet et juin pour cela. Ils auraient le reste de l’année pour lever la tête.

Au dix-septième jour, une parcelle de vingt-quatre œillets ne faisait l’objet d’aucune attention. Au bout de l’impasse du marais au Roy, les marais qu’un talus pelé séparait du traict du Croisic avaient fait leur part de travail et attendaient que l’Homme honore la sienne. Mais l’Homme ne venait pas et le blanc rosi se couvrait de gris, le trésor s’encrassait. Au loin, les cloches du Croisic annonçaient dixbuit heures, six tintements lourds, chutant du clocher, roulant comme une escouade du temps qui presse sur le miel, cette langue sableuse désertée chaque jour par l’océan pour devenir une prairie d’algues lézardée de filets d’eau argentés, de monticules de sable humides et scintillants par endroits, secs et dorés pour les plus élevés. »

Extraits
« Avec une vivacité folle et des gestes précis, il ramenait le gros sel vers lui. Il s’étonnait d’être aussi efficace. Le meurtre qu’il avait presque commis, ou plus justement sa non exécution, lui donnait une énergie quasi surhumaine. Tandis qu’il évacuait sa tension par le travail de force, il prenait le temps entre chaque mouvement de regarder autour de lui. Il regardait le calme plus qu’il ne l’écoutait. Ce calme fait de plans d’eau lisses dépourvus de ridules malgré le vent puissant et chaud. Le vent haut. Le calme et sa géométrie paisible. Le calme de ces longues herbes inclinées, brouillonnes et emmêlées, qui dansaient silencieusement sur le remblais. Le calme de ces vols d’oiseaux au battement d’ailes muets. Jamais il n’avait trouvé ses marais aussi paisibles, aussi beaux. Puis, il lançait son las, ramenait en mouvements circulaires des ourlets de cristaux rosés qui se gonflaient et s’étoffaient en se rapprochant du bord. Il laissait derrière lui ces monticules de gros sel sécher et blanchir et s’attaquait méthodiquement à l’œillet suivant. Et ainsi de suite. Il accomplit ce matin-là avec plaisir, plus que d’habitude si tant est que ce soit possible, le travail qu’il s’était choisi. La première lotie achevée, il regarda sa montre. Non seulement il avait rattrapé son premier retard, ce retard traditionnel, ce retard rebelle qu’il mettait en scène pour en être son seul acteur et spectateur, mais il avait aussi comblé le second retard. L’imprévu de l’inconnu. » (p. 47)

« – Vous avez raison Henri…
– Les vieux cons ont souvent raison!
Avant d’ouvrir la porte, il se posta devant le miroirtéléviseur et, en grimaçant, lança d’un air grave: « Bonsoir… La France a peur! La France connaît la panique depuis qu’elle a appris que l’affreux Henri partait rôder dans Paris, accompagné de son concierge garni d’ennui! Tremblez vermicelles de tabourets, tremblez jeunes pucelles, remplissez l’écuelle des loups-garous ! » avant d’enchaîner avec des hurlements sibériens.
En descendant les escaliers, tandis qu’Henri sautillait en sifflotant, Jean se félicita d’avoir tapé à sa porte. Leur état civil affichait seize ans d’écart, mais le gouffre qui les séparait se mesurait en siècles. La passerelle était jetée, l’histoire pouvait commencer. » (p. 75)

« puisqu’il faut bien nommer les phénomènes socioculturels, les bourgeois-bohème viennent de faire une entrée fracassante dans la faune déjà pléthorique des espèces émergentes. Les Bobos, comme il faut les appeler, seraient l’émanation du confort bourgeois étendu sur des principes généreux et progressistes. N’étant plus bourgeois depuis longtemps et vivant ma bohème bien malgré moi, ne reconnaissant souvent au progrès que sa capacité à semer le trouble sur la voie publique, je ne peux prétendre à la carte de membre. J’en suis désolé, car tout cela m’a l’air bien sympathique et confortable mais apparemment les conditions d’entrée semblent trop exigeantes pour moi. Il faut une beauté d’âme dont mon cerveau rabougri paraît fort dépourvu… et pas seulement quand la bise fut venue. J’ai donc créé ma petite famille dont je suis le père et le seul membre, je ne fais rien d’ailleurs pour que la famille s’élargisse, ma paternité ne verse pas dans le prosélytisme. Je suis un père de famille Sterile. Un gourou sans secte, ni adeptes. Pour offrir aux Bobos un voisin de palier au paillasson cratté et poussiéreux, j’ai inventé le Dédé: le débauché de droite.
– Donc vous êtes le seul Dédé sur Terre? Je suis vraiment verni de vous avoir déniché en train de moisir au fond d’un grenier! s’exclama Jean un peu moqueur. » (p.91)

À propos de l’auteur
Olivier Bourdeaut est né au bord de l’Océan Atlantique en 1980. L’Education Nationale, refusant de comprendre ce qu’il voulait apprendre, lui rendit très vite sa liberté. Dès lors, grâce à l’absence lumineuse de télévision chez lui, il put lire beaucoup et rêvasser énormément.
Durant dix ans il travailla dans l’immobilier allant de fiascos en échecs avec un enthousiasme constant. Puis, pendant deux ans, il devint responsable d’une agence d’experts en plomb, responsable d’une assistante plus diplômée que lui et responsable de chasseurs de termites, mais les insectes achevèrent de ronger sa responsabilité. Il fut aussi ouvreur de robinets dans un hôpital, factotum dans une maison d’édition de livres scolaires – un comble – et cueilleur de fleur de sel de Guérande au Croisic, entre autres.
Il a toujours voulu écrire, En attendant Bojangles en est la première preuve disponible. Pactum Salis la seconde. (Source : Éditions Finitude)

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