Les enfants de ma mère

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En deux mots:
Après son divorce Françoise va devoir trouver les moyens de ses ambitions, vivre libre tout en offrant à ses enfants les meilleures chances de réussite. En suivant Françoise, Nathalie et Laurent des années 80 à nos jours, on retrouve cette France qui voulait changer la vie.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Françoise, Nathalie, Laurent … et les autres

Dans son second roman, Jérôme Chantreau a choisi de nous replonger dans la France des années 80 à travers la vie d’une mère divorcée et ses deux enfants. Superbe fresque, entre émancipation et renoncements.

Jérôme Chantreau a fait une entrée remarquée en littérature avec Avant que naisse la forêt, un roman que l’on pourrait qualifier d’écologique, même si déjà la relation entre un fils et sa mère défunte structurait le récit.
Son nouvel opus nous raconte aussi la relation d’une mère – bien vivante cette fois – avec ses enfants. Tout commence pour un épisode décisif dans la vie des protagonistes, celui où Françoise décide de rompre avec son mari. Une scène qui donne d’emblée le ton de ce roman qui, à travers les biographies des protagonistes, va relater les mutations de la société française et notamment l’émancipation des femmes: « Elle avait commandé une sole. Elle ne pourrait jamais plus manger de sole. Elle se demandait pourquoi il mentait, alors qu’il était là, de toute évidence, pour annoncer la vérité. Elle avait mal pour lui. Elle lui aurait bien mis les mots dans la bouche. Mais il arrive un moment où les femmes comprennent qu’il faut cesser d’infantiliser les hommes. Ce moment-là, c’est souvent le jour de la rupture. Françoise aurait pu, malgré tout, l’aider encore une fois, tant était puissant en elle le sentiment maternel. Prendre sur soi la douleur des autres. L’encaisser, pour qu’ils restent heureux et légers. Être encore une fois la femme, la mère, inépuisable et inconditionnelle. Elle sentit monter en elle une force inconnue. Et cette impression nouvelle provoqua une poussée d’endorphine qui répandit dans tout son corps quelque chose qui ressemblait à du bonheur. C’était du bonheur. Elle faillit relancer la conversation, parce qu’à elle, les mots venaient tout seuls: Tu es un homme qui s’en va, un homme qui renverse tout en partant, se cogne contre les meubles, oublie ses affaires, revient penaud, ressort bêtement. Um homme, comme tous les hommes, qui rate sa sortie. »
Aux côtés de ses enfants Nathalie et de Laurent, Françoise va désormais devoir tenir le coup, trouver un emploi. En écho aux affiches de François Mitterrand qui vient de remporter l’élection présidenteille, elle entend profiter de sa liberté retrouvée pour changer la vie.
Très vite, les amants vont défiler sous le regard quasi indifférent des ados qui ont chacun leur territoire dans l’appartement du 26, rue de Naples et entendent bien profiter aussi de ce vent nouveau.
Et tandis que Françoise trouve un emploi de graphiste, Laurent se lance dans la musique. Avec quelques amis, ils investissent la cave pour en faire une salle de répétitions. Quant à Nathalie, elle joue les anges gardiens en ramenant Édurne à la maison. Spontanément, Françoise décide de loger la jeune punkette dans la chambre de bonne. « Laurent avait assisté à cette scène sans pouvoir prononcer une parole. Il comprenait seulement qu’une fille, qui ressemblait à la chanteuse sur la pochette de Kids in America, débarquait, la veille de Noël, et que tout le monde trouvait cela normal. Il aurait pu lui en vouloir de le déloger de la chambre de bonne, mais la curiosité de la voir habiter sous le même toit et d’autres sentiments qu’il ne s’expliquait pas encore faisaient qu’il n’éprouvait aucune jalousie. »
De cette cohabitation, somme toute assez éphémère, la famille conservera un souvenir marquant et voudra s’imprégner de ce caractère rebelle…
Viendra alors le moment pour chacun de vouloir tracer sa route. Françoise va organiser des dîners où se retrouvera une faune assez disparate d’amis et d’artistes et va concrétiser une envie restée longtemps enfouie: peindre.
Laurent prend la route, se désintéresse de ses études et, tout en testant les paradis artificiels, va essayer de percer dans la musique avec son ami Victor. Mais pour l’heure, tout ce qu’il récolte, c’est le renvoi de son collège.
Nathalie, de son côté, avait choisi sa voie. « Son tempérament la poussa à entrer directement dans le monde du travail, à la radio plus exactement, où, dès ses débuts, elle réussit au-delà de toute attente. »
Si j’ai beaucoup aimé suivre les différents protagonistes, c’est parce que Jérôme Chantreau pose sur eux un regard d’une acuité exceptionnelle. Au fil des pages, on a l’impression de tellement bien connaître chacun d’eux qu’on s’imagine pouvoir les reconnaître si on les croisait dans la rue. Gageons du reste que vous n’aurez aucune peine à trouver une Françoise dans vos relations, une femme des années Mitterrand qui s’imaginait se débarasser de ses chaînes pour vivre autrement ou encore un artiste maudit que la drogue n’a pas réussi à élever. Sans oublier la jeune fille qui, à l’inverse de sa mère, entend profiter du système, aussi impafait soit-il.
Superbe roman et gros coup de cœur!

Les enfants de ma mère
Jérôme Chantreau
Éditions Les escales
Roman
480 p., 19,90 €
EAN : 9782365693134
Paru le 23 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris. Mais on y évoque aussi Orgosolo, un village en plein cœur de la Barbagia en Sardaigne et Baïgorry, un village près de la vallée des Aldudes, à côté de Saint-Jean-Pied-de-Port au Pays Basque et Bayonne et des voyages à Liverpool, le Mexique, l’Egypte du Caire à Assouan et à Laval.

Quand?
L’action se situe des années 80 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
À travers le portrait d’une femme en quête d’elle-même et la musique d’une adolescence tourmentée, Jérôme Chantreau nous invite à passer la porte du 26, rue de Naples et réenchante Paris.
Changer la vie.
Trois mots pour s’inventer un destin. Trois mots que Françoise, fraîchement divorcée, a décidé de faire siens, elle qui, pour la première fois, a voté à gauche le 10 mai 1981.
Au 26, rue de Naples, un appartement ouvert aux quatre vents, Françoise tente de changer la vie – sa vie. Elle métamorphosera surtout celle de ses enfants en les plongeant dans un tourbillon aussi fantasque que brutal. Tandis que son fils Laurent crée un groupe de rock dans les caves parisiennes, Françoise recueille chez elle des gamins du quartier, fracassés par la drogue, les mauvais coups et l’exil. Mais à trop s’occuper des enfants des autres, ne risque-t-elle pas d’en oublier les siens ? Laurent est là, qui se tient au bord de l’abîme, hypnotisé par Victor – le plus beau, le plus brillant de la bande.
Dans ce roman où Paris se fait personnage, Jérôme Chantreau nous offre un portrait sans complaisance de la France mitterrandienne, aux accents violents et poétiques.

Les critiques
Babelio
Page des libraires (Betty Trouillet, Librairie Cultura, Carcassonne)
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« Françoise posa dans l’entrée ses valises en tissu écossais et ses deux enfants. Elle apprécia la luminosité des pièces, la hauteur des plafonds, les moulures en plâtre. Le pan de mur qui menait jusqu’au salon était couvert d’un miroir que le reflet vermillon de la moquette faisait flamboyer. L’effet espéré était moins de proposer une image satisfaisante de soi qu’une fuite du regard, mais une fuite brûlante, un luxe d’espace en trompe l’œil. Elle en fut troublée. Dès son premier pas sur le tapis rouge, Françoise sentit que sa vie allait se jouer là. L’impression que cet appartement l’attendait. Elle n’en voudrait plus d’autre. Elle était arrivée.
Ce jour-là, il n’y avait qu’elle, ses valises et ses enfants. Son mari travaillait. L’instant aurait mérité une petite célébration, mais à cette époque, la fin des années 1960, les hommes passaient leur vie au bureau. Ils rataient tous les rendez-vous familiaux.
Elle garda pour elle ses impressions au moment de découvrir, une à une, les pièces du 26 rue de Naples. Elle jeta un coup d’œil à la cave qui sentait le salpêtre et à la chambre de bonne sous les combles. Au milieu du salon, Laurent se réveillait déjà dans son couffin avec son regard perdu de nourrisson. Nathalie, âgée de trois ans, courait sur la moquette en feu.
En prenant possession des lieux, Françoise acceptait d’en devenir la maîtresse, ce qui impliquait d’en être le plus souvent la servante. Elle avait vingt-cinq ans. Le soir, quand les jeunes époux se couchaient, toujours un peu trop tôt à son goût, son mari lui répétait qu’ils n’étaient pas encore assez riches pour s’offrir les services d’une femme de ménage. Il travaillait pour que les choses s’améliorent. Pour travailler, on pouvait lui faire confiance. Ils mangeaient leur pain noir, disait-il. Encore quelques années et tu verras… Et puis il s’endormait. Tournée de son côté, Françoise attendait le sommeil qui viendrait plus tard. Elle ne se plaignait pas. Elle n’avait pas appris à le faire.
Dès les premiers mois, Françoise se lança dans des travaux de rénovation. Elle conserva la moquette rouge et tendit de papier ciel et blanc la chambre de Laurent dont la fenêtre donnait sur une cour d’immeuble. Nathalie avait la sienne, lumineuse et bruyante, au-dessus du carrefour de la rue du Rocher. La petite faisait sa rentrée dans une école privée du quartier. Françoise n’avait plus qu’à accomplir sa part de travail en se répétant qu’elle avait fait le bon choix, que la réussite viendrait et qu’elle serait libérée de ces tâches qui remplissaient sa journée. Avec un peu de chance, elle serait encore jeune. Combien de temps faudrait-il ? Cinq ans ? Non, c’était trop peu. Dix ans alors ? Quinze, plus certainement. Elle n’était pas très bonne en calcul mental. Avant de se remettre au ménage, elle eut le temps de voir s’amonceler un gros paquet d’idées noires.
L’appartement se trouvait au deuxième étage d’un immeuble, tout près de la place Villiers. Un coin de Paris tranquille quoique populaire. Le quartier n’avait pas atteint le standing que l’on trouvait de l’autre côté du parc Monceau, mais les rues de l’Europe, propres et bien proportionnées, renvoyaient une impression d’harmonie propice à la réussite. Les petits commerçants votaient à droite. Tous les habitants semblaient partager le même objectif : travailler à la réalisation d’une vie confortable.
Comme les affaires avançaient plus vite que prévu, son mari lui offrit une cuisine en formica. La pièce était exiguë. Il y avait une table escamotable pour les petits déjeuners et, au-dessus, un téléviseur de poche qui représentait le dernier cri de la miniaturisation. Une fenêtre, près de l’évier, donnait sur la cour d’immeuble. Françoise y plongeait souvent son regard. Elle s’était familiarisée avec les bruits : de longues plages de silence ponctuées d’un grincement de lit, un meuble qu’on pousse sur le parquet, quelques voix qui s’élèvent, puis retombent, un tintement de vaisselle. Des fenêtres, s’élevait la mélodie des familles. Elle était plutôt triste.
Françoise alluma le poste de télévision. L’image en noir et blanc, saupoudrée de neige, tremblota avant de se stabiliser. Les informations montraient des étudiants hurlant des slogans incompréhensibles. Leur colère d’opérette s’opposait au large sourire qui barrait leurs visages. Ils portaient des casques de moto, quelques-uns haranguaient la foule avec un mégaphone. Françoise repensa aux membres de sa famille qui avaient connu la guerre. Ils savaient l’importance de l’ordre et de la sécurité. Françoise se disait qu’elle ne connaissait pas grand-chose et qu’elle avait arrêté l’école beaucoup trop tôt. Qu’elle serait bien allée à la fac, elle aussi. En imper et en casque de moto. Si elle avait poursuivi ses études, au lieu de se marier, elle serait peut-être là, dans le poste, au milieu de cette foule heureuse. Ne te plains pas ! se répétait-elle, les mains dans la vaisselle.
Les voisins, au quatrième, dîneraient bientôt. Elle avait reconnu le bruit de la table que l’on déplie, les couverts qui tintent à rythme régulier, quelques voix, celle d’un homme plutôt vieux, d’une femme âgée. De son côté, le repas du soir était prêt et les enfants dormaient déjà. Françoise ne pouvait dire à quelle heure rentrerait son mari. On entendait les réclames à la télévision. Pendant les actualités, le journaliste avait été très sévère envers les jeunes révoltés. De Gaulle avait parlé de chienlit. Le Sacha Show allait commencer. Elle aimait bien Petula Clark. »

Extraits
« Françoise avait été bombardée graphiste, métier d’avant-garde dont elle percevait mal les contours. Sur quoi allait-elle dessiner ? Sur des ordinateurs. Comment cela était-il possible? Elle paniqua un peu les premiers jours. Elle apprit à allumer une unité centrale et à attendre qu’elle se mette en route. Pascal, son collègue, avait dix ans de moins et beaucoup plus de compétences en informatique. Lui, le peintre surdoué, avait consenti, pour gagner sa vie parisienne, à devenir un virtuose de l’image 3D. Il lui apprit en quelques semaines ce qu’elle devait savoir pour ne pas passer pour une incapable aux yeux des chefs. Françoise n’avait plus qu’à griffonner ses idées sur un bloc-notes.
Le reste du temps, elle connaissait une sorte de déprime, pas très violente, qui lui servait de vêtements de deuil pour femme divorcée. Ses amies y virent l’occasion de s’empiffrer de pâtisseries. Elle les avait connues pendant son mariage. Elles disparaîtraient bientôt, comme une volée de moineaux, parce que le divorce, on ne sait jamais, ça peut être contagieux. Pour le moment, elles voulaient bien que cela dure un peu, pourvu qu’on puisse montrer son grand cœur cher Angelina, devant un chocolat mousseux. »
« Françoise ruminait ces pensées tout en transformant la salle à manger en atelier d’artiste. Elle voyait bien que quelque chose lui échappait. Elle prit une décision : elle arrêterait les dîners, et elle ne les recommencerait qu’à la rentrée, se laissant tout l’été pour faire ce qu’elle aimait vraiment, la peinture.
Dès le début des grandes vacances, elle avait renvoyé Laurent à Liverpool, en voyage linguistique. Il avait paru enchanté. Nathalie était allée perfectionner son espagnol au Mexique. Françoise était minée, mais riche d’un mois de vacances. Pour la premiére fois, elle n’avait pris en compte ni son couple ni ses enfants.
Françoise s’installa devant un chevalet. La lumière entrait par les trois fenêtres de la salle à manger. Pascal l’avait aidée pour l’achat des peintures à l’huile, des aquarelles, des fusains, des pastels et des pinceaux. Il avait souri en la voyant s’entourer de toutes les techniques possibles, chacune ouvrant une voie différente, chacune nécessitant une maîtrise, une implication totale et exclusive. Il avait souri, mais il n’avait rien dit. Il fallait bien qu’elle commence. »
« Le choc de modernité avait pris tout le monde de court. Peu d‘adultes et moins encore d’adolescents étaient préparés à accueillir la révolution informatique dans leur quotidien. S‘il existait des geeks, c’était au fond de garages, dans quelques banlieues minables de la côte ouest des États-Unis. Aussi l‘informatique domestique, la miniaturisation, les nouvelles inventions provoquaient-elles chez les gens une sorte d‘hystérie compulsive.
Ce fut d’abord l’invasion des gadgets, comme une nuée de sauterelles sur l’Égypte biblique. On s’arrachait les porte-clefs qui répondaient au sifflement, les montres Casio avec calculatrice et tout ce qui pouvait se télécommander. Ne plus se lever de son fauteuil pour changer les chaînes du poste de télévision était vécu comme une avancée majeure dans la vie des ménages. On avait d’abord pensé que les voitures voleraient et que l’on mangerait des pilules aux repas. Il n’en était rien. Françoise conduisait une R5 et les Français préféraient toujours la blanquette de veau. »

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