La purge

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En deux mots:
Une année de classe préparatoire dans un lycée de Clermont-Ferrand nous vaut un exercice de style sur le mode d’une dystopie post-apocalyptique. L’occasion de régler quelques comptes avec l’institution.

Ma note:
★★ (bon livre. Je ne regrette pas cette lecture)

Ma chronique:

Une classe préparatoire à quoi ?

Tout au long de ce court premier roman Arthur Nesnidal va nous raconter une année de classe préparatoire dans un lycée aujourd’hui totalement détruit. Une fable grinçante sur la faillite d’un système.

Quand on se replongera dans les archives pour tenter de comprendre comment, au début du XXIe siècle, le système s’est délité avant de faillir complètement et d’entraîner conflits et destructions, alors on retrouvera sans doute un épais dossier consacré à l’éducation et à la fabrication des soi-disant élites qui devaient conduire le pays à la réussite. Un chapitre y sera sûrement consacré aux classes préparatoires qui, comme leur nom l’indique, devaient préparer les meilleurs élèves à intégrer les grandes écoles. Peut-être fera-t-il aussi référence à un ouvrage intitulé La purge et qui démontait alors, point par point, ce système défaillant.
Un témoignage édifiant – de l’intérieur – sur les curieux us et coutumes qui présidaient alors dans ce lycée que l’on n’aura guère de peine à situer à Clermont-Ferrand. «Tout, dans cet établissement, dégageait ce délicat fumet de rance et de désuet, de poussière et de moisi, dont nos enseignants se délectaient volontiers, s’extasiant sans retenue sur l’immuabilité réactionnaire des classes préparatoires. Les couloirs vomissaient leur papier peint en lambeaux, le carrelage d’avant-guerre se disloquait à tout-va, et la craie, sur nos tableaux encore noirs, n’en finissait plus d’agoniser en crissements déchirants. »
Après les infrastructures et le cadre de vie proposé aux élèves et aux enseignants, concentrons-nous sur les méthodes. On trouvera particulièrement motivant la haute considération affichée par le corps enseignant pour des élèves «médiocres, mauvais, incultes, vides». Les professeurs ne vont du reste pas manquer une occasion de souligner leurs propos, allant jusqu’à humilier ces cancres qui n’ont pas assimilé toutes les subtilités du latin, du grec ou des mathématiques : « il annonçait tout haut la note qui tombait; puis, sans élever la voix, il faisait des remarques sur les fautes grossières que l’on avait commises, sur les égarements qu’on eût pu éviter, sur tout ce qui faisait de nos humbles travaux d’immondes petits torchons; on aurait dit une hyène rôdant parmi les chats.»
Arthur Nesnidal s’en donne à cœur joie dans ce roman à charge, flinguant à tout va, massacrant avec cruauté, dézinguant sans discernement. C’est ce qui rend son brûlot tout autant jouissif qu’excessif. Car pour lui, il n’y a qu’à jeter le bébé avec l’eau du bain. On le suit volontiers lorsqu’il dénonce la nourriture qui leur est servie ou lorsqu’il met en avant les absurdités de l’administration. On se régale notamment de cette scène ubuesque lorsqu’il vient expliquer à la comptabilité qu’il s’acquittera de sa dette lorsque l’argent de la bourse lui sera versée: « Maintenant que vous savez que je paierai, et quand je le ferai, pourriez-vous arrêter d’envoyer des courriers de rappel ?
– On ne peut pas, c’t’automatique, récita-t-elle d’un ton embarrassé qu’une rage incontrôlée faussait de plus en plus.
Automatique, bien sûr. Comment n‘y avais-je pas songé? Ils avaient certainement inventé pour le soin du service une sorte de rotative à timbrer les enveloppes, et une autre machine plus ingénieuse encore pour reproduire l’écriture manuelle et ses fautes de français. Sans compter le robot à poster, merveille de technique, qui se glissait la nuit pour se faire discret jusques aux boîtes aux lettres les plus proches des bureaux. »
En revanche, le romancier donne avec son livre la preuve que la théorie du formatage des esprits, du modèle unique, peut très bien voler en éclats pour peu que l’on cherche à s’émanciper de ce modèle unique et stérile. Laissant de côté les « plaisirs d’ignorance, de paresse et d’orgueil » il nous offre un exercice de style vivifiant servi par une plume trempée dans l’acide.

La purge
Arthur Nesnidal
Éditions Julliard
Roman
160 p., 16 €
EAN : 9782260032502
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule à Clermont-Ferrand.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Vous, Mademoiselle, dites-nous ce que vous en pensez, vous qui avez raté votre devoir. » Aucune forteresse ne résiste à cela. Blême, frissonnante, l’expression fissurée par la déflagration, l’estomac enfoncé, l’espérance perdue, elle se faisait violence avec un héroïsme en tous points admirable pour ne pas fondre en larmes ou sombrer sous la table.
Sans complaisance, un étudiant décrit le quotidien d’une année d’hypokhâgne, sacro-sainte filière d’excellence qui prépare au concours d’entrée à l’École normale supérieure. Face au bachotage harassant, au formatage des esprits et aux humiliations répétées de professeurs sadiques, la révolte gronde dans l’esprit du jeune homme…
Féroce et virtuose, La Purge dénonce la machine à broyer les individus qu’est l’éducation élitiste à la française. Avec pour toutes armes la tendresse d’un Prévert et les fulgurances d’un Rimbaud, Arthur Nesnidal y taille en pièces l’académisme rance de ses professeurs et retourne contre l’oppresseur sa prose ciselée. Dans la plus pure tradition du roman d’apprentissage, un manifeste pour la liberté.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Publik’Art (Delphine de Loriol)
Livres Hebdo (Jean-Claude Perrier)
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe


Arthur Nesnidal présente son premier roman La purge © Production éditions Julliard

Les premières pages du livre
Parmi la multitude des enfers d’ici-bas, je vis, au commencement de ce siècle, tourner l’implacable machine de la grande industrie intellectuelle et vomir à grandes fournées ses séries de troufions de l’esprit et son lot de déchets. On nommait ces chaudrons les classes préparatoires. C’était le temps des gueux, c’était le temps des villes, le temps des miséreux qu’on ne verra jamais plus.
Il faut se figurer l’esprit de ce temps-là. Les murs de nos frontières n’étaient pas encore tombés, et cette contrée s’appelait alors la France, mère patrie de tous ses enfants nés de ses entrailles de terre et de sang. L’Histoire connaît ces envolées que le ciel ne peut ignorer. Les rues de nos bourgades serpentaient bruyamment sous leurs voitures enragées ; à Paris se dressaient Notre-Dame et la tour Eiffel, que la guerre détruisit depuis. La pluie zébrait la grisaille de notre civilisation, martelait le macadam qui chaussait les pas de nos aînés, et les immeubles de béton s’empilaient, sans ordre ni mesure, à la marge des trottoirs qu’investissait chaque aube la foule grouillante de nos ancêtres.
Le centre de la France hébergeait ses montagnes, jetées sans précaution au flanc des Auvergnats. Le massif abritait une fière citadelle. Blanche de brouillard, noire de Volvic, les dieux l’avaient dotée de forts reliefs rocheux, volcans que les Titans prenaient pour barricades pour repousser toujours le bronze des Latins.
Les patrouilles nerveuses y pourfendaient la cohue ; on entendait les cris mêlés aux coups de sifflets. Qu’on veuille s’imaginer cet incroyable flot de ces gens en désordre ; les chemises cravatées frôlaient l’exubérant jogging du sale et vieux clochard ; on marchait droit devant, l’œil sur la montre, vers la gare, le marché, la place de la Victoire, et traversait en hâte les chaussées carrossables au risque presque inconscient de se faire renverser. Au plus haut de la ville enrhumée surgissait la cathédrale gothique, extraite du pavé par les anciens croyants. Les paroissiens l’avaient peu à peu désertée, la science et la finance avaient eu raison d’elle ; nul doute que les troquets étaient mieux fréquentés ; les notables avaient migré sur les bancs des universités, des écoles, des mairies, des marchés ; le fossile chrétien était bien dépassé ; ses heures de gloire enfouies.
Et le clocher sonnait par habitude.
Je me rappelle bien mon entrée dans ce monde. C’était le septembre scolaire ; les feuilles s’agrippaient de leur mieux aux branches des platanes, les écoliers volaient derrière leurs parents, les cartables écrasaient notre jeunesse courbée. Des cohortes d’omnibus se poussaient au coin de chaque école primaire ; la police faisait traverser les petits ; un roulement de voitures déchargeait ses moutards.
Je m’étais, dès l’aurore, jeté hors de mon lit, trop heureux, à vrai dire, d’avoir le privilège d’arriver le premier au seuil de l’instruction. C’est à peine si je pris le temps d’ôter le cintre de ma chemise ; il faut dire qu’à la fois je passais un pantalon et laçais mes chaussures sagement couchées à mes pieds. Quel doigté délicat ! Je farcis mon gosier du petit déjeuner, fis ma toilette en deux ou trois gestes rapides, fus au lycée susdit en quelques enjambées.
Le lycée de nos rêves avait tout du bunker ; il avançait sur nous de tout son bétonnage ; sur son fronton simpliste on lisait son doux nom. Sous l’imposant portail de cette institution se tenait le troupeau des préparationnaires. On parlait, on maugréait ; on bécassait à tout va et de toutes les façons, on se bousculait. Au mur, on avait placardé la liste de nos noms, dans les caractères d’imprimerie les plus petits qui soient, et nous tentions en vain d’écarter ce tas d’hommes pour accéder enfin au tableau de répartition.
Plus tard on s’entassa dans une immense salle ; s’y tenait en faction le comité d’accueil. C’était le peloton des horribles fantômes qu’on percevait à peine du tréfonds de la pièce au travers de ce vague nuage de craie.
« Bienvenue », prétendit une voix par-dessus cette brouille.
Et le silence se fit.
« Bienvenue », reprit le tonnerre de sa voix d’ogre. Et il poursuivit son discours de rentrée. Il y était question de travail, d’ordre, de culture, et du nombre de notre promotion destiné à se réduire de moitié au passage en deuxième année, sans toutefois que nous ayons à nous en inquiéter, car il n’y avait à vrai dire aucune raison que nous ne passions pas pourvu que nous nous en montrions capables. Ne restait, plus en somme, qu’à se mettre au travail.

Extraits:
« L’infirmerie scolaire était pour les élèves la dernière frontière avant le précipice. Y passer, c’était presque mourir; son sinistre dortoir confinait à la morgue; des plaintes de détresse venaient de tous côtés, chétives et déchirantes, les mourants de fatigue s’empilaient à tout va dans des chambres étroites et toujours surchargées. »

« Il annonçait tout haut la note qui tombait; puis, sans élever la voix, il faisait des remarques sur les fautes grossières que l’on avait commises, sur les égarements qu’on eût pu éviter, sur tout ce qui faisait de nos humbles travaux d’immondes petits torchons; on aurait dit une hyène rôdant parmi les chats. »

« C’était un monastère, d’esprit et de structure. On y entrait, innocent enfant de chœur; on en sortait perverti, transi de quelque fanatisme littéraire gâteur de libres pensées. Le génie flétrit sous les coups de l’autorité. »

« Il y a dans la nuit cette paix formidable qui tombe du silence des vies insomniaques. Ce silence ahurit la rumeur des journées ; c’est un silence épais qui confond la tourmente, terrasse les angoisses qui s’y noient sans un cri. C’est un néant rempli de mystère, comble de sérénité, qui couvre le veilleur d’une chaleur anonyme. Tranquille, perdu dans l’immensité d’une nuit bornée de quatre murs, d’un calme que même le grésillement effréné de la mouche conforte, le studieux ne craint pas de s’y voir englouti ; la nuit lui donne la main ; la fatigue patiente pour la prendre à son tour, elle qui conduira notre homme dans sa couche. Les âmes éveillées se subliment un instant, on touche à l’infini, le crâne ne connaît plus ses frontières et l’entendement soudain s’évade et s’éparpille dans le songe éveillé, … »

« La porte des toilettes butait contre la cuvette; on ne pouvait s‘y engouffrer qu’à force d’acrobaties pour les plus souples, qu’en fourrant une jambe dans l’eau pour les autres. Les couloirs étaient étroits, l’oxygène disputé par le surnombre haletant de sa montée; de là-haut, l’œil prenait en entier l’ensemble des constructions. Tout était mal conçu et pensé à moitié, et même pour un bagne, cela était atroce; on avait pris la tourbe pour en faire de la boue; on avait ignoré le savoir de trente siècles; on avait mis l’architecture aux encombrants.
Tout, dans cet établissement, dégageait ce délicat fumet de rance et de désuet, de poussière et de moisi, dont nos enseignants se délectaient volontiers, s’extasiant sans retenue sur l’immuabilité réactionnaire des classes préparatoires. Les couloirs vomissaient leur papier peint en lambeaux, le carrelage d’avant-guerre se disloquait à tout-va, et la craie, sur nos tableaux encore noirs, n’en finissait plus d’agoniser en crissements déchirants. »

« Maintenant que vous savez que je paierai, et quand je le ferai, pourriez-vous arrêter d’envoyer des courriers de rappel ?
– On ne peut pas, c’t’automatique, récita-t-elle d’un ton embarrassé qu’une rage incontrôlée faussait de plus en plus.
Automatique, bien sûr. Comment n‘y avais-je pas songé? Ils avaient certainement inventé pour le soin du service une sorte de rotative à timbrer les enveloppes, et une autre machine plus ingénieuse encore pour reproduire l’écriture manuelle et ses fautes de français. Sans compter le robot à poster, merveille de technique, qui se glissait la nuit pour se faire discret jusques aux boîtes aux lettres les plus proches des bureaux. Le génial créateur de cette mécanique devait être défunt, car ils ne savaient pas comment l’étalonner; vous supposez combien je créditais l’existence d’un si brillant Einstein de la papeterie. »

À propos de l’auteur
Arthur Nesnidal vit près de Clermont-Ferrand, où il a étudié la philosophie. Depuis 2015, il collabore au journal Siné Mensuel. Il a également séjourné dans la «Jungle» de Calais et écrit un document sur une école pour réfugiés, Les Nouveaux Hussards noirs de la République. Écrivain public bénévole, il fut aussi candidat aux législatives de 2017 pour La France insoumise. La Purge est son premier roman. Il a vingt-deux ans. (Source : Éditions Julliard)

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