Jacques à la guerre

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En deux mots:
Jacques a vécu la Seconde Guerre mondiale alors qu’il n’était qu’adolescent puis, jeune homme, il est parti pour l’Indochine. Alors qu’il sent que sur son lit d’hôpital il n’a plus beaucoup de temps à vivre, il se souvient… L’hommage de son fils est émouvant.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La plus belle des épitaphes

En se mettant à la place de son père, Philippe Torreton raconte une vie ordinaire qui va par deux fois être confrontée à la grande Histoire et rendre un vibrant hommage à cet homme.

À sa riche carrière d’acteur, de comédien, de metteur en scène et à ses engagements politiques Philippe Torreton ajoute l’écriture. Voici qui paraît déjà son sixième livre, sans doute le plus personnel et le plus intime après Mémé, un bel hommage à Shakespeare et des essais. Et s’il revient sur quelques souvenirs, notamment au début et à la fin du roman, il choisit de se substituer à son père pour lui rendre un émouvant hommage. Jacques va nous raconter sa vie, depuis l’enfance et la Seconde Guerre mondiale vécue à Rouen jusqu’à son retour d’Indochine.
Un récit que Philippe Torreton interrompt tout au long du livre par les pensées de cet homme sur son lit de mort, espérant laisser une image digne au moment de faire se révérence et montrer aux siens qu’il les aime.
C’est sur les routes de Normandie que s’ouvre cet émouvant récit, par ce merveilleux souvenir de Jacques qui a été autorisé à voyager aux côtés de son père, alors que les frères et sœurs et la mère sont restés à la maison. Dans la Renault Celta 4, il partage l’intimité dont son père est avare, se souviendra de sa main posée sur son genou, de son port altier. Un instant de bonheur fugace.
« Mon père a dû trouver chez ma mère le rêve d’une famille… mais a oublié d’en être le père au quotidien. Il avait sa maison, ses deux tantes et sa femme pour l’intendance, il pouvait filer sur les routes l’esprit libre. »
Jacques raconte le quotidien et cette impression de liberté que confèrent alors une automobile, les sorties dominicales chez les oncles et tantes, la montée de périls qu’il ne peut guère s’imaginer…
« — On va droit à la guerre.
André m’expliqua toutefois qu’on n’avait rien à craindre, la France avait la meilleure armée du monde, on avait gagné la grande et puis on possédait la ligne Maginot, infranchissable:
— Les Allemands vont se casser les dents sur elle et capituler tout de suite après, ils n’auront même pas la possibilité de poser un pied chez nous.
Il semblait si sûr de lui, mais ce frère avait peur le soir en se couchant et je pensais à ça en l’écoutant. »
La suite se déroule en scènes fortes de familles jetées sur les routes, comme ces Belges recueillis brièvement, de bombes et de morts, de personnes qui disparaissent sans laisser de traces. Au sortir du conflit, l’insouciance a fait place à la responsabilité, d’autant que Jacques va se retrouver sans père. Il lui faut alors travailler, aider à la reconstruction dans une ville défigurée, sans oublier ses obligations militaires. Ses états de service lui vaudront d’être sollicité pour rempiler et partir pour l’Indochine.
Les pages sur la découverte du Vietnam et de ses habitants montrent combien cette guerre était absurde avec la tragédie de Dien Bien Phu en point d’orgue. Un épisode qui va marquer durablement cet homme bon et humble et donner à ce livre encore davantage d’épaisseur. De l’anecdote, on passe au réquisitoire, de la chronique familiale à l’engagement politique.
Voilà non seulement Jacques transformé par la guerre, mais son fils durablement marqué. Et quand viendra son tour de se présenter sous les drapeaux… Mais je vous laisse découvrir les derniers chapitres de ce livre qui vous touchera au cœur. Merci Jacques et merci Philippe.

Jacques à la guerre
Philippe Torreton
Éditions Plon
Roman
384 p., 19,90 €
EAN : 9782259263641
Paru le 23 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Normandie, à Rouen, Granville dans les environs ainsi qu’en Indochine, à Hanoï et Dien Bien Phu. On y évoque aussi le voyage de France au Vietnam, de Marseille en passant par le canal de Suez et les casernes du Nord de la France di côté de Douai.

Quand?
L’action se situe de la Seconde Guerre mondiale à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Mon père me manquait, mais à voir la silhouette de ma mère s’attardant sur le quai sans un bras pour la soutenir, sans une main caressante qui écrit sur la toile grise de son dos qu’il ne faut pas s’en faire, que le fiston va revenir vite, je lui aurais bien souhaité de retrouver un homme. S’il y avait une peine perdue d’avance, c’était celle-là; elle allait s’accrocher à son deuil comme la misère sur le monde, maintenant qu’il était mort, son mari elle l’avait pour elle, rien que pour elle.
Et puis, dans son monde on ne s’épousaille qu’une fois, on ne divorce pas et quand la mort vient rebattre les cartes, on continue de jouer avec la mise d’avant, une chaise vide en face de soi. Je suis parti en la plaignant un peu. Finalement l’armée avait du bon : en la voyant s’éloigner, immobile sur ce quai, j’avais de la peine pour elle. Au moins, ces départs étaient l’occasion de recueillir un brin d’affection. J’allais lui manquer; je comptais. »
Jacques, enfant, a subi la guerre en Normandie. Envoyé en Indochine, l’absurdité du monde lui saute aux yeux. Comment vit-on la violence lorsqu’on est un homme simple aspirant à une vie calme? Plein d’humanité et d’émotion, porté par une écriture enflammée unique, ce livre de Philippe Torreton est dans la lignée de son bestseller Mémé. Jacques à la guerre ou le roman de son père.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Parisien / Aujourd’hui en France (Pierre Vavasseur)
Livres Hebdo (Léopoldine Leblanc)
Blog Médiapart (Colette Lallement-Duchoze)
Le blog de YV


Philippe Torreton parle de son roman Jacques à la guerre © Production France Bleu

Les premières pages du livre
« On roulait tous les deux, mon père et moi. Mais mon père, pour la seule fois de ma vie, était là rien que pour moi. Il avait négocié ça avec ma mère, c’était mon tour.
C’est la dernière fois que la vie fut belle. Après, la guerre est arrivée. Juste après la guerre, mon père est mort d’une crise cardiaque, et encore après je me suis retrouvé comme un couillon en Indochine.
Pour l’instant j’ai sa main sur ma cuisse gauche. Il me parle de ses clients que l’on va visiter et sa voiture file sur les routes nationales de cette Normandie printanière. Seuls les impératifs de la conduite nous séparent, mais une fois le levier de vitesse du volant repositionné sur le bon rapport, sa main me revient. Pour moi, la vie peut commencer ou s’arrêter là, c’est comme elle voudra, je m’en moque. Le bon Dieu que ma mère sollicite si souvent peut décider, je lui laisse la main, moi j’ai celle de mon père sur la cuisse gauche et elle me suffit amplement.
Je vois mon père de profil. En voiture je le voyais toujours de dos.
Cette lisière impeccable entre le col de chemise et ses cheveux noirs, je l’ai contemplée des heures durant. Distante de trois centimètres exactement. Mon père était soigné, élégant. Quand il se trouvait à la maison, on pouvait frapper à la porte à n’importe quelle heure de la journée, celui qui ouvrait en souriant était toujours soigneusement habillé, présentable, bien mis comme on disait ; c’était ça mon père, un homme bien mis.
Comme nous étions quatre frères et sœurs à occuper la banquette arrière et que la Renault n’offrait pas une habitabilité record, il en fallait toujours un assis sur une fesse et accroché au siège avant pour que les autres puissent aligner leurs croupes fraternelles. En général c’est moi qui m’y collais ; ma truffe se retrouvait à une poignée de centimètres de la nuque de mon père, je pouvais m’en repaître secrètement. J’ai passé des trajets entiers à l’étudier, à la respirer afin de savoir exactement quoi dire au coiffeur le jour où je serais en âge de décider. Ses cheveux étaient enduits d’une crème qui sentait bon, il avait un petit grain de beauté là où, trois ans plus tard, exactement au même endroit, une écharde métallique déchirée d’une bombe anglaise me ferait une jolie cicatrice en forme de croix catholique. Lui c’était un grain de beauté, juste à mi-chemin entre la base de ses cheveux et son col de chemise, légèrement sur la gauche. En avait-il ailleurs? Je ne pourrais le dire, je ne l’ai jamais vu torse nu et je pense que ma mère serait bien en peine de répondre. J’aimais les plis de son cou lorsque sa tête tournait de droite et de gauche. Les plis, les cheveux, les cols de chemise, la crème lissante et la voiture, c’était mon père.
C’était une première, car d’habitude le privilège des sorties entre hommes revenait à mon frère. Je les ai vus partir plus d’une fois faire des choses que je n’avais pas à savoir. Ce frère plus vif, plus habile aux filles, brillant, répondant et drôle, agaçant et charmeur je l’aimais et le maudissais : il déflorait tout avant moi. Quoi que je fasse, il l’avait fait. Quoi que je dise, il l’avait dit et en mieux, en plus enlevé, les mots dans le bon ordre ; mes plus grands rêves étaient noyés dans ses plus faibles soupirs. En plus d’être l’aîné, il était le dieu sur pattes de la tante Léopoldine, celle qui à Noël et à son anniversaire doublait la mise de cadeaux et lui garderait le plus gros pour la fin.
Là où je le tenais, c’était la nuit. Il avait peur du noir. Moi pas, jamais. Pour moi, la nuit c’est comme le jour sans la lumière; lui, il en devenait godiche faut voir comme, son droit d’aînesse devenait prière, supplique et demande d’asile. On dormait ensemble au premier étage dans le même lit et chaque soir c’était le même tintouin. Il se déshabillait nerveusement en regardant autour de lui, se cassait une fois sur deux la figure en retirant fébrilement ses chaussettes, vérifiait les fenêtres comme un expert en fenêtres fermées, puis fonçait dans le lit en évitant soigneusement que ses pieds nus se rapprochent trop près du dessous du cadre – ce qui en général lui faisait faire un bond –, se recroquevillait sous le drap en emportant l’édredon dans sa panique et là, emmitouflé dans sa trouille, me demandait d’une voix étouffée d’aller vérifier sous le sommier. Chaque soir, pendant une pincée de secondes, j’étais l’aîné, le grand qui rassure le petit – même que parfois je le charriais mais il n’aimait pas ça, et comme cet animal pouvait me faire la lippe pendant des jours, je préférais vérifier sans rien dire. Je l’aimais, il le savait et ça me rendait faible.
Ce frère aîné s’appelait André, mon père s’appelait André et moi c’était Jacques.
En regardant mon père de profil, je me disais que, plus tard, je n’aurais qu’un enfant. Un fils et c’est tout. »

Extrait
«Ces dimanches et cette voiture étaient une preuve de belle vie, de liberté, cela signifiait un métier, un peu d’argent de côté, une famille avec des mouflets qui se suivent et une épouse à la maison. Souvent, je me suis demandé si elle était bien sa femme puisqu’il l’appelait gentiment « ma mère » ; il se comportait plus comme l’aîné de la fratrie que comme son homme : elle avait cinq gosses et le grand conduisait la Celta.
Je m’en voulais de penser ça, mais nos trajets dans la Renault m’y poussaient ; je passais beaucoup de temps à essayer de comprendre pourquoi mon père était tombé amoureux de ma mère. Après le décès de ses parents, il avait été élevé par sa tante Berthe, une vieille fille bossue qui vivait chez sa sœur, la fameuse Léopoldine, laquelle avait hérité différents biens immobiliers de ses patrons, monsieur et madame Lacassagne. La pauvre Léopoldine, gouvernante de son état, s’était donc retrouvée riche, mais vite dépossédée de son pactole par un notaire et un pharmacien de Rouen qui, prétextant aides et protections, l’avaient méticuleusement spoliée. Des fauves. De ce pillage en règle ne subsistaient que la maison du boulevard, au 67, et quelques petits appartements qui assureront un peu de revenus à la famille – nous mangions, les jours de fête, dans des assiettes en porcelaine mais nous n’avions pas vraiment de quoi remplir les plats à viandes et les services à poissons. »

À propos de l’auteur
Philippe Torreton mène une brillante carrière entre théâtre et cinéma. César du meilleur acteur en 1997, lauréat de nombreux prix, il est aussi écrivain. (Source: Éditions Plon)

Page Wikipédia de l’auteur 

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