Doggerland

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En deux mots:
Il y a quelques milliers d’années, le Doggerland a disparu de la surface du globe, englouti par la mer du Nord. C’est son histoire qui nous est contée ici avec tous les aspects scientifiques et économiques, de sa création à son possible avenir. Avis de tempête!

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Avis de tempête en mer du Nord

Après l’industrie nucléaire, Élisabeth Filhol s’intéresse aux hydrocarbures. Elle nous entraîne en mer du Nord, sur les pas de Marc et Margaret, où des milliers d’années ont façonné un univers aujourd’hui exploité et menacé.

C’est une histoire qui court sur des milliers d’années, celles qui ont formé et déformé la terre. Celles qui ont créé le Doggerland et celles qui l’ont fait disparaître. Doggerland, le titre choisi par Élisabeth Filhol pour ce roman, est le nom donné à l’étendue émergée qui se situait jusqu’aux environs de 6200 av. J.-C. dans la moitié sud de l’actuelle mer du Nord et qui reliait la Grande-Bretagne au reste de l’Europe. Au fil des pages, nous allons tout savoir de sa genèse, des mouvements tectoniques qui l’ont bousculé, des couches de sédiments qui se sont amassés, des vagues qui l’ont submergé et des hommes qui l’étudient.
C’est une autre histoire qui commence alors. L’histoire de Margaret et de Marc. Ils se croisent en 1987 sur les bancs de l’université de St Andrews. Elle est écossaise, il est français. Tous deux se passionnent pour la recherche scientifique, même si leurs parcours vont finalement leur faire embrasser des carrières très différentes et les éloigner l’un de l’autre. Elle n’en a pas fini avec la recherche pure, avec tous les secrets que les quantités d’informations rassemblées permettent de mettre à jour. Elle mène une vie rangée avec son mari et son fils. Lui met son savoir au service des sociétés pétrolières, passant d’une plate-forme de forage à l’autre. Il est célibataire, ambitieux et ne tient pas en place.
Près de vingt ans après leur liaison, ils s’apprêtent à se retrouver à l’occasion d’un congrès. Mais la tempête Xaver, qui balaie le continent, menace de contrarier ces retrouvailles.
On l’aura compris, Élisabeth Filhol va s’ingénier à mettre les deux récits en parallèle. Ou plutôt de faire de l’un une métaphore de l’autre. Les sédiments et les sentiments, la tempête et le tempérament. Le rythme du récit s’adapte aussi, avec de longues phrases qui, comme le mouvement des vagues, déroulent leurs rouleaux avant d’atteindre la rive. Il suffit de se laisser emporter… à condition de s’intéresser à la géologie, à l’environnement, à l’industrie pétrolière.
Les caprices du cœur vont-ils se mettre au diapason des caprices de la météo? L’eau et le feu ne se marient pas, à moins de provoquer une réaction en chaîne très déstabilisante. À force d’être exploitée, la nature ne va-t-elle pas se venger? Autant de questions en filigrane d’un roman qui fouille autant cette terre enfouie que le trouble amoureux.

FILHOL_carte_doggerlandCarte du Doggerland réalisée par William E. McNulty et Jerome N. Cookson © National Geographic Magazine

Doggerland
Elisabeth Filhol
Éditions P.O.L
Roman
352 p., 19,50 €
EAN: 9782818046258
Paru le 3 janvier 2019

Où?
Le roman se déroule principalement dans les pays limitrophes de la mer du Nord. On y évoque aussi le Doggerland

Quand?
L’action se situe de nos jours. Le chapitre final nous emporte il y a quelques milliers d’années.

Ce qu’en dit l’auteur
Faut-il donner la clef d’un roman? En général la réponse est non, car une des forces du roman, contrairement à d’autres formes de récit, est précisément de laisser le champ libre à une variété d’interprétations. En tant que lectrice, j’aime entrer et circuler dans un texte de fiction sans que le chemin soit entièrement balisé. En tant qu’auteure, la question s’est posée à une étape cruciale de l’écriture de Doggerland, quand après avoir erré, j’ai pu enfin mettre un mot sur le fonctionnement (ou plutôt le dysfonctionnement) de chacun des deux personnages principaux. Quelque chose alors s’est cristallisé, en trouvant leur cohérence, j’ai trouvé la direction que je voulais donner au livre, et les différents thèmes sont arrivés, en lien direct avec eux, Marc et Margaret, en lien avec leurs faits et gestes, l’activité qu’ils exercent, mais pas seulement. Margaret a une manière d’être au monde qui lui est propre. A priori la voie toute tracée qui s’offrait à elle, enfant, était de ne jamais pouvoir s’y intégrer. Quand à la fin de ses études, le Doggerland passe à sa portée, elle s’en saisit; et ce pont terrestre jeté à la préhistoire entre l’Angleterre et le Danemark, elle va en faire son objet de recherche, un lieu de partage, qui la relie aux autres. Plus jeune, la relation qu’elle a construite avec l’un de ses frères, Ted, a eu la même fonction. On le repère souvent, au sein des fratries, dans un cas comme celui-là, d’un enfant différent, qu’un binôme se constitue sur lequel il s’appuie. Devenue jeune adulte, Margaret rencontre Marc. Qu’est-ce qui les unit, qu’est-ce qui les sépare, provisoirement, durablement, pris dans le filet d’un modèle néolibéral exigeant, qui ne laisse pas beaucoup de place aux profils atypiques, c’est le questionnement qui m’a guidée, le fil rouge, ce qui a été moteur et premier dans l’écriture. A partir de là, une à une, des portes se sont ouvertes. Le premier jet de Doggerland rend compte de ce cheminement. Un premier jet écrit au jour le jour, sans retour en arrière d’un jour sur l’autre, et qui n’a pas du tout la structure, l’organisation du livre fini. Quand il est question dans la version finale de géologie, de préhistoire, d’écologie, d’économie, différentes interprétations sont possibles, à commencer, bien sûr, par la plus littérale. Mais dans cette construction, cette vision du monde que véhicule le livre, les deux personnages principaux ne sont pas un prétexte, une concession faite aux canons du roman, ils ne sont ni secondaires ni au service d’un autre projet. Ils sont les piliers du texte, qui en leur absence, se serait développé autrement.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ce roman sur la fracture des êtres, des cœurs et des continents, est né d’un haut-fond situé au milieu de la mer du Nord, le Dogger Bank. Il y a encore 8000 ans, avant d’être englouti, c’était une terre émergée, habitée, une île presque aussi grande que la Sicile. Les archéologues lui ont donné un nom : le Doggerland.
Ce territoire mystérieux, Margaret, géologue, l’a choisi à la fin des années quatre-vingt comme objet d’études, quand elle aurait pu suivre la voie des exploitations pétrolifères. Comme Marc Berthelot qui a brutalement quitté le département de géologie de St Andrews, et Margaret, pour une vie d’aventure comme ingénieur pétrolier sur les plateformes offshore. Calant son rythme de vie sur celui du baril de Brent, le pétrole extrait de la mer du Nord, dont les cours enchaînent les envolées et les effondrements.
Vingt ans après leur rencontre, Marc et Margaret sont invités à un congrès à Esbjerg, au Danemark. Ils pourraient décider de faire le choix de se revoir. Mais la veille au soir, le 5 décembre 2013, la Grande-Bretagne est placée en alerte rouge. La tempête Xaver, requalifiée en ouragan, déboule sur l’Europe du Nord. On suit avec fascination sa montée en puissance. En même temps qu’elle réveille les fantômes du Doggerland, elle ranime les souvenirs d’il y a vingt ans, ravive les choix des uns et des autres, et met en question les conditions extrêmes de développement des plates-formes pétrolifères, des parcs éoliens, de l’exploitation toujours plus intense des ressources naturelles…
On dit que l’histoire ne se répète pas. Mais les géologues le savent, sur des temps très longs, des forces agissent à distance, capables de rouvrir de vieilles failles, ou de les refermer.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
BibliObs (Élisabeth Philippe)
Libération (Frédérique Roussel)
La Croix (Sabine Audrerie)
Télérama (Fabienne Pascaud)
Le JDD (Laëtitia Favro)
Diacritik (Christine Marcandier)
Charybde27: le blog 
Avis du Jury Prix des lecteurs L’Express / BFMTV 


Élisabeth Filhol présente Doggerland © Production Jean-Paul Hirsch

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Il y a huit mille ans, une grande île s’étendait au milieu de la mer du Nord, le Doggerland. Margaret en a fait son objet d’étude. Marc aurait pu la suivre sur cette voie, mais c’est le pétrole qu’il a choisi. Il a quitté le département de géologie de St Andrews, pour une vie d’aventure sur les plateformes offshore. Vingt ans plus tard, une occasion se présente. Ils pourraient la saisir, faire le choix de se revoir. On dit que l’histoire ne se répète pas. Mais les géologues le savent, sur des temps très longs, des forces agissent à distance, capables de réveiller d’anciens volcans, de rouvrir de vieilles failles, ou de les refermer.

Margaret
Ils l’ont vue naître, émerger du néant en mer d’Islande. Ils ont assisté subjugués à son éclosion, nichée au creux de son lit dépressionnaire, engendrée par un air humide subtropical égaré aux frontières de l’océan Arctique. Et maintenant elle explose, une bombe. Comme dans un film en avance rapide, il n’y avait rien, et elle est là. Plus proche de Xavère que de Xavier dans sa prononciation, avant d’être une catastrophe, Xaver est un bel objet. Justifiant, à l’initiative des météorologues européens, cette distinction d’un nom de baptême. Suffisamment soudaine, imprévisible et spectaculaire pour ça.
Ils l’ont vue surgir au sud-est du Groenland, s’extraire de sa gangue en un temps record, au nez et à la barbe des modèles numériques de prévision dépassés par la rapidité et l’ampleur du phénomène. Ils l’ont vue se lover, s’enrouler dans un mouvement ascendant de convection et accroître son diamètre en accéléré dopée par une chute vertigineuse des pressions à cet endroit ; il n’y avait rien et brutalement elle est là, d’entrée pleinement elle-même et hors norme, à peine au monde et déjà active, en possession de tous ses moyens, la voilà qui s’anime au-dessus de l’Atlantique Nord et crève l’écran, qui s’observe de but en blanc dans une forme aboutie telle Athéna sortie casquée et bottée du crâne de son père ; elle grossit, croît et se développe à une vitesse exponentielle, entame sa course d’ouest en est, s’élargit au fil des heures, en lignes isobares toujours plus nombreuses et serrées, et eux assis derrière leurs écrans traitent, analysent, évaluant à sa juste mesure l’accumulation extraordinaire de paramètres favorables qu’il a fallu, et se préparent au pire.
À ce stade aucun avis officiel n’a été diffusé. Mais déjà les fonctionnaires des agences de météorologie, ceux du Met Office, du Deutscher Wetterdienst, de Météo-France ou du Meteorologisk Institutt, sont sur le pied de guerre. Car ce que les modèles des supercalculateurs alimentés en temps réel prédisent à présent qu’on n’a plus besoin d’eux pour l’anticiper, que l’ampleur de la situation s’évalue de visu, est sans équivalent pour beaucoup de prévisionnistes, on n’avait pas observé un tel phénomène depuis vingt ou trente ans. Les yeux rivés sur les images satellites, ils n’en reviennent pas de ce qui est en cours, de ce qui se déroule à l’écart des projections à trois jours, pour les plus jeunes d’entre eux, du jamais vu. Elle grandit et se déploie telle une puissance mythologique, mi-concrète mi-abstraite, par capteurs, balises, transmissions satellites et simulateurs interposés, ni tout à fait réelle dans ce temps intercalaire où elle souffle sur les eaux de l’Atlantique sans aucun témoin, ni tout à fait théorique. Ils l’admirent pour ce qu’elle est, exceptionnelle dans ses paramètres, par leur conjonction comme un alignement de planètes dont on n’est spectateur qu’une à deux fois dans sa vie, émerveillés par sa rapidité d’évolution et son potentiel de croissance, tandis que les données défilent, réactualisées en permanence, et ce n’est qu’un début. Ils anticipent la deuxième phase, à l’approche du jet-stream, un courant de haute altitude lancé à 320 km/h autour de la Terre en vitesse de croisière ; parmi tous les scénarios qui font consensus dans une gamme étroite de variantes d’un service à l’autre, c’est la version haute qui sortira au tirage dans moins d’une heure, la plus impressionnante par un transfert maximum d’énergie au passage du courant-jet au-dessus de Xaver, renforçant la convection, décuplant sa vitesse de rotation, transformant instantanément la dépression en bombe météorologique ; partout dans les agences à travers l’Europe du Nord et de l’Ouest, ingénieurs et techniciens sont mobilisés, en collaboration étroite entre eux, en contact direct avec les autorités et les centres de gestion de crise, car ce qui se prépare est énorme, ils le savent, donnera à la tempête sa vraie dimension et sa catégorie, à partir de quoi, seront lancés conjointement et dans toutes les langues, les bulletins d’alerte.
Au siège du Met Office à Exeter, Ted Hamilton circule dans les allées du vaste open space, commente, s’interrompt, reprend sa marche, observe les visages derrière leur poste de travail plus exaltés qu’inquiets, juge la réaction préférable. Lui-même vient de rejoindre ses équipes et s’apprête à y passer la nuit. Il tient cette mise sous tension pour nécessaire, quand elle n’est pas nervosité stérile, voire débordement par le stress dans le pire des cas, mais bien un état de veille et d’acuité, d’éveil durablement productif, aux dimensions du phénomène. Ses agents sont formés, calibrés pour ça. Comme le sont les officiers, les chirurgiens ou les pilotes de ligne, entraînés à gérer l’exceptionnel qui n’est pas à proprement parler leur cœur de métier, mais une barre d’exigence sur la question des compétences requises, c’est ainsi que Ted Hamilton voit les choses, en Écossais aguerri, exilé ici, dans le comté du Devon, depuis qu’un ultime coup de pouce à sa carrière l’a éloigné du centre de prévisions d’Aberdeen qu’il dirigeait depuis sept ans ; il considère que la routine des trois bulletins quotidiens qui rythment la journée de travail en temps ordinaire ne doit pas masquer l’essentiel, la mission qui est la leur, faire face aux situations d’urgence, savoir mobiliser ces fonctions que la routine endort et gérer l’imprévu. Ce soir-là, l’imprévu a le visage de Xaver, qui même aux yeux de Ted Hamilton est une redondance dans l’extraordinaire, la dérive vers le hors norme d’une situation qui l’est déjà, une anomalie climatique partie pour les occuper à temps plein pendant au moins cinq jours, de son arrivée sur la côte ouest du pays cette nuit, jusqu’à son comblement au-dessus de l’Europe centrale, dimanche ou lundi.
La ville d’Exeter a été choisie pour abriter le siège du Met Office en 2003. Quand on ouvre une carte du sud de l’Angleterre, on la repère au fond d’un estuaire, environ soixante kilomètres au nord-est de Plymouth. L’estuaire est celui de l’Exe qui se jette dans la baie de Lyme à Exmouth, une petite station balnéaire où Ted Hamilton loue une maison. On peut imaginer ce que représente pour lui une migration professionnelle d’Aberdeen à Exeter, qui est à peu près l’équivalent d’une mutation Lille Marseille. Conscient que son ancrage, toutes ses racines et ses attaches sont en Écosse, il n’a pas jugé bon qu’on le suive. »

À propos de l’auteur
Née le 1er mai 1965 à Mende en Lozère. Études de gestion à l’université Paris-Dauphine. Expérience professionnelle en milieu industriel : audit, gestion de trésorerie, analyse financière et conseil auprès des comités d’entreprise. Vit aujourd’hui à Angers. Après La Centrale (2010) et Bois II (2014), Doggerland est son troisième roman. (Source : Éditions P.O.L)

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