Les heures solaires

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En deux mots:
Après la mort accidentelle de sa mère, Billie retourne dans le Sud de la France où elle se voit confrontée à un lourd passé. Des secrets de famille soigneusement occultés jusque-là vont resurgir et vont finir par la transformer.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Une noyée peut en cacher une autre

Caroline Caugant a imaginé une sorte de thriller familial pour son entrée en littérature. Avec «Les heures solaires», elle nous propose de découvrir les secrets de famille qui entravent la vie de Billie, jeune artiste parisienne.

«Tout semble si intelligible tout à coup. Formidablement évident et formidablement complexe. C’est comme une toile qui se serait tissée dans le temps, modifiant peu à peu l’architecture de base, mais sans rompre les liens primordiaux. D’abord un premier fil horizontal qui se déroule à partir d’un point précis, il se tend, s’accroche quelque part. Un nouveau fil part du premier, et ainsi de suite. Les fils se multiplient, s’entrecroisent jusqu’à former un tissage complexe. On appelle ça les mémoires transgénérationnelles, mais pour Billie c’est une véritable œuvre d’art.» Le premier roman de Caroline Caugant est une passionnante exploration de ces secrets de famille, de ces liens aussi invisibles que forts qui unissent au-delà des générations, à moins qu’ils ne soient la cause de différends à priori inexplicables.
Le roman s’ouvre au moment où Billie apprend la mort accidentelle – ou supposée telle – de Louise, sa mère. Fuyant la vigilance du personnel de sa maison de retraite, elle a été retrouvée noyée dans la rivière attenante. Bien que n’entretenant plus que des relations très épisodiques avec sa génitrice, Billie suspend la préparation de son exposition de peinture prévue dans une galerie parisienne pour assister aux obsèques et organiser la succession. Le notaire lui apprend qu’elle hérite de la maison où elle a passé son enfance, car les frais de prise en charge de sa mère à l’hospice ont été assurés par un «bienfaiteur».
Un mystère de plus pour la jeune artiste qui n’a toutefois guère envie d’en savoir davantage. Pour l’heure, elle entend confier la vente de la maison à un agent immobilier et rentrer à Paris où on l’attend pour mettre en place son exposition.
Mais les derniers événements l’ont passablement perturbée et son inspiration est en panne. Aussi quand on la rappelle pour l’informer que des acheteurs sont intéressés, elle décide de retourner sur place, même si sa présence n’est plus requise. C’est que la conjonction des éléments accumulés a éveillé sa curiosité et conforté son intuition. Elle a désormais envie de comprendre ce qui s’est passé cet été-là entre Henri et Louise. Pourquoi sa mère a choisi de disparaître et quel est l’origine de son mal-être. Des confidences et un journal intime vont éclairer le mystère, expliquer pourquoi Louise n’a jamais rien dit d’Adèle et Jacques, des parents tout simplement effacés de son existence.
Dans le cadre de sa formation de psychothérapeute, mon épouse a longuement étudié la psychogénéalogie, une discipline qui tente d’expliquer les traumatismes à la lumière de l’histoire familiale. Si je me suis attaché avec beaucoup d’intérêt au parcours de Billie, c’est qu’il illustre parfaitement le cheminement souterrain qui façonne une psychologie et qui conduit à prendre des décisions en fonction d’événements passés que l’on peut tout au plus pressentir.

Signalons pour ceux qui voudraient approfondir le sujet, l’émission Le Monde en face présenté par Marina Carrère d’Encausse, encore visible en replay jusqu’au 30 avril. Le documentaire sur les secrets de famille est suivi d’un débat avec Marie Lagarde, née d’une aventure extra-conjugale de sa mère, et qui a découvert le secret de famille sur ses origines à 27 ans; Philippe Grimbert, psychanalyste, écrivain, s’étant inventé un grand-frère imaginaire toute son enfance, et qui a découvert à l’adolescence qu’il avait vraiment eu un frère, né d’une première union de son père et mort avant sa naissance en déportation; Maureen Boigen, psychogénéalogiste et Mathieu Andriveau, généalogiste successoral.

Les heures solaires
Caroline Caugant
Éditions Stock
Roman
288 pages, 18 €
EAN 9782234087163
Paru le 02/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans le Sud de la France et à Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours. On y évoque aussi

Ce qu’en dit l’éditeur
Alors qu’elle prépare sa prochaine exposition, Billie, artiste trentenaire, parisienne, apprend la mort brutale de Louise. Sa mère, dont elle s’est tenue éloignée
si longtemps, s’est mystérieusement noyée.
Pour Billie, l’heure est venue de retourner à V., le village de son enfance.
Elle retrouve intacts l’arrière-pays méditerranéen, les collines asséchées qu’elle arpentait gamine, la rivière galopante aux échos enchanteurs et féroces, et surtout le souvenir obsédant de celle qu’elle a laissée derrière elle : Lila, l’amie éternelle, la sœur de cœur — la grande absente.
Les Heures solaires brosse le portrait de trois générations de femmes unies par les secrets d’une rivière. Y palpitent l’enfance, l’attachement à sa terre d’origine, l’impossibilité de l’oubli.
Et c’est en creusant la puissance des mémoires familiales que Caroline Caugant pose aussi cette question : les monstres engendrent-ils toujours des monstres?

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Caroline Caugant présente Les Heures Solaires © Production éditions Stock


Entretien avec Caroline Caugant lors des rencontres du Parvis, à propos de son roman Les Heures Solaires © Production Paris, espace culturel

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« C’est une nuit claire. Pas le genre de nuit qu’aurait choisie Louise pour s’en aller. Elle aurait préféré une nuit d’orage. Partir avec fracas.
Une brise se faufile dans l’appartement à travers la fenêtre entrouverte, apportant avec elle le parfum des chrysanthèmes. Les doigts esquissent le contour d’un crâne, des cheveux clairsemés, une nuque cassée. Les lignes du visage se dévoilent au rythme du fusain qui gratte la toile. Puis vient le corps, le ventre proéminent, élastique comme du caoutchouc. Tandis que la ville dort, le personnage s’extirpe de la feuille. Penseur aux yeux d’un noir profond, perçants comme ceux d’un chat, il prend vie.
Attiré par la lampe fixée au-dessus du chevalet, un moustique vient tournoyer dans son halo. Même gorgé de sang, il est ridiculement petit comparé aux grands moustiques d’eau qui dansaient au-dessus des étendues planes de la rivière de V. Billie observe l’insecte un moment avant de l’écraser d’un coup sec. Sur sa peau le sang se mélange à la poudre du fusain.
Elle se lève, va ouvrir l’autre fenêtre du salon pour créer un courant d’air. En bas la rue est déserte. Délestée de ses touristes et de ses endeuillés, la porte du Repos s’est refermée il y a quelques heures déjà. Seul perdure le bruit vague de la circulation du boulevard Ménilmontant. C’est là, à la nuit tombée, que Billie aimerait aller flâner le long des allées du Père-Lachaise, sous les corolles des arbres centenaires, cernée par les sifflements des merles sautillant entre les tombes. De sa fenêtre, les mausolées prennent toutes sortes de visages, devenant tour à tour des cabanes ou des corps de géants, recroquevillés.
Elle songe à l’attractivité qu’exerce sur elle ce lieu, depuis le premier jour où elle l’a découvert en visitant l’appartement et en admirant sa vue plongeante. C’était en hiver, la pâleur du matin éclairait le salon, faisait ressortir les taches d’humidité sur le plafond, les peintures écaillées et le parquet en mauvais état. Il faudrait tout remettre à neuf. Mais c’était compter sans le charme des murs en soupente, l’espace généreux qu’elle créerait en abattant la cloison qui coupait la pièce principale en deux, et surtout le ciel à perte de vue, les longues branches qui le traversaient, courant au-dessus des tapis de mousse et des caveaux. Billie s’était attardée sur cette vue, sillonnant mentalement les divisions du cimetière. Et son regard s’était arrêté sur elle : silhouette de pierre courbée au-dessus de l’une des tombes contre le mur d’enceinte. C’est parce que les arbres étaient dénudés et qu’ils offraient une vue dégagée qu’elle l’avait aperçue. En visitant l’appartement un jour d’été, sans doute l’aurait-elle ratée. À cet instant elle avait su qu’elle vivrait là.

Billie avait attendu le jour de son emménagement pour aller à sa rencontre. Elle l’avait une nouvelle fois observée de la fenêtre, à travers les bourgeons du printemps, repérant son emplacement. Puis elle était entrée dans le cimetière par la porte du Repos, juste derrière un groupe de touristes. Elle s’était frayé un chemin le long du mur d’enceinte, le suivant jusqu’à ce qu’elle la trouve : superbe, grise, le bas de son voile couvert de mousse. La statue représentait une femme agenouillée, penchée au-dessus de son tombeau, tenant fermement dans chaque main une couronne mortuaire. Elle semblait appuyer tout son corps dessus, comme s’il s’agissait de béquilles. Billie avait contourné la tombe, s’était accroupie devant elle pour mieux discerner son visage sous le voile. Les yeux mi-clos, la femme veillait sur les deux couronnes jumelles. En réalité elle ne s’appuyait pas sur elles. Au contraire, elle les agrippait comme deux animaux fragiles. Elle les couvait. Deux enfants sortis de son ventre de pierre, avait songé Billie en frissonnant, et elle avait compris pourquoi cette statue la troublait tant.

Elle se retourne, contemple la toile qui l’attend dans le halo de lumière, évalue avec le recul son croquis. Elle pense à l’exposition, aux délais infernaux qu’elle a accepté de tenir. 23 h 30. Elle se sert une autre tasse de café. Il est tiédasse mais son odeur suffit à la stimuler.
Concentrée, le pouce replié sur le bâton de fusain qui explore encore le visage, elle est en train de retoucher les lèvres lorsque la sonnerie du téléphone la fait sursauter. Le fusain dévie brusquement de sa trajectoire. La bouche se déforme, perd sa grâce.
Gâchée ! Cette bouche tordue, vomissant sa poudre noire jusqu’au bas du menton. Comment rattraper le coup ? Les sonneries se succèdent et brisent définitivement la somnolence de l’appartement. Malaxant la gomme mie de pain, Billie est tentée de tout saborder. Mais très vite elle n’y pense plus, elle se détourne de son personnage défiguré et décroche.
Un toussotement, une voix hésitante :
« Allô ! Je m’excuse de vous déranger à cette heure-ci. Je cherche à joindre Billie Savy.
– Oui, c’est moi.
– Bonsoir Madame, je suis la directrice des Oliviers. C’est au sujet de votre mère. Il y a eu… Un accident… Je suis désolée. Louise… »
Les mots la percutent. Elle se redresse, le bâton de fusain se casse entre ses doigts.
Elle n’est pas sûre de bien comprendre ce que la femme lui raconte à l’autre bout du fil car la machinerie vieillissante de l’ascenseur se met en marche au même moment, et des pas, un et deux, font couiner le parquet quelque part sur le palier. De cela — ces pas — Billie est certaine. Le reste est encore volatil. Peut-être pourrait-elle décider de ne pas en tenir compte. Louise… Sa main qui tenait si fermement le fusain tout à l’heure se met à trembler, se recroqueville comme un animal blessé. Elle sent la sueur picoter ses aisselles, sa respiration se bloquer, comme avant les grands plongeons, lorsque la surface de l’eau semblait si lisse et si lointaine qu’elle se préparait mentalement à s’y briser les os.
« Allô ! Vous m’entendez, Madame Savy ? »
Derrière la voix de la directrice, il y a les bruits de portes, les chuchotements. Billie peut imaginer l’agitation inattendue là-bas, au cœur de cette nuit d’été.
« Quel accident malheureux. Nous ne comprenons pas comment votre mère a pu rejoindre la rivière. La zone est pourtant bien…
– La rivière ? »
Billie avait oublié la présence du cours d’eau. Elle ne l’a jamais vu, mais elle sait qu’il existe. Il se situe bien après le parc qui s’étend derrière le bâtiment principal des Oliviers. Les résidents, âgés pour la plupart, ne s’aventurent jamais jusque-là. À peine entendent-ils ses clapotis les jours de pluie. Et puis si l’idée venait à l’un d’eux de s’en approcher, la clôture qui le longe suffirait à l’en dissuader.
« Oui, la rivière. C’est là qu’on a retrouvé votre mère. Vous comprenez… Louise s’est noyée. »
Sa conscience se bloque, stoppe les mots indécents. Non, c’est impossible. Il faudrait qu’elle raccroche, qu’elle cesse de les écouter — ces mots subitement lancés là, chez elle, à des années-lumière de Louise —, et puis qu’elle les oublie. Elle sait oublier.
« Mais que s’est-il passé ? Comment ma mère a-t-elle pu…
– Nous avons interrogé le personnel présent ce soir. Personne n’a rien remarqué de particulier. Louise était calme. Elle est restée un moment au salon après le dîner, puis elle est montée se coucher. C’est vers 10 heures que l’infirmière de nuit a remarqué que la porte de sa chambre était ouverte et que celle-ci était vide. Nous l’avons cherchée dans le bâtiment. Nous avons inspecté les autres chambres. Personne ne l’a vue. Elle s’est comme… volatilisée. C’est le veilleur de nuit qui a donné l’alerte. En faisant sa ronde dans le parc, il a aperçu la chemise prise dans la clôture. »

Extrait
« Tout semble si intelligible tout à coup. Formidablement évident et formidablement complexe. C’est comme une toile qui se serait tissée dans le temps, modifiant peu à peu l’architecture de base, mais sans rompre les liens primordiaux. D’abord un premier fil horizontal qui se déroule à partir d’un point précis, il se tend, s’accroche quelque part. Un nouveau fil part du premier, et ainsi de suite. Les fils se multiplient, s’entrecroisent jusqu’à former un tissage complexe. On appelle ça les mémoires transgénérationnelles, mais pour Billie c’est une véritable œuvre d’art.
Les monstres engendrent-ils des monstres? avait demandé Louise à Henri en dévoilant la cicatrice cachée sous ses cheveux. C’est sans doute à cela qu’elle pensait dès que ses yeux se posaient sur elle, sa fille. Bill venait de là elle aussi, de ce maudit terreau. Elle peut encore sentir sur sa peau le regard de Louise, cette manière qu’elle avait de l’observer, de la tenir à distance. Elle qui était sortie de son ventre et ressemblait tant à Adèle. Ce monstre. »

À propos de l’auteur
Après des études de lettres modernes à la Sorbonne, Caroline Caugant a décidé de se consacrer à l’écriture, parallèlement à son activité professionnelle de graphiste. Elle vit à Paris. Après Une baigneuse presque ordinaire, Les heures solaires est son second roman (Source: Éditions Stock)

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