L’été en poche (31): De nos frères blessés

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En 2 mots:
Dans l’Algérie de 1956 qui se soulève contre les Français, Fernand Iveton pose une bombe. Avec une plume alerte, mais loin de toutes fioritures, Joseph Andras raconte les jours qui suivent l’incarcération, l’inculpation, l’instruction qui a conduit à la condamnation à mort de Fernand Iveton, seul Européen à avoir subi ce sort funeste durant la guerre d’Algérie.

Ma note:
★★★
(beaucoup aimé)

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Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
« Pas cette pluie franche et fière, non. Une pluie chiche. Mesquine. Jouant petit. Fernand attend à deux ou trois mètres de la route en dur, à l’abri sous un cèdre. Ils avaient dit treize heures trente. Plus que quatre minutes. Treize heures trente, c’est bien ça. Insupportable, cette pluie sournoise, pas même le courage des cordes, les vraies de vraies, juste assez pour mouiller la nuque du bout des doigts, goutte avare, et s’en tirer ainsi. Trois minutes. Fernand ne quitte plus sa montre des yeux. Une voiture passe. Est-ce elle ? Le véhicule ne s’arrête pas. Quatre minutes de retard. Rien de grave, espérons. Une seconde voiture, au loin. Une Panhard bleue. Immatriculée à Oran. Elle se range sur le bas-côté – la calandre toute déglinguée, celle d’un vieux modèle. Jacqueline est venue seule ; elle regarde autour d’elle en sortant, à gauche puis à droite, à gauche encore. Tiens, voilà les papiers, tu as toutes les indications dessus, Taleb a tout prévu, ne t’inquiète pas. Deux feuillets, un par bombe, avec les indications précises. Entre 19 h 25 et 19 h 30. Avance du déclic, 5 minutes… Entre 19 h 23 et 19 h 30. Avance du déclic 7 minutes… Il n’est pas inquiet : elle est là, présente, c’est tout ce qui importe. Fernand glisse les papiers dans la poche droite de son bleu de travail. La première fois qu’il l’avait vue, chez un camarade, voix basses et tamis des éclairages, comme de juste, il l’avait prise pour une Arabe, la Jacqueline. Brune, très brune, assurément, un long nez busqué et des lèvres pleines, assurément, mais pas arabe, pourtant, non… Les paupières rebondies sur des grands yeux sombres, quoique francs rieurs, fruits noirs un peu cernés. Une belle femme, à n’en pas douter. Elle sort du coffre deux boîtes à chaussures pour hommes, pointures 42 et 44, c’est indiqué sur le côté. Deux ? Ah, impossible. J’ai prévu que ce sac, regarde, un sac trop petit pour mettre plus d’une seule bombe. Et puis le contremaître me surveille, je vais me faire remarquer si je rentre avec un autre sac. Oui, vraiment, crois-moi. Fernand porte l’une des boîtes à son oreille : sacré boucan, dis donc, tic-tic tic-tac tic-tac, tu es certaine que…? Taleb ne pouvait pas mieux faire mais tout ira bien, ne t’en fais pas, répond Jacqueline. C’est entendu. Monte, je te dépose un peu plus loin. Drôle de nom, le coin, n’est-ce pas ? Il faut bien discuter de quelque chose, se dit Fernand, qui pense qu’il vaut mieux parler de tout sauf de ça tant que rien n’est fait. Le Ravin de la femme sauvage. Tu connais la légende ?, demande-t-elle. Pas vraiment. Ou je l’ai oubliée… Une femme, c’était au siècle passé, ça nous rajeunit pas, en effet, une femme avait perdu ses deux enfants dans la forêt juste au-dessus, après un repas, un pique-nique, la petite nappe sur l’herbe, le printemps, je ne te fais pas un dessin, les deux pauvres petits malheureux ont disparu dans le ravin, personne ne les a jamais retrouvés et la mère est devenue folle à lier, elle n’a jamais voulu abandonner, elle est restée sa vie entière à les rechercher, alors on l’a appelée la sauvage, elle ne parlait plus, ou juste des petits cris comme une bête blessée, voilà, et un jour on a retrouvé son corps quelque part, là, peut-être où tu m’attendais, qui sait ? Fernand sourit. Drôle d’histoire, pour sûr. Elle se gare. Descends ici, il ne faut pas qu’on voie la voiture à proximité de l’usine. Bonne chance à toi. Il sort du véhicule et lui fait un signe de la main. Jacqueline le lui rend et presse la pédale d’accélération. Fernand ajuste le sac de sport sur son épaule. Vert pâle, avec un bandeau plus clair au niveau de l’ouverture à lacet – un sac qu’un ami lui a prêté et avec lequel il va faire du basket-ball le dimanche. Avoir l’air le plus naturel possible. L’air de rien, donc, de rien du tout. Voilà plusieurs jours qu’il l’emportait avec lui au travail pour habituer l’œil des gardiens. Penser à autre chose. La femme sauvage du ravin, quelle drôle d’histoire, oui. Mom’ est là. Son nez pesant, convaincu sur sa moustache. Tout va bien depuis tout à l’heure ? Oui, sûr, je suis allé marcher un peu pour me dégourdir les jambes, ça m’a claqué le boulot ce matin. Non, rien à faire de la pluie, Mom’, et puis c’est que tchi, ça, juste un petit crachin qui va passer d’une minute à l’autre, je te le dis… Que tchi, que tchi, comment qu’il parle le franchouillard. Mom’ lui tape sur l’épaule. Fernand pense à la bombe au fond du sac, la bombe et son tic-tac tic-tac. Quatorze heures, le moment de retourner aux machines. J’arrive, je pose mon sac et j’arrive, Mom’, oui, à tout de suite. Fernand balaie la cour des yeux en prenant soin de ne pas tourner la tête. L’air de rien. Nul geste brusque. Il marche lentement en direction du local désaffecté qu’il avait repéré il y a trois semaines. Le gazomètre de l’usine était inaccessible : trois postes de garde à franchir et des barbelés. Pire qu’une banque en plein centre-ville ou qu’un palais présidentiel (sans parler du fait qu’il faut se déshabiller des pieds à la tête, ou presque, avant d’y pénétrer). Impossible, en somme. Et puis dangereux, bien trop, avait-il confié au camarade Hachelaf. Pas de morts, surtout pas de morts. Mieux vaut le petit local abandonné où personne ne va jamais. Matahar, le vieil ouvrier avec sa tête moutarde en papier froissé, lui a donné la clé sans le moindre doute – juste pour faire une petite sieste, Matahar, je te la rends demain, tu dis rien aux autres, promis ? »

L’avis de… Christine Marcandier (Diacritik)
« Le récit obéit à une rage implacable contre un appareil d’État qui brise un homme et son combat. Jouant d’une polyphonie, d’éclairages et focales multiples, de longs passages sur un bonheur passé (la rencontre d’Hélène, l’amour de l’Algérie, d’une France non coloniale, son amitié avec Henri Maillot) qui contrastent avec un présent qui n’est plus qu’une mécanique idéologique vidée de sens, De nos frères blessés est un roman court et dense qui, sur une dernière virgule, laisse le lecteur pantelant. Il y a des accents du Hugo du Dernier jour d’un condamné dans ce roman, de Camus, mais surtout une voix singulière, à la fois classique et emportée, sourde d’une colère politique, d’une rage face à l’injustice flagrante. Le roman est pour Joseph Andras l’autre nom du combat, d’un autre procès. »

L’avis de… Christine Marcandier (Diacritik)
« Le récit obéit à une rage implacable contre un appareil d’État qui brise un homme et son combat. Jouant d’une polyphonie, d’éclairages et focales multiples, de longs passages sur un bonheur passé (la rencontre d’Hélène, l’amour de l’Algérie, d’une France non coloniale, son amitié avec Henri Maillot) qui contrastent avec un présent qui n’est plus qu’une mécanique idéologique vidée de sens, De nos frères blessés est un roman court et dense qui, sur une dernière virgule, laisse le lecteur pantelant. Il y a des accents du Hugo du Dernier jour d’un condamné dans ce roman, de Camus, mais surtout une voix singulière, à la fois classique et emportée, sourde d’une colère politique, d’une rage face à l’injustice flagrante. Le roman est pour Joseph Andras l’autre nom du combat, d’un autre procès. »

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Le coup de cœur de Myriam Leroy © Production RTBF

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L’été en poche (30): Juste après la vague

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En 2 mots:

Une famille de onze personnes se trouve seule sur une île, après un terrible raz-de-marée. Dès lors une seule question va se poser: comment s’en sortir? L’heure des choix impossibles a sonné. Sandrine Collette n’a pas son pareil pour installer une atmosphère tendue, pour pousser les émotions à leur paroxysme. Juste après la vague en apporte une nouvelle preuve.

Ma note:
★★★★
(j’ai adoré)

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Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
« Louie se pencha pour ramasser la petite chose mouillée que la mer avait poussée jusqu’à la rive et qui se tenait là, inerte, à peine agitée par l’eau, se heurtant à la terre. C’était une mésange, une bleue, de celles qu’ils essayaient de préserver, avant, parce qu’elles se faisaient rares. Il la prit entre ses mains et la tendit à son père.
– Tiens, Pata. Encore une.
Le père hocha la tête et la garda contre lui. Les autres regardaient en silence. Ils iraient l’enterrer plus tard, là où ils avaient mis les oiseaux morts. Ce serait le cent trente-quatrième – Louie connaissait le chiffre par cœur.
Et comme les autres, il se remit à contempler l’océan en rage.
Ils étaient là tels des chatons trempés sous la pluie, calés les uns contre les autres avec leurs regards hébétés, les yeux qui cillaient à cause des rafales de vent et des averses chaudes. Devant eux, c’était la mer, mais pas que. Derrière, à gauche, à droite, c’était aussi la mer. En six jours, ils n’avaient pas eu le temps de s’habituer, mais ils avaient compris que le monde ne serait plus jamais comme avant. Ils ne disaient rien. Juste, ils se tenaient pas la main tous les onze, le père, la mère et les neuf enfants, visages fouettés par le temps devenu fou, par le déluge qui ne s’arrêtait pas, ou si peu, les obligeant à se replier autour de la maison.
Six jours depuis la vague.
Le raz-de-marée était arrivé et personne ne l’avait entendu.
Ou si quelqu’un l’avait entendu, c’était déjà trop tard.
S’ils auraient dû le prévoir? À quoi bon se torturer, avait chuchoté le père, à présent que c’est fait.
Depuis, ils n’avaient pas vu âme qui vive; Pata avait dit qu’ils étaient peut-être les seuls survivants, rapport à cette fichue colline qui coupait les pattes des petiots quand ils rentraient de l’école à la fin de la journée, oui cette colline qui leur avait sauvé la vie parce qu’elle était perchée trop haut et qu’elle montait trop fort. Le village se trouvait en bas, dans la vallée où il n’y avait plus rien à voir. Cependant, à cet instant, ils se tournèrent d’un bloc vers elle, comme si la pensée leur était venue tous ensemble; et dans la vallée, c’était encore la mer.
La vague avait déferlé sur le monde et avait tout emporté, maisons, voitures, bêtes et humains par milliers, attrapant les chair et les murs en béton pour ls enfouir sous les lames et les courants effrayants, les écraser, les gober sans retenue – si elles s’étaient retirées, les eaux auraient laissé derrière elles des champs lessivés, jonchés de corps morts et de débris d’os, de métal et de verre, mais elles n’étaient pas redescendues, elles s’étaient installées là, envahissantes et meurtrières, et depuis six jours elles charriaient des arbres arrachés, des poutres brisées, des cadavres au ventre gonflé que les petiots regardaient passer en essayant de les reconnaître. »

L’avis de… Valérie Gans (Madame Figaro)
« Dans ce thriller psychologique hors du commun, où la nature s’abat sans pitié sur les hommes, l’auteur explore la question du choix dans ce qu’il a de plus cruel. »

Vidéo


Sandrine Collette évoque Juste après la Vague © Production BePolar TV

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L’été en poche (29): Entrez dans la danse

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En 2 mots:

À Strasbourg en juillet 1518 se produit un événement aussi bizarre qu’inexpliqué: des centaines de personnes se mettent à danser jusqu’à l’épuisement et la mort… Jean Teulé, qui n’a pas son pareil pour dénicher dans l’Histoire des faits divers oubliés et nous les resservir agrémentés d’un style enlevé, nous raconte cet épisode avec sa truculence habituelle.

Ma note:
★★★
(beaucoup aimé)

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Les premières lignes
« Strasbourg – 12 juillet 1518
Rue du Jeu-des-Enfants, une femme sort d’une maison avec le sien dans les bras. Elle est blonde, constellée de taches de rousseur sur le nez et les pommettes sans doute dues au soleil encore brûlant aujourd’hui à l’approche de midi. Retenu au creux d’un coude gauche, le nourrisson ébloui, de trois mois, grimace. La jeune mère très mince, contre le front du petit, étend les doigts de sa main droite en visière pour le protéger de la lumière. Pâle, sans éclat ni luxe – robe grise de crin rêche et vaste voile noir usé enveloppant l’enfant nu dont la peau est si fragile –, ses pas la guident le long de la voie dans un choc régulier de sabots à travers des excréments en putréfaction, des odeurs fétides, des nuées de mouches. Aux abords d’une place entourée de façades à colombages, contre la porte d’un asile, décorée d’une croix, qu’on n’ouvre pas, des gens en haillons tambourinent. L’enfant frémit. La blonde lui bouche les oreilles. Il plisse ses lèvres pour pleurer, elle y dépose un index et traverse un marché vide sans rien aux étals. À présent, sous les arcades d’une rue plus large, les galets arrondis qui la pavent tordent les chevilles de la mère jusqu’à un imposant bâtiment officiel surmonté d’une girouette aux couleurs rouges et blanches de la ville. Elle poursuit tout droit, atteint, à l’ombre des remparts, un pont couvert chapeauté d’une toiture. Au milieu de cette passerelle, elle s’arrête et jette son enfant à la rivière. Dans une onde chargée de chaux éteinte, mauvaise à boire, le nourrisson balance. Ses petits membres y ondulent comme s’il dansait. Il culbute, roule parmi les remous pollués, pivote encore sur lui-même puis coule. Sa génitrice se retourne. Tout est dit pour elle. Par une venelle isolée où la misère pleure, pauvre voile sans boussole, sans étoile, elle s’égare ensuite sous le drapeau de l’évêché devant la somptueuse demeure privée de l’évêque. Un va-et-vient de lourdes cloches sonne midi à la cathédrale, plus haut édifice d’Occident. Celle qui a foutu son fils à la baille lève la tête. Un nuage passe. L’éclat du soleil se voile d’un crêpe alors les ombres roulent sur les sculptures des trois portails – représentations de saints, de prophètes, vices terrassés par des vertus, vierges sages et d’autres folles. Les statues intégrées à l’architecture, fondues dans la pierre, semblent en surgir et s’animer d’un pied sur l’autre. Les corps taillés dans du grès rose paraissent bouger autour des vitraux colorés de l’immense rosace. L’infanticide revient rue du Jeu-des-Enfants.
Sous une enseigne vermoulue où l’on peut encore déchiffrer Au Copeau de Bois écrit en langue germanique (Holzspäne), décorée d’une imitation agrandie de fragment de sapin, la belle à taches de rousseur ouvre la porte d’un atelier de gravure sentant l’essence d’épineux et l’encre d’imprimerie. À sa gauche, un artiste de son âge, devant la planche qu’il évide sur un pupitre incliné, pose sa gouge et se tourne vers elle:
— Tu l’as fait?
— Oui.
C’est en dialecte allemand strasbourgeois piqueté de mots français que, devant celle revenue les mains vides, il regrette :
— Tu aurais dû me laisser y aller. Je te l’avais dit.
Lui, grand et maigre avec son allure d’épouvantail, une émaciée figure barbue renvoyant au satyre de l’Antiquité, tente de se justifier devant sa pâlotte assise, tête enlisée à on ne sait quelle absurde profondeur :
— Enneline, en ces temps où le malheur et le poil poussent davantage que l’herbe, tu n’avais plus de lait. On n’aurait pas pu le nourrir. Et puis c’est mieux que de l’avoir mangé comme d’autres le font.
Tap, tap, tap, tap…
Enneline ne répond rien. Les fesses sur un banc près d’une presse de graveur, elle tapote longuement en rythme, du bout des ongles, le rebord de l’appareil à imprimer – tap, tap, tap… – puis se lève. Laissant la porte de l’atelier ouverte elle sort dans la rue. En sabots, Enneline étend une jambe derrière elle comme chaussée d’une ballerine et renverse son visage vers le ciel. La blonde pirouette et creuse ses reins, se penche très en avant en soulevant haut ses mains dont elle écarte les doigts. Elle fait un pas de côté puis de l’autre. Ses semelles en bois entrechoquent des immondices. Elle se lance dans un demi-tour, écartant ses bras qu’elle étend avec grâce puis remue en un battement d’ailes de libellule. »

L’avis de… Pierre Vavasseur (Le Parisien)
« Prière de ne pas lire ce récit avant de passer à table. Une chose est certaine : plus il entre dans cette danse avec parfois cette impression de lire une BD tant Teulé dessine ses séquences autant qu’il écrit, plus le lecteur est invité entre les lignes à y voir un livre aux accents historiques, politiques, religieux, qui nous touchent d’assez près. Sur la base de faits véritables, Jean le diabolique a écrit une fable impertinente (avec une séquence majeure pages 83 à 85), voire sacrément sulfureuse. »

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Jean Teulé présente Entrez dans la danse dans l’émission La Grande librairie de François Busnel © Production France 5

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L’été en poche (28): Cœur-Naufrage

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En 2 mots
Lyla a passé le cap de la trentaine et se retrouve sans réelles perspectives jusqu’au jour où Joris, qu’elle a rencontré l’été de ses seize ans, lui laisse un message. Commence alors une drôle de partie de ping-pong. Entre eux, mais aussi entre le passé et leur présent. Delphine Bertholon n’a pas son pareil pour happer le lecteur, pour lui offrir un épisode-choc et, à partir de là, faire monter la tension.

Ma note
★★★
(bien aimé)

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Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
« Rien de tout cela n’était prévu, ni même prévisible.
Je n’étais pas épanouie, encore moins comblée. Mais j’étais, disons, tranquillement malheureuse et avec le recul, ce n’était pas si mal. Je vivais à la manière d’un chat d’appartement, dans la sécurité confortable d’un périmètre contrôlé, toute pleine d’habitudes, lovée dans la croûte dorée d’une délicieuse routine. La routine, je m’en rends compte aujourd’hui, est ce qui nous reste lorsqu’on a tout perdu. J’étais tellement perdue que je m’accrochais à des bribes de réel – la Rose de Titanic sur son morceau de bois, immobile, impuissante, regardant mourir ses rêves dans l’eau réfrigérée.
Mon appartement, mon café-du-coin, mon téléphone, ma supérette, mon bus préféré. Ma copine plus-folle-que-moi, mon amant mal aimant, mon médecin généraliste, ma pharmacie de quartier, mon éditeur.
Une vie de petits cailloux, dans la chaussure.
Une vie boiteuse. 
Je suis traductrice, de l’anglais au français. Si je voyage en mots jusqu’à l’autre bout du monde, j’ai rarement quitté mon pâté de maisons. En réalité, je n’ai même jamais pris l’avion ; j’ai peur de l’avion, comme d’un grand nombre de choses (gaz, ascenseurs, commerciaux en costume, chiens, clowns, toilettes à la turque). Mes stages obligatoires, je les ai tous faits à Londres : l’invention miracle du tunnel sous la Manche a sauvé mon avenir – sans le tunnel, la manche, c’est moi qui la ferais. J’entretiens depuis deux ans une relation idiote avec un homme marié, tout en sachant très bien qu’il ne quittera pas sa femme. Pour être franche, cette relation me convient. Il y a les soirées pathétiques noyées dans le vin rouge comme dans une mer biblique, lorsqu’il m’envoie un message de dernière minute, joliment saturé d’émoticônes joyeuses, « Un problème avec les gosses, pardonne-moi baby, je me rattraperai », qui me laisse toute démunie dans mes porte-jarretelles ; mais N* me permet de rester cette adolescente éperdue, en larmes et s’alcoolisant à la première occasion, figure autotutélaire à laquelle j’ai bien du mal à renoncer. Il est l’alibi parfait de toutes mes névroses, mon conquérant de l’impossible, le salaud grâce auquel je maintiens mon célibat à un degré honnête d’intégration sociale. « Je suis tombée amoureuse », dis-je à mes amis, trémolos dans la voix. « Que veux-tu, je ne l’ai pas fait exprès… La vie est mal fichue. »
Il est tellement aisé de se mentir à soi-même.
De manière générale, je suis quelqu’un qui attend. J’attends que le jour se lève, que la nuit tombe, que la terre s’ouvre en deux. J’attends qu’on me téléphone et quelquefois, je ne réponds même pas. J’attends le serveur du bistrot d’à côté, puis j’attends mon verre, puis mon second verre. J’attends les miracles, les langues exotiques, les licornes zébrées. Le nez levé au ciel quand la nuit s’évapore, j’attends l’étoile filante ou une manifestation extraterrestre. Je m’attends moi-même, régulièrement, quand ma pensée se perd et que je me retrouve debout au milieu de la cuisine, où je m’étais pourtant rendue pour une raison précise mais que j’ai oubliée en passant devant la fenêtre. Certains jours, je m’attends des heures et ne me rejoins jamais ; je me pose un lapin, traître de moi-même.
Au fond, je dois aimer l’inertie.
Inerte et routinière, je suis parfois agitée d’un léger soubresaut – rires, larmes, vagabondage mental. Une conviction par-ci, une colère par-là, histoire de faire mine d’avoir des sentiments.
Tout ce que je voulais: ne pas penser à hier.
Désormais, je suis bien obligée de me poser la question. Dans ce qui m’est arrivé hier, quid de l’inertie, quid du déni, quid de la naïveté ?
Et dans ce qui m’arrive aujourd’hui ?
Ce qui m’arrive aujourd’hui n’est pour l’heure qu’un message. Un message que je n’ai même pas réussi à écouter jusqu’au bout.
Je me revois, dans la Renault bleu turquoise d’Alexis, prête à en découdre avec les videurs qui risquaient d’inquiéter mon petit cul de pucelle. Je nous revois, tous et toutes, sur le parking de la Centrale, enivrement méthodique à la vodka orange, alcool et jus de fruits dans des bouteilles d’Évian, adroitement recyclées en bombes éthyliques à effet retard pour économiser le prix des consommations. Je revois passer les gothiques, les drag-queens, les trans’, toute cette faune interlope éclairée par nos phares, le fleuve en contrebas dans lequel les garçons pissaient, un peu crâneurs, juchés sur le capot et hurlant à la lune. J’entends la techno industrielle qui sortait des minables enceintes de cette pauvre voiture, le son ténu mais les beats lourds, tantôt lancinants, tantôt euphorisants, chaud-froid, mon cœur qui tape trop fort au rythme de la musique, un gong, l’impression d’appartenir à l’instant – de comprendre, réellement, la notion même d’instant.
À quinze ans, à seize ans, on ne peut pas mourir. On pense sans arrêt à la mort, on écrit des poèmes avec du spleen dedans, on a souvent envie de se tailler les veines, suicide au bord des lèvres. Mais en vérité, on ne peut pas mourir. À quinze ans, à seize ans, on est tellement en vie que c’est le monde entier qui crève autour de soi, dans les lumières noires des pistes souterraines.
À dix-sept ans, on aimerait tuer… Même si pour cela, il est déjà trop tard.
 
Je suis dans le 86, mon bus préféré. C’est mon préféré parce qu’il relie Nation à Saint-Germain-des-Prés, et vice-versa. Porte à porte avec mon éditeur, ou presque. Je suis dans le 86, son numéro est rouge, il est toujours bondé, j’y fais quelquefois des crises de panique.
Je dis « mon éditeur » mais il s’agit plutôt de l’éditeur avec lequel je travaille. Je n’écris pas, moi, je me contente de transmettre l’écriture des autres. En ce moment, je traduis un premier roman britannique, acheté à prix d’or à la foire de Francfort. Je suis une femme de l’ombre, je l’ai toujours été, ma vie émaillée de signes pour que je reste ainsi – éclipsée. Le plus puissant de ces signes n’est pas étranger à ce que je veux raconter, mais je réalise qu’il est très compliqué d’écrire une histoire, même la sienne. Par où commencer ?
Le prodige britannique est, quant à lui, un as de la construction. Je me laisse porter par sa narration, j’interprète ses signes, un autre genre de signes avec lequel je suis plus à l’aise, alphabet, ponctuation, conjugaison.
Marges, et manœuvres.
Je recrée ce qui a déjà été créé, sous-fifre de Dieu.
— Lyla Manille, pour Léonie.
À l’accueil, la fille lève un œil bleu-vert tartiné de turquoise. Elle est peut-être nouvelle, ou remplace Mélina pour une raison quelconque. Cela fait longtemps que je ne suis pas venue. En tout cas, la fille ne me connaît pas et me considère d’un air circonspect.
— Vous êtes attendue?
Je hoche la tête. J’ai chaud, je ne me sens pas très bien, me demande s’ils ont un problème avec les radiateurs. Je suis sur le point de poser la question mais la fille décroche le téléphone après avoir fait éclater la bulle de son chewing-gum.
— Léonie ? Pardon de vous déranger, j’ai une Lyla pour vous… Han, han… OK d’acc’.
La fille raccroche, me regarde. Elle semble incroyablement jeune, le visage poupin, une sphère, et la peau d’un rosé flamboyant, comme fabriquée par ordinateur.
— Montez.
— Merci, mademoiselle.
Elle hausse un sourcil parfaitement épilé puis retourne à ses mystérieuses occupations de jeune fille à paupière bleue, cachée derrière les contreforts du bureau. »

L’avis de… Caroline Doudet (Cultur’Elle)
«Coeur-Naufrage est un roman sombre, douloureux, mais finalement lumineux, porté par une écriture intense et une narration parfaitement maîtrisée : encore une fois, Delphine Bertholon fait mouche et nous parle au creux de l’oreille de nos propres cicatrices. A lire absolument!»

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Rencontre avec Delphine Bertholon à propos de Cœur-Naufrage © Bibliothèque de Sablé-sur-Sarthe

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L’été en poche (27): L’affaire Mayerling

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En 2 mots:
Le narrateur et son ami Braque vont assister à la construction du Mayerling, un immeuble de standing. Ils vont surtout suivre les déboires des copropriétaires livrant un combat inégal contre ce monstre de béton bien décidé à avoir leur peau. Féroce et jubilatoire! Bernard Quiriny s’en prend férocement à tout un système.

Ma note:
★★★
(beaucoup aimé)

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Les premières lignes
« J’aime bien les publicités pour les programmes immobiliers. Je ne manque jamais de les admirer à la devanture des agences. Cette manie surprend mes compagnons de promenade, qui ne voient pas comme moi l‘intérêt de tels dessins.
Une fois, déambulant avec Braque dans les rues de N***. Je tombe en contemplation devant trois belles affiches pour des immeubles en construction. Braque aussitôt s’impatiente.
– Des publicités, marmonne-t-il. Toutes pareilles.
– Justement, dis-je, c’est ce qui est amusant. Les annonces pour les programmes immobiliers sont un genre en soi, codifié subtilement.
Il hausse les épaules. J’insiste.
– Regardez. Déjà, le ciel est toujours bleu.
Il s’esclaffe.
– Ils ne vont pas dessiner l‘immeuble dans le brouillard. On n’y verrait rien.
– Bien sûr. Mais surtout, le beau temps permet de montrer les habitants dehors, de donner de la vie au dessin. Il y a toujours des habitants.
Intrigué, Braque regarde plus attentivement.
– Il me semble tout de même avoir vu une affiche du même acabit, proteste-t-il, mais nocturne…
– Pour un immeuble dépourvu de balcons. Dans ce cas, mieux vaut montrer l’immeuble la nuit, tout illuminé de l’intérieur, tel un navire qui s’avance au port, plutôt qu’en plein jour sous un beau soleil, quand l’impossibilité de déjeuner sur son balcon se fait douloureusement sentir. Maintenant, observez les personnages.
Braque passe les affiches en revue.
– Je ne vois rien de spécial.
– Vraiment?
– Ah, si. Aucun ne porte de chapeau.
Il relève la tête, content de sa blague. (Braque est l’un des derniers hommes à ma connaissance à ne jamais sortir sans couvre-chef, comme s’il avait été éduqué en 1900. Du reste, je me demande si ce n’est pas le cas.)
– Très amusant, mais il y a plus.
– Dites.
– Eh bien, les personnages sont toujours les mêmes. Les dessinateurs les reprennent chaque fois. Il m’arrive de songer que ces personnages existent pour de vrai, qu’ils passent d’affiche en affiche à travers la France, comme des acteurs secondaires enchaînent les films en jouant toujours les mêmes rôles.
L’idée plaît à Braque.
– Voyez, dis-je. Ici, une jeune mère pousse un landau. Elle a trente ans et de beaux cheveux blonds.
– Sur cette autre affiche, confirme Braque, son mari l’accompagne. Même âge. Polo, pantalon bleu.
– Le cœur de cible. Un jeune couple aisé, optimiste, qui se projette dans l’avenir.
– À quoi voyez-vous qu’il se projette dans l’avenir?
– Au landau.
Braque fait la moue, façon d’admettre que ma lecture n’est pas sotte. Non loin de ces petits jeunes, une grand-mère jupe, cheveux blancs. Capitale, la grand-mère. Les vieillards rassurent. Ils ont de l’argent. Ils sont calmes et bien élevés. Ils écoutent de la musique classique en sourdine. Ils se couchent tôt.
– Je connais des vieillards qui ne sont pas calmes, fait observer Braque.
– Votre mère n’est pas représentative. Pour la plupart des gens, avoir un vieillard pour voisin est rassurant. Le vieillard paye ses charges de copropriété rubis sur l’ongle, et on n’a pas à craindre qu’il fasse des graffitis sur les boîtes aux lettres.
Braque sourit.
– Ensuite, dis-je, les fleurs.
– Quelles fleurs?
– Sur ces affiches, il y a toujours quelqu’un qui s’occupe de ses fleurs sur son balcon. Nature, chlorophylle, ce type de choses. Pour donner l’impression qu’on peut jouir dans ce mammouth en béton, planté dans une ville polluée, de la qualité de l’air et du silence d’un jardin de campagne.
– Vous exagérez.
– Non. Les touches de verdure comptent infiniment dans ces publicités. Elles déclenchent chez les acheteurs des réflexes inconscients. »

L’avis de… Etienne de Montety (Le Figaro)
« Sitôt construite, la résidence accueille ses premiers occupants. Ils se nomment Dubois, Camy, Lequennec, comme vous et moi, ils habitent un studio, un trois-pièces, sont étudiants ou retraités. Ce sont eux et leurs congénères que l’on va suivre jour après jour. On songe bien sûr à La Vie mode d’emploi, de Georges Perec. Même étude éclatée de la situation : carnets d’un médecin, pesée d’un locataire, témoignages, coupures de presse, etc. Ça tombe bien, c’est aussi le genre narratif qu’affectionne Bernard Quiriny. »

Vidéo


Bernard Quiriny parle de L’affaire Mayerling. © Production Éditions Rivages

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L’été en poche (26): La salle de bal

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Grand prix des lectrices de «Elle» 2018

En 2 mots:
Présentation de l’auteur : « En effectuant des recherches sur l’histoire de ma famille, j’ai découvert que mon arrière-grand-père irlandais avait été interné dans un asile du Yorkshire. J’ai cherché cet endroit sur Internet et je suis tombée sur un vaste bâtiment triste… mais qui abritait une spectaculaire salle de bal. J’ai lu que les hommes et les femmes, séparés durant la semaine, se retrouvaient chaque vendredi pour danser. Et qu’un orchestre de musiciens en smoking venait jouer pour eux.»

Ma note:
★★★★
(j’ai adoré)

Les premières lignes
« Irlande, 1934
C’était une belle et douce journée. Elle marchait lentement, prudente sur le chemin semé d’ornières. De chaque côté se déployaient des prés, et dans ces prés du bétail paressait au soleil. Les fleurs d’été poussaient librement dans les fissures des murets éboulés. Le paysage était vert. Quelque part en bordure des choses elle sentait l’odeur de la mer.
Au sortir d’un virage elle vit la maison : basse et longue, avec trois fenêtres devant. Blanchie à la chaux. Une maison dont on avait pris soin. Il y avait autour un lopin de terre, où les grandes tiges des légumes poussaient en rangs, prêtes à être récoltées. Tout près se dressait une grange, où un homme travaillait au sommet d’une échelle, le tintement de son marteau cristallin dans l’air.
Elle s’arrêta. Retint son souffle. L’homme lui tournait le dos, absorbé par son travail. Il ne l’avait pas encore vue.
Elle ne s’était pas attendue à le trouver là. Bizarrement elle s’était dit qu’elle aurait peut-être le temps de voir la maison, de percevoir la présence de son occupant, de se demander s’il s’agissait vraiment du bon endroit.
Alors qu’elle observait l’homme, la fluidité de son geste, l’élévation et l’abaissement du bras au travail, elle sentit la crainte monter en elle.
La connaîtrait-il, après toutes ces années? La remercierait-il de perturber sa tranquillité?
Elle s’examina. Elle avait mis tellement de soin à se vêtir ce matin-là, et pourtant brusquement elle avait tout faux: ses chaussures trop serrées, la couleur de sa robe trop vive. Son chapeau trop élégant au vu de la chaleur de la journée. Elle pouvait encore rebrousser chemin. Il ne saurait jamais qu’elle était venue.
Elle ferma les yeux, la lumière tamisée du soleil dansait contre ses paupières.
Voilà trop longtemps qu’elle attendait ce moment.
Le marteau de l’homme s’était immobilisé. Elle ouvrit les yeux, le jour lui sauta au visage.
L’homme l’avait vue. Il se tenait debout sur le sol à présent, dos à la maison, le regard fixe. Elle n’arrivait pas à déchiffrer son expression. Son cœur flancha.
LIVRE PREMIER
1911
Hiver – Printemps
Ella
« Tu vas te calmer, oui ? résonnait la voix de l’homme. Tu vas te calmer, oui ? »
Elle émit un son. Ç’aurait pu être oui. Ç’aurait pu être non, qu’importe, on lui retira brusquement la couverture de la tête et elle aspira l’air avidement.
Une salle voûtée se déployait devant elle, éclairée par des lampes. Le sifflement ténu du gaz. Des plantes partout, et l’odeur du savon au crésol. Par terre des carreaux qui partaient dans toutes les directions, astiqués à fond, certains en forme de fleurs, mais les fleurs étaient noires. Comprenant qu’il ne s’agissait pas là d’un poste de police, elle se mit à crier, terrorisée, jusqu’à ce qu’une jeune femme en uniforme surgisse de l’obscurité et la gifle.
« Pas de ça ici. »
Irlandaise. Ella rejeta violemment la tête en arrière, des larmes plein les yeux bien qu’elle ne pleurât pas. Elle connaissait ces filles-là. La filature en était truffée. De vraies teignes.
Une autre femme arriva, elles glissèrent les mains sous les aisselles d’Ella et se mirent à la tirer vers une double porte. Ella laissa traîner ses pieds, mais elles la giflèrent pour la forcer à marcher. Toutes deux avaient un trousseau de clefs à la taille. Il devait y en avoir vingt, trente, qui s’entrechoquaient bruyamment. Les femmes poussèrent Ella entre les deux battants puis verrouillèrent derrière elles, et elles se retrouvèrent alors à l’entrée d’un couloir tellement long qu’on n’en voyait pas le bout.
« Où suis-je ? »
Pas de réponse. Seuls le chuintement du gaz et le couloir, interminable. Elles bifurquèrent à gauche, franchirent une autre double porte, faisaient avancer Ella d’un pas vif, au bruit du crissement de leur uniforme. Partout la même odeur âcre de savon, et autre chose, quelque chose de dissonant en dessous.
Ensuite, une dernière porte, et une vaste pièce où régnait une pestilence de porcherie : elles la traînèrent jusqu’à un lit étroit à l’armature métallique où elles l’allongèrent brutalement.
« On s’occupera de toi plus tard. »
D’autres lits se dessinèrent dans la lumière grisâtre, plusieurs centaines, alignés côte à côte. Sur chacun une personne, homme ou femme, elle n’aurait su dire. Des meubles imposants couraient le long des murs, peints d’une couleur sombre. Elle voyait les grandes portes doubles par lesquelles elle était entrée. Verrouillées.
Était-ce donc la prison ? Déjà ?
Elle se recroquevilla au bout du lit, le souffle court. Sa joue l’élançait. Elle y porta les doigts : gonflée, dure, fendue à l’endroit où les hommes l’avaient frappée un peu plus tôt. Elle tira la couverture rêche sur ses genoux. Non loin d’elle, quelqu’un chantait, le genre de chant qu’on chuchote pour endormir un bébé. Quelqu’un d’autre pleurait. Un autre encore marmonnait dans sa barbe.
Un fredonnement s’éleva. Il semblait provenir du lit voisin, mais tout ce qu’Ella discernait de la femme qui y était couchée c’étaient ses pieds, aux plantes pareilles à du papier jaune qui s’effrite, quand soudain la femme se redressa tel un diable à ressort. Elle était vieille, et pourtant elle s’était fait deux couettes, comme une petite fille. De minces pans de peau flasque pendouillaient de ses bras.
« Tu viendrais avec moi ? » demanda la vieille.
Ella s’inclina légèrement vers elle. Peut-être connaissait-elle un moyen de sortir.
« Où ça ?
— En Allemagne. »
La femme avait les yeux humides et brillants.
« On dansera, là-bas, on chantera. »
Elle entonna un air sans paroles d’une voix éraillée d’enfant. Puis elle ajouta dans un murmure sonore :
« La nuit, quand je dors, mon âme décanille : petitpas petitpas petitpas, comme une minuscule créature blanche. »
Elle pointa Ella du doigt et sourit.
« Mais faut la laisser faire. Elle revient le matin, fidèle au poste. »
Ella se couvrit les yeux avec ses poings et s’éloigna de la femme en se lovant en une balle compacte. Quelqu’un tambourinait contre les murs:
Chezmoimoijeveuxrentrerchezmoimoijeveuxrentrer chezmoi.
Ella s’y serait bien mise aussi. Sauf que chez elle, elle ne savait pas où c’était.»

L’avis de… Ar. S. (Le Monde)
« Internée de force à Sharston, un asile du Yorkshire, pour avoir volontairement brisé une vitre dans la filature où elle travaillait, Ella découvre un monde à part fait de brutalité et de répression. Hommes et femmes y vivent et travaillent séparément, ne se retrouvant qu’une fois par semaine, lors d’un bal. Ella y fait la connaissance de John, un Irlandais mélancolique brisé par la mort de son enfant et la dissolution de son mariage. Mais aussi celle de Charles, médecin adjoint et chef d’orchestre de l’institution, homme à la personnalité complexe. Inspiré par l’histoire du propre aïeul de l’auteure, interné jusqu’à sa mort pour dépression, ce mélodrame historique restitue avec profondeur le regard sans pitié porté à l’époque sur les malades mentaux ou abusivement considérés comme tels. »

Dominique présente La salle de bal d’Anna Hope. © Production Bibliothèques municipales de la ville de Genève

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Le huitième soir

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En deux mots:
Alors que la bataille de Dien Bien Phu a commencé depuis cinquante jours, un jeune lieutenant saute avec quelques hommes dans la cuvette. Il va y vivre huit jours d’enfer, l’omniprésence de la mort et quelques souvenirs auxquels se raccrocher.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La marque de Dien Bien Phu

Arnaud de la Grange raconte les huit jours d’enfer vécus par un lieutenant de 26 ans dans la cuvette de Dien Bien Phu. Au-delà de la bataille, il nous montre combien cette expérience va transformer irrémédiablement ce jeune homme.

Comment choisit-on, à 26 ans et à quinze jours d’être démobilisé et de retourner en métropole, de rempiler et d’aller rejoindre ses camarades de troupe à Dien Bien Phu? À vrai dire, le narrateur du second roman d’Arnaud de la Grange après Les Vents noirs n’a pas vraiment la réponse à cette question. Il n’est ni baroudeur, ni tête brûlée. Il n’est ni suicidaire, ni passionné par la chose militaire. Tout juste a-t-il quelques convictions, comme par exemple celle de ne pas laisser ses frères d’armes, de pouvoir servir. Peut-être a-t-il aussi un peu peur de retourner en France, car l’Indochine l’a transformé: «Nous ne sommes plus les mêmes, nos corps en font l’aveu. Nous avons durci. La guerre nous a taillés, rabotés, calfatés comme une coque marine. Elle a élagué tout ce qui chez nous ne servait pas aux actes élémentaires. Nos os ne portent plus rien de superflu. Nos esprits, c’est autre chose. Car je sens bien que, certains jours, nos pas pèsent plus lourd.»
Alors ce jeune lieutenant saute dans la cuvette, accompagné d’une poignée d’hommes. La bataille a été engagée cinquante jours plus tôt et il n’est pas besoin d’être devin pour en imaginer l’issue, tant les positions sont maintenant figées, tant l’artillerie de Giap pilonne les positions françaises, inlassablement, inexorablement.
La mort est omniprésente, au goût d’acier, de sang. «Un gigantesque labour qui disperse la terre et les êtres.»
Quand le bruit des bombardements fait place au silence, ce dernier est si lourd, si tendu qu’il fait lui aussi peur. Parler devient inutile. Un geste, un regard suffisent à dire le désarroi, la souffrance, l’incompréhension. Alors les pensées vagabondent. Vers Marie qui l’attend en France et qu’il a trahie. Marie qu’il ne reverra sans doute plus, qui pourra peut-être lire les carnets qu’il a noirci depuis deux ans, car il n’est pas sûr de pouvoir un jour raconter ce qu’il a vécu.
Vers Pauline, métisse «de culture et de rêves» qui lui offre quelques heures d’un bonheur éphémère avant d’aller vers son fiancé. «Lui, ce sera pour plus tard, quand tu seras mort et que je serais morte aussi, morte pour la vraie vie.»
Arnaud de la Grange dit tout l’absurdité de cette guerre lorsqu’il révèle que le frère de Pauline pourrait fort bien se trouver lui aussi à Dien Bien Phu, mais dans les rangs d’en face…
Roman dur, âpre, viril sans aucun doute. Mais surtout un roman à hauteur d’homme. Un homme qui aura plus appris en huit jours qu’en 26 ans.

Le huitième soir
Arnaud de la Grange
Éditions Gallimard
Roman
158 p., 15 €
EAN 9782072825675
Paru le 14/03/2019

Où?
Le roman se déroule en Indochine, à Rien Bien Peu et Hanoï. On y évoque aussi la France.

Quand?
L’action se situe durant la bataille de Dien Bien Phu, en mai 1954.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Je suis ici parce que j’ai lu Loti et que la France m’ennuie. Je me rêvais pèlerin d’Angkor et me voilà planté dans une grande mare de boue. Embarqué dans une sale histoire en un coin où l’on se tue avec une inépuisable énergie.»
Dans l’enfer de la bataille de Dien Bien Phu, en ce crépuscule de l’Indochine, un jeune homme se retourne sur sa vie. Parce que le temps lui est compté, il se penche sur ses rêves et ses amours enfuis.
Au-delà de la guerre, son histoire est celle de l’Homme face à l’épreuve, quand elle fait sortir la vérité d’un être. Elle raconte la résilience après un accident, la souffrance d’un fils devant une mère qui se meurt, la quête de sens au milieu de l’absurde. Derrière la dramaturgie de ce combat dantesque, ces pages chantent aussi la sensualité et la poésie du monde. Elles sont un hymne à la fraternité humaine et à la vie, par-dessus tout.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Télérama (Gilles Heuré)
La Croix (francine de Martinoir)
Paris Match (Gilles Martin-Chauffier)
Les Echos (Thierry Gandillot)
L’inactuelle (Pascale Mottura)
Blog La (pré)face cachée

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Premier jour
Je n’ai bu que du café et je me sens un peu ivre. Je divague. Je me remémore ce théâtre, la pièce qui s’y jouait. Je ne me rappelle ni son titre, ni le nom de son auteur, mais je revois le décor gris, ce bois recouvert d’une laque froide comme une vie trop lisse. Je vois aussi ces hommes et ces femmes, jeunes ou d’âge avancé, en peignoir ou en vêtements de ville, se grisant de mots absurdes. Quelle était l’histoire, quel était l’artifice? Ma mémoire est paresseuse et cela importe peu. Je me souviens qu’ils attendaient de savoir. Au crépuscule de leur existence, ils étaient en attente, suspendus, les yeux rivés sur un ascenseur qui les élèverait au Ciel ou les descendrait en Enfer. Dans l’entresol de la mort, ils attendaient leur tour. Venue de nulle part, une voix solennelle les appelait, l’un après l’autre. Au-dessus des portes coulissantes, il y avait une petite lampe qui alors s’allumait. Vert, ils étaient sauvés. Rouge, et c’étaient les ténèbres.
Nous sommes vingt-deux, alignés sur nos bancs.
Engoncés dans nos équipements, les yeux brillants sous les casques. Nous aussi, nous sommes tournés vers une petite lampe, à droite de la porte béant sur le vide. Vert, elle donnera le signal du saut. Pour le dernier acte, la carlingue de notre Dakota fait une drôle de scène qui brinquebale dans les airs tourmentés. Il y a une heure et demie de vol entre Hanoï et Dien Bien Phu. Une centaine de minutes, dans l’attente de mettre sa peau en jeu, cela semble une vie.
Je chasse ces pensées absurdes. Je repousse ces images qui tournoient autour de mon visage, les visions de ce que j’aime, de ceux que j’aime. Je sens dans la bouche ce goût âcre qui vient quand le risque se fait voisin. La peur est là, la peur épaisse, moite. Son poing pèse sur mon sternum. Elle gratte aux portes de mon ventre. Je la connais bien, ce n’est pas la première fois qu’elle me visite. Je sais, avec le temps, comment la repousser. Je me concentre sur ce que j’ai à faire, m’abrutis de détails, de gestes précis. Ma main glisse sur mes armes, vérifie chaque attache. Mon poignard est fixé de manière trop lâche. Il risque de me rentrer dans les côtes à la réception et je n’arrive pas à le resserrer. C’est un problème immédiat et sans vice. Il m’occupe, me fait du bien.
Dans ce bras de fer avec l’angoisse, j’ai une chance, celle d’être le chef, le lieutenant. Deux douzaines de types dépendent de moi. Pour eux, chasser la peur est moins aisé. Ils n’ont pas cette responsabilité qui vous bourre les côtes quand vous flanchez. Alors, dans cette nuit de tôle vibrante, je regarde « mes hommes ». Que c’est étrange de dire les choses ainsi… J’ai vingt-six ans et je ne suis qu’une ébauche d’homme. À trente garçons, pourtant, je dois montrer la voie. Quand tout sera fini, si je m’en sors, je jure que plus jamais la vie d’un autre ne dépendra de moi.
Mes pensées dérivent alors que, dans dix ou vingt minutes, je vais me battre. Je reviens au plus près de ce qui m’attend. Je repense au briefing, dans la salle chaude d’Hanoï. La pièce, tapissée d’immenses cartes enluminées de flèches rouges, jaunes ou bleues. De grands cercles mystérieux s’y chevauchaient. Comme si la jungle se laissait mettre en théorèmes ! Il y avait ce commandant osseux, dont les doigts couraient sur le mur comme des araignées. Dieu, que ses mains paraissaient larges, à côté de ce qu’elles montraient… «Vous devrez atterrir sur une zone grande comme un terrain de tennis», nous a-t‑il dit. Un drôle de court, en terre battue par les obus, bordé d’un côté par des champs de mines, de l’autre par les tranchées adverses. Nous avons compris qu’une pichenette de vent déciderait de notre vie. Au fond de la pièce se tenait une brochette de colonels et de jeunes aides de camp. Les bras croisés, tous.
Les mêmes regards, rapides, glissant vite sur nos yeux. En quatre ans de guerre, c’est la première fois que je ressentais une telle gêne chez ceux qui nous envoient. »

Extraits
« Nous ne sommes plus les mêmes, nos corps en font l’aveu. Nous avons durci. La guerre nous a taillés, rabotés, calfatés comme une coque marine. Elle a élagué tout ce qui chez nous ne servait pas aux actes élémentaires. Nos os ne portent plus rien de superflu. Nos esprits, c’est autre chose. Car je sens bien que, certains jours, nos pas pèsent plus lourd. » p. 16

« Cette guerre traîne depuis huit ans, au mieux dans l’indifférence, au pire dans l’hostilité de la métropole. Notre sort n’intéresse pas, ou il rebute. Les politiques ont fait ce qu’ils savent le mieux faire, décidant de ne rien décider et se défaussant sur le haut commandement. Le Viet-minh, lui, savait ce qu’il voulait. Ses troupes sont entrées dans la danse quelques jours avant Noël 1946, en attaquant les garnisons françaises. Des «incidents», on passait aux choses sérieuses. Les trois premières années, l’affaire a suivi son cours naturel. Une armée contre une guérilla. Nous avons tenté différentes parades, en même temps ou successivement. La stratégie des «postes», maillant le territoire, puis les grandes opérations. Mais rien n’a très bien marché. Les Viets filaient entre nos doigts gourds. Tout a basculé à l’orée de l’année 1950. L’onde de la victoire de Mao ne s’est pas arrêtée à la frontière chinoise. Elle a offert au Viet-minh un parrain, des sanctuaires et des armes. Il s’est musclé, densifié. A l’automne de cette année-là, la terre a tremblé une première fois sous les pas du corps expéditionnaire. Dans le désastre de Cao Bang, nous avons laissé quatre ille hommes et beaucoup de certitudes. » p. 47-48

À propos de l’auteur
Ecrivain, journaliste, reporter de guerre, Arnaud de la Grange est né en 1966. Il a travaillé au Secrétariat Général de la Défense Nationale. Et couvert de nombreux conflits: Afghanistan, Irak etc. Correspondant au Turkestan chinois pendant 5 ans, il écrira Les Vents noirs. Il est aujourd’hui Directeur de la rédaction du Figaro. Il a publié divers récits et un premier roman Les vents noirs en 2017 (Prix Jules Verne 2018). Le Huitième Soir est son second roman. (Source : Éditions Gallimard)

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L’été en poche (25): Ce qui nous sépare

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En 2 mots:
Dans un RER du nord-ouest de la banlieue parisienne sept passagers vont se croiser. Sept existences que le lecteur va suivre tout au long de ce trajet, sept destins qui vont coexister avant de former un tableau d’une société bien malade. Dans ce chant à plusieurs voix, on croise des vies brisées et des drames douloureux, mais on sent en filigrane des hommes de bonne volonté.

Ma note:
★★★
(beaucoup aimé)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
« Marie choisit au hasard une ville sur l’écran, peu importe la destination, seul compte le départ, s’éloigner de l’appartement, de tout ce qui l’étouffe. Un bruit lointain lui fait lever la tête, le RER est annoncé à l’approche et le suivant ne passe pas avant vingt minutes. Vingt minutes c’est long quand il faut attendre dans le froid avec le ventre noué, elle hésite encore à faire demi-tour, glisse trois pièces dans la fente de la machine, indécise, se mord les lèvres, renoncer, rentrer chez elle? Non elle doit absolument partir, monter dans ce RER qui vient d’arriver et d’ouvrir ses portes, c’est vital, tant pis pour la monnaie, elle attrape son ticket et se met à courir, dévale les escaliers, fonce dans le couloir et surgit sur le quai à l’instant même où le conducteur dans sa cabine déclenche, d’une pression de l’index, la fermeture automatique des rames. Elle a réussi à entrer, mais de justesse, il laisse échapper un soupir d’exaspération, les gens sont vraiment inconscients. Ses yeux quittent l’écran de contrôle et viennent se poser sur la perspective devant lui où se rejoignent les rails, ce point d’intersection qui ne cesse de reculer à mesure qu’on avance, quelle que soit la vitesse. Plus qu’une heure avant de terminer son service, une vingtaine de gares à desservir avant de pouvoir enfin fumer une cigarette. Son regard remonte vers l’horizon où une traînée rose traverse le ciel; fin de journée ordinaire.
*
Dos rond, mains appuyées sur les cuisses, Marie reprend son souffle. Tout son corps accuse le sprint soudain, la trachée brûle et les tempes palpitent; Des
années qu’elle n’a pas couru comme ça. Progressivement ses pulsations ralentissent et retrouvent leur tempo tandis que le RER atteint sa pleine vitesse. Marie se redresse. Elle déboutonne son caban, libère son cou de l’écharpe en laine, dénoue d’une main son chignon que la course a défait et sa blondeur s’étale sur le rouge de son manteau. Le wagon dans lequel elle s’avance est vide. Dans un carré de sièges elle dépose sac et écharpe, s’installe près d’une fenêtre vers laquelle sa tête se tourne, voilà, elle est partie. Le train roule vite et la gare juste quittée semble déjà loin, Marie est soulagée, ce n’était pas si difficile en fait. De minuscules gouttes d’eau perlent ses cheveux qu’elle dégage de son visage. Cela paraît même simple maintenant qu’elle est là. Elle avait oublié à quel point il est agréable de s’asseoir dans un train, de se confier au mouvement, l’apaisement instantané que procure ce détachement; Le fauteuil rend spectateur et la vitesse léger. Ses yeux laissent fuir tout ce qui passe, habitations, rues, ronds-points, commerces sans rien chercher à saisir, recommencement de villes dont il n’y a que le nom qui change, qu’un seul mot communément désigne et annule: banlieue. Dehors tout est mouillé, toits, goudron, talus, le gris domine; On est en février et il a plu aujourd’hui. Par endroits, un éclat de lumière rehausse le brun d’un toit de tuiles, le vert profond d’une haie, et puis la clarté disparaît, le paysage redevient mat, un peu trouble et triste, flaque d’eau où
goutte le ciel qui sèche doucement. Le RERs’est arrêté, est reparti, ses paupières se baissent à demi, murs, arbres, maisons, elle ne les voit plus, sa tête s’appuie contre la vitre et, bercée par l’écoulement régulier des rails sous l’engin, Marie cède à la fatigue, bientôt s’assoupit. »

L’avis de… France Info (CultureBox)
« Dans le RER qui traverse Paris et file vers le Nord-Ouest, sept personnages sont saisis à un point de basculement de leur existence, tandis que leurs pensées se bousculent dans ces minutes suspendues. Un roman habile, choral, dont le rythme s’accélère sur cent soixante-dix pages, à la poursuite du destin de chacun. »

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L’été en poche (24): Playground

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En 2 mots:
Le cœur de Jasmine cesse de battre quelques secondes, après un affrontement au Kosovo. C’est le début d’une expérience de mort imminente qui va l’entraîner quelques mois plus tard, avec son fils Dante, à «vivre» une existence parallèle très troublante.

Ma note:
★★★★
(j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Quatre Sans Quatre
« Ne pensez surtout pas qu’une fois mort, vous serez tranquilles. Pas une seconde. Après avoir lu Playground, c’est la vie qui semble sereine par rapport aux jeux du cirque décrit par Lars Kepler dans ce livre. Plus de quatre cent pages d’action, d’exotisme, de combats, de suspense, de ruses, de trahisons, pas une minute du repos supposé être le lot de ceux qui sont décédés. »

Vidéo
Bande-annonce de Playground

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L’été en poche (23): Sucre noir

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En 2 mots:
Un pirate, du rhum, un trésor et une famille obsédée. Avec ces ingrédients Miguel Bonnefoy a concocté un second roman épique, luxuriant et formidablement addictif sur les traces du fameux pirate Henry Morgan. Une quête aussi exotique qu’épique.

Ma note:
★★★★
(j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
« Le jour se leva sur un navire naufragé, planté sur la cime des arbres, au milieu d’une forêt. C’était un trois-mâts de dix-huit canons, à voiles carrées, dont la poupe s’était enfoncée dans un manguier à plusieurs mètres de hauteur. À tribord, des fruits pendaient entre les cordages. À bâbord, d’épaisses broussailles recouvraient la coque.
Tout était sec, si bien qu’il ne restait de la mer qu’un peu de sel entre les planches. Il n’y avait pas de vagues, pas de marées. D’aussi loin que s’étendait le regard, on ne voyait que des collines. Parfois, une brise passait, chargée d’un parfum d’amandes sèches, et l’on sentait craquer tout le corps du navire, depuis la hune jusqu’à la cale, comme un vieux trésor qu’on enterre.
Cela faisait plusieurs jours que l’équipage survivait difficilement à bord. On y trouvait des officiers sans bannières, des bagnards borgnes, des esclaves noirs qui, les dents cassées par la crosse d’un fusil, avaient été enchaînés sur la côte du Sénégal et achetés sur un marché londonien. »

L’avis de… Éric Libiot (L’Express)
« Sucre noir est un conte nourri de ce réalisme magique qui épice la littérature sud-américaine. C’est également une saga et un portrait de femme à l’écriture dense et poétique qui, en une phrase, parvient à caresser l’imaginaire d’une enfant: « Elle avait l’âge où l’on pense que les arbres volent autour des oiseaux. » Miguel Bonnefoy est entièrement partagé entre ses deux cultures, ici une force romanesque intense qui flirte avec l’onirisme, là un style précis et dense qui conduit l’intrigue jusqu’au but. »

Vidéo

Miguel Bonnefoy présente Sucre noir © Page des libraires

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