L’été en poche (03): Fugitive parce que reine

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En 2 mots:
En 1989 une fille se retrouve sans sa mère, internée en asile psychiatrique. Elle n’aura dès lors de cesse de la retrouver, de dire ce qu’elle a vraiment été, de lui hurler son amour. Le premier roman de Violaine Huisman est un sublime chant d’amour d’une fille pour sa mère. C’est aussi une ode à l’émancipation.

Ma note:
★★★
(beaucoup aimé)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
« Le jour de la chute du mur de Berlin, l’année de mes dix ans, tandis que défilaient sur les écrans du monde entier des images d’embrassades, de larmes de joie, de bras déployés en signe de victoire, des ribambelles d’hommes et de femmes en liesse devant des monticules de pierres, des éboulis, des nuées de poussière, nous autres, Français, assistions à cet événement historique au détour de fondus enchaînés sur le visage sévère du présentateur du journal de 20 heures, lequel nous avait tacitement invités à passer à table – pour ceux qui passaient à table, c’est-à-dire ceux d’entre nous qui suivaient un rituel familial et pour qui le JT avait remplacé le bénédicité ou constituait une sorte de prière républicaine, un rite séculaire conforme à la laïcité de notre patrie –, et moi, les yeux rivés sur le poste, je restais ahurie, effarée par ce chaos dont la portée géopolitique m’échappait complètement malgré les efforts de pédagogie du speaker – on pouvait juger de l’importance des nouvelles à sa diction : progressivement descendante quand l’heure était grave, et aiguë les dimanches soir quand il était chargé d’annoncer aux téléspectateurs qui avaient patienté toute la semaine la rediffusion d’une comédie ou d’un film d’aventure –, non, les enjeux de l’événement n’avaient eu aucune prise sur ma conscience, mais je n’en étais pas moins saisie, happée par ces reportages à travers lesquels il me semblait percevoir en filigrane, comme derrière une vitrine, en transparence, les vestiges de maman, son portrait magnifié parmi les ruines, son corps dissimulé sous les décombres, son visage sous les gravats, peut-être ses cendres. C’était avec un ravissement ébloui que j’avais admiré maman jusque-là, et l’éclat de sa présence dans mon regard mouillé de petite fille n’avait pas eu le temps de se ternir. Elle s’était éclipsée brusquement. Maman avait sombré dans une dépression si cataclysmique qu’elle avait dû être internée de longs mois, de force. Après m’avoir longtemps menti sur les raisons de sa disparition soudaine, on m’apprit que maman était maniaco-dépressive. La phrase m’était restée tout attachée – ta-mère-est-maniaco-dépressive –, une phrase prononcée par un adulte quelconque, une de ces phrases de grande personne qui ne servait à rien sinon à m’embrouiller ou me persécuter. Son écho devenait le leitmotiv de mon tourment, ma langue enroulant et déroulant ses vocables pour en diluer le peu de sens que j’y discernais. Ça ne voulait rien dire d’abord, maniaco-dépressive. Ou si, ça voulait dire que maman pouvait monter dans les tours, des tours que je visualisais aux angles d’un château fort, des donjons, au sommet desquels j’imaginais maman grimper à toute allure, et d’un bond plonger au fin fond des cachots ou des catacombes, enfin là où il faisait froid et humide, là où ça puait la mort. Maman avait donc disparu du jour au lendemain. Mes souvenirs de ce qui avait précédé sa fugue étaient probablement trop décousus pour en tisser un récit cohérent, mais les explications qui m’avaient été proposées étaient aussi invraisemblables qu’irrecevables. En fin de compte, personne ne se rappelait mieux que moi mon enfance hormis ma sœur qui n’avait pas retenu exactement les mêmes épisodes de notre épopée et pouvait parfois me souffler des répliques pour combler les lacunes de ma mémoire. Seul un élément nous manquait: le moment précis de sa chute. Cet incident, s’il avait eu lieu, nous avait échappé à toutes les deux et cette ellipse ne nous laissait que le sentiment diffus que nous avions bien failli mourir. Oui, cette angoisse persistait. Une anecdote étayait notre hypothèse, non qu’elle fût clairement le catalyseur, mais à défaut d’en identifier un avec certitude, cette mésaventure faisait l’affaire: l’accident de voiture sur le chemin ou au retour de l’école, ma sœur à l’avant, à la place du mort, moi derrière, sans ceinture jamais, et maman qui en première ligne du feu rouge avenue George-V accélérait d’un coup au son de forts crissements de pneus dans la perpendiculaire de l’avenue des Champs-Élysées. Impossible de se rappeler combien de voitures nous ont percutées mais suffisamment pour envoyer notre petite Opel à la casse. »

L’avis de… Olivia de Lamberterie (ELLE)
« La première partie assemble les souvenirs d’enfance de l’écrivaine, fascinée par cette héroïne romanesque qui, lorsqu’on la bride ou qu’on lui passe la camisole, implore qu’on la traite en être humain. C’est à cela que s’emploie Violaine Huisman dans sa seconde partie : Catherine n’est plus un personnage, mais une femme dont l’auteure explore les brèches, dévoile les carences affectives. Son père est une vermine, sa mère un mystère, ses premières années un calvaire. »

Vidéo
Violaine Huisman présente Fugitive parce que reine durant La Grande Librairie. © Production France 5

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