L’été en poche (04): Ronce-rose

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En 2 mots:
Le monde vu par Ronce-Rose ne manque pas d’originalité. La petite fille est pourtant entourée de truands, d’une sorcière et d’un unijambiste. Mais par naïveté ou par espièglerie, elle va choisir d’affronter les problèmes avec optimisme. Joyeux, inventif, irrésistible!

Ma note:
★★★ (beaucoup aimé)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
« C’est beau, moi je trouve ça beau, les choses qu’on voit, ce qu’il y a partout, c’est beau. Certaines de ces choses font plutôt rire, ça ne les empêche pas d’être belles aussi. Leur forme surtout, j’aime surtout la forme des choses, vous avez remarqué les formes qu’elles prennent! Je ne pense pas seulement aux nuages. Vous avez déjà regardé une chaise? Mais les couleurs me plaisent aussi. Elles siéent aux choses de manière incroyable. Toujours la nuance qu’il fallait justement et parfois en plus la lumière vient se poser dessus. Je ne dis pas cela pour me vanter parce que je porte un nom de couleur.
Ainsi parlerait l’orange, mais je ne suis pas un fruit. Ni une fleur, quoique mon nom soit aussi un nom de fleur. Ni Violette ni Fuchsia, je m’appelle Rose. Mais Mâchefer par plaisanterie quelquefois, quand je l’escalade, m’appelle Ronce et c’est du coup le nom de ce buisson épineux et fleuri qui me va le mieux et que j’ai gardé, Ronce-Rose.
Les roses sentent bon, mais les fortes odeurs aussi, je les aime bien. Celle du cheval, je voudrais avoir ses naseaux frémissants pour la respirer toute.
Même celle de l’oiseau mort pourri dans l’herbe, je ne l’ai pas trouvée si épouvantable. En tout cas, elle ne m’a pas épouvantée. Je me suis approchée pour voir mieux et pour mieux sentir. C’était tout un spectacle. Je me suis penchée sur l’oiseau et il est resté là, comme s’il était apprivoisé, très très bien apprivoisé, pas au point quand même de venir picorer dans ma main.
Mâchefer m’a dit de reculer. Il a été chercher sa pelle. Il a creusé un trou pour l’oiseau. Il l’a poussé dedans, avec tous les insectes qui grouillaient dessus.
La fable se trompe car elle ne mentirait pas exprès mais, en fait, la fourmi a pour voisine une autre fourmi, je l’ai vue.
Mâchefer a rebouché le trou. Un oiseau sous la terre, qu’est-ce que ça va devenir?
Mâchefer ne m’a pas répondu. À cause de son silence, je n’ai pas pu entendre non plus si l’oiseau chantait encore. Il faudrait que j’essaye de chanter sous la terre. J’en avalerais sans doute un petit peu.
Ça n’a d’ailleurs pas l’air mauvais du tout. Mâchefer me dit souvent qu’il faut goûter à tout avant de décréter qu’on n’aime rien. La terre ne peut être que délicieuse puisque c’est dedans que germent les légumes et les cerisiers. On y trouve aussi du lapin.
Maintenant, il y aura en plus un oiseau. Au ciel, ils sont déjà nombreux. J’ai essayé de les compter une fois. Je me suis arrêtée à quatre-vingt-dix-neuf, je me suis dit que ça faisait quand même trop et que j’avais dû compter plusieurs fois le même. J’ai remarqué que, les quatre mésanges dans le sureau, on pourrait aussi bien dire qu’il y en a douze, sauf que s’il y en avait douze, on aurait l’impression qu’elles sont au moins trente et, ça, quatre mésanges ne me le feront jamais croire, qu’elles sont trente à elles quatre, et du coup j’en déduis qu’elles ne sont que quatre sans trop savoir si c’est du calcul mental ou de la grammaire, juste que ça mérite une bonne note.
Mâchefer, lui, il en déduit que j’ai des dispositions pour l’ornithologie. C’est un de ces mots que j’aime bien parce qu’ils ne veulent rien dire. Enfin si, je suppose qu’ils veulent dire quelque chose mais ils n’y arrivent pas. Il faut deviner. Ça tombe bien car je suis une fine mouche. C’est une expression. Les expressions, j’essaie toujours de les retenir pour m’en servir ensuite quand j’ai justement quelque chose à exprimer.
Moulin à paroles, par exemple, c’est une autre expression que Mâchefer utilise souvent quand il me regarde. Comme il paraît aussi que je suis blonde comme les blés, j’imagine qu’il s’attend à ce que je donne de la farine. Pour l’instant non. Je n’essaie pas vraiment non plus.
Quelquefois pourtant, il n’y a pas un seul oiseau dans le ciel. Où sont-ils tous à ces moments-là? Tous sous la terre? Tous ailleurs rassemblés dans un autre coin du ciel? Il est tellement beau aussi, le ciel vide. Moi non plus je ne voudrais pas déranger cette calme beauté-là en montrant à tout le monde que je sais voler.
D’ailleurs, je ne sais pas si je sais. L’éléphant sait qu’il ne sait pas et je le sais aussi. Tout le monde le sait ou au moins s’en doute. Tout le monde au moins, comme dit Mâchefer, en a le fort soupçon.
Au contraire, le papillon sait qu’il sait et nous le savons tous comme lui, il suffit de le voir. Le plus difficile pour lui, c’est même de ne pas voler, il n’y arrive un peu qu’en voletant.
Quelles merveilles, les papillons, non mais quelles merveilles! Je ne m’y habitue pas, comme je m’habitue aux radiateurs, par exemple, jamais je ne crie
Oh, Mâchefer, un radiateur!
Mâchefer! Mâchefer! Viens voir! Un radiateur!
Je devrais. Ils sont beaux aussi les radiateurs, surtout les radiateurs à tubes, surtout les jaunes. »

L’avis de… Anne Berthod (La Vie)
« Ronce-Rose s’accroche à ses propres repères, telle une Alice qui, pressentant le pire, déciderait de prolonger encore un peu son séjour au pays des merveilles. Partie à sa recherche, avec ses culottes de rechange, son bagou singulier et ses phrases à rallonge, elle pare ses aventures candides et bucoliques d’un voile d’extraordinaire, simplement mue par un fabuleux (et d’autant plus émouvant) instinct de survie. »

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