L’été en poche (08): Le courage qu’il faut aux rivières

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En 2 mots (Livres Hebdo):
Un premier roman dont l’intrigue et les personnages s’inspirent librement de la tradition des vierges jurées, encore présente dans le nord de l’Albanie. Selon cette coutume, une femme peut acquérir les mêmes droits et devoirs qu’un homme dans sa communauté dès lors qu’elle fait vœu de virginité. Ainsi, pour échapper à un mariage forcé et prétendre à davantage de liberté, l’héroïne encore adolescente prête serment. Adulte, elle s’habille et vit comme un homme –cheveux courts et seins bandés– dans son village des Balkans. L’arrivée d’un étranger séduisant lui rappelle brusquement sa féminité. Un premier roman qui porte «le réveil d’une sensualité contrainte depuis toujours, d’une volupté qui brouille les genres, d’instincts, dont celui de survie n’est pas le moins puissant».

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Les premières lignes
«La porte se referma sur le dernier homme. La nuit épaisse resta dehors, où aucune étoile ne survivait au gel. Manushe se rassit pesamment dans le sofa. Avec l’audace de l’ivresse, elle se pencha vers la bouteille, voulut en revisser le bouchon, appuya un peu trop. La bouteille roula sous la banquette. Tant pis. Elle n’irait pas rejoindre près de l’entrée les trois autres qu’ils avaient bues ce soir-là. Les vapeurs d’alcool achevèrent de s’épancher dans l’air.
Manushe se releva et tituba jusqu’à son lit, bâilla, gratta sa fesse gauche. Se débarrassa de ses sabots, ôta son ample pantalon puis son pull de laine rêche. En caleçon et débardeur, elle se coula sous les draps dans un frisson, rabattit la lourde couverture. Sa main glissa jusqu’au pubis, joua un peu avec les poils, aventura un doigt entre les lèvres. Le sommeil gagna Manushe avant qu’elle ait pu vaincre leur sécheresse.
Elle se réveilla peu avant l’aube. Harponna une cigarette, un briquet sur le chevet et fuma lentement sans ouvrir les yeux. C’était ainsi qu’elle conjurait la toux pénible du matin, et les rêves peut-être. Le froid crispait l’atmosphère de la chambre, un étau mou lui enserrait les tempes. Elle attrapa les vêtements éparpillés près du lit et s’habilla sous la couverture avant de se lever, d’attiser le poêle, de faire chauffer l’eau. Assise à la table de la cuisine, elle passa une main dans sa tignasse grise et courte puis alluma une nouvelle cigarette.
On frappa à la porte.
Ce devait être Gjorg, qui lui apportait son bois de bonne heure avant de partir pour la forêt. Manushe écrasa son mégot et alla ouvrir. Elle articulait déjà les premières syllabes de l’habitude, quand elle découvrit un inconnu sur son seuil.
– Bonjour. Pardonnez-moi de vous déranger de si bon matin, je cherche la maison du chef de village.
La voix de l’homme accusait une étrangeté sourde, accentuée par la pâleur de son visage sous des cheveux très noirs. Plus grand que Manushe, il était aussi beaucoup plus mince et son âge, difficile à déterminer. Un vieil adolescent aux joues lisses et aux yeux marqués.
Il déclina le café qu’elle lui offrait, mais espérait pouvoir honorer son invitation dans un avenir proche. Le ton légèrement emprunté de l’homme perturbait Manushe. Elle enfila ses sabots et l’accompagna jusqu’à sa barrière pour lui indiquer la maison d’Emni. Le chef du village vivait un peu plus loin, sur le même côté de la rue. L’inconnu remercia et s’éloigna, longeant les murs gris, la pierre fendue, les jardinets de terre. Les détresses, enfermées par les barrières aiguës, se désagrégeaient sur son passage. Perplexe, Manushe observait sa démarche rapide, animale, qui résonnait jusque dans sa poitrine. Elle était troublée par l’événement, ne pouvait pas même se rappeler la dernière fois qu’un étranger avait pénétré dans le village.
D’un haussement d’épaules elle retourna dans sa cuisine. L’eau bouillait. Elle noya le café en poudre et, les yeux perdus dans sa tasse, songea à la journée qui l’attendait. Un muret séparant son jardin du terrain d’à côté s’était écroulé et elle craignait que les chèvres du voisin ne viennent envahir sa parcelle. L’affreux Parush était mort depuis longtemps, mais son fils – un fils encore plus laid, s’il était possible, que son géniteur – avait poursuivi l’activité paternelle d’élevage. Manushe se chargerait elle-même de la corvée. Elle mettait un point d’honneur à ne rien demander à cette engeance. Celle-ci l’avait laissée en paix après son serment, tout en entretenant une certaine hostilité à son endroit par de petits riens de voisinage mauvais – ordures débordant ou animaux s’égarant jusque chez elle, pierres disparaissant ou électricité sautant de façon trop régulière.
Manushe vida sa tasse en quelques gorgées et sortit pour constater les dégâts. L’éboulis débordait, gênant le passage, comme si le souffle des colères avait poussé les blocs de calcaire jusque sur la chaussée. Elle entreprit d’empiler les roches et de colmater les brèches avec la terre semée d’éclats de marbre et de gypse, de minuscules fossiles et de morceaux de bois. Le froid gênait les mouvements habiles de ses mains, mais elle se livrait avec un plaisir sensuel à ces tâches rudes, abruptes et pleines d’une rassurante nécessité.
Elle fut interrompue par un rire et, se redressant, aperçut la petite Florije qui se cachait derrière la clôture. Vêtue d’une jupette fleurie, d’un chandail informe et de chaussettes de laine que contenaient mal des sandales usées, l’enfant se tortillait en fixant avec provocation la silhouette corpulente de Manushe. Elle avait, peint entre les sourcils, un bizarre dessin rouge qui, combiné aux perles turquoise qu’elle portait autour du cou, visait à conjurer le mauvais sort. Manushe sentit ses entrailles se tordre.»

L’avis de… Laurence Houot (CultureBox)

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Emmanuelle Favier présente son premier roman © Editions Albin Michel

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