L’été en poche (21): La sonate à Bridgetower

DONGALA_La-sonate-a-Bridgetower_P

En 2 mots:
L’auteur fait revivre un jeune prodige du violon, George Bridgetower, élève de Haydn, contemporain de Beethoven au moment où il débarque à Paris avec son père, noir de la Barbade. Nous sommes en 1789.

Ma note:
★★★★★
(coup de cœur, livre indispensable)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
 «Paris, 1789
L’archet, porté par les dernières notes arpégées du rondo final, resta suspendu un moment au-dessus du violon – le temps d’un demi-soupir – puis attaqua allegro spiritoso la coda du dernier mouvement en un éblouissant jeu de démanchés et de cadences bariolées dont les derniers trilles suraigus se perdirent dans le tutti de l’orchestre et les applaudissements de l’auditoire qui, en apnée jusque-là, n’en pouvait plus de se retenir.
Certains étaient debout, entorse de plus en plus fréquente à la bienséance dans ce parterre de petits aristocrates élégants et mondains ainsi que de grands bourgeois. Plus déconcertant encore, d’autres accompagnaient leurs battements de mains de cris, bravo, bravissimo, selon la dernière mode venue d’Italie. Mais ces manifestations bruyantes et intempestives ne déconcentrèrent point le jeune violoniste, il s’y était préparé.
Bien avant qu’ils ne quittent le château d’Eisenstadt en Autriche pour le long, périlleux et exténuant voyage à travers l’Europe, son père n’avait cessé de lui répéter que là où ils allaient, en France, en particulier à Paris, les mœurs étaient autres. Au palais du prince Esterhazy où il avait grandi et appris ses manières, les gens faisaient silence quand ils écoutaient la musique: que ce soit celle du Kapellmeister Haydn ou d’un musicien inconnu de passage, que ces gens soient d’humeur joviale ou maussade, qu’ils soient transportés ou qu’ils s’ennuient à mort, ils n’extériorisaient leurs sentiments qu’une fois la dernière note jouée et entendue.
Point n’était le cas à Paris. Ici, les amateurs de musique, en particulier les habitués du Concert Spirituel, venaient autant pour se montrer que pour apprécier la musique. En grande tenue, ils ne se gênaient pas pour jaser pendant l’exécution d’un morceau ou même pour exprimer leur opinion à haute et intelligible voix. C’est pourquoi le violoniste était heureux car, à part deux ou trois cris lancés lorsqu’il avait entamé la cadence du soliste vers la fin du premier mouvement, il avait réussi à tenir en haleine jusqu’au bout ce public de dilettantes.
La dernière note jouée, il passa le violon dans sa main droite, celle qui tenait déjà l’archet, et, perché sur l’estrade où on l’avait placé pour permettre aux auditeurs des plus lointains gradins de l’apercevoir malgré sa taille d’enfant, il s’inclina bien bas, de façon un peu cabotine, tel que mille fois son père l’avait forcé à répéter. Il refit le geste sous l’éclat des multiples girandoles dont les lumières ruisselant des pendeloques en cristal moiraient de reflets son visage couleur de miel. Il redressa enfin le buste et embrassa du regard l’immense salle de concert au plafond légèrement voûté. Les trois niveaux étaient combles : le plain-pied avec ses chaises et ses bancs à dos, les rangées de loges qui faisaient le tour de la salle et, plus haut encore, la galerie qui couronnait l’ensemble. Combien étaient-ils dans cette grande salle du palais des Tuileries dite salle des Cent-Suisses ? Quatre cents, cinq cents, six cents ? Un peu intimidé, il se tourna vers le chef d’orchestre. Celui-ci fit signe aux musiciens de se lever ; ils se levèrent et se mirent à applaudir à leur tour. Alors il oublia tout.
Il oublia les heures impossibles auxquelles son père le tirait du lit pour l’obliger à faire ses gammes, les journées assommantes passées à faire des exercices tirés des premières Études ou Caprices pour violon de Rodolphe Kreutzer, les moments de timidité paralysante qui le saisissaient chaque fois que le Kapellmeister Haydn le recevait pour lui donner des leçons. Il oublia tout. Il n’y avait plus que cette tribune où il se tenait, avec sa balustrade rehaussée d’or et ses balustres en forme de lyre, ces lumières, ces musiciens dont certains jouaient en habit brodé, l’épée au côté et le chapeau à plumes sur la banquette, ces aristocrates et ces bourgeois rivalisant d’élégance, ces dames aux coiffures et chapeaux sophistiqués, étranges même, vêtues de robes légères avec volants et falbalas, le tout dans un tourbillon d’applaudissements, de bravo, bravissimo. »

L’avis de… Bernard Lehut (RTL – Les livres ont la parole)
« Son nom aurait dû rester attaché à l’un des chefs-d’oeuvre de Beethoven, la Sonate à Kreutzer. Cette sonate, Beethoven la compose pour son jeune ami Bridgetower. Ils la créent sur scène ensemble à Vienne et la salle est subjuguée. Le soir même, Beethoven qui avait la réputation d’avoir un caractère épouvantable et dont Emmanuel Dongala dresse un formidable portrait, se fâche avec Bridgetower. La sonate ne portera jamais le nom du musicien prodige car Beethoven la dédicace à un autre violoniste, Kreutzer.
Et voilà comment le pauvre Bridgetower est tombé dans l’oubli. On ne remerciera jamais assez Emmanuel Dongala de redonner tout l’éclat qu’il mérite au premier violoniste noir de l’Histoire dans ce roman édifiant et passionnant.  »

Vidéo
Emmanuel Dongala à La Grande librairie de François Busnel

Emmanuel Dongala présente son roman (Librairie Mollat / Actes Sud)

Tags:
#lasonateabridgetower #emmanueldongala #actessud #roman #congo
#étéenpochedesblogueurs #livredepoche #Babel

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s