L’été en poche (29): Entrez dans la danse

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En 2 mots:

À Strasbourg en juillet 1518 se produit un événement aussi bizarre qu’inexpliqué: des centaines de personnes se mettent à danser jusqu’à l’épuisement et la mort… Jean Teulé, qui n’a pas son pareil pour dénicher dans l’Histoire des faits divers oubliés et nous les resservir agrémentés d’un style enlevé, nous raconte cet épisode avec sa truculence habituelle.

Ma note:
★★★
(beaucoup aimé)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
« Strasbourg – 12 juillet 1518
Rue du Jeu-des-Enfants, une femme sort d’une maison avec le sien dans les bras. Elle est blonde, constellée de taches de rousseur sur le nez et les pommettes sans doute dues au soleil encore brûlant aujourd’hui à l’approche de midi. Retenu au creux d’un coude gauche, le nourrisson ébloui, de trois mois, grimace. La jeune mère très mince, contre le front du petit, étend les doigts de sa main droite en visière pour le protéger de la lumière. Pâle, sans éclat ni luxe – robe grise de crin rêche et vaste voile noir usé enveloppant l’enfant nu dont la peau est si fragile –, ses pas la guident le long de la voie dans un choc régulier de sabots à travers des excréments en putréfaction, des odeurs fétides, des nuées de mouches. Aux abords d’une place entourée de façades à colombages, contre la porte d’un asile, décorée d’une croix, qu’on n’ouvre pas, des gens en haillons tambourinent. L’enfant frémit. La blonde lui bouche les oreilles. Il plisse ses lèvres pour pleurer, elle y dépose un index et traverse un marché vide sans rien aux étals. À présent, sous les arcades d’une rue plus large, les galets arrondis qui la pavent tordent les chevilles de la mère jusqu’à un imposant bâtiment officiel surmonté d’une girouette aux couleurs rouges et blanches de la ville. Elle poursuit tout droit, atteint, à l’ombre des remparts, un pont couvert chapeauté d’une toiture. Au milieu de cette passerelle, elle s’arrête et jette son enfant à la rivière. Dans une onde chargée de chaux éteinte, mauvaise à boire, le nourrisson balance. Ses petits membres y ondulent comme s’il dansait. Il culbute, roule parmi les remous pollués, pivote encore sur lui-même puis coule. Sa génitrice se retourne. Tout est dit pour elle. Par une venelle isolée où la misère pleure, pauvre voile sans boussole, sans étoile, elle s’égare ensuite sous le drapeau de l’évêché devant la somptueuse demeure privée de l’évêque. Un va-et-vient de lourdes cloches sonne midi à la cathédrale, plus haut édifice d’Occident. Celle qui a foutu son fils à la baille lève la tête. Un nuage passe. L’éclat du soleil se voile d’un crêpe alors les ombres roulent sur les sculptures des trois portails – représentations de saints, de prophètes, vices terrassés par des vertus, vierges sages et d’autres folles. Les statues intégrées à l’architecture, fondues dans la pierre, semblent en surgir et s’animer d’un pied sur l’autre. Les corps taillés dans du grès rose paraissent bouger autour des vitraux colorés de l’immense rosace. L’infanticide revient rue du Jeu-des-Enfants.
Sous une enseigne vermoulue où l’on peut encore déchiffrer Au Copeau de Bois écrit en langue germanique (Holzspäne), décorée d’une imitation agrandie de fragment de sapin, la belle à taches de rousseur ouvre la porte d’un atelier de gravure sentant l’essence d’épineux et l’encre d’imprimerie. À sa gauche, un artiste de son âge, devant la planche qu’il évide sur un pupitre incliné, pose sa gouge et se tourne vers elle:
— Tu l’as fait?
— Oui.
C’est en dialecte allemand strasbourgeois piqueté de mots français que, devant celle revenue les mains vides, il regrette :
— Tu aurais dû me laisser y aller. Je te l’avais dit.
Lui, grand et maigre avec son allure d’épouvantail, une émaciée figure barbue renvoyant au satyre de l’Antiquité, tente de se justifier devant sa pâlotte assise, tête enlisée à on ne sait quelle absurde profondeur :
— Enneline, en ces temps où le malheur et le poil poussent davantage que l’herbe, tu n’avais plus de lait. On n’aurait pas pu le nourrir. Et puis c’est mieux que de l’avoir mangé comme d’autres le font.
Tap, tap, tap, tap…
Enneline ne répond rien. Les fesses sur un banc près d’une presse de graveur, elle tapote longuement en rythme, du bout des ongles, le rebord de l’appareil à imprimer – tap, tap, tap… – puis se lève. Laissant la porte de l’atelier ouverte elle sort dans la rue. En sabots, Enneline étend une jambe derrière elle comme chaussée d’une ballerine et renverse son visage vers le ciel. La blonde pirouette et creuse ses reins, se penche très en avant en soulevant haut ses mains dont elle écarte les doigts. Elle fait un pas de côté puis de l’autre. Ses semelles en bois entrechoquent des immondices. Elle se lance dans un demi-tour, écartant ses bras qu’elle étend avec grâce puis remue en un battement d’ailes de libellule. »

L’avis de… Pierre Vavasseur (Le Parisien)
« Prière de ne pas lire ce récit avant de passer à table. Une chose est certaine : plus il entre dans cette danse avec parfois cette impression de lire une BD tant Teulé dessine ses séquences autant qu’il écrit, plus le lecteur est invité entre les lignes à y voir un livre aux accents historiques, politiques, religieux, qui nous touchent d’assez près. Sur la base de faits véritables, Jean le diabolique a écrit une fable impertinente (avec une séquence majeure pages 83 à 85), voire sacrément sulfureuse. »

Vidéo


Jean Teulé présente Entrez dans la danse dans l’émission La Grande librairie de François Busnel © Production France 5

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