L’été en poche (31): De nos frères blessés

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En 2 mots:
Dans l’Algérie de 1956 qui se soulève contre les Français, Fernand Iveton pose une bombe. Avec une plume alerte, mais loin de toutes fioritures, Joseph Andras raconte les jours qui suivent l’incarcération, l’inculpation, l’instruction qui a conduit à la condamnation à mort de Fernand Iveton, seul Européen à avoir subi ce sort funeste durant la guerre d’Algérie.

Ma note:
★★★
(beaucoup aimé)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
« Pas cette pluie franche et fière, non. Une pluie chiche. Mesquine. Jouant petit. Fernand attend à deux ou trois mètres de la route en dur, à l’abri sous un cèdre. Ils avaient dit treize heures trente. Plus que quatre minutes. Treize heures trente, c’est bien ça. Insupportable, cette pluie sournoise, pas même le courage des cordes, les vraies de vraies, juste assez pour mouiller la nuque du bout des doigts, goutte avare, et s’en tirer ainsi. Trois minutes. Fernand ne quitte plus sa montre des yeux. Une voiture passe. Est-ce elle ? Le véhicule ne s’arrête pas. Quatre minutes de retard. Rien de grave, espérons. Une seconde voiture, au loin. Une Panhard bleue. Immatriculée à Oran. Elle se range sur le bas-côté – la calandre toute déglinguée, celle d’un vieux modèle. Jacqueline est venue seule ; elle regarde autour d’elle en sortant, à gauche puis à droite, à gauche encore. Tiens, voilà les papiers, tu as toutes les indications dessus, Taleb a tout prévu, ne t’inquiète pas. Deux feuillets, un par bombe, avec les indications précises. Entre 19 h 25 et 19 h 30. Avance du déclic, 5 minutes… Entre 19 h 23 et 19 h 30. Avance du déclic 7 minutes… Il n’est pas inquiet : elle est là, présente, c’est tout ce qui importe. Fernand glisse les papiers dans la poche droite de son bleu de travail. La première fois qu’il l’avait vue, chez un camarade, voix basses et tamis des éclairages, comme de juste, il l’avait prise pour une Arabe, la Jacqueline. Brune, très brune, assurément, un long nez busqué et des lèvres pleines, assurément, mais pas arabe, pourtant, non… Les paupières rebondies sur des grands yeux sombres, quoique francs rieurs, fruits noirs un peu cernés. Une belle femme, à n’en pas douter. Elle sort du coffre deux boîtes à chaussures pour hommes, pointures 42 et 44, c’est indiqué sur le côté. Deux ? Ah, impossible. J’ai prévu que ce sac, regarde, un sac trop petit pour mettre plus d’une seule bombe. Et puis le contremaître me surveille, je vais me faire remarquer si je rentre avec un autre sac. Oui, vraiment, crois-moi. Fernand porte l’une des boîtes à son oreille : sacré boucan, dis donc, tic-tic tic-tac tic-tac, tu es certaine que…? Taleb ne pouvait pas mieux faire mais tout ira bien, ne t’en fais pas, répond Jacqueline. C’est entendu. Monte, je te dépose un peu plus loin. Drôle de nom, le coin, n’est-ce pas ? Il faut bien discuter de quelque chose, se dit Fernand, qui pense qu’il vaut mieux parler de tout sauf de ça tant que rien n’est fait. Le Ravin de la femme sauvage. Tu connais la légende ?, demande-t-elle. Pas vraiment. Ou je l’ai oubliée… Une femme, c’était au siècle passé, ça nous rajeunit pas, en effet, une femme avait perdu ses deux enfants dans la forêt juste au-dessus, après un repas, un pique-nique, la petite nappe sur l’herbe, le printemps, je ne te fais pas un dessin, les deux pauvres petits malheureux ont disparu dans le ravin, personne ne les a jamais retrouvés et la mère est devenue folle à lier, elle n’a jamais voulu abandonner, elle est restée sa vie entière à les rechercher, alors on l’a appelée la sauvage, elle ne parlait plus, ou juste des petits cris comme une bête blessée, voilà, et un jour on a retrouvé son corps quelque part, là, peut-être où tu m’attendais, qui sait ? Fernand sourit. Drôle d’histoire, pour sûr. Elle se gare. Descends ici, il ne faut pas qu’on voie la voiture à proximité de l’usine. Bonne chance à toi. Il sort du véhicule et lui fait un signe de la main. Jacqueline le lui rend et presse la pédale d’accélération. Fernand ajuste le sac de sport sur son épaule. Vert pâle, avec un bandeau plus clair au niveau de l’ouverture à lacet – un sac qu’un ami lui a prêté et avec lequel il va faire du basket-ball le dimanche. Avoir l’air le plus naturel possible. L’air de rien, donc, de rien du tout. Voilà plusieurs jours qu’il l’emportait avec lui au travail pour habituer l’œil des gardiens. Penser à autre chose. La femme sauvage du ravin, quelle drôle d’histoire, oui. Mom’ est là. Son nez pesant, convaincu sur sa moustache. Tout va bien depuis tout à l’heure ? Oui, sûr, je suis allé marcher un peu pour me dégourdir les jambes, ça m’a claqué le boulot ce matin. Non, rien à faire de la pluie, Mom’, et puis c’est que tchi, ça, juste un petit crachin qui va passer d’une minute à l’autre, je te le dis… Que tchi, que tchi, comment qu’il parle le franchouillard. Mom’ lui tape sur l’épaule. Fernand pense à la bombe au fond du sac, la bombe et son tic-tac tic-tac. Quatorze heures, le moment de retourner aux machines. J’arrive, je pose mon sac et j’arrive, Mom’, oui, à tout de suite. Fernand balaie la cour des yeux en prenant soin de ne pas tourner la tête. L’air de rien. Nul geste brusque. Il marche lentement en direction du local désaffecté qu’il avait repéré il y a trois semaines. Le gazomètre de l’usine était inaccessible : trois postes de garde à franchir et des barbelés. Pire qu’une banque en plein centre-ville ou qu’un palais présidentiel (sans parler du fait qu’il faut se déshabiller des pieds à la tête, ou presque, avant d’y pénétrer). Impossible, en somme. Et puis dangereux, bien trop, avait-il confié au camarade Hachelaf. Pas de morts, surtout pas de morts. Mieux vaut le petit local abandonné où personne ne va jamais. Matahar, le vieil ouvrier avec sa tête moutarde en papier froissé, lui a donné la clé sans le moindre doute – juste pour faire une petite sieste, Matahar, je te la rends demain, tu dis rien aux autres, promis ? »

L’avis de… Christine Marcandier (Diacritik)
« Le récit obéit à une rage implacable contre un appareil d’État qui brise un homme et son combat. Jouant d’une polyphonie, d’éclairages et focales multiples, de longs passages sur un bonheur passé (la rencontre d’Hélène, l’amour de l’Algérie, d’une France non coloniale, son amitié avec Henri Maillot) qui contrastent avec un présent qui n’est plus qu’une mécanique idéologique vidée de sens, De nos frères blessés est un roman court et dense qui, sur une dernière virgule, laisse le lecteur pantelant. Il y a des accents du Hugo du Dernier jour d’un condamné dans ce roman, de Camus, mais surtout une voix singulière, à la fois classique et emportée, sourde d’une colère politique, d’une rage face à l’injustice flagrante. Le roman est pour Joseph Andras l’autre nom du combat, d’un autre procès. »

L’avis de… Christine Marcandier (Diacritik)
« Le récit obéit à une rage implacable contre un appareil d’État qui brise un homme et son combat. Jouant d’une polyphonie, d’éclairages et focales multiples, de longs passages sur un bonheur passé (la rencontre d’Hélène, l’amour de l’Algérie, d’une France non coloniale, son amitié avec Henri Maillot) qui contrastent avec un présent qui n’est plus qu’une mécanique idéologique vidée de sens, De nos frères blessés est un roman court et dense qui, sur une dernière virgule, laisse le lecteur pantelant. Il y a des accents du Hugo du Dernier jour d’un condamné dans ce roman, de Camus, mais surtout une voix singulière, à la fois classique et emportée, sourde d’une colère politique, d’une rage face à l’injustice flagrante. Le roman est pour Joseph Andras l’autre nom du combat, d’un autre procès. »

Vidéo
Le coup de cœur de Myriam Leroy © Production RTBF

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