L’été en poche (39): Légende d’un dormeur éveillé

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En deux mots:
De 1928 à 1945, sur les pas Robert Desnos nous découvrons un homme, son œuvre, ses amis et une époque extraordinaire de création artistique avant l’épisode sombre de la Seconde guerre mondiale. Un roman magnifique, à la fois lumineux et sombre.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
« Il avait oublié les odeurs puissantes des Halles, les voix hurlées, le choc des charrettes croulant sous les légumes et les fruits. Il est heureux de retrouver sa ville. Le premier soleil enlumine les gargouilles de la tour Saint-Jacques. Les balayeurs abandonnent le parvis de la gare Saint-Lazare et aux terrasses voisines, l’odeur du café se mêle à l’encre fraîche des quotidiens du matin. La vieille clocharde de la rue de Seine replie soigneusement son lit de journaux. La sirène d’un remorqueur sous le Pont-Neuf, le tremblement des réverbères qu’on éteint, les cigarettes qui rougeoient entre chien et loup, à cette heure incertaine où ceux qui vivent à contretemps, ceux dont c’est l’ivresse, vont s’écrouler quelques heures. Robert est de ceux-là. Pour lui, la vie ne saurait se limiter au jour. Il y a trop à faire, tant de musiciens à écouter, de vins à boire et d’amis à saluer! Il dort le moins possible et des cernes profonds ombrent son drôle de regard myope. Sans ses lunettes, tout devient flou. Pourtant il les préfère sans carreaux, ses yeux toujours en voyage entre ce monde et d’autres. D’autant qu’il doit sans cesse en nettoyer les verres embués avec la pochette de soie qu’il assortit à ses cravates.
Il a emporté l’essence de Cuba avec lui: une collection de souvenirs et de disques, et surtout Alejo Carpentier.
Dans ce voyage qui l’a enchanté, le plus beau est sans doute qu’ils se soient trouvés. Il l’a rencontré dès son arrivée à La Havane. En descendant du grand paquebot Espagne qui transportait la délégation des écrivains invités au congrès de la presse latine, un attroupement de journalistes attendait «le poète surréaliste». S’écartant du groupe, un jeune homme au teint halé, en costume immaculé, lui a tendu la main avec un franc sourire:
– Alejo Carpentier, écrivain et musicologue. Je serai votre guide pendant votre séjour. Mon père est d’origine française, ma mère russe, j’aime votre langue et je rêve de découvrir Paris!
– Robert Desnos, a répondu Robert en lui rendant son sourire, poète et bon vivant, membre de la racaille surréaliste, comme nous appellent les vieilles barbes.
Le rire d’Alejo a scellé le départ d’une amitié flamboyante. Ils ne se sont plus quittés. Après quelques verres, le jeune homme lui a proposé de lui faire visiter le vrai Cuba derrière les soirées de gala et les façades en trompe-l’œil. Robert ne s’est pas fait prier pour se dérober à l’agenda mondain de la délégation française.
Ensemble, ils ont arpenté les quartiers populaires au petit jour, passé des nuits à regarder les danseurs de son ployer leurs corps souples et sensuels, tandis que les passantes leur lançaient des œillades rieuses et qu’un orchestre les berçait. Il n’oubliera pas ce petit village que les gens de là-bas appellent La Playa. Le rhum blanc, les comptoirs éclairés de bougies. Une nuit, deux formations se sont affrontées devant la plage, les musiciens mêlaient leur sueur et leur fièvre et la mer respirait dans l’ombre. Cuba lui est entré dans le corps à la manière d’un alcool fort. Il sent que ce pays âpre et langoureux, où l’on danse comme on fait l’amour, l’a changé. Son besoin d’indépendance y a été fouetté. Il n’a plus envie d’endurer, d’attendre, de se plier à la volonté des autres. Il rentre plus entier et plus indocile.
La seule qui ait le pouvoir de le mettre à genoux, c’est Yvonne. Le Y qui ouvre son prénom est le delta ondoyant qui l’aimante et le repousse. Yvonne est une étoile de mer. Pour l’aimer, il faut accepter d’être blessé.
– Elle doit être belle, ta chanteuse, pour que tu sois aussi mordu, lui a dit Alejo sur le bateau du retour, alors qu’ils regardaient se rapprocher les côtes de France.
– Elle est plus que belle, a-t-il murmuré. Elle est émouvante. Quand elle chante, elle ressemble aux chanteuses de ton pays, Carp, elle se donne à qui l’écoute. Et alors, comment ne pas succomber?
– Mais Robert, avec tant de passion, tu n’as jamais réussi à coucher avec elle?
– Oh si, j’ai souvent couché avec elle. En rêve… Au point que j’ai souhaité ne plus m’éveiller. Je confondais la nuit et le jour, la veille et le sommeil. Je n’arrivais plus à séparer ce que j’avais vécu de ce que j’avais désiré.
– L’opium devait t’y aider un peu, a souri Alejo.
– Non mon vieux, ce n’était pas l’opium. La voix d’Yvonne est plus puissante que les drogues.
J’aime l’éclat que laissent aux yeux profonds les larmes intérieures.
Robert ferme la porte de son atelier. La nuit le cueille avec son odeur d’herbes brûlées et de pisse de chat. La cour qui jouxte l’atelier est devenue le quartier général de tous les félins du voisinage. Il a adopté le tigré, Jules, et aussi la petite noiraude à la gorge blanche et délicate. Il leur donne à manger quand il peut. Quand il n’a plus un sou, c’est la disette pour tout le monde, mais allez raisonner des chats ! Ils miaulent toute la nuit à la porte.
Il remonte la rue Blomet, longe le bal antillais dont il est un habitué. À travers les vitres teintées, il distingue les doudous coiffées de turbans colorés et sourit à l’idée que tout à l’heure, il fera découvrir le Bal nègre à Alejo Carpentier. Il sait que Carp sera conquis, comme il l’a été le soir où il est entré par hasard avec Joan Miró, André Masson et quelques autres. Il n’en était pas revenu de ce voyage aux Caraïbes entre les quatre murs d’un bistro. Il avait dansé la biguine jusqu’à l’aube.
À mesure qu’il approche de Montparnasse, les rues se peuplent d’une foule hétéroclite et le noir s’éclaire aux enseignes tapageuses des dancings. Dans le flot des noceurs qui se mêlent sur le boulevard, il croise nombre d’amis sans les reconnaître, et quand ils l’interpellent, son visage s’éclaire. Aragon et la milliardaire Nancy Cunard, que précède le tintement d’ivoire des bracelets qui ornent ses avant-bras, lui proposent de les rejoindre plus tard au bar de la Coupole. Antonin Artaud qui le frôle lui annonce que la fin du monde est proche, il en a déchiffré les signes. Robert aime Antonin, sa hauteur dégingandée, ce visage de dieu grec où brûlent des yeux de prophète libertaire. Il devine que son charisme découle d’un déchirement de l’être; ce point d’insoutenable sur lequel il se tient, bravant la terreur qu’il lui inspire. Antonin pose affectueusement sa main sur son épaule avant de disparaître dans la rue Delambre. Remontant en direction du carrefour Vavin, Robert s’engage rue Bréa et pénètre dans un bar bondé d’où s’échappent de grandes clameurs. Le chahut vient du fond de la salle, où un groupe de jeunes gens chante à tue-tête, avec frénésie. Les femmes sont vêtues de robes luxueuses et minimalistes. Leurs visages maquillés évoquent à Robert des mannequins s’animant derrière des vitrines éteintes. À travers le prisme de sa myopie, ces peintures de guerre lui rappellent Louise Lame, l’héroïne de La Liberté ou l’amour!, le long poème qu’il a fait paraître voilà un an. Louise Lame, cette femme libre, sensuelle et cruelle qui erre dans Paris, abandonnant un à un ses vêtements au fil de sa promenade. Dans la vraie vie les héroïnes sont rares, même à Montparnasse où les héritières se confondent avec les modèles, les ouvrières et les prostituées. Il n’y a qu’Yvonne qui puisse
approcher la tendre cruauté de Louise Lame. Yvonne aux yeux violets, à la voix déchirante.
Tandis qu’il progresse à travers cette foule qui rit et gesticule, enveloppée de volutes de fumée et de senteurs musquées, Marcel Noll l’arrête au passage, maigre sentinelle postée près du bar. Au sein du groupe surréaliste, il ne fait pas partie de ses intimes et il a été surpris qu’il l’invite ce soir. Les traits anguleux de Marcel se fendent d’un sourire tandis qu’il salue Robert et ses yeux, derrière ses lunettes rondes, ont un pétillement inhabituel. Le barman leur sert deux verres de Suze et ils trinquent à ce beau printemps 1928, à la révolte, à ce qui va finir, à ce qui n’a pas commencé.
– À l’amour! ajoute Marcel avec grandiloquence.
– À l’amour, répète Robert qui ressent la nostalgie des beautés cubaines qui consolaient son corps d’une longue chasteté: Rocio, aux yeux brillants de larmes, Livia qui ne résistait pas à l’appel d’une danse, ou Cruz la fervente qui priait pour la protection des siens.
Il songe que les corps sont faits pour aimer, et qu’on ne devrait pas avoir à choisir entre la liberté et l’amour. Marcel et lui reprennent un verre. Robert parle de Cuba. Il vient de boucler une série d’articles pour Le Soir racontant ce qu’il a vu là-bas, la beauté et la misère, la musique, les conséquences de la dictature de Gerardo Machado sur ce pays où l’on meurt indifféremment pour l’amour et la liberté. Marcel l’écoute distraitement, impatient d’évoquer la raison cachée de ce rendez-vous.
– Et toi mon petit père, quoi de neuf? demande Robert et Marcel se trouble, son regard cherche le fond de la salle où le groupe de fêtards enchaîne les chansons paillardes tandis que les filles improvisent un charleston déluré sur la piste. Marcel se penche vers lui:
– La femme blonde, là-bas, qui danse en robe noire pailletée… C’est ma maîtresse depuis quinze jours. J’en suis fou.
Robert plisse les yeux mais sans ses lunettes, c’est peine perdue à cette distance, il ne distingue qu’une silhouette qui se trémousse en riant trop fort.
– Qui est-ce ? interroge-t-il.
– C’est Youki, la compagne de Foujita. Tu l’as vue partout, c’est sûr. Tout le monde la connaît, elle est presque aussi célèbre que Kiki!
Robert hausse les sourcils avec une moue dubitative. Il a dû la croiser dans ces innombrables soirées où Foujita, le peintre japonais le plus réputé de Paris, vient vêtu de déguisements qu’il coud lui-même, aussi beaux qu’inattendus. Il ne s’en rappelle pas. Sans doute parce qu’il n’aime pas ce genre de femmes, trop voyantes à son goût. S’il est le confident de toutes les putes de Paris, en amour il a besoin de raffinement et d’élégance.
– Où l’as-tu rencontrée? demande-t-il à Noll qui contemple sa maîtresse avec l’expression d’un péquin qui a gagné à la loterie.
Marcel vide son verre avant de répondre avec un plaisir non dissimulé:
– Elle est venue il y a trois semaines à la galerie surréaliste avec une amie. Elle a fait sensation en arrivant dans sa Delage avec chauffeur! Foujita l’avait chargée de lui ramener les derniers numéros de La Révolution surréaliste. André a été charmant, et je n’ai pas été en reste. Elles sont reparties conquises. André leur a conseillé tes jeux de mots de Rrose Sélavy et La Liberté ou l’amour!
On s’est revus par hasard à Montparnasse… « Et voilà», comme disent les Amerloques! Youki n’est pas femme à tergiverser quand un homme lui plaît.
Et Foujita ne pense qu’à son travail, alors elle a ses occupations, tu vois. Elle sort beaucoup.
– Je vois, sourit Robert, battant des cils dans un nuage de cigare. Et il n’est pas jaloux, Foujita?
Marcel éclate de rire :
– Il ne peut espérer garder une femme comme Youki pour lui seul!
Comme la cohue devient intenable au bar, Robert et Marcel se fraient un chemin jusqu’aux tables serrées près de la piste de danse, prenant la place d’un couple qui s’envole vers d’autres cieux musicaux et alcoolisés. Devant eux, les danseurs rivalisent de souplesse. De là où il est, Robert a une vue précise de la fameuse Youki. La robe noire qui moule son corps pulpeux souligne la blancheur de sa peau. Son visage encadré de cheveux blond vénitien coupés à la garçonne accroche la lumière comme pour la garder pour lui seul. Les autres filles sont des figurantes éclipsées par son rayonnement. »

L’avis de… Anne Brigaudeau (Culturebox)
«Ce roman passionnant ressuscite le poète Robert Desnos (1900- 1945), surréaliste de la première heure, fêtard de l’aube, journaliste curieux de tout, et, pour finir, résistant au risque de sa vie, qu’il perdra. De cette existence trépidante, Gaëlle Nohant tire un récit haletant, où ne manquent au décor ni les voix éraillées des premières chanteuses de jazz, ni l’irrésistible attrait des amoureuses émancipées des années 20.»

Vidéo


À l’occasion du Livre sur la Place à Nancy, Gaëlle Nohant présente Légende d’un dormeur éveillé. © Production Librairie Mollat

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