L’été en poche (41): Le grand marin

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En deux mots
Lili décide quitter la Provence pour pêcher en Alaska. A bord du Rebel, elle va découvrir des conditions de travail dantesques, un peu d’amour et le goût de l’absolu. Au-delà du récit d’aventure, cette quête ultime est tout simplement un grand roman.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
« Il faudrait toujours être en route pour l’Alaska. Mais y arriver à quoi bon. J’ai fait mon sac. C’est la nuit. Un jour je quitte Manosque-les-Plateaux, Manosque-les-Couteaux, c’est février, les bars ne désemplissent pas, la fumée et la bière, je pars, le bout du monde, sur la Grande Bleue, vers le cristal et le péril, je pars. Je ne veux plus mourir d’ennui, de bière, d’une balle perdue. De malheur. Je pars. Tu es folle. Ils se moquent. Ils se moquent toujours – toute seule sur des bateaux avec des hordes d’hommes, tu es folle… Ils rient.
Riez. Riez. Buvez. Défoncez-vous. Mourez si vous voulez. Pas moi. Je pars pêcher en Alaska. Salut.
Je suis partie.
Je vais traverser le grand pays. À New York j’ai envie de pleurer. Je pleure dans mon café au lait, puis je sors. Il est très tôt encore. Je marche le long de grandes avenues, désertes. Le ciel est très haut, très clair entre les tours qui s’élèvent comme des folles, l’air est cru. Des petits stands-caravanes vendent du café et des gâteaux. Assise sur un banc, en face d’un building qui miroite enflammé par le soleil levant, je bois le grand café insipide avec un muffin énorme, petite éponge douceâtre. Et doucement la joie revient, une légèreté diffuse dans les jambes, le désir de se relever, la curiosité d’aller voir, au coin de la rue, et puis derrière jusqu’au suivant… Et je me lève et je marche, la ville s’éveille, les gens paraissent, le vertige commence. Je m’enfonce dans le vertige jusqu’à l’épuisement.
Je prends le car. Un car Greyhound avec un lévrier dessus. Je paye cent dollars pour tracer la route d’un océan à l’autre. On quitte la ville. J’ai acheté des biscuits et des pommes. Enfoncée dans mon siège, je regarde les highways multiples, les flots du périphérique qui se croisent, se séparent, se rejoignent, s’entrecroisent et se perdent. Parce que cela me donne mal au cœur, je mange un biscuit.
J’ai un petit sac de l’armée pour tout bagage. Je l’ai brodé et recouvert d’étoffes précieuses avant de partir. On m’a donné un anorak couleur ciel d’un bleu déteint. Je le recouds tout au long du voyage : les plumes volettent autour de moi comme des nuages.
– Où allez-vous ? me demande-t-on.
– En Alaska.
– Et pour quoi faire ?
– Je vais pêcher.
– Vous l’avez déjà fait ?
– Non.
– Vous connaissez quelqu’un ?
– Non.
– God bless you…
God bless you. God bless you. God bless you… Merci, je réponds, merci beaucoup. Je suis contente. Je pars pêcher en Alaska.
On traverse des déserts. Le car se vide. J’ai deux sièges pour moi, je peux m’allonger à moitié, la joue collée contre la vitre froide. Le Wyoming est sous la neige. Le Nevada aussi. Je mange des biscuits trempés dans de longs cafés clairs au rythme des McDo et des haltes routières. Je couds et disparais dans les nuages de l’anorak. Puis c’est la nuit encore. Je ne dors plus. Des casinos clignotent de chaque côté de la route, des roues de néon qui scintillent, des cow-boys lumineux brandissent un pistolet… s’allument, s’éteignent… Au-dessus, un croissant de lune très ténu. Nous passons Las Vegas. Pas un arbre, la caillasse, des buissons brûlés par l’hiver. Le ciel s’éclaire très vite à l’ouest. À peine le pressent-on que le jour est là. La route est droite devant nous, des montagnes enneigées au loin, et puis, toute seule sur le plateau désert, une ligne de voie ferrée qui s’en va vers l’horizon, s’en va vers le matin. Ou vers nulle part. Quelques vaches mornes nous regardent passer. Elles ont froid peut-être. Et l’on s’arrête encore pour déjeuner, dans une station-service où rugissent des camions chromés. Un drapeau américain flotte au vent, contre une pub de bière géante.
En chemin, je commence à boiter. Clopin-clopant, je monte et descends du car. God bless you, me dit-on avec plus de souci. Un vieil homme boite lui aussi. Nous nous regardons avec une vague reconnaissance. Dans une halte routière une nuit, des clochards s’assemblent autour de moi.
– Are you a chicano ? You look like a chicano, you look like my daughter, dit l’un.
Et l’on repart. Je suis une chicano aux joues rouges, aux joues cramoisies, qui boite, qui mange des biscuits dans un nuage de plumes en regardant la nuit sur le désert. Et qui s’en va pêcher en Alaska.
Je retrouve un ami pêcheur à Seattle. Il m’amène sur son bateau. Depuis des années il m’attend. Ma photo est sur les murs. Le voilier porte mon nom. Plus tard il pleure. Ce gros homme qui m’a tourné le dos, qui sanglote sur sa couchette. Dehors il fait nuit et il pleut. Peut-être que je devrais partir, je pense.
Peut-être que je dois partir… je murmure.
C’est ça, il dit, pars maintenant.
Il fait si sombre et froid dehors. Il pleure encore et moi aussi. Puis il dit tristement :
– Je devrais peut-être t’étrangler…
J’ai un peu peur. Je regarde ses deux grosses mains, je le vois qui regarde mon cou.
– Mais tu ne vas pas le faire ? je demande d’une toute petite voix.
Non, il ne va peut-être pas le faire… Lentement je remplis mon sac. Il me dit de rester pourtant, de rester cette nuit encore. »

L’avis de… Jérôme Garcin (BibliObs)
« Cette héritière sauvage de Conrad et Melville, qui écrit «J’aurais voulu être un bateau que l’on rend à la mer», a composé, sous sa yourte provençale, un étourdissant et rugissant premier livre dont la prose évoque l’inquiétant mugissement d’une corne de brume. »

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Catherine Poulain présente Le grand marin © Production librairie Mollat.

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