L’été en poche (39): Légende d’un dormeur éveillé

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En deux mots:
De 1928 à 1945, sur les pas Robert Desnos nous découvrons un homme, son œuvre, ses amis et une époque extraordinaire de création artistique avant l’épisode sombre de la Seconde guerre mondiale. Un roman magnifique, à la fois lumineux et sombre.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

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Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
« Il avait oublié les odeurs puissantes des Halles, les voix hurlées, le choc des charrettes croulant sous les légumes et les fruits. Il est heureux de retrouver sa ville. Le premier soleil enlumine les gargouilles de la tour Saint-Jacques. Les balayeurs abandonnent le parvis de la gare Saint-Lazare et aux terrasses voisines, l’odeur du café se mêle à l’encre fraîche des quotidiens du matin. La vieille clocharde de la rue de Seine replie soigneusement son lit de journaux. La sirène d’un remorqueur sous le Pont-Neuf, le tremblement des réverbères qu’on éteint, les cigarettes qui rougeoient entre chien et loup, à cette heure incertaine où ceux qui vivent à contretemps, ceux dont c’est l’ivresse, vont s’écrouler quelques heures. Robert est de ceux-là. Pour lui, la vie ne saurait se limiter au jour. Il y a trop à faire, tant de musiciens à écouter, de vins à boire et d’amis à saluer! Il dort le moins possible et des cernes profonds ombrent son drôle de regard myope. Sans ses lunettes, tout devient flou. Pourtant il les préfère sans carreaux, ses yeux toujours en voyage entre ce monde et d’autres. D’autant qu’il doit sans cesse en nettoyer les verres embués avec la pochette de soie qu’il assortit à ses cravates.
Il a emporté l’essence de Cuba avec lui: une collection de souvenirs et de disques, et surtout Alejo Carpentier.
Dans ce voyage qui l’a enchanté, le plus beau est sans doute qu’ils se soient trouvés. Il l’a rencontré dès son arrivée à La Havane. En descendant du grand paquebot Espagne qui transportait la délégation des écrivains invités au congrès de la presse latine, un attroupement de journalistes attendait «le poète surréaliste». S’écartant du groupe, un jeune homme au teint halé, en costume immaculé, lui a tendu la main avec un franc sourire:
– Alejo Carpentier, écrivain et musicologue. Je serai votre guide pendant votre séjour. Mon père est d’origine française, ma mère russe, j’aime votre langue et je rêve de découvrir Paris!
– Robert Desnos, a répondu Robert en lui rendant son sourire, poète et bon vivant, membre de la racaille surréaliste, comme nous appellent les vieilles barbes.
Le rire d’Alejo a scellé le départ d’une amitié flamboyante. Ils ne se sont plus quittés. Après quelques verres, le jeune homme lui a proposé de lui faire visiter le vrai Cuba derrière les soirées de gala et les façades en trompe-l’œil. Robert ne s’est pas fait prier pour se dérober à l’agenda mondain de la délégation française.
Ensemble, ils ont arpenté les quartiers populaires au petit jour, passé des nuits à regarder les danseurs de son ployer leurs corps souples et sensuels, tandis que les passantes leur lançaient des œillades rieuses et qu’un orchestre les berçait. Il n’oubliera pas ce petit village que les gens de là-bas appellent La Playa. Le rhum blanc, les comptoirs éclairés de bougies. Une nuit, deux formations se sont affrontées devant la plage, les musiciens mêlaient leur sueur et leur fièvre et la mer respirait dans l’ombre. Cuba lui est entré dans le corps à la manière d’un alcool fort. Il sent que ce pays âpre et langoureux, où l’on danse comme on fait l’amour, l’a changé. Son besoin d’indépendance y a été fouetté. Il n’a plus envie d’endurer, d’attendre, de se plier à la volonté des autres. Il rentre plus entier et plus indocile.
La seule qui ait le pouvoir de le mettre à genoux, c’est Yvonne. Le Y qui ouvre son prénom est le delta ondoyant qui l’aimante et le repousse. Yvonne est une étoile de mer. Pour l’aimer, il faut accepter d’être blessé.
– Elle doit être belle, ta chanteuse, pour que tu sois aussi mordu, lui a dit Alejo sur le bateau du retour, alors qu’ils regardaient se rapprocher les côtes de France.
– Elle est plus que belle, a-t-il murmuré. Elle est émouvante. Quand elle chante, elle ressemble aux chanteuses de ton pays, Carp, elle se donne à qui l’écoute. Et alors, comment ne pas succomber?
– Mais Robert, avec tant de passion, tu n’as jamais réussi à coucher avec elle?
– Oh si, j’ai souvent couché avec elle. En rêve… Au point que j’ai souhaité ne plus m’éveiller. Je confondais la nuit et le jour, la veille et le sommeil. Je n’arrivais plus à séparer ce que j’avais vécu de ce que j’avais désiré.
– L’opium devait t’y aider un peu, a souri Alejo.
– Non mon vieux, ce n’était pas l’opium. La voix d’Yvonne est plus puissante que les drogues.
J’aime l’éclat que laissent aux yeux profonds les larmes intérieures.
Robert ferme la porte de son atelier. La nuit le cueille avec son odeur d’herbes brûlées et de pisse de chat. La cour qui jouxte l’atelier est devenue le quartier général de tous les félins du voisinage. Il a adopté le tigré, Jules, et aussi la petite noiraude à la gorge blanche et délicate. Il leur donne à manger quand il peut. Quand il n’a plus un sou, c’est la disette pour tout le monde, mais allez raisonner des chats ! Ils miaulent toute la nuit à la porte.
Il remonte la rue Blomet, longe le bal antillais dont il est un habitué. À travers les vitres teintées, il distingue les doudous coiffées de turbans colorés et sourit à l’idée que tout à l’heure, il fera découvrir le Bal nègre à Alejo Carpentier. Il sait que Carp sera conquis, comme il l’a été le soir où il est entré par hasard avec Joan Miró, André Masson et quelques autres. Il n’en était pas revenu de ce voyage aux Caraïbes entre les quatre murs d’un bistro. Il avait dansé la biguine jusqu’à l’aube.
À mesure qu’il approche de Montparnasse, les rues se peuplent d’une foule hétéroclite et le noir s’éclaire aux enseignes tapageuses des dancings. Dans le flot des noceurs qui se mêlent sur le boulevard, il croise nombre d’amis sans les reconnaître, et quand ils l’interpellent, son visage s’éclaire. Aragon et la milliardaire Nancy Cunard, que précède le tintement d’ivoire des bracelets qui ornent ses avant-bras, lui proposent de les rejoindre plus tard au bar de la Coupole. Antonin Artaud qui le frôle lui annonce que la fin du monde est proche, il en a déchiffré les signes. Robert aime Antonin, sa hauteur dégingandée, ce visage de dieu grec où brûlent des yeux de prophète libertaire. Il devine que son charisme découle d’un déchirement de l’être; ce point d’insoutenable sur lequel il se tient, bravant la terreur qu’il lui inspire. Antonin pose affectueusement sa main sur son épaule avant de disparaître dans la rue Delambre. Remontant en direction du carrefour Vavin, Robert s’engage rue Bréa et pénètre dans un bar bondé d’où s’échappent de grandes clameurs. Le chahut vient du fond de la salle, où un groupe de jeunes gens chante à tue-tête, avec frénésie. Les femmes sont vêtues de robes luxueuses et minimalistes. Leurs visages maquillés évoquent à Robert des mannequins s’animant derrière des vitrines éteintes. À travers le prisme de sa myopie, ces peintures de guerre lui rappellent Louise Lame, l’héroïne de La Liberté ou l’amour!, le long poème qu’il a fait paraître voilà un an. Louise Lame, cette femme libre, sensuelle et cruelle qui erre dans Paris, abandonnant un à un ses vêtements au fil de sa promenade. Dans la vraie vie les héroïnes sont rares, même à Montparnasse où les héritières se confondent avec les modèles, les ouvrières et les prostituées. Il n’y a qu’Yvonne qui puisse
approcher la tendre cruauté de Louise Lame. Yvonne aux yeux violets, à la voix déchirante.
Tandis qu’il progresse à travers cette foule qui rit et gesticule, enveloppée de volutes de fumée et de senteurs musquées, Marcel Noll l’arrête au passage, maigre sentinelle postée près du bar. Au sein du groupe surréaliste, il ne fait pas partie de ses intimes et il a été surpris qu’il l’invite ce soir. Les traits anguleux de Marcel se fendent d’un sourire tandis qu’il salue Robert et ses yeux, derrière ses lunettes rondes, ont un pétillement inhabituel. Le barman leur sert deux verres de Suze et ils trinquent à ce beau printemps 1928, à la révolte, à ce qui va finir, à ce qui n’a pas commencé.
– À l’amour! ajoute Marcel avec grandiloquence.
– À l’amour, répète Robert qui ressent la nostalgie des beautés cubaines qui consolaient son corps d’une longue chasteté: Rocio, aux yeux brillants de larmes, Livia qui ne résistait pas à l’appel d’une danse, ou Cruz la fervente qui priait pour la protection des siens.
Il songe que les corps sont faits pour aimer, et qu’on ne devrait pas avoir à choisir entre la liberté et l’amour. Marcel et lui reprennent un verre. Robert parle de Cuba. Il vient de boucler une série d’articles pour Le Soir racontant ce qu’il a vu là-bas, la beauté et la misère, la musique, les conséquences de la dictature de Gerardo Machado sur ce pays où l’on meurt indifféremment pour l’amour et la liberté. Marcel l’écoute distraitement, impatient d’évoquer la raison cachée de ce rendez-vous.
– Et toi mon petit père, quoi de neuf? demande Robert et Marcel se trouble, son regard cherche le fond de la salle où le groupe de fêtards enchaîne les chansons paillardes tandis que les filles improvisent un charleston déluré sur la piste. Marcel se penche vers lui:
– La femme blonde, là-bas, qui danse en robe noire pailletée… C’est ma maîtresse depuis quinze jours. J’en suis fou.
Robert plisse les yeux mais sans ses lunettes, c’est peine perdue à cette distance, il ne distingue qu’une silhouette qui se trémousse en riant trop fort.
– Qui est-ce ? interroge-t-il.
– C’est Youki, la compagne de Foujita. Tu l’as vue partout, c’est sûr. Tout le monde la connaît, elle est presque aussi célèbre que Kiki!
Robert hausse les sourcils avec une moue dubitative. Il a dû la croiser dans ces innombrables soirées où Foujita, le peintre japonais le plus réputé de Paris, vient vêtu de déguisements qu’il coud lui-même, aussi beaux qu’inattendus. Il ne s’en rappelle pas. Sans doute parce qu’il n’aime pas ce genre de femmes, trop voyantes à son goût. S’il est le confident de toutes les putes de Paris, en amour il a besoin de raffinement et d’élégance.
– Où l’as-tu rencontrée? demande-t-il à Noll qui contemple sa maîtresse avec l’expression d’un péquin qui a gagné à la loterie.
Marcel vide son verre avant de répondre avec un plaisir non dissimulé:
– Elle est venue il y a trois semaines à la galerie surréaliste avec une amie. Elle a fait sensation en arrivant dans sa Delage avec chauffeur! Foujita l’avait chargée de lui ramener les derniers numéros de La Révolution surréaliste. André a été charmant, et je n’ai pas été en reste. Elles sont reparties conquises. André leur a conseillé tes jeux de mots de Rrose Sélavy et La Liberté ou l’amour!
On s’est revus par hasard à Montparnasse… « Et voilà», comme disent les Amerloques! Youki n’est pas femme à tergiverser quand un homme lui plaît.
Et Foujita ne pense qu’à son travail, alors elle a ses occupations, tu vois. Elle sort beaucoup.
– Je vois, sourit Robert, battant des cils dans un nuage de cigare. Et il n’est pas jaloux, Foujita?
Marcel éclate de rire :
– Il ne peut espérer garder une femme comme Youki pour lui seul!
Comme la cohue devient intenable au bar, Robert et Marcel se fraient un chemin jusqu’aux tables serrées près de la piste de danse, prenant la place d’un couple qui s’envole vers d’autres cieux musicaux et alcoolisés. Devant eux, les danseurs rivalisent de souplesse. De là où il est, Robert a une vue précise de la fameuse Youki. La robe noire qui moule son corps pulpeux souligne la blancheur de sa peau. Son visage encadré de cheveux blond vénitien coupés à la garçonne accroche la lumière comme pour la garder pour lui seul. Les autres filles sont des figurantes éclipsées par son rayonnement. »

L’avis de… Anne Brigaudeau (Culturebox)
«Ce roman passionnant ressuscite le poète Robert Desnos (1900- 1945), surréaliste de la première heure, fêtard de l’aube, journaliste curieux de tout, et, pour finir, résistant au risque de sa vie, qu’il perdra. De cette existence trépidante, Gaëlle Nohant tire un récit haletant, où ne manquent au décor ni les voix éraillées des premières chanteuses de jazz, ni l’irrésistible attrait des amoureuses émancipées des années 20.»

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À l’occasion du Livre sur la Place à Nancy, Gaëlle Nohant présente Légende d’un dormeur éveillé. © Production Librairie Mollat

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L’été en poche (38): Riquet à la houppe

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En deux mots:
Revisitant les contes de Perrault, l’auteur nous raconte le destin de Déodat et de Trémière, couple aussi dissemblable que possible, qui vont finir par se rencontrer et s’aimer.

Ma note:
★★★ (beaucoup aimé)

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Les premières lignes

L’avis de… Joëlle Smets (Le Soir)
« Amélie, la romancière, se mue en philosophe, parlant aussi des vertus de la contemplation et du silence et croquant au passage notre société, son agitation, ses amalgames, ses préjugés, ses stars, sa télé. À presque 50 ans, la romancière devient une sage tout en restant la conteuse talentueuse qu’elle est… »

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Amélie Nothomb présente Riquet à la houppe. © Production Librairie Mollat

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L’été en poche (37): Gabriële

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En deux mots:
Gabriële Buffet-Picabia aura sacrifié sa carrière de musicienne pour se mettre au service de son mari et au-delà d’une révolution artistique. De Duchamp à Arp et d’Apollinaire à Beckett, elle accompagnera ce mouvement novateur. Gabriële revit aujourd’hui par la magie de l’écriture de ses deux arrière-petites-filles.

Ma note:
★★★ (beaucoup aimé)

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Les premières lignes
« Avant-propos
Notre mère s’appelle Lélia Picabia. Un nom trop beau pour ne pas cacher une douleur. Enfants, nous ne connaissions pas l’origine de son nom. Notre mère ne nous parlait jamais de son père, ni de ses grands-parents.
En 1985, sa grand-mère (notre arrière-grand-mère) Gabriële Buffet-Picabia, est morte de vieillesse, à l’âge de 104 ans. Nous ne sommes pas allées à l’enterrement de cette femme, pour la simple et bonne raison que nous ne connaissions pas son existence. Bien plus tard, lorsque nous sommes devenues adultes, nous avons compris le silence qui l’entourait. Nous avons eu l’intuition que cette femme avait été un monument ignoré et égaré. Ignoré de nous. Égaré dans l’histoire de l’art. Pourquoi cette double disparition ?
Nous nous sommes alors lancées dans la reconstitution de la vie de Gabriële Buffet, théoricienne de l’art visionnaire, femme de Francis Picabia, maîtresse de Marcel Duchamp, amie intime d’Apollinaire.
Nous avons écrit ce livre à quatre mains, en espérant qu’il y aurait du beau dans ce bizarre. Nous avons tenté une expérience d’écriture en tressant nos mots les uns avec les autres, pour qu’il n’existe plus qu’une seule voix entre nous. Nous avions envie de retrouver cette joie disparue qui consiste à écrire aujourd’hui comme nous nous amusions autrefois – avec le sérieux de l’enfant quand il joue. Deux sœurs ensemble sont pour toujours des enfants.
Nous avons joué mais nous n’avons rien inventé, pas besoin, la vie de Gabriële est un roman. Pour écrire ce livre, nous nous sommes appuyées sur des ouvrages d’histoire, des archives et des entretiens. Néanmoins, nous ne sommes pas historiennes et ne prétendons pas l’être. Nous espérons que les spécialistes de l’art comprendront que, malgré la méticulosité de notre travail de recherche, notre subjectivité d’écrivains est entrée en jeu dans l’interprétation des sentiments de notre arrière-grand-mère. Les événements que nous racontons ont été vécus par les protagonistes, bien qu’ils soient contés à notre façon. Nous avons choisi le point de vue de la vie pour raconter celle de Gabriële Buffet. ANNE & CLAIRE BEREST

1 L’ensorcellement (L’encerclement)
On ne la remarque pas aussitôt. Pas d’extravagance dans cette taille moyenne, ce corps pudique, ces longs cheveux châtains ajustés en chignon cloche, parure sombre et provocante jamais révélée. Le visage de Gabriële Buffet n’a rien de charmant. Il ne fait pas de caprice. Le menton, surtout, est trop grand. Le front aussi. Ses yeux disparaissent dans des fentes perpétuellement songeuses, dessinant deux traits noirs de charbon mouillé sous des sourcils forts qui obstruent la couleur des iris. Cette femme, ni belle ni laide, est autre chose. Si l’on pousse la curiosité à observer cette figure banale, on saisit alors que la bouche pâle s’étire en deux longues ailes d’oiseau libre. Les pommettes tapent. L’ensemble est terriblement déterminé. Un air qui invite promptement à sonder le regard. À le suivre.
En 1908, Gabriële a 27 ans. Elle est partie finir ses études de musique à Berlin commencées à Paris. C’est une jeune femme indépendante. Pas de mari, pas d’enfant, pas d’attache. Elle mène une agréable vie, une vie de garçon. Elle gagne de l’argent en jouant dans des orchestres, elle n’a de comptes à rendre à personne.
Avec ses nouveaux amis berlinois, Gabriële a passé les vacances en Suisse, dans un chalet d’été. Elle y fait une drôle de rencontre : « À cette époque, autour de Genève, il y avait une grande quantité de petites maisonnettes louées qui recevaient les Russes réfugiés. Et j’ai connu Lénine, car il était dans une maison voisine de la mienne. Je le voyais sortir – ça n’a pas été plus loin – si ce n’est que j’ai trouvé qu’il avait une très belle tête1. »
La légende familiale dit que Gabriële a eu une aventure avec Lénine. Aucun ouvrage ne l’atteste, et nous en doutons. Mais ce qui est intéressant, c’est l’existence même de la légende. Cette idée qui persiste au-delà des décennies, que Gabriële n’aurait été séduite que par des hommes révolutionnaires – quelle que soit la nature de la révolution, politique ou artistique.
Après ses vacances dans les montagnes suisses, Gabriële rentre en France, pour rendre visite à sa mère et son frère Jean. Comme de nombreux militaires de l’époque, son père avait pris sa retraite à Versailles, cette ville cossue et tranquille qui possède sa propre société de tramways électriques, anciennement à « traction hippomobile ».
Gabriële n’aime pas tellement les vacances à Versailles, très vite elle s’agace de ce qui l’avait réjouie les premiers jours : les rituels familiaux, les gestes immuables, les histoires qui ne changent pas. Gabriële n’est pas « famille » et ne le sera jamais – même avec ses enfants. Surtout avec ses enfants.
C’est une belle journée de septembre 1908 qui marque la fin de l’été. La mère de Gabriële dresse la table sous la tonnelle du jardin, elle est heureuse d’avoir ses deux grands enfants auprès d’elle, elle porte une robe rose, le soleil dans le feuillage fait des taches de lumière sur la nappe blanche, nous sommes dans un tableau de Renoir.
Mme Buffet a le cœur lourd : c’est le dernier déjeuner de l’été en famille, Gabriële va repartir à Berlin, Jean, qui est peintre, s’est installé à Moret-sur-Loing, elle va se retrouver seule dans cette maison trop grande. Jean a choisi ce petit village de Seine-et-Marne car il fut le décor de nombreuses toiles de l’impressionniste Alfred Sisley, qu’il admire beaucoup. Sisley a peint l’église de Moret-sur-Loing, le pont de Moret-sur-Loing, les peupliers de Moret-sur-Loing et la rue des Tanneries… Et donc Jean fait à peu près la même chose, quinze ans plus tard. Quinze ans trop tard ? Il n’est pas en avance, Jean, has been même, au regard de Gabriële qui évolue dans le milieu de l’avant-garde musicale. Il fait partie de cette génération de jeunes gens néo-impressionnistes, un « jeune suiveur d’un mouvement déjà vieux». Certes, Jean a du talent, beaucoup même, mais Gabriële n’est pas émue par la joliesse de ses sujets, ni par la sensibilité de ses compositions, ni par sa capacité à créer une véritable puissance chromatique dans des paysages de neige. Pour elle, les impressionnistes faisaient scandale du temps de papa et maman. Aujourd’hui, ils font école.
Mais revenons à cette journée de septembre où Gabriële et sa mère sont assises dans le jardin, la glycine blanche a fleuri tardivement, mère et fille ne s’adressent la parole que pour rendre les silences acceptables, elles n’ont rien à se reprocher mais pas grand-chose à se dire. Jean n’est pas encore là. On l’attend pour déjeuner, il avait promis d’être à l’heure.
Après un certain temps, Gabriële et sa mère commencent le repas en se disant que « cela va le faire venir ». Et puis au dessert, on se résout à l’idée qu’il ne viendra pas et que chacun cachera son inquiétude en vaquant à ses occupations. L’après-midi passe, Gabriële empaquette ses bagages pour son retour en Allemagne – elle a hâte de rentrer à Berlin, ces vacances estivales n’ont été qu’une longue nuit d’insomnie, Gabriële étouffe. Elle tourne en rond dans sa chambre. La commode sent l’encaustique et renferme des robes sages, bleues et grises. C’est beau et c’est fade, comme le réséda.
La cathédrale Saint-Louis de Versailles sonne les vêpres. Son frère n’est toujours pas là, Gabriële écoute, attentive au son des cloches, leur lourd corps de bronze résonner d’une tonalité grave et solennelle. Soudain, un bruit inhabituel, Gabriële entend les graviers grincer violemment. Elle se précipite à la fenêtre de sa chambre : une voiture fait son apparition dans la cour. La vision, en ce début de siècle, est aussi incongrue qu’extravagante, comme imaginer aujourd’hui un hélicoptère atterrir soudain sur le gazon de son jardin. Il ne lui faut pas longtemps pour en deviner l’explication. »

L’avis de… Luc Le Vaillant (Libération)
« Les sœurs Berest sont écrivaines. Anne a 37 ans. Claire a 35 ans. Elles publient la biographie de leurs arrière-grands-parents. Gabriële Buffet était compositrice de musique, inspiratrice d’artistes et aussi alpiniste. Francis Picabia était peintre, viveur, farceur, provocateur, inconséquent et maniaco-dépressif. Le couple était transgressif, exceptionnel, dangereux. Un siècle après, leur descendance se réapproprie cette filiation méconnue, sinon cachée. »

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Anne et Claire Berest présentent «Gabriële» © Production Hachette Littérature

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L’été en poche (36): Couleurs de l’incendie

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En deux mots:
Madeleine Pericourt est l’héritière de la fortune de son frère Edouard. Après avoir été trompée et spoliée, elle va chercher à prendre sa revanche. Entre petits arrangements et grandes manœuvres politiques, ce roman dépeint parfaitement l’entre-deux-guerres. Disons-le d’emblée: Couleurs de l’incendie est un très grand livre.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

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Les premières lignes
« Si les obsèques de Marcel Péricourt furent perturbées et s’achevèrent même de façon franchement chaotique, du moins commencèrent-elles à l’heure. Dès le début de la matinée, le boulevard de Courcelles était fermé à la circulation. Rassemblée dans la cour, la musique de la garde républicaine bruissait des essais feutrés des instruments, tandis que les automobiles déversaient sur le trottoir ambassadeurs, parlementaires, généraux, délégations étrangères qui se saluaient gravement. Des académiciens passaient sous le grand dais noir à crépines d’argent portant le chiffre du défunt qui couvrait le large perron et suivaient les discrètes consignes du maître de cérémonie chargé d’ordonner toute cette foule dans l’attente de la levée du corps. On reconnaissait beaucoup de visages. Des funérailles de cette importance, c’était comme un mariage ducal ou la présentation d’une collection de Lucien Lelong, le lieu où il fallait se montrer quand on avait un certain rang.
Bien que très ébranlée par la mort de son père, Madeleine était partout, efficace et retenue, donnant des instructions discrètes, attentive aux moindres détails. Et d’autant plus soucieuse que le président de la République avait fait savoir qu’il viendrait en personne se recueillir devant la dépouille de « son ami Péricourt ». A partir de là, tout était devenu difficile, le protocole républicatin était exigeant comme dans une monarchie. La maison Péricourt, envahie de fonctionnaires de la sécurité et de responsables de l’étiquette, n’avait plus connu un instant de repos. Sans compter la foule des ministres, des courtisans, des conseillers. Le chef de l’Etat était une sorte de navire de pêche suivi en permanence de nuées d’oiseaux qui se nourrissaient de son mouvement.
A l’heure prévue, Madeleine était en haut du perron, les mains gantées de noir sagement croisées devant elle.
La voiture arriva, la foule se tut, le président descendit, salua, monta les marches et pressa Madeleine un instant contre lui, sans un mot, les grands chagrins sont muets. Puis il fit un geste élégant et fataliste pour lui céder le passage vers la chapelle ardente. »

L’avis de… Eric Libiot (L’Express)
« L’entre-deux-guerres est évidemment une période fascinante où le monde change (la crise de 1929, les bouleversements économiques) et se prépare à un autre conflit mondial. Pierre Lemaitre se fait alors chroniqueur de l’époque. Convoque la grande Histoire, interpelle le lecteur, pousse Madeleine dans les bras d’une femme, arpente les couloirs politiques, construit un implacable suspense.
Et puisque cet article se termine, il faut employer les grands moyens et citer Dumas, Sue, Balzac, Féval et pourquoi pas Zévaco et la baronne Orczy, capables de toutes les extravagances, trop heureux de célébrer le romanesque pour mettre en avant la force de l’imaginaire, seul rempart solide contre l’ignorance et la faiblesse de l’esprit. Pierre Lemaitre trône avec eux. »

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Pierre Lemaitre présente Couleurs de l’incendie, deuxième volet de la trilogie inaugurée avec « Au revoir là-haut », prix Goncourt 2013. © Production La Grande Librairie

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L’été en poche (35): Fils du feu

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En deux mots:
Passant des études de sciences à celle des lettres, le narrateur invente pour sa mère le roman de leur vie commune… avant qu’elle n’accompagne son père et leur chien dans la tombe. Un somptueux roman forgé avec puissance et élégance, avec rage et exaltation. C’est l’enfer, la tête dans les étoiles !

Ma note:
★★★ (beaucoup aimé)

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Les premières lignes
« Souvent il arrivait que papa et Jacky martèlent de concert. Pas un mot, pas un cri, juste des souffles mêlés comme font les amants. De lourds coups sur l’acier, de petits sur l’enclume, en rythme cadencé, sorte de concerto pour enclume et marteaux où la basse continue n’était autre que celle de leurs respirations. Et puis ces escarbilles, toujours ces escarbilles, petites étoiles filantes que chacun d’eux apprivoisait pour qu’elles n’aillent pas, comme des baisers voraces, mordre le corps de l’autre. Et assis sur un banc ou sur un tas de ferraille, un enfant de cinq ans regarde leurs poitrails, écoute leurs silences dans cet orage d’acier et ne croit plus à rien, ni à Dieu, ni à Diable, ni à tous ces héros que déjà il pressent puisqu’il sent bien, ce gosse, qu’il arrive à la vie de parfois défaillir, ou simplement faillir, et qu’il faut certains soirs, pour supporter son poids, accepter les légendes et les mythes qu’ont inventés les hommes afin de s’endormir un petit peu plus grand et à peine moins mortel. Heureusement pour lui, foin d’Ulysse, de Titans, de dragons flamboyants et de dieux en jupette plus ou moins ridicules, il les a sous les yeux ces lares de pleine chair qui dressent des éclairs et créent des épopées avec chaque barre de fer.
L’odeur de la limaille, du fer chauffé à rouge, du fer chauffé à blanc, l’odeur des corps en sueur qui parfois s’effaçaient derrière la fumée blanche, l’odeur des grains d’acier en gerbes braisillantes, l’odeur même des marteaux, masses, pinces, massettes, et l’odeur de l’enclume qui les recueillait tous.
Papa et Jacky, ferronniers d’art ; ils maîtrisaient le feu mais ignoraient Vulcain, Prométhée et Wotan, Zeus ou Héphaïstos. Les dieux du Walhalla, d’Olympe ou de l’Iliade leur étaient inconnus. Même saint Éloi, patron des forgerons, ne les concernait pas. Ils étaient incultes, c’est-à-dire intelligents mais sans les livres capables de leur nommer, soit cette intelligence, soit cette inculture. Ils s’en moquaient, de tout cela, des trois divinités, des quatre horizons, des douze travaux d’Hercule ou des Mille et Une Nuits.
À quoi bon s’inventer des dieux de pacotille quand on en a sous la main et que l’on parvient, à coups brefs et précis, à leur donner la forme que l’on veut. Pas besoin de légende, ils se créaient la leur, façonnant dans l’acier les mots pour la chanter.
Et l’enfant de cinq ans lorsqu’il lui adviendra, plus tard, beaucoup plus tard, d’apercevoir Tarzan sautant de liane en liane en se frappant le torse à grands coups de battoir pour ne rien forger d’autre qu’un long cri ridicule, rira comme un beau diable s’il est vrai qu’il s’avère, dans l’Hadès ou ailleurs, qu’un diable puisse être beau.
Jacky était arrivé un jour, à la forge, sur une drôle de moto dont personne jamais n’en avait vu de semblable et dont certains prétendaient qu’il l’avait lui-même entièrement fabriquée, pièce par pièce, hormis les pneus et les deux chambres à air. Peut-être était-ce vrai, il en était capable ; peut-être n’était-ce pas vrai ; peu importe dans quelle urne repose la vérité, les dieux ont leurs mystères, les hommes ont leurs légendes, ce qui est d’importance est l’étincelle en nous qu’ils ont su allumer, cette parcelle d’irréel à laquelle on a cru ; le reste n’est que poussière qui s’en va vers la mort et que nous balayons d’un revers de la main.
Jacky était un mystère. Un mystère de chair, de sang, de muscles et de silence. Pas un de ces mystères évangéliques façon Résurrection, Annonciation ou sainte Trinité, que l’on crée pour asservir les masses et qu’élucident en quelques phrases dogmatiques pour une foule un peu rustre de quelconques hiérophantes aussi rusés que fourbes. Non, Jacky était un vrai mystère. Un taiseux taciturne au visage sans lumière. Un humain sans parole. Un grand sac de secrets. Ma première statue grecque. Mon premier grand amour.»

L’avis de… Baptiste Liger (L’Express)
« Tour à tour homme de cirque, cracheur de feu, cascadeur et dramaturge, Guy Boley fait son entrée en littérature avec un magnifique premier roman sur la famille et le deuil dans le milieu des forgerons. Allumez le feu! »

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À l’occasion de la 18e édition des Correspondances de Manosque, rencontre avec Guy Boley autour de son ouvrage Fils du feu. © Production Librairie Mollat

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L’été en poche (34): Les Déraisons

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En deux mots:
Une bouleversante histoire d’amour doublée d’un procès surréaliste. La dernière année que Louise et Adrien passent ensemble réserve bien des surprises. Une histoire servie par une langue étincelante de fantaisie.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

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Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
« 3 octobre 2016
La pièce est magistrale. Ses murs dressés comme des remparts soutiennent une voûte suspendue à plusieurs mètres du sol, sculptée en éventail et percée d’une imposante lucarne. Par-delà, le ciel dispense sa lumière matinale, une colonie de nuages traverse lentement le tableau. Adrien ne peut s’empêcher de penser que, de là-haut, Louise doit se marrer.
Dans cette salle de justice, l’air en circulation lente a pris la couleur presque jaune des époques antérieures. Depuis la disparition de sa femme, il y a quelques mois, ici ou ailleurs, à tout moment, c’est comme si le présent était déjà ancien. En ñlant, Louise a emporté les pigments clairs de l’oxygène, elle s’est barrée avec le blanc. La vision d’Adrien a reculé d’un cran sur la palette Pantone. Même les murs de ce tribunal sont devenus légèrement plus foncés. Adrien observe le trône du président, une simple chaise posée derrière un imposant bureau face à l’assemblée. Dans quelques minutes, il va devoir répondre à des questions officielles, trier les mots, les peser, les modérer, les tempérer, il ignore s’il dispose encore de telles capacités dans son stock intérieur, ces dernières années, il n’a plus rien utilisé de tel.
Au fond de lui, ça marche, ça court, ça rampe, ça se cogne aux lines parois de ses entrailles, entre côtes et organes patrouillent en désordre curiosité et appréhension.
Le président du tribunal n’est pas tout jeune. il est petit, et le fait qu’il soit assis n’y change rien. Il est ratatiné à la fois des membres inférieurs et du torse, un tronc fin et compact, physiquement condensé, lyophilisé. »

L’avis de… Thierry Clermont (Le Figaro)
«Le livre a tout pour plaire et séduire : dialogues bien troussés, scènes déroutantes ou cocasses, quelques portraits bien croqués, tel celui du juge du tribunal des prud’hommes. On passe successivement de l’absurde au tragique, mais traité toujours en poésie, de l’amer au loufoque, avec, sur la bande musicale : Aretha Franklin, Leonard Cohen, Neil Young. Par facilité on évoquera moins l’accointance de ces Déraisons avec L’Écume des jours qu’avec En attendant Bojangles de Bourdeaut. On pourra également penser à un Buster Keaton égaré en ce début de XXIe siècle, ou à un Tarantino sans hémoglobine. On vous l’a dit : un bonheur de lecture!»

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Remise du Prix de la Closerie des Lilas 2018 à Odile d’Oultremont. © Production Prix de la Closerie

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L’été en poche (33): L’attrape-souci

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En deux mots:
Lucien se rend avec sa mère dans une grande librairie de Buenos Aires. C’est là qu’elle disparaît soudainement, laissant son enfant de onze ans livré à lui-même. Pour ses débuts, Catherine Faye nous propose un roman d’apprentissage aussi exotique que prenant.

Ma note:
★★★ (beaucoup aimé)

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Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
« Je l’ai perdue comme ça. C’était l’après-midi. Nous avions déjeuné dans un bistrot à étages de Palermo, en sortant, il avait encore fallu faire les magasins. Depuis notre arrivée à Buenos Aires, nous n’arrêtions pas de marcher et d’entrer dans des boutiques. Je ne comprenais pas grand-chose à ce que nous étions en train de faire, on était partis de Paris, comme ça, très vite et très loin, en plein mois de décembre, des vacances ou alors une autre vie. Elle avait décidé de m’emmener dans la ville de son enfance, une enfance de rêve, c’est ce qu’elle me répétait. C’était juste après l’attentat des tours jumelles. 2001, une drôle d’année.
Je me souviens de ses sandales à talons compensés, elle se tordait les chevilles sur les trottoirs cabossés, me tirait par la main, on manquait de tomber tous les deux. Je les vois encore, ses sandales, parce qu’à chaque fois qu’elle les mettait elle me demandait si elles lui allaient, en se tournant dans tous les sens devant le miroir. Elles avaient une bride rouge, fine, on aurait dit un bracelet autour de ses pieds. J’aimais m’amuser avec, faire et défaire la boucle quand elle dormait et que je m’ennuyais. Elle aimait mettre des talons, ma mère, même si elle était grande. Elle disait que l’élégance, c’est de donner l’impression qu’on va s’envoler. Et moi, j’avais peur.
J’avais onze ans, elle trente. Ou quarante. À onze ans, trente ou quarante ans, c’est un peu la même chose. Et puis, avec le temps, j’ai oublié.
Il devait être cinq heures, l’air était doux, l’ombre violette des jacarandas recouvrait la rue et les caniveaux, elle était entrée dans une librairie. Des passages étroits s’enfonçaient entre les présentoirs en désordre et les étagères penchées, débordantes de livres. Un vrai château de cartes. Dans un coin, un étalage de petites boîtes ovales bizarres, jaunes et recouvertes de signes – des croix, des flèches, des yeux –, j’étais fasciné. Ma mère s’était approchée. Elle m’expliquait qu’à l’intérieur il y avait des poupées minuscules, indiennes. D’Amérique du Sud, pas des États-Unis, ni des Indes, c’est ce qu’elle m’avait dit.
– Donc, vois-tu, quand tu as un souci, n’importe lequel…
Elle avait laissé un blanc.
– … tu glisses une des petites poupées sous ton oreiller, tu le lui confies et le lendemain matin, quand tu te réveilles, plus de souci, il s’est envolé.
– Il y en a beaucoup, des poupées, dedans ?
– Sept, des petits messieurs pour les soucis au masculin et des petites dames pour les soucis au féminin.
En détournant la tête, elle avait ajouté :
– Et un petit enfant aussi, pour le souci… qui n’en est pas vraiment un.
– Je peux en avoir un d’attrape-souci ?
– Lucien ! Exprime-toi correctement ! Tu dois dire : Pourrais-je en avoir un, s’il te plaît, maman ?
Elle me reprenait tout le temps. Il fallait que je parle comme il faut, surtout devant les autres.
– Fais attention quand même ! Et tiens-toi droit.
Puis, après s’être éloignée avec son grand sac mou en toile verte plaqué sous le bras, elle s’était mise à regarder des livres empilés près de l’entrée. Elle n’arrivait pas à en lire les titres, même un peu de biais, alors, elle essayait de déchiffrer les mots à l’envers. Toujours dans des positions improbables, ma mère.
Elle voulait un roman qui se passe au bout du monde, c’est ce qu’elle expliquait maintenant à la vendeuse au chignon plat, dans cette langue qu’elle parlait couramment, l’argentin. J’aimais l’entendre faire danser ses phrases, avec tous ces mots qu’elle m’avait appris à Paris les soirs où elle était de bonne humeur. Il avait fallu que j’apprenne vite parce qu’elle avait décidé qu’entre nous on parlerait cette langue. Un point c’est tout. Je m’en sortais plutôt bien. Avec un vocabulaire d’enfant, mais ça allait.
Ça faisait des jours que ma mère cherchait ce livre du bout du monde, un livre contre les insomnies. »

L’avis de… Pierre Vavasseur (Le Parisien)
« Plus initiatique que ce premier roman, voilà qui va être dur à dénicher. Lucien est un enfant de 11 ans parti à la recherche de sa mère, subitement évaporée, alors qu’il se cherchait un porte-bonheur. « Elle est grande, avec un long cou, elle fait penser une cigogne mais avec la bouche rentrée en dedans, à cause de la colère. » Nous sommes à Buenos Aires, en Argentine. Avec le décalage horaire, Lucien, qui deviendra Lucio, a d’abord cru qu’il avait encore 10 ans. Quelle belle idée ! A l’image de ce roman dépaysant traversé par un imaginaire audacieux. Tout à sa quête, l’enfant progresse à cloche-pied sur une marelle de personnages qui n’ont pas attendu pour être cabossés. Veut-on une voix neuve en littérature? Sans souci, la voici. »

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L’été en poche (32): J’ai vu un homme

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 En deux mots:
Trois hommes voient leur destin basculer. Ils ne sont pas coupables mais se sentent responsables. Trois drames liés entre eux et décrits jusqu’au plus petit détail. Un roman saisissant sur fond de guerre «moderne» menée à coups de drones!

Ma note:
★★★★(j’ai adoré)

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Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
« L’événement qui bouleversa leur existence survint un samedi après-midi de juin, quelques minutes à peine après que Michael Turner, croyant la maison des Nelson déserte, eut franchi le seuil de la porte du jardin. Ce n’était que le début du mois, mais Londres se boursouflait déjà sous la chaleur. Les fenêtres béaient le long de South Hill Drive. Garées des deux côtés de la route, les voitures bouillaient, brûlantes, leurs carrosseries prêtes à craqueler au soleil. La brise du matin s’était retirée, laissant la rangée de platanes parfaitement immobile. Les chênes et les hêtres du parc alentour ne bruissaient pas davantage. La vague de chaleur s’était abattue sur la ville une semaine plus tôt, et cependant les herbes hautes qui s’étendaient hors de l’ombre protectrice des arbres commençaient à jaunir.
Michael avait trouvé la porte du jardin des Nelson entrouverte. Il s’était penché dans l’entrebâillement, l’avant-bras appuyé au cadre de la porte, et avait appelé ses voisins.
« Josh ? Samantha ? »
Pas de réponse. La maison avait absorbé sa voix sans lui renvoyer le moindre écho. Il baissa les yeux sur sa vieille paire de chaussures bateau, leurs semelles gorgées d’humidité par l’herbe fraîchement arrosée. Il jardinait depuis midi et était venu directement chez les Nelson, sans passer prendre une douche dans son appartement. Sous son short, ses genoux aussi étaient crasseux.
Repoussant le talon de sa chaussure gauche avec le bout de son pied droit, Michael s’en extirpa. Tout en répétant l’opération pour l’autre pied, il tendait l’oreille, guettant quelque signe de vie à l’intérieur de la maison. Toujours rien. Il regarda sa montre : 15 h 20. Il avait un cours d’escrime de l’autre côté du parc à 16 heures. Il lui faudrait au moins trente minutes pour arriver là-bas. Il s’avança, s’apprêta à pousser la porte, mais se ravisa en voyant ses mains sales et utilisa son coude afin de l’ouvrir et de se frayer un chemin à l’intérieur.
La cuisine baignait dans une pénombre fraîche et il fallut un moment à Michael pour ajuster sa vision à l’absence de lumière. Dans son dos, le jardin de ses voisins descendait en pente douce entre un poirier et une haie d’herbacées ratatinée. La pelouse desséchée dévalait jusqu’à un portail en bois envahi par les roseaux. Au-delà du portail, il y avait un saule pleureur penché au-dessus d’un des bassins du parc. Durant les derniers mois, ces bassins s’étaient recouverts d’une seconde peau de lentilles d’eau vertes, étonnamment luisante. Quelques minutes plus tôt, Michael, accroupi dans l’herbe pour se reposer, avait contemplé une foulque qui fendait la surface de l’eau depuis l’autre rive, sa tête blanc et noir comme un voile de nonne, avançant en rythme et traînant dans son sillage une nuée de canetons.
Debout dans la cuisine, Michael tendit l’oreille une nouvelle fois. Ce n’était pas le genre de Josh et Samantha de laisser la maison ouverte en leur absence. Il savait que Samantha avait rejoint sa sœur Martha pour le week-end. Mais il pensait que Josh et les filles étaient là. Pourtant la maison demeurait silencieuse. Seuls les bruits du parc lui parvenaient : les aboiements d’un chien, les bavardages de pique-niques lointains, les éclaboussures d’un plongeur dans le bassin de nage, de l’autre côté de la promenade. Plus près, dans un jardin tout proche, il entendit un jet d’eau automatique se mettre en marche. L’atmosphère était si figée et si calme que, de là où il se tenait dans la cuisine, ces bruits semblaient déjà tissés dans le fil de la mémoire, appartenant au passé, comme s’il avait franchi une porte temporelle et non le seuil d’une maison.
Peut-être Josh avait-il laissé un mot ? Michael s’approcha du réfrigérateur pour vérifier : modèle carré, à l’américaine, en acier brossé, avec un distributeur de glaçons intégré. Une montagne de paperasses en recouvrait la surface, au lieu de s’entasser sur un bureau, elles étaient retenues là à la verticale par des aimants à l’effigie des œuvres de Rothko. Michael passa en revue les menus de traiteur à emporter, listes de courses, bulletins scolaires, rien qui indique où Josh pouvait bien être. Il se détourna du réfrigérateur et scruta la pièce autour, espérant trouver un indice.
La cuisine de Samantha et Josh était robuste et généreuse, à l’image du reste de l’habitation. Les lamelles d’ombre des stores vénitiens caressaient l’îlot central, autour duquel étaient disposés un four, deux plaques de cuisson et un tableau d’ustensiles de cuisine professionnels. Derrière un comptoir où l’on prenait le petit déjeuner, des plantes en pots et des stores ocre séparaient la cuisine de la véranda où l’on pouvait s’installer dans un canapé affaissé et deux fauteuils. À l’autre bout de la cuisine se trouvait une table ovale pour les repas, et trônant au-dessus, un portrait des Nelson.
Cette photographie en noir et blanc, faite en studio à l’époque où Rachel était encore une petite fille et Lucy un bébé, montrait les deux enfants assises sur les genoux de leurs parents dans des robes blanches identiques. Samantha couvait ses filles d’un œil rieur, elle ne regardait pas l’objectif. Josh, en revanche, adressait un sourire franc et direct à l’appareil, sa mâchoire semblait plus anguleuse que celle de l’homme que Michael connaissait. Ses cheveux aussi paraissaient plus noirs, avec cette coupe de petit garçon qu’il arborait toujours, les tempes grisonnantes en moins.
Michael fixa un instant le regard de ce Josh rajeuni. Il se demanda s’il ne ferait pas mieux de l’appeler pour lui dire que la porte de son jardin était ouverte. Mais son téléphone était resté chez lui et Michael ne connaissait par cœur ni le numéro de Josh ni celui de Samantha. Et peut-être d’ailleurs n’y avait-il aucune raison de les inquiéter ? À première vue, aucun signe d’intrusion. La cuisine avait exactement la même apparence que d’habitude.
Michael ne connaissait les Nelson que depuis sept mois, mais leur amitié, une fois nouée, avait vite gagné en intensité. Ces dernières semaines, il avait l’impression d’avoir pris plus de repas chez eux qu’à sa propre table, dans l’immeuble voisin. Lorsqu’il s’était installé, il n’avait pas tout de suite vu le chemin qui menait de leur pelouse au jardin commun qui bordait la rangée d’immeubles où se trouvait son appartement. Traversant la haie à un endroit où elle s’interrompait, le sentier était presque invisible. Mais à présent, à force d’être emprunté, le tracé se distinguait facilement : Michael passait les voir le soir et Samantha ou les filles venaient le chercher les week-ends. Telle une famille, les Nelson étaient devenus pour lui une présence apaisante, un ancrage nécessaire contre les déferlantes du passé. Michael avait la certitude que cette cuisine n’avait pas été fouillée ou visitée. C’était la pièce dans laquelle il avait passé le plus de temps avec eux, l’endroit où ils mangeaient, buvaient, l’endroit où il avait véritablement eu le sentiment de panser ses blessures. Pour la première fois depuis qu’il avait perdu Caroline, il avait appris ici, grâce à Josh et Samantha, à se souvenir, non plus seulement de son absence, mais d’elle.
Détachant le regard du portrait de famille, Michael jeta un œil aux chaises et aux buffets dans la véranda. Sans doute ferait-il mieux de contrôler le reste de la maison. Tout en marchant vers le téléphone et en parcourant les Post-it collés un peu partout sur le combiné, il se persuada que Samantha et Josh ne voudraient pas le voir partir sans une inspection en règle. Mais il fallait faire vite. À l’origine, il ne devait passer que pour récupérer un tournevis prêté à Josh et dont il avait besoin pour réparer une épée avant son cours. Dès qu’il aurait mis la main dessus et fait le tour de la maison, il s’en irait.
Une nouvelle fois, Michael regarda sa montre. Il était presque 15 h 25. S’il trouvait quoi que ce soit de louche, il pourrait toujours appeler Josh en traversant le parc pour aller à son cours. Où qu’il soit, se dit Michael, avec les filles il ne pouvait pas être allé bien loin. Tournant le dos au téléphone couvert de gribouillages, Michael s’avança vers la porte qui menait au hall d’entrée. Tandis qu’il traversait la cuisine, les tommettes rouges, fraîches sous ses pieds, se couvraient des empreintes de ses chaussettes humides, qui disparaissaient lentement derrière lui comme si le vent venait recouvrir sa trace. »

L’avis de… Geneviève Simon (La libre Belgique)
« Owen Sheers signe avec « J’ai vu un homme » un roman impressionnant de maîtrise, impossible à lâcher, qui donne à ses personnages une présence et une épaisseur rares et dont l’intrigue est savamment orchestrée. Il y a du thriller mais aussi de l’amour et de la rédemption dans cette histoire qui place les hommes face aux conséquences inattendues de leurs choix sans les dédouaner de leurs responsabilités. Une décision prise avec les meilleures intentions peut engendrer des soubresauts imprévisibles et ébranler la conscience. Celle du lecteur pareillement. Et c’est vertigineux. »

 Vidéo


Owen Sheers présente son roman «J’ai vu un homme» © Production Librairie Mollat

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