Les étrangers

DELOME_les-etrangers
   RL_automne-2019

 

En deux mots:
Au baptême de sa petite-fille, la narrateur se souvient de son parcours, de ce père absent et de cette mère qui l’a toujours considéré comme une charge. Un manque d’amour qui va l’entraîner sur des chemins de traverse dominés par la rancœur.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le roman de la honte et du dégoût

Les étrangers dont il est question dans ce roman sont les propres parents de l’auteur, né d’une «erreur» et rejeté par une mère qui préfèrera «vivre sa vie». Comment dès lors se construire une identité…

Le narrateur de ce roman sans compromis vient assister au baptême de Françoise, sa petite fille. Son fils a eu la malencontreuse idée de la prénommer comme sa mère. Une mère honnie à tel point qu’il a failli ne pas se rendre à l’invitation et qu’il se fait le plus discret possible durant la cérémonie. Des sentiments dont le lecteur peut sentir la violence dès les premières lignes: «Ma mère était gouine et je ne souhaite pas à mon pire ennemi d’endurer mon adolescence auprès d’Elle. Longtemps les deux mots qui m’ont le mieux évoqué cette femme ont été honte et dégoût.» Et alors que se déroule la cérémonie religieuse, les souvenirs vont émerger. Ceux de ces années cinquante-soixante, quand les Français «avaient follement besoin de s’amuser et s’étourdir en société. Les salles de spectacle en général, et les cabarets en particulier, étaient très fréquentées. Il y en avait pour tous les goûts et toutes les bourses. Répandues à travers Paris.»
C’est plus précisément du côté de Pigalle que ses parents vont se rencontrer et que vont se jouer les destins des membres de la famille et de leurs amis, amants, maîtresses, compagnons de route. C’est du reste Loulou, l’une des figures de ce monde de la nuit qui va lui raconter comment s’est faite la rencontre entre Paul et Françoise, ses futurs parents, et combien sa naissance n’aura pas été souhaitée. En fait, Loulou servait de rabatteur pour un riche industriel, M. Limonade, et avait convié Françoise et Bruno à les suivre pour une partie fine durant laquelle chacun caressait un dessein propre assez éloigné des fantasmes de l’autre. C’est d’ailleurs autant pour éviter Loulou ou M. Limonade que Françoise et Bruno vont se retrouver en couple, même si Françoise est lesbienne. D’ailleurs très vite chacun va mener une double vie, entre trafics et petits boulots, entre prostitution ou protection d’un partenaire fortuné. Françoise va choisir de suivre Monique, de vingt ans son aînée, et laisser quelques illusions et son fils sur le bord de la route. On comprend sa rancœur: «Lorsqu’on s’est retrouvé confronté au dégoût viscéral de soi durant son enfance; c’est un peu comme une langue maternelle qu’on vous aurait inculquée de force dans votre âme meurtrie.»
Didier Delome, après avoir raconté ses années de galère dans La dèche, son premier roman que l’on peut considérer comme le premier volet de cette histoire, ne se retrouve pas mieux loti dans ce second volume. Enfant non désiré puis rejeté, il va toutefois trouver dans la culture sa planche de salut: «Cela se manifestait, entre autres, par un inextinguible goût pour la lecture. Qui ne m’a d’ailleurs plus jamais quitté. Un point commun incontestable avec ma mère pourtant exécrée.» N’y voyez toutefois pas une bibliothérapie, il s’agit bien davantage ici d’une planche de salut, de celle qui empêche de plonger dans la dépression et le suicide que l’on sent très présents dans ce récit impitoyable où la noirceur recouvre les paillettes et où la haine recouvre la liberté sexuelle. Même si on peut lire entre les lignes une envie de réhabilitation.

Les étrangers
Didier Delome
Éditions le dilettante
Roman
256 p., 18 €
EAN 9782842639860
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et en banlieue.

Quand?
L’action se situe de la fin des années cinquante à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans ce deuxième roman, Didier Delome raconte son enfance et sa mère.
«Jamais nous n’aurions dû nous croiser ma mère et moi. Loulou a raison. J’aurais mieux fait de la fréquenter avant ma naissance. Peut-être aurais-je su ainsi l’apprécier à sa juste valeur, sans tous ces a priori détestables qu’ont forgés en moi nos six années de promiscuité forcée. Mais n’est-il pas un peu tard à mon âge pour réécrire notre histoire? Malgré ma certitude que la littérature possède ce génie faramineux de cicatriser les plaies du passé et consoler de ce qui aurait pu être et n’a pas été. »

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Actualitté (Nicolas Gary)
La Grande Parade (Valérie Morice)
Blog Bib HLM 
Blog Mes impressions de lecture 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ma mère était gouine et je ne souhaite pas à mon pire ennemi d’endurer mon adolescence auprès d’Elle. Longtemps les deux mots qui m’ont le mieux évoqué cette femme ont été honte et dégoût. Avant qu’un autre vocable ne s’immisce à leur place, curiosité. Revenons à la honte. Honte d’Elle. Honte d’être issu d’Elle. Ensuite le dégoût. Dégoût d’Elle. Physiquement d’Elle. Puis au fil de ma longue existence d’adulte, beaucoup plus tard, la curiosité. Car j’ai mis un temps fou, après l’avoir fuie si loin et haïe autant, pour réaliser qu’en définitive je ne la connaissais guère et savais bien peu de chose sur Elle. Mais commençons par le début.
Ils sont tous là. Ceux que je reconnais et les autres – que je n’ai jamais vus ou dont je ne me souviens plus mais qui ont sûrement entendu parler de moi un jour ou l’autre – lors de cette cérémonie de baptême dans l’église imposante et sombre que je connais bien, même si je n’y étais pas revenu depuis un bail. La plupart des insignes membres des familles respectives des parents subjugués par le rituel en train de s’accomplir autour de leur progéniture enrubannée d’une fine pellicule de dentelle immaculée. Quant à moi, je me tiens en retrait de ce public de fidèles aguerris et agglutinés que je surveille acagnardé dans la pénombre derrière une mince colonne vertigineuse, à l’abri de toute curiosité intempestive.
L’ambiance générale est recueillie et plutôt distinguée. Il fallait s’y attendre au sein de ce cloaque bourgeois et catholique. Mon regard s’attarde sur Antoine. À son tour revenu d’Amérique. Et marié avec une Française. À l’inverse de moi ayant dû jadis épouser une Américaine. Sa mère. Bien obligé si je voulais alors obtenir ma carte verte. Le sésame afin de demeurer aux USA. À l’origine ce mariage n’était pas destiné à durer. Même si j’avais joué le jeu du mari modèle vis-à-vis des services si tatillons de l’immigration US. Au point d’ailleurs de produire ensemble ces deux magnifiques bambins. Antoine et son frère, Pascal, son cadet d’un an. Tous deux élevés par leur admirable mère. Sur la côte Est. Tandis que je m’installais seul à l’Ouest. En Californie. Sans jamais néanmoins couper les ponts entre nous après notre divorce à l’amiable. Et je dois dire qu’elle s’est toujours montrée à la hauteur pour éduquer sans moi nos deux adorables garçons. En vraie mère juive. Cent pour cent juive mais athée. Ou plus exactement : non pratiquante. En tout cas ni Antoine ni Pascal n’ont été baptisés à mon initiative. Pas plus d’ailleurs qu’ils n’ont fait leur bar-mitsvah. Je ne me souviens même plus s’ils ont été circoncis. Et j’avoue ne jamais avoir eu l’occasion de le vérifier de visu. Mais ils doivent l’être comme la majorité des petits Américains. Du fait d’un diktat hygiénique local et non pas d’une barbare hoirie. Peu importe, j’ignore pourquoi Antoine, mon aîné, a ainsi décidé sur le tard de se convertir au catholicisme en sacrifiant au rituel du baptême juste avant de venir s’installer en France. À Paris. Sans doute afin de mieux nous retrouver tous les deux. Comme si cette conversion récente pouvait nous aider à nous rapprocher. Ou me plaire. Sous prétexte que de mon côté nous sommes de très ancienne obédience chrétienne, et que j’ai moi-même été baptisé après ma naissance, puis dûment envoyé suivre mes cours de catéchisme avant d’effectuer en grande pompe ma communion solennelle. Ici même. À Saint-Jean de Montmartre. À une époque où je vivais à côté d’ici. Chez ma mère qui n’en avait rien à cirer de la religion mais avait suivi les traditions par principe en organisant une petite fête à l’issue de cette cérémonie à laquelle elle avait convié une partie de notre parentèle. Ceux qu’elle acceptait encore de côtoyer à l’occasion de rarissimes raouts familiaux. Malgré des apparences trompeuses, je me demande si ma mère n’a pas toujours été snob. À la question iconoclaste qui me taraude l’esprit en l’imaginant invitée ici-même en bonne et due forme : serait-elle alors venue? Nous aurait-elle gratifiés de sa présence endimanchée ? Je suis bien obligé de répondre : pourquoi pas ?! Surtout si Antoine s’était chargé en personne de la convier, insistant sur l’importance de sa présence parmi eux. Les mêmes arguments déployés avec moi pour me convaincre d’assister à cette mascarade, alors que nous ne nous fréquentons plus depuis des lustres. Naturellement j’ai refusé. Et je ne sais pas pourquoi à la dernière minute j’ai décidé de passer pour entrevoir à quoi tout ce cirque ressemblerait. À la dérobée. Sans me montrer ni participer en quoi que ce soit à des retrouvailles parentales factices. Hors de question de me prêter à leurs simagrées. Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours affiché une sainte horreur pour cette notion même de famille et toutes les obligations afférentes colportées avec. Sauf lorsque j’étais enfant chez mes grands-parents. Le temps béni où choyé et heureux je n’habitais pas déjà chez Elle. Françoise G. Ma mère. Puisqu’il faut enfin la nommer.
Plus j’y repense et plus cela me turlupine. Comment se fait-il, par quelle opération du Saint-Esprit, que, parmi tous les fichus prénoms féminins de la terre, Antoine – ou sa bonne femme bigote mais je n’y crois pas une seconde – ait ainsi pu choisir d’appeler sa môme Françoise?
Pour m’emmerder. Forcément. Alors là chapeau! Voilà pourquoi il m’a convoqué dans cette nef immense et si terne. Afin de s’assurer que je recevrais son satané faire-part avec ces deux ignobles prénoms gravés dessus. Il a poussé le vice jusqu’à lui attribuer en deuxième prénom Yvonne, qui était aussi celui de ma mère. N’est-ce pas là une preuve irréfutable de son esprit retors? Je ne vois guère d’autre explication plausible.
Affublé de tels prénoms – aussi désuets et laids – ce bébé me répugne. Et si par une folie inimaginable j’avais accepté d’être son parrain, j’aurais été capable de le laisser choir exprès par terre devant le bénitier. Et encore heureux si je ne l’avais pas balancé ensuite contre le mur pour l’y écraser comme un vulgaire cafard avant de le piétiner avec allégresse. Je devrais avoir honte et frémir d’horreur en émettant pareilles pensées. Ma propre petite-fille. Quel gâchis. Amen. Ah! j’oubliais de préciser qu’une fois qu’il est venu s’installer en France, à Paris – comme par hasard –, en outre je découvre qu’Antoine habite ce quartier. Les Abbesses. Où j’ai moi-même passé mon adolescence après le décès de mon grand-père maternel chargé de m’élever au sein de sa nouvelle famille recomposée, dans une charmante banlieue résidentielle. La Varenne-Saint-Hilaire où je me suis d’ailleurs installé dès mon retour. Préférant les abords si délicieux et coquets de la Marne plutôt que ces quartiers bobos de la rive gauche où j’ai toujours vécu adulte, lors de mes passages en France. Lui a emménagé à Montmartre, à deux pas de la place des Abbesses, dans le haut de l’avenue Junot – pardi! Il en a les moyens ; ce que je ne lui reproche pas, tant mieux pour lui – mais de là à choisir précisément cette église : Saint-Jean de Montmartre, où je venais jadis passer au patronage mes jeudis et dimanches, et les jours fériés et petites vacances, sous l’égide de monsieur l’Abbé – encore un drôle de zig celui-là! –, je dis qu’il pousse le bouchon un peu loin. »

Extraits
« La vie nocturne parisienne, après-guerre, jusqu’à la fin des années cinquante, et même au début des années soixante, battait son plein de manière trépidante. Les gens sortaient le plus possible. La télévision ne les avait pas encore alpagués pour les maintenir calfeutrés chez eux. Ils avaient follement besoin de s’amuser et s’étourdir en société. Les salles de spectacle en général, et les cabarets en particulier, étaient très fréquentées. Il y en avait pour tous les goûts et toutes les bourses. Répandues à travers Paris. Y compris dans les beaux quartiers. Et de Montmartre à Montparnasse. Mais Pigalle et ses alentours concentraient une bonne partie des établissements noctambules un peu coquins exhibant à la fois des filles nues et disposant d’hôtesses accortes chargées de faire danser, et surtout consommer, la clientèle masculine. Parisienne, provinciale, voire cosmopolite, ainsi que tous les michetons en maraude venus s’aventurer seuls ou en groupes, et même parfois en couple, y compris mariés, accourus de toutes parts pour s’encanailler dans le quartier réputé le plus chaud de la capitale. »

« Très tôt, l’art et la culture m’ont aussi empêché durant cette sinistre période de cohabitation forcée de trop désespérer de ma vie. Une soif de connaissances s’est mise à enfler en moi pour me protéger de son insatiable curiosité et m’aider à patienter jusqu’à ce que je gagne enfin mon ticket pour la liberté. Cela se manifestait, entre autres, par un inextinguible goût pour la lecture. Qui ne m’a d’ailleurs plus jamais quitté. Un point commun incontestable avec ma mère pourtant exécrée. » p.203

« Lorsqu’on s’est retrouvé confronté au dégoût viscéral de soi durant son enfance; c’est un peu comme une langue maternelle qu’on vous aurait inculquée de force dans votre âme meurtrie. Alors baptiser ainsi sa fille unique Françoise, de la part de mon fils Antoine, c’est comme s’il épelait à tue-tête dans mes oreilles ma pire exécration. Ma mère m’a dégoûté des autres. Physiquement des autres. Et, plusieurs décennies après son décès, j’en souffre encore. Comment ne pas lui en vouloir? » p. 252

À propos de l’auteur
Né en 1953 en France, Didier Delome a fréquenté les cinq continents, aimé l’Amérique, et rencontré tout le monde. Il a publié deux romans aux éditions Le Dilettante, Jours de dèche (2018) et Les étrangers (2019). (Source: Éditions Le Dilettante)

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