Opus 77

RAGOUGNEAU_opus_77
  RL_automne-2019

En deux mots:
Les notes du concerto pour violon de Chostakovitch résonnent aux obsèques du grand Maestro Claessens. Ce que l’assistance ignore, c’est que le choix de cet Opus 77 résulte d’une histoire familiale mouvementée, que l’on va découvrir au fil du récit.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Vivre à l’ombre du grand Chef

Avec Opus 77, Alexis Ragougneau nous offre un roman sur la passion, sur la difficulté de se construire à l’ombre d’un père célèbre et sur le pouvoir de la musique, notamment celle de Chostakovitch.

C’est à la fois un roman sur la famille, sur les relations entre un mari et son épouse, sur un père et ses enfants et un roman sur la passion, sur la musique autant qu’un hommage à Chostakovitch et à son Concerto pour violon n°1 en La mineur opus 77 que nous offre l’auteur de Niels. Mais disant cela, je me rends bien compte que j’oublie l’essentiel, l’intensité et la violence qui sourd de ce récit, la force et l’envie qui vont bousculer Ariane et David, les enfants du maestro qui accompagnent leur père pour son dernier voyage. Ces funérailles, qui se déroulent à Genève et qui sont à la hauteur de la réputation du chef de l’OSR (L’orchestre de la Suisse Romande), c’est-à-dire grandioses, sont l’occasion de revenir sur son parcours. De dresser le portrait d’un homme qui s’est consacré entièrement à son art, quitte à en oublier ses responsabilités de père de famille, quitte à phagocyter ses proches.
C’est Ariane qui prend la parole pour nous livrer sa version, car c’est elle qui a tout retenu: «Il ne faut pas s’étonner que je me fasse chroniqueuse du passé familial. C’est une habitude chez moi, tout s’ancre, tout pèse, tout macère, les dièses, les bémols et les souvenirs. Je retiens avec facilité.»
En déroulant les étapes d’une ascension rapide, elle ne va pas tarder à débusquer quelques fausses notes. Comme quand Yaël, sa mère, a été contrainte de mettre une carrière prometteuse entre parenthèses pour rester dans l’ombre de son mari ou quand son frère a renoncé à suivre les injonctions paternelles pour tenter de se construire en dehors de cette lumière trop aveuglante: «Mon frère, lui, en choisissant l’exil intérieur, a décidé de voyager léger. Dans le temps, il ramassait mes partitions quand elles tombaient par terre; désormais il vit retiré dans un bunker, sur les hauteurs valaisannes au-dessus de Sion. Il s’y est enfermé voilà onze ans, faisant table rase du passé. Ou bien, tout au contraire, dans l’incapacité totale de le digérer».
Une souffrance, des incompréhensions et un roman construit dans le tempo du concerto, en quatre parties. Le premier mouvement – Nocturne – est celui de ce père, virtuose, le second – Scherzo – est une danse démoniaque, celle des traumatismes infligés aux membres de la famille. Le troisième – Passacaglia – est le mouvement des enfants qui se rebellent. Enfin le quatrième – Burlesque – est celui du dénouement, dont on ne dira rien ici. Car Alexis Ragougneau n’oublie pas qu’il est entré en littérature avec des romans policiers et teinte cet épilogue d’un voile de mystère. En conclusion, je vous propose une petite expérience: lorsque vous aurez lu le livre, je vous propose d’écouter le concerto. Fermez les yeux et vous retrouverez la petite musique du romancier!


Concerto pour violon n°1 en La mineur opus 77 – Vadim Repin

Opus 77
Alexis Ragougneau
Éditions Viviane Hamy
Roman
256 p., 19 €
EAN 9791097417437
Paru le 5/09/2019

Où?
Le roman se déroule principalement en Suisse, à Genève, Lausanne et en Valais, mais on y évoque aussi la Belgique et la France ainsi que quelques grandes métropoles où s’est produit l’Orchestre de la Suisse Romande.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Un jour, dans mille ans, un archéologue explorera ton refuge. Il comprendra que l’ouvrage militaire a été recyclé en ermitage. Et s’il lui vient l’idée de gratter sous la peinture ou la chaux, il exhumera des fresques colorées intitulées La Vie de David Claessens en sept tableaux. Je les connais par cœur, ils sont gravés à tout jamais dans ma médiocre mémoire, je peux vous les décrire, si vous voulez faire travailler votre imaginaire :
L’enfant prodige choisit sa voie.
Il suscite espoirs et ambitions.
Le fils trébuche, s’éloigne, ressasse.
Dans son exil, l’enfant devient un homme.
Le fils prodigue, tentant de regagner son foyer, s’égare.
Blessé, il dépérit dans sa prison de béton.
Mais à la différence des tapisseries de New York, ton histoire est en cours; il nous reste quelques tableaux à écrire, toi et moi, et je ne désespère pas de te faire sortir un jour du bunker. La clé de ton enclos, de ta cellule 77, c’est moi qui l’ai, David. Moi, Ariane, ta sœur.»
Note : Le titre est un hommage au concerto pour orchestre et violon de Dimitri Chostakovitch.

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Alexis Ragougneau présente Opus 77 © Production Page des Libraires

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Nous commencerons par un silence.
Mais les minutes de silence, vous savez bien, ne durent jamais soixante secondes pleines, y compris dans le recueillement d’une basilique genevoise, un jour de funérailles. L’impatience a vite fait de surgir, quoique l’assemblée se compose pour l’essentiel de musiciens de l’OSR, par définition respectueux du tempo imposé par leur chef. Cette fois, Claessens n’est pas au pupitre. Il est couché dans son cercueil, devant l’autel, couvé des yeux par un curé pénétré de sa mission. Célébrer l’artiste. Glisser deux ou trois mots sur une possible inspiration divine ; on ne sait jamais, ça ne mange pas de pain, un peu de prosélytisme ne nuira pas au défunt. Quant à sa fille, assise au piano quelques mètres plus loin, elle ne dira probablement rien tellement elle a l’air ailleurs.
Il y a, surplombant mon clavier, nichée dans la pierre, une Vierge à l’Enfant. Son visage tourné vers le vitrail accroche la lumière du jour. Le Christ, poupon joufflu, cheveux bouclés, me fixe de ses yeux d’albâtre, l’air supérieur. Pas moyen de savoir ce qu’il pense; sous la Mère et son Fils, dans ma robe de soie noire un peu trop décolletée pour l’occasion, ma tignasse rousse au-dessus des touches ivoire, je dois sûrement faire mauvais genre, une véritable Marie Madeleine. Je suis venue jouer un air à l’enterrement de mon père. Je n’ai rien trouvé d’autre que d’enfiler la première robe de concert dénichée dans un placard. Là-bas, au deuxième rang, quelqu’un renifle et pleure, à la fin c’est agaçant. Je me sens si étrange, voire étrangère, comme si je donnais un récital à l’autre bout du monde, à Sydney, à Tokyo, encore sonnée par le décalage horaire.
Plus tôt dans la matinée, tandis que l’église était vide de tout spectateur, un accordeur est passé régler le Bösendorfer – c’est en tout cas ce que le prêtre m’a assuré. J’aurais voulu lui dire un mot, causer réglages et mécanique – j’aime tant parler aux facteurs d’instrument, aux techniciens, aux accordeurs. Pas pu ; on m’attendait au funérarium à la même heure.
Il était si fripé, Claessens. Si vieux dans son cercueil. Une momie déjà. Comme si tous les efforts consentis pour préserver sa jeunesse, les crèmes, les implants capillaires, le bistouri, avaient été réduits à rien par la mort et la maladie. Juste avant qu’ils ne referment la bière, j’y ai glissé sa baguette, pensant qu’il serait rassuré de l’avoir, pour pouvoir battre la mesure là où il part, six pieds sous terre, et nulle part ailleurs.
Dans la nef, les musiciens d’orchestre se sont spontanément assis en ordre de concert. La meute, c’est ainsi que Claessens les appelait, prête à vous écharper au moindre signe de faiblesse, n’oublie jamais ça, ma fille. Je n’oublie pas, papa. De soir en soir, lorsqu’il faut jouer un concerto de Rachmaninov, Beethoven ou Mozart, je n’oublie jamais. Cordes aux premiers rangs. Violons à gauche, altos au centre ; à droite les grosses cylindrées, violoncelles, contrebasses. Plus loin la « banda », clarinettes et bassons, flûtes et hautbois, cors, trompettes, trombones, tubas. Enfin, là-bas tout au fond, ceux qu’on ne remarque pas, ou si peu, les percussions, parmi lesquels j’aime tant piocher, après le concert et les autographes, après les mondanités, à New York, Milan ou Berlin, lorsque vient l’heure de rentrer à l’hôtel. Parmi les loups hurlants je prends toujours le plus soumis, le plus insignifiant, et je l’invite à prendre un dernier verre, afin de rendre fous les mâles alpha, de jalousie et de colère.
Ici, en cette basilique, j’en vois plusieurs, parmi les musiciens de l’Orchestre de la Suisse romande sur qui régnait mon père, à s’être vêtus de leur frac des grands soirs. La minute de silence n’est pas encore achevée mais déjà ils veulent presser le tempo, passer à la cérémonie religieuse proprement dite. Je les vois depuis mon clavier, je les vois s’agiter sur leur chaise, croiser puis décroiser les jambes ; je les entends toussoter, faire craquer leurs jointures, se moucher avec plus ou moins de discrétion (il faut dire que nous sommes en hiver ; froide, froide et humide Genève). Sans instrument entre les mains ils ne savent pas quoi faire. Le silence leur est insupportable.
Il leur faudra pourtant m’entendre d’abord.
On m’a fait comprendre hier soir (qui, je ne sais plus, un type en costume sombre à fines rayures – l’administrateur de l’OSR, peut-être ?) qu’il serait de bon ton que j’interprète un morceau à l’église en mémoire de mon père. J’ai été prise de court. Moi, Ariane Claessens, je ne savais pas quoi jouer.
Dans les tout derniers jours, au centre de soins palliatifs, j’étais devenue la spectatrice de sa mort à venir. Oubliés les concerts. J’essayais de le nourrir à la petite cuillère, de le faire boire, mais il s’y refusait toujours. Je regardais les aides-soignantes changer ses couches, lui arranger son lit, une en particulier, rousse aussi, mais fausse, qui répétait sans cesse Laissez-moi faire, mademoiselle Claessens, ce n’est pas à vous de mettre les mains dans le cambouis (c’étaient ses mots), et moi Mais si, madame, mais si, je peux bien vous aider un peu. Seulement je ne bougeais pas de l’encoignure.
Il vous faudra m’entendre d’abord, chers spectateurs vêtus de noir.
En arrivant ici, je pensais jouer Funérailles de Liszt. Un programme de circonstance. Et puis j’aime jouer les passages forte en travaillant le clavier jusqu’à l’épuisement. De quoi se décharger sur l’instrument, étant donné le jour et l’ambiance. Mais il y a eu ces condoléances d’avant-cérémonie sur les marches de l’église, devant une poignée de journalistes agrippés à leur parapluie (dehors, il pleut à seaux ; froide, froide et pluvieuse Genève). J’étais toute destinée, comprenez-vous, à recevoir les hommages vibrants de la profession. Moi, dernière survivante, ou presque, dernière des Mohicans, ou plutôt des Claessens. Ariane, un quart de siècle bien tassé. Sous mon teint de pêche et mes cheveux de feu, je dois avoir au moins cent ans.
C’est un percussionniste qui m’a serré la main en premier. Un de ces types du fond près des radiateurs. Oh, Ariane, les choses sont allées tellement vite. (Vraiment ? Si vite ? Plutôt un lent et long déraillement, non ?) Avant l’été encore, nous discutions de la saison à venir avec ton père. Oui, vraiment, si vite…
Tout percussionniste qu’il est, celui-là ne m’a évidemment jamais touchée. L’OSR, c’est la famille. On n’emmène pas son parrain boire un verre passé deux heures du matin, il y aurait là quelque chose d’incestueux, je vous expliquerai cette histoire de parrainage un peu plus tard. Ils ont tous défilé devant moi, sur les marches de Notre-Dame de Genève, à quelques encablures de la gare ; tous, ils m’ont serré la main, pour ainsi dire dans l’ordre protocolaire, ou, mieux encore, dans l’ordre de placement d’un orchestre symphonique. Jusqu’à ce violon rétrogradé par mon père bien des années plus tôt – de premier à second – qui s’est avancé toutes dents dehors sans que je puisse savoir si c’était pour sourire ou m’écharper les chairs. Un immense musicien. Une perte immense pour la musique. Je le pense comme je te le dis, ma petite Ariane. Puis il fait mine de rejoindre l’intérieur de la basilique où l’orgue demeure muet puisque c’est moi qui, tout à l’heure, dois marteler le Bösendorfer en guise de marche funèbre ; mais au dernier moment il semble se raviser ; nous sommes alors les deux derniers dehors, il pleut toujours, il pleut encore – froide, froide et sinistre Genève –, et le second violon me susurre à l’oreille, pianissimo : Ton frère ne vient pas? Après tout, ça ne m’étonne pas… Alors moi, Ça ne t’étonne pas de quoi?… Et lui, Qu’il ne daigne pas même dire au revoir à son père. Il n’arrive pas à gérer, n’est-ce pas ? De toute façon, David n’a jamais su gérer la moindre pression. C’était déjà comme ça avant, mais depuis Bruxelles, bien sûr, c’est encore pire.
Je suis restée impassible, comme je sais si bien faire, tandis qu’en moi se déversaient tristesse et colère. Alors j’ai su que je ne jouerais pas Funérailles de Liszt, mais une pièce bien plus longue, en quatre mouvements, sans compter la cadence réservée au soliste. Une œuvre écrite pour violon et orchestre, dont je connaissais la transcription au piano par cœur pour l’avoir répétée mille fois avec mon frère.
L’Opus 77. »

Extraits
«Il leur faut moins de cinq secondes pour reconnaître l’opus russe. Quoi! Chostakovitch? C’est donc cela qu’elle compte nous jouer? Un concerto pour violon sans violoniste? Ne sera-t-elle aujourd’hui, elle la soliste de classe internationale, qu’une simple accompagnatrice? Est-ce donc cela qu’elle veut nous faire entendre? Un vide? Une absence? Une transparence?
Oui, mesdames. Oui, messieurs. C’est exactement cela. À moi toute seule je serai un orchestre au service de mon éthéré de frère. Il aura fallu attendre que David fasse silence pour que je prenne enfin la parole. Vous êtes priés de vous tenir avec un minimum de dignité devant la dépouille de mon père. Votre patience, croyez-le bien, sera récompensée. Écoutez bien, maintenant, écoutez notre histoire ; celle de ma mère, celle de mon frère et celle d’Ariane Claessens, qui joue pour vous de mémoire ; cette fois, je vous le garantis, vous m’aurez nue comme au premier jour. »

« Je vais vous dire, pianistes et violonistes ne sont pas égaux face aux problèmes de mémorisation. Mon instrument à moi est une usine à trous, un véritable gruyère. Il suffit de voir l’épaisseur des livrets, la quantité de notes à retenir. Quatre-vingt-huit touches et huit octaves d’un côté, quatre cordes et quatre octaves de l’autre. Il ne faut pas s’étonner que je me fasse chroniqueuse du passé familial. C’est une habitude chez moi, tout s’ancre, tout pèse, tout macère, les dièses, les bémols et les souvenirs. Je retiens avec facilité. Mon frère, lui, en choisissant l’exil intérieur, a décidé de voyager léger. Dans le temps, il ramassait mes partitions quand elles tombaient par terre; désormais il vit retiré dans un bunker, sur les hauteurs valaisannes au-dessus de Sion. Il s’y est enfermé voilà onze ans, faisant table rase du passé. Ou bien, tout au contraire, dans l’incapacité totale de Ie digérer. »

À propos de l’auteur
Alexis Ragougneau est né en 1973. Il fait une entrée remarquée dans le monde littéraire grâce à ses deux premiers romans policiers, La Madone de Notre-Dame et Évangile pour un gueux, parus dans la collection Chemins Nocturnes. Les lecteurs, les libraires et les journalistes se montrent enthousiastes, aussi bien en France qu’à l’étranger.
Touche à tout de génie, il décide de s’affranchir des règles pour explorer plus librement la création romanesque. Niels, un roman d’une rare puissance, voit le jour et celui-ci retient l’attention des jurés du prix Goncourt.
Pour la Rentrée littéraire 2019, l’auteur s’immisce dans les coulisses de la musique classique avec Opus 77. Au rythme des cinq mouvements de ce concerto pour violon de Chostakovitch qui a donné son nom au livre, il propose à la fois une histoire familiale pétrie de silences et de non-dits, un portrait de femme qui allie force et fragilité ainsi qu’une étude des liens qui peuvent unir l’artiste au monde. Également auteur de théâtre, il a publié plusieurs pièces aux Éditions de L’Amandier et La Fontaine. (Source : Éditions Viviane Hamy)

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