Antoine Bloyé

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Antoine Bloyé vient de mourir. C’est l’occasion d’un bilan, d’un retour sur son ascension sociale jusqu’à la haute bourgeoise. Mais quand on est parti de rien, ce parcours n’est-il pas aussi celui d’un reniement, d’une trahison?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Grandeur et décadence d’Antoine Bloyé

Avec Antoine Bloyé, Paul Nizan a écrit le roman de la trahison. Mais aussi un traité sur la lutte des classes, un essai sur la relation père-fils et un cri de révolte qui n’a rien perdu de son actualité.

La mort, omniprésente de ce livre et dans l’œuvre de Paul Nizan, se devait d’accueillir le lecteur dès les premières pages du livre. C’est donc sous la forme d’un faire-part de décès que nous faisons connaissance de l’homme qui sera au cœur de ce roman: « Dans les journaux de la ville, dans Le Populaire, dans Le Phare, on lisait: ont la douleur de vous faire part de la perte cruelle qu’ils viennent d’éprouver dans la personne de leur fils, mari, père, décédé dans sa soixante-troisième année.
Monsieur Antoine Bloyé, Ancien Ingénieur aux Chemins de fer d’Orléans,
Officier de l’Instruction Publique. Les obsèques auront lieu le jeudi 15 courant, à l’église Saint-Similien, sa paroisse. On se réunira à la maison mortuaire, 19, rue George-Sand, à 15 heures. »
Pour accompagner le défunt à sa dernière demeure, on trouve au premier rang son épouse Anne et son fils Pierre, témoins et héritiers d’une histoire qui aurait pu être belle, si le tragique ne l’avait rattrapée en chemin. Car Antoine a grimpé les échelons les uns après les autres, fils de prolo, il a travaillé et réussi un beau parcours scolaire, même si dès la première année de collège, il a compris qu’il ne faisait pas partie du même monde que les enfants de notable qu’il côtoyait alors, comme le fils du commandant Dalignac. À partir de ce moment, il est confronté à un terrible dilemme. Plus il va grimper et plus il va sentir qu’il passe d’une autre – mauvais – côté. Qu’il trahit les «siens». Un malaise qui ne va cesser de grandir et qui va entraîner Antoine vers une douloureuse remise en cause lors de déambulations solitaires.
Ce que décrit très bien le roman trouvera plus tard une traduction politique tranchante faite par Nizan lui-même: «la culture bourgeoise est une barrière. Un luxe. Une corruption de l’homme. Une production de l’oisiveté. Une contrefaçon de l’homme. Une machine de guerre.»
Dans son éclairante préface, Anne Mathieu, co-fondatrice du Groupe Interdisciplinaire d’Études Nizaniennes, appuie où cela fait mal: «en nous faisant partager ses espoirs, ses doutes, ses regrets, en décrivant les moindres méandres de ses pensées, Nizan donne au problème de l’héritage culturel prolétarien et de l’oppression culturelle bourgeoise une prégnance rude, froide, quasi physique, dans laquelle le lecteur est entraîné avec malaise.» Avant d’ajouter que ce roman terriblement noir «appelle à la révolte. Contre la mort, contre la bourgeoisie, contre cette société où l’on ne promet que le conformisme des machines, contre ce monde du scandale où l’homme se perd.»
Si la minutie des descriptions peu ennuyer un lecteur d’aujourd’hui, la force du message n’a elle rien perdu de son actualité, plus de 150 ans après. Le combat pour faire de la devise de notre République une réalité trouve – surtout en période de crise – un écho immédiat. Si les rêves des communistes se sont effondrés avec la chute des régime si prétendaient les incarner, l’envie de davantage de liberté, d’égalité et de fraternité persiste.

Antoine Bloyé
Paul Nizan
Éditions Grasset coll. Cahiers rouges
Roman
308 p., 9,95 €
EAN 9782246366539
Paru le 19/01/2005

Ce qu’en dit l’éditeur
Élève consciencieux et intelligent, Antoine Bloyé ira loin. Aussi loin que peut aller, à force de soumission et d’acharnement, le fils d’un ouvrier et d’une femme de ménage. Ce n’est que parvenu au faîte de sa dérisoire ascension sociale qu’Antoine Bloyé constatera à quelles chimères il a sacrifié sa vie… Dans un style dont la sobriété fait toute la puissance, Antoine Bloyé constitue un portrait féroce des mœurs et des conventions de la petite bourgeoisie de la IIIe République.

68 premières fois
Sélection anniversaire: le choix de Stéphanie Dupays

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Stéphanie Dupays est née le 15 avril 1978 en Gironde. Normalienne, Inspectrice à l’Inspection générale des affaires sociales, elle est maître de conférences à Sciences Po où elle dirige le séminaire qu’elle a créé « Comprendre et analyser les statistiques publiques ». En 2015 elle publie «Le goût de la cuisine», une anthologie de textes littéraires sur la cuisine. Collaboratrice occasionnelle au supplément littéraire du Monde, elle passe au roman en 2016 avec Brillante. Comme elle l’imagine suit en 2019.

«Il faut lire « Antoine Bloyé », le premier roman de Nizan car il possède à la fois la rage et la fougue de la jeunesse et une maîtrise de l’art romanesque à faire pâlir les primo-romanciers d’aujourd’hui. A travers le portrait d’un homme, Antoine Bloyé, le cheminot qui, à force de travail et de persévérance, s’est hissé dans la bourgeoisie et s’est perdu en cours de route, on peut entendre un cri de révolte contre l’aliénation d’un capitalisme rampant, le confort bourgeois qui ne répond pas aux aspirations de l’individu. Autant de motifs qui résonnent encore aujourd’hui. Et puis Nizan a cet art unique de croquer en quelques images saisissantes un trait de caractère, de condenser en une formule incisive quelques belles sentences sur la vie qui en font un moraliste énergique. Énergie du désespoir bien sûr.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Page Wikipédia du roman 
France Culture(Personnages en personne, Charles Dantzig)
Blog Des livres rances (Warren Bismuth)
Blog Lire & Vous
Blog Ptitgateau
Blog Kitty la mouette 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« C’était une rue où presque personne ne passait, une rue de maisons seules dans une ville de l’Ouest. Des herbes poussaient sur la terre battue des trottoirs et sur la chaussée, des graminées, du plantain. Devant le numéro 11 et le numéro 20 s’étalaient les taches d’huile déposées par les deux automobiles de la rue.
Au numéro 9, le marteau qui figurait une main tenant une boule, comme la droite d’un empereur, portait un nœud de crêpe; au pied des trois degrés de granit de l’entrée se trouvait une boîte noire à filets blancs, ornée d’une croix et de larmes blanches, c’était une maison où il y avait un mort.
La porte était entrouverte : les visiteurs pouvaient entrer sans frapper, car le tintement des sonnettes et l’écho des heurtoirs au fond des chambres troublent le sommeil des morts. Parfois, toutes les heures peut-être, un passant levait la tête vers le numéro d’émail bleu et blanc, et entrait. Il poussait la porte noire qui avait le marteau cravaté de noir et qui portait aussi un judas de cuivre, une ellipse de cuivre et la bouche de cuivre de la boîte à lettres: sur l’ellipse de cuivre était gravé un nom : ANTOINE BLOYÉ. Le visiteur faisait deux ou trois pas sur un carrelage rouge et blanc dont un carreau descellé sonnait sous le pied comme un avertissement : une vieille femme chaussée de feutre arrivait dans la pénombre et prenait le chapeau ou le parapluie du nouveau venu. Il demandait :
«Puis-je Le voir?»
La femme répondait :
« Oui, il faut monter… nous l’ avons transporté là-haut… il est tombé dans son bureau… on ne pouvait pas le laisser là. »
Il montait l’escalier de chêne luisant : sur le palier du premier étage, d’une porte verte entrebâillée sortait une lueur jaune insolite comme la lumière d’un jour d’éclipse. Il avançait, souffrant d’entendre le craquement insolent de ses semelles. Au fond de la chambre s’étendait le lit démesuré du mort; les feux mobiles et flexibles des bougies dressées dans leurs chandeliers de cristal, qui n’avaient pas servi depuis des années, qui ne servaient qu’aux morts, illuminaient les draps. Un homme et une femme dont on distinguait mal les traits se levaient des fauteuils où ils étaient enfoncés et venaient de près reconnaître celui qui arrivait du dehors, avec le froid de février sur ses joues. Les hommes serraient leurs mains, les femmes embrassaient le visage humide de la femme, tous disaient :
« J’ai appris le grand malheur qui vous frappe… »
Ou bien :
«Qui aurait pu s’attendre, à Le voir si allant, si en train? Quelle chose terrible !… Nous sommes bien peu de chose.»
Ou bien :
«Vous savez, n’est-ce pas, la part que je prends à votre douleur.»
L’homme, qui était Pierre Bloyé, le fils du mort, reculait vers la fenêtre, sans rien dire après avoir serré les mains qu’on lui tendait. La femme, qui était Anne Bloyé, la femme du mort, reprenait le cours de ses sanglots, taris et suspendus par la lassitude, que chaque parole d’amitié, chaque condoléance relançaient, alimentaient de nouveau, comme si elles lui avaient rappelé que son mari était vraiment mort, qu’elle l’avait déjà oublié. Tous les arrivants allaient prendre une branche de buis des derniers Rameaux qui trempait dans une assiette creuse à filets d’or et lançaient deux ou trois gouttes d’eau bénite sur le lit. Les femmes s’approchaient du corps, l’aspergeaient, se signaient avec cette sûreté des êtres qui accomplissent leurs mouvements dans la certitude et l’inconscience instinctives d’un insecte; les hommes bénissaient, s’inclinaient maladroitement. Les visiteurs demandaient alors :
« Quel jour sont les obsèques ?
– Après-demain, demain, cet après-midi, à quatre heures », répondait Pierre Bloyé, à mesure que le temps passait.
Les gens partaient enfin et dans la rue, sur l’étendue de quelques mètres, retenaient l’élan et la sonorité de leurs pas, jusqu’à ce qu’ils fussent sortis du cercle magique où dominaient la présence et la puissance de la mort, jusqu’à ce qu’ils se sentissent le droit de se réjouir d’être en vie : et ils respiraient soudain sans avarice et laissaient craquer librement leurs souliers.
Dans les journaux de la ville, dans Le Populaire, dans Le Phare, on lisait : ont la douleur de vous faire part de la perte cruelle qu’ils viennent d’éprouver dans la personne de leur fils, mari, père, décédé dans sa soixante-troisième année.
Monsieur Antoine BLOYE,
Ancien Ingénieur aux Chemins de fer d’Orléans,
Officier de l’Instruction Publique
Les obsèques auront lieu le jeudi 15 courant, à l’église Saint-Similien, sa paroisse. On se réunira à la maison mortuaire, 19, rue George-Sand, à 15 heures.
Le présent avis tient lieu de faire-part.
Dans sa chambre, Antoine Bloyé était étendu, sur une cime de soixante-cinq années. Son visage était à demi éclairé par les bougies de la table de nuit : comme, à l’autre bout de la pièce, une lampe à pétrole brûlait, son profil projetait trois ombres sur le mur.
Pierre Bloyé regardait ce visage qui n’était pas creusé comme celui des morts épuisés par des jours de bataille : son père était mort d’une embolie, sans combattre, il était de ces morts dont on dit : «N’est-ce pas qu’il était bien beau, sur son lit de mort ?…»
La lèvre inférieure tombant sous une courte moustache blanche jaunie par la nicotine lui donnait une expression insoutenable de déception, de hauteur et de mépris. Pierre avait beau savoir que c’était là l’effet naturel de la mort sur une bouche sans dents, il ne pouvait s’empêcher d’y voir une dernière expression sentimentale de son père, une expression d’homme vivant, le dernier témoignage qu’il avait donné sur sa dernière pensée, sur sa dernière angoisse, la dernière signification qu’il avait accordée à la conclusion abrupte de toutes ses années. Pierre détournait les yeux de ce masque de pierre vers lequel un attrait invincible les ramenait toujours. Sa mère pleurait : tantôt avec des sanglots qui soulevaient son corps comme un gros rire, tantôt avec les larmes parcimonieuses de la fatigue, ce filet usé d’eau salée au coin des paupières brûlantes. »

Extraits
« Beaucoup d’années plus tard, Antoine se rappellera la pauvreté de ses parents à cette époque-là, il sera tourmenté par le souvenir de vieilles misères enfin comprises et des années où il était inscrit sur la liste des indigents de l’école primaire; il parlera de ces souvenirs à son fils, tout se retrouvera : rien ne se perd finalement des comptes qui sont établis dans le monde… Mais dans les prés des environs de Pontivy, tout est facile aux jeux d’un enfant, toute enfance fabrique aisément ses bonheurs, plus aisément encore dans ce pays lointain qu’au milieu des allées ratissées des jardins publics, où les enfants ne se mêlent pas, que le long des rues noyées de fumée des banlieues dévorantes où grandissent mal les fils d’ouvriers. »

« Antoine prenait parti pour cette colère. Il était parmi ces hommes, leurs histoires étaient ses histoires. Grand lui racontait ses « ennuis », les maladies de ses enfants, l’usure de sa femme. Antoine formait alors des pensées ouvrières : entre Marcelle et le service des trains, il oubliait complètement qu’il pourrait être un jour, demain, du côté des maîtres. Il n’avait pas assez d’imagination pour se décrire son avenir, il adhérait à la vie présente. Il ne pensait pas au lendemain. Il était un machiniste parmi tous les autres, un homme soumis à tous les commandements, qui dominait seulement une machine dont il connaissait les façons. Il ne pensait pas que ces années finiraient, – tout le temps du moins qu’il était sur sa machine, ou dans la chambre de son amie… »

À propos de l’auteur
Philosophe et romancier, Paul Nizan (1905-1940), est l’écrivain de la révolte contre l’aliénation sociale. Membre du parti communiste, il le quitte lors de la conclusion du pacte germano-soviétique. Il est tué lors des premiers combats de la deuxième guerre mondiale. (Source: Éditions Grasset)

Site du Groupe Interdisciplinaire d’Études Nizaniennes 

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