Liv Maria

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  RL2020   coup_de_coeur

En deux mots:
Née sur une île bretonne Liv Maria va s’épanouir entre parties de pêche et lectures. À la suite d’une agression ses parents l’envoient à Berlin, où elle découvre l’amour avec un prof Irlandais. Une expérience aussi brève qu’intense qui, bien des années plus tard, va la charger d’un lourd secret de famille.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’amour, comme un boomerang

Avec Liv Maria Julia Kerninon raconte la vie mouvementée d’une femme qui va parcourir le monde pour oublier sa première histoire d’amour. Et finit par la retrouver…

L’histoire de Liv Maria commence le jour de sa conception, lorsque sur une île bretonne le spermatozoïde de Thure Christensen, un marin norvégien, prend la direction de l’ovule de la tenancière du seul café de l’endroit. Comme son père lui avouera quelques années plus tard, il fut très heureux que cet amour puisse se développer sur ce petit coin de terre : «J’ai eu de la chance qu’elle m’épouse, tu sais. Je n’étais vraiment rien du tout, à l’époque. Je suis arrivé ici sans prévenir, mes mains étaient vides, mon cœur était plein. Elle aurait pu trouver beaucoup mieux que moi. Elle le savait très bien. Elle m’a tout appris. Elle m’a donné mon enfant. Et pour ça, je lui suis éternellement reconnaissant.»
Un enfant qui va s’épanouir entre parties de pêche et lectures. À 14 ans, Liv parcourt déjà l’île au volant d’une vieille Volvo, servant de taxi et de transporteur pour des habitants qui ne se formalisent pas plus qu’elle de l’âge légal pour conduire. Questionnée sur son avenir à l’école, elle répond qu’elle entend continuer «tout pareil». Mais en 1987 – elle a alors 17 ans – elle sera victime d’une tentative de viol, alors qu’elle transportait un homme dans sa voiture à la nuit tombée. Ses parents décident de l’envoyer à Berlin, chez sa tante Bettina Christensen.
Dans la ville séparée par le mur de la honte, elle va parfaire ses connaissances linguistiques et chercher l’étymologie des mots avec le professeur irlandais Fergus O’Shea qui, dix jours après avoir fait sa connaissance, lui fera aussi découvrir ce que deux corps qui se frottent parviennent à produire comme étincelles. Mais leur amour incandescent ne durera pas 100 jours. Fergus ayant rempli son contrat retourne auprès de sa femme et de ses enfants en Irlande, avec la promesse de ne pas l’oublier et de de lui écrire.
Liv ne recevra pas de lettres de Fergus. En revanche, on lui annonce la mort accidentelle de ses parents.
De retour sur son île pour les obsèques, elle se sent un peu perdue, avant de décider de relever la tête et de transformer le café familial en hôtel. Mais très vite, elle va se sentir à l’étroit sur son île et l’envie de voyager va prendre le dessus. La voilà partie pour un périple sud-américain qui la conduira du Chili au Guatemala, passant dans les bras de différents amants, accumulant les expériences professionnelles jusqu’à se constituer un joli magot. Quand elle rencontre Flynn dans une librairie, elle est loin de se douter que quelques mois plus tard elle sera sa femme, qu’elle retournera avec lui dans son Irlande natale, enceinte de leur fils.
Julia Kerninon, avec un art consommé du suspense, va alors dévoiler le secret qui va bouleverser la vie de Liv Maria et lui donner la dimension d’une héroïne de tragédie grecque. Derrière le petit bureau de la librairie qu’elle a accepté de reprendre, elle revoit sa vie défiler. Et cherche quelle femme elle est vraiment :
«Je suis la fille unique du lecteur et de l’insulaire, je suis le bébé Tonnerre, l’orpheline, l’héritière, je suis la jeune maîtresse du professeur, la femme-enfant, la fille-fleur, la chica, la huasa, la patiente de Van Buren, la petite amie, la pièce rapportée, la traîtresse, l’épouse et la madone, la Norvégienne et la Bretonne. Je suis une mère, je suis une menteuse, je suis une fugitive, et je suis libre. Elle ne pouvait pas rester là. Elle ne savait pas exactement pourquoi, mais elle ne pouvait pas. Mon nom est Liv Maria Christensen. Je suis ce que je suis.» Mais surtout une femme qui vous n’oublierez pas de sitôt !

Liv Maria
Julia Kerninon
Éditions L’Iconoclaste
Roman
272 p., 19 €
EAN 9782378801540
Paru le 19/08/2020

Où?
Le roman se déroule d’abord en Norvège, du côté de Namdalen et Bergen, puis sur une île bretonne, avant de se poursuivre à Berlin. Suivront des voyages au Chili qu’elle parcourt du Nord au Sud, de Santiago jusqu’à la Terre de feu, passant notamment par Coquimbo. Il fera aussi étape au Guatemala et en Uruguay, pour finir en Irlande, du côté de Ballinaclogh.

Quand?
L’action se situe de 1970 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une exploration éblouissante des sentiments au féminin, des jeux entre l’apparence et la vérité.
Son nom est Liv Maria Christensen. Enfant solitaire née sur une île bretonne, entre une mère tenancière de café et un père marin norvégien. Envoyée subitement à Berlin à l’âge de 17 ans, elle tombe amoureuse de son professeur d’anglais. Le temps d’un été, elle apprend tout. Le plaisir des corps, l’intensité des échanges. Mais, à peine sortie de l’adolescence, elle a déjà perdu tous ses repères. Ses parents décèdent dans un accident, la voilà orpheline. Et le professeur d’été n’était peut-être qu’un mirage. Alors, Liv Maria s’invente pendant des années une existence libre en Amérique latine. Puis, par la grâce d’un nouvel amour, elle s’ancre dans une histoire de famille paisible, en Irlande. Deux fils viennent au monde. Mais Liv Maria reste une femme insaisissable, même pour ses proches. Comment se tenir là, dans cette vie, avec le souvenir de toutes celles d’avant ?
Julia Kerninon brosse le portrait éblouissant d’une femme marquée à vif par un secret inavouable. Et explore avec une grande justesse les détours de l’intime, les jeux de l’apparence et de la vérité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Kroniques.com(Amandine Glévarec)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Mes parents font l’amour et je ne suis pas encore là.
Quand ils escaladent l’escalier de leur chambre, juste après le déjeuner, et qu’ils s’enfouissent sous les duvets de leur lit bateau, je regarde les mouvements de reins de mon père et je m’étonne qu’un homme d’un mètre quatre-vingt-dix et de cent vingt kilos puisse onduler comme ça. Seuls les petits pieds de ma mère dépassent du cadre de bois sculpté. Secrètement, je m’imagine que, la nuit, mes parents retrouvent la même taille, que la nuit ils sont égaux.
J’ai été voulue, je crois, appelée à tue-tête, mais je ne suis pas encore. Dans l’obscurité du ventre de ma mère, un spermatozoïde paternel, que j’aimerais imaginer comme un drakkar, mais que je sais au fond de moi se rapprocher plutôt d’un marsouin joueur, fend une eau onctueuse pour atteindre quelque chose de rond.
Et alors je commence à devenir. Bientôt, je serai vraiment moi.
Mon nom est Liv Maria Christensen.

Liv Maria avait cru comprendre un jour que l’union de ses parents était une source d’étonnement pour ceux qui les entouraient. Une fille de l’île avec un Norvégien, une fille d’ici avec un étranger, pour commencer. Cet homme grand et gros avec cette brindille, ce colosse plongé dans ses livres avec une tenancière de café – que pouvaient-ils bien avoir à se dire ? Liv Maria ne savait pas, elle non plus, elle savait seulement qu’elle les entendait murmurer jusque tard dans la nuit, discuter à bâtons rompus. Souvent, le soir, quand elle était petite fille, elle venait sans un bruit s’asseoir en haut de l’escalier de leur maison pour les écouter sans jamais parvenir à saisir le sens de ce qu’ils se disaient, comme s’ils avaient naturellement adopté un volume sonore qu’on ne pouvait décoder sans se trouver dans leur champ de vision. Alors elle restait sur sa marche en bois, tendant l’oreille, silencieuse, contemplant leurs ombres projetées par le feu sur le mur à côté d’elle, bercée par les chuchotements – le matin, pourtant, elle se réveillait magiquement transportée dans son lit bordé, et ni son père ni sa mère ne faisait aucun commentaire. C’était simplement la vie de famille.
Cette surprise que les autres manifestaient devant ses parents, Liv Maria la balayait sans une hésitation. C’était évident. Son père était un lecteur, et sa mère était une héroïne. Son père aimait les histoires, et sa mère était un personnage. Jane Eyre, Molly Bloom, Anna Karénine, et Mado Tonnerre dans son café, telle que son père l’avait vue pour la première fois, le jour où il y était entré pour passer le temps jusqu’à l’arrivée du ferry qui devait le ramener sur le continent. Thure Christensen était à l’époque un simple marin de commerce, une profession qu’il avait embrassée sans réelle conviction, embarquant à bord d’un porte-conteneurs comme sur sa propre vie, donnant corps à une métaphore le temps de se trouver lui-même. Il avait voyagé une semaine depuis Bergen, et puis le tanker avait fait escale dans la ville bretonne face à l’île. Il avait pris un ferry pour aller visiter, et après avoir arpenté les dunes et les criques, il avait rencontré la mère de Liv Maria dans le café-restaurant-épicerie que possédait depuis toujours la famille Tonnerre. Mais c’était aussi une armurerie. J’ai demandé une tasse de café à ta mère, et elle, elle a poussé les boîtes de balles pour attraper le sucrier, et c’est là que je les ai vues, toutes ces boîtes, et je me suis demandé où j’étais tombé. Alors, c’était ça, la France ? Je venais de ce tout petit village en Norvège et je ne connaissais rien du monde. C’était mon premier indice sur les pays étrangers – ailleurs, les gens vendaient des munitions dans les salons de thé. J’essayais de comprendre ce qui était différent, en dehors de mon pays, et ce que j’ai vu en premier, c’était ça : des balles et de la porcelaine, et ta mère qui n’était pas encore ta mère.
Liv Maria pouvait parfaitement imaginer Thure à vingt-deux ans, innocent, assis sur le tabouret de bois en attendant son café, voyant apparaître soudain devant lui Mado, hâlée, avec ses yeux perçants et ses cheveux bruns, figée dans la dernière seconde où il la contemple avant de l’aimer. Comme dans un tableau, son père avait vu sa mère ce jour-là entourée de ses attributs – la porcelaine du petit commerce et les balles destinées à la lande sauvage, la domesticité et la guerre, Pallas Athéna avec sa chouette et son bouclier. Et peut-être qu’il avait su confusément ce qui l’attendait avec cette femme – un foyer tumultueux, un bonheur féroce et une fin tragique, mais jamais l’ennui.
Sur sa mère, son père avait dit deux choses distinctes que Liv Maria n’avait jamais oubliées. La première, un jour où ils la regardaient tous les deux sur la plage, courbée, cherchant des coquillages dans le sable : La différence entre ta mère et les autres femmes – ou entre les femmes que moi, je connaissais à Namdalen – c’est la même qu’entre une pomme domestique et une pomme sauvage. Regarde-la. Elle est plus petite, plus dure, elle exige plus de subtilité pour être aimée. Mais elle est comme ça parce que rien ni personne ne la fait plier. Elle emprunte les chemins difficiles qui semblent être les seuls qu’elle connaisse, et c’est tout. La deuxième chose, un soir où ils fêtaient tous les trois le treizième anniversaire de mariage des parents – sa mère était partie dans la cuisine chercher les petites cuillères pour manger le kvaefjordkake traditionnel, et son père s’était incliné légèrement vers Liv Maria pour lui chuchoter, les yeux embués : J’ai eu de la chance qu’elle m’épouse, tu sais. Je n’étais vraiment rien du tout, à l’époque. Je suis arrivé ici sans prévenir, mes mains étaient vides, mon cœur était plein. Elle aurait pu trouver beaucoup mieux que moi. Elle le savait très bien. Elle m’a tout appris. Elle m’a donné mon enfant. Et pour ça, je lui suis éternellement reconnaissant.
Liv Maria ne savait pas exactement ce qui s’était passé le premier jour, ni quel enchaînement de hasards et de choix avait décidé son père à démissionner de la marine marchande, et sa mère à faire une place sur son île exiguë, dans son cœur si souvent serré comme un poing, à ce jeune homme naïf qui ne parlait pas encore sa langue. Ce qu’elle savait, en revanche, c’est que deux ans plus tard, au printemps 1970, elle était née là, sur l’île. Ses jeunes parents l’avaient appelée Liv, un prénom qui signifie vie en norvégien, et Maria, parce que c’était la tradition insulaire de donner aux garçons comme aux filles le nom de la Madone pour les protéger de la noyade.

Extraits
« Dès ses quatorze ans, doigts serrés sur le volant, vitres grandes ouvertes, Liv Maria parcourait l’île dans une vieille Volvo. Tous les jours, elle faisait rugir son moteur sur les petits chemins quadrillant les prés, tournant la tête juste un instant au sommet des côtes pour apercevoir la mer, partout autour. C’était parfaitement illégal, évidemment, mais ça ne posait aucun problème à l’époque parce que le seul policier de l’île était son oncle Manech – encore que Liv Maria se soit parfois demandé si cette histoire était vraie, ou s’il prétendait être policier pour son seul bénéfice à elle, pour jouer. Quand il l’arrêtait, à l’occasion, d’une seule main sur le capot, il se contentait d’éteindre l’autoradio et de vérifier que sa ceinture était attachée, et il lui donnait un baiser sur le front – un baiser si tendre que la première fois de sa vie qu’un inconnu lui avait mis une amende pour dépassement de vitesse, des années-lumière plus tard, sur une route perdue en Uruguay, elle avait pleuré d’incompréhension. L’homme lui avait essuyé la joue avec sa manche pleine de poussière, et c’était peut-être à ce moment-là seulement qu’elle avait compris combien les conditions particulières dans lesquelles elle avait grandi l’avaient laissée parfaitement innocente de certaines choses capitales. »

« Elle avait débarqué à Santiago du Chili avec une valise légère, un cœur lourd et un dictionnaire d’espagnol. Elle avait pris une chambre en ville. Elle avait d’abord trouvé du travail comme plongeuse dans un restaurant, puis, quand son espagnol était devenu meilleur, comme serveuse, et puis, des fourmis dans les jambes, elle avait quitté la capitale pour monter plus au nord, jusqu’à la région de Coquimbo, où elle avait entendu dire qu’on cherchait du monde pour la cueillette des fruits. Elle voulait utiliser ses bras. Dans la vallée d’Ovalle, elle avait cueilli du raisin et des poires, tout le temps de la récolte, avant de monter encore plus haut, vers l’Atacama, pour les myrtilles. » p. 99

« Je suis la fille unique du lecteur et de l’insulaire, je suis le bébé Tonnerre, l’orpheline, l’héritière, je suis la jeune maîtresse du professeur, la femme-enfant, la fille-fleur, la chica, la huasa, la patiente de Van Buren, la petite amie, la pièce rapportée, la traîtresse, l’épouse et la madone, la Norvégienne et la Bretonne. Je suis une mère, je suis une menteuse, je suis une fugitive, et je suis libre. Elle ne pouvait pas rester là. Elle ne savait pas exactement pourquoi, mais elle ne pouvait pas. Mon nom est Liv Maria Christensen. Je suis ce que je suis. » p. 265

À propos de l’auteur
KERNINON_Julia1©Ed_Alcock_MYOPJulia Kerninon © Photo Ed Alcock / MYOP

Julia Kerninon est née en 1987 à Nantes, où elle vit. Elle est docteure en lettres, spécialiste de littérature américaine. Elle s’est fait remarquer dès son premier roman, Buvard (2014), qui a reçu notamment le prix Françoise-Sagan. Trois livres vont suivre aux Éditions du Rouergue, dans lesquels elle affirme son talent et déroule son principal thème de prédilection, la complexité du sentiment amoureux. (Source: Éditions de l’Iconoclaste)

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