La maison de Bretagne

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En deux mots:
Claire part en Bretagne pour finaliser la vente de la maison de famille. En arrivant, une surprise de taille l’attend: un cadavre! Pour les besoins de l’enquête, elle prolonge son séjour et va aller de découverte en découverte. De quoi bouleverser ses plans.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«C’était juste une triste et belle histoire»

Dans La maison de Bretagne où elle revient, Claire va être confrontée à un mort et à ses souvenirs. Dans son nouveau roman, Marie Sizun découvre une douloureuse histoire familiale.

Il aura suffi d’un coup de fil de l’agence immobilière rappelant qu’il faudrait faire des travaux dans la maison qu’elle loue aux vacanciers pour décider Claire, la narratrice à la mettre en vente. Et la voilà partie en direction de la Bretagne, sur cette route des vacances et des jolis souvenirs. Quand son père était au volant. Ce père artiste-peintre parti en 1980 en Argentine et qui n’en est jamais revenu, mort accidentellement sur une route perdue à quelque 35 ans, six ans après son départ. Ce père qui lui manque tant qu’elle l’imagine quelquefois présent. Comme lorsqu’elle pénètre dans le manoir et qu’elle voit une silhouette sur le lit. Mais le moment de stupéfaction passé, elle doit se rendre à l’évidence. C’est un cadavre qui gît là!
À l’arrivée de la police, elle comprend que son séjour va se prolonger. Pas parce qu’elle doit rester à la disposition des enquêteurs, mais parce que les scellés sur la porte du mort et plus encore, le reportage dans Le Télégramme ne sont pas de nature à favoriser une vente. Et puis, il y a ce choc émotionnel, cet « ébranlement nerveux » qui a ravivé sa mémoire: «Il avait suffi que je revienne dans cette maison, et, surtout, qu’il y ait eu le choc dont parlait le jeune journaliste pour que la machine à souvenirs se remette en marche. Non, je n’avais jamais vraiment oublié. C’était là, en moi, profondément ancré.»
Reviennent alors les images des grands parents qui ont acheté la maison et dont le souvenir reste très vivace, notamment de Berthe qui avait choisi de s’installer là et posé les jalons de la «maison des veuves», comme les habitants de l’île ont appelé la maison. Car Albert et Anne-Marie, les parents, ont certes passé de nombreuses années de vacances ici, mais depuis ce jour d’août où Albert est parti avec prendre le bus puis le train jusqu’à Paris, Anne-Marie s’est retrouvée seule avec ses filles Armelle et Claire, si différentes l’une de l’autre. «Armelle, petite sauvage qui ne ressemblais, sombre de cheveux et de teint et d’âme, ni à ton père, si blond, si léger, ni à ta mère, cette rousse à la peau blanche, au verbe et à l’esprit froids. Armelle dont on pouvait se demander d’où elle venait…» et qui, outre l’indifférence de son père avant son départ deviendra la souffre-douleur de sa sœur. Comment s’étonner alors du délitement progressif de la famille.
Marie Sizun dit avec une écriture simple et limpide les tourments qui hantent Claire, déroule avec les souvenirs de ces étés boulevard de l’Océan les secrets de famille. Et s’interroge durant cette semaine en Bretagne sur la force des sentiments, la permanence des rancœurs, la possible rédemption. C’est le cœur «atténué, adouci, relativisé» qu’elle reprendra la route.
«C’était juste une triste et belle histoire. C’était la nôtre.»

La maison de Bretagne
Marie Sizun
Éditions Arléa
Roman
264 p., 20 €
EAN 9782363082428
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, à Paris mais principalement sur l’île-Tudy, près de Pont-l’Abbé, en face de Loctudy et Bénodet. On y évoque aussi la route vers la Bretagne qui passe par Le Mans, Laval et Quimper.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Décidée à vendre la maison du Finistère, où depuis l’enfance, elle passait ses vacances en famille, parce que restée seule, elle n’en a plus l’usage, et surtout parce que les souvenirs qu’elle garde de ce temps sont loin d’être heureux, Claire prend un congé d’une semaine de son bureau parisien pour régler l’affaire. Elle se rend sur place en voiture un dimanche d’octobre. Arrivée chez elle, une bien mauvaise surprise l’attend. Son projet va en être bouleversé. Cela pourrait être le début d’un roman policier. Il n’en est rien ou presque. L’enquête à laquelle la narratrice se voit soumise n’est que prétexte à une remontée des souvenirs attachés à cette maison autrement dramatique pour elle.
Et si, à près de cinquante ans, elle faisait enfin le point sur elle-même et les siens ?
Dans La Maison de Bretagne, Marie Sizun reprend le fil de sa trajectoire littéraire et retrouve le thème dans lequel elle excelle : les histoires de famille. Il suffit d’une maison, lieu de souvenirs s’il en est, pour que le passé non réglé refasse surface. L’énigme d’une mère, l’absence d’un père, les rapports houleux avec une sœur, voici la manière vivante de ce livre. Mais comme son titre l’indique, c’est aussi une déclaration d’amour à la Bretagne, à ses ciels chahutés et sa lumière grandiose, à l’ambiance hors du temps de ce village du bout des terres, face à l’Océan, où le sentiment de familiarité se mêle à l’étrangeté due à une longue absence.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
Le Télégramme (Jean Bothorel) 
Le Blog de Pierre Ahnne 
Bretagne Actuelle (Pierre Tanguy) 
Fréquence protestante (Points de suspension – Terray-Latour) 

Les premières pages du livre
« Ce qui m’a décidée, finalement, c’est le message de l’agent immobilier qui depuis la mort de maman, il y a six ans, s’occupe pour moi de louer la maison de Bretagne à des vacanciers. Il m’informait que des locataires s’étaient encore plaints de l’inconfort, qu’il y avait des réparations urgentes à faire, sinon des travaux de plus grande envergure, que ça ne pouvait plus attendre, même en baissant le loyer. «Vous comprenez, madame Werner, les gens qui viennent sur l’Île en vacances, vu la nouvelle cote de l’endroit, ils sont plus exigeants!» Je comprenais. Je savais. J’étais bien consciente du problème. Mais tout ça m’ennuie. Il est hors de question pour moi de me mettre à rénover cette maison. Pour toutes les raisons, matérielles, mais aussi affectives. Surtout affectives. Oui, on peut employer ce terme, je crois. Il faut la vendre, cette baraque! Elle en a trop vu. Sans plus attendre. Je l’ai dit à cet homme et lui ai annoncé que j’arrivais. Que je serais là le dimanche 5 octobre. Que je le verrais le 6. Et J’ai pris un rendez-vous chez le notaire pour le 7.
Qu’est-ce qui m’a soudain pris de vouloir en finir avec cette histoire, quelle brusque rage? La colère plus que la tristesse accumulée depuis des années. Avec la tristesse, on sursoit ; avec la colère non. Moi qui avais si longtemps attendu, par négligence, par lâcheté, cette fois, tout à coup, il fallait que ce soit fait.
J’ai pris huit jours au bureau. Dans un premier temps ça suffirait. Je partirais dimanche. Et je serais de retour le dimanche suivant. «Tu n’auras pas beau temps, m’ont dit, le sourire en coin, mes collègues d’AXA assurances, la météo annonce qu’il pleut en Bretagne!» Comme si j’allais faire du tourisme!
Tout de même, ça m’a fait drôle, ce dimanche après-midi, de reprendre l’autoroute à la porte d’Italie. Comme avant. À chaque début des vacances d’autrefois. De retrouver ce paysage de banlieue, les panneaux indicateurs, le moment où il ne faut pas se tromper de voie, la droite pour Chartres, la gauche pour le Mans. J’ai souri au rappel de mes errances coutumières. Ma maudite étourderie, Acte manqué, sans doute. Mais aujourd’hui j’étais de bonne humeur en mettant dans le coffre ma petite valise. Après tout je me souviens de certains départs presque heureux.
Il y avait longtemps que je n’avais pas pris la route. Quand il me faut aller loin, je préfère le train. La voiture, c’est pour Paris, en certaines circonstances — rares, je sors si peu! —, et pour la banlieue quand le bureau m’y envoie. Mais, cette fois, avec tous les petits trajets à prévoir entre l’Île, Quimper et Pont-L’Abbé, pour rencontrer notaires et agents immobiliers, il me fallait ma voiture. Avec elle je me sentirais moins seule, moins nue. Pourtant, retourner là-bas, quelle perspective!
De toute façon, me disais-je, tout en conduisant à ma manière précautionneuse — ma mère se moquait assez de ma lenteur au volant —, je ne verrai personne. Et personne ne me verra : quel inconnu s’intéresserait à cette blonde fanée, d’un âge incertain? Quarante ans? Quarante-cinq? Cinquante? Célibataire endurcie? Vieille fille? Et qui, parmi les familiers, me reconnaitrait, se rappellerait la jeune femme effacée qui venait pourtant sur l’Île été après été depuis si longtemps et qu’on avait connue enfant? « Mais si, la fille de la maison des veuves! Les veuves ?
Tu sais bien, les femmes de la petite maison du boulevard de l’Océan! Cette drôle de maison avant d’arriver à la Pointe?» Oui, c’est peut-être cela qu’ils diraient, ceux de l’Île. Cette maison bizarre, pas comme les autres. Pas soignée, Pas belle. Différente des villas voisines. S’ils l’appelaient la maison des veuves, c’était sans méchanceté. Ça voulait seulement dire que, dans cette maison-là, il n’y avait pas d’homme. Ou plutôt qu’il n’y en avait plus. La seule veuve véritable, en fait, c’était ma grand-mère.
Boulevard de l’Océan! Curieuse, cette dénomination de boulevard sur une si petite île, fût-ce une presqu’île! La municipalité en est tellement fière, de cette belle rue qui longe la mer, dominant la plage dont elle est séparée par un muret, coupé de quatre petits escaliers pour descendre sur le sable. C’est la promenade locale : le dimanche, les habitants y déambulent, et, tout l’été, les touristes. Courte – à peine deux cents mètres -, mais assez large pour que les voitures s’y garent en épi, côté océan. De l’autre se dressent, serrées les unes contre les autres, les habitations : des villas pour la plupart, des maisons bourgeoises, et tout au bout, avant la Pointe, de plus modestes demeures, placées un peu en retrait, comme des dents irrégulières. La nôtre en fait partie.
Sur la route, ce dimanche d’octobre, il n’y avait personne. J’arriverais en fin d’après-midi. J’avais bien fait de partir tôt.
Il s’est mis à pleuvoir et je ne pouvais m’empêcher d’évoquer des voyages plus gais, sous le soleil de juillet, avec maman et ma sœur. On était toujours heureuses de partir, même si arrivées là-bas, à la maison, au bout d’un jour ou deux, l’euphorie décroissait, les rancœurs renaissaient. La mélancolie, la tristesse reprenaient leurs droits.
Oui, je me souvenais de ces départs en vacances d’autrefois, avec ma mère et Armelle; et bien plus lointainement, quand mon père était encore là, de voyages à quatre, lui, ma mère, les deux filles. J’étais alors une enfant. Mais comme je me les rappelle, ces voyages-là. Ce bonheur-là. Celui d’être la préférée. La reine en somme. Avec moi, mon père se montrait toujours très gai, alors qu’il ignorait sa femme, qui, le visage tourné vers la vitre, semblait ne pas s’en apercevoir. J’étais assise derrière, juste dans le dos de mon père, souvent un bras passé autour de son cou. J’aimais lui parler à l’oreille, jouer avec ses courts cheveux blonds toujours en désordre.
Nous rions ensemble, lui et moi, sans nous soucier des autres. J’étais trop jeune pour sentir l’étrangeté de la situation. Quand il est parti, j’avais dix ans. Ma petite sœur, elle, n’en avait que cinq. Un bébé, en somme; pour lui une quantité négligeable. Il avait, je crois, quand elle est née, à peine remarqué son existence.
Ce qu’il était drôle, mon père! Sur la route des vacances, mais aussi à la maison, rue Lecourbe quand il venait faire un saut à l’appartement depuis l’atelier de la rue de Vaugirard. On ne savait jamais à quelle heure il serait là, interrompant la toile en cours pour venir attraper un déjeuner ou un dîner avec ou sans nous. J’espérais toujours le trouver en rentrant de l’école. Quand ça arrivait — mais c’était rare —, quel bonheur! Je repérais tout de suite son sac dans l’entrée: «Ah Papa! Où tu es?, je criais à l’aveugle avant même de l’avoir vu, tu restes, au moins?» Cette angoisse, toujours, qu’il s’en aille. Il accourait, me prenait dans ses bras, parlant de tout, de rien, de gens qu’il avait rencontrés, d’artistes dont l’atelier était voisin du sien, et il les imitait, mimant leur attitude, reproduisant leur langage. Je riais. Et comme il riait avec moi! Mais, de son travail, il ne disait rien. Avec les petits enfants, on ne parle pas de ces choses. Je savais juste qu’il était peintre. Que c’était un artiste. Le soir il rentrait tard ; quelquefois pas du tout. Pourtant, quand il était là, il n’oubliait jamais de venir m’embrasser, même si je dormais. Je pouvais avoir sept ans la première fois qu’il m’a emmené à son atelier. Il m’a montré ses tableaux, J’ai trouvé ça tellement beau que, dans l’enthousiasme, je lui ai déclaré que, moi aussi, plus tard, je ferais de la peinture! « Vraiment ?», a-t-il fait en riant, Mais pour mol c’était sérieux, Moment de rêve. Inoubliable.
Trois ans plus tard, il partait. Une exposition à Buenos Aires, une proposition inespérée, disait-il. Il devait rester là-bas une année. On ne l’a jamais revu. Jamais eu de nouvelles. Si, une fois, au début : il a envoyé de l’argent. Sans un mot pour accompagner le mandat. Puis rien pendant presque six ans, jusqu’à l’annonce officielle de sa mort accidentelle, sur une route perdue, là-bas, en Argentine. Il n’avait pas trente-cinq ans.
L’atelier de la rue de Vaugirard a été liquidé. À la maison, dès le départ de son mari, maman avait fait disparaître tout ce qu’il pouvait rester du souvenir de l’homme et du peintre. Mais, moi, je ne l’oubliais pas. Impossible de l’oublier. Bien plus tard, quand il s’est agi pour moi de faire des études, j’ai parlé de peinture. Ma mère, éludant, m’a conseillé le droit. « Pour que tu saches te défendre, disait-elle. Et puis ça te donnera un métier. Un vrai.» Tout maman, ces mots-là. »

Extraits
« Pourquoi est-ce que je me suis mise à évoquer ces moments-là, si douloureux? Comme si l’ébranlement nerveux de la veille avait mis en marche une mémoire que le temps avait essayé d’endormir. Il avait suffi que je revienne dans cette maison, et, surtout, qu’il y ait eu le choc dont parlait le jeune journaliste pour que la machine à souvenirs se remette en marche. Non, je n’avais jamais vraiment oublié. C’était là, en moi, profondément ancré. » p. 72

« Armelle, ma sœur, mon enfant terrible, ma victime, mon bourreau! I fallait donc venir ici pour remuer le vieux chagrin! Et que ce soit par l’entremise de cet homme si étranger à ce que nous sommes, à ce que nous avons vécu!
Armelle, petite sœur si étrangère à la famille où tu étais arrivée de si surprenante façon! Armelle si différente de moi, de nous; Armelle, petite sauvage qui ne ressemblais, sombre de cheveux et de teint et d’âme, ni à ton père, si blond, si léger, ni à ta mère, cette rousse à la peau blanche, au verbe et à l’esprit froids. Armelle dont on pouvait se demander d’où elle venait…
Armelle, détruite, perdue, et maintenant si curieusement réapparue! » p. 114

À propos de l’auteur
SIZUN_Marie_©DRMarie Sizun © Photo DR

Marie Sizun est née en 1940. Elle a été professeur de lettres en France puis en Allemagne et en Belgique. Elle vit à Paris depuis 2001 mais revient régulièrement en Bretagne où elle aime écrire. En 2008 elle a reçu le grand Prix littéraire des Lectrices de ELLE, et celui du Télégramme, pour La Femme de l’Allemand ; en 2013 le Prix des Bibliothèques pour Tous ainsi que le Prix Exbrayat, pour Un léger déplacement ; en 2017 le Prix Bretagne pour La Gouvernante suédoise. Après Vous n’avez pas vu Violette? elle publie La Maison de Bretagne (2021). (Source: Éditions Arléa)

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