L’émouvante et singulière histoire du dernier des lecteurs

FOHR_lemouvante_et_singuliere  RL_hiver_2021

En deux mots
À la fin du siècle dernier, les femmes ont commencé à lire plus que les hommes et très vite ces derniers se sont désintéressés du livre. Jusqu’à ce moment où le narrateur s’est retrouvé tout seul.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

L’adresse faite aux lecteurs

Dans un livre joliment tourné, Daniel Fohr raconte comment il est devenu le dernier des lecteurs. Derrière ce constat à la fois amer et plein d’humour, la mise en garde est dramatique. Est-il déjà trop tard?

Le constat est là. Les hommes ne lisent plus, ou de moins en moins. Les libraires le constatent autant que les auteurs, la plupart des lecteurs sont des lectrices. J’ajouterai ce constat personnel, lorsque l’association de lecteurs dont je fais partie organise sa rencontre annuelle, je me retrouve au milieu d’un aéropage presque essentiellement féminin, sorte de dernier des mohicans déjà regardé avec curiosité.
Comme l’explique Daniel Fohr, qui a analysé en détail la situation, le constat est sans appel: «Dans les années soixante, au siècle dernier, les femmes ont commencé à lire plus que les hommes. Ensuite la courbe des hommes a continué à chuter tandis que celle des femmes continuait de grimper, offrant ainsi au marché une érection compensatrice. La chute du désir des hommes pour le livre, et principalement pour la littérature, est devenue un phénomène et de nombreuses analyses ont été publiées pour essayer d’en expliquer la nature.»
Au rang des explications, il y a bien entendu l’arrivée des écrans et l’accaparement du «temps disponible» par un tas d’autres activités, du jeu vidéo au sport, en passant par quelques autres addictions. Mais l’explication ne tient pas, les femmes vivant dans ce même monde. On a alors tenté l’analyse psychologique tendant à démontrer que «les femmes étaient davantage tournées vers l’évasion, la romance, la fantaisie (…) qu’elles se reconnaissaient souvent dans les héroïnes de fiction». Mais là encore, l’argument ne tient pas. L’homme mystérieux attablé au café va le faire comprendre au narrateur. Avant de disparaître, il va remettre au narrateur une caisse de livres signés Henry Vernes. L’auteur de Bob Morane sera-t-il le dernier rempart au déclin, lui qui a entrainé des milliers de lecteurs dans les pas de son aventurier? Las, la lueur va vite s’éteindre pour laisser la place à des combats aussi passionnés qu’inutiles entre les hommes qui trouvent que ce lecteur déchoit à leur classe, qu’il devrait désormais se comporter en homme et arrêter cette activité futile et ces femmes qui entendent régner en maître sur la librairie et en refuser l’accès aux rares hommes qui s’y aventurent.
Les pro et les anti lecture vont vite arrêter de s’écharper faute de combattants.
Devant la gravité de la situation, le «dernier lecteur» va tenter de rallier de nouveaux adeptes à sa cause, mais il fera chou blanc. Il ne transmettra pas non plus sa passion à se descendance, car Théa s’est séparée de lui. Grande lectrice, avec laquelle il partageait ses découvertes et avec laquelle il aime joué au jeu des incipits, lui faisant deviner quel livres commençaient avec les phrases citées, elle n’a pas voulu endosser un rôle trop lourd pour elle.
Derrière le conte qui ne fait qu’extrapoler une tendance forte, la mise en garde va frémir tout honnête homme: «Que la moitié de l’humanité ne lise plus de romans est une catastrophe, pour la simple raison que la littérature est le terrain sur lequel s’établissent et se jugent les relations entre les hommes et les femmes depuis des siècles. Roméo et Juliette n’est pas l’histoire de deux jeunes gens mais une vision de l’amour, L’Écume des jours, Lolita, Gatsby le magnifique, Justine, Les Liaisons dangereuses permettent de comprendre les ressorts du fonctionnement amoureux, sans avoir besoin de vivre la multiplicité de ces expériences, ce sont des guides et des modes d’emploi.»
Oui, il faut lire et faire lire cet essai pour que l’anticipation ne se vérifie pas dans un avenir plus ou moins proche. Il faut proclamer haut et fort que la lecture est autant une affaire d’hommes que femmes. Et que, comme le disait Hugo «La lumière est dans le livre, laissez-le rayonner»!

L’émouvante et singulière histoire du dernier des lecteurs
Daniel Fohr
Éditions Slatkine & Cie
Roman
150 p., 12 €
EAN 9782889441730
Paru le 28/01/2021

Ce qu’en dit l’éditeur
9 lecteurs sur 10 sont des lectrices.
Les hommes ne lisent plus.
Un jour l’espèce aura complètement disparu.
Il y avait le dernier des Mohicans. Il y aura le dernier ours blanc. Voici l’histoire du dernier des lecteurs. Un roman-manifeste à faire lire aux hommes avant qu’il ne soit trop tard.
Je peux vous prédire que, dans trente ans, sinon avant, il y aura autant de lecteurs de littérature qu’il y a aujourd’hui de lecteurs de poésie latine. Philippe Roth, 2013

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Ô Grimoire!
Le Blog de Francis Richard 
Blog Fattorius
Blog lire la nuit ou pas 

Les premières pages du livre
« Pas plus tard qu’hier.
J’ai pris Le vieil homme et la mer dans une édition de poche et je l’ai mis dans la poche intérieure de mon manteau. Je me suis regardé dans la glace et j’ai ajusté la perruque.
J’ai la chance d’avoir un système pileux modeste et des traits fins, ce qui m’évite le maquillage. Avec un jean et un grand manteau acheté dans une friperie, j’ai l’air, comme vous et moi, d’une femme.
Pour avoir vraiment l’air d’une femme, il faut une perruque de bonne qualité, fabriquée avec de vrais cheveux. Le problème d’une belle chevelure, c’est qu’elle attire les hommes.
Les cheveux, les seins, les fesses et une bouche rouge sont les quatre marqueurs sexuels du désir masculin. Pour la bouche, les seins et les fesses, je n’ai rien à offrir, mais apparemment les cheveux suffisent.
Je suis sorti.
Ça n’a pas raté. Je n’étais pas assis depuis deux minutes qu’une voix est venue du dessus.
— Vous lisez quoi ?
J’ai montré la couverture du livre.
— C’est bien ? il a demandé.
— Et vous, le dernier livre que vous avez lu, c’est quoi ?
Je tiens à préciser qu’il n’y avait dans ma voix aucune intonation agressive et que je souriais.
Le type m’a regardé comme si je lui posais une question étrange et il a roulé des yeux en haussant les épaules, pour s’excuser de ne pas s’en souvenir.
— C’était quand, alors ?
Là, il s’est raidi, il m’a fixé avec un regard qui n’était plus du tout amical et j’ai cru qu’il allait me gifler. Les hommes n’aiment pas qu’on les confronte à ce qu’ils sont. Il s’est retenu mais il a tout de même lancé « Pauvre tarée, va te faire soigner ». Il a craché par terre et il est reparti dans l’allée.
Je suis resté sur le banc et j’ai repris depuis le début, Il était une fois un vieil homme, tout seul dans son bateau, qui pêchait au milieu du Gulf Stream. En quatre-vingt-quatre jours, il n’avait pas pris un poisson.
Je n’avais plus la tête à ça, à chaque mot j’avais l’impression qu’un autre type allait se pointer, Vous lisez quoi ?
Finalement, je me suis levé et j’ai remis Hemingway dans ma poche. Je suis allé dans les toilettes du Parc, j’ai enlevé la perruque, je l’ai mise dans l’autre poche, j’ai retiré mon manteau et je l’ai replié sur mon bras, pour qu’on ne voie pas que c’était un manteau de femme. Je suis ressorti. Il ne faisait pas froid, j’ai choisi de rentrer à pied.
Je n’habite pas loin du Parc. J’ai pris le trottoir côté soleil. Quatre hommes de mon âge étaient assis à la terrasse d’un café autour de quatre bières. Quand je suis arrivé à leur hauteur, j’ai senti leur regard sur moi et l’un des types a pris la position de la théière pour faire marrer les autres, un bras sur la hanche en forme d’anse et l’autre plié vers le haut, avec la paume en l’air comme un bec verseur. J’ai compris que le livre dépassait de la poche du manteau et j’ai changé sa position sur mon bras pour le recouvrir.
C’est une réaction qui n’est pas rare chez les hommes, c’est pourquoi j’en suis réduit à me déguiser en femme pour aller lire dans un parc. J’ai toujours aimé lire à l’extérieur, n’importe où, mais ça devient difficile. La dernière fois, au restaurant, un type a tendu son verre de vin vers moi avec un gros clin d’œil salace au moment où j’ai levé le nez du livre que j’étais en train de lire.
Déguisé en femme, je me retrouve avec des problèmes de femme, habillé en homme, avec des problèmes de théière.
On en est là.
J’imagine qu’un homme avec un livre donne une image des hommes qui ne plaît pas aux hommes. Je suis parfaitement conscient que l’immense majorité des hommes détesteraient que leur fils me ressemble.

Je ne suis ni un lecteur boulimique ni un érudit. Je ne recherche pas les livres rares et j’ai des goûts tout à fait communs. Je ne me jette pas sur un livre dès que j’ai cinq minutes, je ne les dévore pas à la file. Je n’ai pas de point de vue sur la littérature, je n’y connais pas grand-chose. Mon initiation s’est faite de façon empirique avec ce qui me tombait sous la main, avant de savoir ce que j’aimais. Je n’ai pas lu que des chefs-d’œuvre et certains livres m’ont semblé bien plus intéressants que d’autres pourtant considérés comme des chefs-d’œuvre.
Je ne suis pas le plus brave, ni le plus intelligent, ni le plus quoi que ce soit, je suis simplement le dernier, comme il y a eu un dernier Mohican, un dernier ours blanc. Ce n’est pas une qualité. Je n’ai fait aucun effort pour acquérir ce statut. Je suis le dernier des lecteurs. Je travaille dans un bureau pour une agence privée de vérification et de certification. Si j’étais dans l’administration, mon travail ne serait pas très différent. Il s’agit de confronter des chiffres et d’en fournir d’autres pour que la chaîne puisse continuer. Ce travail ne présente rien de remarquable, j’éviterai d’en parler.
Je me dis souvent que ce n’est pas juste. Un bibliophile aurait mérité d’être à ma place, quelqu’un qui aurait vécu pour les livres, qui leur aurait consacré sa vie, un lecteur exceptionnel, un champion, en quelque sorte, qui donnerait à sa condition la dimension héroïque du Résistant. Qu’à travers sa figure légendaire demeure le souvenir d’un temps où les hommes lisaient. Mieux qu’une statue ou une épitaphe bien tournée.
Mais non, il se trouve que c’est tombé sur moi, comme la tortue sur la tête d’Eschyle, parce qu’un aigle passait au-dessus. Aucun ordinateur n’est capable de prévoir ça.
Je suis le dernier lecteur de livres sur cette planète. Tous les autres sont des femmes.

J’ai choisi de tenir la chronique de mon expérience, d’en témoigner aussi simplement que possible. En tant que dernier représentant d’une espèce en voie d’extinction, il m’a semblé important de consigner la façon dont les choses se sont passées, moins pour dire ce que je suis que pour raconter ce que j’incarne.
Étant de fait au cœur du sujet, je me suis, par la force des choses, intéressé à ce qui avait pu conduire à cette situation. J’ai fait quelques recherches pour essayer de comprendre l’origine du phénomène et son développement jusqu’à moi. La chronologie des événements est assez simple.
Les courbes des hommes et des femmes se sont croisées bien avant ma naissance. Dans les années soixante, au siècle dernier, les femmes ont commencé à lire plus que les hommes. Ensuite la courbe des hommes a continué à chuter tandis que celle des femmes continuait de grimper, offrant ainsi au marché une érection compensatrice. La chute du désir des hommes pour le livre, et principalement pour la littérature, est devenue un phénomène et de nombreuses analyses ont été publiées pour essayer d’en expliquer la nature. On a beaucoup dit que les femmes étaient tournées vers l’évasion, la romance, la fantaisie, qu’elles préféraient fabriquer elles-mêmes leurs images, que l’identification aux personnages romanesques était plus forte, qu’elles se reconnaissaient souvent dans les héroïnes de fiction. On a parlé de structures psychologiques. Comme si cela devait justifier avec une certaine condescendance les raisons du renoncement masculin, comme si les femmes étaient une partie du problème, alors que sans elles, plus personne n’écrirait ni ne lirait de littérature. »

Extrait
« Je ne suis pas d’accord. J’ai réfléchi à la question. Que la moitié de l’humanité ne lise plus de romans est une catastrophe, pour la simple raison que la littérature est le terrain sur lequel s’établissent et se jugent les relations entre les hommes et les femmes depuis des siècles. Roméo et Juliette n’est pas l’histoire de deux jeunes gens mais une vision de l’amour, L’Écume des jours, Lolita, Gatsby le magnifique, Justine, Les Liaisons dangereuses permettent de comprendre les ressorts du fonctionnement amoureux, sans avoir besoin de vivre la multiplicité de ces expériences, ce sont des guides et des modes d’emploi. » p. 78

À propos de l’auteur
FOHR_Daniel Fohr_©DRDaniel Fohr © Photo DR

Auteur de quatre romans, dont le dernier est paru chez Slatkine & Cie, Daniel Fohr a été successivement veilleur de nuit, journaliste, professeur d’espagnol et de français au Venezuela, et rédacteur. (Source: Éditions Slatkine & Cie)

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