Tant qu’il Reste des îles

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots
Branle-bas de combat sur l’île où vit Léni. Sa femme l’a quittée, emmenant leur fille avec elle, son patron peine à joindre les deux bouts et le chantier du pont qui doit les réunir au continent a commencé. Autant de tensions qui vont pousser ce taiseux à se dévoiler.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le cœur de Léni est aussi une île

Superbe confirmation du talent de Martin Dumont avec ce roman qui sent bon les embruns et la mer. En suivant Léni sur son île, en passe d’être reliée au continent par un pont, il nous offre une belle réflexion sur l’identité et la fraternité.

Léni n’est pas vraiment dans une situation enviable. La trentaine passée il travaille toujours sur le chantier naval de Marcel situé sur une île, à quelques dix minutes du continent. Mais les affaires ne vont pas très fort. Marcel n’arrive plus à payer les salaires, croule sous les dettes et songe à vendre avant de prendre sa retraite. De plus Léni s’est séparée de Maëlys qui vit désormais avec sa fille Agathe sur le continent. Il ne lui reste guère que les parties de cartes avec les amis, le repas hebdomadaire au restaurant et les sorties en mer sur le Fireball, le beau voilier en bois du patron dont il prend grand soin.
Le début des travaux du pont, qui cristallise l’attention entre les pour et les contre, contribue à faire monter la tension. Même si un vote a plébiscité la construction de l’ouvrage, les marins pêcheurs y voient notamment un danger pour l’environnement, sans compter les hordes de touristes qui vont déferler après l’achèvement de la liaison terrestre. Dans cette atmosphère qui se tend, Chloé, une photographe chargée d’un reportage sur ce pont, apporte une distraction bienvenue.
Après le départ des experts qui annoncent à Marcel que son entreprise ne vaut plus rien, la tristesse et la colère s’ajoutent à la déprime. Mais après une quinzaine à broyer du noir, il entend se battre. Il va accepter de construire un voilier et mobilise tous ses employés pour relever le défi, y compris Karim, qui était prêt à démissionner.
Dès lors, on va suivre en parallèle les deux chantiers, celui du voilier et celui du pont, que Léni ne peut s’empêcher de comparer. «Ces gars aussi étaient tendus vers l’objectif, poussés par la pression d’un supérieur qui devait leur promettre une prime s’ils finissaient dans les temps. Beaucoup devaient se sentir fier à l’idée de participer à une telle construction.»
Nous avions découvert Martin Dumont avec Le chien de Schrödinger, l’histoire prenante et émouvante d’un père confronté au cancer de son fils. Nous le retrouvons avec plaisir avec ce second roman, toujours aussi riche d’humanité. Car Léni est à l’image de cette île, refermé sur lui-même, taiseux et peu enclin à aller vers l’autre et à s’ouvrir. L’auteur montre ce combat entre les partisans de la tradition et ceux de la modernité, souligne que le progrès s’accompagne souvent de remises en cause, réfléchit aux vraies valeurs. Mais ce qui, comme dans le précédent, nous emporte, c’est cette écriture à hauteur d’hommes. Des qui essaient de s’en sortir, de rester debout. Face à la difficulté et à l’adversité, on voit les liens se resserrer, on ne peut plus tricher… tant qu’il reste des îles!

Tant qu’il reste des îles
Martin Dumont
Éditions Les Avrils
Second Roman
224 p., 18 €
EAN 9782491521028
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement sur une île que l’on peut imaginer au large de la Bretagne.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ici, on ne parle que de ça. Du pont. Bientôt, il reliera l’île au continent. Quand certains veulent bloquer le chantier, Léni, lui, observe sans rien dire. S’impliquer, il ne sait pas bien faire. Sauf auprès de sa fille. Et de Marcel qui lui a tant appris : réparer les bateaux dans l’odeur de résine, tenir la houle, rêver de grands voiliers. Alors que le béton gagne sur la baie, Léni rencontre Chloé. Elle ouvre d’autres possibles. Mais des îles comme des hommes, l’inaccessibilité fait le charme autant que la faiblesse.

68 premières fois
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Les autres critiques
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Martin Dumont présente Tant qu’il reste des îles © Production Les Avrils

Les premières pages du livre
« Je suis encore passé devant le monstre. C’est comme ça qu’on l’appelle chez nous. Il est chaque jour plus gros, il avance en bouffant la mer. Marcel répète qu’il ne faut pas baisser les yeux, qu’il faut le regarder en face. Que rien ne peut plus l’arrêter mais qu’on doit rester digne. Sa voix tremble quand il parle du monstre.
La mer se creusait. J’ai poussé le safran en laissant le foc se gonfler à contre, histoire d’aider l’avant à pivoter. Quand le bateau a viré, j’ai relâché l’écoute et j’ai bordé côté tribord. Je me suis redressé pour faire passer la barre derrière mon dos. Le vent bombait les voiles, sifflait à mes oreilles. J’ai bordé encore et j’ai senti le dériveur accélérer dans une risée. L’étrave fendait la crête des vagues, les embruns me fouettaient le visage. Je traçais à plus de dix nœuds dans la zone interdite.
J’ai foncé droit dessus. D’un œil, je surveillais les deux navires qui s’affairaient autour. Pas question d’approcher trop près ; avec tout ce qu’ils déployaient à la surface, je risquais d’abîmer le bateau. Mais j’ai quand même tiré un peu plus loin. Juste pour les taquiner, leur rappeler qu’ils n’étaient pas chez eux, qu’ils comprennent que moi, j’étais né sur ce plan d’eau. J’allais où je voulais. C’était pas leurs trois bouées qui m’empêcheraient de passer.
Arrivé à une centaine de mètres, j’ai entendu un haut-parleur me crier quelque chose. Trois types sur le dos du monstre me faisaient de grands signes. J’ai levé le majeur bien haut avant de virer encore. J’ai longé la structure à pleine vitesse jusqu’à la balise qui signalait l’interdiction de passage. Rafale, nouveau virement. À peine le temps de ralentir que je bordais et ça repartait sec. C’était une bombe, ce bateau. Un Fireball, un dériveur de cinq mètres de long. Un bijou en bois contreplaqué. J’aurais payé cher pour voir leurs têtes là-haut.
J’ai joué dix minutes avant de m’éloigner. La pluie avait commencé à tomber. J’ai relevé ma capuche en mettant le cap sur l’île. Il était déjà sept heures et demie.
Le bateau a freiné en passant devant les falaises. Il y avait moins d’air, j’étais protégé par le relief. J’ai tiré en travers pour rejoindre la plage puis, à trois mètres du rivage, je me suis orienté face au vent. Le Fireball s’est arrêté et les voiles se sont mises à battre. J’ai remonté le safran et la dérive puis j’ai sauté à l’eau. Une mer glaciale de janvier.
Avant d’aller chercher la remorque, j’ai traîné la coque sur le sable. La manœuvre est difficile, mais on finit par s’y habituer. Une fois le bateau amarré dessus, j’ai tiré de toutes mes forces pour remonter l’attelage. J’ai fixé la remorque à l’arrière de la voiture puis j’ai démonté le mât.
J’avais les mains gelées, j’ai mis le chauffage dans la bagnole. Il fallait que je me grouille. De retour au chantier, j’ai rangé le bateau dans le garage. Il ne pleuvait plus, le ciel se dégageait. D’un rapide coup de jet, j’ai rincé les voiles avant d’entrer dans le hangar.

Karim était assis dans la salle de pause, une petite pièce qui servait aussi de vestiaires. On y avait chacun notre casier fixé sur le mur de droite, pour les fringues et les objets personnels. En plus d’une table et des chaises, il y avait un frigo, une cafetière, un placard à vaisselle et un vieux micro-ondes.
Il m’a salué d’un signe du menton. J’ai pris mes affaires – un jean pourri, un tee-shirt à manches longues et des chaussures de sécurité – et je me suis changé. Karim a levé un sourcil en me voyant enfiler un bonnet sur mes cheveux mouillés.
– T’as été naviguer ?
– Ouais.
– T’es un grand malade…
J’ai fini de lacer mes pompes et je me suis assis en face de lui, mes mains engourdies plaquées contre ma bouche.
– T’étais pas à la soirée samedi.
Il tirait sur une clope, la fumée flottait au-dessus de la table. J’ai attrapé ma tasse sans répondre et je l’ai rincée dans l’évier. Le fond était couvert de café séché que j’ai gratté avec le bout de ma cuillère sans parvenir à l’enlever.
– File-moi une clope, j’en ai plus.
Karim a fait glisser le paquet jusqu’à moi.
– Pourquoi t’es pas venu ?
J’ai rempli ma tasse et je lui ai piqué une cigarette. Le papier était gondolé, la trace d’humidité courait quasiment jusqu’au filtre.
– Elles sont mouillées, tes clopes.
La première taffe est descendue, douce et brûlante. J’ai fait durer le souffle. C’était toujours pareil, après la mer il me fallait du temps pour revenir.
J’ai bu une gorgée de café en ouvrant le journal qui traînait sur la table. Celui de vendredi, avec le monstre en première page.
– J’étais avec ma fille samedi, j’ai dit en survolant les brèves sportives, c’est pour ça que j’ai pas pu venir. C’était bien?
Karim avait l’air ailleurs. Une esquisse de sourire se glissait pourtant sur ses lèvres.
– C’était cool, il y avait Justine.
– Justine?
– Tu sais, la cousine de Sophie.
Justine. Je voyais vaguement.
Il jouait avec son briquet en espérant sans doute que je lui demanderais des détails. J’allais me replonger dans le journal quand il a chuchoté que le patron arrivait. J’ai tendu l’oreille : la porte métallique du hangar grinçait.
– Tu lui parles aujourd’hui, hein?
Karim s’était penché au-dessus de la table.
– Ouais, ouais, j’ai murmuré.
En entrant, Marcel nous a salués d’une poignée de main.
– T’étais sur l’eau ce matin, Léni?
J’ai acquiescé. Il a attrapé un gobelet dont il a inspecté l’état.
– Je t’ai vu aux jumelles. T’as pas pu t’empêcher d’aller faire le con du côté du monstre…
– Je faisais juste un tour.
– Je préférerais que tu arrêtes ces conneries. Tu vas finir par esquinter le bateau.
J’ai baissé les yeux. Il s’est servi la fin de la cafetière avant de ressortir.
– Si besoin, je suis dans mon bureau.
Il s’est éloigné vers le fond du hangar, le pas lent et les épaules basses.
– Il va faire quoi ? a ricané Karim. Te priver de salaire ?
– C’est bon, je vais le voir dans la matinée.
Il s’est étiré en grimaçant.
– Le monstre… Putain, vous êtes ridicules avec ça aussi.
– Va te faire foutre.
Je me suis levé pour rincer ma tasse, ça m’emmerdait cette couche marron. Je l’ai remplie d’eau chaude et je l’ai laissée sur le bord de l’évier.
– Yann n’est pas là ?
– Il est au stage pour le permis.
J’ai souri en imaginant Yann dans une petite salle sombre, assis devant une vidéo sur le code de la route. Il perdait tout le temps ses points. Excès de vitesse, ivresse, tout un tas de conneries. Trois semaines plus tôt, il s’était rendu compte qu’il lui en restait deux et il avait couru se payer un stage sur la sécurité routière.
J’ai pris mon masque dans mon casier et je suis sorti.
Au milieu du hangar, un petit chalutier était posé sur un ber en acier. Des béquilles métalliques l’aidaient à se maintenir droit. C’était celui d’un pêcheur de la côte, un type d’une quarantaine d’années qui s’était échoué en rentrant une nuit d’orage. Les gars du coin avaient beau connaître les fonds, ce genre d’incidents continuait d’arriver. Fatigue, gros temps ou juste un bref moment d’inattention. Les bateaux cognaient les récifs et arrivaient chez nous salement amochés.
Je me suis approché pour inspecter la coque. La déchirure s’étendait sur cinquante centimètres.
– Il s’est pas loupé celui-là, s’est marré Karim.
J’ai allumé la radio, j’ai passé une combinaison et je suis monté à bord du chalutier. Karim préparait la résine, je sentais l’odeur d’époxy m’envahir les narines. J’ai enfilé mon masque et je me suis glissé dans la cale. Karim m’a rejoint pour me faire passer le pot et les rouleaux.
– Monte le son ! j’ai crié. J’entends rien d’ici.
Il a levé le pouce avant de disparaître. Le jingle d’une pub de voiture s’est élevé dans le hangar quelques secondes plus tard.
J’étais allongé sur le côté, en appui sur le bras gauche, c’était le seul moyen d’atteindre la zone à réparer. Elle était située sous un ameublement qu’on n’avait pas pu démonter, un coffre fixé à la paroi dans lequel le pêcheur rangeait son matériel. J’ai rampé jusqu’à la brèche en m’efforçant de ne rien renverser. La veille, j’avais passé un coup de meuleuse et de disque abrasif pour que la coque soit prête à recevoir la fibre. J’ai vérifié que les surfaces étaient propres, puis j’ai glissé un pan de mousse pour reboucher le gros de la déchirure avant de colmater. Résine, fibre, résine. J’avais du mal à appliquer la colle, elle dégoulinait le long de mes gants et finissait sur mes avant-bras. En durcissant, elle me brûlait la peau.
Je suis resté une demi-heure avant de ressortir pour respirer. L’enfer à l’intérieur. Il m’a fallu la matinée et trois allers-retours pour en venir à bout. J’avais les jambes ankylosées, les bras au bord des crampes. Il me restait les finitions mais il fallait attendre que le patch se solidifie.
Je suis descendu du bateau en nage et j’ai retiré ma combinaison. Karim était penché sur une dérive fissurée.
– À table, j’ai lancé en passant.
Il a déposé ses outils et m’a suivi dehors.
– Tu lui as parlé ? il a demandé en m’offrant une cigarette.
– Putain Karim, j’ai pas quitté le bateau. T’as bien vu, non ?
– Donc, tu lui as pas parlé.
– Je le fais cet aprèm.
Il a soupiré.
– J’te préviens, Léni. Si t’y vas pas avant ce soir, je m’en occupe moi-même.
Je sentais sa colère et je la comprenais. Trois mois que nos salaires arrivaient en retard et souvent partiellement. On avait à peine touché un tiers de la paye du mois de décembre.
En salle de pause, j’ai réchauffé du riz et du poulet en écoutant Karim me raconter comment il avait ramené Justine chez lui.
– Du coup, vous êtes ensemble?
– Je sais pas… je crois.
Je l’ai interrogé du regard.
– Je sais pas, je te dis. On verra bien. »

Extrait
« À côté, notre chantier paraissait dérisoire. Pourtant il y avait quelque chose. Une proximité, un début de point commun. Ces gars aussi étaient tendus vers l’objectif, poussés par la pression d’un supérieur qui devait leur promettre une prime s’ils finissaient dans les temps. Beaucoup devaient se sentir fier à l’idée de participer à une telle construction. Un gigantesque ouvrage qui resterait pour les siècles à venir. Lorsque je les croisais, je ne pouvais pas m’empêcher de ressentir une forme de respect dont je me gardais de parler à Stéphane. » p. 124

À propos de l’auteur
DUMONT_Martin_©Chloe_Vollmer-LoMartin Dumont © Photo Chloé Vollmer-Lo

Martin Dumont est né en 1988. Durant ses études d’ingénieur en Bretagne, il découvre la voile. Aujourd’hui architecte naval à Paris, il rejoint dès qu’il le peut le Morbihan pour naviguer. Après Le Chien de Schrödinger, son deuxième roman nous embarque dans le quotidien secret des insulaires, restitue l’âme des paradis perdus et la sensibilité des hommes. (Source: Éditions Les Avrils)

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