Gailland, père et fils

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En deux mots
De son fauteuil roulant, Chris observe les Alpes qu’il aime tant. Au bout de sa longue-vue, un homme pend au bout d’une corde. Il s’agit d’un ami d’enfance. Son décès fait suite à un autre drame survenu quelques ans plus tôt en Bretagne. Un policier fait le rapprochement et va tenter de comprendre tous ces mystères.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Un drame peut en cacher d’autres

Un accident de la route en juillet 1990 va entraîner la paralysie de Chris. Les cinq autres passagers sont indemnes. Un drame qui permet à Gérard Glatt de nous offrir l’un de ses plus beaux romans, explorant le lien filial dans une quête digne d’un Maigret.

Nous sommes dans les Alpes, au pied des Aravis, dans cette région qu’affectionne Gérard Glatt. Le roman s’ouvre sur les jeunes années de Chris qui vit là avec ses parents, son père encadreur et sa mère infirmière. Ce sont les années de collège et de lycée, les années où il faut commencer à envisager une vie professionnelle et à s’imaginer un avenir. Ce sont aussi les années où l’on sort avec les copains, où l’on commence à s’intéresser aux filles.
Mais pour Chris tout s’arrête la nuit du 3 au 4 juillet 1990. Le véhicule dans lequel il a pris place avec cinq autres personnes est réduit en quelques secondes à un amas de tôles desquels les jeunes vont s’extirper un à un. Sauf Chris. La manivelle du cric a été projetée dans son dos et s’est enfoncée dans sa colonne vertébrale, le paralysant à vie. La violence du choc lui a aussi fait perdre la mémoire. Son père s’investit alors énormément, pour le veiller, lui donner «de son temps, de son âme, pour lui réorganiser une mémoire, une mémoire véritable, pour que les bribes éparses de son existence, pareilles à un éparpillement d’éclats de verre, retrouvent plus ou moins la place qui était la leur». En sortant de l’hôpital, il comprend toutefois que sa vie est liée à celle de ses parents, qu’il est désormais une personne dépendante. Une petite lumière va toutefois s’allumer en 1993 lorsque, répondant à une petite annonce, il va décrocher un travail de correcteur pour une maison d’édition bretonne. D’autres éditeurs viendront s’ajouter plus tard à ce premier employeur, lui permettant de gagner sa vie. Et de s’installer où bon lui semble avec son ordinateur.
S’il ne peut plus courir la montagne avec ses amis qui n’ont du reste plus jamais donné signe de vie, il ne se lasse pas du somptueux décor qu’il contemple tous les jours depuis son balcon où son père lui a installé une longue-vue. Un télescope au bout duquel il croit bien voir un homme suspendu dans le vide…
Très vite les gendarmes vont confirmer la macabre découverte et très vite, il vont découvrir son identité. Il s’agit de Tantz, l’un des passagers de la voiture dans laquelle se trouvait Chris au moment de l’accident. Un destin tragique qui va réveiller des souvenirs, mais aussi des soupçons. Car il pourrait s’agir d’un homicide et non d’un accident. De quoi intriguer Martin Gagne, un commissaire à l’ancienne, sorte de Maigret qui sait que deux et deux font quatre et qui sait additionner des faits divers. Ainsi, celui qui a eu lieu dans les Alpes et celui qui a eu lieu au pied des remparts de Saint-Malo pourraient bien être liés. Car la seconde victime se trouvait aussi dans la voiture accidentée.
Et comme par hasard le mort breton correspond à la période où la famille Gailland s’était installée tout à côté de Cancale. Une période bretonne, une parenthèse pour essayer de construire autre chose.
S’il y a du Simenon dans Gailland, père et fils, c’est à la fois par son atmosphère et par le mystère à résoudre, mais surtout par l’analyse psychologique des personnages. Ce père taiseux qui préfère confier sa vérité à des carnets que de répondre aux interrogations de son fils. Ce commissaire qui préfère interroger les acteurs plutôt que les indices, qui fait confiance à ses intuitions. Et ce jeune homme qui cherche à retrouver son passé et soulager son père.
Construit avec dextérité, ce roman joue avec la chronologie et avec les acteurs tout autant qu’avec le lecteur. Un lecteur qui va lui aussi se laisser happer par cette histoire qui place la filiation au cœur du récit, retrouvant ainsi l’un des thèmes de prédilection de l’auteur de Retour à Belle Etoile, Les Sœurs Ferrandon, Et le ciel se refuse à pleurer… ou encore de L’Enfant des Soldanelles.
Après la parenthèse autobiographique de Tête de paille, revoici le romancier au meilleur de sa forme !

Bibliographie sélective
Dans ce roman, il est aussi question de livres et de lecture: «A la fin des années 90, les bons livres ne manquaient pas… Comme La Quarantaine, de Le Clézio, La Douleur du dollar, de Zoé Valdés, ou encore Le Dit de Tianyi, de François Cheng.»
«Ces derniers temps, il se laissait volontiers emporter par la littérature américaine. Coup sur coup, il avait lu La joie du matin, de Betty Smith, Une voix dans la nuit, d’Armistead Maupin. Mon chien stupide et Les compagnons de la grappe, de John Fante, l’avaient littéralement embarqué.

Gailland, père et fils
Gérard Glatt
Éditions des Presses de la Cité
Collection Terres de France
Roman
400 p., 20 €
EAN 9782258194403
Paru le 6/05/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans les Alpes, au pied des Aravis, du côté de Sallanches et Chamonix, Megève, Praz-sur-Arly et Chambéry, Les Contamines, Servoz, Combloux, Saint-Gervais, Passy ou encore Les Houches ainsi que la Bretagne avec Cancale, Saint-Servan, Saint-Malo, Rennes. On y évoque aussi Paris et Rueil-Malmaison, Lyon ainsi que le Massif Central et un voyage à Issoire.

Quand?
L’action se déroule des années 1980 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tout l’amour d’un père pour son fils à la jeunesse foudroyée à la suite d’un accident de voiture. Entre Savoie et Bretagne, un roman bouleversant sur le puissant lien filial.
Chaque jour, sous les yeux de Chris, se déploie la beauté immuable de la chaîne des Aravis.
Un matin qu’il observe ses montagnes à la longue-vue, la vision d’un corps suspendu au-dessus du vide le renvoie brutalement à son passé.
Juillet 1990. Ils étaient six copains qui fêtaient à Chamonix la fin de leur année d’études. La conduite folle dans les lacets. L’accident. Lui seul touché de plein fouet. Des jambes devenues inertes, inutiles, une vie atomisée…
C’est son père qui, dans un flot d’amour, accompagne le rescapé, tente de lui reconstruire pierre par pierre sa jeunesse perdue. Mais il ne peut s’empêcher de penser aux amis de son fils unique qui l’ont rayé de leur existence. Cette vie pleine de promesses à laquelle Chris avait droit lui aussi, n’est-ce pas eux qui la lui ont volée ?
Entre Savoie et Bretagne, un suspense poignant sur la puissance du lien filial.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com 
Ouest-France 

Les premières pages du livre
« Samedi 5 mai 2018. «Entre les promeneurs et moi, une balustrade. Guère davantage…» C’est ce que Chris ajoute toujours, l’air sérieux, quand on lui demande s’il a un lieu de prédilection pour travailler. Parce que d’où il est installé, une terrasse, plutôt un grand balcon, jusqu’à la route ça doit faire combien ? cinq à six mètres – une pelouse et quelques arbustes, trois rosiers maigriots, un portail en bois, verni chêne foncé, une haie de thuyas. En disant ça, ce qu’il aime croire ou laisser penser, c’est qu’en tendant le bras, il pourrait poser la main sur la première épaule venue. Effleurer la douceur d’une joue ou se prendre les doigts dans l’une de ces chevelures amples et féminines à la mode. Ou bien encore, pour lui moins sensuel, il n’y a pas de doute là-dessus, quoique… dans celle d’un jeune homme qu’une gelée coiffante hérisserait, quitte d’ailleurs à s’y écorcher les doigts, ou bien d’un homme qui serait encore jeune, entre trente-cinq et quarante ans… Ou d’un vieillard… D’une femme âgée, par exemple, ce qu’il aurait tant souhaité que devienne sa mère, les épaules légèrement voûtées, les joues un peu tombantes, le dessus des mains parcheminé… Oui, caresser une chevelure comme était la sienne, soyeuse et bouclée, qui sentait si bon quand, tout gamin, il y fourrait son nez… Très souvent, quand il est là, sur son balcon, devant sa table, et cloué dans son fauteuil, il se prend aussi à rêver de son père… Pourquoi ? Il ne le sait pas… Ça lui vient comme ça. Alors qu’il pense à tout autre chose… Le visage de son père lui apparaît soudain, monumental, sur fond de montagnes. Des montagnes qui n’ont rien à voir avec celles qu’il observe du matin jusqu’au soir. Rien à voir avec les Aravis. Ni avec la chaîne des Fiz qui domine la façade est du chalet. Encore moins avec celle du Mont-Blanc, plus au sud… Chris ne s’explique pas cette apparition. Comme une toile immense qu’on aurait déployée à son insu du fond de la vallée jusqu’au sommet de la pointe Percée. D’ailleurs, il ne cherche pas à savoir. C’est un visage au regard rempli de bonté. Le visage d’un homme triste. D’un homme désolé d’être parti si vite, de n’avoir rien pu faire pour retenir la vie. Ni un an, ni un mois, ni même un jour de plus. Une apparition qui ne s’explique pas plus que l’existence elle-même, et son achèvement. C’est ce que pense Chris lorsque, dans la brume, s’estompe le visage de son père. Ce visage, le même exactement, qu’il lui a laissé il y aura bientôt trois ans – trois années pleines, jour pour jour ou peu s’en faut, c’était le 9 mai 2015, il était près de 22 heures – avec ce beau regard, et ce presque sourire. Ces yeux bleu profond, grands ouverts sur le vide. Et ces lèvres tendrement écartées, qui tentaient un sourire, un rictus à peine marqué sur la gauche. Et ce front haut, que barrait une seule ride et que mouvementaient encore, malgré la mort, quelques cheveux épars – une vingtaine, pas davantage, juste une mèche –, toujours aussi blonds. Pâle plaisanterie d’un courant d’air qui provenait de l’entrebâillement d’une fenêtre… Ce soir-là, comme les autres soirs, il s’était employé auprès de Chris. L’avait d’abord conduit dans la salle de bains où ils avaient fait les clowns tout en se lavant les dents, ensuite aux toilettes.
« Quand tu auras fini, tu me diras… » avait-il lancé tout en s’adossant à la porte.
C’était un jeu, bien qu’ils eussent passé l’âge depuis longtemps. Mais il y avait tant d’affection entre eux deux qu’ils pouvaient tout se permettre. Dans le voisinage, nul n’ignorait plus ce que le père accomplissait pour son fils. Ni ce qu’ils avaient fait leur vie durant.
« Oui, oui, t’inquiète ! » répondait Chris, tout en urinant, château branlant, une main plaquée au mur, tandis que de l’autre il s’efforçait de viser au plus juste pour éviter qu’une goutte n’échappe à la lunette.
Enfin, il l’avait aidé à se glisser sous les draps.
« Laisse-moi, p’pa, laisse-moi faire… » avait protesté Chris, sans trop insister cependant.
Ça faisait tant plaisir à son père de lui venir en aide, de l’accompagner dans son effort, de lui soulever une jambe, puis l’autre… Et de terminer toujours ainsi après avoir effectué un rapide tour d’horizon :
« Tu ne manques de rien au moins ? Tu as ton livre ? Tout ce qu’il te faut ? »

Chris ? C’est Chris depuis que le monde existe. Même enfant, ses parents l’appelaient Chris. C’était toujours Chris par-ci, Chris par-là. Jamais Christophe. Ni Christian. Ni Chrysostome. Ni même Cristobal. Oui, pourquoi pas Cristobal ? Ou Christophe ? Ou Christian ? Son prénom, le vrai, celui qu’on avait écrit dans le registre d’état civil et dans le livret de famille, à la page réservée aux enfants issus d’un mariage ou d’une union quelconque, il ne l’avait appris qu’en entrant au cours préparatoire, après que la maîtresse, une grande femme brune aux cheveux raides qui lui tombaient sur les épaules, vêtue ce jour-là d’une blouse largement ouverte sur une poitrine pareille à celle de sa mère, de la couleur du lait, avait dit à tous les élèves de s’asseoir afin qu’elle puisse procéder à l’appel et ainsi mieux les connaître. Ce qui signifiait donner un visage au prénom de chacun. Car, leur avait-elle expliqué ensuite, tout au long de l’année scolaire, elle les appellerait chacun par son prénom. Du moins, s’ils le voulaient bien. Comme c’était une question, tous en chœur, ils avaient répondu que oui, ils voulaient bien. Surtout que la maîtresse avait l’air gentille, malgré ses longs cheveux noirs, son nez pointu qui lui faisait de sombres narines quand elle levait un peu la tête, et ses chaussures dont les semelles couinaient aussi fort qu’un chat dont on aurait écrasé les pattes lorsqu’elle marchait, c’est-à-dire sans arrêt depuis qu’ils étaient entrés dans la classe, comme qui, avait pensé Chris, aurait eu envie de faire pipi.
Bientôt, le silence s’était installé.
Juchée sur une estrade, la maîtresse s’était assise derrière son bureau. Puis elle avait croisé les jambes. D’une chemise cartonnée, elle avait sorti une feuille sur laquelle était tapé le nom de chacun, suivi de son prénom. Vingt-sept noms, dans l’ordre alphabétique. Comme aucun ne commençait par la lettre A, elle était passée à la lettre B.
Elle avait appelé Édouard Balmat. Un garçon que Chris ne connaissait pas, qu’il n’avait jamais croisé dans les rues de Sallanches, ni nulle part ailleurs. De toute façon, ça lui était égal. Parce qu’il avait déjà décidé qu’Édouard et lui ne seraient jamais copains. C’était son visage, rond et couvert de taches de son, qui ne lui revenait pas. La maîtresse ne s’était pas contentée de les appeler les uns après les autres. A tous, elle leur avait posé une question. A Édouard, elle avait demandé s’il était parent de Jacques Balmat, le premier avec Paccard à avoir gravi le mont Blanc.
« Non, non, m’dame ! avait répondu Édouard, la voix assurée. Lui, il n’était pas d’ici. Il était des Pèlerins d’en Haut, à côté de Chamonix.
— Tu en es certain ?
— Oh, ça oui, m’dame ! »
Impressionné, Chris lui avait aussitôt pardonné sa tête trop ronde et ses taches de son.
Et puis son tour était venu :
« Jean-Pierre Gailland ? » avait demandé la maîtresse.
Comme personne n’avait levé la main, à deux reprises elle avait réitéré sa demande.
« Jean-Pierre est absent ? s’était-elle encore enquise. L’un d’entre vous le connaît-il ? »
Le voisin de Chris avait alors levé la main.
« Lui, il avait fait comme ça, en désignant Chris. Il s’appelle Gailland, mais Chris, pas Jean-Pierre… »
Chris avait hésité un instant.
« C’est vrai, m’dame, s’était-il enfin décidé. C’est pour ça que je n’ai pas levé la main. Parce que je ne m’appelle pas Jean-Pierre. Mon prénom, c’est Chris… »
Puis, tout à trac :
« Et Jean-Pierre, m’dame, qu’est-ce que c’est moche ! »
Dans la classe, on s’était mis à rire.
« Les enfants, les enfants, un peu de calme… avait dit la maîtresse en tapant des mains sur le bureau. Alors, comme ça, tu t’appelles Chris et non Jean-Pierre ?
— Oui, m’dame. C’est comme ça à la maison. Depuis toujours. Et ça me plaît bien.
— Alors, allons-y pour Chris. Tu es content ?
— Oh, oui. Merci, m’dame. »
De retour à la maison – sa mère était venue le chercher à la sortie de l’école, vers seize heures –, pendant un long moment, il avait fait son bougon. Juste ce qu’il fallait pour qu’elle s’inquiète et lui demande ce qui n’allait pas. Il avait la bouche pleine, mais ça ne l’avait pas empêché de répondre sur un léger ton de reproche et tout en regardant par terre :
« C’est la maîtresse… »
Il avait eu un hoquet. Comme des pleurs qu’il aurait eu du mal à refouler.
« La maîtresse… il avait tout de même repris, elle… elle a dit comme ça que je m’appelle Jean-Pierre et pas Chris… Et que c’était marqué comme ça sur son papier… »
Sa mère avait sursauté.
« Comment ça, tu ne t’appelles pas Chris ? Bien sûr que si, tu t’appelles Chris ! Je vais aller la voir, moi…
— Oh non, maman.
— Et pourquoi non, mon chéri ? Faut que je lui explique.
— Lui expliquer quoi, maman ?
— Pourquoi tu t’appelles Chris et pas Jean-Pierre. »
Alors Chris avait soupiré.
« Oh, maintenant, c’est plus très grave, tu sais…
— Mais si, c’est grave… »
Chris avait sorti un mouchoir.
« Parce qu’elle veut bien que je m’appelle Chris… Pour me faire plaisir, je crois. Et pour te faire plaisir à toi aussi. Et à papa. Parce que je lui ai dit que Jean-Pierre, c’était trop moche. Tu sais, elle est gentille la maîtresse… »
Sa mère n’avait pas répondu.
Puis elle s’était assise et l’avait pris sur ses genoux.
A six ans, c’était encore un âge où il pouvait pleurer tout en respirant la saveur de lait qui se dégageait de son cou. Cette saveur qu’il avait retrouvée, rien qu’avec les yeux, lorsqu’il avait découvert, dans le décolleté de la blouse de sa maîtresse, à la base de son cou, cette même couleur soyeuse.
Il avait soupiré :
« Je ne veux pas qu’on m’appelle Jean-Pierre…
— Ça ne se reproduira plus, mon chéri…
— Tu me promets ? »
Aurait-elle pu, vraiment ?
Je ne veux pas qu’on m’appelle Jean-Pierre…
Elle l’avait regardé, lui avait souri.
La tête en arrière, lui aussi, il avait souri.
Puis elle lui avait parlé de Danny et de Jesse ; et elle lui avait dit comment Danny et Jesse, après l’avoir conçu et une attente de neuf mois, l’avaient accueilli.
« C’est tout simple, avait-elle commencé, la voix basse et blanche. Moi, vois-tu, avant que tu viennes au monde, j’aurais voulu que tu t’appelles Jesse… Mais ton papa, il disait que Jesse, c’était le prénom d’un hors-la-loi… »
Chris l’avait interrompue.
« C’est quoi un hors-la-loi ? il avait demandé.
— Papa te dira ça plus tard… Lui, il préférait Danny. Mais moi, Danny, je n’aimais pas trop. Alors, on a longtemps discuté. Un mois, deux mois… Et puis, finalement, on a décidé que tu t’appellerais Chris. Parce que Chris, ça nous convenait à tous les deux. Surtout à moi, en fait. A cause de Chris Marker. Un monsieur qui fait des films. Que j’avais vu à Annecy, lorsque j’étais à l’école d’infirmières. Tu comprends ? »
Elle s’était arrêtée, le regard un peu perdu.
Chris avait levé la tête. Il avait dit :
« Non, maman, je ne comprends pas… »
Pour lui, Chris Marker était un mystère. Et le resterait sans doute encore longtemps.
« Non, m’man… »
Sa mère avait hoché la tête.
Son sourire s’était effacé.
« Tu es triste, dis ?
— Non, ma puce… »
Puis elle avait repris, secouant à nouveau la tête :
« A l’hôpital, la personne qui s’occupait de la déclaration des naissances, elle a dit à ton papa que Chris, ce n’était pas un prénom… Lui, il a répondu que si, et que ce serait le tien. Mais l’autre a fait comme si elle n’avait rien entendu, et elle lui a demandé de choisir entre Christian et Christophe. Et comme ton papa est têtu, tu le connais, il a dit à cette personne qu’elle n’avait qu’à mettre ce qu’elle voulait, Jean-Pierre si ça pouvait lui faire plaisir, et qu’il s’en moquait, parce que pour nous, tes parents, tu serais toujours notre Chris…
— Et papa, il a eu du mal ?
— Quand il est revenu dans ma chambre, tu étais dans mes bras, il était tout en pleurs… Il aurait tant voulu que je sois heureuse… Tant voulu m’avoir donné un petit Chris au lieu d’un Jean-Pierre… Tu le comprends, ça, au moins ?
— Et tu l’as consolé, dis, maman ?
— Il t’a aperçu. A son tour, il t’a pris dans ses bras. Et tu t’es mis à brailler si fort, oh là là, qu’il a presque eu peur de t’avoir cassé quelque chose. Alors, je t’ai repris… Ensuite, on a oublié cette vilaine histoire… »

« Tiens, voilà André… »
André, c’est le prénom que Chris a donné hier à ce promeneur, le voyant passer pour la première fois.
« Voilà André… » répète-t-il pour lui-même.
Il a les mains dans les poches, une casquette en toile à visière rouge, un blouson beige, fermé à demi, et un jean bleu pâle, délavé sur le devant, au niveau des cuisses et, à l’arrière, de la pliure des genoux jusqu’aux fesses. Il marche, nonchalant, l’air de quelqu’un qui s’ennuie, tandis que ses gamins – quatre ou cinq ans chacun, des jumeaux, c’est plus que probable – tentent sans cesse d’attirer son attention par des cris aigus qui voudraient lui faire croire toutes les cinq ou dix secondes qu’ils auraient fait une nouvelle découverte. Ils sont l’un et l’autre vêtus de manière identique ; et ils arborent aussi une même tignasse blonde et bouclée.
Mine de rien, comme il en a l’habitude, installé dans son fauteuil, un verre de bière à disposition, Chris les regarde passer, puis disparaître derrière le mélèze.
Avant hier après-midi, il ne les avait encore jamais vus. Ils ne lui manquaient pas non plus, pour tout dire. A cause de leurs braillements. Il ne sait déjà plus où ils sont et pourtant il les entend encore. De beaux gamins, tout de même. Est-ce qu’ils repasseront par ici quand ils retourneront chez eux ? Ou prendront-ils un autre chemin ?

Qui les suit maintenant à quinze mètres derrière ? C’est Denise. Denise et son allure pressée. Difficile de croire qu’elle se promène. Pourtant, c’est comme ça. Tout en se promenant, elle filoche. Elle a tout de même bien changé, en dehors de cette façon qu’elle a de cavaler comme si elle avait un train à prendre, depuis que Chris la connaît. Son compagnon aussi du reste, qui a toujours autant de peine à la suivre. Denise, ça fait maintenant six ans que Chris l’a baptisée ainsi. Depuis que son père et lui, après la mort de sa mère, ont quitté Sallanches pour habiter à Passy, dans un chalet, avec une belle vue sur le lac. Pourquoi Denise ? Parce qu’au début des années 2000, lorsque Chris et ses parents étaient partis vivre à Cancale, en Bretagne, l’une de leurs amies qui portait ce prénom lui ressemblait à la fois par la taille : un mètre soixante-trois ou quatre, et par l’âge : entre cinquante-cinq et soixante ans. Par les cheveux également, qu’elle portait courts et teignait de cette couleur indéfinissable, tirant sur le rouge. Mais surtout par la silhouette : le ventre assez marqué de profil, mais sans excès ; les fesses moins hautes qu’elles n’avaient dû l’être lorsqu’elle avait vingt-cinq ans ; une légère voussure des épaules, mais avec, malgré tout, la volonté affirmée dans le port de tête de se tenir très droite ; et une poitrine, il faut bien en parler – le meilleur pour la fin, comme toujours – que Chris aurait eu de la peine à décrire tant elle était étoffée chez la Denise de Cancale et tant elle l’est aussi chez la Denise de Passy. Tout ce qu’il faut pour rattraper au cours de son cheminement de l’assiette à la bouche les excédents latéraux d’une fourchette. Cela étant, c’est sa Denise, et d’ailleurs son vrai prénom – Chris l’a appris, il y a peu. C’est sa Denise, et il l’aime bien comme elle est. Peut-être est-ce même réciproque. Il s’est déjà posé la question. Il faudrait qu’il le lui demande. Car il lui arrive, tandis qu’elle s’arrête pour attendre son René qui n’en finit pas de la rejoindre, de se tourner vers lui et de lui faire un signe de la main, le bras droit collé au corps. C’est un geste timide, voire même craintif. Souvent accompagné d’un aussi timide « Coucou ! » qu’elle répète deux ou trois fois, la voix presque éteinte. Aurait-elle peur d’être surprise ? Par qui ? Par son René ? Le malheureux, vu son état bien avancé, Chris ne le voit guère en capacité de lui en vouloir de quoi que ce soit.

Chris a bien changé, lui aussi, il ne rechigne pas à le reconnaître. C’est un fait, voilà tout. Ses cheveux, ni longs ni courts, sont devenus gris. Mais pas d’un beau gris, presque argenté. Non, son gris à lui tire davantage sur le jaune pisseux. Depuis quelques années, il a l’impression que ses yeux, d’un brun quelconque, se sont enfoncés sous ses arcades sourcilières, ce qui donne à son regard – selon ce qu’on lui a déjà rapporté – une ardeur parfois proche de la cruauté. Heureusement, la broussaille de ses sourcils, qu’il taille de temps en temps tout de même, atténue cet effet quasi violent qui ne colle pas avec son caractère. Pour le reste, il se paie un front aussi lisse ou presque qu’une peau de bébé, un teint mat, patiné sur des joues creuses – en raison du soleil qu’il reçoit à longueur de temps lorsqu’il travaille sur sa terrasse –, des épaules et des bras de terrassier, obtenus au long des années à force de pousser (ou de retenir) les roues de son fauteuil. Un cou maintenant chiffonné, et une poitrine glabre dans l’échancrure de sa chemise ouverte ou de son polo. Quoi encore ? Un arrière-train encore plus inexistant que celui de Denise, des cuisses guère plus épaisses que ses mollets. Finalement, le portrait craché d’un mec qui s’est retrouvé un jour salement coincé dans un tas de ferraille. Ce qu’il observe sans jamais s’y être habitué quand il se reflète dans une glace.

A midi, après que Mona est partie – c’est elle qui apporte à Chris son repas tous les jours, le soir également, sauf les samedis et les dimanches, et les autres jours où elle ne travaille pas : Noël, Pâques, Ascension, 1er et 8 mai, 11 novembre, etc., sans parler de ses vacances, cinq semaines qu’elle arrange à sa façon, rarement plus de deux à la fois –, donc, à midi, il était plutôt 13 heures, l’heure à laquelle il déjeune, après l’Australie, il a fait un tour en Nouvelle-Calédonie, entre Caldoches et Kanaks. Toujours avec Emmanuel Macron. D’abord sur BFM-TV, ensuite sur TF1. Comme grand patron, tout compte fait, il ne le croit pas si mauvais bougre. Il pense même que si c’était à recommencer, il revoterait pour lui. Malgré ce pif qu’il a vachement pointu. Et l’art qu’il a de n’écouter que lui-même. Mais bon, nul n’est parfait, comme on dit. En revanche, la société, la nôtre, celle de Chris, celle dont Macron a pris la tête il y a tout juste un an, vue de son balcon et des actualités qui lui sont infligées, Chris peine à croire qu’elle puisse s’arranger si aisément. Avec ces ringards, Le Pen et Mélenchon, qui font tout pour que rien ne change, la morgue toujours au bord des lèvres, le derrière confit dans la graisse d’oie. Des gueulards, il n’y a pas d’autre mot, qui usent et abusent de ce qu’ils nomment le peuple – il n’est pas mal, lui non plus, il faut bien aussi le reconnaître ! Et qui soufflent sur les braises du foyer pour que la pauvreté du pauvre monde qui leur réchauffe les pieds – elle est là pour ça, il ne faudrait surtout pas que ça change – se poursuive ad vitam aeternam. Qu’est-ce qu’ils foutraient autrement, pourrait-on m’expliquer ? se demande Chris. Parce que c’est bien là leur seule raison d’être, entuber le peuple pour qu’eux s’engraissent, ou bien se trompe-t-il ? Enfin, même s’il s’en fout un peu – à cinquante ans et bientôt une poussière de plus, qu’a-t-il encore à espérer ? –, il se demande ce que tout ça va donner… Tiens, ne serait-ce que pour la petite Mona, justement. Vingt-six ans, elle a. Tout frais, tout chauds. D’il y a seulement deux semaines. Et, pourtant, à elle comme à ceux de son âge, quel avenir est-ce qu’on leur réserve ? Déjà un petit côté vieille fille. Voilà le travail ! Ce qui lui fait penser ça ? En vrai, il n’en sait trop rien. Peut-être que c’était dans sa nature. Peut-être qu’elle est née comme ça. Avec son côté : « J’ai l’habitude de… », dont elle ne démord pas. Ses couettes à la Sheila des années 70. Après tout, ça lui est égal à Chris. C’est seulement pour dire. Parce que Mona, il l’aime bien. Comme Denise. A cette différence près, tout de même, que Mona, elle lui tient compagnie pour de bon. Pas longtemps à chaque fois, mais assez pour lui changer les idées. Une quinzaine de minutes à midi, autant le soir. Comme le facteur, s’il le voulait. Un nouveau service de La Poste. Il lui arrive de se tâter. Ce pourrait être à l’essai. Alban aussi, il est sympathique. Il vient les week-ends. Et reste plus longtemps que Mona. Il raconte à Chris ses aventures. Filles ou garçons. En fait, Chris croit qu’il en pince pour les deux. Comme s’il ne savait pas de quel côté pencher. Mona, elle, est plus discrète sur ces choses-là. Plus réservée d’une façon générale. Ce qui ne veut pas dire qu’elle ne fréquente guère. Des copines, en dehors de sa mère, elle doit bien en avoir, même si Chris n’en est pas certain. Vertueuse, plutôt, comme l’association FOI dont elle est membre. Du catholique pur et dur. C’est comme ça qu’il la voit. Elle n’en reste pas moins mignonne, même si pas très grande. Mais comme Chris est assis tout le temps – en dehors de ces fois peu fréquentes où il se rattrape juste avant de s’écrouler, notamment lorsque ses jambes se mettant à trembler à l’intérieur, surtout dans les mollets, une idée folle le prend de sortir de son fauteuil, comme s’il pouvait lui échapper – les occasions qu’il a de la regarder de haut (humour noir…) sont rares. N’empêche, il se répète souvent qu’elle a un joli minois. Nez un peu retroussé, assez fin cependant. Deux fossettes, une de chaque côté de la bouche, qui apparaissent dès qu’elle tente un sourire. Des pommettes saillantes, des yeux couleur d’eau profonde. Sourcils et cheveux sont brun cuivré. L’allure est gracile. Une silhouette qui le ferait bander si le toucher s’unissait au regard. Mais pour ça, il faudrait oser. Et oser, Chris ne le peut pas. Parce qu’il ignore ce qu’elle a dans la tête. Parce qu’il ne désire ni la surprendre ni la décevoir. Parce qu’il se doit de la respecter, eh oui ! telle qu’elle est, dans son intégrité. Parce qu’il se dit qu’un jour sans qu’il le lui demande, d’elle-même, elle se penchera vers lui et lui offrira ses lèvres. Il a le droit de rêver, n’est-ce pas ? Ses lèvres et rien de plus. Lui qui n’a connu que celles de sa mère, juste posées sur ses joues, et les lèvres de son père sur le haut de son front, à la naissance des cheveux.

Après André et ses gamins braillards, Denise et son René, combien de promeneurs ont défilé tandis que Chris pensait à d’autres choses ? Combien de poussettes ? de planches à roulettes et de rollers ? de ballons envolés ? de chiens-chiens à sa mémère ? de canaris en cage ? de voyageurs s’en revenant de la gare ou y allant ? Combien sont passés tandis qu’il avait l’esprit ailleurs, sans aucune envie précise, ni même diffuse. Hormis celle de pisser. Maintenant devenue pressante. Pourtant, ce n’est pas encore le moment. Aux toilettes, lorsqu’il s’y rend tout seul, c’est vraiment qu’il ne peut plus se retenir. Il a dû boire sa bière un peu vite. Il le sait, pourtant : la bière, c’est diurétique ! Son kiné le lui répète souvent. Mais il a fait chaud, ces temps-ci, trop chaud. Alors une canette de trente-trois centilitres, c’est si vite bu. Et tellement meilleur que la Thonon ou l’Évian !

C’est à titre exceptionnel que Mona est venue ce midi. Le samedi n’est pas son jour. Ni le dimanche. Pas la peine de revenir là-dessus. Ce soir, Mona le lui a dit, ce sera à nouveau Alban. Ah, celui-là ! Chris lui demandera pourquoi, aujourd’hui, il lui a fait faux bond. Ça l’obligera à rester un peu plus longtemps. Au moins, dimanche dernier, il aurait pu le prévenir. Il devait bien le savoir. Pourquoi est-ce qu’il ne l’a pas fait ? Si Chris grogne comme ça, c’est parce qu’il s’attendait à lui lorsqu’il a entendu grincer la porte d’entrée, et que Mona a déboulé comme une folle avec son plateau-repas. En retard qui plus est. Parce que Alban, c’est l’exactitude même. Alors, lorsque Mona a claironné : « C’est moi que v’là ! », elle a fichu à Chris une de ces frousses, il en tremble encore. Dans son dos, elle s’est annoncée, tandis qu’il était plongé dans la lecture d’un de ces tapuscrits (il n’y a que les antiques de son genre qui parlent encore de manuscrits) que les éditions de La Houle pour lesquelles il travaille depuis plus de vingt ans comme correcteur lui ont fait parvenir il y a déjà deux mois, afin qu’il le leur renvoie à la fin du mois de juin, au plus tard début juillet. Enfin… Profond soupir. Pas digne d’être publié, c’est ce qu’il pense. Même retravaillé. Parce que, franchement, ça ne vaut pas tripette. Nul n’est dupe là-dessus. Ça n’est même pas indigent. En vrai, ça n’existe pas. Seulement voilà, le problème, c’est que le lecteur lambda se rue sur ces niaiseries dès que c’est en librairie. C’est ce qu’il attend. Ce qui le fait saliver. La romance torchonnée. Et, clairement, ce qui met Chris en boule. Parce que ce lecteur – il est si con, mais si con ! – en passe même commande deux ou trois mois avant sa sortie, à peine les géants du Net en ont fait l’annonce dans leur rubrique A paraître. Désolée, l’éditrice de La Houle, une maison pourtant sérieuse, lui répond toujours la même chose : « Ils aiment ça, Chris, c’est ce qu’ils veulent, je n’y peux rien… Alors, tu corriges le plus gros, ce qui te paraît imbitable, et puis tu laisses le reste… » Avec un soupir, et lui expliquant par là que ces auteurs qui n’en sont pas mais qui se vendent comme des petits pains lui permettent aussi de publier ceux qui non seulement ont des choses à dire, mais qui savent aussi les écrire. Une denrée rare, de plus en plus rare à l’heure où on s’autopublie. Chris pourrait-il lui donner tort ? Bien sûr qu’elle a raison. Ça aussi, il le sait, comme il sait que la bière est bonne pour sa tuyauterie à condition de ne pas en abuser. Sans de bonnes ventes, pas de bons bouquins. N’empêche, ça démoralise parfois… Tenez, il ne sait même plus comment il en est arrivé là. A toutes ces pensées qui lui défilent dans la tête, ni pour quelles raisons ? Ni comment, ni pourquoi… Pour meubler la vacuité d’un espace, peut-être ? Espace-temps ? Existence ? A peu près la même chose, non ? A moins que ce ne soit pour évacuer on ne sait quelle curiosité plus ou moins malsaine qu’il traînerait derrière lui depuis ce matin ? On ne sait quelle fébrilité qu’il ressentirait dans le dedans de ses guiboles ? Ces jambes si vigoureuses hier, aux mollets fermes, qui galopaient si vite et si bien, et pendant si longtemps, avec tant d’aisance, et sans faiblesse, mais qu’un jour de bonheur, oui, un jour de bonheur, un jour de trop-plein, a connement, si connement réduites à rien, rien du tout… Ah, tout ça pourquoi ? Toutes ces réflexions remplies d’animosité ? Parce qu’il craint qu’Alban ne vienne pas ? Pourtant, il en est persuadé, il ne tardera pas, Mona lui a dit que ce soir, ce serait lui, Alban. Alban et pas elle… Non, non, surtout parce qu’il désespère de revoir l’ami Martin avant la nuit tombée. Il m’a promis, mais sait-on jamais ? Martin Gagne. Commissaire de son état. Beau gars. La quarantaine. Un mètre quatre-vingt-cinq. Un visage, nom de Dieu ! à rendre jaloux l’évangéliste Jean. Celui de la Cène, si bien traité par Vinci. Leonardo da. Dans les yeux qu’il a bleus, une telle douceur, un tel souci d’amour. Actuellement en vacances dans ce beau coin, ici, à Passy. Avec sa famille. Sa femme, Thérèse, et Léo qui doit se faire ses dix-huit ou dix-neuf ans. Et la toute brunette Alma, qui ne doit pas en avoir plus de sept… Allez, allez… Au fait, au fait… Il faut bien qu’il y arrive enfin… Un peu de courage, bon sang… C’était ce matin. A son réveil. Tout de même assez tôt. Vers 7 heures, guère plus. Le soleil n’avait pas encore sauté Barmerousse… Une vision de stupeur à laquelle, entêté comme une mule, il se refuse à penser depuis ce moment. Non, c’est faux. Qu’il repousse comme s’il lui déniait toute évidence, toute matérialité depuis que Martin est reparti. Donc une heure plus tard. Aux alentours de 8 h 15. Qu’il repousse avec vigueur, mais qui lui vrille les entrailles, le torture, comme si son envie de pisser ne lui suffisait pas… Malgré les mioches d’André, ces gredins mal élevés ; les pas cadencés de Denise, et ce pauvre René qui a tant de mal à la suivre, qui sue sang et eau ; et tout ce beau monde à portée de main qui n’a cessé de défiler comme pour mieux le soustraire à l’effroi, cet effroi qui le fait encore frissonner…

C’était ce matin. Comme tous les matins du monde, avec encore un peu de rosée sur les pétunias, il est sorti du lit pour se glisser dans son fauteuil. Combien de temps ça lui a pris ? Comme d’habitude ! Un quart d’heure et une bonne suée. Ensuite, il a ouvert la porte-fenêtre de la salle à manger. L’air était encore frais. Encore vif. Il avait la transparence, la limpidité du diamant bleu. Les Aravis, face à lui, étaient dégagés. Sans relief véritable. Hormis, bien visible, leur dentelle sommitale, et des nuances de blanc et de gris. Une symphonie silencieuse, teintée de regrets. Pourquoi de regrets ? La belle invention ! Métaphore du pauvre, qui passe par hasard et qu’on saisit au vol, voilà tout… Pas facile de faire ce qu’on veut, surtout quand on ne tient pas sur ses jambes. « Bon Dieu de merde ! » il a rugi, comme il rouspète tous les jours à la même heure, la roue gauche de son fauteuil bloquée par l’encadrement de la porte de sa chambre, ou la droite, tout aussi coincée par le vantail droit de la fenêtre qui donne sur sa terrasse, là où il désire se rendre précisément. Avant de prendre son petit déjeuner. Rien que pour coller son œil droit – droit comme le vantail de la fenêtre, sacrée coïncidence ! – sur l’oculaire de sa longue-vue qu’il laisse dehors nuit et jour, et redécouvrir, chaque matin, un bout de son là-haut. Ce là-haut, ce qu’il ne peut plus atteindre : les cimes, ah, les cimes…
« Bon Dieu de merde ! » avait-il encore rugi, mais cette fois quand il s’était redressé. D’un coup. Comme si le diable en personne lui avait sauté à la figure.

Chris lui avait pourtant dit de venir tout seul. Il avait même insisté. Au bout du fil, insoucieux, Martin ne cessait de plaisanter. En vrai, il ne croyait pas ce que Chris lui racontait. Les effets d’un mauvais rêve, c’était plus que probable.
« Je m’habille et j’arrive… » il avait enfin répondu.
Tout seul, lui avait dit Chris.
Tout seul, nom d’un clébard !
Pourtant, avant qu’il n’ait sonné à la grille, Chris n’était plus sur la terrasse mais tout de même encore assez près de la fenêtre, le premier qu’il avait aperçu, c’était Léo. La mèche dans les yeux, il lui avait fait un grand sourire.
« Chris, tu ouvres ? »
Il piaffait, tout heureux.
Chris lui avait dit qu’il n’avait qu’à pousser le portail.
Il était entré, suivi de son père. Ils avaient grimpé l’escalier, tous deux vachement légers. L’un en bermuda bleu ciel et polo. Comme au milieu de l’été. L’autre, le père, en pantalon de fine cotonnade et chemisette déboutonnée. Quelques poils roux en meublaient l’échancrure.
Martin s’était approché.
Il avait posé la main sur l’épaule de Chris, tandis que Léo essayait déjà de se faufiler entre le fauteuil et la fenêtre pour aller sur la terrasse.
« Pas de ça, Lisette », avait dit Chris.
Sa bonne humeur s’était estompée aussitôt.
« Pourquoi tu ne veux pas ? »
Chris avait haussé les épaules.
« J’avais dit à ton père de venir tout seul.
— Qu’est-ce que t’as ? »
Léo était inquiet.
« Qu’est-ce que j’ai ? Ce n’est pas ça la question, Léo. Tu restes là, s’il te plaît, et tu laisses d’abord passer ton père. Tu veux bien, dis ? Parce que… »
Sur le balcon, comme toujours, ce qui l’intéressait, c’était la longue-vue, une Bresser Condor que Chris a depuis trois ans maintenant. Un petit bijou qui lui permet d’observer ces montagnes sur la croupe desquelles, adolescent et même devenu adulte, il s’est adonné aux pires cabrioles. Dès la belle saison de retour, cette longue-vue, il l’installe à côté de lui, sur son trépied. Et souvent, pour se délasser, après deux ou trois heures de correction, l’esprit fatigué et les doigts gourds, il regarde la nature, il s’évade, il part à la découverte des alpages, du côté des Aravis, de la pointe des Verts jusqu’à la pointe Percée et même au-delà. Il tente de traquer les bouquetins, du côté des Fours, droit devant lui, et au-dessus de Mayères ; et parfois de surprendre les rapaces dans leur vol, comme le gypaète ou le milan noir. Les hommes ne lui sont pas non plus indifférents, surtout ceux qui s’élèvent par troupeaux – hélas, ce n’est pas de la blague –, jusqu’au sommet du mont Blanc. Est-ce nostalgie de sa part ou mélancolie ? Il ne saurait dire. Pincement au cœur, en tout cas, ça oui.
« Parce que quoi ? » avait répété Léo.
Chris avait ignoré la question.
« Va donc voir, il avait dit à Martin. C’est toi que j’ai appelé, pas ton fils. Tu vas comprendre. Hier soir, sans doute, après le départ de Mona, quand je suis rentré, tu sais comme c’est parfois difficile, j’ai dû bousculer la longue-vue. Et figure-toi ce qu’il y avait au bout ce matin… Je ne la rentre jamais, tu comprends, ou je devrais attendre que quelqu’un arrive…
— Un jour, ou plutôt une nuit, tu te la feras piquer, je te l’ai déjà dit. C’est tout de même du beau matos.
— Penses-tu donc… Va, je te dis. Peut-être que tu rigoleras moins ensuite… »

Ils se connaissaient à peine qu’ils s’étaient déjà tutoyés.
C’était venu tout seul.
Pour Chris, la présence de Martin et de sa petite famille, ce n’est rien que du bonheur.
Tous les quatre, ils occupent le chalet situé au-dessus du sien. Thérèse et les enfants, surtout, plus souvent que Martin. Pour les vacances scolaires, c’est réglé comme du papier à musique : ils débarquent de Lyon où Martin a son boulot. Et alors ils redonnent vie à ce virage de Boussaz, en bordure de forêt. Eux, au-dessus du virage, à l’extérieur. Chris, dans le creux du coude. En fait, bien que sur la commune de Passy, sous les rochers de Varan, ils sont tout voisins de Sallanches. Et, bien sûr, ils dominent la vallée, plein ouest, avec le soleil qui leur chatouille les narines une belle partie de la journée, dès le printemps arrivé et même en hiver, quand ils ont le temps sec et froid. Leur chalet, il s’appelle Les Redons. Pourquoi ? Chris n’en sait fichtre rien. Eux non plus, d’ailleurs. A ce qu’il sait, ils le louent à l’année pour pas trop cher. De toute façon, ça ne le regarde pas. Ce qu’il voit, surtout, c’est qu’il s’entend à la perfection avec eux. Mieux que ça, leur voisinage le rassure. Parce qu’à part eux, en dehors des trois fermes encore au-dessus, ils ne sont pas très nombreux dans le secteur. Du passage, essentiellement. Des gens qui se promènent, comme Denise, à qui un peu de marche ne fait pas de mal. D’autres qui partent en randonnée, le pas léger, ou qui en reviennent, la savate plus lourde. Dans une journée, les semaines de vacances, un joli petit paquet tout de même.

« Va, je te dis… » il avait donc insisté.
Martin l’avait enjambé.
Il avait fait signe à Léo de se tenir tranquille.
Une fois sur le balcon, il avait regardé Chris.
« Et alors ?
— Tu ne bouges pas la longue-vue, tu places ton œil sur l’oculaire, ce que j’ai fait ce matin, ensuite je t’écoute… »
Même pas trente secondes s’étaient écoulées.
Martin Gagne s’était redressé. Il s’était tourné vers Chris, puis vers Léo. Et à nouveau vers Chris.
« C’est ça que tu as vu ? il avait fait, s’étranglant à moitié.
— Oui, la même chose que toi, non ?
— Tu crois que… ?
— Qu’il est mort, tu veux dire ? »
Martin avait haussé les épaules.
« Je ne crois rien, avait continué Chris. Rien du tout. Je t’ai appelé parce que… Parce que j’ai été choqué sur le moment. Tu imagines, non ? S’il est mort ? En fait, j’en suis à peu près certain. T’as vu l’allure… »
Soucieux, Martin avait opiné.
« Et t’as appelé personne ?
— Tu veux dire quoi ?
— Les gendarmes ?
— Non. Je t’ai appelé tout de suite. Personne avant… »
Martin avait son smartphone sur lui.
« P’pa, je peux, moi aussi ? » avait risqué Léo, contrarié de se sentir hors du coup.
Martin avait bougonné.
Puis il avait crié, agacé :
« Tu fais ce que tu veux, merde ! Après tout, t’as regardé pire à la télé… »
La tête de Léo.
Le visage devenu blême, le menton tremblant.

Sur l’instant, un frisson avait parcouru Martin. Pourtant, il n’en avait rien laissé paraître. Le métier voulait ça ! Ce qu’il venait d’observer l’avait sidéré. Dans le cercle de l’oculaire, au milieu de la fissure qui faisait suite à la crête des Verts – une fissure rocheuse d’une trentaine de mètres, offrant de belles prises aux mains, méritant néanmoins de sages précautions, à l’approche du sommet de la pointe Percée ; la Cheminée de Sallanches, pour les gens de la vallée –, le corps d’un homme, inerte, suspendu au-dessus du vide, retenu par une corde nouée à la taille. Un corps plié en deux, dans l’allure de ces lapins dont le boucher brise la colonne pour éviter qu’ils ne prennent trop de place dans le cabas de la cliente, avait pensé le commissaire en se redressant.
« C’est là tout ce que tu voulais me montrer ? » avait-il demandé à nouveau.
Il était encore sous le choc.
« C’est déjà pas mal, non ?
— Oui, je crois bien.
— Il a passé la nuit comme ça, tu crois ?
— Je connais moins la montagne que toi, Chris. Je suppose qu’il était seul. Il a dû dévisser, rater une prise… Mais s’il était seul, pourquoi est-ce qu’il était encordé ? Enfin, encordé, même pas de baudrier… »

Il avait appelé ses collègues de la gendarmerie.
Après avoir raccroché, il avait dit qu’il allait les rejoindre, tout en enjoignant à son fils de rentrer à la maison.
La tête basse et les bras ballants, Léo avait descendu l’escalier. Chris l’avait vu sortir. Contrarié, il lui avait jeté un sale œil. Sa journée était foutue. Chris s’en voulait. Mais c’était absurde. Parce qu’il n’y était pour rien. Si Léo avait quelque chose à reprocher, ce ne pouvait être qu’à son père.
Martin était parti à son tour.
« Faut que je me dépêche. »
Il avait laissé passer quelques secondes.
Avait réfléchi ou seulement hésité, puis :
« Surtout, ta longue-vue, tu ne la déplaces pas. Tu poses un œil de temps en temps. Si tu remarques quelque chose, tu m’appelles. Tu es sûr que ce matin… ? »
Chris l’avait interrompu.
« Sûr de quoi ?
— Est-ce que je sais ?
— D’avoir appelé personne d’autre que toi ? ou d’être tombé là-dessus par hasard ? »
Chris avait protesté avec force.
« Ce sont les montagnes, Martin, qui m’intéressent. Et ce qui s’y passe. Tu le sais aussi bien que moi. Je suis arrivé, j’ai regardé… Un uppercut qui m’a remué sur l’instant… Il fait beau. Ciel bleu, pas un nuage. Dans une heure, peut-être deux, des grimpeurs vont tomber là-dessus… »
Martin avait voulu se montrer détendu.
« Au moins, ça te change les idées… »
Comme Chris ne répondait pas, il avait achevé :
« J’y vais, et je te tiens au courant. »
Puis il avait descendu l’escalier quatre à quatre. Sur la route, un bref regard, et un signe de la main.

C’était ce matin. Comme tous les matins du monde, avec ce soupçon de rosée qui donne tant d’éclat aux pétunias.

Déjà 18 h 30. Ce même samedi.
Alban fermait la porte, c’est ce que Chris supposa lorsque lui parvint un imperceptible froissement d’air. Avec Alban, jamais le moindre claquement, pas même un grincement, aurait-il été machinal. Le silence. Rien que le silence. Un silence lourd. Parfois pesant. Pareil à celui dont on encombre les morts. Chris lui en avait fait l’observation, un soir. C’était au tout début. Un sourire aux lèvres. Ils se connaissaient à peine. Mais ça ne l’avait pas fait rire, au contraire. « Je ne veille pas les morts, il avait répondu. C’est pour si des fois vous étiez en train de somnoler. Est-ce que je peux savoir, moi, tant que vous n’êtes pas devant moi, si vous dormez ou non ? » Le ton acide, avec ça. La mine renfrognée de quelqu’un que Chris aurait pris pour un imbécile. Ce qui n’était pas le cas. Seulement histoire de dire ou d’entamer la conversation.

A présent, tout ça, c’est terminé. Tous les deux, ils plaisantent. Comme déjà dit, il arrive de plus en plus souvent à Alban de s’installer en face de Chris, un verre à la main, une heure, deux heures d’affilée. Parfois davantage. Il parle à Chris et Chris lui parle. Ils ne voient pas le temps passer. En fait, Alban se livre davantage que Mona, mais sans paraître. Avec plus de naturel. Il est vrai aussi que Chris et Mona se voient cinq jours sur sept. Alors, forcément, elle et lui ont moins de choses en retard à se raconter.

Alban pointa bientôt le nez.
Chris lui demanda :
— Salut, tu vas bien ? Bonne journée ?
Alban fit oui de la tête.
— Désolé pour ce midi.
Puis il fila vers la cuisine où il se déchargea du repas de Chris, une omelette aux champignons et de la salade, et des bricoles qu’il lui avait demandé de lui rapporter le dimanche précédent. En général, tout ce qui pesait trop lourd pour Mona. Les bouteilles d’eau et les bouteilles de vin. La lessive en baril. Les produits d’entretien que lui avait réclamés la femme de ménage. Des livres également, des grands formats, mais surtout des poches. Chris ne s’abreuvait pas qu’à la production de La Houle, loin de là, ni qu’aux autres maisons d’édition pour lesquelles il effectuait aussi la correction des tapuscrits qu’elles lui faisaient parvenir, comme L’Ombre et Belledonne.
— Tu dînes tout de suite ? lui demanda Alban. Moi, c’est comme tu veux. Dans une heure, non ?
— Dans une heure, d’accord, répondit Chris.
Il ajouta aussitôt :
— Tu peux me rentrer, s’il te plaît ? Commence à faire frisquet. Là, sur les épaules et dans le dos.
Puis, en bougonnant :
— Ce n’est pas encore l’été.
Alban réapparut ; il brandissait une espèce de couverture.
— Tu veux ça ? plaisanta-t-il.
— T’es con ou quoi ? D’où est-ce que ça sort ?
— Trouvé sur une chaise.
Chris haussa les épaules.
— Mona, ce matin, qui aura oublié de reprendre ce vieux machin. Occupe-toi plutôt de moi, je te dis.
Alban balança la pièce de tissu dans le couloir.
— Si ça ne t’ennuie pas, proposa-t-il à Chris tout en poussant son fauteuil, on dîne ensemble. J’ai apporté tout ce qu’il faut. En plus de ton repas, je te rassure.
Chris fit semblant de s’étonner :
— Ni copains ni copines, ce soir, un samedi ?
— Abstinence complète, Chris… Et ta longue-vue, je la rentre également ?
Bon sang ! Chris n’y pensait plus.
— Non, non, tu n’y touches pas, s’écria-t-il.
Alban s’esclaffa :
— Ton petit bijou, c’est vrai…
— Ce n’est pas ça du tout. Je vais te raconter. Mais avant, tu me conduis aux toilettes. Parce que je n’en peux plus. C’est la bière, je crois bien…
Alban rigola encore plus.
— En route, Totophe !
Il a envie de me foutre en rogne ou quoi ? marmotta Chris à part lui. Totophe… Quel âne !
— Et après, oui, tu me racontes, continua Alban. Mais tu ne comptes pas la laisser dehors toute la nuit ? L’humidité et tout. L’année dernière, tu te souviens, je me bataillais déjà pour elle. Enfin, c’est comme tu veux.
Il ramena Chris dans la salle à manger qui lui servait de salon et de bureau, parce que c’était là qu’il travaillait, du moins quand la saison le lui imposait, là qu’il s’étalait, se répandait sans ordre, ni honte, un vrai foutoir, et que s’empilaient ses lectures, heureuses ou douloureuses.
Une belle pièce, de près de vingt-cinq mètres carrés.
Son royaume.

Souvent, à voir Alban vaquer chez lui, à son aise, autant que dans ce studio où il disait vivre, Chris imaginait en lui le fils qu’il aurait pu avoir. Il se demandait même si Alban, de son côté, n’agissait pas avec lui comme il aurait agi avec son père, cette même spontanéité, cette même aisance. Son père, il ne l’avait jamais connu. Que sa mère qui l’avait élevé toute seule. Pourtant, c’est davantage de lui que d’elle qu’il parlait. Ce père qu’il inventait, à qui il dessinait une silhouette aux courbes fragiles, façonnait un visage malléable, comme en pâte à modeler, selon son humeur. Enfant, sa mère ne lui en avait rien dit. Et encore à présent, elle ne lui en disait rien. Comme si elle non plus ne l’avait pas connu. « Je suis le fruit du Saint-Esprit… » avait fait Alban, un jour de tristesse.

— Tiens, dit-il, ton petit verre du samedi soir. Et pour une fois, je t’accompagne. On trinque ?
— On trinque ! acquiesça Chris.
Les deux verres de rouge s’entrechoquèrent.
— Alors, ton histoire, tu me la racontes ?
Chris fit mine de ne pas avoir entendu.
— Pas mauvais, ton vin, observa-t-il. C’est du quoi ? Je suis bête ! Je parie un mondeuse, c’est ça ?
— T’as gagné !
Un vrai bonheur, Alban.
— Je suis passé devant Francioli, tu vois où ? L’occase a fait le larron. Il te plaît ?
— Manque que les gâteaux salés.
Léger temps mort.
Ou plutôt de réflexion.
— Du saucisson de Magland ? suggéra Alban. T’en voudrais aussi ? Ce serait une bonne idée. J’en ai acheté, c’était pour notre repas, comme entrée, mais on peut l’entamer à présent. Qu’est-ce que tu en dis ?
La réponse de Chris, il l’avait déjà dans la tête.
— Economise-toi, dit-il en souriant, j’ai tout compris.
Il se leva, un tour dans la cuisine, et revint bientôt, les mains pleines : saucisson, couteau, assiette.
— Alors, maintenant, je t’écoute…
Il y eut un silence.
Chris hésitait entre Magellan et l’un de ces documentaires sur l’Égypte ancienne qu’on passe si souvent à la télé, mais il comprit que ce soir, ce ne serait ni l’un ni l’autre. Surtout si Martin déboulait à son tour, ce qu’il espérait vivement. D’autant qu’il ne lui avait jamais manqué jusqu’ici. Parce que ce ne serait plus lui qu’Alban écouterait, mais Martin. Et Martin serait content lui aussi d’avoir gagné un auditeur.
Enfin, il commença à narrer sa journée. Ce réveil un peu fou qui l’avait conduit, savoir pourquoi ? sur le balcon, avant qu’il ne prenne sa chicorée et ses biscottes, et ce bout de brioche qui lui restait d’hier. Et cette idée saugrenue qu’il avait eue de poser sitôt son œil sur l’oculaire.
Il raconta à Alban sa stupeur, le tremblement qui lui avait pris les bras, les jambes et, bientôt, tout le corps, lorsqu’il avait relevé la tête et posé son regard au loin, bien au-dessus du lac, en direction de Burzier et des bois environnants, comme pour être certain qu’il n’avait pas rêvé, et que sa longue-vue ne lui jouait pas un mauvais tour, un tour à la noix, une saloperie, rien que pour voir l’effet que ça produirait.
— Mais le mort, Alban, avec mes vrais yeux, je ne l’ai pas distingué. Personne n’aurait pu le voir. Martin non plus, il ne l’a pas vu. Il n’y a que l’œil rivé à l’oculaire qu’on peut apercevoir aussi nettement les choses quand elles sont si loin. Avec un grossissement de soixante-douze fois, même les grimpeurs qui s’accrochent à la pointe Percée ne peuvent me dissimuler la marque de leurs godasses. J’exagère à peine…
Au fur et à mesure qu’il avançait, que sa relation se faisait plus précise, le front d’Alban se plissait, une ride creusée entre ses sourcils. En fait, il n’en croyait pas ses oreilles. Et ses yeux, tout ronds, s’exorbitaient. Ce qui lui en bouchait un coin, c’était le macchabée, plié en deux, se balançant dans le vide, au bout d’une corde nouée à la taille.
— On a tué ce type, c’est ça ?
Chris n’y avait pas songé.
— Tu crois vraiment ? interrogea-t-il incrédule. Je penchais pour un accident.
Alban hocha la tête.
— Non, je ne sais pas, c’était une idée.
Alors, Chris poursuivit.
Il parla de Martin. De la façon dont il avait pris les choses en main. Du pauvre Léo, déconfit, reparti les épaules basses après s’être fait engueuler. De sa journée bousillée. Il parla de Denise et de son René, tout en se disant qu’Alban n’en avait certainement rien à foutre. D’André et de ses gosses. Et de ses réflexions aussi dérisoires que ridicules qui l’avaient traversé, à propos des écrivains d’aujourd’hui – écrivaillons, rectifia-t-il –, des éditeurs qui ne valaient pas mieux, et de ces encenseurs de misère, guère plus futés, mais pompeux, avec leurs airs à faire mourir de rire, mais que d’aucuns admirent. Triste, lamentable humanité… Comme si tout ça pouvait l’avancer à quoi que ce soit. De la bile, de la bile et rien de plus. Et de la fatigue en sus, à maudire si platement, si connement tous ces gens qui le nourrissaient. Amertume ou rancœur ? Tout ça pour tenter de rayer, de raturer, d’effacer cette vision. Ce mort. Ce cadavre.
— Crois-tu vraiment, répéta-t-il, que tout ça soit possible, Alban ? Dis-le-moi. Réponds-moi.
— Tout ça quoi ? Que veux-tu que je te dise ?
Soupir, léger soupir.
— Que c’est absurde, par exemple.
— Sûrement pas, Chris. Ce matin, je suppose, ce qui t’est arrivé n’a pas été anodin. Tu t’es jeté sur ta longue-vue et il y a eu ce type au bout de sa corde. Et quelque chose a refait surface que tu devais refouler ces derniers mois. Est-ce que je me trompe ? Tu ne m’aurais pas parlé comme tu viens de faire, sinon. Avec cette animosité.
— Quelque chose en moi qui se serait réveillé, tu penses ? En même temps que moi ?
— Pas en même temps, rectifia Alban. Seulement lorsque t’as vu le type, là-haut.
— … et que j’avais rangé dans un coin de ma tête ? continua Chris. Ou que je refoulais, comme tu dis ? »

Extraits
« Parfois, il s’interrompait. N’allait pas au bout de sa phrase. Parce qu’il ne parlait pas toujours de Tantz. Ce pouvait être de Xavier, ce pouvait être aussi d’Hélène. Il ne me parlait pas toujours de Tantz, mais son esprit, lui, ne parvenait jamais à l’écarter complètement. À travers Hélène, à travers Xavier, c’était toujours Tantz. S’il avait pu l’attraper, je me dis qu’il l’aurait frappé, qu’il l’aurait amoché comme il faut, et pas seulement avec des mots. Avec ses poings, c’est sûr, ou tout ce qui lui serait tombé sous la main. Une bonne punition, ça oui… En revanche, c’est vrai, de Marc et de Carol, il m’en causait rarement… Quand je serai rentré et que j’aurai déballé les courses, tout ce que Chris m’a demandé d’acheter pour le déjeuner, et ce soir, et demain matin, et que je lui aurai dit quelques mots, je descendrai au sous-sol… J’ai hâte, soudain… Un peu de frissons aussi… Merde, merde, si ça se trouve, peut-être que la mort de Tantz, ce tableau morbide – je ne l’ai pas vu, mais ce n’est pas dur à imaginer -, peut-être que Michel il avait tout prévu. Quelque chose comme ça… Ou pire encore… » p. 134

« Encore aujourd’hui, malgré les années écoulées, il a le sentiment que pour lui, tout s’est arrêté cette nuit du 3 au 4 juillet 90, vers 2 heures du matin.
Bien sûr, lorsqu’il parle de cette nuit du 3 au 4 juillet, il ne fait que reprendre ce qu’on lui a dit et redit pendant des jours, des semaines et des mois… De toute façon, quelle importance à présent? Qu’est-ce que cela changerait si l’accident avait eu lieu une semaine plus tard? En revanche, son père a tant donné de son temps, de son âme, pour lui réorganiser une mémoire, une mémoire véritable, pour que les bribes éparses de son existence, pareilles à un éparpillement d’éclats de verre, retrouvent plus ou moins la place qui était la leur… » p. 143

« Chris avait un job, c’était déjà bien. On devait être en 93. Il avait répondu à une petite annonce parue dans un canard qui n’avait sans doute rien de local. Comment lui était-il parvenu? Les éditions de La Houle cherchaient un correcteur. Elles venaient d’être créées par un type de son âge, il l’avait su plus tard, installé en Bretagne. Lui-même breton et né à Morlaix. Erwan Le Gaec. Erwan… Fou de littérature, il avait décidé de mettre le peu qu’il possédait au service de nouveaux auteurs. Ça aussi, il le lui avait expliqué bien plus tard. Le CV de Chris lui avait convenu, son inexpérience également. Ils travaillent ensemble depuis maintenant vingt-cinq ans. » p. 148

« Carnet n° 4 (extraits)
Lundi 5 décembre 2005, dans la soirée — Qu’en sait-il, ce commissaire, de mon amour excessif? A-t-il au moins des enfants? ou rien qu’un seul? Je donne à Chris ce que je lui dois. Y compris ce qu’il ne me demande pas. Est-ce vraiment trop? Beaucoup trop? Il n’avait pas demandé à vivre. Et pourtant… Il n’avait pas demandé à vivre éclopé, cloué dans un fauteuil roulant. Et pourtant… Alors, Odile et moi, à notre manière, nous l’aidons du mieux que nous pouvons. Sans rien vouloir réparer. Que pourrions-nous réparer? Nous ne sommes pour rien dans ce qui est arrivé. Parce que si je n’ai pu le retenir avant qu’il ne monte dans cette voiture, si je n’étais pas présent, c’est sans doute parce que ce devait être ainsi. Je n’écris pas cela pour me défausser, mais parce que je ne crois ni au hasard ni aux coïncidences. Uniquement au destin. Ou encore à la volonté de Dieu, que je néglige depuis longtemps, c’est exact. » p. 249

À propos de l’auteur
GLATT_Gerard_©DR_ouest_franceGérard Glatt © Photo DR Ouest-France

Gérard Glatt est né en 1944, à Montgeron, quelques semaines avant la Libération. Ses premiers bonheurs, c’est la maladie qui les lui offre, à sept ans, quand une mauvaise pleurésie le cloue au lit pendant des mois : il découvre la lecture. Pendant ses études secondaires à Paris, Gérard Glatt a pour professeurs l’écrivain Jean Markale, spécialiste de la littérature celtique, et René Khawam, orientaliste renommé et traducteur des Mille et Une Nuits. Il rencontre également Roger Vrigny – l’année où celui-ci reçoit le prix Femina – et Jacques Brenner, éditeur chez Julliard. L’un et l’autre l’encouragent à poursuivre ses débuts littéraires. Quelques années plus tard, entré dans l’administration des Finances, il fait la connaissance de Pierre Silvain, sans doute l’une des plus fines plumes contemporaines, qui le soutient à son tour. En 1977, il publie son premier roman, Holçarté, chez Calmann-Lévy. Auteur d’une dizaine d’ouvrages (romans, poésies, livres pour la jeunesse), Gérard Glatt ne se consacre aujourd’hui qu’à l’écriture. Il partage son temps entre la région parisienne et la Bretagne. (Source: Éditions Presses de la Cité)

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