Légère

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En deux mots
Annabelle a 16 ans. Elle vit en Belgique avec sa mère Violette et son petit frère Noé. Son père la voit le week-end. Une routine bousculée le jour où elle décide de perdre du poids, de contrôler son alimentation. Car très vite elle bascule dans l’excès.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Maigre à faire peur

Dans ce premier roman Marie Claes raconte comment une adolescente décide subitement de perdre du poids et s’engage dans une spirale infernale. Un roman choc qui est aussi une réflexion sur la maîtrise du corps.

C’est arrivé comme une révélation pour Annabelle, 16 ans, à tel point qu’elle peut dater exactement le moment. Ce moment où elle a décidé de surveiller son alimentation, de réduire les portions, de bannir la viande. Les choses se sont alors mises en place sans problème majeur. Il y a certes eu l’épisode de la crêpe, lorsqu’il a fallu accepter de la prendre pour ne pas éveiller les soupçons. Et ce jour où avec les copines, elle a partagé un paquet de cookies. Après il a bien fallu compenser cet afflux de calories. Mais, maintenant qu’elle a ses fiches, qu’elle peut comptabiliser ses calories, tout semble sous contrôle, même si Violette, sa mère, commence à s’alarmer.
C’est la remarque de sa tante qui l’a convaincue que les choses prenaient un tournant dangereux. Oui, elle avait maigri, oui elle flottait désormais dans ses vêtements. Il est donc temps de reprendre les choses en main. Et cela tombe bien, Noël approche. Mais les promesses de réveillon, de cuisiner ensemble de bons repas, de déguster les bons petits plats s’évanouissent derrière la volonté d’Annabelle.
À la colère, il faut maintenant essayer de substituer une solution. Peut-être qu’un psy pourra éclairer la situation? Rébellion, rejet de la mère et absence d’un pénis compensatoire: un discours qui ne le la convainc pas. Alors elle se tourne vers la nutritionniste. Qui l’affole avec ses statistiques et son classement des troubles de l’alimentation. Reste peut-être l’explication génétique, qui a l’avantage de n’être la faute de personne. Mais passé le constat, que faire? D’autant qu’Annabelle persiste et signe, semble se complaire dans sa recherche des limites, maintenant que la bascule a franchi la barrière des 40 kilos. Après 39, où est la prochaine limite de ce jeu mortifère?
Marie Claes montre avec beaucoup d’à-propos comment la maîtrise de l’esprit sur le corps fonctionne, comment on peut imposer à son estomac de se restreindre, comment un entraînement quotidien peut avoir raison de fonctions que l’on dit vitales. Mais le tour de force de ce premier roman, c’est de s’attarder sur le chemin inverse. Comment peut-on revenir à une sorte de normalité? Comment un corps habitué à l’ascétisme réagit-il quand on veut transformer le métabolisme désormais installé? S’il n’est pas facile de maigrir, il est plus difficile encore de renier un pacte qui prône la maîtrise «pour son bien». Bien entendu, la pression sociale, incarnée par l’entourage et par les médecins, joue son rôle. Mais revenir dans le moule, c’est aussi perdre sa singularité. De ce conflit de cette quête, Marie Claes parvient à installer un récit tendu, à l’issue incertaine. À moins qu’un événement fortuit ne vienne remettre en cause les certitudes les plus ancrées… Alors peut-être Annabelle reprendra-t-elle du poil de la bête.

Légère
Marie Claes
Éditions Autrement
Premier roman
192 p., 16,90 €
EAN 9782080269621
Paru le 5/01/2022

Où?
Le roman est situé en Belgique, principalement à Blevin.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
À 16 ans, Annabelle mène une vie tranquille avec sa mère et son jeune frère, à Blevin, petite commune belge sans histoires. Un jour cependant, l’adolescente est frappée par une révélation : il faut manger différemment, sans viande, sans gras, sans sucre. Et surtout, manger moins. Beaucoup moins. Se « purifier » de toute cette nourriture néfaste et superflue et ainsi, réparer le monde.
Violette, démunie devant le délire de sa fille, se débat comme elle peut pour détourner Annabelle de son raisonnement fou.
Avec son écriture à la fois simple et fulgurante, ironique parfois, poétique souvent, Marie Claes excelle à nous mettre dans la peau de cette mère et de cette jeune fille. Elle met au jour les mécanismes par lesquels une adolescente tombe dans l’anorexie comme on arrive à une conclusion évidente.
Sans jugement, sans pathos, Légère expose la lente déliquescence du corps d’Annabelle, son désir de contrôle devant un monde sur lequel elle n’a aucune prise. Un corps devenu dégoût, un monde devenu insoutenable. Consumer l’un pour réparer l’autre. Une logique aussi insensée qu’implacable.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Le carnet et les instants (Camille Tonelli)
Wukali (Émile Cougut)
Blog froggy’s delight

Les premières pages du livre
« C’est tombé en elle comme un boulet de canon, un dieu lui est apparu peut-être, a pointé un doigt vers elle et le lui a ordonné. C’est devenu sa raison d’être, ah voilà je sais je comprends ce que c’est d’être là, et pourquoi ne l’ai-je pas su jusqu’alors, et il y a sa vie d’avant et sa vie de maintenant, la vie où elle erre et la vie où elle sait. Elle ne s’imposera plus jamais ni l’ignorance, ni la médiocrité. Elle sillonnera en elle pour laver les ordures, les pourritures du monde.
Elle dit : c’est tombé en moi, un jour, comme si elle avait perdu l’origine. Le monde vient à elle comme le vent et elle n’est pas responsable de l’impératif qui l’a, un jour, écrasée de présence.
C’est venu à elle très soudainement un soir en se couchant, elle peut dater le jour exact et mettre en mots la certitude : c’est autrement qu’il faut manger. C’est sans sucre. C’est sans gras. C’est moins. C’est au plus près de l’essence des choses. L’appel a été si fort et l’aventure si attractive qu’elle a obtempéré, ça doit avoir quelque chose à faire avec l’intuition et on ne plaisante pas avec ces choses-là. L’épreuve d’une journée à se nourrir exclusivement selon cet état d’esprit lui a été tant agréable qu’elle a comparé l’événement à une révélation. Depuis, elle s’applique à classer les aliments selon qu’ils sont essentiels ou superflus, en conséquence de quoi il lui a semblé tout à fait évident d’éliminer la viande, inutilement riche, vous suivez la réflexion.
Les végétariens disent non c’est faux, c’est politique avant tout, elle est d’accord avec ça, mais les statistiques sont sans appel : chez les gens instruits et pas spécialement religieux, la proportion d’individus la plus friande du bannissement animal, c’est la tranche des jeunes filles qui veulent perdre du poids. Peut-être bien, d’ailleurs, que tout progrès politique est avant tout hautement individuel. Une affaire de conscience, qu’elle a souvent mauvaise.
C’est profondément excitant, cette nouveauté, ce régime alimentaire socialement reconnu, cette manière de vivre qui va de l’avant, vers un horizon de santé, de réussite et d’immortalité. Non, pas seulement pour elle, la réussite, la santé et l’immortalité, pour ses parents aussi, son frère, tous au regard devenu triste et résigné. Quelque chose à faire, en attente du retour de l’ordinaire, c’est tout ce qu’elle demande. Rien de bien méchant, il faut parfois éliminer ce qui nous encombre, c’est une manière d’aller de l’avant et la plupart des gens s’adonnent bien à de grands nettoyages de printemps. Prendre soin de ce qu’elle mange est une première étape et, à ce stade, l’activité est déjà grisante : Annabelle est emplie de l’énergie d’un feu. D’ici quelques semaines, c’est son corps qui en cueillera les lauriers. Elle savoure le ralliement de sa mère à sa cause, mais il ne s’agit pas d’une permission : quelle qu’ait été sa réponse, elle aurait mené sa tâche à bien.
Sa tâche ? Non, elle ne doit plus porter ce nom, c’est bien plus que cela : elle mène une quête, exploratrice assoiffée de vérité et enivrée par l’aventure. À peine ose-t elle entrevoir ce qu’elle trouvera au bout du chemin qu’elle suffoque d’excitation.
Elle n’a plus envie de manger de viande parce qu’elle se sentirait mieux, voilà tout. Oh, que personne ne s’en fasse, si elle développe des carences, elle fera marche arrière et on n’en fera pas toute une affaire.
Donnée quelques semaines plus tard, l’information aurait suscité la vigilance du ventre noué et des sourcils froncés pour tenir à l’œil le corps qui se dérobe. Ce soir de septembre, il a été question de bouder un peu parce que c’est du chipot dans la préparation des plats, puis sa mère a haussé les épaules et, sans autre espèce d’embarras, ça s’est terminé comme ça.
Ça l’a gonflée à bloc, fait exploser ses ambitions, cette petite victoire, comme une déflagration, alors le reste de la soirée a été productif : elle a composé dans sa tête le menu précis et pondéré des ingrédients qu’elle mangerait pour chaque repas de la semaine à venir, ce faisant elle n’aurait plus à s’en préoccuper et pourrait parer aux éventuels débordements. Tout est question d’organisation et cet adage rassurant chez elle favorise le sommeil.
Mais l’organisation, elle le découvre à ses dépens dès le lendemain matin, affronte la volonté d’autrui. Cette découverte crée un précédent et creuse un gouffre sous ses pieds, qui désormais menacera sans cesse de la précipiter. Elle termine de s’habiller lorsqu’elle renifle une odeur de crêpes. Son pouls s’accélère légèrement et elle s’entend respirer plus fort. Ses sens ne peuvent la tromper. Sa mère est en train de cuisiner de grand matin, événement peu habituel mais néanmoins déjà vu : une fois par mois peut-être, il lui prend des envies intempestives de petit déjeuner original et luxueux. Systématiquement, ça dégénère en crêpes, oui : en crêpes.
Le gouffre se fend. Si elle mange déjà ne serait-ce qu’une seule crêpe, avant même d’avoir commencé à suivre son menu, c’est tout son planning qui va foutre le camp. Elle s’en veut de ne pas avoir pris en compte cet imprévu. Elle aurait dû être plus rigoureuse et faire entrer dans ses calculs ce genre de variable / ça ne sert à rien de planifier si chaque jour comporte des exceptions / tout ça n’est vraiment pas sérieux.
Bon, là maintenant, elle ne peut pas refuser une crêpe, tout le monde le prendrait mal. Une crêpe n’a jamais tué personne, il y a un peu de beurre autour mais dedans il n’y a rien de grave, pas même du sucre dans la pâte, elle n’a qu’à en prendre une, une seule, la recouvrir du moins de sucre possible et ça ne changera pas grand-chose, pas vrai ? Ok elle va faire ça, elle réajustera son menu après coup. Commencer en douceur n’est d’ailleurs pas plus mal dès lors qu’elle a également pris le pli de faire passer le dix-heures à la trappe. Ce jour, une crêpe lui permettra de tenir jusqu’à midi sans trop d’efforts, le temps que son organisme s’habitue au changement. Impuissante, elle ramasse son sac et descend mollement l’escalier.
Dépêche-toi, sa mère lance, une poêle à la main, tu faisais quoi ? Tu n’auras pas le temps de manger beaucoup avant de partir. Un vague sursaut de soulagement envahit Annabelle. N’aurait-elle donc pas le temps de manger la crêpe annoncée et pourrait-elle en conséquence attraper une banane dans le panier à fruits, je file, je la mangerai sur la route ? Ses joues reprennent un peu de couleurs. Elle aurait dû traîner davantage encore avant de descendre l’escalier. Violette continue, c’est rien, je t’en prépare une et tu la prends avec toi, tu la mangeras sur la route. Allez, c’est l’heure de partir – et elle la lui fourre dans les mains.
Figée au sol avec l’impression qu’elle ne pourrait jamais plus en décoller les pieds, la voix de sa mère lui parvenant comme un bourdonnement lointain, Annabelle n’a pas le choix et est soudain engloutie par une réalité qui ne comporte pas d’alternative immédiate à celle de manger une crêpe bien plus sucrée que prévu. Elle quitte la maison dans le matin frais, claque la porte et lève son regard vers le lointain. Ses pieds la portent machinalement tandis qu’en tout son corps elle sent gronder la révolte.
Parce que non, en fait, ce sera non, tout simplement. Parce que la réalité, Annabelle le garantit soudain avec aplomb et jouissance, n’est rien devant le pouvoir de sa volonté. La réalité, c’est très simple, elle ploie devant sa liberté, qui lui fait mordre la poussière. Alors passé le coin de la rue, Annabelle gagne la poubelle qu’elle connaît sur la gauche du chemin. La crêpe, dans sa main, est encore chaude et a l’odeur d’une mère y ayant mis tout son cœur. Coupable, Annabelle murmure pardon tout bas, sans savoir si elle s’adresse à sa mère ou à la crêpe elle-même. Elle a conscience d’alourdir le mal en ce monde si elle se débarrasse d’une crêpe animée de si bonnes intentions, mais elle est déjà en retard / elle se rattrapera après / elle trouvera d’autres solutions à l’avenir / pour l’instant c’est ça qu’elle doit faire. Elle jette un regard derrière son épaule, puis la crêpe dans la poubelle, sèchement sûrement rapidement et elle presse le pas vers l’école. Elle n’oubliera pas, en rentrant, de dire à sa mère combien la crêpe était bonne.
Ainsi a-t elle tiré une leçon qui ne la quittera plus : il y a un gouffre sous ses pieds, parfois il s’ouvre, elle tombe et elle remonte. Chaque jour désormais, il sera question de s’en tenir au plan à la lettre. Le monde autour la forcera parfois à s’en éloigner pour lui faire mal, auquel cas la panique la liquéfiera sur place. Ça prendra l’allure d’un sort à conjurer, une bande de sorciers qui la traquera dans la nuit jusqu’à la faire manger, de force les joues écartées et la nourriture qu’on enfonce, enfonce, enfonce, mais elle leur échappera.

En moyenne, les mannequins ont 20 % de masse corporelle en moins que les gens normaux. Grosso modo, les adolescents adoptent des conduites mimétiques : de leurs congénères, de leurs modèles, de leurs fantasmes. Alors forcément, lorsqu’il a été question, au lycée Jorgensen, d’organiser un défilé de mode, sa mère a cru qu’elle était tombée dans le panneau.
Ce n’est pas qu’elle est au-dessus de si basses préoccupations, c’est simplement que depuis qu’il prend de l’ampleur, le corps est un dégoût, alors franchement, aucune raison de vouloir jouer les starlettes impures et à moitié nues. Quand elle a découvert l’annonce du défilé sur le panneau d’affichage de l’école, elle est allée s’enfermer dans les toilettes. La joie de ses camarades a allumé en elle un feu qui à présent lui brûle puissamment les entrailles et fissure ses murs branlants. Tout le jour durant, elle a continué d’abriter une forme d’écœurement pour tous les élèves de l’école réunis, tandis qu’elle fortifiait ses contours pour échapper à l’attaque, en son monde, d’une pratique si triste et si moche.
Ça a mis la puce à l’oreille de sa mère, cette histoire de défilé de plus en plus grandiose, que les élèves voyaient comme l’événement du siècle. Il fallait mettre le holà, prévenir des dangers potentiels de ce genre d’activité qui implique le corps fragile comme le sable à l’âge de sa fille. Il y a eu un sermon à table, le poing crispé autour de la fourchette et le cri au bord de la gorge, pendant que sa fille mâchouillait distraitement une pomme de terre qu’elle a mis un temps infini à avaler.
C’est à-dire que ça n’a pas été difficile à remarquer, une ado qui, du jour au lendemain, commence par bannir le beurre sous le fromage ou la confiture comme si de rien, poursuit en signalant qu’elle veut une assiette moins pleine, elle a pris un gros goûter c’est pour ça, et enfin décrète que le goûter lui-même n’est pas un vrai repas, oui on peut franchement s’en passer. Une ado, aussi, qui remplit sa gourde à n’en plus finir, elle a soif elle dit, d’accord mais c’est beaucoup d’eau, et ce ne serait pas du tout parce que ça coupe la faim. N’empêche que Violette a repéré le manège et que ça la fiche peu à peu dans l’inconfort, comme être mal assis sur sa chaise ou loger dans une chambre légèrement trop froide. C’est inquiétant à observer, ce jeûne progressif et prolongé, ce jeu avec des allumettes, on n’a pas du tout envie de le voir dérailler. Ça devait pourtant bien arriver à un moment, elle sait que c’est familier. Elle encaisse l’idée qu’est venu le temps, pour sa fille, de mettre son corps grandissant à l’épreuve du miroir, comme l’ont fait tant d’autres avant elle.
C’est angoissant parce qu’elle est mère, mais ça pourrait ne pas durer.
Dans un coin de sa tête, elle décide de garder l’affaire à l’œil.
En dépit des inquiétudes de Violette, les semaines suivantes, pour Annabelle, sont délectables. Selon une courbe de progression des plus précises et des plus satisfaisantes, elle voit chaque jour ses efforts récompensés. Elle réalise pleinement qu’elle le doit, d’une part, aux connaissances qu’elle a de plus en plus pointues des rouages de l’alimentation et, d’autre part, à l’organisation exemplaire avec laquelle elle est parvenue à mettre sur pied un système très efficace. Sa fierté est à son comble. Elle en est majestueusement convaincue : personne n’en sait autant qu’elle sur les techniques de perte de poids, elle n’a rien à envier aux meilleurs diététiciens du monde et c’est auprès d’elle que quiconque souhaitant aller mieux trouverait les conseils les plus remarquables. Ah comme elle veut le leur dire, à tous ceux qui doutent, qu’elle sait comment faire, qu’elle peut généreusement leur venir en aide, qu’elle a trouvé la solution. Si par contre le monde veut rester derrière, elle s’en fout comme de l’an quarante : elle, elle sait où aller.
La quantification de ses repas, mise en place avec plus de sérieux pour éviter que se reproduise ce qu’elle a sévèrement nommé « l’imprévu de la crêpe », est maintenant consignée dans un carnet soigneusement caché sous son oreiller. Le programme, parfois, court jusqu’à deux semaines.

Une femme doit, dit-on, consommer 2 000 kcal par jour. Ce chiffre, dit-on également, peut varier selon l’âge et l’activité physique. D’abord, il serait complètement faux d’assimiler son âge adolescent à celui d’une femme davantage qu’à celui d’une enfant et elle ne laisserait personne le décider pour elle. Ensuite, il est évident qu’elle doit faire du sport, se contenter de modifier son alimentation seulement équivaudrait à ne pas mettre toutes les chances de son côté, or il faut tout donner au même moment pour ne pas perdre de temps. Les pompes et exercices abdominaux du soir sont devenus un rituel d’endormissement, elle ne s’arrête qu’au moment de sentir dans sa chair la brûlure de la matière disparue, il faut la voir fondre pour dormir en paix. Si elle a constaté qu’elle s’épuise à une vitesse qui lui semble élevée, le phénomène ne l’inquiète pas outre mesure. Après tout, chacun a ses faiblesses et, bien que l’idée lui ait traversé l’esprit, elle refuse de croire que l’épuisement physique ait un quelconque rapport avec ses nouveaux projets alimentaires (comment serait-ce possible, puisque ce qu’elle fait est pour un mieux ?). Il est donc inutile de considérer cette activité physique quotidienne comme une pratique sportive intensive nécessitant d’adapter les calories alimentaires à sa faisabilité : il est normal de la faire et elle n’est pas capable de surdoser.
Le chiffre de 2 000 lui paraît donc tout à fait adaptable à la baisse, l’objectif étant en outre de sculpter une silhouette plus acceptable pour son mètre soixante-cinq, elle peut tabler sur du, quoi, 1700 kcal, 1600 dans les bons jours, oui, c’est une bonne moyenne. Pour ça, il faut connaître avec précision l’apport énergétique de chaque aliment et elle s’est beaucoup appliquée dans ses recherches. Elle sait maintenant qu’elle peut toujours y aller sur les fruits et les légumes. Elle ne mange plus de viande, ce problème-là est résolu. Ceux qui, coriaces, lui cassent le plus la tête, ce sont les féculents, ceux-là, il faut en manger le moins possible parce qu’ils sont les plus riches, alors qu’en même temps, ils permettent de tenir longtemps sans avoir faim. Il faut déployer une assiduité exemplaire dans la quantification des repas pour en manger le moins possible, mais le plus régulièrement possible. L’idéal est de ne pas dépasser trois cents ou quatre cents grammes par jour.
Comment s’assurer de l’exacte quantité ? Au début, elle a eu la brillante idée de recourir à une balance, qu’elle a subtilisée à la cuisine avec une série d’ingrédients (pain, pommes de terre, paquets de pâtes, de riz, etc.). Elle a remonté le tout dans sa chambre et entrepris de peser chacun des groupes pour scrupuleusement coucher le résultat sur une série de fiches. Une fois l’opération terminée, elle a pourtant brusquement été saisie de panique : le riz et les pâtes n’ont sans doute pas le même poids une fois qu’ils sont gorgés d’eau, d’ailleurs ils gonflent et leur apparence n’est plus la même, comment va-t elle se figurer le poids de chaque portion sans savoir quel volume elle est censée occuper dans l’assiette quand les aliments sont cuits ? Elle est restée hébétée quelques minutes, un paquet de pâtes dans une main, de riz dans l’autre, son cerveau tournant frénétiquement pour réfléchir à la situation.
Une seule solution : cuire les féculents les uns après les autres, recalculer leur poids et recommencer les fiches à partir des aliments cuits. Elle a caché le tout pour vivre une fin de journée des plus ordinaires, quoiqu’habitée par une certaine nervosité. Elle a attendu que la maison s’endorme et, sur la pointe des pieds, est descendue jusqu’à la cuisine. Armée d’une lampe de poche pour ne pas diffuser de lumière trop vive qui aurait réveillé les autres, elle a entrepris de plonger les féculents dans l’eau bouillante.
Si tout s’est bien terminé (elle a maintenant les données qu’il lui faut), elle n’est pas prête à recommencer l’expédition : elle a angoissé à chaque seconde à l’idée que quelqu’un descende, malgré ses précautions pour ne réveiller personne, et la trouve dans le noir, au milieu des casseroles, en train de cuire et de peser des pâtes et du riz. Elle aurait été bien en peine de justifier son comportement.
Pourtant, c’est le comble, elle sait tout le sens de son labeur. Elle se demande souvent pourquoi personne avant elle n’a jamais pris la peine de peser sa nourriture pour être sûr de ne pas en manger plus qu’il en faut, cela semble pourtant capital, non ? Personne, au fond, n’a la légitimité de la juger : ce qu’elle fait est juste. Simplement, les autres ne la comprennent pas et n’ont pas encore découvert ce qu’elle a découvert, je suis ce que je mange, et elle refuse de n’être qu’un amas de cochonneries, qui peut accepter ça ? Qui tarde à réaliser qu’il est plus pur de manger une fraise sans sucre ou une salade sans vinaigrette ? Elle n’y peut rien si elle sait des choses que d’autres ignorent, néanmoins elle voit bien que son comportement est à la marge et un franc-tireur avance tête baissée pour ne pas être vu, c’est ainsi depuis la nuit des temps.
Elle a donc terminé la cuisson nocturne dans la précipitation, les mains moites et le cœur battant à tout rompre. Ensuite elle a pêle-mêle rangé le tout en veillant toutefois à ce qu’aucun indice ne la trahisse et est remontée dans sa chambre en courant, ses précieuses fiches signalétiques serrées entre les mains. Elle a planqué le carnet, s’est recouchée et a mis très longtemps à se calmer et à s’endormir.
Sa stratégie est gagnante parce que personne ne remarque rien. Pour sûr, les gens se disent qu’elle paraît plus en forme, plus enjouée, que quelque chose est différent chez elle mais que ces changements lui vont bien, qu’un je-ne-sais-quoi de fort émane d’elle à présent, ou plutôt, que celle qui en vaut la peine est enfin de retour, qu’elle a fait resurgir quelque chose d’amoindri, comme un tournesol recroquevillé en attente du soleil. Elle l’imagine sans peine, on le clamera, Annabelle est d’une maigreur sans pareille mais elle est rayonnante, vous ne trouvez pas ? Un hiver a été trop long et elle en sort vaillamment, ça demande des efforts mais il faut ce qu’il faut. Elle a besoin de mettre de l’ordre, sinon elle ne parviendra pas à retrouver le soleil. Il faut peut-être tout nettoyer pour accueillir sa renaissance.
Pour nettoyer, elle y va, profitant de ce que personne n’a compris son manège. Prétextant constipation sur constipation, elle dit avoir besoin de pruneaux qu’elle mange tous les jours pour favoriser le transit, et elle se vide et se vide encore. »

À propos de l’auteur

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Marie Claes © Photo DR

Née à Bruxelles en 1991, Marie Claes a enseigné la philosophie avant de devenir libraire. Légère est son premier roman. (Source: Éditions Autrement)

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