Les paradis gagnés

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En deux mots
Max Nedelec est désormais un homme libre qui n’aspire qu’à oublier la prison. Mais ses codétenus et une réforme pénitentiaire en chantier vous réveiller ses craintes. Un douloureux contentieux resurgit. Il va falloir l’affronter.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Max, la Bête et l’enfer carcéral

Pour son second roman Pauline Clavière a choisi de redonner du service à Max Nedelec, désormais sorti de prison. Mais est-il un homme libre pour autant? Son passé carcéral va venir le hanter, de plus en plus menaçant pour lui et ses proches. Un roman âpre, douloureux et sans concessions.

Pauline Clavière n’en a pas fini avec la prison et avec Max Nedelec. Dans Laissez-nous la nuit, son premier roman, elle suivait les pas d’un petit patron victime d’une justice aveugle nommé Max Nedelec. Ce dernier se retrouvait en prison où il subissait les dures lois de cet univers impitoyable.
Cette fois, on le retrouve sa peine purgée, au moment où il est à nouveau convoqué par la justice. Une demande qui l’inquiète, même s’il n’a rien à se reprocher, car il sait que tout peut déraper à chaque moment. En fait son cas intéresse les politiques chargés d’une réforme carcérale et qui aimeraient recueillir son témoignage pour étayer son opinion sur l’état des maisons d’arrêt. «La nourriture, les cellules, le personnel, la direction. Ils passent tout au peigne fin.» Une mission que n’accueille pas de gaîté de cœur Michel Vigneau, responsable de la prison, au centre d’un fait divers qui commence à faire couler beaucoup d’encre:
«Prison : enquêtes sur la mort de deux détenus passée sous silence
Au cours d’un incendie survenu dans une cellule début janvier, les prisonniers ont dû être évacués des derniers étages de la prison. Durant l’évacuation, un des détenus a été sauvagement assassiné et l’individu logé dans la cellule d’où semble s’être déclenché le feu n’a pas survécu.
Les deux hommes ont trouvé la mort à quelques minutes d’intervalle, dans des circonstances troublantes.»
Lui qui a toujours pris un soin particulier à ce que la prison ne s’invite pas au sein de sa famille aimerait préserver sa femme Caroline et sa fille Chloé du scandale qui s’annonce. Une fébrilité partagée par le commissaire Matthias Mallory et son équipe, par les avocats impliqués dans ces dossiers et par le ministère qui entend mener à bien la réforme sans faire de vagues.
Aussi quand il s’avère que Laure Tardieu, conseillère Afrique au Quai d’Orsay partage la couche de Max, les cercles médiatico-politiques sont aux abois. Car «la plus brillante analyste et connaisseuse de la région» peut leur mettre des bâtons dans les roues. D’autant qu’autour de Max gravitent d’anciens codétenus. D’abord les amis, Marcos Ferreira, hospitalisé pour un cancer et Ilan, un jeune homme réfugié syrien qu’il accepte d’héberger chez lui. Puis les toxiques Redouane Bouta, Julian Mandini et Mohammed El Ouazidi. «La bête c’était eux, une bête à trois têtes. La prison était leur territoire, la violence leur mode d’action.»
C’est durant le mois de juillet 2018, quand la France devenait championne du monde de foot pour la seconde fois, que Pauline Clavière situe son roman, qu’elle va faire se heurter la liesse populaire aux faits d’hiver sordides. Le choc n’en est que plus violent. Avec force détails qui cernent parfaitement la psychologie des personnages, elle nous démontre qu’on n’en a jamais vraiment fini avec la prison, que tous ceux qui s’y frottent sont marqués à vie. Il faut alors une incroyable force de caractère pour se libérer de ses chaînes, pour gagner les paradis.

Les paradis gagnés
Pauline Clavière
Éditions Grasset
Roman
400 p., 22 €
EAN 9782246825708
Paru le 6/04/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Dakar et l’île de Ré et un voyage vers La Baule en passant par Nantes, Le Mans, Chartres.

Quand?
L’action se déroule principalement en juillet 2018.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est l’été à Paris. Certains marchent d’un pas léger dans ce paradis de pierre et d’histoire. D’autres espèrent l’oubli ou la rédemption, sous le soleil éclatant. Et tous croient au destin. D’une chambre d’hôpital au Parc Monceau, des allées feutrées d’un ministère à la Colline du crack, d’un commissariat au Conservatoire, les distances sont comme effacées par le fleuve…
Max est sorti de prison. Il retrouve peu à peu ses sensations d’homme libre, et Laure qu’il aime, et sa fille Mélodie, mais une ombre le suit: est-ce l’angoisse qui désormais recouvre tout ou ce qu’il a fait et vu derrière les murs de la maison d’arrêt? De temps en temps, une main glisse des photos dans sa boîte aux lettres. Ilan erre dans Paris, tel un faon blessé, il cherche son frère Amin et son père, venus de Syrie eux aussi. Laure n’a pas connu la prison, mais la violence dorée du pouvoir, sale comme une main, comme une passion mauvaise. Dans sa grande maison vient un autre Paris. Et une idée nouvelle, se révolter, mettre le feu au passé. Lui aussi a quitté sa cellule : Marcos est malade, il se bat et refuse les sentences définitives. Max lui rend visite. Maria, sa femme, aussi. Quant à Paula, sa fille, elle détient, sans le savoir, une clé mystérieuse. Un don grâce auquel, toujours, elle saura où le trouver.
C’est un Paris en habits d’été, où les femmes et les hommes poursuivent une quête. Cherchent-ils un refuge? Une échappée? Un dernier amour? ou simplement continuer à vivre sans les coups, les casiers judiciaires, les mauvais gestes? Tous se cherchent, se frôlent, se méconnaissent, parfois se désirent, souvent se menacent. La violence habite notre monde comme une prison, mais la douceur aussi.
Les paradis ne sont pas perdus: telle est la leçon de Pauline Clavière, dans ce roman noir et tendre impossible à quitter.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Bfmtv – L’invitée de Bonsoir Marseille
Blog Livres de Folavril


À l’occasion de la parution de son roman Les Paradis gagnés, Pauline Clavière s’est confiée sur ses habitudes de lecture et d’écriture. © Production Grasset

Les premières pages du livre
« GOÛTER COMME ON SE SAOULE À LA DISPARITION D’UN MONDE
Youkoub est mort. Ilan a vu la matière couler de sa bouche. Son âme en fuite.
Un grand spasme a soulevé sa poitrine du sol, aimantée par le ciel.
Comme Jésus.
Ilan est allé une seule fois dans une chapelle avec son père quand il était enfant à Damas et se souvient du gigantesque tableau qui l’avait effrayé. La croix avec les clous où ils avaient accroché Dieu. Ils avaient voulu tuer Dieu. Cela, il ne le comprenait pas.

Tout ça vient encombrer un peu plus sa mémoire. Il revoit les yeux de Youkoub chercher le ciel, juste avant de partir. Ses mains qui l’enserrent, racines surgies de son corps déjà terreux. Quand il a levé les paupières, il était trop tard, Youkoub mourait.
Ilan reste devant le cadavre aux muscles tétanisés. Le contour de toutes choses s’évanouit.
Et l’image de son père, de nouveau, danse devant lui. Ce jour-là, il lui a raconté, face au tableau dans la chapelle Saint-Paul de Damas, qu’il existait d’autres religions que la leur. Qu’il devait savoir que certaines personnes ont d’autres croyances, d’autres dieux.

Dans le babillement de la ville, le doux éclat du regard de son père vient le sortir de sa rêverie, s’intensifiant, jusqu’à devenir une lumière vive. Ilan sent son souffle chaud et l’odeur de sa barbe au jasmin. Il entend le bruit des charrettes et les sabots des ânes frappant le sol.

Allez, bouge mon gars, ça sert à rien de regarder ton copain. Il reviendra plus ! rugit un type au visage adipeux, balayant l’espace de sa main droite.

Ilan s’éloigne de la tente et bascule en arrière, heurté par les policiers portant la civière venue enlever le corps de Youkoub.
La poitrine de Youkoub, c’était comme le tableau où l’on voyait le Dieu des chrétiens, dans la même position, avec de grands rayons de lumière qui semblaient le hisser on ne sait où. C’était un tableau avec de jolies couleurs. Le bleu de la nuit surtout.
Après trois tentatives, les types ont finalement réussi à placer le corps sur leur brancard. Il est mal mis. Recroquevillé. Son visage tourné sur le côté et ses yeux même pas fermés.

Les autres les regardent passer. Pas un ne s’émeut. Juste Malek, débarqué de Libye, sur le même bateau que Youkoub. Mais les autres, Somaliens, Érythréens, Égyptiens, ils s’en tapent.

Youkoub est mort. Ça fera une bouche en moins. Il était devenu bruyant la nuit quand il chassait sa came, il lançait des cris déchirants. Pareils à ceux de la prison, quand ils enfermaient les gars au mitard.

Oublier.

Encore un camé ! Pas de doute ! Regarde-moi ces yeux ! Les flics se frayent un chemin entre les tentes, les formes molles et les excréments.

Ça se trouve c’est son copain qui l’a supprimé ? avance le plus jeune. L’a pas l’air serein, il ajoute en regardant une dernière fois Ilan, prostré à quelques mètres.

Penses-tu ! C’est la came ! La meurtrière, c’est toujours la même ici.

Ils enjambent les corps étendus. Rien ne bouge. À une dizaine de mètres un bénévole leur fait signe. Il baisse la tête avant de se lancer dans un laïus, comme quoi depuis la fermeture du centre de premier accueil, ils ne savent plus comment faire. Ces gens affluent toujours plus nombreux et pas assez de tentes, pas assez de nourriture.
Les associations se démènent, mais on ne peut pas faire de miracles, vous comprenez ? interpelle le jeune homme. La mairie nous laisse tomber. La porte de la Chapelle, c’est devenu la nouvelle jungle et personne ne semble s’en préoccuper.
Au début, les dealers distribuent la came gratis aux migrants et une fois qu’ils les tiennent, ils augmentent le tarif. Cinq balles le caillou, c’est pas cher ! Deux mille galériens entassés sur le seul nord-est de la ville ! Ça choque personne ? On va droit dans le mur ! Ces gens ne vont pas s’évaporer. Et il en débarque toujours plus !

Le récit a jeté un froid. Tout le monde sait que le camp ne peut pas être plus mal situé. La cartographie des enfers. La Colline, un genre de place forte de la drogue. Une pente de quelques centaines de mètres édifiée sur une ancienne déchetterie, où les dealers et les camés viennent faire leurs affaires. Évacuée des dizaines de fois, chaque fois reprise.

Au loin, à quelques centaines de mètres, les bénévoles s’affairent. Il est 8 heures et la file s’étire. Ils distribuent du café, du thé, quelques baguettes, de quoi tenir. Rien d’autre. La nuit a été longue. Déjà les premiers camés descendent de la Colline telle une armée en déroute. Ils invectivent les migrants, les bousculent, cherchent le contact, provoquent. Chaque matin c’est la même scène. Si les Égyptiens les laissent passer, les Somaliens les repoussent, les mecs tombent sur le sol comme des fruits gâtés tendant leurs mains décharnées à l’attention des autres, debout dans la file, qui au mieux les ignorent. Et le temps passe ainsi, dans le dix-huitième arrondissement de Paris, sur ce grand terrain vague entre le boulevard Ney et la Colline, la misère mendiant la misère.

Ils ont embarqué Youkoub. Ilan ne le connaissait pas depuis longtemps. Une semaine à peine. Mais il l’aimait bien. Il était paysan en Libye. Touareg aussi. C’est ce qu’il a eu le temps de lui dire. Il avait été enrôlé de force dans l’armée et avait dû s’enfuir après sa désertion.

Ilan attend son tour, comme tous les matins depuis des semaines. Il a vu faire les zombies. Lui aussi, il pourrait devenir une de ces créatures, s’il n’y prend pas garde. Son cerveau marche bien, il est jeune, plus vigilant, mais faut quitter cet endroit maudit. Rester ici, c’est devenir comme eux. Sans même s’en apercevoir.
Partir. Mais pour aller où ? Il faut chercher, demander aux bénévoles, aux gens autour s’ils ont vu un petit vieux chétif à la barbe assez longue et des yeux de félin. Une djellaba vert amande et le sourire, toujours. Un bonnet aussi, trouvé en chemin. Avec lui, un homme plus jeune, grand. C’est Amin, le frère d’Ilan. Des cheveux coupés très court et des yeux aux longs cils, comme lui. Il porte toujours le même T-shirt rouge, celui de l’équipe nationale de Syrie, avec inscrit dessus, en lettres blanches, le nom du capitaine Firas Al-Khatib ! Le roi Firas !
Pour Amin, Firas est un mythe. Une histoire qu’il porte fièrement sur son dos et qui lui rappelle qui il est. Un Syrien. Un battant. Firas a eu le courage d’assumer ses convictions face au régime d’Assad. Il est parti. Comme lui.
Qu’est-ce qu’il a pu lui rebattre les oreilles avec ses histoires de football. Ilan adorait écouter son frère s’emballer. Surtout pendant les longues nuits de marche, et les journées passées planqués. Il riait aussi d’entendre leur père s’exaspérer de la passion d’Amin.
À cet instant, Ilan donnerait n’importe quoi pour voir apparaître, dans la foule entassée sous le pont de l’échangeur A1, le maillot de Firas Al-Khatib. Il le suivrait n’importe où. Où qu’il aille, jusqu’en Turquie ou en Chine. Il se sent prêt à tout recommencer. Les semaines de marche, les pleurs, les reproches, le désespoir. Même la peur. Pourvu qu’il se présente de nouveau devant lui, avec, caché derrière son grand dos de supporter, le sourire de son père.
Ils croyaient avoir débarqué à Calais. C’est ce qu’on leur a dit avant de les disperser dans des centres grillagés dont Ilan s’est échappé. Mais ici, pas de mer, juste la ville et cette marée humaine aussi sombre que les eaux qu’ils ont traversées.
Il a couru longtemps dans la nuit entre les hurlements de la ville et les yeux aveuglants des voitures. Il s’est perdu, loin d’eux. Au matin, on l’a embarqué. On l’a accusé de vol, d’agressions, d’usurpation d’identité. Mais quelle identité ? Il est lui-même, fils de Mohammed Ben Ousa et Lila Ben Ousa, frère d’Amin Ben Ousa et de ses sœurs, disparues. Elles sont en Turquie avec leur tante. Avant de quitter la Syrie, ils ont voulu les retrouver puis, il a fallu changer de plan. On a changé leurs plans.
Il est midi. Il fait chaud. Il a dû renoncer à la file pour la nourriture. Plus rien, ils ont dit. « Reviens demain. » Ilan s’est assis, attend. Pense à eux. À sa soif. Il sent ses pieds se dérober, comme avant, quand il était là-bas.
La prison est en lui, se nourrit de sa peur, s’épanouit à son contact, dans ce décor métallique, presque le même, comme une répétition.

Il en est sorti, comme il y est entré, sans savoir pourquoi. Il y a eu le grand incendie et la mort du Serbe, puis un gardien lui a dit qu’il pouvait partir. Depuis, il traîne ici pour essayer de retrouver son père et son frère. Une seule terreur, y retourner. Tomber de nouveau entre ses griffes de fer. Qu’elle se dresse, une fois de plus, entre lui et le monde.

Ilan regarde la Colline sous le soleil. Elle est presque belle. Il tente de tromper sa faim. Elle lui déchire l’estomac. Des relents lui soulèvent le cœur. Le bruit des voitures au-dessus de sa tête qui filent sur l’A1. Des tentes, des poubelles, trois toilettes en plastique pour trois cents personnes et deux points d’eau.

Une ville montée de toutes pièces sous les ponts de l’échangeur de la Chapelle. Comme une verrue, sur le profil de l’autre ville, la vraie.

Les portes en métal du wagon se referment, coulissant l’une vers l’autre, pour n’en former plus qu’une, parfaitement infranchissable. Tout se confond en une cacophonie souterraine. Chaque matin, plusieurs mètres sous les sols de Paris, le même office. Un rituel collectif inaugure la journée. Le cœur capitale se met à battre, au rythme régulier des roues d’acier. Le tempo de la ville accompagne les milliers de trajectoires, irriguant ses nombreuses artères. De la station-ville Barbès aux boulevards saturés de pollution, jusqu’aux cours fleuries des immeubles du quatrième arrondissement, la vie se déverse dans Paris. Puis l’inonde.

Trop riche, trop misérable, trop nombreuse, trop rapide, trop ennuyeuse, trop sale, trop apprêtée, trop vieille, trop. Il est 7 h 30 et déjà, elle étouffe.

Chaque jour un peu plus enserrée par les bras du périphérique, elle cherche l’air. La journée se partage entre citadins, avec plus ou moins de justice, comme le reste ici. À cette heure où tous réclament leur droit à se rendre où ils veulent. Même si, à lire leurs visages sombres, tous ne le veulent pas vraiment. Dans ce pèlerinage quotidien, nombreux sont ceux qui, en chemin, ont oublié la raison de leur voyage.
Les pas se suivent, mécaniques, une chaîne sans début ni fin. Cette heure sacrée, dont seuls les Parisiens connaissent la menace véritable. Ce temps livré en offrande sur un mystérieux autel porte un nom, comme un secret de famille que l’on préfère taire.

L’heure de pointe.

Ma vue se dérobe. Les perspectives se resserrent. Un mur entre eux et moi.
Des formes ovales défilent, juchées sur d’autres, verticales et mobiles, comme autant de têtes sur des corps en cavale. Tour à tour sombres, claires, parfois sans couleurs. D’un gris qui tend à disparaître. Sous ma main qui épouse chacune de ses aspérités, la matière caoutchouteuse de la rampe métallique de l’escalator. Ondulante et visqueuse, telle la peau du serpent qui ingère sa proie. Des kilomètres de métal et de galeries avalés en quelques minutes à peine. Je suffoque. Mes tempes s’aimantent, la pression sur mon cerveau s’intensifie. La douleur hésite, oscille entre mes oreilles. Maintenant mes jambes s’enfoncent dans le sol.

Monsieur ! Monsieur !
Un homme a amorti ma chute, robuste comme une béquille. Je peux mesurer à tâtons sa circonférence. Il me rassure et me dirige quelques mètres plus bas. Il me fait asseoir sur une chaise jaune moulée comme un Lego. Mon corps se détend. Je le regarde me sourire. Immense. En sueur. Et ces mains. Comme des racines, juste pour moi.

Ça va aller monsieur ? La voix est perchée, presque enfantine.
Merci oui. Merci beaucoup.
Vous partiez tête la première dans l’escalator. Vous voulez que j’appelle quelqu’un ?
Ça va aller, merci, vraiment. Je vais mieux. Je mens difficilement. Toujours aveuglé par la douleur sous mon crâne.
Vous êtes sûr ? Faut que j’file, j’ai mon boulot qui m’attend mais j’peux quand même passer un coup de fil, si vous voulez ? Son visage m’apparaît en filigrane.
Merci, ça ira.

J’ai laissé ma tête entre mes genoux, le temps de reprendre un peu mes esprits. Mais mon cerveau sous la membrane s’est mis à se balancer un peu plus fort et j’ai bien cru qu’il allait se déverser sur les carreaux du métro.
Une forme grise et rose s’est payé une traversée sous le pont dessiné par mes jambes et m’observe. Sans manière. Comme le font les animaux. Ou les taulards. Un rat.

L’ami, t’as pas une clope ? Je te cause chef ! Oh !
En voilà un autre d’animal. Une longue liane de presque deux mètres de haut, enveloppée dans toutes sortes de lainages, couettes et autres tissus qui lui confèrent une silhouette surréaliste.
Vas-y, fais pas ton radin !

Je mobilise mes forces pour faire face. Le rat n’a pas bougé, le type non plus. Je fouille dans ma poche et lui tend une cigarette.
Merci mec, Dieu te le rendra.

Faut que je me sorte de là. Le sang circule de nouveau dans mes jambes. Je tente de retrouver mes médocs, dans la poche intérieure de ma veste. Calme-toi Max. Respire. Je sens mes vertèbres qui se décollent une à une et la foule autour qui se presse. L’air brasse des odeurs contraires. Une alarme, un sifflet régulier, automatique, retentit. Les portes s’ouvrent avec fracas. La foule se précipite et les voilà partis, gobés par la Bête.
Une inspiration, profonde. Cinq secondes. Expiration.

Eh, t’as pas un pétard mon frère ?
Le faux caïd, encore. Je prends de l’élan en me balançant du fond du siège. Un vertige. Je tente de mettre un pied devant l’autre. Méthodiquement. Dans le paquet abîmé, je retrouve un cachet que je gobe sec. Saleté d’effets secondaires. Des semaines que ça dure. Je n’aurais pas dû arrêter si vite. Ils le disent sur la boîte : voir un médecin. Mais pas le temps. Pas envie. Faut juste tout couper.

Eh mon pote, tu vas où ?

Le long ne me quitte plus. Sa voix me suit dans le couloir, force, comme pour être entendue de moi. J’hésite à me retourner, ce con me fait flipper. Un nouveau vertige me plaque contre un mur glacé. La sensation des carreaux rendus humides par les haleines me dégoûte et accentue ma migraine. J’ai envie de hurler. J’ouvre la bouche, réprimant un son de douleur quand la foule me propulse de l’autre côté de l’allée tout droit dans la gueule en papier d’un chanteur brandissant sa guitare électrique. Je me redresse. Attendre le reflux. Le brouhaha se fond lui aussi sous la lumière des halogènes. Merde. 7 h 48. Je vais être en retard. Pas la première semaine de boulot, Max, pas déjà. Bouge-toi. Mes jambes restent clouées au sol.

Cette fois c’est la bonne. 7 h 52. Faut que j’y arrive. C’est ma troisième crise en deux jours. Heureusement, la dernière, c’était sur mon canapé avec mon chien Beckett pour seul témoin. Il n’a pas senti la différence, lui.
Courage Max. Patrick m’a trouvé ce boulot, un CDI, direct. Pour m’aider à reprendre le cours de ma vie ils disent. Déjà, ils m’épargnent le terme réinsertion. Ils le gardent pour les cas sociaux, précisément parce qu’elle n’existe pas la réinsertion. Comme un Eden, un point de mire, quelque chose qui les fasse tenir. En vérité : Cassos un jour, cassos toujours, disait Marcos. Je me demande comment il s’en sort lui, s’il n’a pas déjà fumé toutes les compresses de l’hôpital.

J’envoie mes jambes à l’assaut du couloir et me surprends même à trotter vers la sortie. La crise est passée. Vite. L’autre agent immobilier doit m’attendre devant la porte, il n’a pas les clefs, Patrick me les a confiées. Il dit que c’est important que ce soit moi qui ouvre le matin. Il m’a déballé toute une théorie selon laquelle ce devait être moi le maître des clefs, après avoir été privé de ma liberté tout ce temps. Je l’ai écouté. C’est amusant, un promoteur immobilier qui philosophe, mais c’est un ami de longue date ! Et puis un boulot, pour les juges, c’est bien. C’est toujours mieux de montrer qu’on est sur le coup. C’est bon signe. C’est la garantie que vous êtes déterminé à faire les choses bien. Que vous tenez à votre place dans cette société. C’est important. D’en être.

Il est 8 h 03 quand je me rue sur la devanture de l’agence. Mon futur collègue n’est pas encore arrivé. Je reprends mon souffle. C’est bon. Je m’en suis sorti.

Sans cette satanée lettre, tout serait normal.

JE SAIS CE QUE TU AS FAIT, TU VAS PAYER.

Seulement quelques mots. Juste ce qu’il faut pour que mes poumons cessent de fonctionner. Cette petite phrase, sur une petite feuille, menaçante, qui contamine tout. J’ose plus la toucher, pliée dans la poche de mon jean. Ça me fait un drôle d’effet. C’est comme porter un déchet radioactif à la ceinture. Fallait pas la laisser traîner, pas que Mélo tombe dessus. Elle s’inquiéterait.
Je m’appuie contre le bureau en verre. L’autre agent arrive, déjà en nage. Il approche, s’effondre à moitié sur la poignée.

Salut Max, ça va ? Désolé je suis en retard, la galère ces embouteillages.
Son nom ? C’est quoi son nom déjà…
J’ai dû prendre un vélo pour arriver jusqu’ici, parole de Gandalf.

Tu as vu, la nouvelle du jour ! Une évasion. À la fraîche ! Un hélico, venu direct dans la cour de la prison, tu te rends compte ? Sous le nez des gardiens. Sans embrouilles. Ça fait rêver. Moi je suis comme un gosse. C’est un coup, faut que tu lises !
Il balance le journal sur le bureau.

Gandalf s’agite, brassant l’air en y mêlant son odeur d’oignon frit.
J’ai déplié le journal. À la une, comme sur la photo du fascicule. Celui que je pourrais réciter par cœur. Comme une brochure de prison témoin, la pelouse d’un vert éclatant, des barreaux d’acier étincelant et en second plan, distinctement, qui se détache de la façade blanche courant le long de la promenade, il est écrit : Centre pénitentiaire Sud Francilien. Mes mains se sont crispées sur le papier. Je me sens aspiré des mois en arrière, comme dans un vortex, le long couloir métallique.

Tout va bien Max ? Gandalf me fixe avec ses yeux de chouette.

Ça va merci. Juste quelques soucis. J’improvise en tapant ma poitrine avec mon poing.
Merde alors. Tu es cardiaque ?
Je souris.

Tu aurais dû me dire. Je vais me charger des biens du haut de la Butte et des locations sans ascenseur. Je suis désolé. Mais ne t’inquiète pas, on va s’organiser. Patrick m’a prévenu que tu n’étais pas tout jeune mais pas que tu étais cardiaque.

Il poursuit son soliloque.
La vue basse et l’allure abattue, il regagne son bureau et déplace son écran de manière à ne plus me voir.
Je souffle et reprends ma lecture :

Libération par AFP — 1er juillet 2018
Le braqueur Rédoine Faïd s’évade par hélicoptère d’une prison de Seine-et-Marne

Un peu de clim madame ? Madame ? Le chauffeur de taxi s’agace de l’indifférence de la dame qui s’est installée sur sa banquette arrière quelques minutes plus tôt, devant le terminal 2 de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle. Grande, hautaine, elle l’a à peine salué et depuis, elle l’ignore royalement. Tout juste 8 heures du matin et déjà cette chaleur à crever et ces clients à claquer.

Laure Tardieu sourit presque poliment dans le rétroviseur. Elle rêvasse, plongée dans ses souvenirs.
En voyant clignoter au loin les lumières de Gaborone, hier soir, suspendue dans l’avion qui la ramenait en France, elle n’imaginait pas qu’elle serait comme cela au réveil. À ce point déboussolée. Elle a bien pensé au décalage horaire, à ses traits tirés par l’air conditionné, ses pieds gonflés par la pression atmosphérique, la faim qui lui tiraillait l’estomac puisqu’elle avait renoncé au plateau surgelé, mais pas à ce genre de bouleversement.
Le nez collé à la vitre, elle se laisse envahir, submergée par cette nouvelle vague de souvenirs. Combien de fois cette autoroute ? Cette fatigue diffuse ? Ces embouteillages, l’humeur rageuse du chauffeur ? Trop, sans doute. Huit heures à peine passées et déjà le surnombre, la pollution, la chaleur écrasante.

Qu’est-ce qu’il peut bien faire à cette heure-ci ? Max. Son Max.
Se rendre à son nouveau travail. Agent immobilier. Pourquoi pas. Elle n’a pas répondu à son appel hier soir. Déjà en vol. Ce sera comment, après tout ce temps ?
Ils se sont retrouvés après son incarcération et il était changé. Ce n’était plus celui qu’elle avait connu. Ses gestes, son regard, même ses pensées semblaient différentes. Qu’est-ce qui a bien pu se passer là-bas ?
Elle est restée quelques semaines avec lui. Ils ont passé du temps ensemble. Mais ils ne se sont pas dit grand-chose.
Puis elle est repartie.

Le nord de Paris, ses immeubles fatigués, son périphérique, sa grisaille qui suinte dans le soleil franc. Ces terrains vagues, ces tentes, ces bidons de métal qui crachent des flammes et ces gens autour. Que s’est-il passé ici ? Laure s’empare de la poignée de la fenêtre et la fait tourner avec vigueur.
Madame, fermez la fenêtre s’il vous plaît ! Après ils vont tous se ramener. Je vous ai demandé si vous vouliez la clim ! Les sourcils du chauffeur se froncent dans le rétroviseur.
Une famille de roms débarque au feu rouge. Laure panique, elle tourne en sens opposé la manivelle de la fenêtre de toutes ses forces, mais l’extrémité de son châle reste coincée. Le mécanisme se grippe.

Paniquez pas madame, paniquez pas. Ôtez votre châle, voilà…
Le chauffeur ricane dans sa barbe.
Ah, ça dépayse hein ! ? Pas besoin de partir au bout du monde pour voir des indigènes pas vrai ? Quel spectacle quand on va chercher les Américains à l’aéroport. Moi je vous le dis, sont contents les touristes quand ils débarquent à Paris.
Le chauffeur rit puis s’arrête d’un coup.
Laure reste enfoncée dans le siège. Une odeur de poussière chaude imprègne la voiture. Elle étouffe, mais n’ose pas ouvrir la fenêtre de nouveau. Encore moins demander quoi que ce soit au chauffeur.
Savez, depuis qu’ils ont détruit la bulle, les migrants sont sous les ponts, c’est encore plus sale. Au moins avant, ils les mettaient dans la bulle, ils avaient un toit et on les voyait moins. Il la cherche du regard dans son rétroviseur. Tous ces gens qui font la queue pour de la nourriture, pieds nus. Et ceux qui errent. Ils font quoi sous l’échangeur, toute la journée ? Ils attendent quoi ?

Le taxi file en direction de Montmartre, Custine, la verdoyante rue Caulaincourt, ses arbres, ses cafés. Les premiers flâneurs. Le petit train de la Butte ralentit leur course. Le Sacré-Cœur sous la lumière crue. Et l’avenue Junot, confidentielle. Laure se laisse de nouveau rêver. Elle bascule sa nuque sur l’appuie-tête et ferme les yeux. Il lui tarde de retrouver sa maison, ses animaux empaillés, son jardin, ses odeurs de fleurs fraîches.
Le feu passe au vert et le taxi poursuit son chemin sous les arbres encore verts, le cimetière Montmartre, l’avenue des Batignolles. De nouveau les cafés, les épiceries italiennes, les boulangeries, le caviste, le fromager. La carte postale.

Dame ! Dame ! Un gant de ski frappe la vitre.
Laure fait un bond. Elle reste un instant sidérée.
Ça va madame ? s’inquiète le chauffeur. Il y a longtemps que vous êtes pas passée par le dix-huitième ? Il a un peu changé, c’est sûr ! C’est une sacrée merde de nos jours.
Pardonnez mon langage, mais c’est que, maintenant, on a toute la misère du monde.

Toute la misère du monde. À Paris.

Gino Nedelec observe la terrasse derrière le panneau où est proposé le menu du jour. L’organisation des tables lui paraît plus que douteuse, désordonnée, et ces fausses boules de buis en plastique de mauvais goût. Il déteste ces endroits.

Max lui a téléphoné la veille. Il voulait voir « son avocat », lui a-t-il dit en plaisantant à moitié. À propos de sa convocation au commissariat, puis autre chose aussi. Pas au téléphone !
Monsieur ? Pour boire un verre ? suggère la jeune femme en se retournant sur Gino.
S’il vous plaît. Par ici.
La queue-de-cheval dynamique l’aiguille vers une table à distance raisonnable d’un couple et des buis transgéniques. Il balaie du regard l’avenue Victor Hugo, ses platanes, son rond-point chic, ses boutiques de luxe, ses brasseries.
Lorsque Max arrive et s’installe, Gino se redresse sur son siège et sourit, mimant mal l’enthousiasme.
Comment vas-tu Max ?
Ça va, mais je suis inquiet Gino.
Ça ne va pas, donc, fait le neveu amusé.
Non. Enfin si. Mais je m’inquiète. La date de la convocation approche. Et je n’ai eu aucune précision. J’ai appelé tous les services du commissariat, mais rien.
Ils sont tenus de te donner le motif.
Je sais. Ils ne refusent pas. Ils disent qu’ils n’ont pas l’information. Ils bottent en touche.
Les mains de Max commencent à trembler, ses lèvres s’effacent un peu plus, elles deviennent pâles, presque bleues.
Faut pas paniquer, je vais les appeler demain, je suis ton avocat, j’aurai une réponse. J’ai des connaissances au commissariat du dixième et du dix-huitième. Reliquat de mes années Barbès.
Il peut se passer quoi, selon toi ?
Pas grand-chose. Tu as purgé ta peine, tu es clean depuis. Tu es clean ?
Gino a lancé ses grands yeux noirs dans ceux toujours grillagés de son oncle.
Oui, bien sûr. Qu’est-ce qu’on pourrait me reprocher ?
C’est la question que je te pose Max.
Ben rien.
Le cœur de Max se met à tressaillir. Son souffle se remplit de mille petits dards qui lui picotent la gorge. Il tousse bruyamment, en réponse de quoi le loulou de Poméranie installé sur le coussin de la chaise voisine se met à grogner.
L’air est devenu soudainement irrespirable. Max ne bouge plus, figé dans une position de contrition. Gino observe son oncle, ses lèvres entr’ouvertes, son regard assombri, ses mains enserrant une prise imaginaire. Elle est là, encore. Partout. La prison. Max est suspendu, ailleurs, absorbé tout entier par sa peur.
Max ! Oh Max ! Tu m’entends ?
Gino hume l’orage qui, déjà, agite le cœur de son oncle. Celui du saccage. Max est son otage. Il pose sa main sur celle de son oncle. Un contact. Sa peau fraîche, vivante, sur la sienne, glacée. Gino voit les yeux de son oncle s’éclaircir peu à peu. L’horizon se dégage, ses traits se détendent. Presque comme avant.
Max ! Tout va bien ? Ça t’arrive souvent ? De disparaître, de t’absenter. T’avais l’air complètement ailleurs.
Les médocs. J’ai arrêté de les prendre et mon cerveau fatigue. Parfois, j’ai comme des vertiges, des maux de tête.
Bien sûr, Max n’a pas l’intention de s’éterniser sur le sujet. Des modifications se sont opérées au plus profond de son être. Des changements irréversibles. On lui concède volontiers quelques absences, ses cigarettes fumées en trop grand nombre, les verres vidés trop vite, son manque d’appétit et son désintérêt pour les choses de la vie. En revanche, on s’irrite qu’il manifeste son étrangeté de manière aussi voyante. Cette chose curieuse qui fait désormais partie de lui et qui, de temps en temps, bondit de sa cage. Quand cela survient, Max s’excuse, Max se tait. Max se cache. Mais Gino n’est pas dupe. Il est sa famille, son avocat, presque un alter ego.
Tu prends quelque chose ?
De l’homéopathie. Sert à rien.
Hum. Je vois. Prenons les problèmes un par un.
Max aime bien cette façon mathématique qu’a Gino de le sonder.
La convocation. Tu n’as rien à te reprocher, clairement. Tu n’as pas eu de soucis. Ou plutôt tu les as subis. Je ne vois pas ce qu’ils auraient. Je penche plus pour une affaire dans laquelle tu serais témoin. Ou quelque chose de ce genre.
Gino avance ses pions avec ce qu’il faut de naïveté. Mais Max ne mord pas. Il esquive. Gino décèle dans son œil redevenu clair un vide, une interrogation.
À moins que toi, tu aies souvenir d’éléments qui puissent m’aiguiller et dont tu n’aurais pas pu me parler, avant.
Gino le fixe, à l’affût. Rien. Pas de réaction. Il joue sa dernière carte.
Tu m’as dit au téléphone que tu devais me parler de quelque chose d’autre que la convocation. C’est quoi ?
Les gestes de Max se troublent, tout devient flou, hésitant. Doit-il lui parler de ces mots qu’il garde contre sa cuisse ? Il se concentre et prend une inspiration.
Non ce n’était rien. C’est arrangé en fait. Une bricole avec Mélo.
Tout en déroulant son mensonge, Max se dit que Gino est un bon confident. Il pourrait lui en parler. Se délester un peu. Gino comprendrait. Ce serait un poids en moins. Un fardeau partagé. Puis il pourrait lui dire comment procéder, il saurait peut-être quoi faire, lui. Mais il faudrait être en mesure de tout raconter. Ce qu’il a tu à tout le monde. Y compris à lui-même.
La vérité sur la mort du Serbe.
Tu ne me dis pas tout, Max.
Max enfonce sa main dans sa poche et dépose le papier avec la diligence que l’on réserve aux explosifs, plié en quatre, sous les yeux de Gino.

La télé hurle dans la chambre 322 du bâtiment B du centre hospitalier Paris Nord. On l’entend depuis le couloir, avant même d’avoir franchi la passerelle. Une voix off, masculine, caractéristique des journaux télévisés, escorte le visiteur jusqu’à la chambre de Marcos Ferreira.
À 11 h 20, un hélicoptère s’est posé dans la cour d’honneur de la maison d’arrêt, qui n’est pas protégée par un filet, et trois hommes lourdement armés en sont sortis pour extraire Rédoine Faïd du parloir où il se trouvait…
L’enfoiré, pense Marcos les yeux planqués dans la mousse dessinée par les nuages à travers la fenêtre. Il aurait bien voulu qu’on déplace un hélicoptère pour lui aussi. Mais pour Marcos, pas d’hélico, pas d’évasion, pas de cavale, pas d’aventure. Juste elle, posée comme un sac à main au milieu de sa piaule. Belle et embarrassante.
Elle est là. Dos à l’écran, la bouche ouverte. Ses yeux cerclés de noir, ses deux galets d’onyx qu’il a tant adorés. Son élastique multicolore en étendard au-dessus de son crâne, ses ongles peints : sa femme. Comme à chaque visite, Marcos n’ose pas l’observer. Il garde les yeux soigneusement enfouis, avec le reste, amaigri par la chimiothérapie. Les dernières séances ont éprouvé son corps, réduit à quelques creux et bosses sur lesquels semble tendu un tissu de peau trop étroit pour les recouvrir tous. Un tissu rêche, fragile, dévitalisé. Maria doit le trouver répugnant. Cette pensée l’agace. Si ça se trouve, il lui fait penser à son père. À la fin, il était pareil. Sec comme un bacalao. Puis elle reste toujours des plombes, ils savent jamais trop quoi se dire. Après tout ce temps.
Et ton travail ? lui demande Marcos sur un ton qui se cherche tendre. Au lieu de ça, s’échappe une phrase d’une musicalité hasardeuse.
Bien, répond Maria, s’efforçant de pousser un peu plus la discussion. Elle est venue sans Paula cette fois et ce tête-à-tête l’embarrasse. D’abord, il y a toujours son arrivée. Elle ne sait pas trop où se placer dans la chambre. Puis sa voix, qu’elle redoute trop forte ou pas assez, son chignon qui se desserre et son fond de teint qui coule avec la chaleur dans la pièce. Marcos déteste la climatisation et insiste pour qu’on laisse le soleil de juillet taper contre les fenêtres, évidemment condamnées. Et ce maudit poisson qui les dévisage depuis son bocal. Sans bouger. Comme mort. Qui lui a mis cette bestiole devant les yeux ? Stupide.
À chaque visite, les mêmes questions qu’elle se pose depuis qu’on l’a transféré dans cet hôpital. Est-il soulagé d’être sorti de sa cellule ? Est-ce que certains de ses anciens amis sont venus le voir ? Pense-t-il à elle parfois ? À Paula, leur fille ?
Devrait-il retourner en prison après ? Après quoi d’ailleurs ?
Le travail, oui, c’est un peu plus compliqué avec la chaleur, mais je me suis fait des amies. Elles sont sympas et l’usine n’est pas loin. À quelques kilomètres de la maison. Avec le bus, la ligne 68, c’est vite fait… Paula me rejoint en revenant de l’école et on rentre toutes les deux. Elle me raconte sa journée.
Le visage de Marcos s’affaisse.
On parle de toi aussi ! Elle aime beaucoup tes lettres. Elle les relit. Elle s’est fabriqué un petit coffret en bois où elle les garde. Elle l’a peint, avec des fleurs dessus.
Marcos s’est redressé. Elle a fait ça, sa Paula. Juste pour lui. Avec tous ses mots, rien qu’à lui. Et elle l’a peint. Pour que ce soit joli. L’idée que sa fille ait fabriqué un objet où elle conserve tous les mots de son père le fait flancher. La boîte occupe tout son esprit. La marée afflue jusque sous la peau de son visage. Elle irrigue la pellicule aride sous ses joues. Un dernier frisson fait se déverser l’eau le long de sa face anguleuse, sous ses cernes, ses lèvres tiraillées. Hier encore, il les pensait desséchées pour toujours, plus de pluie, plus d’eau, plus rien. Le désert. La peau de Marcos boit tout, chaque goutte de cette crue salvatrice. Sa petite Paula.
Maria surprend les larmes de Marcos. Elle attend. Patiemment. Quand Marcos relève enfin la tête, elle s’approche de lui, dépose doucement dans ses yeux ses deux galets d’onyx et murmure à bientôt, comme on clôt un Notre Père.

Extrait
« Cette odeur, elle la reconnaîtrait entre mille. Ce mélange de poubelles des restaurants à deux sous et de pots d’échappement. Place Clichy. Toujours la même. Un capharnaüm de klaxons, d’insultes, de freins qui grincent, de piétons qui se heurtent avec, au centre, la station du métro d’où l’on sort comme projeté dans une arène. Un élan, avant de piler net devant le feu passé au vert. Rien n’a changé.
Le cinéma, le boulevard des Batignolles qui file tout droit, ses arbres feuillus, la promesse d’une promenade avec, au bout, un peu de paix sous l’intimité bourgeoise du parc Monceau. La place Clichy est toujours apparue à Laure comme un sas, une douane, une frontière entre deux mondes. Le dix-huitième arrondissement finissant, la naissance du dix-septième. Un carrefour plus qu’une place. Un hall. On ne s’y arrête pas, on transite. »

À propos de l’auteur
CLAVIERE_Pauline_©Olivier_DionPauline Clavière © Photo Olivier Dion

Pauline Clavière est journaliste, auteure d’un premier roman chez Grasset Laissez-nous la nuit (2020). Elle tient une chronique littéraire sur Canal plus dans l’émission Clique et anime Playlivre, émission dédiée à la littérature.

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Les sans-gloire

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En deux mots
Trois femmes prises dans la tourmente de la Première Guerre mondiale. Celle dont le mari qui refuse de prendre les armes est condamné au bagne, celle qui doit prendre les rênes du domaine agricole en attendant le retour des hommes du front et celle qui travaille dans une fabrique d’armes et n’a plus de nouvelles de son homme.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Trois femmes dans la tourmente

Laure Gombault a ressemblé trois nouvelles dans ce recueil qui raconte la vie de trois femmes durant la Première Guerre mondiale. Jeanne, Lucienne et Fernande vont nous permettre de découvrir trois aspects de ce conflit meurtrier. Trois histoires aussi sensibles qu’éclairantes.

Jeanne a croisé le regard bleu de Pierre et sa vie a basculé. Elle qui menait jusque-là une vie ordinaire a trouvé avec cet instituteur venu de Paris de quoi remplir sa morne existence. À l’amour qu’elle découvre dans ses bras vient bientôt s’ajouter l’envie de savoir et de connaître, d’apprendre à lire et écrire.
Mais après deux années de bonheur, les gendarmes viennent lui arracher son mari. En ce jour d’août 1914, il part pour le bagne, lui qui a refusé la guerre et a préféré déserter. Alors on refuse à Jeanne le droit de remplacer son mari à l’école pour instruire les enfants. En revanche, on l’accepte comme aide-soignante à l’hôpital pour tenter de soulager les souffrances des soldats qui arrivent du front. Son zèle et son courage vont lui permettre de se rapprocher d’un médecin qui a accompagné les bagnards en Guyane. Il pourrait peut-être lui donner des nouvelles de Pierre? Quand elle comprend qu’il va retourner là-bas, elle fait tout pour qu’il la prenne comme assistante, pour se rapprocher de son homme. Et qui sait?
Avec cette première nouvelle, Laure Gombault donne le ton de son recueil, centré autour de trois femmes dans la tourmente de la Grande Guerre.
La seconde se retrouve à la tête de la ferme que les hommes ont déserté et doit tenter d’assurer les récoltes, de faire vivre tant bien que mal ce domaine qui a besoin de bras. La solution va s’esquisser avec l’arrivée de Maghrébins affectés au service des agriculteurs. Lucienne, qui entend suivre les instructions de son mari parti combattre sur le front de la Somme, refuse dans un premier temps d’accueillir ces inconnus chez elle étranger. Puis elle accepte que Hassan vienne lui apporter sa force de travail, plus que jamais nécessaire alors que l’heure des récoltes arrive. Mais voilà, Hassan ne laisse pas insensibles les femmes du domaine. Lucienne observe le manège de Sidonie avant d’être à son tour troublée par la personnalité de l’ouvrier. Mais n’en disons pas davantage.
La troisième nouvelle raconte l’histoire de Fernande qui travaille dans une usine d’armement où la plupart des postes sont désormais occupés par des femmes. Dans la chaleur et le bruit, dans les cadences infernales entrecoupées par les accidents, un brin d’humanité va pouvoir s’immiscer, une solidarité entre femmes qui se retrouvent seules à attendre, à espérer des nouvelles du front. Et quand l’annonce d’un décès vient réduire à néant les rêves de retrouvailles, une épaule compatissante est la bienvenue.
C’est du reste cette humanité qui lie ces trois nouvelles qui mettent les émotions à fleur de peau. Dans ces moments de crise, on se rend bien compte de ce qui est vital et combien la force mentale est déterminante pour pouvoir continuer à avancer face à la violence, la désinformation, les coups du sort. La plume de Laure Gombault épouse parfaitement l’intensité des désordres intimes pour nous offrir, au moment où la guerre refait surface en Europe, une grille de lecture qui éclairante. Avec peut-être aussi le constat amer que plus d’un siècle plus tard, l’Histoire recommence avec les mêmes images, les mêmes attentes douloureuses, les mêmes morts au bout de la route.

Les sans-gloire
Laure Gombault
Éditions souffles littéraires
Nouvelles
124 p., 12 €
EAN 9782492027277
Paru le 20/05/2022

Quand?
L’action se déroule au début du XXe siècle, principalement durant la Première Guerre mondiale.

Ce qu’en dit l’éditeur
Trois femmes racontent leur quotidien durant la Grande Guerre. Leurs maris sont au front tandis que Jeanne, Lucienne et Fernande sont au dispensaire, à la ferme ou à l’usine. Entre amours épistolaires, désespoir et vie de famille, elles permettent à la France de nourrir son peuple et ses soldats, mais aussi de fournir les munitions nécessaires à la poursuite des combats.
Trois femmes qui s’émancipent dans un pays qui compte pleinement sur elles et leurs efforts, sans pour autant réellement les considérer.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog De quoi lire (Catherine Perrin)

Les premières pages du livre
« La Boiteuse
Les feuilles du grand chêne viennent mourir à mes pieds. L’hiver s’annonce précoce. Je ramasse les bûches en prévision de la flambée du soir et me réjouis par avance de tendre mon visage au-dessus des flammes. J’aime leur morsure, moins douloureuse que l’absence.
Même si, depuis son départ, certaines scènes se brouillent dans ma mémoire, je me souviens encore avec précision des dernières heures passées avec lui dans cette maison. Il s’appelle Pierre. Un matin d’août 1914, les gendarmes sont venus le chercher. Un vacarme, des cris, des bruits de bottes et de cliquetis de fusils. La porte a cédé sous la violence des coups. Ils nous ont tirés du lit, les cheveux en broussaille, nos chemises ouvertes sur nos peaux encore un peu rougies du feu de nos caresses.
Au terme de sa première permission, Pierre avait refusé de rejoindre sa garnison implantée dans le nord de la France. De fait, il était devenu déserteur. Cette fois-ci, c’est aux travaux forcés que la République l’a condamné.
On sait que la guerre finira un jour et que, dans les rues des villages de France, le vent balayera les derniers confettis, vestiges de journées d’allégresse. Que des bals et des repas de fête s’improviseront partout. Que nous aurons le cœur en joie après des années de privation, que les femmes troqueront leur blouse et leur fourche contre des robes taillées dans des draps colorés. Que les hommes, eux, perdront leurs regards vagues et qu’ils éprouveront le coupable soulagement d’avoir échappé aux honneurs militaires rendus devant une plaque commémorative.
Moi, j’enfilerai ma robe noire, celle que je porte chaque jour depuis qu’on m’a arraché Pierre. Personne ne m’attendra à la fête, mais je me fondrai malgré tout dans la foule pour goûter un peu au bonheur de ces femmes encore sonnées par le retour des hommes. Malheureusement, elles seront plus nombreuses à pleurer leur perte ; et même celles qui les retrouveront ne les reconnaîtront pas. La fanfare, le vin et les drapeaux tricolores raviveront les cœurs endoloris. Seul le mien restera froid. On m’ignorera. Pire, quelques regards hostiles m’accuseront d’avoir aimé un lâche. Un soldat indigne, dont nul ne souhaitera jamais le retour.
Pourtant, il fut un temps où les paysannes d’ici rêvaient que cet instituteur fraîchement débarqué leur fasse l’honneur de demander une de leurs filles en mariage. Mais voilà, être étranger ne fut pas le seul crime de Pierre, l’autre fut de me choisir, moi, la fille unique de Martin. Et cela, personne ne le lui a jamais pardonné. Alors, on se dit que je l’ai bien mérité, ce fils perdu de la France. Dieu rend parfois sa justice ici-bas  ; et ce n’est pas l’abbé qui les contredira. Même au plus fort de la guerre, alors qu’il ne restait pas un seul homme valide pour les travaux des champs et que les femmes quittaient fours et lavoirs pour cultiver la terre, mues par le même élan patriotique, je suis restée leur mouton noir, tout juste autorisée à sarcler l’herbe des mauvais prés. Quand l’angélus annonçait la fin de la journée de labeur, elles se dirigeaient vers la charrette du vieux Clément. Elles s’y hissaient prestement, riant devant les efforts qu’il me fallait fournir pour y grimper à mon tour, à cause de ma sale jambe. Parfois, dans ma manœuvre maladroite, mon jupon se soulevait, découvrant la hideuse boursouflure brune qui déformait et mon genou et ma cheville. Elles se moquaient de ma guibolle : « une bestiole écorchée », elles disaient. Aucune ne m’aurait tendu la main. Mais ce qui les rendait encore plus folles, c’était de me voir passer la pause déjeuner, adossée à une botte de foin, plongée dans la lecture. Grâce à Pierre, je sais lire et écrire comme personne au village. Malgré tout, après son départ, le maire a refusé de me confier la classe. Il a préféré demander au maître du village voisin d’accueillir les élèves de la commune, les obligeant à marcher dès l’aube sous la pluie, la neige, ou sous un soleil de plomb, à travers bois inhospitaliers et chemins caillouteux. J’en avais le cœur brisé, mais qu’aurais-je pu y faire? C’est alors que j’ai rendu les faux et que j’ai décidé de m’initier aux gestes infirmiers enseignés par la comtesse de Malfort, dont une partie du château a été réquisitionnée pour y installer un hôpital de campagne.
Désormais, je soigne les corps et les cœurs mutilés des soldats revenus de ce front dont on reproche à mon homme d’avoir fui les tourments. Chaque fois que j’assiste à une amputation réalisée à l’aide d’une anesthésie de fortune, je rends grâce à Dieu que Pierre n’ait pas à subir de tels supplices. Mais que vit-il d’autre au-delà des mers, réduit à vivre dans un cachot, à casser les cailloux d’une terre de volcans ? Je serre alors les dents, et j’éponge ces fronts fiévreux, et je prie pour que ces hommes survivent à la colère de cette armée allemande qui ne cesse d’étendre son hégémonie.
Dans les moments où mes forces me trahissent, je pense à d’autres corps. Des corps non mutilés, les nôtres, celui de Pierre, le mien, au bord de la rivière  ; nos deux corps offerts aux rayons du soleil. Là, au bord de l’eau, nous nous livrions à une autre bataille, qui s’éternisait jusqu’à ce que l’un de nous capitule en roulant sur le flanc. Il me semblait alors que le sang de ma mauvaise jambe papillonnait dans mes artères. Parfois, nous nous retenions, empruntés comme des gosses, mais, le plus souvent, nous convoquions notre fougue de guerriers. Au premier regard, je l’avais désiré, ce garçon au corps long et à la démarche assurée, dès qu’il avait franchi le seuil de l’école. Je l’avais voulu comme une évidence. Comme la feuille s’accroche à l’arbre ; les cailloux à la terre ; les bêtes à leurs mangeoires ; moi, je m’attacherai à Pierre. C’était ainsi. Pierre serait mien. Et c’est ce qu’il était advenu. Je travaillais à l’école, je nettoyais les classes et le réfectoire, et ça s’était fait ainsi. Un soir, après l’étude, j’avais demandé à Pierre de m’apprendre à lire. Ma volonté et ma joie de vivre avaient eu raison du reste. Avant la fin du printemps, Pierre était amoureux de moi. L’hiver suivant, nous remontions l’allée de l’église, moi avec mon bouquet de feuillages, lui avec, au fond de sa poche, deux alliances en or incrustées du même cœur. Aucune famille n’avait escorté cet homme venu de la capitale  ; seules quelques âmes rustres du village et Martin, mon père, veuf depuis ma naissance, avaient suivi ma traîne jusqu’à l’autel. Le curé nous avait unis pour le meilleur et pour le pire, mais quand on s’aime, à vingt ans, le pire est invité à garder ses distances. Ce qu’il avait fait durant deux années. Deux années seulement. Deux années de bonheur, avant que François-Ferdinand d’Autriche ne se fasse assassiner lors d’une visite dans la ville de Sarajevo.
Ce matin, je ne me sens ni plus experte, ni plus vaillante que les autres jours, mais, avec le temps, j’ai installé une routine qui offre plus de confort aux malades. D’abord, distribuer le lait chaud avec un peu de cacao, puis faire ma tournée pour changer les pansements  ; inviter les plus valides à aller à l’infirmerie si les plaies restent humides  ; préparer les portions de ceux qui sont au régime pour dysenterie ou douleurs d’estomac. À midi, je me rends au réfectoire, au fond de la cour, là où une cuisinière improvisée compte sur moi pour surveiller la cuisson des œufs ou des bouillons, et, grâce à un feu de bois de fortune, je réussis parfois à griller quelques morceaux de lard apportés la veille par un boucher militaire. De jour en jour, le château se vide  ; de nouveaux hôpitaux se déploient dans la Somme. Restent ici des convalescents qui seront bientôt sommés de retourner au front. Les combats se déplacent, et avec eux ces centaines de jeunes hommes suturés, dont les jambes encore valides promettent de futures avancées avant de finir en chair à canon. La plupart sont des enfants, contingent du premier rang, ces classes de 1914 sacrifiées à la grandeur de la nation. Certains, tard dans la nuit, veillent encore. Je les entends psalmodier leurs prières  ; ces fichues prières que les curés de France, du haut de leurs chaires, les exhortent à réciter pour la paix de leur âme et celle de leur patrie. Ils osent prétendre, ces prélats, que le malheur qui accable cette jeunesse est une punition de Dieu  ; le châtiment destiné aux athées qui pullulent ici-bas. Je ne les supporte plus, ces dévots en soutane invités de jour comme de nuit à distribuer les derniers sacrements. Toute cette bigoterie me révolte, et elles m’écœurent, ces dames patronnesses qui cousent avec dévotion sur les chemises des blessés des Sacré-Cœur ou ces immondes images pieuses. Même Poincaré est dorénavant contraint d’assister officiellement à la messe. Ce retour au catholicisme m’effraye. Il est loin le temps où je me réfugiais dans la fraîcheur d’une nef, le temps où Pierre et moi, progressistes, mais respectueux des rites, nous nous étions résolus à remonter l’allée de la chapelle afin d’être unis devant Dieu et sous le regard de Jésus en croix. Nous n’avions pas eu le choix d’ailleurs. Il nous fallait exaucer le vœu de mon père, et surtout contenir les foudres du village.
Toute à mes pensées, je me rends à l’infirmerie afin de préparer les flacons pour les rhumatisants. Ensuite, je les frictionnerai, invitant la douceur dans mes mains malgré la sécheresse de mon cœur. Masser ces peaux muettes de douleur ravive en moi le souvenir des mains de Pierre caressant mon corps avec un appétit dévorant.
Une chose m’obsède en ce moment. Il y a quelques jours de cela, j’ai surpris, à la cantine, la conversation d’un médecin colonial revenu de Guyane, où il avait soigné les bagnards de Cayenne. Depuis, je rêve de lui poser la question qui me hante. Est-il possible qu’il y ait connu Pierre ? Il s’en souviendrait forcément : un homme d’un mètre quatre-vingt-dix, ce n’est pas banal. Hier, je me suis proposée d’accompagner le médecin dans sa tournée. Il semblait flatté. Il doit me prendre pour une de ces jeunes femmes avides de se frotter au prestige d’une blouse blanche, une de ces auxiliaires improvisées, la plupart citadines, friandes de nouveautés. La guerre est dure pour tout le monde, pour les soldats en première ligne, mais aussi pour tous ceux qui restent, attendent, organisent, travaillent, soignent ou enterrent… principalement des femmes. Bientôt, les cimetières seront pleins. Il paraît même qu’on raccourcit les cercueils pour pouvoir en enfouir davantage. Un frisson me parcourt quand j’imagine mon Pierre, si grand, réduit à une portion congrue au fond d’une boîte. Mes nuits sont traversées d’un cauchemar récurrent. Tout commence avec l’arrivée des gendarmes, qui me présentent une lettre, cette fameuse lettre que tout le monde redoute, et je suis convaincue à ce moment-là qu’en plus du chagrin je vais devoir subir l’opprobre des villageois et supporter leurs commentaires : « Pensez, il n’est même pas mort au combat  ! » Et puis, on descend son cercueil de la charrette… Pierre, mon Pierre, impropre à rejoindre les sépultures des héros, tout juste bon pour la fosse commune.
Mais à ce jour, ni lettre ni cercueil n’ont fait de moi une veuve officielle. Alors, entendre parler du bagne m’offre une lueur d’espoir. Et tout en massant ces pauvres bougres, je me repasse au mot près les explications données par le médecin militaire. Les condamnés sont classés en trois catégories. Les droits communs, les relégués ou multirécidivistes condamnés à perpétuité et les déportés ou condamnés politiques. Leur répartition est faite en différents camps, suivant la catégorie à laquelle ils appartiennent. Puis leur classement par profession, car le fonctionnement du bagne repose essentiellement sur le travail des détenus. À part le travail de « fatigue  », le pire de tous, on y trouve des cuisiniers, des boulangers, des jardiniers, des maçons, des menuisiers, des tailleurs, des infirmiers… tous les corps de métier sont représentés. Mais que peut bien faire Pierre là-bas ? Lui qui ne sait rien faire d’autre qu’enseigner. Lui dont les mains n’excellaient qu’à caresser mon corps ou les feuilles de vélin des cahiers d’écoliers. Le père avait tant de mal à lui faire retaper la grange ou fendre le bois pour l’hiver. « Un sacré bougre de mauviette, ton mari », me disait-il, avec son air bourru et ses yeux tendres. Il lui manque, à lui aussi, je le sais bien. Ces deux-là se taquinaient, mais l’un et l’autre se respectaient. Un pacte tacite les liait : me rendre heureuse.
Une fois la dernière botte de foin tombée des griffes de la fourche, je me couche dans le fourrage. Mes mains douloureuses sont couvertes d’ampoules. Je ne les sens plus d’ailleurs, pas plus que je ne sens le reste de mon corps. Ce corps que je ne parviens plus à aimer depuis que Pierre ne le touche plus. Je ne l’aime plus, au point de le malmener. Chaque jour, je m’oublie ainsi dans le labeur malgré les remontrances de mon père, témoin de mon épuisement. Il m’ordonne de rentrer, de cuire plutôt la soupe ou de tricoter des écharpes aux soldats. Comment peut-il me demander de m’occuper à nouveau des soldats ? Pour me punir de la désertion de Pierre ? Les soldats, j’ai encore leur odeur de charogne dans les narines, un parfum tenace, et je revois leurs tripes en lambeaux, comme celles qui dégoulinaient des mains de Gustave, le boucher de la place de Grève.
Mes nuits sont peuplées de corps mutilés et de cadavres  ; rêves renforcés par les mauvaises nouvelles qui arrivent chaque jour au village.
Qui d’entre nous n’a pas pleuré un des siens ? Eh bien, toi, me rétorquerait-on. Toi, la femme du traître, tu n’as aucun mort à pleurer. Puisque, selon eux, Pierre se planque en prison, je peux m’estimer chanceuse. Ils doivent l’imaginer passant quotidiennement du linge propre  ; interrompu dans ses parties de cartes pour de bons repas servis trois fois par jour. Ce qu’il devient ? Je n’en ai pas la moindre idée, aucune lettre ne m’est parvenue depuis onze mois, malgré le courrier quotidien que je lui adresse depuis que je sais dans quel camp il se trouve. Ces renseignements soutirés au médecin pour le compte d’une cousine imaginaire m’ont coûté ses soupirs dans mon cou, le poids de son ventre contre mon bassin. Voilà comment j’ai appris que Pierre a vu sa peine commuée en refus d’obéissance, et qu’il ne risque plus le peloton d’exécution. C’est une grande nouvelle. Si je continue d’être bien gentille avec le docteur, bientôt ses lettres me parviendront. Ça, c’est ce que j’espère. Mais le temps passe, et je désespère de voir venir le facteur.
Je ne me suis pas présentée au dispensaire depuis quinze jours. Mon père me croit atteinte de la maladie de ses vaches, qui meuglent faiblement, le pis asséché à force de ne manger que du mauvais fourrage. Comprendrait-il, pauvre homme, que mes crampes me viennent de la honte ?
J’en viens à souhaiter que Pierre soit rapatrié en métropole et traduit par le gouvernement devant un tribunal militaire. La mer est comme une immense prison qui a englouti nos rêves. Depuis hier, je rêve de rejoindre l’île de Ré pour embarquer vers Cayenne. Je m’imagine dans la fragilité de l’aube, cachée à fond de cale, comme une aventurière, coincée entre des tonneaux de vin et des sacs de farine, survivant à la houle, nauséeuse, mais de l’or plein les yeux.
Quand le soleil brûle les herbes et que, fourche en main, je ruisselle de sueur, il m’arrive d’imaginer que le vent insuffle au blé le mouvement des vagues, et sous mes yeux, alors, tout ce jaune se transforme en une immensité vert et bleu. Prise de tournis, je tangue, les jambes ployées, les mains agrippées à ma fourche. C’est alors que des papillons remplissent mes yeux et que m’apparaît le visage de Pierre souriant dans un rai de lumière. C’est à ce sourire que je m’accroche chaque fois que le médecin m’allonge sur la civière de l’infirmerie remisée derrière un rideau, et qui, dès notre affaire terminée, accueillera un nouveau mort qu’on recouvrira d’un drap blanc avant de le rapatrier chez une femme ou une mère esseulée. Je suis seule moi aussi, mais d’une solitude qu’on tait, de celle qu’on enterre définitivement sans cérémonie ni pleurs. Je remets ma blouse blanche, j’arrange mes cheveux sous ma coiffe et je pars rejoindre mes sœurs de la Croix-Rouge. J’enfouis et ma peur et mon dégoût.
L’été prend fin, mais pas les combats, au nord. Là-bas, ce ne sont que marches dans les champs défoncés par le passage incessant des troupes, de l’artillerie, de la cavalerie et des fantassins. Et quand ce n’est pas la marche forcée, ce sont des mois terrés dans les tranchées. Les pauvres bougres dorment dans la glaise et se protègent des grêles d’obus comme ils peuvent. J’ai lu dans une revue que chaque cadavre coûte trois mille francs, peu importe qu’il soit frais ou à demi enseveli. Je comprends Pierre et sa haine viscérale de la guerre, car à coup sûr chaque mort se négociera en francs. C’est ainsi que se finissent toutes les guerres. Et malgré cela, la fierté du combat est présente dans le cœur de tous, du simple fermier au plus nanti, de l’illettré au cerveau le plus instruit. Le docteur m’a dit que même les bagnards de Cayenne veulent s’enrôler. Cette nouvelle m’a crevé le cœur, elle laisse deviner qu’à côté des conditions du bagne, celles des tranchées peuvent sembler douces. Et je pleure pour mon Pierre. Alors, soigner est ce que j’ai de mieux à faire dans cette attente insupportable. La guerre finie, sans doute le rapatrieront-ils. Et même à penser que sa peine se prolonge, j’espère pouvoir le visiter, où qu’il soit dans une de nos geôles. Plus les mois passent et plus l’espoir de le revoir s’amenuise. Je le sais bien à présent, les conditions de vie au bagne se traduisent par un taux de mortalité inégalé. Le bagne est pire que tout. Et Pierre est si fragile. Comment peut-on être rebelle et si doux ? Un tempérament de feu dans des mains de velours. J’ai tant besoin de retrouver la douceur de ses mains sur mon ventre et sur mon visage. Malgré le dégoût de mon corps que me provoquent les étreintes du docteur, il m’arrive encore de rêver à nos lents effeuillages ou à nos ardeurs cannibales. »

À propos de l’auteur

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Laure Gombault © Photo DR

Laure Gombault vit en Normandie et travaille comme coordinatrice culturelle pour un réseau de bibliothèques et développe des actions en faveur des publics éloignés de la lecture. Elle est romancière et nouvelliste. On lui doit notamment Un verre avec toi (2018), Le ventre de Vénus (2020) et le recueil de nouvelles Les Sans-Gloire (2022). D’une écriture sensible, elle s’attache à des personnalités fragiles qui tentent de se libérer de ce qui les entrave, addictions, peurs, loyautés d’enfance, pour s’émanciper et vivre mieux . Elle traite de thèmes sensibles, l’alcoolisme et le désamour, l’emprise religieuse ou amoureuse, les secrets de famille ou la violence faite aux femmes. Histoires intrigantes qui vous tiennent en haleine, l’émotion vous emporte et la résilience filtre derrière les maux. (Source: Éditions souffles littéraires)

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Le café suspendu

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En deux mots
Jacques Madelin a suivi un amour de vacances jusqu’à Naples et s’il ne l’a pas trouvé il est resté dans la ville auprès de son ami Mauricio qui tient le Nube, un café qui est désormais un formidable observatoire et le bureau qui lui permet de retracer la chronique de plus de quatre décennies.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’ami prodigieux

Amanda Sthers nous offre un voyage à Naples avec ce nouveau roman. Dans les pas de Jacques Madelin, un amoureux transi qui décide malgré ses déboires de s’installer au-dessus du café de son ami Mauricio, elle réussit une formidable chronique qui court sur quatre décennies. Brillantissime!

Pour commencer cette chronique, il me semble opportun de commencer par expliciter le titre choisi par Amanda Sthers, car il explique tout à la fois le lien entre les récits qui composent ce livre et sa construction. Nous sommes à Naples, une ville dans laquelle une sympathique coutume a été instaurée. Lorsqu’on commande un café, on peut en régler un second indiqué sur l’ardoise du bar comme un café sospeso : un café suspendu, c’est-à-dire un café qui sera offert à une personne qui n’a pas les moyens de le payer. Si l’origine de cette tradition est vague, elle n’en offre pas moins au narrateur qui vit dans un petit appartement au-dessus du bar de Mauricio Licelle, son meilleur ami, l’occasion de découvrir tout à la fois les donateurs et les bénéficiaires de leur générosité.
Le café Nube est un poste d’observation idéal pour Jacques Madelin, arrivé dans la capitale de la Campanie a 30 ans pour y retrouver un amour de vacances et y vivant toujours 42 ans plus tard. «J’ai perdu l’amour mais je suis resté dans la ville.»
Voici venu pour lui l’heure de nous restituer la chronique des décennies passées dans l’estaminet, sept histoires qui «toutes sont liées par ce fil invisible qu’est le café suspendu».
La première met en scène deux femmes amoureuses du même homme, deux rivales qui vont finalement essayer de trouver un terrain d’entente, quitte à en faire payer le prix au mari et amant. Ce dernier, comme souvent en pareil cas, étant le dernier à apprendre ce qui se trame dans son dos.
Arrive ensuite Chen, un docteur pratiquant une médecine Chinoise Ancestrale qui ne va pas tarder à trouver des patients conquis par son savoir. Mais ce n’est qu’après avoir rencontré Jacques et découvert le café suspendu qu’il pourra à son tour arrêter de déprimer et d’avoir le mal du pays en y voyant une similitude avec son art: «Vous comprenez alors la médecine chinoise ! Nous anticipons comme vous le faites. Le mal est invisible mais vous savez qu’il existe et vous rétablissez l’harmonie.»
Suivra la rencontre dans des conditions assez rocambolesques de Lucie et Ferdi, une rencontre placée sous la figure tutélaire de Diego Maradona, l’idole des tifosis et qui nous donnera aussi l’occasion de côtoyer «des choses qui ne sont pas élégantes… pas honnêtes… Des choses en lien avec la… Des choses pas belles.» Le terme qu’il ne faut pas prononcer ici est Camorra.
Nous ferons aussi connaissance avec Agrippina, dont la mythomanie deviendra légendaire, à tel point qu’après sa mort elle continuera à vivre en chacun des habitués grâce à ses anecdotes et de légendes, mais aussi à travers sa petite fille Chiara, à la recherche d’un bonheur qu’elle pense impossible.
C’est avec une autre femme, Livia, que va se refermer ce roman qui vous réservera bien des émerveillements. Livia donnera par exemple à Jacques l’occasion d’intégrer le chœur dans lequel elle chante mais aussi de découvrir un tableau du Caravage, Les Sept Œuvres de miséricorde.
Caravaggio_Sette_opere_di_MisericordiaAjoutons à ce résumé deux Intermezzo qui nous livreront des éclaircissements sur la biographie du narrateur et je n’aurais encore rien dit sur l’élégance de la plume de la romancière, sur sa formidable érudition qui font de ce livre un précieux guide touristique et sur cette habile construction qui permet de lier les histoires entre elles en faisant se croiser des personnages, en les faisant réapparaître après des décennies. Des années 1980 à aujourd’hui, c’est aussi un pan d’histoire contemporaine qui se dévoile, du tremblement de terre de Monteforte Irpino jusqu’au confinement en raison de la pandémie. Bref, n’hésitez pas à arpenter les rues de Naples avec ce précieux guide, ses attachants personnages et sa précieuse philosophie. Il se pourrait même que vous croisiez Elena Ferrante!
Après la confession épistolaire d’Alice à son masseur japonais, reparti au pays du soleil levant dans Lettre d’amour sans le dire, Amanda Sthers apporte avec ce seizième roman toute l’étendue de son talent.

Pour ceux qui seront à Mulhouse le 29 juin prochain à 20h, signalons la conférence-rencontre avec Amanda Sthers organisée par la librairie 47° Nord et animée par Antoine Jarry et Alexis Weigel

Le café suspendu
Amanda Sthers
Éditions Grasset
Roman
234 p., 19 €
EAN 9782246831525
Paru le 4/05/2022

Où?
Le roman est situé en Italie, principalement à Naples et dans les alentours.

Quand?
L’action se déroule de 1980 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Lorsqu’on commande un café à Naples, on peut en régler un second qui sera offert à qui n’aura pas les moyens de s’en payer une tasse. Il est indiqué sur l’ardoise du bar comme un café sospeso : un café suspendu. Voici un récit composé de sept histoires que j’ai recueillies par bribes au café Nube pendant les quarante dernières années. Toutes sont liées par ce fil invisible qu’est le café suspendu. Du côté de celui qui offre comme de celui qui reçoit, la vie passe dans cette tasse… »
Le narrateur, Jacques Madelin, un Français installé à Naples après une déception amoureuse, passe le plus clair de son temps installé au café, juste en bas de chez lui, à prendre des notes en observant les personnes qui se croisent, se cachent ou se cherchent, les rencontres amoureuses ou amicales qui se tissent. La peau d’un crocodile de légende transformée en un étrange sac, une femme trompée qui s’arrange avec la maîtresse de son mari pour garder ce dernier, une jeune femme qui doit se débarrasser du foulard légué par sa grand-mère pour retrouver le goût de vivre, un écrivain aux mille visages, un homme qui a peur de dormir, et même un médecin chinois qui veut soigner les gens en bonne santé…
Tout en racontant des histoires pleines d’humanité, de fantaisie, de souvenirs, de récits historiques, légendaires ou imprégnés de psychanalyse, Jacques dessine au fil des pages un bouleversant autoportrait. C’est aussi un livre sur la charité, sur la manière dont la prodigalité se répercute sur nos destins.
Le talent de conteuse d’Amanda Sthers fait merveille, alliant grâce poétique, peinture des sentiments et évocation d’une ville à l’atmosphère unique.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Inter (La bande originale Nagui)
Point de vue (Jessica Louise Nelson)
The Unamed Bookshelf
Femme actuelle (secrets d’écriture)
Les Échos (Henri Gibier)
Nice-Matin (Aurore Harrouis)
Le blog de Gilles Pudlowski
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Joellebooks


Amanda Sthers est l’invitée de Sandrine Sebbane pour parler de son nouveau roman Le café suspendu © Production RCJ

Les premières pages du livre
Ouverture
(à l’italienne)
Si vous fermez les yeux, vous entendrez les linges qui dansent au vent comme autant d’étendards, les mâts clinquants des bateaux, les voix qui rient ou crient au loin, la mer Tyrrhénienne qui s’en va et revient, quelques Vespa agiles, et tout ce chœur improvisé vous dira qu’un chemin est gravé sous les semelles de ceux qui foulent les pavés napolitains. Il y a dans Naples une injonction organique, une boucle de l’Histoire à laquelle on doit se soumettre, une sensation aiguë du destin. On ne peut échapper à ce que cette ville a inscrit dans le livre de notre vie, on doit s’y résoudre comme on s’abandonne malgré la peur dans les bras de l’être aimé.
Mon nom est Jacques Madelin, j’ai soixante-douze ans. Je suis français mais une histoire m’a mené dans la baie de Naples il y a quarante-deux années. J’ai perdu l’amour mais je suis resté dans la ville. Je vis dans un petit appartement au-dessus du bar de Mauricio Licelle, mon meilleur ami. Le café Nube appartenait à son père et son grand-père avant lui. Nube veut dire nuage ; de lait, de pluie, dessin dans le ciel ou annonce d’un orage. Nuage comme le flou de mon cœur incapable d’aimer à nouveau.
Lorsqu’on commande un café à Naples, on peut en régler un second indiqué sur l’ardoise du bar comme un café sospeso : un café suspendu, offert à qui entrera sans avoir les moyens d’en payer une tasse. Certains disent que cette tradition a été initiée lors des années douloureuses de la Seconde Guerre mondiale, elle serait née de l’habitude d’une bande de copains qui laissaient toujours un peu plus d’argent car ils ne savaient jamais lequel d’entre eux avait pensé à régler l’addition ; certains la font remonter au dix-neuvième siècle, lorsqu’il existait encore des cafetiers ambulants qui se promenaient avec deux gros récipients, l’un empli de café et l’autre de lait. Quand ils croisaient un malheureux, ils lui tendaient le café suspendu qu’un homme plus fortuné avait payé avec le sien, par solidarité et sans doute, dans ce pays imprégné de chrétienté, par charité. Un ami m’a dit que je me trompais, que c’est le fameux acteur Totò, proche de ses racines et généreux, qui en était l’instigateur. Peu importe son origine, le café sospeso vit encore aujourd’hui. On a beau faire une mauvaise réputation à Naples et recommander de prêter attention à son sac quand on s’y promène, il y a des tasses fumantes de générosité partout dans la ville.

Je suis caricaturiste de profession. Le soir, sur la piazza del Plebiscito, je croque les touristes de passage. Parfois, je ne veux pas aller si loin et je marche quelques minutes jusqu’à la piazza del Mercato. La journée, j’écris dans un coin du café. Mauricio accomplit toujours les gestes de la matinée de façon identique et dans le même ordre. À sept heures, il ouvre la porte en fer, recule de quelques pas pour admirer son palais depuis le milieu de la rue, on dirait un enfant qui aurait grandi dans la nuit. Parfois, on sent encore l’odeur du poisson fraîchement livré au restaurant de la rue derrière. Marcello entre. Il allume une seule lumière, cela suffit. Le bar est propre mais il l’inspecte. Bientôt, on lui portera les cornetti à la crème de la boulangerie de sa cousine et il les installera dans la petite vitrine au bout du bar. Dans l’arrière-boutique, il dépose son veston sur un crochet, déboutonne sa chemise et reste en débardeur blanc. Il s’empare d’un sac en toile de jute plein de grains de café et remplit la machine par une trappe qui s’ouvre sur le haut. Il s’assure qu’elle est bien fixée à l’arrivée d’eau et l’allume. Le petit voyant rouge déclenche alors en lui une satisfaction qui s’exprime souvent par un sourire. Tandis que l’eau chauffe, il trace le menu du jour d’une écriture précise. Sa femme Maddalena cuisine dans leur appartement juste en face, il ira chercher les grands plats recouverts de papier d’aluminium en fin de matinée. Après le service, ils déjeuneront ensemble, feront la sieste et Mauricio redescendra pour ouvrir le bar à seize heures trente précises. Quand il écrit le repas au tableau, il pense toujours « encore quelques heures et c’est à mon tour de manger ! ». S’il ne reste pas de café suspendu de la veille à l’ardoise, Mauricio en indique un. Puis, il fait couler le premier café de la journée et le boit. Court. Très chaud. Légère crème couleur noisette. L’espresso italien a la pointe d’amertume qu’il faut pour marquer le palais, loin du café apprécié par les puristes, trop torréfié selon eux, charbonneux alors qu’il devrait avoir des parfums fermentés comme le vin. Je ne suis pas un spécialiste mais jamais je n’ai goûté de café meilleur que dans le sud de l’Italie. Rares sont ceux qui s’asseyent pour boire leur café. Les petits déjeuners s’avalent au bar dans une cohue joyeuse, jus d’orange sanguine mêlé à la grenade débarrassée de ses pépins par une machine qui n’existe qu’à Naples, gourmandises englouties à la va-vite, du sucre plein les mains. Blagues à la criée. On croirait les salles de marchés boursiers de l’époque où tout le monde hurlait pour vendre et acheter. Nul ne veut rater cette plongée matinale dans la vie. Même les vieux se calent contre le comptoir. Sur les banquettes, on retrouve les dodus, ceux qui comptent rester, ceux qui doivent convaincre une femme de se déshabiller, un homme de signer un chèque, un père de les écouter enfin, et moi, assis avec mon stylo comme dans un bistrot français à ma place habituelle, à l’angle droit du café Nube. Certains retirent leurs alliances chaque matin. Quand une femme entre, il y a un frémissement dont elle se réjouit, les regards s’unissent pour célébrer sa beauté, les voix se font plus fortes sans agressivité. Il faut en être témoin pour comprendre comment les Napolitains regardent les femmes. Un sourire, un café et on s’en va dans la ville sous les yeux du Vésuve. Mauricio aime à me rappeler qu’il est considéré comme le volcan le plus dangereux du monde avec un ton de fierté, comme si cela glorifiait la masculinité napolitaine.

Avant d’être ce liquide noir, le café est un fruit rouge, il suit le chemin de l’amour. Les grains naissent dans des caféiers, petits arbustes qui vivent cachés à l’ombre des sous-bois, si on ouvre leurs fruits charnus, on trouve deux grains verts qui attendent d’être moulus, broyés de chagrin, réduits à la couleur de la cendre. Il m’a fallu du temps pour comprendre que le monde des impressions dépasse de beaucoup celui que l’on considère comme réel. Il y a dans ce qu’on appelle l’intuition, la part essentielle de la vie. Nommez-la : instinct, sensation, atmosphère ; je pense tout simplement à l’espace qui contient l’amour, abrite la haine avant qu’elle ne se loge dans les poings, l’espoir qui fait courir plus vite, la peur aussi, le dégoût, la méchanceté, et le plaisir avant qu’il ne devienne orgasme. J’ai toujours su que mon ouvrage consistait à appréhender cette abstraction pour en faire des mots, des images, des valses d’émotion afin de lui donner une forme. Chaque artiste tire cette couverture invisible du côté qu’il croit être juste ; parfois il prend sa revanche sur la surdité des autres à ce qui l’a fait souffrir, souvent, il pense détenir le secret de la morale. Aujourd’hui, j’ai la conviction que faire le bien c’est avant tout accepter les émotions flottantes sans laisser leurs ondes sales nous articuler tels des pantins de chair. Maintenant que je vieillis, j’ai l’impression qu’une tasse de café suspendu a parfois plus de valeur qu’une œuvre d’art. Du côté de celui qui laisse comme de celui qui reçoit, la vie passe dans cette tasse qu’on tend dans son imaginaire ou qu’on accepte de mains inconnues. Ce qu’on offre, ce n’est pas un café, c’est le monde autour, du chahut à partager, des regards à croiser, des gens à aimer.
Voici un récit fait de sept histoires que j’ai recueillies par bribes au café Nube pendant les quarante dernières années, toutes sont liées par ce fil invisible qu’est le café suspendu.

La peau du crocodile
1982
Il n’y a pas de crocodile à Naples mais un spécimen rare a vécu dans le Maschio Angioino, un château médiéval construit au treizième siècle lorsque la ville est devenue la capitale du royaume de Sicile à la place de Palerme. On l’a retapé à la Renaissance mais il est resté assez laid. Aujourd’hui, le bâtiment est un simple musée mais jadis, en plus d’avoir été utilisé pour stocker des céréales, ses donjons ont renfermé les criminels les plus dangereux de la région. Malgré les murs épais et une surveillance étroite, ceux-ci parvenaient régulièrement à s’échapper à la barbe des gardes sans être jamais retrouvés. Après des mois d’enquête, on comprit qu’un navire avait rapporté d’Afrique à son bord un immense crocodile qui se pourléchait les babines à l’odeur des détenus et en avait fait son repas favori. Il se murmurait que le reptile, qui devait servir la vengeance d’un marin cocu, avait pris la fuite dès l’ancre jetée dans le port. Naples ne se contente jamais d’une façon de raconter une histoire : aussi, dans les quartiers du nord de la ville, on disait que le reptile venait en réalité d’Égypte et qu’il servait à faire dévorer les amants encombrants de la reine Jeanne II. Cette version est la favorite des écrivains, elle fut immortalisée par Croce et Dumas. Quoi qu’il en soit, le crocodile n’avait jamais été vu, mais des empreintes aux alentours de la forteresse trahissaient sa présence et certains juraient avoir aperçu sa queue écaillée glisser dans les couloirs du château. Toute la garde se mobilisa, aidée de la maréchaussée. On posta deux hommes dans la tour pour scruter les environs sans relâche. Cela aurait pu durer longtemps car les vieux crocodiles sont capables de tenir deux années dans un état de léthargie sans avaler une bouchée, subsistant sur leurs réserves. Heureusement, celui-ci était un adolescent (en âge de crocodile) gourmand de surcroît. Après plusieurs jours de chasse où l’on perdit des braves, l’animal fut finalement capturé par un simple garde à l’aide d’une jambe de vache qui servit d’appât ou, selon les quartiers du nord, grâce au célèbre Ferrante D’Aragona qui l’étouffa avec une cuisse de cheval. On le fit empailler en grande pompe pour décorer la porte d’entrée du château.
C’est aujourd’hui une légende qu’on aime raconter aux enfants. Peu de gens savent en revanche que le bas-ventre de l’animal, caché contre le mur qu’il orne désormais, est cousu de tissus. Un morceau de sa peau écaillée a servi à fabriquer un sac à la couleur étrange et au raffinement exquis que Fernanda porte à son bras aujourd’hui et dont elle extrait un mouchoir. Benedetto lui a raconté l’origine de son sac en le lui offrant pour leurs vingt ans de mariage. Il tenait cette information de l’antiquaire de via San Gregorio Armeno à qui il avait acheté cette pièce rare et mystérieuse, à la fois immonde et attirante, comme Fernanda elle-même.
Luigi, le petit brocanteur moustachu, maigre mais au ventre proéminent, roublard et malin comme un singe, racontait les histoires les plus saugrenues autour de chacune des curiosités de sa boutique. Cela devenait une part de l’objet lui-même. L’important était-il que ses anecdotes soient vraies ou que l’on veuille y croire et puisse les répéter à son tour ? Son échoppe mythique, située au centre d’une ruelle étroite du vieux Naples, exposait pêle-mêle des bijoux anciens, des fourrures, des sacs précieux et des ensembles de crèches typiques de la région, figurines de terre cuite ou de bois ; mangeoires-lits faits à la main, statuettes de Pulcinella et paires de tambourins napolitains, mais aussi des livres de magie et grigris africains. Il vendait également de la boutargue, des anchois frais et du cacao originaire du Pérou. Luigi ajouta sur le ton du secret que le sac avait des vertus, il transformait la vie de ses propriétaires comme les crocodiles font peau neuve. Malgré son imagination débordante, Luigi n’aurait jamais pu penser en vendant ce sac à Benedetto que sa femme Fernanda s’y agripperait le lendemain avec désespoir ni qu’il serait, en effet, le début d’une mue et l’un des personnages d’une aventure rocambolesque. Le crocodile du château n’avait pas dit son dernier mot.

Fernanda ne savait pas que je l’observais depuis le balcon de ma fenêtre alors qu’elle ravalait ses larmes en regardant discrètement l’intérieur du café Nube. Sa laideur classieuse me fascina sur-le-champ et la tristesse ne faisait qu’ajouter à sa figure tragique. J’ignorais alors ce qui se jouait.
Si j’avais pu voir l’intérieur du café, j’aurais reconnu les protagonistes d’une histoire qui avait commencé deux mois plus tôt, vers la fin mars. J’étais assis au fond du café, à ma place de prédilection, quand Benedetto Livari entra de bon matin. Benedetto n’était pas un habitué mais, ce jour-là, il attendait neuf heures pour sonner chez un de ses locataires qui ne le payait plus depuis des mois. Benedetto, dont les cheveux originellement d’un roux terne étaient désormais blancs, possédait grand nombre de biens immobiliers et hôtels à travers Naples, Ravello et Positano ; une entreprise florissante de yaourts au citron et une chapellerie qui produisait des feutres de toute beauté seuls capables de rivaliser avec les Borsalino, ses ennemis jurés. Quand les choses lui résistaient, Benedetto n’envoyait jamais ses employés, il préférait régler les problèmes en personne. Cela lui donnait la satisfaction de pouvoir. Il s’apprêtait donc à sonner chez ce malotru et à le déloger s’il ne le payait pas sur-le-champ.
Depuis son réveil, il s’était conditionné pour être d’humeur bourrue. Une chaleur inhabituelle, levée avant le soleil, l’écrasait. Il commanda son café et s’assit. Lui qui habituellement se tenait debout au bar se sentait fatigué, triste même. Il perdait goût à ses rituels qui lui semblaient jadis réconfortants mais ne ressemblaient plus qu’à l’embout d’un entonnoir, une existence étroite et sans amplitude dont les perspectives ne cessaient de se réduire. Benedetto se demandait si ses belles années n’étaient pas derrière lui et s’il était possible que ses pieds aient grandi tant ses chaussures lui faisaient mal, quand la passion fit son entrée au Nube en la personne de Silvia Preziosa, ma voisine de palier. Encombrée de seins volumineux, à l’étroit dans une robe rouge vif, son petit chien Fusilli dans les bras, elle demanda comme chaque matin s’il y avait un café suspendu à l’ardoise. Sans attendre la réponse de Mauricio, Benedetto s’empressa de dire qu’il le lui offrait et qu’elle « éclairait sa matinée », une formule de politesse pour un Napolitain qui s’adresse à une femme. Il ajouta qu’elle le rendrait le plus heureux des hommes si elle voulait bien s’asseoir à sa table, et sa commande s’agrémenta de deux oranges pressées, de granités, de fruits, de ricotta et de biscuits pour qu’elle comprenne l’exaltation de Benedetto. Ce dernier ne laissait jamais de café suspendu, il avait en horreur les « scugnizzi », ces enfants des rues qui vivaient au jour le jour ; il refusait de cautionner cette liberté sauvage, mais un café pour une jolie femme, ça oui ! À la vue de Silvia, son épuisement l’avait quitté, la vieillesse qu’il croyait sentir rôder dix minutes auparavant n’était plus qu’un horizon lointain et il avait oublié ses mocassins étroits. Les joues de Silvia s’empourprèrent. Assortie à sa robe, elle se confondit en excuses : elle était si étourdie ! Elle avait laissé les clés chez elle en allant sortir le chien et elle se retrouvait enfermée dehors sans argent…
Nous l’avions déjà entendu débiter ce refrain à plusieurs occasions mais elle était si convaincante que même les habitués du café Nube y croyaient. La mécanique de son imaginaire s’améliorait toujours et le cumul de détails habillait son récit à merveille. Ce matin-là, Benedetto oublia tout : le locataire insolvable, sa tristesse, ses colères et, surtout, l’alliance à son doigt boudiné.
À l’heure du déjeuner, Silvia pleurait dans ses bras en lui racontant son enfance tragique à Palerme et comme les hommes avaient profité d’elle sans jamais la protéger. Benedetto ne se souciait plus du tout de sa mission matinale, il buvait ses paroles, se sentait puissant et valeureux. Il avait la trempe d’un sauveur ! Alors qu’il ne se l’était pas encore formulé clairement, il pressentait que la dernière partie de sa vie s’articulerait dans les mouvements d’épaule de cette femme sensuelle, la tête blottie entre ses énormes seins. Benedetto avait une peau usée par le soleil et son nez semblait avoir été grignoté par le temps. Il gardait cependant l’attitude de ceux qui ont plu dans leur jeunesse, une forme d’assurance qui suffit à conférer aux hommes un charme fou. Il raccompagna Silvia chastement au bas de l’immeuble d’une amie qui avait un double de ses clés. Il la supplia de la revoir et finit par lui arracher un rendez-vous la semaine suivante, à la même heure, au café Nube, après lui avoir assuré que la bague à son annulaire n’était qu’un simple vestige de la déroute de son mariage et que son divorce était en cours.
J’imagine qu’il marcha le cœur léger jusqu’à son bureau, qu’il plaisanta, tarda à rentrer à la maison et trouva, à peine la porte franchie, qu’il faisait froid chez lui, que le menu était ennuyeux, Fernanda grise, ses enfants bruyants et son monde étroit, qu’il chercha toutes les taches de rouge dans son mobilier pour garder en tête le souvenir potelé et vivant de Silvia moulée dans sa robe coquelicot. La semaine qui passa dut lui paraître longue. Silvia et moi fumions des cigarettes sur le balcon que partageaient nos appartements. Elle m’avoua qu’elle trouvait réjouissante l’idée d’être riche, qu’elle avait été cruche et respectueuse toute sa vie et qu’elle en avait assez. Ses beaux jours étaient comptés. « Regarde ces rides autour de mes yeux, bientôt je serai craquelée de la tête aux pieds comme un vase japonais ! » Elle n’allait pas laisser Benedetto passer.
Silvia avait souffert, on l’avait battue, humiliée. Trompée par les hommes qu’elle avait aimés passionnément, elle savait pourtant comment s’y prendre quand elle n’était pas amoureuse, à quel moment baisser les yeux, jouer les timides, se refuser et enfin s’offrir tout en laissant le sentiment qu’elle cachait des parts de mystère à saisir. Je l’avais vue grandir, pour ne pas dire vieillir, perdre ses illusions, et le bruit de la clé dans sa porte le soir n’était plus le même que lorsqu’elle avait emménagé, insouciante, précipitée et chargée de rêves. Elle voyait Benedetto Livari comme sa dernière chance de revanche, ce serait déjà bien assez car le bonheur semblait ne pas vouloir loger dans sa vie. Dès leur second rendez-vous, Benedetto était mordu et c’est à elle qu’il pensait en achetant ce bout de crocodile à fermoir doré comme ultime cadeau d’anniversaire de mariage. Il avait prévu de dire à Fernanda qu’il la quittait lors des fêtes de Pâques après la visite de sa sœur. Il ne passerait pas un été de plus sans Silvia.

Un mois après leur rencontre, dans le lit à baldaquins de Silvia qui grinçait au-dessus du café Nube, Benedetto lui fit l’amour, assez piteusement, mais les hurlements de Silvia l’autorisèrent à croire en son pouvoir, ce qui rendit sa seconde tentative plus audacieuse, et sa troisième remarquable compte tenu de son âge et de ses piètres compétences en la matière. Silvia n’eut même pas à simuler tout le temps. Lorsque le raffut s’arrêta, Mauricio ravi et hilare offrit une tournée générale sous les applaudissements qui résonnaient jusque dans la chambre. Les amants allumèrent une cigarette pour deux comme des adolescents, et me demandèrent depuis le balcon, alors que j’étais en bas à la terrasse, si je voulais bien leur monter une des fameuses panacotta du café Nube. L’accent napolitain de Benedetto était marqué et il usait d’expressions cocasses, connues seulement par ceux qui comme lui avaient eu cette ville pour berceau. Silvia comprenait tout mais répondait dans un italien sophistiqué. Elle avait mis un temps infini à l’apprivoiser et le soignait comme sa peau qu’elle hydratait plusieurs fois par jour. Quand elle demanda à Benedetto s’il parlait également italien, l’italien de Milan, une langue qui semblait aller avec son compte en banque, il lui répondit en riant « Mais pour quoi faire ? Je suis napolitain, nous vivons à Naples, dans ma langue il y a cent cinquante façons de dire idiot, je les connais toutes, et un jour je te les apprendrai ! C’est la plus belle langue du monde ! Tu ne voudrais pas t’habiller en haillons, princesse ? Le napolitain, c’est mon costume, tu comprends ? ». Il finit son explication en lui mettant une pleine main aux fesses. Ils ricanaient, se bécotaient, les gens amoureux sont toujours puérils et agaçants. Du linge séchait devant la fenêtre de Silvia, une nuisette et des dessous rouges. Sa grand-mère lui avait appris à toujours porter la couleur de la passion pour empêcher le mauvais œil de s’abattre sur son destin. Elle avait oublié que c’était aussi la teinte du danger. Benedetto la regardait avec des yeux de merlan frit, c’était si beau, si simple, il retrouvait la morsure délicieuse des débuts de l’amour. Silvia tremblait qu’il s’en aille comme on a peur de perdre un billet de loterie dans une bourrasque et le suppliait de ne pas retourner chez lui, de ne plus la laisser trop longtemps seule. Il ne rentra que quelques heures cette nuit-là et repartit, prétextant un rendez-vous professionnel à quelques heures de route. Chargé de phéromones, il n’avait plus besoin de sommeil.
Ce que Benedetto ignorait, c’est que Fernanda l’avait pris en filature. Depuis plusieurs semaines, il ne mangeait plus de dessert, se parfumait à outrance et sifflait sous la douche. Cela avait suffi à son épouse pour comprendre que le danger rôdait autour de leur existence. Elle s’était imaginé un simple désir pour une autre, sans savoir que les hommes d’âge mûr, tout comme les jeunes femmes, le confondent facilement avec l’amour. Fernanda, tel un détective dans une mauvaise série B, s’accoutra d’un trench et recouvrit la moitié de son visage de lunettes noires à la Jackie Kennedy qui lui donnaient l’allure d’une vieille mouche. La vie de Fernanda était tissée de ses efforts, ses mensonges et ses luttes. Aussi quand, accrochée à son sac en crocodile, elle vit son mari attablé avec cette belle femme, elle en fut certes blessée mais pas offensée comme aurait pu l’être une personne qui penserait que les choses lui sont dues. Une fois son cœur pincé et le danger identifié, elle alla chercher en elle la solution. Que voulait-elle ? Se séparer de Benedetto ? Il n’en était pas question. Est-ce qu’il me voit comme une vieille peau ? Comme ce sac ? pensait Fernanda. Et au milieu de questions logiques se bousculaient des images… Où part l’odeur des fleurs quand elles fanent ? Où va l’amour quand il s’en va ? Est-ce qu’on parle pour qu’on nous entende ? Est-ce qu’on aime pour l’être en retour ? Est-ce qu’on pleure pareil toute seule ?

Elle observait Benedetto par la fenêtre du café Nube. Il n’était plus le bel homme qu’il avait été. Tempes dégarnies, joues creusées et bedon naissant lui donnaient pourtant une allure touchante aux yeux de sa femme. Fernanda avait fait le chemin inverse, de soins du visage en coiffeur dispendieux, elle avait transformé sa laideur en allure. Lorsque le couple adultère sortit du café après des promesses inaudibles mais assez expressives pour que Fernanda panique, il se sépara après un dernier baiser passionné. Le ventre noué, Fernanda laissa son mari s’éloigner et suivit sa rivale dans l’autre direction. Silvia n’était pas parfaite, elle avait des fesses un peu plus que rebondies, des seins opulents, une taille fine, ce qui lui donnait l’allure d’un sablier charnu. Elle monta dans un taxi pour se rendre via dei Mille et Fernanda faillit la perdre mais parvint à la retrouver dans les embouteillages napolitains à l’aide de son fidèle chauffeur, un moustachu du nom de Flavio qui économisait en secret pour épiler ses moustaches, couper et implanter des bouts de chair et se faire rebaptiser Flavia. On eût dit un très mauvais thriller au ralenti, le taxi était presque à l’arrêt, accessible en deux enjambées dans le brouhaha des klaxons et injures locales typiques d’une heure de pointe (Polentoni fascisti ! Rompiscatole ! Porca ! Puttana troia ! et autres réjouissances…). Les feux rouges ont toujours été optionnels pour les conducteurs napolitains chevronnés, avec pour résultat un chaos absolu où tout le monde est coincé mais se satisfait d’un sentiment de liberté totale. Impatiente et excédée par le trafic, Silvia claqua la porte du taxi et finit à pied. Benedetto lui avait donné une liasse de billets et lui avait ordonné de s’offrir les plus jolies robes d’été. Il projetait de l’emmener en croisière et de s’arrêter chez de vieux amis à Capri pour la leur présenter comme on expose un trophée de chasse. Essoufflée par la peur plus que par sa marche rapide, Fernanda suivit sa rivale dans la boutique et se glissa dans la cabine mitoyenne avec une robe identique, une taille en dessous. Au même moment, à l’autre bout de la ville, Benedetto pénétrait dans l’immeuble d’architecture mussolinienne qui abritait le cabinet de maître Pericone, un avocat spécialisé dans le droit de la famille, afin d’établir la façon de divorcer la plus efficace et la moins dispendieuse. (Détail du destin facétieux : un jour, maître Pericone tombera follement amoureux d’une certaine Flavia qui ne pourra lui donner d’enfant mais lui taillera des pipes comme seul un homme peut le faire et ensemble ils évoqueront les noms de Benedetto et Fernanda sans qu’aucun puisse avouer les circonstances de leur rencontre.) Les deux femmes sortirent ensemble de leurs cabines avec des tenues semblables. Ce qui était d’un chic fou porté par Fernanda devenait extrêmement sexy sur Silvia.

« Ça alors, c’est amusant ! » s’exclama la belle pulpeuse.
Fernanda la toisa des pieds à la tête et ravala ses larmes. La vendeuse ne savait comment vendre un article porté simultanément et de façon si différente.
« Deux femmes, deux robes mais vous êtes toutes les deux magnifiques ! »
« Ça ne me dérange pas d’avoir la même ! C’est amusant, on dirait des petites filles en uniforme. Et puis on voit que vous avez la classe… » reprit Silvia.

Elle était aimable, semblait gentille, mais Fernanda ne parvint pas à sourire, son sang-froid n’opérait plus et son cœur battait la chamade. Elle se rua dans la cabine, se déshabilla au plus vite, sortit de la boutique puis se ravisa alors qu’elle s’approchait de sa voiture. Après tout, elle n’avait pas à avoir honte, elle était une femme d’affaires, elle n’allait pas traiter le problème comme toutes les femmes au foyer éplorées. Non, Fernanda comptait agir ! Elle aurait bien voulu fumer à un moment pareil, seule dans la rue. Le mouvement de la cigarette à sa bouche lui aurait sans doute donné une contenance, elle aurait semblé moins tarte. Alors qu’elle l’attendait depuis une vingtaine de minutes devant la boutique, Silvia déboula enfin, encombrée de sacs plus que de remords. Fernanda s’avança vers elle, la tête haute. Dans un souffle clair et tranchant, elle lui cracha des mots simples au visage :
« Je suis Fernanda, l’épouse de Benedetto. »
Un temps.
« Je… Je ne comprends pas. »
Silvia semblait perdue, comme on met du temps à habituer ses yeux à la pénombre, mais la voix de Fernanda était ferme et sa posture impeccable se voulait rassurante.
« Je suis certaine que si, mais ne vous affolez pas. Je ne désire pas de scandale. Pouvons-nous juste partager un café toutes les deux ? »
Silvia marqua un arrêt mais Fernanda lui ordonna de marcher d’un simple mouvement de tête. Elles montèrent dans la voiture. Silvia se mit à trembler.
« Je ne vous ferai pas de mal, ne vous inquiétez pas. Je ne suis pas une cocue hystérique. »

Les deux femmes roulèrent en silence sous l’œil curieux du chauffeur dans le rétroviseur. Il les reluquait et se demandait s’il préférait qu’on lui implante de gros seins sensuels à la façon de Silvia, ou une poitrine ferme et légère qui affinait la silhouette entière, comme celle de Fernanda. Elle avait indiqué le café Nube à Flavio qui fonçait dans les rues de la ville à bord de la vieille Mercedes, « c’est très charmant » avait-elle repris comme si Silvia ne connaissait pas l’endroit. Fernanda aimait les boucles, cela lui plaisait que ce qui avait été découvert en cet endroit se règle ici aussi. Elle ignorait que c’était également le lieu de la rencontre de son mari et sa maîtresse et qu’elle faisait de moi un voyeur comblé lorsqu’elle s’assit sur une banquette, à côté de ma place habituelle au fond de l’établissement. Silvia avait du mal à faire tenir son gros sac sur une chaise et le posa près de moi en jetant une œillade digne d’un appel au secours. Je fis alors mine d’écrire mais j’écoutais la moindre bribe de conversation. Fernanda commanda deux cafés sans demander à Silvia si cela lui convenait.

« Je n’ai pas l’habitude de prendre des chemins de traverse, je vais être claire et précise : combien voulez-vous ?
— Pour ?
— Pour disparaître.
— Cette fois je ne comprends vraiment pas.
— Mon mari avait un certain attrait quand je l’ai épousé mais aujourd’hui son portefeuille est beaucoup plus séduisant que le reste, il se trouve que son portefeuille, c’est moi. Il est à l’heure actuelle chez maître Pericone qu’il ignore être un ami de la famille et qui lui signifiera que tout m’appartient. S’il me quitte, ce sera une main devant et une main derrière. Je vous assure que pauvre, vous lui trouverez beaucoup moins de charme. Il est à moi, vous comprenez ? Nous avons deux enfants. J’y suis attachée ainsi qu’aux convenances. Je suis prête à financer votre départ de sa vie de façon à ce qu’il me revienne sans chagrin d’amour violent.
— Je ne suis pas une prostituée, madame.
— Justement, que diriez-vous de deux millions de lires pour ne plus coucher avec mon mari ? Lui dire que vous êtes enceinte d’un autre homme. Et disparaître pour rejoindre un ami imaginaire sans jamais faire machine arrière ? »
Silvia marqua une légère hésitation. Aucun jeu télévisé ne m’avait jamais fait palpiter de la sorte. Je ne respirais plus de peur qu’elles n’aillent continuer leur discussion plus loin.
« Quatre millions, articula Silvia avec douceur.
— Pour une jeune femme bien sous tous rapports, vous avez le sens de la démesure.
— Je ne veux pas regretter.
— Où irez-vous avec cet argent ?
— Je ne sais pas.
— Décidez-vous. Et ne me parlez pas de Capri ni même de Rome. Je vous demande d’aller loin. Pensez exotique ! dit-elle en tenant son crocodile comme un bouclier.
— Vous avez un très joli sac. »

Un rendez-vous fut pris le matin suivant pour procéder au transfert de fonds et régler les détails du déménagement de Silvia. Fernanda demanda à ce que les mesures soient applicables immédiatement, serra la main de l’ennemie qu’elle avait soumise au pouvoir de l’argent, puis elle se leva avec un sourire de courtoisie. Sans me jeter un regard, elle me souffla : « Nous nous reverrons. »

Au même moment, Benedetto tapait du poing sur la table. Il devait bien y avoir un moyen ! Certes, Fernanda avait initié les affaires et le départ de cette fortune était son bien immobilier hérité de sa grand-mère mais depuis des années c’était lui, lui Benedetto qui gérait le groupe d’une main de maître ! Maître Pericone devait le comprendre, il ne pouvait être bloqué pour toujours avec la même femme ! Il devait récupérer une partie de cet argent, des sociétés qui étaient les siennes également ! « C’est légitime, n’est-ce pas ? » Puis Benedetto lui souffla, mielleux, que sa douce avait des sacrées copines et qu’avec son statut d’avocat et sa barbe taillée en pointe, il pourrait faire des ravages dans ce petit groupe de femmes sensuelles et peu farouches. Cette attention remua maître Pericone qui baissa le ton de sa voix… Il existait bien un moyen mais il n’était pas tout à fait légal et maître Pericone ne pouvait décemment conseiller à Benedetto de procéder de la sorte. Il voulait bien, en dehors du cabinet, disons à une table de restaurant, lui dire toutes les choses affreuses qu’il ne fallait surtout pas faire. Ensuite, Benedetto oublierait ce qu’il avait entendu, et maître Pericone ne serait responsable de rien. Les deux hommes se sourirent satisfaits, un souper fut fixé le lendemain. Les principes sont faits pour être accommodés à la sauce de chacun.

Le soir même, je dînais chez Mauricio et sa femme Maddalena, je leur racontais toute l’histoire. Ils ne pouvaient en croire leurs oreilles mais je leur jurais que je n’avais rien inventé. Nous avons ri jusque tard dans la nuit et Maddalena raconta avec humour qu’elle aurait au contraire donné de l’argent à Silvia pour qu’elle embarque son mari au loin !
Ailleurs dans la ville, Fernanda regardait Benedetto dormir avec le sourire satisfait d’un homme transi. Il était touchant, même amoureux d’une autre, pensa Fernanda traversée de sentiments contradictoires. Son envie de revanche était adoucie par l’affection que se portent les êtres en couple depuis si longtemps que leurs odeurs se confondent. Elle se souvenait précisément de la première fois qu’elle avait vu Benedetto. Ses cheveux roux avaient allumé un feu dans son ventre, un désir qu’elle n’avait jamais connu avant, comme une gifle. Il avait l’assurance des hommes qui plaisent. Pas qu’il fût extrêmement beau, mais il était frondeur, ne baissait pas les yeux, savait sourire en coin et envoyer des clins d’œil. Il avait commencé sa vie amoureuse en brisant le cœur de la plus belle fille du lycée, un peu malgré lui, par une série de chances et circonstances favorables, et ce statut d’homme qui plaisait ne l’avait plus quitté. Il avait vingt ans, travaillait dans le restaurant de son oncle et roulait sans casque sur une Rumi Formichino jaune. Fernanda avait dû se retenir d’ouvrir la bouche devant lui tant il répondait à ses fantasmes de jeune femme. Benedetto ne l’avait pas regardée, Fernanda se savait disgracieuse avec son nez trop long mais, sûre de l’exception de son destin, elle s’autorisait à rêver haut et se sentait prête à l’action. Elle voulait se donner à lui tout entière. Elle alla à l’église pour allumer un cierge et formula clairement l’envie que cet homme la possédât. Les parents de Fernanda ne vivaient pas dans la pauvreté mais leurs boulots simples et fatigants ne leur permettaient aucun luxe. La mère de Fernanda était d’une beauté ravageuse. On murmurait qu’elle avait été prostituée, ce qui expliquait que personne dans la famille de son père ne leur adressât la parole : il avait tourné le dos à sa famille et à sa fortune par amour. Fernanda n’hérita pas des traits parfaits de sa mère, elle était malheureusement le portrait craché de sa grand-mère paternelle, telle une revanche de la vieille dame qui maudissait la catin qui lui avait volé son fils préféré. La mère de Fernanda pensait à sa belle-mère dès qu’elle posait les yeux sur sa fille, aussi elle passa beaucoup de temps à les détourner de Fernanda qui grandit seule avec ses rêves. Le lendemain des prières de Fernanda qui supplia Dieu de lui envoyer un signe ou de foudroyer d’amour Benedetto afin qu’il l’enlève à ce foyer minable, sa grand-mère paternelle mourut. Elle lui laissa pour héritage la maison familiale à condition que ses parents ne puissent y habiter. Fernanda sentit qu’une partie des réponses du Seigneur tout-puissant à ses supplications s’articulaient autour de cet événement, qu’elle avait en quelque sorte tué sa grand-mère. Loin de la désoler, cela l’enivra d’un pouvoir qu’elle ne voulait plus perdre. Et si Dieu n’était pas toujours fiable, l’argent l’était. Elle n’avait que dix-neuf ans mais transforma la maison familiale en un hôtel de luxe, début d’une fortune qu’elle s’acharna à construire. Peu à peu, elle prit des parts dans les sociétés de ses fournisseurs d’huile d’olive, de savons, s’offrit un second hôtel et des robes assorties, une voiture décapotable, un chat persan, puis des robes sur mesure qui lui donnaient de l’allure. Tout s’achetait, jusqu’au garçon aux cheveux roux qu’elle fascina et qui répondit à son désir. Les premières années, ils firent l’amour comme des bêtes. Fernanda était insatiable. Benedetto l’avait connue vierge mais elle se révéla être une tornade comme il n’en avait jamais connu même chez les prostituées les plus chaudes du quartier espagnol qu’il fréquentait régulièrement. Benedetto et Fernanda eurent vite deux enfants dont elle s’occupa à merveille, plus par sens du devoir que fibre maternelle. En grande amoureuse, tout ce qu’elle accomplissait, c’était pour son mari. Elle avait fait fortune en leurs noms, s’effaçait derrière lui jusqu’à ce qu’il en oublie même qu’il lui devait tout. Elle partait en vacances où bon lui semblait, restait mince à s’en tordre de faim, s’extirpait du lit à l’aube pour se maquiller avant son réveil même trente années après qu’il avait passé une alliance à son doigt. Toujours épilée de près, souriante, Fernanda écoutait avec lui des disques de jazz alors qu’elle détestait ça. Mais cela ne suffisait donc pas ? Pouvait-elle reprendre la main une fois cette femme partie au loin ? N’était-ce pas le signe qu’il souhaitait la remplacer quoi qu’il arrive ?
Tournaient les heures de nuit sur la pendule de leur chambre, Fernanda se persuadait d’être dans le juste, que cet accord passé avec Silvia était un signe d’amour supplémentaire et non de possessivité, elle le privait de son démon de minuit qui les aurait menés en enfer. Fernanda cherchait le sommeil mais une pulsion de désir qu’elle n’avait pas ressentie depuis son adolescence jaillissait au plus profond d’elle-même, une envie de sexe tapie dans ses entrailles la submergeait. Elle se colla à son mari, glissa sa main sous le pantalon de pyjama de coton, et commença à caresser son sexe. Benedetto gémit dans son sommeil. Quand il se réveilla en sursaut, il était dur et Fernanda s’empalait sur lui. Il eut sur le visage une lueur de terreur car en rêve il était avec Silvia mais il se laissa faire. Quel beau cadeau d’adieu il lui faisait ! Les femmes étaient décidément toutes folles de lui.
Il ne se réveilla pas avec les premières lueurs du jour comme à son habitude et ronflait avec bonhomie quand sa femme se glissa hors de leur grand appartement. Dans la lumière miraculeuse de l’aube, Fernanda marchait vers la banque.

Au-dessus du café Nube, Silvia s’agitait, il fallait faire ses valises et choisir la destination de la suite de sa vie. Elle parlait quelques mots de français, pourquoi pas Paris ? Ou loin, très loin, une plage ? Et si elle l’aimait après tout ? Benedetto était prévenant, amoureux, enflammé, lui avait tout promis. Si Fernanda lui proposait cette somme, c’est peut-être qu’il en valait le double ? Elle se mit alors à considérer Benedetto comme un cheval de course qu’elle avait laissé partir à bas prix et vint frapper à ma porte au milieu de la nuit pour me demander conseil. Je lui suggérais bien au contraire d’accélérer la transaction, la parole d’un homme marié à la durée de vie d’un papillon. Et si sa femme changeait d’avis et voulait finalement s’en débarrasser ? Il suffisait d’une dispute un peu forte, d’un verre de vin qui ouvre les yeux, l’offre était éphémère comme la beauté de Silvia. C’était l’opportunité de sa vie. À l’aube, Maddalena vint se cacher chez moi et nous espionnâmes ensemble, telles deux midinettes, le départ de Silvia. Celle-ci laissa clouée à sa porte une lettre de rupture pour Benedetto avec, comme promis, l’annonce d’une grossesse dont il n’était pas responsable. Je le sais car Maddalena et moi l’avons lue avant de la recacheter et de courir nous cacher.

À neuf heures et demie, Silvia était riche. Fernanda la déposa elle-même à l’aéroport pour qu’elle se rende à Rome puis à Rio de Janeiro retrouver un amant violent qui lui avait laissé une marque dans le cœur alors que les bleus, eux, étaient partis. Son petit chien Fusilli aboyait dans une caisse, Silvia avait le cœur serré à l’idée de le laisser seul en soute si longtemps mais elle se concentrait à l’idée de tous ces millions qu’elle pourrait dépenser sans avoir à simuler d’orgasme. Les jours qui suivirent, j’entendis le téléphone sonner dans l’appartement vide, sans cesse. Silvia n’avait pas pris le temps de résilier sa ligne. Benedetto vint au café Nube, affolé, demander des nouvelles de sa dulcinée. Il finit par découvrir la missive empoisonnée sur la porte de sa douce. Nous avions l’habitude de ses amants éconduits qui venaient pleurnicher et payaient des additions salées après avoir vidé les réserves d’alcool de Mauricio, mais cette fois-ci c’était différent, nous connaissions le dessous des cartes et étions tout à la fois fascinés et terrorisés par ces deux femmes qui avaient scellé le destin d’un homme pour satisfaire les leurs. Après une nuit d’ivresse, Benedetto ne remit jamais les pieds au café Nube où il avait laissé une part de son honneur. Maître Pericone, qui avait reçu une visite confidentielle de Fernanda, lui expliqua qu’il n’avait pas trouvé d’issue, qu’il était coincé financièrement et qu’après réflexion, il s’en voulait d’avoir eu de mauvaises pensées et d’avoir fait de pareils sous-entendus alors que Benedetto était marié à un être si merveilleux que Fernanda. Benedetto se résigna, il finit même par culpabiliser d’avoir pu imaginer quitter sa femme qui l’aimait tant alors que cette Silvia était, à n’en point douter, une professionnelle.

Comme Fernanda l’avait annoncé, nous nous revîmes. Un mois plus tard, sa silhouette maigre et racée franchit la porte du café de bon matin. Comme le buste de marbre de la Marianna, et les natives de Naples, elle était à la fois féminine, dense et puissante. Sans grande surprise, elle se dirigea tout droit vers moi. « Vous êtes une sorte d’écrivain ? » me dit-elle sans s’embarrasser d’une quelconque forme de politesse. « Je comprends que l’histoire soit très intéressante, reprit-elle, mais elle n’est pas à raconter. En tout cas pas comme cela. Il vous faut transformer les noms, les visages, l’époque, les manières. » Puis, elle retira les gants qu’elle portait malgré la chaleur et commanda deux cafés que nous bûmes. Pour me remercier ou acheter mon silence, Fernanda m’invita le lendemain à un apéritif suivi d’un spectacle au Teatro San Carlo. Je me vis obligé de louer un smoking dans une boutique conseillée par Mauricio. Lorsque je partis, il me prit en photo et nous rîmes longtemps car aucun d’entre nous ne savait nouer de papillon pour orner mon cou. Il fallut faire appel au docteur Chen (dont nous parlerons plus tard) qui savait tout faire même les choses les plus farfelues au regard de l’absence évidente de smoking et de nœuds papillon dans sa vie. J’arrivai pile à l’heure, Fernanda m’attendait dans une robe de mousseline rose pâle qui mettait en valeur son teint laiteux si inhabituel pour une vraie Napolitaine. Elle avait un air triste et victorieux à la fois, le regard désabusé d’une grande femme du monde. Alors que j’assistais à mon premier opéra – Fernanda avait choisi Fidelio, seul opéra de Beethoven et chef-d’œuvre incontesté dans lequel une femme se travestit en gardien de prison afin de sauver son mari enjôlé –, Fernanda se tourna vers moi et me dit :
« Nous partons. »
Elle ne m’expliqua pas où nous allions mais je compris que c’était de la plus haute importance. À moins que le sujet de l’opéra ne lui semble qu’une pâle métaphore de sa propre vie ? Elle marchait d’un bon pas et je n’osais demander quelle était l’urgence. Arrivés quelques minutes après devant le Maschio Angioino, elle déclara : « Allons-y ! », comme si sa logique m’était accessible. Elle me fit signe de lui faire la courte échelle. Je m’exécutai. En pleine nuit, nous gravîmes les grilles du château. Soudain gouvernée par la passion, cette petite bonne femme sèche en devenait agile. Puis elle m’indiqua le crocodile qui ornait l’entrée et annonça qu’il nous fallait regarder sous son ventre. Elle m’expliqua alors l’histoire du sac à main qu’elle portait à son bras et m’annonça vouloir s’assurer qu’il était bien fait de sa peau. Nous transportâmes un banc de bois sous la bête empaillée. Je me hissai sur la pointe des pieds et j’inspectai son ventre. Sous le crocodile, je vis en effet une poche de plastique mal cousue qui semblait combler un trou. Le visage de Fernanda s’éclaira comme si on lui avait dit qu’on l’aimait.

Alors que nous reprenions notre souffle devant la lune pleine, elle me dit :
« La vérité c’est qu’il y a toujours trois vérités. Celle de l’un, celle de l’autre et celle de Dieu. »

Assis sur un muret de pierre dans le château, nous avons attendu que le jour se lève et les grilles avec lui, puis sommes sortis dans nos tenues de gala sous l’œil amusé des premiers visiteurs. Fernanda s’est mise à fredonner « ’A tazz’e cafè », une chanson drôle écrite par le poète Giuseppe Capaldo. On dit que Brigida, à qui s’adresse la chanson, existait vraiment, qu’elle était la caissière bourrue du bar dans lequel Capaldo ne buvait pas que du café. Il était très épris d’elle et persuadé qu’à force de la courtiser, elle finirait par lui céder. On ne sait pas comment l’histoire s’est terminée mais les Italiens amoureux n’abandonnent jamais. Fernanda me fit danser un peu, vola mon chapeau, me regarda par en dessous avec un sourire ravageur et à ce moment je compris que malgré le bout de cœur qui lui avait été arraché et qu’elle cachait sous le tissu de sa robe comme un crocodile fier, elle était irrésistible.

Extraits
« Je ne suis jamais retourné à Monteforte Irpino voir ce qui se passait dans l’impasse derrière la rue du destin. Je suis reparti avec Mauricio qui vivait à Naples. Il était de passage pour voir une vieille tante morte dans la tragédie. J’ai vendu la montre de mon grand-père au clou, seule chose qui me rattachait encore au souvenir de ma famille. Elle m’offrait quatre mois de liberté pour trouver en qui je pouvais me transformer. Je ne sais pas si Monica s’en souvenait avec sa mémoire de poisson rouge. »

« Au début de l’année, à peine relevée des festivités, Naples prend les couleurs de son carnaval, les enfants circulent déguisés dans la ville qu’ils colorent de serpentins et cotillons, bombolini, cannoli, castagnole, la ville dégouline de sucre, la joie populaire a besoin d’exulter dans ce Sud qui déborde de vie ; puis le soleil se rallume pour les fêtes de Pâques, pour le Vendredi saint se déroule la via Crucis. Dans la matinée la tradition napolitaine prévoit la visite des tombes et dans chacune des églises qui constellent la ville, on rend hommage au Christ mort ; pour le samedi c’est le struscio, la promenade le long des principales avenues de la ville, pour exhiber son habit neuf. Et le dimanche de Pâques, Mauricio m’invite à partager le repas familial. Le lundi de l’ange, on digère, et la digestion peut durer jusqu’à ce qu’avec l’été arrivent les bateaux, les accents chantants du monde entier, en juillet la festa del Carmine où l’on brûle symboliquement le campanile de Santa Maria, en août, on dort les débuts d’après-midi puis la serviette sur l’épaule on s’en va à la mer ; je descends la longue volée d’escaliers qui ouvrent sur la Gaiola surplombée par des rochers jumeaux reliés par un petit pont ; la plage s’étend entre Marechiaro et la baie de Trentaremi et ouvre sur la vertigineuse porte Tyrrhénienne de l’infini. Parfois, on pique une tête à Riva Fiorita avec sa vue sur le Vésuve ou encore en pleine ville au Lido Sirena, en bas des petites marches discrètes de la rue Posillipo, même bien après le mois de septembre. En octobre c’est le culte des âmes du purgatoire, interdit par l’Église mais qui continue en cachette car qui refuserait ce pacte passé entre les vivants et les morts abandonnés avant d’avoir atteint le paradis ? Il suffirait que les vivants prient pour qu’ils y aient accès, en échange on demande quelques petits miracles.
Faites que maman me laisser aller à la boum, que le jolie fille me regarde, que mamie ne meure pas, que je gagne au loto, que mon sexe grandisse, que je pêche une sardine en cristal…
Et puis le froid arrive, au mois de décembre au centre de Naples c’est partout Noël, la via San Gregorio Armeno se transforme en atelier de crèches, dès la fin de l’été on a commencé à mettre en scène les personnages des petits théâtres dans chaque foyer, le presepe napoletano, et j’espère naïvement être l’un des santons d’une famille, le dessinateur de la place…
Je suis épris de Naples comme on est épris de liberté pourtant ma vie s’est réglée sur la sienne. »

À propos de l’auteur
STHERS_Amanda_photojjgeigerAmanda Sthers © Photo DR JJ Geiger

Amanda Sthers est romancière, dramaturge, scénariste et réalisatrice de plusieurs long-métrages, on lui doit notamment, chez Grasset, Ma place sur la photo (2004), Chicken Street (2005), Les Promesses (2015) et Lettre d’amour sans le dire (2020). Ce roman sort au Livre de poche simultanément avec la parution de Le café suspendu (2022). (Source: Éditions Grasset)

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Le pays aux longs nuages

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En deux mots
Les hasards de l’existence vont se faire croiser Acia et Kamar. La première a perdu son emploi à Naples, la seconde fuit la Syrie en guerre. Elles vont se retrouver dans un petit village et apprendre à se connaître autour d’un patrimoine commun, leurs talents culinaires.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Les recettes de plusieurs vies

Dans son nouveau roman plein de saveurs, Christine Féret-Fleury imagine la rencontre entre deux femmes qui espèrent conjurer un sort qui leur est défavorable et se construire un avenir plus serein avec l’aide de leur patrimoine culinaire.

Acia erre dans les rues de Naples sans vraiment savoir de quoi sera fait son lendemain. Elle a perdu son emploi dans le restaurant qui l’hébergeait également et ne dispose que d’un petit pécule pour voir venir des jours meilleurs, d’une vieille Fiat et un chat trouvé qui va devenir son compagnon d’infortune. Et si la misère est moins pénible au soleil, elle n’en demeure pas moins un lourd boulet à traîner.
À des milliers de kilomètres de là, Kamar fuit sa Syrie natale. Après avoir perdu Assâad, son mari, tué par la guerre fratricide qui a embrasé le pays, elle s’est résignée à prendre la route avec sa fille Hana, sans toutefois pouvoir préjuger des difficultés rencontrées le long de ce chemin vers l’exil. Après avoir laissé une grande partie de sa fortune aux passeurs et avoir été entassée dans une embarcation de fortune, elle va voir son périple stoppé net par une patrouille qui intercepte les migrants et les mène dans un camp de rétention avant de décider de leur sort.
Pour tenir, elle s’attache à l’espoir d’offrir un avenir à Hana et s’accroche à cette cuillère en bois sculptée par son grand-père, symbole de l’héritage familial également fait de valeurs et de…saveurs qui ont accompagné l’enfance de Kamal et des recettes de cuisine de sa grand-mère qu’elle récite comme une incantation : «Dans un grand bol, tu mélangeras l’oignon, le bourghol et le sel, l’eau et la viande, et tu travailleras le tout jusqu’à ce que tu obtiennes une pâte souple, n’oublie pas de mouiller tes mains, ma fille.»
Un patrimoine culinaire qui va constituer le lien entre Acia et Kamar qui, vous l’aurez compris, vont finir par se retrouver après leur errance respective dans un petit village près d’Assise joliment baptisé Palazzo. C’est là que vit Nebbe, dans une Osteria qui tombe en ruine.
En vous laissant découvrir par quel subtil jeu de piste elles ont atterri dans la campagne de l’Ombrie, j’aimerais souligner combien l’écriture de Christine Féret-Fleury est riche d’odeurs, de couleurs, de saveurs, en communion avec le savoir-faire de ces trois femmes qui n’auraient, à priori, jamais dû se rencontrer. Sensible et sensuelle, cette écriture accompagne trois destins que la vie n’a pas épargnés. Les amateurs de cuisine italienne et orientale y trouveront aussi quelques délicieuses recettes, même si la plus importante d’entre elle est bien la recette pour conduire son existence, comme un doux soleil au bout du tunnel.

Le pays aux longs nuages
Christine Féret-Fleury
Éditions Marabout – La Belle Étoile
Roman
384 p., 19,90 €
EAN 9782501157643
Paru le 30/03/2022

Où?
Le roman est situé en Italie, d’abord à Naples puis dans le petit village de Palazzo près d’Assise en Ombrie. On y évoque aussi la Syrie et la Turquie, notamment Izmir.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Les petites joies ne font pas de bruit, elles ne s’annoncent pas à grand fracas de cuivres comme les réussites éclatantes, mais elles sont là, blotties dans les interstices, entre deux échecs […]. Si discrètes qu’il faut les débusquer, les prendre contre soi, les protéger du vent. Si fugaces qu’elles ne laissent dans la mémoire qu’une ombre de douceur. Mais c’est avec ces douceurs-là qu’on réussit à survivre.»
En Italie, Acia se retrouve sans projet ni attache lorsque le patron de l’osteria où elle travaille disparaît avec l’argent de la caisse. Le hasard, et la compagnie despotique mais amicale d’un chat des rues napolitaines, la mènent jusqu’à un banc sur lequel elle découvre un livre de cuisine.
À l’intérieur, le nom d’un village: Palazzo. Acia y voit un signe et décide de se laisser guider une fois encore par le destin capricieux qui semble gouverner sa vie. Peut-être doit-elle rapporter ce livre à sa propriétaire ?
À quelques milliers de kilomètres de là, à Izmir, Kamar est sur le point d’embarquer avec sa fille sur un canot de fortune. Pour fuir les bombardements, la mort, la guerre qui ravage la Syrie… Elle n’emporte avec elle qu’un peu d’argent, le souvenir de son mari et, avec une cuillère en bois sculpté léguée par sa grand-mère, les effluves épicés des mets de son pays.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté
Blog Notre jardin des livres

Les premières pages du livre
« 1
Kamar
En premier, c’était le bruit – ce bruit. Nous étions partis depuis des heures, la nuit était tombée, impossible de compter. Et ils m’avaient pris mon téléphone dès le début, parce que le prix du passage avait augmenté, une femme seule avec une gamine, c’est dangereux, plus cher, ils insistaient. J’ai protesté, vous étiez d’accord, mon oncle vous a payés… Ils ont simplement ri, une main s’est tendue vers les cheveux de ma fille, une autre vers moi, je les ai repoussées et je leur ai donné ce qu’ils exigeaient. Je n’avais pas le choix.
Depuis que les fourgonnettes s’étaient arrêtées devant nous en projetant sur nos chevilles une giclée de poussière, j’avais peur. Les chauffeurs ne sont même pas descendus, une main a donné une claque sèche sur la portière ; mon oncle s’est avancé pour ouvrir la porte du véhicule le plus proche. Il m’a fait signe de monter. Je l’ai regardé. Le blanc de ses yeux était strié de veinules rouges, le bord de ses paupières tout fripé, comme desséché de l’intérieur. Un morceau de tissu brûlé autour de son regard triste. Je me suis détestée de m’accrocher à ça ; il y a tant de façons de dire adieu, celle-là était la pire, rester muette, mon enfant serrée contre moi, ne pas trouver une seule larme à lui offrir, pas un mot, même pas un semblant de sourire.
Il s’est baissé, a soulevé Hana – les toutes dernières secondes, je n’ai pas pu les retenir, elles se sont dissoutes dans le rugissement des moteurs. J’ai peut-être posé le front sur la toile rêche de sa veste, respiré une dernière fois son odeur de vinaigre et de cumin, l’odeur de ma cuisine et de celle de ma tante ; j’ai peut-être trouvé là, dans ce souvenir des jours heureux, de quoi mouiller mes yeux.
Ça n’a pas duré. Pour pleurer, il faut en avoir le temps, il faut être seul et laisser le chagrin venir. Et du temps, je n’en avais pas. Pour Hana, je devais me durcir, comme la lame d’un couteau, capable de percer et trancher, de nous ouvrir une voie. Vers quoi ? Je n’arrivais même pas à l’imaginer. Un abri où respirer, écarter la peur.
Et pleurer, oui, comme ce serait bon, alors, de pleurer.

Nous étions nombreux dans la fourgonnette, plusieurs familles, un bébé criait, la femme qui le tenait lui donnait à téter un coin de tissu mouillé. Trempé dans de l’eau sucrée, peut-être. Elle n’était pas sa mère, cela se voyait. Je n’ai pas osé demander ce que celle-ci était devenue, tant de choses avaient pu se produire, tant de drames, chacun gardait le sien bien plié sous ses vêtements et se taisait. L’enfant, lui aussi, a fini par se taire, hoquetant à petits sanglots épuisés. Il apprenait. À rester silencieux, à se faire petit. Un peu de jour filtrait encore par les trous de la bâche, je voyais les têtes, en face de moi, osciller en cadence, oui, signifiaient-elles, oui, je suis d’accord. Faites de moi ce que vous voulez, vous aurez tout, mon argent, mes prières, ma reconnaissance. Je ne sentirai rien, ni la soif, ni la faim, ni la saleté lentement cristallisée sur ma peau, accumulée entre mes orteils et sous mes ongles. Je ne crierai pas. Mon corps évidé ne demandera plus à se soulager. Mes yeux se fixeront sur le néant, ouverts et aveugles.
J’obéirai.

À mesure que les kilomètres défilaient, ma langue gonflait dans ma bouche, couverte de cette poussière salée jaillie du sol piétiné. Je ne voulais pas boire, pas encore, je gardais l’eau de la petite gourde donnée par ma tante pour Hana, quand elle se réveillerait. De l’eau du puits dans laquelle elle avait plongé une de ses dernières feuilles de menthe séchée, conservée dans un sachet de gaze à l’abri des insectes. « La menthe, m’avait-elle chuchoté bien des fois, est l’amie de la cuisinière. Quand je prépare un repas spécial, je frotte la table avec de la menthe. Son parfum éveille l’appétit, elle fait le ventre léger et la conversation agréable. Garde toujours de la menthe sur toi, kbida. »
Une seule feuille. Je ferais boire ma fille, et ensuite je m’accorderais une gorgée, une merveilleuse gorgée. La maison que je venais de quitter y serait contenue tout entière, la maison d’avant, avec son jardin et sa cour ombragée, ses chambres fraîches, son dallage poli, doux aux pieds comme la caresse d’une paume enduite d’huile de nigelle. La maison délivrée de ses gravats et des bâches qui remplaçaient une partie du toit, celui qui avait été touché par une bombe quelques semaines plus tôt.
La maison.
Il ne fallait peut-être pas boire cette eau. La moindre goutte suffirait à faire vaciller ma résolution. Je me voyais serrer Hana contre moi, me lever, enjamber les corps affaissés et sauter de la camionnette, je me voyais courir sur la route poudreuse, mon voile flottant derrière moi. Je nous voyais aussi couchées derrière un talus, mortes. Tant d’autres n’étaient pas allés jusqu’au bout du voyage. Les passeurs n’attendaient personne, et ils n’avaient aucune pitié. Nous le savions tous, même si nous faisions semblant de l’ignorer. Même si les rares phrases qui circulaient exprimaient un optimisme forcé : tout irait bien. La traversée serait courte. Nous serions bien accueillis. Ceux qui ont envie de travailler trouvent toujours un emploi, un toit, un coin de terre. Mon père le disait souvent, et il savait de quoi il parlait, mon père, il n’avait pas pris un jour de repos de toute sa vie. La mort l’avait saisi au coin de son champ, une pierre dans chaque main. En tombant, il ne les avait pas lâchées. Il ne voulait pas, probablement, qu’elles s’enfouissent à nouveau, gâchant une minute de dur labeur.
Les mères ne cessent de prier pour leurs enfants, et qu’importe le dieu auquel elles s’adressent, qu’importe même si elles implorent un ciel vide. Pendant des mois, j’ai prié, le cœur dévasté, pour que ma fille me soit enlevée, qu’elle vive en paix loin de moi, de ce pays ravagé. J’ai prié aussi pour ne jamais la quitter du regard, pour mourir avec elle s’il le fallait, avant elle, pour ne jamais voir couler son sang. Aujourd’hui, je veux seulement qu’elle ne sente pas le froid de la nuit. Quand les véhicules ont stoppé, je l’ai enveloppée dans une chemise de son cousin, trop grande, j’ai noué les manches autour de sa taille, soufflé dans le col qui bâillait, elle serait réchauffée, habillée de mon haleine. Je ne pouvais pas lui donner plus.

Mes pieds ont repris contact avec le sol. J’ai cru qu’il pleuvait, mais la bruine qui humectait mon visage avait un goût salé. Machinalement, j’ai léché mes lèvres. Pas de quoi apaiser ma soif, surtout avec le sel, juste de quoi imaginer que le renflement de ma chair était comestible, tendre et saisi à point, que je pouvais y mordre pour me réconforter. Depuis combien de temps n’avais-je pas préparé et savouré un vrai repas ?
Quelqu’un a crié un ordre, et nous avons commencé à marcher dans l’obscurité, vers cette rumeur grandissante, rythmée. Je savais que c’était la mer mais aucune image ne me venait, je ne l’avais vue qu’une fois, elle était bleue, luisante et docile, et venait lécher mes pieds nus comme un chat familier. Nous avions pique-niqué sur la plage, les enfants couraient, tête levée vers un cerf-volant dont les rubans frissonnaient et claquaient. Cette nuit, c’était un monstre qui bramait sa faim, il nous attendait, la gueule ouverte, prêt à nous avaler. Les genoux d’Hana pressaient ma taille, elle respirait dans mon cou, je sentais son souffle. Elle se faisait légère, et pourtant j’avais l’impression de porter sur mon dos tout ce que je venais de quitter et tout ce qui avait déjà disparu, les visages aimés, les voix, les pièces pleines des objets accumulés au cours des années, le coussin sur lequel je couchais ma fille quand je l’allaitais, le collier hérité de ma mère et son cahier de recettes, les tasses dont il ne restait plus que des tessons, le vase en verre qui avait volé en éclats au premier souffle des bombardements, j’en avais ramassé un éclat, j’aimais tellement ce bleu, et je l’avais gardé, rangé au fond de mon sac à dos, sans savoir pourquoi.
Peut-être serais-je obligée de le jeter dans les vagues pour que le monstre accepte de nous laisser vivre. Mais c’était une idée d’enfant, une idée d’avant, quand le fil des légendes brillait encore dans la trame de notre vie.
Qui s’était déchirée. Et qui ne pourrait jamais être réparée.

2
Acia
Depuis longtemps – des années –, je parle et je pense en italien. Parfois, je rêve encore en français. Ces rêves ressemblent à des citernes ouvertes au ras du sol que je pourrais franchir d’un bond, mais le vide m’attire et je chute, inéluctablement. Tout au fond, un visage à peine formé affleure à la surface de l’eau noire. Je ne l’ai jamais vu, je ne lui ai pas donné de nom, et pourtant je le reconnais. Il émerge peu à peu et se presse contre le mien jusqu’à ce que je hurle de terreur.
Il sait où me trouver. Nuit après nuit.
Ce soir-là, je n’étais pas la proie d’un cauchemar. Bien trop occupée par une pensée étouffante comme la menace d’un orage d’été et aussi impossible à ignorer qu’un bâillon de tissu humide : Je ne sais pas où aller.
Assise sur les marches du perron de ce qui avait été, durant trop peu de temps, mon restaurant, je pleurais en regardant la pancarte qu’un agent immobilier avait fixée l’après-midi même au rideau de fer baissé sur la porte d’entrée : Chiuso. Vendesi. Tout était à vendre, sauf moi. J’étais trempée, mais incapable de bouger. Les larmes et les violentes averses qui s’étaient abattues sur Naples depuis midi avaient lavé mon visage de toute trace de maquillage, de ce mascara que j’appliquais chaque jour juste avant le premier service, depuis que le patron m’avait balancé que je n’étais pas assez féminine et que la clientèle regardait parfois autre chose que son assiette, à défaut de bonne humeur il faut de la présentation, tu vois ce que je veux dire, Acia ? J’avais failli lui jeter l’assiette à la figure – assiette que je tenais en équilibre sur ma paume gauche, des linguine alle vongole avec quelques pousses de roquette (une hérésie) et une ridicule tomate cerise pour décorer le tout.
J’aurais dû le faire. Si j’avais osé, le moment aurait été bien choisi pour revivre la scène, apprécier l’ondulation des longues lanières enveloppées d’huile et de persil sur le crâne chauve du tyran, revoir les palourdes glisser jusqu’à ses oreilles et s’y suspendre une seconde, comme des joyaux ou des excréments, et un tout petit morceau de piment oiseau s’immobiliser sur l’arête de son nez. Pas de safran dans cette version du plat, ni d’arselle, il détestait les Sardes, ce connard.
Mais c’était quand même un bon cuisinier.
Il était parti trois semaines plus tôt avec la caisse et un joli tableau représentant une rue de Pompéi, un lavis aux couleurs passées dont il était persuadé qu’il datait du début du XIXe siècle. Je l’entendais encore fanfaronner devant les clients, une bouteille de limoncino dans une main, avec de grands gestes en direction de l’œuvre d’art, qui trônait au-dessus du comptoir des desserts. Ruines et couronnes de chantilly, douce pierre ocrée et cassata glacée au sucre.
— Mon pauvre ami, s’était agacé, un soir, un Français en tenue faussement décontractée – du polo aux bottines Giuseppe Zanotti usées juste ce qu’il fallait –, vous n’avez aucune idée du marché de l’art. Le XIXe ne vaut plus rien. Plus rien, je vous dis. Un Delbeke, un Massé, vous vendez ça quoi ? Trois mille euros, une misère. Je ne vous parle même pas des grands tableaux, personne n’en veut. Alors votre pochade…
Il avait haussé les épaules et étalé de la purée d’anchois sur son crostino. Ses lèvres brillaient, une traînée brunâtre maculait son menton. J’avais détourné la tête, écœurée. Et j’avais filé à la cuisine, où je me sentais toujours mieux que dans la salle. Servir, je n’ai rien contre, mais j’ai toujours préféré découper un carré d’agneau ou préparer une brunoise.
Au Pulcinella, je n’avais pas le droit d’approcher le piano flambant neuf, ni même les plans de travail récurés trois fois par jour. J’avais été embauchée pour porter les plats, point, et Fabrizio, mon patron, ne ratait pas une occasion de me le rappeler. Alors je profitais de chaque moment où il était occupé à parader entre les tables pour passer la porte battante et me remplir les oreilles et le nez des cris, des chants, des odeurs du coup de feu. Je fermais les yeux pour savourer le staccato du tranchoir, les grésillements des encornets qui valsaient dans la poêle avec les oignons à peine blondis, le chant adouci de la pulpe de tomates fraîches mijotant avec du vin blanc et de l’ail ; je humais, reconnaissant ici l’odeur acidulée d’un zeste d’orange, là le bouquet plus fade d’un tronçon d’anguille juste sorti du four, ailleurs le parfum puissant, maritime, des couteaux qui s’ouvraient sur un feu vif et livraient leur suc iodé.
Et puis la porte battait, Fabrizio surgissait, me bousculait… Une table était à refaire, pane e coperto ! La huit attendait son dessert, le couple de Belges sa bouteille de barolo, et qu’est-ce que je fichais là, à sourire aux anges ?
— Tanto va la gatta al lardo che ci lascia lo zampino !
Je m’en moquais. J’avais grappillé quelques secondes de délices, quelques précieuses secondes qui me donnaient le courage de supporter tout le reste : ma chambre aménagée dans une ancienne remise à vélos et donnant sur l’arrière-cour (sur les poubelles, en fait), les remarques machistes du patron, les exigences des clients, les maladresses de Dragomir, le garçon de salle, la chaleur oppressante de la petite salle et de sa terrasse couverte, en tôle ondulée, sur laquelle on avait entassé des canisses pour cacher la misère, comme disait autrefois ma grand-mère, passée experte dans l’art du camouflage en tout genre. Robes retournées, chaussettes raccommodées, pulls détricotés et transformés en moufles et bonnets. Chemises, chiffons, torchons, bandes pour rallonger une jupe ou élargir un corsage. Toute mon enfance gaspillée à découper, retailler, rafistoler. Et pour les sentiments, c’était la même chose. On les estimait à leur juste degré d’usure, on les rognait pour en ôter la partie pourrie, avec ce fatalisme propre aux démunis qui ne pensent pas mériter plus qu’ils n’ont réussi à arracher au destin, à force de patience et d’endurance, à force de ruse et de cette habileté tendre qui redonne du lustre aux objets de rebut, à tout ce que les autres, les nantis, les heureux, laissent au bord de la route.
On m’a appris ça. Très tôt. J’ai toujours fait avec. Il fallait garder le sourire aux lèvres et l’œil aux aguets, car les petites joies ne font pas de bruit, elles ne s’annoncent pas à grand fracas de cuivres comme les réussites éclatantes, mais elles sont là, blotties dans les interstices, entre deux échecs, une rupture et un licenciement, une humiliation et une gifle, au revers de la vie, en quelque sorte. Si discrètes qu’il faut les débusquer, les prendre contre soi, les protéger du vent. Si fugaces qu’elles ne laissent dans la mémoire qu’une ombre de douceur. Mais c’est avec ces douceurs-là qu’on réussit à survivre.

Après le départ de Fabrizio, j’ai connu trois semaines de douceur. Trois semaines à mener ma barque comme je l’entendais. Je me suis mise aux fourneaux, j’ai changé la carte, acheté un tablier flambant neuf à Dragomir, qui ne s’est pas trop fait prier pour m’offrir en échange la moitié de son lit. Il bégayait parfois, mais il n’avait pas le menton trop râpeux le matin, il buvait modérément et ne ronflait pas. Et j’aimais bien son dos.
J’ai espéré, vraiment espéré, que ça durerait. J’aurais pu prendre la gérance du restaurant, j’en étais capable et j’en mourais d’envie. Mais mon désir ne pesait pas lourd face aux propositions des promoteurs qui guignaient l’établissement, un emplacement en or, pas loin du port mais à l’écart de la foule, pour y construire un immeuble de cinq étages avec toit-terrasse.

J’avais tellement pleuré que je ne voyais plus rien. Rien que les pavés noircis par la pluie, les affiches déchirées sur le mur de l’autre côté de la rue, la terrasse vide avec ses chaises pointant leurs pieds en l’air, et les tables sans nappe, et l’ardoise du dernier soir où s’effaçait l’ultime menu élaboré par mes soins – on ne pouvait déjà plus lire qu’une partie du choix de desserts, sfogliatella riccia, torta caprese, gelati.
Sous mon coude gauche, le gros sac de sport qui m’accompagnait depuis quelques années déjà et contenait tout ce que je possédais, ou presque. Le bilan était plutôt désolant : trente-sept ans, seule et au chômage, sans même la clé d’une chambre dont j’aurais pu dire « c’est chez moi ». Même Dragomir était parti. Ciao, bella. Il n’avait jamais été très doué pour les discours, mais là, il avait battu son record.
Où étaient-elles, les grandes et même les petites joies, ce soir ?
C’est alors qu’une fourrure mouillée a frôlé mes mollets nus et qu’un miaulement a couvert le tambourin obstiné de la pluie.
— Salut, toi.
J’avais une voix de vieille fumeuse. Une nouvelle larme a coulé sur mon nez. Ou une nouvelle goutte de pluie. Il y a des moments où la météo et la détresse se confondent si bien qu’on ne sait plus sur quoi on flotte, au sens propre – ou presque.
Le chat s’est installé sur la marche supérieure pour faire sa toilette. Son poil roux, hérissé, et une oreille mutilée lui donnaient un air bagarreur. Un chat des bas quartiers, expert dans l’art de fouiller les poubelles et de défendre son territoire contre les autres matous. Un chat qui en avait vu des vertes et des pas mûres, qui avait sorti ses griffes quand il le fallait et encaissé les coups. Et pourtant il trônait sur la pierre lézardée comme si celle-ci avait été le socle d’une statue antique. Les yeux mi-clos, il léchait sa patte, puis la promenait avec soin sur son museau, sur sa tête et même sur son oreille fendue. Je me souvenais vaguement d’un conte où la pluie avait cessé de tomber sur la campagne parce qu’un chat vexé avait décidé de ne plus jamais passer sa patte par-dessus son oreille. Jusqu’à ce que les fermiers, affolés par la sécheresse persistante et la perte de leurs récoltes, lui fassent les excuses appropriées, il s’était obstiné.
Il n’y a pas plus obstiné qu’un chat.
— Tu pourrais t’arrêter, maintenant, lui ai-je fait remarquer. Il a plu toute la journée.
Qui m’avait raconté cette histoire ? Je ne savais plus. Ma mère, avant qu’elle prenne le large pour de bon, dans une bulle irisée et lointaine ? Entre moi et cette lumière, des couches et des couches de mois interminables semblables à des épaisseurs de feutre jetées l’une sur l’autre, où le gris dominait même si quelques fils brillants s’y trouvaient pris. Bien sûr, il y avait eu des couleurs dans tout ça, des flambées, des matins de soleil, une ou deux siestes amoureuses… mais peu à peu le gris avait pris le dessus. Je sentais que cette crasse pelucheuse était montée à l’assaut de mon corps, l’avait recouvert et terni, et que plus personne ne voyait qui se cachait derrière. Fabrizio et d’autres s’étaient chargés de me le faire comprendre : j’étais un thon, une grande gueule, une mal baisée, pour faire court et brutal, deux adjectifs qui caractérisaient assez bien les hommes du genre de Fabrizio.
Le chat avait fini sa toilette. Dans la rue, tout était tranquille. Quelques heures encore et la ville s’animerait à nouveau, les véhicules reprenant leur circulation anarchique dans un concert d’avertisseurs et d’injures, les fumées des pots d’échappement montant devant les façades jaune d’œuf ou vert olive. Les enfants se remettraient à courir et à crier, ils respireraient à pleins poumons la brise de mer et les effluves nauséabonds des moteurs avec le même délice ou la même indifférence. À l’horizon passeraient les paquebots blancs, les goélands empliraient le ciel de leurs cris rauques avant de s’abattre sur les décharges pour y festoyer.
Et je devrais me lever et partir. Il n’y avait rien à attendre ici, ni personne. Je n’avais pas touché mon dernier salaire et mon compte était dans le rouge. Faire le tour de mes possessions terrestres ne me prendrait qu’une minute : une Fiat 500 de 1979 achetée dans une casse dont le patron était un copain de mon avant-dernier employeur, le contenu de mon gros sac, un tabouret de rotin et une plante en pot qui n’avait pas bien supporté l’air fétide de l’arrière-cour du restaurant ni l’ombre continuelle qui régnait sur les lieux. Je l’avais quand même calée entre les sièges, à l’arrière, avec la cocotte en fonte qui me venait de ma grand-mère et dont j’avais toujours refusé de me séparer, même quand j’avais dû la porter en équilibre sur ma tête dans des trains bondés – et elle était lourde, sacrément lourde. Mais c’était le seul objet qui me reliait à certaines chaleurs, et aussi aux premiers plats que j’avais cuisinés. Si je l’avais abandonnée, je me serais abandonnée moi-même.
Je me suis remise sur mes pieds et j’ai chargé mon sac sur mon épaule. Puis j’ai tendu vers le chat une main hésitante. Indulgent, il m’a laissée gratter le sommet de son crâne encore humide.
— Bonne chance, mon vieux.
J’ai renversé la tête pour scruter le ciel, où s’amoncelaient de gros nuages. Une autre averse se préparait.
— Il faut que j’y aille.
À nouveau ce miaulement rauque et péremptoire. J’ai baissé les yeux : le chat s’était levé et, posément, descendait les marches pour me rejoindre. »

À propos de l’auteur
FERET-FLEURY_Christine_DRChristine Féret-Fleury © Photo DR

Christine Féret-Fleury est éditrice et autrice. Elle anime également des ateliers d’écriture. Elle a publié plus d’une centaine de romans pour la jeunesse et pour adultes (La Fille qui lisait dans le métro, 2017, Denoël, La Femme sans ombre, 2019, Denoël). Son premier roman Les vagues sont douces comme des tigres (Arléa, 1999) a été récompensé par le prix Antigone.

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Jouissance

ZAMIR_jouissance

En deux mots
C’est l’histoire d’un livre raconté par lui-même, lu par tant de personnes, aimé et rejeté, délaissé et chéri. C’est aussi l’histoire d’un observateur impitoyable de ses lecteurs, de leurs manies et de leurs désirs. C’est enfin une phrase qui vous entraîne dans la jouissance… du verbe.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le livre qui vous observe

Dans son quatrième roman, Ali Zamir donne la parole au livre. C’est cet objet tour à tour aimé et détesté qui va détailler son parcours et nous livrer en miroir de savoureux portraits de lecteurs. Laissez-vous emporter par cette Jouissance !

Quel plaisir de retrouver le style inimitable d’Ali Zamir. Cet auteur comorien, découvert avec Anguille sous roche en 2016, n’a pas son pareil pour faire danser la langue, pour parfumer son style de senteurs enivrantes, pour inventer un verbe précocement éjaculé qui vous emporte comme un torrent.
En entrant dans ce roman, ne vous posez pas la question dans les termes proposés page 16: «mais bon Dieu, qu’est-ce que ce livre me raconte comme salades au juste, qu’il accouche enfin ou qu’il me laisse tranquille», mais laisser les images vous envelopper, la musique des mots vous transporter. Et «si vous aimez votre pauvre petite vie de lecteur satisfait de lui-même et de tout ce qu’il a lu jusqu’ici, arrêtez votre lecture dès maintenant, inutile de vous crever les yeux, oui, vous feriez mieux de mettre d’emblée fin à ce déshabillage insolent».
Voilà donc un livre qui parle de lui-même, du livre, de son envie de trouver sa place et d’être respecté, aimé. Un livre qui ne supporte pas les lecteurs qui le délaissent, un livre qui va passer de mains en mains, finir à la poubelle avant d’être à nouveau lu et apprécié, puis honni en passant du lecteur en herbe à celui en gerbe.
En passant ainsi de mains en mains, il ne va pas se gêner de donner son avis, de juger son lecteur, voire de l’invectiver. Car la principale qualité de ce livre narrateur, c’est sa liberté de ton, sa verve intarissable, sa phrase qui n’en finit pas de nous entraîner vers de nouveaux rivages en racontant comment chacun de ceux qui l’ont parcouru ont en fait une autre histoire.
Tout en rendant par la même occasion un bel hommage aux bibliothécaires, il dit aussi les menaces qui pèsent sur cet objet imprimé dont le statut n’a cessé de se dégrader.
Porté par cette langue aussi inimitable que poétique, Jouissance apporte à lui seul la preuve que la littérature est pourtant plus que jamais indispensable, capable de vous offrir le monde, d’aiguiser votre réflexion et même de changer votre vie. Un roman qui ne devrait pas finir immobile sur une étagère mais être partagé encore et toujours.

Jouissance
Ali Zamir
Éditions Le Tripode
Roman
256 p., 17 €
EAN 9782370553249
Paru le 12/05/2022

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est l’histoire d’un roman qui se raconte lui-même. C’est l’histoire d’un roman qui n’a pas de chance. C’est l’histoire d’un roman témoin d’un coït en bibliothèque, complice d’une arnaque sur un millionnaire, confesseur d’un fait divers digne du Nouveau Détective, victime collatérale d’un remake improbable de Shining… Accumulant les propriétaires, jeté de poubelle en poubelle, ce roman parvient à se coller autant de problèmes sur le dos que de rencontres inattendues. Spectateur involontaire des actes les plus hilarants comme des plus cruels, des plus vertueux comme des plus tordus, il nous raconte la malice, le désir et la folie qui habitent chacun de ses lecteurs.
Dans une langue tempétueuse et d’une verve insatiable, Ali Zamir rend ici hommage au Grand Guignol, tradition théâtrale inspirée des faits divers. C’est improbable et c’est réjouissant, nom d’un verbe précocement éjaculé !

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Culture (La salle des machines)
RTS (entretien mené par Nicolas Julliard)
Les Notes
Blog d’Alain Raimbault

Les premières pages du livre
« Mais qui êtes-vous, lecteur, un être en herbe ou en gerbe ? Je n’en crois pas mes lettres, vous avez donc mordu, savez-vous dans quelle drôle de galère vous vous embarquez ? C’est un coup tordu, vous vous êtes laissé entraîner par un titre sommaire, sans avoir pris le temps de tout calculer. Mais enfin, enfant d’Adam et d’Eve, que faites-vous ici, dans le corps d’un verbe précocement éjaculé ?

Attention, verbe non apprivoisé
Vous voilà qui, de vos grands yeux affamés, commencez à me lécher après m’avoir ouvert d’un geste impérieux, moi qui sur l’espace pur de ces pages demeure perché, épuisant toutes les tempêtes de plaisirs inépuisables, mordant sur la moindre souveraineté de grain de papier, telle la lave d’un volcan en pleine éruption éhontée, je coule en torrent, bouillonnant, je coule encore, déréglé, dépravé, j’avale le silence des esprits arides, les ténèbres des langues de vipère, le néant qui ronge, le chagrin qui mord, je sème des passions aveugles et parfois tumultueuses dans l’âme, je broie la pureté, la pudeur, la honte, et, ah, dans cet embuissonnement verbal où il est impossible de m’interrompre, effaré, écumant, je claque des dents, allons, je vais aller droit au but et vous fais cet aveu fugitif, je demeure un pauvre verbe fiévreux, sans domicile, à respiration stertoreuse, un petit voyou qui, dans sa misérable petite vie de vagabond, de va-nu-pieds, de moulin à paroles, se sait traqué régulièrement comme un gibier de pages, capturé, pris au piège de ces feuilles où, comme dans un linceul, je me couche matin, midi, soir, dos à la ligne, oui, dos à la ligne, dans ces pages si coquines que, lorsque nous faisons l’amour, moi et elles, l’œil qui nous contemple s’offre un orgasme de tonnerre et commence à abuser de moi, à abuser visuellement, expressivement, sexuellement, de mon être, pardi, je demeure sur la page, crucifié, et nous voici face à face, moi et vous, en cette heure cruciale, comme dans un rendez-vous galant, votre rétine est si vorace que j’en ressens l’empreinte sur chaque lettre de mes mots, ces grains de ma peau verbale, malepeste, juste ciel, vous me déshabillez, l’œil fiévreux, oui, votre insolent regard de gendarme en veut à mon corps défendant, vous prenez du plaisir à cela, n’est-ce pas, pensez-vous diable que c’est vivable, cette gymnophorie cuisante qui m’habite, me tourmente et me désarme, tressaillant de tout, et frissonnant quand vous m’empoignez sans soin, et que vous vous léchez chaque goutte de mon encre, mon pauvre cul rugissant dans le creux de votre main, cette main que voilà, rude et semblable à une machine de guerre, prête à tout, les bouts de mes fesses tremblotants entre vos doigts crasseux et secs, résolus à commettre l’irréparable, n’est-ce pas, camarade, tenant ce dos de ma couverture où est écrit un seul mot, unique et fallacieux, un mot à sonorités poétiques et qui ne veut pourtant absolument rien dire, jouissance, ce minuscule groupe de sons et de lettres effarant presque vos organes sensoriels, ma foi, ne me dites pas que ce traître et sinistre titre ne vous fascine pas, mais ce bel appât, camarade, c’est un miroir aux alouettes pour vous capturer, comme une mouette, c’est ça, y a-t-il un humain capable de me nommer sans défaillir, il ferait bien voir, car ce mot que voilà, «jouissance», qui est pour vous un abîme et une promesse de plaisirs sombres et orageux, n’est pour moi qu’un vaste champ de misère verbale, un mot insondable, voilà tout, privé que je suis de lecteur digne de ce nom, et je trouve insultant encore qu’un être de votre intelligence ose me parcourir sans mettre du cœur dans son regard, maintenant que vous me tenez entre vos mains, au lieu de penser à me déshabiller sauvagement, faites-le plutôt par consentement, faites la preuve d’un chef-d’œuvre comportemental, vous verriez alors d’un œil ébahi que mon verbe, blasé de caresses sincères, est capable de vous amener visiter les morts,
de découvrir le tréfonds du cœur et de tous les mystères avalés par la poussière, maintenant que vous vous êtes décidé à m’avoir dans votre filet, faites-moi la charité de m’écouter, sachez que la chance ne vous sourira pas à chaque fois, car je suis un verbe sauvage, à vrai dire, j’aimerais, moi aussi, m’enfourner à ma guise dans votre cœur comme dans une vieille armoire abandonnée, y fouiller à loisir, fourgonner, encore et toujours, jusqu’à déverser et à mettre sens dessus dessous tout ce qui se trouve dedans, vous déshabiller l’esprit, vous violer en somme, sur-le-champ, matin et soir, jusqu’à vous faire éjaculer précocement vos cachotteries endormies, c’est ça, jusqu’à vous faire vomir tous les secrets engouffrés dans le ventre de la vieille armoire que vous êtes, oui, j’aimerais, en définitive, depuis mes pages solaires, écouter d’un demi-verbe vos cris nocturnes, assister au déchaînement et au crépitement de gouttelettes dans vos yeux, avant même qu’elles commencent à perler, à ruisseler, ou à défigurer vos joues de poupée, et me dire en mon for intérieur que c’est moi qui vous possède, que c’est moi qui décide si vous êtes réussi comme genre humain ou non, qui vous façonne, vous refaçonne selon mon imagination, et que c’est moi qui peux selon mon bon plaisir décider quelle place vous méritez, s’il faut vous ranger, vous défaire, vous arracher un poil, vous couper un bras ou une jambe, vous froisser comme un chiffon, vous flanquer dans une poubelle, vous brûler ou encore vous envoyer au pilon, parce que vous m’avez assez désennuyé ou m’ennuyez encore, parce que vous me faites passer le temps agréablement ou péniblement, et que vous n’y pouvez rien du tout, nom d’un verbe précocement éjaculé, regardez-moi cette tête que vous faites, ce regard qui piaffe d’impatience et qui dit, «mais bon Dieu, qu’est-ce que ce livre me raconte comme salades au juste, qu’il accouche enfin ou qu’il me laisse tranquille », n’est-ce pas, vous n’accordez foi à quoi que ce soit, j’en suis certain, que je parle de quelque chose qui vous concerne, de moi ou de quelqu’un d’autre, vous vous en battez complètement l’œil, je vois bien, mais savez-vous diable quel genre d’ouvrage vous tenez entre vos mains molles, et dans quel genre d’affaires vous vous engagez en parcourant de vos yeux voraces mon maudit verbe, camarade, il ne faut pas s’embarquer sans biscuit, oui, retenez bien ceci, il ne faut point se lancer trop légèrement, si vous aimez votre pauvre petite vie de lecteur satisfait de lui-même et de tout ce qu’il a lu jusqu’ici, arrêtez votre lecture dès maintenant, inutile de vous crever les yeux, oui, vous feriez mieux de mettre d’emblée fin à ce déshabillage insolent, et de garder vos distances, faites-moi la charité de m’écouter, et je repose donc avec entêtement ma question sans plus gaspiller de ma précieuse encre écumeuse, et j’ose espérer une réponse de votre part, »

À propos de l’auteur
ZAMIR_Ali_©DRAli Zamir © Photo DR

Ali Zamir est né en 1987 aux Comores. Il vit actuellement à Montpellier. Il est l’auteur au Tripode de Anguille sous roche (2016 ; récompensé notamment de la mention spéciale du prix Wepler et du prix Senghor) et de Mon Étincelle (2017). Après Dérangé que je suis (prix Roman France Télévisions), il a fait paraître Jouissance en 2022.

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