La fille de l’ogre

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En deux mots
Après avoir parfait son éducation en France, Flor de Oro retrouve sa république dominicaine natale et son père, le dictateur Trujillo. En débarquant la jeune croit aussi trouver l’amour, mais sa relation ne sera que la première d’une longue série contrôlée par un père intransigeant.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Une vie malmenée et mal menée

Après la trilogie des Déracinés, Catherine Bardon reste fidèle à la République dominicaine en retraçant la vie de Flor de Oro, la fille du dictateur Trujillo. Une biographie qui est d’abord un grand roman!

Un déchirement. Flor de Oro n’a qu’une dizaine d’années lorsque son père, chef de la police de la République dominicaine, décide d’envoyer sa fille dans l’une des plus prestigieuses écoles privées de France, afin de parfaire son éducation. Flor de Oro doit alors quitter Aminta, sa mère, Boule de neige son chien, mais aussi son climat et son décor de rêve pour le froid et les couloirs d’un vaste domaine. Une expérience difficile, mais qui lui permet de découvrir la haute bourgeoisie, parcourir les lieux de villégiature comme Saint-Moritz en Suisse ou Biarritz et de décrocher un diplôme. Pendant ce temps son père va prendre les rênes du pouvoir après un coup d’État quelques temps avant qu’un cyclone ne fasse des milliers de morts et de gros dégâts.
C’est donc un pays très différent et avec un tout autre statut qu’elle retrouve à 17 ans. Dans les flonflons de la fête organisée pour son retour elle va retrouver l’aide de camp qu’elle n’avait pu quitter du regard en débarquant, Porfirio Rubirosa. Mais l’amour peut-il trouver sa place dans un protocole très strict? Après avoir tenu tête à son père, elle finit par le faire céder et a même droit à un mariage grandiose avec le beau séducteur. Mais ce dont elle ne se doute pas, dans sa candeur et sa naïveté, c’est que désormais tous les faits et gestes du couple sont surveillés et rapportés au dictateur.
À l’image de toutes ces rumeurs qui circulent sur la police politique et la chasse aux opposants, elle va pourtant très vite comprendre que son père est un Janus dont la face sombre est impitoyable. Elle comprend alors «que si elle accepte de regarder en face ce qu’est son père, ce qu’il fait à son pays, ce qu’il fait à son peuple, elle sombrera. Elle le sait. Pour survivre, elle doit refouler ces pensées et ces images, les tenir à distance et leur dénier tout pouvoir sur elle.»
Mais ses envies d’émancipation sont balayées d’un revers de manche par «T», comme l’autrice a choisi de désigner le dictateur, qui régnera sans partage pendant trois décennies.
En déroulant la vie sentimentale de Flor de Oro, qui se mariera neuf fois, Catherine Bardon montre combien la cage dorée dans laquelle elle se meut est une prison. Que toute tentative pour s’en échapper est vouée à l’échec, y compris après la mort du tyran.
Sans manichéisme, la romancière nous permet de comprendre toute l’ambivalence de leur relation. Si sa fille a largement profité des largesses de son père, elle a aussi beaucoup souffert de ce statut si particulier. Espionnée en permanence, elle ne pouvait se permettre de faire un pas sans que celui-ci ne soit relaté à son père. Un carcan dont elle tentera bien de se défaire, mais sans succès. Car, comme l’a montré Diane Ducret dans ses ouvrages sur les femmes de dictateurs, ces derniers avaient pour la plupart un rapport très pervers avec leurs épouses et maîtresses. Et si elle n’a pas spécifiquement traité le cas de Trujillo, les déviances sont semblables. C’est Mario Vargas Llosa, avec son roman La fête au bouc, qui retrace les dernières années de Trujillo et son assassinat, qui va souligner combien le dictateur considérait les femmes comme lui appartenant, qu’elles devaient lui être offertes faute de bannissement, de disgrâce, de la perte de tous leurs biens, voire de prison ou d’exil forcé, la tout sans aucune justification. On comprend alors que le combat de de Flor de Oro aura été vain, même si elle n’a jamais cessé de le mener.
Comme l’a souligné Catherine Bardon dans un entretien accordé pour la sortie du roman, raconter la vie de Flor de Oro lui aura aussi permis de rendre hommage aux Dominicains, comme elle l’a fait dans sa saga des Déracinés, car La Fille de l’Ogre «est aussi une allégorie du peuple dominicain pendant la dictature.»

La fille de l’ogre
Catherine Bardon
Éditions Les Escales
Roman
432 p., 00,00 €
EAN 9782365696944
Paru le 18/08/2022

Où?
Le roman est situé principalement en République dominicaine. On y voyage aussi en France, à Paris et plus précisément à Bouffémont, en lisière de Montmorency. Les vacances se déroulent à Saint-Moritz, à Biarritz, sur la Côte d’Azur et en Italie, notamment à Pise et Venise. New York et Berlin sont aussi des étapes dans la vie du personnage principal.

Quand?
L’action se déroule de 1915 à 1978.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le bouleversant destin de Flor de Oro Trujillo, la fille d’un des plus sinistres dictateurs que la terre ait porté.
1915. Flor de Oro naît à San Cristóbal, en République dominicaine. Son père, petit truand devenu militaire, ne vise rien moins que la tête de l’État. Il est déterminé à faire de sa fille une femme cultivée et sophistiquée, à la hauteur de sa propre ambition. Elle quitte alors sa famille pour devenir pensionnaire en France, dans le plus chic collège pour jeunes filles du pays.
Quand son père prend le pouvoir, Flor de Oro rentre dans son île et rencontre celui qui deviendra son premier mari, Porfirio Rubirosa, un play-boy au profil trouble, mi gigolo, mi diplomate-espion, qu’elle épouse à dix-sept ans. Mais Trujillo, seul maître après Dieu, entend contrôler la vie de sa fille. Elle doit lui obéir comme tous les Dominicains entièrement soumis au Jefe, ce dictateur sanguinaire.
Marquée par l’emprise de ces deux hommes à l’amour nocif, de mariages en exils, de l’Allemagne nazie aux États-Unis, de grâce en disgrâce, Flor de Oro luttera toute sa vie pour se libérer de leur joug.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Café Powell (Emily Costecalde)


Catherine Bardon présente son nouveau roman La fille de l’ogre © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« San Cristóbal,
République dominicaine
1920
— Flor ! Flor de Oro !
Elle a un prénom délicat et précieux, comme l’enfant qu’elle est.
Fleur d’Or.
C’est son père qui l’a choisi. Sa mère ne sait pas très bien d’où il l’a sorti. Alors elle lui dit qu’il l’a inventé pour elle, juste pour le plaisir de voir fleurir un grand sourire sur le visage de sa fille.
Un prénom inventé, rien que pour elle ! Flor de Oro est rassurée, son Papi l’aime.
— Flor ! Flor de Oro !
Du fond de la cour, sa mère l’appelle. Les petits chiens sont nés.
La bouche pleine de dulce de leche au coco, Flor accourt en sautillant. Un drôle de cloche-pied à trois temps qui la déséquilibre légèrement, presque une claudication. Elle trébuche et manque de s’étaler dans la poussière. Elle se rattrape de justesse. Aminta fait mine de n’avoir rien vu. Cette note dissonante lui arrache un sourire tendre. Ni elle ni son mari n’ont légué à leur fille le sens du rythme. Aminta, cette femme simple et sans grande éducation, adore la danse. Elle pense que c’est ce qui les a rapprochés, T et elle, la main sur la cambrure des reins, les bassins soudés, les corps qui oscillent, s’épousent, un creux pour un plein, les hanches qui balancent, les épaules qui se frôlent en tressautant… Ça et leur jeunesse, ça et leur terre de naissance, San Cristóbal.
Non décidément, sa petite Flor de cinq ans n’a pas le rythme dans la peau. Peut-être que Julia Genoveva, elle, l’aurait eu… peut-être…
Flor de Oro est là, devant sa mère, les joues rougies par sa course, les lèvres coquillage lustrées de sucre, entrouvertes, les yeux interrogateurs. Aminta hoche la tête et chasse avec résolution le fantôme de son aînée. Il ne doit pas peser sur l’enfance de Flor. Jamais.
Aminta prend la main de sa fille et la conduit devant l’abri de la chienne. Gisant sur le flanc dans l’ombre pauvre, les yeux fermés, la bête immobile endure les succions voraces d’un quatuor de chiots qui ressemblent à des rats. Flor se penche, examine attentivement la portée et pointe un index décidé sur une boule noire blottie contre la cuisse de la chienne.
— Celui-là !
La fillette s’accroupit, elle effleure le chiot du bout de ses doigts timides puis retire vivement sa main, la chienne s’est mise à gronder doucement. Fière de son audace, Flor lève des yeux brillants vers le sourire de sa mère.
*
Son Papi est rentré. Une permission. Flor ne le voit que rarement depuis qu’il est devenu élève soldat, guère plus d’une fois tous les deux mois. Il a intégré l’académie militaire de Haina, loin de San Cristóbal, là où les marines américains forment les officiers de la future armée dominicaine. Flor déteste les Américains, un jour elle a jeté des pierres sur une automobile qui passait avec à son bord quatre officiers.
T tapote distraitement le sommet du crâne de sa fille. Ses doigts dansent dans les boucles brunes, regrettant au passage qu’elles ne soient pas plus soyeuses. Interroge la mère. Aminta acquiesce, sage, bonnes notes à l’école. Bien. Flor dit à son père pour le chiot. T se laisse entraîner de mauvaise grâce vers la portée, non sans avoir planté un chapeau de paille sur la tête de sa fille. Il ne faudrait pas que sa peau brunisse au soleil, elle a déjà le teint mat. Sans hésiter, l’enfant lui désigne le chiot. C’est le mien. Il s’appelle Café. Son père grimace. Ce n’est pas le genre de chose qui l’attendrit. Il soupire bruyamment.
— Non, mi amor. Pas celui-là. Il est tout noir, il est mauvais comme tous les noirs. Regarde, il vole déjà le lait des autres.
Accroupie, les coudes sur ses genoux, Flor observe la portée avec attention. Son petit menton commence à trembler, des larmes montent à ses yeux, prêtes à dévaler ses joues. Elle aimait déjà Café. Mais Papi a raison, le noir prend toutes ses aises et piétine le chiot à côté de lui, un petit blanc avec des taches rousses au bout des pattes qui font comme des chaussures. Son père le pointe du doigt :
— Prends plutôt celui-là, il est blanc, tout blanc, et tu vas voir, il va devenir un tiguere si tu t’en occupes bien ! Tu pourras l’appeler Boule de Neige !
Voilà, Papi a décidé. Il a toujours raison, il ne faut pas le contrarier, pas le décevoir. Surtout pas. Une petite fille doit se plier aux décisions de son père, surtout quand c’est un soldat. Son chiot, ce sera Boule de Neige. Flor ne sait pas ce qu’est la neige.

De loin, Aminta a assisté à la scène, impuissante. Inutile de s’interposer. Elle a peur de cet homme, son mari. Il a toujours été autoritaire, colérique, inflexible et violent, et ça ne fait qu’empirer avec cette formation militaire. Autrefois déjà, avec son frère, quand il jouait les cuatreros, puis avec sa bande de voyous des « 42 »… Et plus tard dans la plantation de canne qui l’employait comme garde, il était craint comme la peste par les coupeurs haïtiens pour sa cruauté. Ah ça, il a marqué les mémoires, les dérouillées au nerf de bœuf et à la trique de goyave restent gravées dans les mémoires ! Tout au fond d’elle, Aminta, la fille de bonne famille, a toujours su qu’elle faisait une erreur en épousant ce petit télégraphiste sans éducation qui avait même fait de la prison. Est-ce son côté mauvais garçon ou bon danseur qui l’a fait flancher ? En plus il est infidèle, il ne se cache même pas de ses aventures… Vraiment, quelle erreur ! Enfin sa fille n’a pas à payer les pots cassés. Alors elle endure, Aminta. Pour Flor de Oro, elle serre les dents bravement et prépare une malteada à son mari.
Maintenant que la question du chiot est réglée et que Papi est content, Flor espère qu’il va lui nouer des rubans dans les cheveux en l’appelant mi princesa. Ou lui donner la ceinture de son uniforme à laver dans la rivière. Ou encore mieux, qu’il va la faire danser. Elle tournicote autour de lui tandis qu’il sirote sa boisson, le regard plein d’espoir en se dandinant d’un pied sur l’autre. T a compris. Aujourd’hui il est de bonne humeur. Il pose son verre, déclame quelques vers de sa voix haut perchée sous l’œil admiratif de sa fille et se met à fredonner un air à la mode.
D’un doigt délicat, il replace une mèche rebelle derrière l’oreille de Flor, puis il la soulève comme une plume et pose ses petits pieds chaussés de toile sur ses bottes de cuir avant de commencer à marquer les trois temps du merengue. Ils tournent ensemble, il ne la lâche pas. Baila mi’jita ¡ baila, mueve la cadera ! Comme c’est amusant. C’est l’unique jeu que Papi lui accorde, alors Flor se déhanche avec délectation, les yeux extasiés levés vers le visage de son père. Papi s’arrête soudain, il en a assez de la faire tourner. Flor se retrouve bras ballants, les deux talons sur le sol. Papi tape des pieds par terre pour enlever la poussière de ses bottes et lui tourne le dos sans un mot. Puis se ravisant, il fait un pas vers Flor, plonge la main dans sa poche et lui tend une pièce de 5 pesos, pour t’acheter un jouet, et un bout de canne qu’il épluche. Oh merci Papi ! Flor commence à suçoter le morceau, le sucre coule dans sa gorge. Que c’est bon ! Aujourd’hui, c’est vraiment un beau jour.
*
Dans l’enfance de Flor, il y a le fantôme.
Cette absence jamais dite. Ce vide intangible, ce manque qu’elle lit parfois dans le regard de sa mère lorsqu’il s’égare, dans certains de ses gestes, cette main qu’elle laisse soudain retomber, comme ça, sans raison, ce soupir qu’elle réprime. Flor ne sait pas sa sœur morte d’une fièvre tropicale, l’enfant envolée avant d’avoir atteint sa première année. Elle ne sait pas le trou béant dans le cœur d’Aminta, le dépit et la colère de son père qui n’a pas réussi, malgré une longue chevauchée de nuit sur une vieille carne, à ramener le docteur assez vite. Le rio Haina était en crue et il avait lutté durant des heures contre le courant et la pluie. À son retour, sa fille était morte. Il s’était juré ce jour-là de construire un pont au-dessus de ce maudit fleuve.
Flor ne sait pas qu’elle est la compensation de l’ange perdu, l’enfant de remplacement. Mais, instinctivement, elle perçoit cet espace trop grand pour elle qu’on lui demande de remplir. Alors elle fait de son mieux. Elle s’applique. À l’école, au catéchisme, à la maison. Elle se fait légère, jamais grave, jamais triste, elle sent qu’elle n’en a pas le droit.

Dans l’enfance de Flor il y a le grand absent, son père dont l’ascension militaire et politique est fulgurante. Impérieux, autoritaire, exigeant. Il n’a pas de temps à lui consacrer. Parfois, bien qu’elle ne soit pas le fils qu’il désirait, il se laisse attendrir l’espace d’un instant par cette petite fille si facile et si joyeuse, un peu timide, un peu sauvageonne, qui l’adore littéralement et qui craint en permanence de le décevoir. Il se laisse attendrir par ce grand sourire innocent qui éclaire magnifiquement le petit visage hâlé. Mais cela ne dure jamais. Tant de choses plus importantes l’appellent.

Dans l’enfance de Flor, il y a cette tache originelle. Dont elle ne pourra jamais se laver. Celle qui explique peut-être tout.
C’est une goutte.
Une goutte de sang noir. Haïtien. Celle dont on ne parle pas. Celle qui fait si honte à son père. Celle qui amènera plus tard le Jefe, qui prétend à un lignage aristocratique, à se poudrer de blanc, à se tartiner le visage du fond de teint des pierrots. Celle que trahissent les cheveux si indisciplinés de Flor et son teint qui n’est pas d’albâtre. Elle lui vient de loin, cette goutte. D’un arrière-arrière-grand-père, son aïeul maternel à lui, un officier haïtien, Joseph Chevallier, arrivé dans le pays quand il s’appelait Dominicana. Une ascendance inavouable, qu’il faut taire à tout prix. Mais, plus on cherche à l’oublier, plus elle éclot en Flor tandis qu’elle grandit, plus elle devient criante, cette goutte de sang.
Peut-être que Julia Genoveva ne l’avait pas, elle. Peut-être que c’était un bébé parfait. C’est pour ça que Papi et Mami la regardent avec pitié et ne l’aiment pas beaucoup, car elle, Flor de Oro, n’est pas parfaite.
Cette goutte de sang qui la hantera toute sa vie…

Saint-Domingue
Juin 1924
C’est un cataclysme dans sa vie d’enfant déjà bien chahutée par la carrière militaire de son père qui est en train de gravir rapidement les échelons de la hiérarchie galonnée. T a assisté avec soulagement au départ des derniers marines. Ce jour-là, il a emmené Flor au port de Saint-Domingue et lui a soufflé à l’oreille « Enfin ! » tandis que les bateaux de guerre prenaient le large. Puis pour fêter cette libération, il lui a offert une glace.
Maintenant que les Yanquis ont quitté le territoire, T vise tout simplement le sommet, la tête de l’armée à venir. Rien ni personne ne l’arrêtera ni ne se mettra en travers de son chemin.
Depuis plusieurs années, Flor de Oro ne voit plus son Papi qu’épisodiquement. Le couple de ses parents se délite à la même vitesse que se consolide l’ascension de T. Un véritable fiasco. Aminta a refusé de suivre son mari de garnison en garnison et il a quasiment déserté la maison familiale. Flor et sa mère vivent seules à San Cristóbal.

Ce dimanche, Papi a promis de venir. Levée de bon matin, cheveux soigneusement tressés, robe blanche à volants amidonnée et souliers noirs cirés, Flor l’attend fébrilement. Le soleil monte lentement dans le ciel, arrivent les heures chaudes et toujours rien. Dans la maison, la touffeur est accablante. Flor sort sous l’auvent. Elle voudrait bien jouer avec Boule de Neige, mais Aminta la rabroue. « Tu vas te salir, tu ne voudrais pas mécontenter ton père ? » Alors Flor attend, sagement assise dans la mecedora. Aminta se résout à servir le déjeuner, la table est dressée pour trois. Flor n’a pas faim, elle dépiaute sa cuisse de poulet du bout de sa fourchette. D’habitude c’est son morceau préféré, mais aujourd’hui elle ne peut rien avaler, même pas le concon que sa mère a soigneusement raclé au fond de la gamelle pour elle. Flor lève des yeux confus sur le visage de sa mère. Elle remarque les coins de sa bouche affaissés, encadrés des rides amères de la déception. Les larmes montent mais elle se retient, Mami a l’air si désemparée… Les heures de l’après-midi s’étirent. Flor somnole, tassée au fond de la chaise à bascule. Finalement, Aminta décide que c’est assez :
— Il ne viendra pas. Il aura eu un empêchement, il est tellement occupé, ce n’est pas de sa faute.
Pourtant elle sait, Aminta, que c’est de sa faute, qu’un père ne doit pas faire une promesse vaine à un enfant, que la blessure de Flor de Oro est profonde. Avec un feint enthousiasme, elle aide Flor à troquer sa jolie robe contre une jupe de toile qu’elle a cousue elle-même, car en plus d’être une bonne cuisinière et une femme qui tient sa maison impeccablement, Aminta est une couturière hors pair. La petite fille court retrouver Boule de Neige pour enfouir son chagrin dans la fourrure poussiéreuse du cabot.
*
Son père a des maîtresses. Comme sa maîtresse à l’école ? Flor s’interroge. C’est ce que crie Mami. Et de plus en plus violemment. Flor les entend quand ils se disputent. « J’ai autre chose à faire que de supporter des jérémiades de bonne femme. – sin vergüenza, mujeriego… Tu m’humilies, tu me déshonores. Tu n’as jamais fait que ça, m’humilier. – Et toi, tu n’arrêtes pas de te plaindre. Tu devrais plutôt être fière de moi… »
Fière… Aminta ricane.

Quand le divorce est prononcé, quand Aminta se retrouve seule avec 100 pesos de pension mensuelle pour élever Flor, elle se résigne. La petite Flor est dévastée. Ce qui arrive, elle ne savait pas que ça pouvait exister. Papi et Mami vont vivre séparément pour toujours, dans deux maisons différentes. Peut-être n’a-t-elle pas été assez gentille, pas assez bonne élève, pas assez obéissante, et Papi s’est lassé d’elle ? Peut-être ne viendra-t-il plus jamais ? Sa joie de vivre s’est évaporée, la petite fille joyeuse devient taciturne, son sourire s’efface et laisse place à une moue triste. La culpabilité a un goût amer.
*
Ce jour-là, T est venu les voir. Il a troqué son uniforme pour un costume de ville et, malgré la poussière de la piste, ses chaussures noires brillent comme un miroir. Il est si élégant. Aminta se tient en retrait, dans l’encoignure de la porte, elle a ôté son tablier et lisse sa robe du plat de la main, regrettant de ne pas avoir mieux coiffé ses cheveux. Assis dans un fauteuil, son père fait signe à Flor d’approcher. Son petit visage tendre est au niveau de celui, dur, du capitaine. Du haut de ses neuf ans, Flor se dit que tout est réparé, que tout va redevenir comme avant. Elle exulte et ne peut réprimer un sourire victorieux. Elle jette ses petits bras maigres autour du cou de son père. Mais elle déchante vite. Papi attrape ses menottes et les maintient fermement sur ses genoux. Il fronce le sourcil, sévère, et la regarde droit dans les yeux :
— J’espère que tu sauras te montrer à la hauteur des espérances que je mets en toi et des sacrifices que j’accepte pour ton éducation. Tu vas partir étudier en France, annonce-t-il solennellement.
Mise devant le fait accompli, Aminta se tord les mains. Flor est trop jeune. L’école de San Cristóbal est très bien. C’est une dépense tout à fait inutile. Jamais elles n’ont été séparées. Flor de Oro a besoin de sa maman. Car lui, eh bien lui, il n’est jamais là… Déjà Aminta regrette ses dernières paroles.
Mais lui, visage impassible, balaie ces arguments d’un haussement d’épaules :
— Je suis un homme important désormais. Un jour prochain, je dirigerai ce pays. Ma fille doit recevoir la meilleure éducation qui soit. Ici elle n’apprend rien et tu la gâtes trop, Aminta. Ça va l’endurcir, lui ouvrir des horizons, lui donner un vernis. C’est nécessaire car bientôt Flor de Oro aura un rang à tenir !
Un rang ? Quel rang ? Et pourquoi si loin ? Pourquoi la France ?
Parce que c’est la vieille Europe. Beaucoup plus classe que l’Amérique. Parce que c’est là-bas que les Dominicains de l’élite sont éduqués. Parce que T se targue d’avoir des ancêtres français, il ne faut pas l’oublier.
Pas français, haïtiens, se récrie Aminta en silence. Ça fait une belle différence. Mais elle se mord la joue et ne dit rien. Car que pèsent les états d’âme d’une mère et d’une enfant au regard du destin que T est en train de se forger ?

Flor de Oro, en plein désarroi, baisse la tête, agnelle sacrifiée sur l’autel de l’orgueil paternel. Elle comprend qu’elle n’a d’autre choix que de partir, si elle veut que son père l’aime.
Pourtant, à sa façon, il l’aime. Elle est sa seule enfant. T chasse le souvenir douloureux de l’aînée, ce bébé qu’il n’a pu sauver, et de son piteux retour dans sa case misérable. Et Flor de Oro a ce petit quelque chose, une espièglerie, une fantaisie, qui indiciblement le séduit. Pour un peu, T se laisserait attendrir.
Flor lève sur son père ses grands yeux bruns noyés de larmes et murmure dans un souffle :
— Je serai une bonne élève, je te promets Papi, j’aurai de très bonnes notes. Tu seras fier de moi.
— Les meilleures notes, tu dois avoir les meilleures.
Le cœur de Flor bat comme un colibri dans sa poitrine. T pose une main sur la tête de sa fille et caresse ses cheveux frisés. Flor ferme les yeux. Le poids de la main de Papi sur sa tête. Un adoubement. Elle se sent gonflée d’un immense espoir et prête à tout affronter. Pour lui. Pour Papi.
*
Puisque les dés sont jetés, Aminta n’a pas d’autre choix que de consoler et d’encourager sa fille. Car, malgré la promesse faite à son père, Flor renâcle à partir. Sa mère a beau lui brosser un tableau idyllique de la France, des amies qu’elle se fera, des langues étrangères qu’elle apprendra, de la jeune fille élégante qu’elle deviendra, Flor secoue la tête, tempête, trépigne, supplie. Non, elle ne veut pas quitter l’île. Ni sa maman. Ni ses amies. Ni ses cousins. Et puis il y a Boule de Neige.
Mais T a décidé et il n’y a pas d’échappatoire.
Aminta a deux semaines pour boucler les malles de Flor.
Dernière formalité avant le départ. Pour intégrer le pensionnat de Bouffémont, Flor doit être baptisée en catastrophe. Après la mort de son aînée, T, braqué contre l’Église, avait refusé son baptême au grand dam d’Aminta. Il choisit un de ses proches, le docteur Jose Mejia, comme parrain, sa marraine est une cousine d’Aminta. Flor voudrait creuser un trou dans le sable et s’y enterrer, tant elle a honte de marcher vers les fonts baptismaux à son âge.
*
C’est une petite fille courageuse qui embarque sur le steamer au port de Saint-Domingue. Le ventre noué, elle retient vaillamment ses larmes. Elle a revêtu une jolie tenue de voyage – une robe de velours bleu avec une veste assortie –, bien trop chaude pour la saison. Sa mère l’a mise en garde, là-bas il fait froid. Ses chaussures neuves à barrette lui serrent les pieds et la font souffrir. Ses cheveux tirés en arrière, lissés, dégagent son visage menu au front bombé. Elle rate une marche en montant la passerelle, trébuche et se rattrape avec maladresse à la rambarde. Elle lève les yeux sur le bateau. Il est immense, elle n’en a jamais vu de si grand. Pour la première fois, dans cet univers qu’elle entrevoit sans limites, Flor se sent minuscule. Soudain la corne résonne, effrayant les goélands qui s’éloignent en criaillant. La coupée est retirée et un grand froid s’empare d’elle. Flor frissonne malgré sa lourde veste de velours. Le bateau appareille. Il s’écarte lentement du quai et c’est un arrachement douloureux. Flor a peur mais elle réussit à produire un sourire approximatif et lève la tête vers l’homme qui l’accompagne. Une main cramponnée à la rambarde, elle agite frénétiquement l’autre vers la terre qui la congédie.
Elle voyagera pendant dix longues journées de mer infinie sous la responsabilité d’un secrétaire d’ambassade qui rejoint son poste à la légation parisienne. Elle disposera de sa propre cabine. Comme une princesse. Sa tête dépassant à peine du bastingage, la princesse sourit bravement, pour sa mère, de ce sourire large et franc qui illumine son visage et découvre toutes ses dents, ce sourire qui émeut tant Aminta, et même T, parfois.
Plantée sur le quai qui s’éloigne lentement dans la lumière déclinante du soleil couchant, petite silhouette qui va bientôt disparaître, Mami agite le bras. Le mouchoir blanc des adieux volette doucement.
Son père n’est pas venu lui dire au revoir. Trop occupé. Il est passé l’embrasser la veille au soir en coup de vent en lui faisant promettre une fois de plus qu’elle obtiendra les meilleurs résultats de sa classe. Promis, Papi.
À côté de l’enfant si frêle, se découpe la silhouette nette de l’homme chargé de veiller sur elle. Il accomplira sa tâche avec dévotion. Il admire tant le père, cet homme qui s’est fait à la force du poignet, cet homme à la main de fer qui dirige désormais la police nationale qu’il est en train de réformer pour en faire une armée, avec le consentement du vieux président Vásquez.
Le paquebot n’est plus qu’une petite tache sombre à l’horizon signalée par un panache de fumée grise qui se dissout dans le ciel.
Aminta quitte le quai d’un pas lourd.
Flor de Oro est partie.
*
Dans la solitude de sa cabine, Flor a le cœur serré. Elle oscille entre l’appréhension et l’excitation, elle fait un long voyage comme une grande, elle va rencontrer de nouvelles amies, Mami l’a promis. Et puis le monsieur qui l’accompagne est très gentil, il l’appelle Señorita Flor de Oro et la vouvoie. Comme une dame. Sa petite poitrine se gonfle de fierté. Pourtant, les larmes s’annoncent. Flor tente de les retenir. Elle pense à Boule de Neige et la digue rompt. Le flot inonde ses joues. Alors elle attrape Rosita, la poupée que Mami lui a cousue dans des chiffons. Elle a remplacé la première Rosita, celle en feuilles de canne, celle du temps de la plantation de San Cristóbal, tombée en poussière depuis longtemps. Flor serre Rosita dans ses bras, embrasse ses cheveux de laine et lui confie un secret. Elles partent ensemble dans un pays merveilleux, elles vont vivre dans un château, au milieu d’une grande forêt, avec des princesses et peut-être même des fées. Flor de Oro sait qu’elle est trop grande pour ça, son père le lui a interdit, mais elle enfonce résolument son pouce dans sa bouche en fredonnant pour bercer Rosita.

Cette déchirure, cette séparation signifient la fin de son enfance, cette solitude signifie les prémices de la douleur, la douleur qui se taira parfois, gommée par des bonheurs éphémères, la douleur qui plus jamais ne la quittera.

Bouffémont
Septembre 1924
C’est une recommandation de l’ambassadeur en poste à Paris. T a été catégorique, il veut la meilleure école pour Flor. La meilleure, internationale, laïque, surtout pas religieuse.
Le collège féminin de Bouffémont, qui vient tout juste d’ouvrir ses portes en lisière de la forêt de Montmorency, est sans aucun doute celui qu’il faut à la fille de T. Extrêmement sélective, extrêmement chère, cette école de prestige se targue de n’accueillir que des jeunes filles appartenant à l’élite de la société française et internationale. À l’instar des grands collèges anglais et américains, l’institution propose une formation complète, cours et travaux personnels, activités artistiques, sports et loisirs. De la maternelle au baccalauréat, on y délivre, avec des méthodes modernes, une solide éducation morale, intellectuelle et physique, qui prépare ces demoiselles à tenir et leur rang et leur maison. Et pour les plus ambitieuses, un métier, peut-être. Mais ça, c’est la cerise sur le gâteau. Virgile, Homère et Rousseau le matin, du golf ou de l’équitation l’après-midi, un concert classique le soir, tout ce à quoi T n’a jamais eu accès. Il n’a pas sourcillé devant le montant exorbitant des frais de scolarité. Deux mille cinq cents francs par trimestre.
*
La large allée traverse un immense parc planté d’arbres séculaires. Minuscule sur la banquette arrière de la limousine, le visage collé à la vitre, bouche bée, Flor est inquiète. Ça ne ressemble pas à une école. Pas du tout. On dirait plutôt une sorte de château, comme ceux des histoires que lui racontait Mami. Tout à coup ça lui fait peur. Tout est grand, démesuré même. Le chauffeur arrête la voiture sous le regard d’un couple de lions couchés en pierre blanche. Un escalier surmonté de tourelles donne accès à un bâtiment cerné d’une enfilade de colonnes dominant un parterre de fleurs. Ça n’est pas possible. Le chauffeur s’est trompé. « Vous êtes arrivée, señorita. » Flor avale avec difficulté la boule qui s’est formée dans sa gorge. C’est donc bien sa nouvelle école.

Une jeune femme en tailleur anthracite strict la conduit jusqu’au bureau de la directrice, tandis que le chauffeur décharge ses malles. Quand il lui fait ses adieux, Flor retient ses larmes. Maintenant elle est toute seule. Pour de bon. Elle se rend compte trop tard qu’elle a oublié de lui glisser le pourboire préparé par la femme de l’ambassadeur et elle se sent fautive. Que va-t-il penser d’elle ? Pourvu qu’on ne le rapporte pas à son père.

Madame Pichon, Henriette Pichon, la directrice fondatrice de l’institut, est émue par cette fillette au visage pétri d’angoisse qui ne parle que cinq mots de français. Bonjour, oui Madame, merci beaucoup. Elle est presque gênée, Henriette, par la détresse qu’elle sent prête à submerger l’enfant, si jeune, si fluette, si timide. Alors elle essaie de la mettre à l’aise, elle hésite, puis, au diable les convenances, elle lui prend la main fermement en riant. Allons-y.
— À Bouffémont, nous accueillons quelque trois cents élèves. Il y a trois bâtiments, le Palais scolaire, le Castel-sous-Bois et le manoir de Longpré qui abritent les chambres individuelles. C’est là que vous êtes logée, annonce Madame Pichon en ouvrant une porte.
Flor entre dans sa chambre, une vaste pièce précédée d’une alcôve avec un sofa. Un grand lit, un lit de parents, pense Flor, une armoire, un bureau, des étagères, deux fauteuils, un cabinet de toilette. De hautes fenêtres aux tentures sombres ouvrent sur le parc. C’est immense, lumineux et élégant. Flor s’approche de la fenêtre. Elle examine les rideaux, les palpe, ils sont épais, d’une incertaine couleur marron, apprécie la vue, un univers pâle, blanc et gris avec quelques nuances de vert, loin des couleurs éclatantes de son île. Elle se demande où elle va faire dormir Rosita.
Henriette Pichon l’entraîne déjà vers le Palais scolaire et ses « équipements », tout en lui martelant le credo de Bouffémont dans un espagnol impeccable : « Savoir, intelligence, distinction, beauté physique et morale. » Flor craint de ne pas être à la hauteur. La directrice précise : « Cet établissement a été construit selon les plans de Maurice Boutterin, architecte en chef du gouvernement et grand prix de Rome en 1909. » Flor sent qu’elle doit apprécier, alors elle approuve d’un hochement de la tête énergique.
« Il comprend dix-neuf salles de cours, une magnifique bibliothèque de vingt-mille ouvrages, un laboratoire pour les travaux pratiques de sciences, une salle de couture, une salle de lavage et repassage, de nombreuses salles à doubles parois pour les études musicales, neuf terrasses pour le repos, un cabinet médical, un cabinet de dentiste, un salon de coiffure, des salles de gymnastique, une salle de théâtre et, luxe suprême, une piscine intérieure d’eau chaude de 300 mètres carrés. »
Après cette énumération digne du meilleur guide touristique, Madame Pichon reprend son souffle… pour enchaîner aussitôt :
« Dix kilomètres d’allées pour vous promener, poursuit-elle, voilà le grand bassin, alimenté d’eau courante, vous pourrez vous y baigner, jeune fille. » Flor frissonne rien qu’à cette idée. Pour l’enfant des tropiques, ici il fait si froid. Exactement comme l’avait dit Mami. « Et l’étang pour faire du canoë, et les courts de tennis, et le terrain de golf, et les écuries… »
Madame Pichon n’en finit pas d’énumérer tout ce qui va faire de la nouvelle vie de Flor un enchantement. La petite fille a le tournis. Ce qu’elle comprend, c’est que c’est immense, elle va s’y perdre, c’est sûr. Ce qu’elle souhaite, c’est regagner cette chambre qui est désormais la sienne, déballer ses affaires et câliner Rosita.
*
C’est l’heure du déjeuner et Flor est conduite à la salle à manger. Elle s’installe à une table à côté d’autres petites filles déjà engagées dans une conversation animée. Flor ne comprend pas un mot de ce qu’elles disent, alors elle se perd dans la contemplation des vitraux multicolores de la coupole que la lumière fait miroiter comme des diamants.
La journée se passe en installation, présentations et jeux. Flor n’a rencontré qu’une seule autre élève qui parle espagnol, Celia, une Argentine dont le père fait de la politique, un peu comme le sien. Ça leur fait deux points communs. Comme elles n’ont guère le choix, elles passent une bonne partie de l’après-midi ensemble et dînent côte à côte.
Ce premier soir, Flor peine à s’endormir, perdue dans son lit trop grand. Pelotonnée en chien de fusil, elle presse Rosita contre son visage et, dans le tissu de la robe, dans la laine des cheveux, elle respire ce qui subsiste des effluves de son île.

Bouffémont
1924-1927
Les premiers jours ne se passent pas très bien.
Bouffémont, c’est un univers exclusivement féminin à l’exception du jardinier et des hommes de service que les élèves n’aperçoivent que rarement. Le monde extérieur a perdu de sa réalité. La musique de sa langue, les contes de l’enfance, la morsure du soleil, la douceur de la mer, la voix de sa mère, le goût sucré des mangues, les colères de son père, Flor a perdu tous ses repères, tout ce qui faisait d’elle une petite fille heureuse. Ici, le ciel est si gris, le soleil est si pâle, les couleurs des arbres si ternes. Et puis elle a froid, elle a froid tout le temps. Elle n’arrive pas à se réchauffer. Flor ne pensait pas qu’on pouvait avoir si froid. Il fait froid dans les galeries pour accéder aux salles de classe, il fait froid dans l’immense salle à manger, il fait froid dans l’église de Bouffémont où elle suit l’office religieux et dans le gymnase où elle court en short. Elle se réfugie dans la bibliothèque au premier étage et se pelotonne contre les radiateurs installés près des tables.

Pourquoi l’a-t-on envoyée si loin de tout ce qu’elle connaît ?
Mami lui manque. Son sourire indulgent, la chaleur de ses bras, l’odeur de jasmin de son cou, son sancocho si délicieux, la ronde qu’elles dansaient dans le jardin au retour de l’école, son baiser du soir, sueña con los angelitos mi’jita… Même quand Mami lui tirait les cheveux pour les démêler ou quand elle la forçait à terminer son assiette de mangú, même ça, ça lui manque.
Papi aussi lui manque. Et Boule de Neige. Le chagrin est si violent que parfois Flor pleure le soir, quand elle est seule dans sa grande chambre. Elle s’est remise à sucer son pouce comme un bébé. Ça fait une grosse bosse dure sur sa phalange, une excroissance blanchâtre qu’elle tente de cacher aux autres. C’est laid, elle le sait, mais elle ne peut pas s’en empêcher. Heureusement que Papi ne voit pas ça.
*
Contrairement à ce que lui avait vanté sa mère, sa mère qui n’a jamais mis les pieds à Bouffémont, sa mère qui n’a jamais quitté l’île, ce n’est pas facile de se faire des amies ici. Pas du tout.
Flor est loin d’être la plus populaire des pensionnaires. Petite, maigre, cheveux frisés, des jambes comme des pattes de héron… Sa goutte de sang noir la dessert, elle vient d’un pays si petit qu’on ne sait même pas le placer sur le planisphère, on n’a jamais lu le nom de son père dans les journaux. Et puis, il suffit de voir sa garde-robe pour comprendre qu’elle ne sait rien de la mode. Et qu’elle n’a sans doute guère d’argent. Flor se sent inexistante, presque invisible parmi cet aréopage de demoiselles bien mieux nées qu’elle, filles d’industriels, riches héritières, aristocrates, altesses.
Car à Bouffémont, il y a de véritables princesses, pas comme elle quand elle jouait à la reine avec ses cousines. En vrai. Illana est russe, Maryam et Zana viennent d’Iran, un très grand pays qu’elles montrent dans l’atlas de la bibliothèque. Alors Flor cherche son île, avec l’aide de Mme Ponsard, la bibliothécaire. Elle pointe de son index une tache verte au milieu du bleu, voilà, c’est là. Maryam fait une petite moue, Zana fronce son nez busqué et lâche d’un ton ironique « mais c’est minuscule », tandis que sa sœur ajoute, légèrement méprisante, « c’est pour ça qu’on en a jamais entendu parler ».
Flor est vexée. Elle riposte : « D’abord ce n’est pas minuscule et ensuite c’est très joli, vous n’imaginez pas comme c’est joli », ajoute-t-elle avec un air qu’elle espère mystérieux.
Et puis, d’un coup, elle trouve la réplique qui cloue le bec aux princesses. C’est Jules César qu’elle vient d’étudier en latin (le latin, elle déteste ça) qui la lui souffle : « Mieux vaut être le premier dans son village que le second à Rome. »
Eh bien c’est fait, Flor vient de s’aliéner le duo de princesses iraniennes.
*
Flor fait connaissance avec l’automne puis avec l’hiver. Elle ramasse des châtaignes, elle rentre avec les ongles noirs de terre qu’il lui faut brosser soigneusement. Elle découvre des odeurs nouvelles, celle des feuilles mortes pourrissant dans la terre humide, celle des champignons, celle des rubans de brume qui flottent dans la forêt. Et la neige. C’est un éblouissement. Maintenant elle comprend pourquoi son chien s’appelle Boule de Neige, elle pourra le raconter à Mami. En attendant elle le confie à Rosita. Qui va mal. La bourre de coton sort par des trous dans le tissu. Pendant l’atelier de couture, Flor répare sa poupée de chiffon. Elle coud de jolis boutons pour ses yeux. Elle est très fière du résultat.
*
Yulissa. Flor s’est inventé une confidente. Bien sûr, elle est trop grande pour croire vraiment à son existence, mais elle est aussi trop petite pour ne pas en éprouver le besoin. Chaque soir elle retrouve Yulissa sous ses draps, c’est son amie secrète, elle lui raconte tout, elle pouffe avec elle dans l’abri douillet, se moque de ses compagnes qui la regardent de haut. Les princesses surtout, avec leur nez crochu, leurs grands yeux noirs qui tombent sur le côté, leurs petites moues dédaigneuses. Elle lui parle de son prince charmant. Et de son Papi, surtout de son Papi, elle espère tant qu’il aura changé quand elle rentrera, qu’il aura un peu de temps pour elle, qu’il sera fier d’elle, enfin. Parfois elle rêve d’un autre père. Comme une très jeune enfant, elle rêve que ses parents ne sont pas ses parents. Que son père n’est pas son père. Les autres rêvent d’un père plus riche, plus important. Elle, elle rêve d’un père moins riche, moins important, discret, affectueux. Puis elle arrête de rêver car elle se sent déloyale envers Mami. Alors elle s’agenouille sur le sol, au bord de son lit trop grand, joint ses mains sous son menton et elle demande à Jésus de protéger son Papi, sa Mami et de faire pousser sa poitrine.
Flor s’enferme dans le cocon de cet univers-là. Yulissa et Rosita.
*
Flor doit se montrer digne de son père. Alors elle serre les dents et se force à sourire, tout le temps, à en avoir l’air bête.
C’est une toute petite fille, elle est petite par l’âge, petite par la taille, petite par la maturité. Elle, qui a toujours été entourée, se retrouve seule dans un monde inconnu dont elle ne possède pas les règles. Elle n’a guère le goût des études, elle la petite sauvageonne habituée à courir la campagne, à nager, à jouer avec les animaux, à pêcher, mais elle s’accroche de toute la force de ses neuf ans. Elle s’efforce avec une bonne volonté désarmante de trouver ses marques, de comprendre les codes de l’institution. Elle a promis d’être une élève modèle et de rapporter le meilleur bulletin. Il ne faut pas décevoir Papi, à aucun prix. Elle est bien décidée à apprendre le français au plus vite et aussi l’anglais. Elle n’a d’ailleurs pas le choix si elle veut avoir des amies.

Flor, qui a un caractère enjoué, essaie de se montrer brave. Peu à peu, avec l’innocence de ses neuf ans, elle se fait des amies. Mais c’est difficile et douloureux. Les autres voient leur famille souvent. Elle, sa famille est à dix jours de bateau.
Les fins de semaine sont solitaires, un long tunnel terne jusqu’au lundi matin. Elles ne sont qu’une poignée de pensionnaires à rester dans l’école vidée de toute vie. Elles ont pour elles l’étang, le terrain de golf, mais pas les écuries car les palefreniers sont en congé. Il y a la messe du dimanche matin, les repas où le moindre mot résonne lugubrement dans la salle à manger désertée, les jeux où l’on se force, les longues séances de lecture. Et l’ennui. Les heures sont une matière molle, un engourdissement des sens. Flor les traverse le plus souvent enfermée dans sa chambre, un livre ouvert retourné sur les genoux, pour tromper la surveillante. Elle rêvasse, s’envole et rejoint sa mère et ses cousines. Elle retrouve l’île, ses parfums, ses couleurs, sa chaleur, la brûlure du soleil sur sa peau, le goût du sel sur ses lèvres. En y pensant très fort, elle y est presque. Elle se complaît dans cette errance mélancolique, puis, reprenant pied, elle se fustige : Papi ne serait pas content. Alors elle reprend sa lecture.
*
Flor vit dans un décor princier à l’élégance Arts déco. En secret, elle a baptisé son immense chambre « ses appartements ». Cette démesure, ce luxe imprègnent son imaginaire d’enfant. Peu à peu elle laisse tomber Yulissa. Avec ses nouvelles amies, elles ont formé un club, « Les filles du bout du monde. » Blotties les unes contre les autres, elles se racontent des histoires de loups-garous et de sorcières. Il y a aussi des princes charmants. Très beaux, très courageux, avec des uniformes blancs à boutons dorés, chevauchant de puissants destriers.
*
Certains vendredis soir, Flor prend l’autocar privé de l’école jusqu’au terminus de la porte de Chaillot où un chauffeur en livrée l’attend au volant d’une limousine. Quand elles l’ont appris, les princesses ont commencé à la regarder autrement. Direction les appartements de l’ambassadeur. Flor n’aime pas trop ça, mais au moins elle y retrouve les accents de sa langue maternelle, cette façon d’estropier le castillan qui n’appartient qu’aux Dominicains. Et il y a les enfants qu’elle envie d’avoir leur maman et leur papa avec eux. Et cette grande chambre impersonnelle et ces repas protocolaires. Merci Madame, merci Monsieur, petite révérence. Les couverts à poisson. La goutte de porto qu’elle aime bien, le vin dans lequel on lui permet de mouiller ses lèvres, il faut bien faire son éducation, les nappes immaculées, les domestiques, le pourboire qu’elle glisse dans leur main au moment de regagner Bouffémont. Toutes ces petites choses qu’on lui apprend pour faire d’elle une demoiselle du grand monde.

Chaque vendredi, un chauffeur vient chercher Mathilde de Cadeville, la fille d’un duc breton, et la ramène le lundi. Flor est invitée chez elle. Mathilde habite dans une maison encore plus belle que Bouffémont, avec un parc. Flor s’applique à se tenir à table comme on le lui a appris chez l’ambassadeur. Elle ne fait presque aucune faute. Le duc tord le nez sans se cacher. « Elle est gentille, mais elle vient du peuple. C’est la fille d’un de ces militaires de pacotille… une république bananière… » Les mots s’échappent par la porte du fumoir de l’immense demeure, là où se sont réunis les messieurs après le dîner. Parlent-ils d’elle ? Flor se demande ce que cela veut dire. Il y a des bananes chez elle et son père est militaire, mais la pacotille, c’est quoi ? Et la république des bananes ? Dans le couloir Flor croise la mère de Mathilde qui lui sourit avec indulgence. « Retourne dans la salle de jeux. »

C’est embêtant, Flor ne peut pas rendre les invitations, elle ne peut tout de même pas convier ses nouvelles amies chez l’ambassadeur. Surprise, pour son anniversaire l’ambassadrice organise un goûter. « Invite tes amies, autant que tu veux. » Elles sont une dizaine à fêter son cumpleaños. « C’est clinquant » lui glisse en aparté Mathilde qui détaille le décor de l’appartement avec une petite moue réprobatrice.
*
Flor n’a personne avec qui partager ce qui la préoccupe, l’absence de seins, et ce qui la transforme, l’apparition des poils, du premier sang. Quand elle a senti son ventre se contracter, une sensation différente de toutes les douleurs qu’elle avait déjà connues, elle s’est roulée en boule sur son lit en poussant un petit gémissement. Quelque chose qu’elle n’avait pas digéré ? Personne ne lui a expliqué. Elle n’a pas la moindre idée de ce qui lui arrive. Une douleur violente lui déchire les entrailles et sa culotte tachée de sang l’épouvante. Elle se résout à consulter l’infirmière qui s’étonne de sa précocité, la rassure avec un sourire et la renvoie dans « ses appartements ».
*
Dans la distribution hebdomadaire du courrier, Flor est souvent oubliée. Rarement une lettre pour elle. Aucun appel de son père. Ni de Mami non plus. Avec ses 100 pesos de pension, Aminta ne peut pas se le permettre. Sa détresse est profonde, sa honte aussi. Parce qu’elle ne comprend pas. Comment comprendre que sa famille l’envoie dans un pays inconnu, loin de tout ce qui faisait sa vie, sans lui donner de nouvelles. Flor n’a pas le choix, c’est une petite fille courageuse. Elle s’endort avec des images de plage et de cocotiers plein la tête en espérant l’été, quand elle pourra revenir et retrouver Mami, Papi et Boule de Neige.

Collège féminin de Bouffémont
Rafael L. Trujillo
Saint-Domingue

Mon très cher papa,
Le jour de ta fête je t’ai envoyé un câble et après j’ai reçu le tien qui m’a rendue très heureuse.
Cela fait presque trois ans que je ne t’ai pas vu, et tu n’imagines pas comme j’en ai envie.
Si je viens en juillet comme tu le dis, tu verras comme j’ai grandi et comme j’ai changé, et j’espère te trouver changé avec moi.
Je peux y compter ?
Reçois toute mon affection et un million de baisers de ta fille.
Flor de Oro
J’ai reçu ton portrait et j’espère que le mien t’a plu.

Flor a confié sa lettre à l’ambassadeur. Elle attend la réponse avec appréhension.
*
Señorita Flor de Oro Trujillo
Paris France

Saint-Domingue, 20 février 1927

Ma chère fille,

Avec quelle satisfaction j’ai reçu ta petite carte affectueuse que tu as oublié de dater ! Et avec elle ton portrait sur lequel je note le changement favorable qui s’est opéré en quelques mois d’absence.
J’ai beaucoup de désir de te retrouver et j’espère te voir ici à l’occasion des prochaines vacances.
J’ai noté avec plaisir que tu progresses dans tes études, selon les informations de la directrice du collège. J’espère que tu continueras à t’appliquer comme jusqu’à présent.
En attendant, ton père t’embrasse,

Rafael L. Trujillo

Saint-Domingue
Juillet 1927
À bâbord se dessine le profil de la côte hérissé d’une courte falaise de roche corallienne. Flor de Oro laisse filer son regard le long du rivage en suivant des yeux le ballet des pélicans qui accompagnent la lente progression du bateau. Parfois ils plongent en piqué dans la mer, harponnent un poisson, repartent se perdre loin dans le ciel, et ça l’amuse. Elle cligne des yeux, éblouie par l’éclat du soleil et la pureté de la lumière. Son nez se plisse sous l’assaut des senteurs oubliées. C’est une véritable caresse, café, mangue, tabac, palme, iode, qu’elle respire à pleins poumons. Son corps se dilate, des frissons de pur plaisir lui parcourent l’échine. Il lui semble qu’elle renaît, qu’elle reprend sa vie là où elle l’avait laissée, exactement. Mais non, elle a grandi. Elle a changé, beaucoup même. Elle n’est plus une enfant. Mami va être si surprise. Et Papi si fier.
Peu à peu, l’eau d’un bleu profond se trouble et devient brune. Le bateau entre lentement dans les eaux fangeuses du rio Ozama. Après presque trois ans d’absence, Flor rentre au pays pour les vacances. Elle ne doit ce retour qu’à la bataille de haute lutte menée par sa mère. Aminta n’a eu de cesse d’obtenir gain de cause auprès de T, peu sensible aux états d’âme de sa première épouse. Sa fille, il ne se fait aucun souci pour elle. Mais de guerre lasse, il a cédé aux assauts d’Aminta.

Flor a tenu la promesse faite à son père. En dépit de la solitude, du froid, des angoisses, des peurs, des reyes non fêtés, des anniversaires oubliés, en dépit de tout, la fillette a tenu bon. Elle rapporte des résultats scolaires plus qu’honorables. Elle a même réussi à arrêter de sucer son pouce. Dans la solitude de sa cabine de première classe, elle a souvent feuilleté son précieux carnet et relu les annotations de ses professeurs. « Flor de Oro est une élève studieuse et appliquée. Flor de Oro a un grand sens de l’effort. Malgré quelques bavardages – elle hoche la tête, c’est vrai, elle a toujours tellement de choses à dire à sa voisine – et un démarrage difficile – ça elle s’en rappelle de ces cours où elle ne comprenait pas un mot –, Flor de Oro a fait une très bonne année. » Elle en est sûre, Papi sera fier, elle s’est tellement appliquée, même dans les matières qu’elle n’aime pas, comme le calcul, le latin et la géométrie. Elle a fait tout ça pour lui.

Après une navigation sans relief où les jours n’en finissaient pas de s’étirer, le port de Saint-Domingue est en vue. Flor sent son cœur cogner fort dans sa poitrine. Depuis le pont, son regard scrute l’essaim des familles. Elle les cherche des yeux. Ses parents. Ses jambes tremblent. Elle cherche. Elle descend la passerelle. Sa main serre la rampe. Elle cherche. Dissèque la foule. Un homme en uniforme militaire s’approche. Il s’incline, Señorita, l’escorte jusqu’à une limousine, suivi par les porteurs. Talonnée par le chagrin, la déception est immense. Flor de Oro ravale des larmes amères. Petite boule de douze ans, tassée à l’arrière du véhicule, muette, elle s’obstine à fixer les deux fanions qui flottent fièrement au vent sur les ailes de la voiture. Elle ne sait même pas où on l’emmène. La limousine s’arrête devant une maison du quartier résidentiel de Gazcue.
Mais où sont son père et sa mère ? Flor se raidit devant le seuil de la demeure aux allures prétentieuses de petit palais colonial. En haut des marches, se tient une femme endimanchée, engoncée dans une vilaine robe à fleurs qui ressemble à un rideau. Flor ne la connaît pas. Guindée, cérémonieuse. Un sourire figé sur les lèvres, une main inutilement tendue.
« Bonjour Flor de Oro. Je suis Bienvenida, la… une petite hésitation, une rougeur soudaine dans le cou, un semblant de gêne… la nouvelle épouse de votre père. »
Flor s’en doutait, eh bien voilà, c’est dit ! Elle pince les lèvres et sourit bravement à celle qui a remplacé sa mère, malgré l’étau d’amertume qui comprime sa poitrine. Elle le savait. T s’est remarié à Puerto Plata en mars dernier. Une lettre d’Aminta le lui a appris, une lettre digne, sans plainte, sans émotion, qui se contentait de constater. Flor a beaucoup pleuré, peinée pour sa mère, et comprenant qu’elle compte pour menu fretin dans le cœur de son père, puisque celui-ci ne l’a même pas avertie.
Flor a juste une petite inclinaison sèche de la tête vers Bienvenida, elle ne va quand même pas l’embrasser, ni même lui serrer la main, certainement pas. Elle la suit à l’intérieur. La seconde épouse lui offre une limonade. Flor la trouve pas si jeune. Se dit qu’elle a l’air gentille, malgré tout. En tout cas, une chose est sûre, elle est moins jolie et moins gaie que Mami.
Une demi-heure se passe sans que Bienvenida trouve rien à lui dire. Ou si peu. Que des choses convenues. Alors Flor converse dans sa tête avec Aminta. Elle fait les questions et les réponses. Elle n’est plus tout à fait là.
Du remue-ménage dehors.
Un coup de klaxon coupe court à ses réflexions. Une portière qui claque, un pas martial. Son père. Flor se précipite, « Papi ». T la prend dans ses bras et l’embrasse tendrement. Il plisse les yeux, il a l’air si content de la revoir. « Comme tu as grandi, ma Flor de Oro ! Amorcito, tu es en train de devenir une vraie señorita. J’ai une surprise pour toi, querida… »
Une seconde voiture arrive. La portière s’ouvre et Aminta en descend. Flor tremble d’allégresse en s’abandonnant dans le giron maternel.
Voilà, c’est pour cela qu’ils ne sont pas venus au port. C’était une surprise. Flor remercie son père en silence.

Il ne manque que Boule de Neige. Il est resté à San Cristóbal, la rassure Aminta. Flor le verra quand elle ira. Malheureusement Mami ne peut pas rester. Elle n’est pas la bienvenue chez Bienvenida qui est désormais la maîtresse des lieux. Aminta, répudiée pour une fille qui a la moitié de son âge, doit regagner sa maison avant la nuit.
Flor s’installe à Gazcue, seule dans une grande chambre aux tentures roses. Seule, comme à Bouffémont. Les amies en moins. Elle aurait largement préféré repartir avec Mami, mais on ne lui a pas demandé son avis.
*
Pendant ces quelques semaines d’été, Flor se partage entre la petite maison au toit de palme de San Cristóbal toujours impeccablement tenue par Aminta et la résidence princière de la capitale. À San Cristóbal, elle s’amuse, il y a ses cousins et ses amies d’enfance. Ils vont à la playita et parfois jusqu’à Najayo, barbotent dans l’eau, pêchent, jouent dans les jardins, grimpent dans les manguiers, chassent les crabes, récoltent de gros coquillages roses de lambis, dorment chez les uns et les autres… À Gazcue, Flor s’ennuie malgré les livres et la piscine. Bienvenida ne sait pas s’y prendre avec les enfants, elle est empotée, maladroite, compassée, artificielle. Surtout, elle est morose. Elle a déjà l’air d’une ombre. Car T n’est pas beaucoup là, et bien souvent Flor dîne en tête à tête avec sa belle-mère. Ce n’est pas très gai. Quand Flor le lui raconte Aminta se gausse. « Elle s’appelle Inocencia, la bien nommée… Elle a beau venir d’une très bonne famille de Montecristi, elle aussi, il la trompe. Toujours ses maîtresses… » Ce ne sont pas des confidences à faire à une enfant de douze ans. Flor cache son malaise en enfouissant son nez dans la fourrure de Boule de Neige.
Aminta, consciente de s’être laissé déborder par son ressentiment à l’égard de T, chasse sa fille d’un moulinet du poignet : « Je suis de mauvaise humeur, mi’jita, ça va passer. Va donc jouer avec tes cousines ! »
Mais Flor n’est ni aveugle ni stupide. Elle comprend l’amertume de sa mère. T lui verse à peine de quoi vivre dignement alors qu’il dépense sans compter à Saint-Domingue. Pour un homme qui prétend aux plus hautes fonctions, quel pingre ! Flor sent aussi la blessure de la femme bafouée, évincée pour une plus jeune, une plus riche, une plus socialement acceptable. Elle a pitié de Mami, et du chagrin pour elle, alors elle redouble de marques d’affection à son égard.

De toutes les vacances, Flor n’aura eu qu’un seul tête à tête avec son père, quelques jours après son retour. Il l’a félicitée pour ses bonnes notes et, en guise de récompense, lui a accordé la faveur d’une cavalcade à deux. Rien qu’eux deux. Il l’a aidée à se hisser en selle et a réglé lui-même la hauteur de ses étriers. C’est un excellent cavalier et Flor est fière de trotter à l’anglaise à ses côtés, ses leçons d’équitation ont porté leurs fruits. Pour une fois, Papi a laissé son grand uniforme et toutes ces médailles qu’il épingle sur sa poitrine. Car il est lieutenant-colonel maintenant. Aminta le lui a expliqué. Ce jour-là, il porte un simple complet de toile qui lui va bien et un chapeau mou. Il a l’air d’un vrai papa. Le temps d’un galop, il quitte l’armure et devient le père qu’il n’a jamais su être. Il complimente Flor, c’est rare. Il se félicite aussi : il a pris la bonne décision – mais il n’en a jamais douté – en l’envoyant en France. Non seulement ça le dédouane du souci de l’éducation de sa fille, mais elle a l’air de s’épanouir. T est bien trop occupé de lui-même pour remarquer le voile de tristesse qui par moment obscurcit le regard de Flor.
Au début du mois d’août, c’est l’ébullition dans la maison de Gazcue. T a été nommé général de brigade, et quatre jours plus tard, la police nationale est transformée en brigade nationale. T dirige donc l’armée, un spectaculaire bond en avant dans une trajectoire que rien ne semble devoir arrêter. Il s’est investi d’une mission dantesque : redresser le pays, en faire un État moderne, libéré du joug yanqui. Rien d’autre ne lui importe désormais. Il se consacre tout entier à son ambition avec une énergie peu commune. »

Extrait
« Elle sait que si elle accepte de regarder en face ce qu’est son père, ce qu’il fait à son pays, ce qu’il fait à son peuple, elle sombrera. Elle le sait. Pour survivre, elle doit refouler ces pensées et ces images, les tenir à distance et leur dénier tout pouvoir sur elle. » p. 148

À propos de l’auteur
BARDON_Catherine_©Philippe_MatsasCatherine Bardon © Photo Philippe Matsas

Après une carrière dans la communication, Catherine Bardon se consacre désormais à l’écriture et partage son temps entre la France et la République dominicaine. Elle est l’autrice de la saga Les Déracinés qui s’est vendue à plus de 500 000 exemplaires et qui a été distinguée à de nombreuses reprises, notamment par le Prix Wizo et par le Festival du premier roman de Chambéry en 2019. En quelques romans, Catherine Bardon s’est imposée comme une voix majeure du paysage romanesque français.

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