Roman fleuve

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En deux mots
Avec deux amis, Philibert Humm a choisi de descendre la Seine en bateau de Paris jusqu’à la mer. Une fois acquis un canot qui aurait appartenu à Véronique Sanson, les voilà partis pour une Odyssée aussi loufoque que risquée. Ou quand une idée saugrenue devient une ode à l’amitié.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Bateau, tu es le plus beau des bateaux»

Samuel, François et Philibert sont montés dans un canot à Paris, direction la mer. Ce remake de Trois hommes dans un bateau est drôle, nous en apprend beaucoup tout au long des berges de la Seine et a été couronné par le Prix Interallié.

En se promenant sur les quais de Seine et en s’exclamant «que d’eau !», Philibert Humm, l’auteur-narrateur, se dit qu’il serait peut-être bien d’aller voir jusqu’où va cette eau qui traverse Paris, de monter dans un bateau direction la mer. Une idée qu’il va partager avec ses amis Samuel Adrian, enthousiaste à l’idée de lever l’ancre, et François Waquet, beaucoup plus réticent. Mais quelques tournées de bière finiront par le convaincre. Voilà le trio à la recherche d’une embarcation, bien décidés à mettre leur projet à exécution, même si leurs compagnes respectives ne sont pas de cet avis.
Sur leboncoin et pour 200 euros, ils dénichent un vieux canot en piteux état. Dans un magasin de bricolage, ils trouvent une tringle à rideaux pour faire office de mât et un vieux rideau de douche pour servir de voile. Reste à baptiser leur embarcation. L’idée la plus simple étant souvent la meilleure, voilà le bateau appelé «Bateau». Et vogue la galère… Une expression à prendre ici au sens propre.
Car les quelques jours passés à bord sont loin d’être une partie de plaisir. S’il n’y avait que le fait que cette navigation demandait autorisation, passe encore, mais la méconnaissance du fleuve, des règles et de la navigation entraîneront plusieurs fois ces nouveaux pieds nickelés au bord de l’accident. Mais n’allons pas trop vite en besogne, car «il convient de ménager ce lecteur, de lui réserver des temps calmes qu’on appelle entre nous ventilations narratives. Sans quoi celui-ci s’essouffle, perd haleine, suffoque et meurt parfois. Par conséquent je serai dans les pages qui suivent économe en rebondissements.»
Avec un journaliste, un professeur d’université et un croque-mort à bord, attardons-nous plutôt sur les aspects culturels du voyage. Les bords de Seine nous livrent en effet de nombreuses occasions d’enrichir notre savoir. La géographie et l’environnement ont ici rendez-vous avec l’Histoire, les beaux-arts avec la littérature. L’auteur, qui est friand d’anecdotes, va nous en livrer une palanquée, de la plus futile à la plus enrichissante. Et nous réserver quelques surprises comme cette rencontre du côté de Chatou avec «un aventurier de ses relations» : « Ce qui serait bath, m’avait écrit Sylvain Tesson la semaine précédente, c’est de vous apporter un panier de cochonnailles à Chatou quand vous y passerez. On pique-niquerait devant l’île des impressionnistes, là où venaient Tourgueniev et Maupassant. Ainsi tout le monde saura que la jeunesse rame. Je t’embrasse mon petit vieux, en espérant saluer les valeureux canotiers vendredi…»
Si Philibert Humm fait de ce récit de voyage truculent un hymne à l’amitié – j’y reviendrai – c’est aussi beaucoup une invitation à la rencontre. Tout au long de ce périple, on va croiser de drôles de français, mais fort souvent ils vont se révéler sympa, secourables et même, dans le cas d’un représentant des autorités fluviales, prêts à fermer un œil sur une violation éhontée des règles du tourisme fluvial. Au cours de leurs digressions, on relira Maupassant, on croisera tout à la fois Napoléon et Jean-Pierre Pernaut, les impressionnistes, Clovis et Hector Malot.
Mais voici venu le moment de l’un de ces rebondissements dont il ne faut pas trop abreuver le lecteur.
En arrivant à Mantes, notre trio avise un ponton pour y faire une halte, un ponton trop haut pour leur frêle esquif. Ajoutons-y des courants d’une rare traîtrise et c’est le drame. Le canoë se retourne. «Je m’efforce de décrire cet épisode avec détachement, sans lyrisme excessif, mais son évocation me glace encore le sang. Voir d’un coup d’un seul mes hommes basculer dans les eaux noires est un souvenir franchement pénible. Nos affaires s’éparpillèrent en surface, d’autres coulèrent à pic. (…) Je tirai péniblement Bateau à la berge pendant que les deux autres sauvaient ce qu’ils pouvaient de notre chargement.»
De tels moments peuvent ruiner un projet. Ils peuvent aussi souder un groupe. C’est le cas ici, le voyage parviendra à son terme et notre trio devient ainsi héroïque !
S’il faut lire ce roman burlesque, c’est d’abord parce qu’il vous assure de passer un bon moment. C’est ensuite une invitation à (re)lire Three men in a boat (Trois hommes dans un bateau) de Jerome K. Jerome. L’histoire des trois gentlemen qui remontent la Tamise aura en effet inspiré l’auteur qui en partage la fantaisie et l’humour. Enfin, parce qu’une telle expérience ne s’oublie pas.
Oui, décidément, Roman fleuve aurait pu s’appeler Les copains d’abord.

Roman-fleuve
Philibert Humm
Éditions des Équateurs
Roman
288 p. 19 €
EAN 9782382842096
Paru le 24/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris et en région parisienne, puis tout au long de la Seine jusqu’à l’embouchure.

Quand?
L’action se déroule durant l’été 2018.

Ce qu’en dit l’éditeur
Ce périple, les trois jeunes gens l’ont entrepris au mépris du danger, au péril de leur vie, et malgré les supplications de leurs fiancées respectives. Ils l’ont fait pour le rayonnement de la France, le progrès de la science et aussi un peu pour passer le temps.
Il en résulte un roman d’aventure avec de l’action à l’intérieur et aussi des temps calmes et du passé simple. Ceci est une expérience de lecture immersive. Hormis deux ou trois passages inquiétants, le suspense y est supportable et l’œuvre reste accessible au public poitrinaire. A noter la présence de nombreux adverbes.
L’éditeur ne saurait être tenu responsable des mauvaises idées que ce livre ne manquera pas d’instiller dans le cerveau vicié des nouvelles générations gavées d’écran et pourries à la moelle.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté
Les hôtels littéraires (entretien d’Hélène Montjean avec l’auteur)


Chronique de Nicolas carreau sur Roman fleuve de Philibert Humm © Production Europe1


Philibert Humm s’entretient avec Augustin Trapenard et Sylvain Tesson durant La Grande Librairie © Production France Télévisions

Les premières pages du livre
« Note de l’éditeur
Ce périple, trois jeunes gens l’ont réellement entrepris, au mépris du danger, au péril de leur vie, et malgré les supplications de leurs familles respectives. Ils l’ont fait pour le rayonnement de la France, le progrès de la science et aussi un peu pour passer le temps. Il en résulte ce roman d’aventure avec de l’action à l’intérieur et aussi des temps calmes et du passé simple. Hormis deux ou trois passages inquiétants, le suspense y est supportable et l’œuvre reste accessible au public poitrinaire. A noter la présence de nombreux adverbes (un millier environ). Pour plus de commodité dans la lecture, la carte utilisée pour l’expédition a été reproduite en fin d’ouvrage, avec l’aimable autorisation de la Société de Géographie, sise 184 boulevard Saint-Germain à Paris (Seine).
L’éditeur ne saurait être tenu responsable des mauvaises idées que ce livre ne manquera pas d’instiller dans le cerveau vicié des nouvelles générations gavées d’écran et pourries à la moelle. Cette aventure a été réalisée par des professionnels. N’essayez pas de la reproduire chez vous.

1. Typologie du genre humain– L’aventurier contre tout chacal.
Il existe deux catégories d’individus. Ceux qui prennent des risques et ceux qui n’en prennent pas. Les aventuriers et les autres. Pour ce qui me concerne, j’appartiens à la première catégorie. Les aventuriers vivent une vie trépidante et portent des gilets à poches; Ils courent le monde, gravissent des sommets, tombent dans des crevasses, s’écorchent les genoux et se fourrent dans des tas de situations impossibles. Quand ils rentrent à la maison, ils racontent leur aventure en enjolivant à peine, parce que c’est bien joli de ficher le camp aux cinq cents diables, si on ne peut en parler au retour, ça ne sert rien. Quand l’entourage a suffisamment soupé du récit des aventures, il est temps de repartir à l’aventure. Telle est la destinée des aventuriers. C’est à ce prix, à ce prix seulement, qu’ils font rêver les enfants, dont un sur dix-mille environ deviendra aventurier à son tour. Les autres seront commissaires de police, fonctionnaires des Postes, épiciers, assureurs, vendeurs de cigarettes électroniques, Bid managers, Scrum masters ou chief hapiness officer comme tout un chacun. On entoure les aventuriers d’un certain prestige et c’est pourquoi les autres, c’est-à-dire les individus non-aventuriers ne les aiment pas beaucoup. Ils disent que les aventuriers se vantent. Nous ne nous vantons pas. Nous enchantons le monde en l’honorant de notre visite et portons à la connaissance d’autrui le merveilleux des confins par le récit époustouflant de nos folles tribulations. Aussi, il arrive que nous passions à la télévision. Sur des plateaux climatisés, devant des animateurs aux dents excessivement blanches, nous célébrons les joies de la vie au grand air. A ces fins, j’ai moi-même entrepris d’étaler sur deux-cent-onze pages, au passé simple et à l’imparfait, le récit de mon aventure. Les événements que je m’apprête à raconter se sont déroulés comme suit, il y a quelques années de cela. Je dis quelques années par effet de style mais je sais fort bien qu’ils eurent lieu à l’été 2018. J’avais 26 ans et laisserai dire, si ça vous amuse, que c’est le plus bel âge de la vie. C’était l’été, donc, un été de canicule. Pour ceux qui n’auraient pas compris: il faisait chaud. Un matin, c’était un lundi je crois, je longeais les quais de Seine pour me rendre dans une boutique de modélisme ferroviaire, quand, soudain, me vient cette réflexion: «Toute cette eau, quand même…» Puis je pense à autre chose, mon esprit est si libre. Un quart d’heure plus tard j’y reviens: «Vraiment ça en fait de l’eau, et qui coule jour et nuit… D’où vient cette eau, où va-t-elle? Sans doute à la mer… Comme il serait plaisant d’aller le vérifier, d’en descendre le cours jusqu’à l’estuaire. Cela ferait une sacrée aventure, n’est-ce pas?» Personne ne répondit car j’étais seul. En ce temps-là je débutais dans le métier d’aventurier professionnel. J’en étais encore à croire qu’il me faudrait cueillir des baies sur la rive et vivre du produit de la pêche. Je m’imaginais chasseur-cueilleur, glaneur, baroudeur à la mode d’autrefois. De nos jours, les aventuriers ne traquent plus le gibier pour manger ni ne se nourrissent de racines. Comme tout le monde nous scannons sous blister aux caisses automatiques. Qui va à la chasse perd sa place, qui va chez Auchan la reprend.
Je commençai par m’attacher les services d’un autre aventurier. Partir à l’aventure seul est une entreprise hasardeuse. On n’est jamais trop de deux s’il arrive un malheur. Et puis ça fait le temps moins long. Et puis on se sent moins seul. Quelqu’un est là pour vous écouter raconter vos souvenirs autour du feu et le cas échéant il peut porter les sacs. Je m’ouvrai l’après-midi même du projet de descendre la Seine à mon ami Samuel Adrian. C’est un bon garçon, avec deux bras solides et de la conversation. Lui aussi est aventurier depuis peu. Il était précédemment khâgneux, candidat
malheureux aux concours de l’École normale supérieure puis employé des pompes funèbres. J’y reviendrai.
— En voilà une idée, dit Adrian. Quand partons-nous?
J’étais pris de court. Je n’avais pas réfléchi à la question. Et quand je ne réfléchis pas, je me précipite:
— Nous partons vendredi en huit, mon vieux. En attendant tiens ta langue. Quelques heures plus tard, je retrouvai François Waquet au bar-tabac l’Étincelle, rue Saint-Sébastien, à Paris. Waquet n’est pas un aventurier en tant que tel. Il a pu lui arriver de brûler des feux rouges à vélo et, par deux fois il a gravi la dune du Pyla, mais d’une manière générale la prise de risque n’est pas son fort et Waquet voyage aussi mal que le maroilles. Volontiers pleutre et résolument réfractaire à l’exercice physique, il serait plutôt ce qu’on appelle une tête bien faite. Je ne parle pas là de l’enveloppe mais de ce qu’elle contient. Waquet étudie le droit romain à la Sorbonne. De ce fait, il parle couramment latin et peut sans mal comprendre le grec ancien. Cela allait s’avérer, pour la suite de notre aventure, de la plus grande inutilité.
— Sais-tu où nous allons, Adrian et moi?, lui dis-je en ménageant mon effet.
— A la mer à la rame, répondit-il, heureux de me couper la chique sous le pied. Adrian m’a prévenu tout à l’heure. C’est une bien mauvaise idée. D’ailleurs je n’irai pas.
De quel droit se croyait-il invité ? S’il n’allait pas, c’est d’abord parce que je ne lui proposais pas et c’est ensuite parce que je l‘en savais d’avance incapable. Waquet est un universitaire. Les universitaires ne vont pas à la mer à la rame. Ils prennent le métro aux heures de pointe, cela leur suffit bien. Mais c’est une manie chez Waquet: on s’ouvre d’un projet, on lui montre nos plans, il se figure qu’on lui tient la portière.
— Pas si mauvaise idée, répliqué-je sèchement. Et je payai ma tournée pour lui faire voir combien ses petits jugements à l’emporte-pièce me passent bien au-dessus de la tête. Deux bocks plus tard, Waquet commençait déjà de trouver l’idée moins mauvaise. Au troisième bock, il était près de la trouver bonne et au quatrième bock, il consentit à nous accompagner. Je ne le lui avais toujours pas proposé.
— Grand fou, dit-il, en me tapant familièrement le dos. Tu as gagné, je pars avec vous. Ce sera l’aventure! Que savait-il de l’aventure, lui qui n’avait jamais passé le périphérique sauf pour se rendre en vacances au Moulleau et dans le Morbihan? Je réglai l’addition. Le recrutement de Waquet m’avait couté quatre tournées. Avec le recul, je considère que c’était le prix.

2. De l’absolue nécessité de se procurer un canot pour canoter – Négocier le prix d’un canot – Slim Batteux et Véronique Sanson.

La première chose à faire, quand on entend pratiquer le canotage, est de se procurer un canot, un esquif, une chaloupe ou tout autre embarcation flottante à propulsion humaine. Sans cela, impossible d’arriver à rien.
— Nous n’avons pas de bateau, fit justement remarquer Adrian en ouverture de notre première réunion préparatoire. Cette réunion se tenait dans le pavillon des parents d’Adrian, à Saint-Cloud, Hauts-de-Seine. Adrian débute dans l’aventure et il n’a pas eu le temps de se constituer un patrimoine en propre.
— C’est juste, retorqué-je. Nous n’avons pas de bateau mais il ne tient qu’à nous d’en acheter. Soudain animé, Waquet parla d’un cotre à trinquette et voile aurique dans la cabine duquel il avait eu l’occasion de monter l’année dernière au salon nautique de Mandelieu-la-Napoule. Je n’ai aucune idée de ce que fichait Waquet au salon nautique de Mandelieu-la-Napoule. J’ignorais d’ailleurs qu’il y eut un salon nautique à Mandelieu-la-Napoule et aussi que la commune de Mandelieu-la-Napoule existât. Vérifications faites auprès du préfet des Alpes-Maritimes, tel est effectivement le cas: Mandelieu-la-Napoule existe et se porte bien. Ses habitants sont appelés les Mandolociens et Napoulois. Ils sont au nombre de douze mille. Le temps de prendre ces renseignements, mon attention revint à Waquet. On ne l’arrêtait plus. Pris dans son élan, aussi causant qu’un catalogue Beneteau, il parlait maintenant d’un quetch breton insubmersible, auto-videur et transportable, avec pont de promenade et bain de soleil. Quand il en eut fini, je lui rappelai l’état de nos finances, des siennes en particulier. Waquet me devait dix sacs, sans compter les tournées de l’autre soir.
— Exact, dit-il, nettement moins enjoué. Nous irons en barque. Une simple barque à fond plat. Ce sera l’aventure. Au lieu d’une barque, ce fut un canoë. Un canoë datant de l’an 1987. Le canoë, ou canoé, également appelé canotau Canada et canoë canadien en France, est un type de pirogue légère non pontée, destiné à la navigation sur les rivières et les lacs. Un dénommé Yodabreton vendait le sien aux abords de la Marne. C’était dans notre région la troisième annonce disponible sur le site leboncoin, et aussi la moins chère. Nous allâmes le trouver. «C’est ici», dit Yodabreton qui préférait qu’on l‘appelât Jean-Philippe. Dieu que c’est triste un canoë encalminé! Celui-ci était d’aluminium et de polyéthylène. Dix saisons de feuilles mortes en avaient rempli la coque. A l’ombre d’un saule, la mousse gagnait ses plats-bords, une bouée gisait à l’intérieur. Nous en avions le cœur noué.
—Cent cinquante euros avec les rames, dis-je à Jean-Philippe sans rien laisser paraitre de mon émotion.
— Deux cents et je vous aide à le porter sur le toit de votre camionnette.
— Topons là, dit Adrian. Et nous topâmes là. »

Extraits
« Il convient de ménager ce lecteur, de lui réserver des temps calmes qu’on appelle entre nous ventilations narratives. Sans quoi celui-ci s’essouffle, perd haleine, suffoque et meurt parfois. Par conséquent je serai dans
les pages qui suivent économe en rebondissements. » p. 39

« Un aventurier de mes relations nous attendait au restaurant de la Grenouillère.
Ce qui serait bath, m’avait écrit Sylvain Tesson la semaine précédente, c’est de vous apporter un panier de cochonnailles à Chatou quand vous y passerez. On pique-niquerait devant l’île des impressionnistes, là où venaient Tourgueniev et Maupassant. Ainsi tout le monde saura que la jeunesse rame. Je t’embrasse mon petit vieux, en espérant saluer les valeureux canotiers vendredi. Mes bons saluts, respects cordiaux, considération distinguée, etc. » p. 56

« Je m’efforce de décrire cet épisode avec détachement, sans lyrisme excessif, mais son évocation me glace encore le sang. Voir d’un coup d’un seul mes hommes basculer dans les eaux noires est un souvenir franchement pénible. Nos affaires s’éparpillèrent en surface, d’autres coulèrent à pic. L’une de mes sandalettes fut immédiatement aspirée par le fond. Je sauvai l’autre de justesse — mais à quoi sert une sandalette orpheline? —, cela sans parler du canoë dont nous découvrîmes qu’il ne flottait pas malgré la présence à la poupe et la proue de coussins dits flotteurs. Je tirai péniblement Bateau à la berge pendant que les deux autres sauvaient ce qu’ils pouvaient de notre chargement. En cas de naufrage, il convient d’agir vite. Chaque seconde compte. Mais surtout il faut pratiquer des choix. On ne peut espérer tout repêcher. Par exemple, mon réchaud à pétrole Eva-Sport (figure 3) fut sacrifié par le major au profit de son sac à dos personnel, lequel contenait un sachet de petits-beurre aux deux-tiers entamé. Adrian quant à lui fut héroïque, et je pèse mes mots. Je le revois plonger, remonter à la surface, prendre à peine sa respiration et replonger encore. Grâce à ses efforts répétés les bidons et la tente purent s’en tirer. La carte aussi, et les contes de Maupassant, dont je faisais la lecture au moment du naufrage… » p. 115

À propos de l’auteur
HUMM_philibert_DRPhilibert Humm © Photo DR

Philibert Humm, journaliste et écrivain est notamment l’auteur du Tour de France par deux enfants d’aujourd’hui. (Source: Éditions des Équateurs)

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Un chien à ma table

HUNZINGER_un-chien_a_ma_table

  RL_ete_2022 coup_de_coeur

Prix Femina 2022
Finaliste du Prix Renaudot 2022
Finaliste du Prix Médicis
En lice pour le Prix Jean Giono 2022

En deux mots
À la tombée du jour, un chien errant se présente aux Bois-Bannis, dans la montagne vosgienne, où vivent Sophie et Grieg, un couple d’artistes qui a choisi de se mettre en marge du monde et de profiter de la nature environnante. Ils vont adopter l’animal baptisé «Yes». Mais cette relation n’est pas sans danger.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique
«Yes I said yes I will Yes»

Couronnée par le Prix Femina 2022, Claudie Hunzinger a réussi avec ce roman, qui raconte la rencontre d’un chien errant avec un couple âgé vivant en marge du monde, un cri d’alarme écolo-féministe, mais aussi une belle déclaration d’amour.

La nuit n’était pas encore tombée aux Bois-Bannis, le refuge de Sophie et Grieg, lorsqu’une ombre a pris l’apparence d’un chien errant, ou plus exactement d’une chienne. Sans doute affamée, elle n’a pas tarder à s’approcher. «La fuyarde avait pris la pluie avant nous, elle venait de la pluie, de l’ouest, et sentait le chien mouillé. J’ai cherché s’il y avait une plaque au collier. Au passage, j’ai scruté le pavillon de ses oreilles à la recherche d’une identité, d’un tatouage, de quelque chose, mais rien, sauf une tique que j’ai enlevée avec le crochet en plastique jaune toujours dans la poche de mon pantalon. La chienne se laissait faire. Je lui disais, je suis là, c’est fini, tout va bien.» Après avoir rapidement mangé et bu, la voilà pourtant qui prend la fuite. Elle n’a même pas le temps de répondre au nom que Sophie lui a trouvée, «Yes». Yes comme dans l’envolée de James Joyce, «Yes I said yes I will Yes».
Mais ce n’est que partie remise. Il faut laisser à l’animal, dont on découvrira qu’il a été maltraité, le temps d’accepter l’hospitalité que lui offre Sophie.
Le récit va alors prendre la forme d’une enquête – qu’est-il arrivé à la chienne, d’où vient-elle, que fuit-elle? – et d’une quête, celle qui lie l’homme – ici plus exactement la femme – à l’animal. Yes est adoptée, partage le quotidien de Sophie et Grieg et les accompagne dans leurs excursions au cœur d’une nature menacée.
Ce dernier formant sans doute le cœur du livre. La menace plane en effet sur ces pages, celle d’un environnement qui n’est plus préservé, celle aussi qui accompagne la vieillesse avec laquelle le couple doit composer.
Mais qu’on ne s’y trompe pas, la venue de Yes est d’abord l’occasion pour Sophie de retrouver une vitalité assoupie, d’interroger sa vie de couple, de repartir explorer son environnement. Conjuguant «l’énergie pure» de Yes et son corps «vieil arbre qui avait perdu le sens de l’équilibre, un peu vacillant, mais avec encore de l’imagination et un reste d’énergie», elle retrouve le goût de ,se tailler vite fait». Quand Grieg se réfugie dans les livres, Sophie préfère «lire le dehors» et comprendre ainsi «qu’on n’est pas emmurés dans notre espèce, une espèce séparée des autres espèces, différente mais pas séparée, et que faire partie des humains n’est qu’une façon très restreinte d’être au monde. Qu’on est plus vaste que ça.»
Claudie Hunzinger trouve alors une langue d’une grande poésie pour accompagner ses escapades. Elle convoque tous les sens pour dire les bruits et les odeurs, les couleurs et les saveurs dans un foisonnement charmant. En courts chapitres, elle tente de conjurer un double compte à rebours funeste, celui qui a été déclenché par le réchauffement climatique – et peut-être bien avant – et celui qui rapproche les humains de leur fin. «Le pire pouvait arriver d’un instant à l’autre. Il était déjà là. On s’était soudain retrouvés dans un temps de charniers humains, animaux, végétaux, comme toujours, mais en accéléré. Un temps d’effroi global. Qui pouvait y échapper? Personne ne pouvait y échapper.»
Alors il reste le bonheur d’être au monde.

Un chien à ma table
Claudie Hunzinger
Éditions Grasset
Roman
288 p., 20,90 €
EAN 9782246831624
Paru le 24/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement au Bambois, lieu-dit situé à 750 m d’altitude, adossé au Brézouard, il domine la vallée de Lapoutroie dans les Vosges.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un soir, une jeune chienne, traînant une sale histoire avec sa chaîne brisée, surgit à la porte d’un vieux couple: Sophie, romancière, qui aime la nature et les marches en forêt et son compagnon Grieg, déjà sorti du monde, dormant le jour et lisant la nuit, survivant grâce à la littérature.
D’où vient cette bête blessée? Qu’a-t-elle vécu? Est-on à sa poursuite?
Son irruption va transformer la vieillesse du monde, celle d’un couple, celle d’une femme, en ode à la vie, nous montrant qu’un autre chemin est possible.
Un chien à ma table relie le féminin révolté et la nature saccagée: si notre époque inquiétante semble menacer notre avenir et celui des livres, les poètes des temps de détresse sauvent ce qu’il nous reste d’humanité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France TV Culture (Laurence Houot)
France Culture (Podcast – Par les temps qui courent)
Le Grand continent (Jordi Brahamcha-Marin)
Les Échos (Philippe Chevilley)
Blog Sur mes brizées
Blog Cathalu

Les premières pages du livre
« C’était la veille de mon départ, la nuit n’était pas encore là, je l’attendais, assise au seuil de la maison face à la montagne de plus en plus violette ; j’attendais qu’elle arrive, n’attendais personne d’autre qu’elle, la nuit, tout en me disant que les hampes des digitales passées en graines faisaient penser à des Indiens coiffés de leurs plumes sacrées, que les frondes des fougères-aigles avaient jauni, que les milliers de blocs abandonnés sur place, dos, crânes, dents, de la moraine glaciaire surplombant la maison parlaient de chaos, de déroute, presque de la fin d’un monde. Et que ça sentait la pluie. Donc, demain, mettre mes Buffalo, prendre ma parka. Était-ce l’approche de la nuit? La moraine changeait d’intensité. Ses échines bossues tressaillaient d’éclats de mica et pendant de petites fractions de seconde continuaient d’avancer vers moi en claudiquant – quand une ombre s’est détachée de leurs ombres.

J’ai vu cette ombre ramper entre les frondes des fougères. Traverser le campement des digitales. J’ai tout de suite distingué le tronçon de la chaîne brisée. Un fuyard. Il s’approchait. Il m’avait sans doute repérée bien avant que je ne l’aie vu. Un bref moment, les fougères, de taille humaine, me l’ont dérobé, il a réapparu plus loin, il filait. Je m’étais dressée pour mieux suivre sa course. Il a obliqué. Il descendait maintenant droit vers moi. À dix pas, il a ralenti, a hésité, s’est arrêté: un baluchon de poils gris, sale, exténué, famélique, où de larges yeux bruns, soutenant mon regard, m’observaient du fond de leurs prunelles. D’où venait-il? Nous habitions au milieu des forêts, loin de tout. La porte de la maison, dans mon dos, était restée ouverte. J’ai fait quelques pas en arrière, laissant le champ libre. Écoute, je ne m’intéresse pas du tout à toi, je veux juste te préparer une assiette, alors entre, entre, tu peux entrer. Mais l’inconnu refusait d’approcher davantage. D’où tu viens? Qu’est-ce que tu fais là? J’avais baissé la voix. Je chuchotais. Alors, il a fait un pas. Il a franchi le seuil. Je reculais. Il me suivait avec précaution, le besoin de secours plus fort que l’effroi, prêt néanmoins à fuir, posant au ralenti l’une après l’autre ses pattes sur le plancher de la cuisine comme sur la surface gelée d’un étang qui aurait pu se briser. Nous étions tous les deux haletants. Tremblants. On tremblait ensemble.

Dans la nuit qui avait précédé l’arrivée du fuyard, les phares d’une automobile avaient balayé la forêt, allant, revenant, quatre ou cinq fois, avant de disparaître avec lenteur. J’avais remarqué qu’à chaque virage de cette route au loin, quand montait une voiture, ses faisceaux de lumière traçaient aux murs de ma chambre des losanges prodigieux qui en faisaient le tour comme pour m’en débusquer.

Il y a un chien, ai-je crié à Grieg qui se trouvait dans son studio situé à côté du mien, à l’étage. Chacun son lit, sa bibliothèque, ses rêves ; chacun son écosystème. Le mien, fenêtres ouvertes sur la prairie. Le sien, rideaux tirés jour et nuit sur cette sorte de réserve, de resserre, de repaire, de boîte crânienne, mais on aurait pu dire aussi de silo à livres qu’était sa chambre.

Quand celui qui était mon compagnon depuis presque soixante ans, mon vieux grigou, mon gredin, au point que je le surnommais Grieg (lui, les bons jours, m’appelait Fifi, les très bons Biche ou Cibiche, les mauvais Sophie), alors quand Grieg est descendu de sa chambre – barbe de cinq jours, cheveux gris, bandana rouge autour du cou, sans âge et sans se presser, comme quelqu’un à qui on ne la fait pas, revenu de tout, revenu du monde qui ne le surprenait plus, ne l’indignait pas davantage, dont il avait accepté la défaite en même temps que celle de son corps, ce monde auquel il préférait à présent les livres, alors quand il s’est approché, sentant le tabac, la fiction et la nuit qu’il adorait, grognant à son habitude d’avoir été dérangé –, le chien est venu se réfugier à mes pieds où il a roulé sur le dos, m’offrant son ventre piqueté de tétons.

Ça m’est venu en un éclair, and yes I said yes I will yes, je l’ai appelée Yes.

J’ai dit: Je suis là, Yes, et je me suis accroupie, et j’ai passé mes doigts à travers le pelage feutré de son encolure, mêlé de longues tiges de ronces, de feuilles de bouleau, de débris de mousses, et trempé. La fuyarde avait pris la pluie avant nous, elle venait de la pluie, de l’ouest, et sentait le chien mouillé. J’ai cherché s’il y avait une plaque au collier. Au passage, j’ai scruté le pavillon de ses oreilles à la recherche d’une identité, d’un tatouage, de quelque chose, mais rien, sauf une tique que j’ai enlevée avec le crochet en plastique jaune toujours dans la poche de mon pantalon. La chienne se laissait faire. Je lui disais, je suis là, c’est fini, tout va bien. Elle répondait, j’entendais qu’elle me répondait de tout son corps qui s’était remis à trembler pour me signifier sa peur et sa confiance en moi. J’ai aussi compté les doigts de ses larges pattes fourrées, elle en avait quatre plus deux ergots aux pattes arrière. Une race de berger, a dit Grieg penché au-dessus de nous. Et encore une fois j’ai dit je suis là. J’aurais volontiers continué comme ça, et elle aussi, dans la pénombre qui s’avançait, qui nous enveloppait, quand j’ai écarté le panache de sa queue qu’elle avait rabattu sur son ventre: les babines de son petit sexe animal, déchirées au niveau des commissures, étaient poisseuses de fluides et de vieux sang séchés ; et la peau du ventre sous le pelage, noire d’hématomes. J’étais sans voix. Puis j’ai chuchoté, encore et encore je suis là, c’est fini. La petite chienne qui avait à nouveau roulé sur elle-même me présentant son dos, s’était mise à haleter violemment, le vent aussi dehors. Agenouillée près d’elle, doucement je passais mes doigts le long de son échine, et j’ai dit à je ne sais quelle instance invisible: Sévices sexuels sur un animal. Crime passible de condamnation. – Ça s’est toujours fait, a répondu Grieg comme d’une planète où les campagnes existaient encore. – J’ai répondu: Ça n’a rien à voir. Le monde a basculé.

Sans savoir pourquoi, j’ai alors pensé à La Marchande d’enfants de Gabrielle Wittkop, et j’ai vu une petite chienne à poils gris, hurlante, s’échapper d’un pavillon pour courir vers la forêt – alors que dans le roman, c’est une petite fille nue, hurlante, qui court vers la Seine pour s’y jeter. J’ai dit ça à Grieg. Je voyais ce qu’avait été la fuite de la petite chienne vers les limites où se dressent les arbres et les ombres des arbres pour venir jusqu’à moi. – J’ai dit: elle est sûrement mineure. – Tu mélanges tout, a répondu Grieg. Mais, tandis que je m’exhortais moi-même, laisse tomber, c’est un sale truc, un très sale truc, ça sort du Net, ne t’avance pas plus loin même si ça contient la matière d’un grand sujet contemporain, et tandis que je pensais à ces choses ignobles qui aujourd’hui existent, étrangement, dans la vitre de la porte-fenêtre qui donnait à l’avant de la maison sur la prairie, une vitre large et vraiment haute, brillante comme du cristal, le reflet de la petite chienne qui s’était remise sur ses pattes semblait flotter au-dessus de la prairie qu’on devinait de l’autre côté, y flotter comme un nuage, seul, léger, un petit nuage orphelin, et sa déréliction était si gracieuse que cela transformait le récit ultracontemporain d’exactions zoophiles, en un autre récit où il était question de fantaisie, d’amitié profonde et de légèreté.
J’ai dit à Grieg: On va la garder.

Je n’avais pas allumé pour ne pas l’effrayer. La cuisine baignait à présent dans la pénombre d’un crépuscule vert virant au noir. Le vent s’engouffrait par la porte restée ouverte sur la moraine, un courant thermique descendant aussi mordant que l’ancienne gueule glaciaire qui avait occupé le versant de la montagne avant de se rétracter, laissant traîner l’entassement de ses blocs fracassés. J’ai dit à Yes: Tu attends, tout en tâtonnant autour de son cou, et finalement j’ai trouvé le moyen de défaire la fermeture du collier métallique, et j’ai balancé le tout, la chaîne, la servitude, l’infamie, à l’autre bout de la pièce. J’ai répété en chuchotant: Tu attends. Je me suis relevée, j’ai préparé une assiette plus une gamelle d’eau que Yes a vidées en pas même une minute. Puis elle s’est secouée, cent ans de moins, enfantine, pour aussitôt refiler vers la porte, à l’autre bout. Elle se cassait. Nom de Dieu. C’est à peine si je la distinguais encore, il faisait sombre, mais j’entendais le crissement de ses griffes sur le plancher parcourir la cuisine en sens inverse, tandis que s’éloignait aussi la profonde odeur de neige, de vase et de loup qui remonte d’un chien mouillé. J’ai voulu la suivre, et quand parvenue au seuil, j’ai regardé dehors, je n’ai aperçu aucune chienne, ni personne, et dans la nuit, pas même une ombre ne flottait, seulement un goût d’irrémédiable, et alors je suis rentrée et j’ai vu que je tenais encore en main une ronce.

— On n’aurait jamais dû la laisser partir. On aurait dû l’emmener chez un véto.
– Il n’y avait pas d’infection, a répondu Grieg.
– Apparemment, mais qu’est-ce qu’on en sait, ai-je répondu, et j’ai allumé la lumière. »

À propos de l’auteur
HUNZINGER_Claudie_DRClaudie Hunzinger © Photo DR

Écrivaine et plasticienne, Claudie Hunzinger est l’auteure de nombreux livres, dont, chez Grasset, de Elles vivaient d’espoir (2010), La Survivance (2012), La langue des oiseaux (2014), L’incandescente (2016), Les Grands cerfs (2019) qui a obtenu le Prix Décembre 2019 et Un chien à ma table, Prix Femina 2022.

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Kariba ou le secret du barrage

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En deux mots
Un couple commence à se déchirer durant ses vacances au Zimbabwe avant que le fossé ne se creuse de retour en Suisse. Giada décide alors de partir en Italie chez sa mère. Au lieu de l’apaisement espéré, elle va vivre un drame.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Après les vacances de la discorde

Dans ce roman qu’on ne lâche plus, car la tension y est permanente, Adelmo Venturelli associe un couple en crise, une famille déchirée par un secret de famille et une quête de liberté. Un drame retracé par chacun des personnages.

La tension s’installe dès les premières lignes du roman, quand Yanis avoue que le couple qu’il forme avec Giada bat de l’aile. Leur différend s’est exacerbé lorsqu’ils ont constaté que l’analyse de leur situation était diamétralement opposée. En arrivant au Zimbabwe, ils ont dû constater la situation économique catastrophique du pays et l’extrême difficulté à trouver de l’argent liquide, mais aussi à se fournir en carburant. Prudent, Yanis a proposé de renoncer et de visiter la Zambie voisine. Ce qui a provoqué la colère de Giada qui a pris les clés du 4X4 et n’est rentrée qu’en fin de journée, avec l’assurance d’avoir des billets et de l’essence. C’est qu’elle a croisé la route d’Alessio, originaire comme elle de Domodosolla, et qui revient régulièrement au pied du barrage qui a coûté la vie à son père, employé par l’entreprise Girola chargée d’édifier l’ouvrage.
Outre ses conseils avisés, il a remis à Giada des émeraudes en lui faisant promettre qu’elle viendrait lui rapporter à Domodossola.
Yanis a fini par accepter de se rendre au parc national de Mana Pools où la faune et la flore s’offraient quasiment pour eux seuls. Aussi, après avoir crevé, ils ont vécu une nuit d’angoisse avant l’arrivée des secours.
C’est au grand soulagement de Yanis qu’ils ont regagné la Suisse, mais sans pour autant effacer le malaise. D’autant que la maison familiale était occupée par la sœur de Yanis et son fils, invitée inopinée qui a provoqué la colère de Giada. Pour leurs derniers jours de vacances, ils vont alors décider de rendre visite à la mère de Giada en Italie. L’occasion de faire franchir la frontière aux émeraudes.
Arrivée chez sa mère Giada va faire expertiser les pierres par un gemmologue et les cacher dans la maison de sa mère, car elle n’arrive plus à joindre Alessio. C’est alors que se produit un horrible drame.
Adelmo Venturelli choisit alors de nous ramener en 1958, au moment de la construction du barrage. Il nous dévoile alors la vie du père d’Alessio, sa découverte des émeraudes et cet accident mortel qui a poussé un fils à partir en Afrique sur les pas de son père.
Les secrets de famille vont alors éclater les uns après les autres…
Construit autour des versions successives livrées par tous les protagonistes, ce roman choral montre combien les non-dits peuvent faire des ravages, combien la dissimulation peut entraîner de drames intimes, combien ils peuvent détruire les vies. Adelmo Venturelli réussit avec Kariba ou le secret du barrage un suspense qui va entrecroiser les destinées, ne laissant personne indemne. Un roman fort, tendu comme un arc, et qui touche au cœur.

Kariba ou le secret du barrage
Adelmo Venturelli
Pearlbooksedition
Roman
196 p., 18 €
EAN 9783952547502
Paru le 28/09/2022

Où?
Le roman est situé au Zimbabwe, à Kariba puis au parc national de Mana Pools avant le retour en Suisse, précédent un voyage en Italie, à Domodossola, Sesto Calende et Salecchio.

Quand?
L’action se déroule de 1958 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le barrage de Kariba, construit par des Italiens, a balafré le Zambèze dans les années 1950. D’un côté, il s’accroche en Zambie, de l’autre il empoigne la roche du Zimbabwe. Dans l’église, érigée sur la colline de la petite ville de Kariba, une stèle porte les noms des quatre-vingt-six victimes de la construction de cet ouvrage.

Une odeur familiale planait dans la pièce, mais je ne l’identifiai pas tout de suite. Elle devint pénétrante, puis évidente lorsque je me rapprochai du panier. Des champignons, bien sûr ! Je fus surprise de constater que les spécimens que j’avais sous les yeux étaient tous identiques et, surtout, tous vénéneux: des amanites tue-mouches !

Giada et Yanis vivent en Suisse et sont de grands amateurs de voyages en Afrique. Bien que leur couple batte de l’aile, ils partent ensemble au Zimbabwe. À Kariba, Giada fait la connaissance d’Alessio, originaire de la même ville italienne qu’elle. Celui-ci lui confie l’une des raisons de ses voyages : la quête d’émeraudes, qu’il rapporte clandestinement en Italie. Fascinée par cet homme, elle accepte de transporter pour lui quelques pierres précieuses. Les émeraudes arrivent à bon port, mais Giada se demande si elles n’auraient pas un lien avec un événement tragique qui, peu de temps après, va bouleverser sa vie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le blog de Francis Richard
viceversa littérature

Les premières pages du livre

« Prologue

Giada est ma compagne. Contrairement à tous les autres personnages de ce récit, elle n’est pas fictive. J’ai écrit cette histoire à cause de notre couple qui bat de l’aile. Elle m’apparaît de plus en plus agressive. Je la crains, n’ose plus la contrarier, exprimer une opinion différente. Mes souffrances demeurent vives et lancinantes. Je voudrais qu’elle comprenne, en lisant ce texte, comment je la vois.

Giada est distante. Au fond, je crois qu’elle s’éloigne, qu’elle se laisserait volontiers séduire par tout homme à son goût qui croiserait son chemin. Je prie le Bon Dieu pour qu’il nous réserve des derniers moments de tendresse. Pour écrire cette histoire, je l’ai regardée avec des yeux plus grands que jamais. J’ai pu lui dire ce que j’aurais été incapable d’exprimer à haute voix. Je l’ai dépeinte avec ses arrogances et ses caprices. Une héroïne à laquelle le lecteur n’osera pas toujours s’identifier. Il ne sait pas qu’elle peut aussi être adorable, confuse, parfois immature. Il faut être un écorché, avoir une sensibilité singulière, pour percevoir son insouciance, son charme.

Yanis

Zimbabwe, 30 juillet

Le barrage de Kariba a imprimé de profondes marques dans la gorge humide du Zambèze. Il s’y agrippe comme un forcené qui ne lâchera plus jamais prise. Il a donné vie à ce gigantesque lac turquoise que des bandes d’oiseaux sillonnent en permanence. Je le contemplais depuis le jardin du lodge suspendu comme un balcon. Les taches noires des cormorans en contrebas se succédaient en file indienne pour disparaître dans une brume lointaine. Le ciel immense se mêlait avec l’eau. La Zambie, de l’autre côté, se fondait avec le Zimbabwe. J’aspirai une grande bouffée de cette magie africaine.

Pour tromper l’inquiétude qui me rattrapait, je pris mes jumelles pour observer le ballet des guêpiers au bout du jardin. Ils passaient des branches des arbres à la clôture avant de rebrousser chemin. Les alentours de ce lodge regorgeaient d’oiseaux. Au petit matin, le chant du calao trompette nous avait réveillés. Il criait comme un enfant qui pleure…

Ce fut plus tard que tout bascula, après le petit déjeuner, à la suite de notre altercation. Je n’avais jamais vu Giada se cabrer si vite. Comme dans un duel, le doigt sur la gâchette, elle s’était retournée et avait tiré.

— J’ai besoin de prendre l’air, avait-elle lâché. Et de s’emparer des clés du quatre quatre. Je ne fis rien pour la retenir. Elle aurait tiré une seconde fois. « Dégonflé ! » m’aurait-elle répété. Avait-elle raison ?

Le cyclone qui dormait en elle se réveilla subrepticement à la première difficulté. Nous étions arrivés à Kariba la veille, en franchissant le barrage depuis la Zambie, et notre premier contact avec le Zimbabwe se révéla assez rude. Nous avions largement sous-estimé la crise économique que traversait le pays. Je pestais encore à l’annonce de l’employé de banque qui nous dit clairement :

— Impossible de changer vos dollars, nous n’avons plus d’argent liquide ! Ahuri, je lui demandai si on pouvait payer en dollars. Sa réponse me glaça :

— Personne ne les acceptera ! Un goût amer m’était aussitôt venu à la bouche, amer comme la fin d’un voyage. Au lodge, la propriétaire accepta de nous fournir l’équivalent de cinquante dollars en monnaie locale. La somme me semblait dérisoire pour un périple de trois semaines. Giada, visiblement satisfaite, se montra bien plus optimiste.

— Je suis sûre qu’on en trouvera encore. J’étais loin d’en être aussi certain.

— Tu t’angoisses pour un rien. On a des cartes de crédit ! Elle fut bien forcée d’en rabattre lorsque plus tard, au supermarché, la caissière refusa notre carte de crédit et que nous utilisâmes une part importante de notre argent liquide. Pourtant rien ne semblait la désarçonner. Elle voulut tout de même tester un distributeur automatique de billets.

— Ils sont vides, ne rêve pas ! Ils l’étaient, évidemment. Je ne voyais aucune lueur d’espoir. Giada s’obstinait à chercher de petites lumières, des vers luisants cachés dans cette obscure mélasse.

— Il y a forcément des magasins où ils acceptent les dollars !

La situation ne laissait rien présager de bon. Giada retrouvait les élans d’agressivité que je lui avais connus au début de l’été. L’orage approchait. Lorsque nous apprîmes l’existence d’une deuxième difficulté majeure, mon souhait de renoncer définitivement au Zimbabwe mit le feu aux poudres. Comment, en effet, allions nous parcourir plus de deux mille kilomètres dans un pays confronté à une pénurie de carburant ? À Kariba, une interminable file de voitures s’étirait le long de la route en direction de la seule station-service à être approvisionnée. L’attente pouvait durer des heures, avec le risque d’arriver trop tard, de voir s’évaporer la dernière goutte de carburant. Cette nouvelle entrave avait ravivé mon angoisse latente.

— Tu veux vraiment continuer ? m’étais-je écrié. Giada, qui n’avait rien perdu de son enthousiasme, me répondit aussitôt :

— Il doit bien y avoir une solution, sinon comment expliques-tu une telle circulation ?

— Quelle circulation ?

— Tu es aveugle, tu ne vois pas tous ces véhicules qui passent ? Je compris alors qu’un voile obscur allait nous envelopper, nous enfermer chacun de notre côté. C’est pourquoi, ce matin-là, après le petit déjeuner, et une nuit d’hésitations à la recherche de la bonne formulation, j’avais osé le lui annoncer sans trop de fioritures. Elle me tournait alors le dos, debout devant le lavabo, dans la pénombre de la salle de bains.

— On est quasiment obligés d’y renoncer ! dis-je. Elle cessa de se brosser les dents, pivota et, immobile, me foudroya du regard. Je battis en retraite dans la chambre pour me soustraire à ses yeux écarquillés, riboulants. Un silence envahit l’espace, avant qu’elle ne riposte :

— Pas question, je veux faire ce voyage ! Elle apparut dans l’embrasure de la porte, visiblement très agacée. J’aurais voulu l’amener à reconnaître qu’elle faisait preuve d’un optimisme exagéré, mais cette envie butait contre ma culpabilité. Ne lui avais-je pas déjà imposé notre déménagement ? Je tentai de lui présenter mon plan B, avec un enthousiasme qui s’avéra aussitôt insuffisant.

— Nous pourrions retraverser la frontière, faire un périple en Zambie…

— On y était l’an dernier, protesta-t-elle.

— On n’a pas tout vu… Elle retourna dans l’obscurité de la salle de bains. Je l’entendis se rincer la bouche, cracher à plusieurs reprises et marmonner des mots dont je ne compris pas le sens. Puis, comme accrochée à un ressort qui vient de se détendre, elle resurgit pour me lancer :

— Tu es un dégonflé ! Je reculai de quelques pas. Elle s’avança dans ma direction, menaçante. Elle respirait bruyamment, haletait.

— Je veux visiter ce pays ! tonna-t-elle. Et elle sortit en me poussant de côté, comme si je lui bloquais le passage. Elle alla se poster sur la terrasse face au lac Kariba, les bras croisés, les jambes rigides, dans une attitude de bouderie évidente. Je sentis les tendons de mon cou se crisper. Je m’essuyai le visage en soufflant un grand coup, et répétai :

— Franchement, je ne vois pas comment nous pourrions nous en sortir ! Impossible de faire taire cette anxiété qui grandissait en moi. J’aspirais à des vacances faciles, fluides et sans embûches. Giada, silencieuse, semblait très distante. Sans doute ruminait elle d’anciennes rancœurs. Dehors, seuls les oiseaux bougeaient. J’aurais dû la rejoindre avant qu’elle n’agisse. Au lieu de cela, immobile, je laissai la situation se figer.

— J’ai besoin de prendre l’air, dit-elle enfin. J’avais posé la clé du quatre quatre sur ma table de nuit. Elle la prit sans un mot ni un regard et sortit de la pièce en levant un bras en guise d’au revoir. Surpris, stupéfait, incapable de bouger, je parvins tout juste à prononcer son nom.

— Giada ! Elle avait quitté le lodge vers 10 heures du matin. J’étais seul dans cette prison suspendue au-dessus du lac, isolée sur la colline, à plusieurs kilomètres de la ville. Je ne pouvais pas partir à sa recherche. D’abord certain qu’elle ne tarderait pas à revenir, j’attendis calmement. Mais les minutes et les heures s’écoulaient, et je commençais à craindre qu’elle n’ait eu un accident. Elle ne mesurait vraisemblablement pas l’ampleur du tourment que me causait son absence prolongée.

Toute la journée, je guettai les bruits de moteur en approche, épiai les véhicules dans les lacets de la route en contrebas. Je crus, ou je voulus croire, à plusieurs reprises que c’était Giada. Les quatre quatre sont souvent blancs. Je réussis tout de même à lire quelques chapitres du guide sur le Zimbabwe, histoire de me convaincre que ce pays était passionnant. Je devais me préparer à affronter mon angoisse. Giada ne céderait pas, cette fois, me disais-je en repensant au déménagement.

Depuis son départ, j’éprouvais un horrible sentiment d’abandon, de trahison, et une envie profonde de me révolter, mais j’eus le temps de comprendre que cela ne ferait qu’envenimer la situation. Il me faudrait rester calme à son retour. Si seulement je pouvais lui prouver l’invraisemblance d’un circuit au Zimbabwe. Si seulement j’avais pu l’appeler ! Mais son téléphone trônait sur sa table de nuit.

Lorsqu’elle rentra, à 16h 30, elle était rayonnante. Elle ne semblait aucunement gênée de m’avoir abandonné tout ce temps. Je la trouvais impudente, irresponsable. Elle s’approcha de moi, voulut même me donner un baiser. Je me montrai glacial et détournai la tête. J’attendais d’abord des excuses, mais elle fit une deuxième tentative avec l’empressement de quelqu’un qui a un irrépressible besoin d’affection. Aurait-elle connu le même calvaire que moi ?

— Je suis désolée, me susurra-t-elle enfin.

Je lui accordai mes lèvres. Le fait qu’elle prolonge le contact me dérangea. Je voulais des explications, entendre que des circonstances indépendantes de sa volonté l’avaient empêchée de rentrer plus tôt. Mais elle me raconta tout autre chose.

— Je me suis renseignée. Je sais où trouver de l’essence. Et de reculer d’un pas, comme effectuant un pas de danse, certainement pour mieux observer ma réaction. Elle était toujours aussi rayonnante. Je restai impassible. Je ne croyais pas trop à ce genre de miracles. Elle se répéta en haussant un peu le ton. Puis elle gagna la terrasse de la chambre. Se retournant, elle perçut de toute évidence mon scepticisme. Elle fit une moue, sans doute prête à me donner de nouvelles explications. Je m’avançai jusqu’au rideau – qui faisait office de porte entre la chambre et la terrasse –, le fermai pour lui faire comprendre ma contrariété mais, bien entendu, elle en était très consciente. Sa voix transperça la toile :

— Il y a un chantier naval au bord du lac. Ils pourraient nous vendre de l’essence. Je voyais sa silhouette se dessiner derrière le tissu qu’une petite brise silencieuse faisait trembler. Quant à elle, sans doute ne me voyait-elle pas, car je me tenais dans l’obscurité de la chambre. S’il y avait eu une sortie derrière moi, j’aurais pu partir et la laisser parler dans le vide.

— Tu m’as entendue ? me lança-t-elle comme si elle voulait, en effet, s’assurer de ma présence. Pour moi, ses paroles étaient des sornettes destinées à ne pas m’avouer ce qu’elle avait réellement fait. Je voulais plus d’informations sur sa journée, qu’elle parvienne à me rassurer. Comment pourrait-on nous proposer de l’essence alors que la population locale n’arrivait plus à s’en procurer ? Un coup de vent plus intense froissa le rideau. Le contour de Giada, de l’autre côté de la toile, se lézarda. Les mots qui traversèrent le rideau me parvinrent déformés :

— Tout est une question de moyens ! Soudain, le dessin de son corps changea d’aspect. Giada marchait, sa silhouette grandissait, s’approchait du rideau. Je battis en retraite derrière les lits. Une main apparut au bord de l’étoffe, qu’elle écarta juste au moment où je fuyais vers la salle de bains.

— Où es-tu ? Ne fais pas l’idiot ! J’aurais aimé disparaître, histoire de la déstabiliser, de lui rendre la pareille.

— Tu ferais mieux de m’écouter, ajouta Giada. J’étais conscient du ridicule de ma fuite, mais ce petit jeu atténuait mes frustrations. Le silence se fit, et je craignis que Giada ne soit repartie. De longues secondes s’égrenèrent avant qu’elle reprenne la parole.

— Viens, il faut qu’on parle. Je sais, je t’ai abandonné. Je suis désolée. Je ne voulais pas perdre la face. Aussi trouvai je une excuse puérile.

— Laisse-moi une seconde. J’attendis encore un court laps de temps, puis je tirai la chasse, ouvris le robinet, fis semblant de me laver les mains. Je retournai dans la chambre.

— C’est quoi, cette histoire d’essence ?

— Si on paie le prix fort, on pourra en avoir.

— Qui te l’a dit ? Giada s’embourba dans des explications confuses à propos d’un Italien qu’elle disait avoir rencontré à l’église dans l’après-midi.

— Quelle église ?

— Un sanctuaire au sommet de la colline, bâti par des Italiens.

— Par des Italiens ? Qu’est-ce qu’ils sont venus faire à Kariba ?

— Ils ont construit le barrage sur le Zambèze. J’eus alors droit à un petit exposé sur l’édifice. Il avait été érigé dans les années 1950 par l’entreprise Umberto Girola. Giada fut tout excitée de me révéler ce détail, parce que cette entreprise avait son siège à Domodossola, d’où elle était originaire.

— L’Italien que j’ai rencontré est aussi de Domodossola, m’annonça-t-elle. Par quel étrange concours de circonstances Giada avait-elle croisé quelqu’un de cette petite ville d’Italie du Nord ? Elle me rapporta la poignante histoire de cet individu d’une manière étrange, comme si elle évoquait ses propres souvenirs. Il était le fils d’un ouvrier décédé lors de la construction du barrage.

— Il a aussi perdu sa mère en bas âge, c’est un orphelin, ajouta-t-elle, visiblement émue. Il lui avait raconté qu’il venait régulièrement au Zimbabwe, à la recherche d’un lien avec son père. Je trouvai étrange qu’un homme qui devait approcher la soixantaine fasse encore ce voyage. Qui était ce type ? Avait-il tenté de séduire ma Giada ? Giada, toujours aussi agitée, me relata sa descente jusqu’au chantier naval avec cet homme qu’elle appelait par son prénom, Alessio. Elle tournait autour de moi comme pour me désorienter, brouiller la logique de mes pensées. Cherchait-elle à me convaincre du bien-fondé de sa longue absence ? Me cachait elle autre chose ? Elle testait mon attention par des regards furtifs. Je sentais qu’elle voulait me dire : « Je ne pouvais tout de même pas abandonner ce type ! J’ai dû écouter son histoire jusqu’au bout. » J’aurais aussi aimé savoir ce qu’elle avait fait avant de rouler jusqu’à cette église au sommet de la colline. J’interrompis sa déambulation. Je voulais endiguer ce flot de mots sur l’Italien. Ils m’étourdissaient. Je la saisis par un bras. Elle me regarda avec surprise.

— Qu’as-tu fait avant de te rendre dans cette église ?

— J’étais contrariée, furieuse. Tu es tellement peureux ! Elle évoqua une crique, où elle avait fait une longue halte pour réfléchir.

— Je ne voulais pas revenir au lodge avant d’être certaine qu’on n’avait pas le choix. Je tiens vraiment à visiter ce pays. Je la retenais encore par le bras, elle se libéra en grimaçant. Elle se remit à déambuler nerveusement, sans me quitter des yeux.

— De toute façon, maintenant que j’ai trouvé de l’essence… Je tentai d’entamer son assurance.

— Notre voyage sera long. Il n’y aura pas des Italiens pour nous aider à chaque difficulté. Mais cet Alessio lui avait, paraît-il, fait comprendre qu’en y mettant le prix il y aurait toujours une solution pour remplir le réservoir : il suffisait de demander. J’avais de sérieux doutes.

— Et l’argent liquide ? Giada plongea la main dans la poche de son jean. Elle en sortit une petite liasse de billets de la monnaie locale.

— Où te les es-tu procurés ?

— Au marché noir… Giada semblait avoir surmonté toutes les difficultés. Je me sentis minable et, pour ne plus la voir, je m’échappai sur la terrasse et m’enfonçai dans le fauteuil en cuir tourné vers le large. J’entendais sa voix derrière ma nuque : avec Alessio, ils étaient passés à la station-service Total et n’avaient pas eu besoin d’attendre longtemps. Quelqu’un s’était approché, attiré par notre Toyota immatriculée en Zambie.

— Le taux est un peu usurier… six bonds pour un dollar, au lieu de neuf au change officiel ! précisa-t-elle. Je regardais le lac, honteux de ne pas avoir moi-même découvert toutes ces combines. Mais quelle initiative pouvais-je prendre, enfermé dans ce lodge ? J’en voulais à Giada. Elle mit une main sur mon épaule, certainement pour me témoigner son affection. Je le ressentis comme un geste de domination et lui lançai, d’une voix sèche :

— À cause de toi, je suis resté coincé ici toute la journée ! Giada ne répondit pas. Elle comprenait l’humiliation que je pouvais éprouver. Un martin pêcheur vint se poser sur un pieu de la palissade au fond du pré. Giada ramassa les jumelles que j’avais laissées sur les dalles en granit, à côté du fauteuil. Elle fit la mise au point et s’exclama:

— Magnifique ! Je compris à cet instant que nous allions faire le tour complet du Zimbabwe, malgré mes angoisses qui étaient toujours là. »

Extrait
« Les émeraudes avaient cristallisé le long d’un filon d’une vingtaine de kilomètres où s’échelonnaient cinq à six exploitations. Des Shonas creusaient inlassablement à ciel ouvert, tandis que d’autres triaient le minerai pour en extraire les pierres précieuses. Elles étaient petites, leur poids souvent inférieur à un carat, mais si riches en chrome que leur couleur verte était splendide, inimitable. De temps à autre, comme par magie, de grosses gemmes sortaient aussi de la gangue. »

À propos de l’auteur
VENTURELLI_Adelmo_DRAdelmo Venturelli © Photo DR

Adelmo Venturelli est né en 1955. Il est lycéen lorsqu’il compose ses premiers récits. Il s’oriente ensuite vers la biologie et la protection de l’environnement, sans délaisser pour autant l’écriture. Un premier roman est édité en 1987. Les hasards de l’existence le plongent ensuite dans l’univers de la sculpture. Pour donner vie à son monde imaginaire, il modèle, taille pendant de nombreuses années, travail qui donnera lieu à plusieurs expositions. À la cinquantaine, il retrouve l’écriture. Des romans naissent, son style s’affine, et il se découvre un penchant pour le thriller. En 2019 paraît La Sterne et en 2022 Kariba ou le secret du barrage. (Source: PEARLBOOKSEDITION)

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Vivre vite

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En deux mots
Le 22 juin 1999 Claude meurt d’un accident de moto. Vingt ans plus tard sa veuve vend la maison qu’ils ont acheté la veille du drame et qu’il n’a jamais habité. L’occasion de laisser affluer les souvenirs et de passer en revue les circonstances qui ont mené au drame et de formuler toutes les hypothèses.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Vivre vite, mourir jeune»

Dans ce roman bouleversant, couronné par le Prix Goncourt 2022, Brigitte Giraud revient sur ce jour de 1999 qui a coûté la vie à son mari Claude. Une exploration jusqu’à l’obsession qui est d’abord une superbe déclaration d’amour.

À la veille de l’attribution du Prix Goncourt, Marianne Payot faisait des rumeurs qui donnaient Brigitte Giraud et Giuliano da Empoli au coude à coude. Pour une fois la rumeur était fondée puisque c’est finalement Brigitte Giraud qui l’a emporté! La romancière, qui a fêté lundi ses 56 ans, mérite amplement ce prix. Son roman se lit d’une traite, un peu comme l’histoire qu’il raconte: «Accident. Déménagement. Obsèques. L’accélération la plus folle de mon existence.»
C’est au moment de signer la vente de la maison achetée avec son mari Claude que les souvenirs reviennent. Cet accident de moto qui a coûté la vie à son compagnon le 22 juin 1999. Ce jour où il a fallu emménager avec son fils et sans lui et où toute sa rage s’exprimait à coup de masse, pour faire place nette. Détruire des pans de mur, c’était aussi exprimer toute sa souffrance. Au fil des mois et des travaux, l’apaisement est venu. Mais beaucoup de questions sont restées sans réponse.
Alors «on rebrousse chemin, on revient hanter les lieux, on procède à la reconstitution. On veut comprendre l’origine de chaque geste, chaque décision. On rembobine cent fois. On devient le spécialiste du cause à effet. On traque, on dissèque, on autopsie. On veut tout savoir de la nature humaine, des ressorts intimes et collectifs qui font que ce qui arrive, arrive.»
C’est, pour reprendre la belle formule de Jérôme Garcin, l’heure de «conjuguer son passé au conditionnel», avec des «si». Si son frère n’avait pas laissé là cette moto Honda 900 CBR – dont la puissance avait fait peur au fabricant qui ne l’autorisait que sur circuit au Japon – l’accident n’aurait jamais eu lieu. Un premier «si» suivi de nombreux autres, chapitre après chapitre, et qui concernent leurs emplois de temps respectifs, la météo, la technologie. Pour tenter de surmonter «ces lames de fond, qu’on n’a pas vues venir, qui enflent et viennent vous engloutir», pour conjurer la détresse et le manque, l’absence et les remords. Le tout symbolisé par cette maison qui ouvre et referme ce roman bouleversant qui se pare d’une autre qualité, celui de retracer une époque où les smartphones n’existaient pas.
Brigitte Giraud, qui n’est que la treizième femme couronnée par l’Académie Goncourt, réussit à combiner le noir du deuil et l’écriture blanche. Elle redonne vie à celui qui hante ses jours. Et fait d’un deuil une éblouissante déclaration d’amour. Claude peut alors rejoindre les ombres et sa veuve entrer dans la lumière.

Vivre vite
Brigitte Giraud
Éditions Flammarion
Roman
208 p., 20 €
EAN 9782080207340
Paru le 24/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Lyon et Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, remontant jusqu’en 1999.

Ce qu’en dit l’éditeur
«J’ai été aimantée par cette double mission impossible. Acheter la maison et retrouver les armes cachées. C’était inespéré et je n’ai pas flairé l’engrenage qui allait faire basculer notre existence.
Parce que la maison est au cœur de ce qui a provoqué l’accident.»
En un récit tendu qui agit comme un véritable compte à rebours, Brigitte Giraud tente de comprendre ce qui a conduit à l’accident de moto qui a coûté la vie à son mari le 22 juin 1999. Vingt ans après, elle fait pour ainsi dire le tour du propriétaire et sonde une dernière fois les questions restées sans réponse. Hasard, destin, coïncidences ? Elle revient sur ces journées qui s’étaient emballées en une suite de dérèglements imprévisibles jusqu’à produire l’inéluctable. À ce point électrisé par la perspective du déménagement, à ce point pressé de commencer les travaux de rénovation, le couple en avait oublié que vivre était dangereux.
Brigitte Giraud mène l’enquête et met en scène la vie de Claude, et la leur, miraculeusement ranimées.

Les critiques
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France TV Culture (Laurence Houot)
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Brigitte Giraud s’entretient avec Sylvie Tanette à propos de son roman Vivre vite © Production Maison de la Poésie – Scène littéraire

Les premières pages du livre
« Après avoir résisté pendant de longs mois, après avoir ignoré jour après jour les assauts des promoteurs qui me pressaient de leur céder les lieux, j’ai fini par rendre les armes.
Aujourd’hui j’ai signé la vente de la maison.
Quand je dis la maison, je veux dire la maison que j’ai achetée avec Claude il y a vingt ans, et dans laquelle il n’a jamais vécu.
À cause de l’accident. À cause de ce jour de juin où il a accéléré sur une moto qui n’était pas la sienne sur un boulevard de la ville. Inspiré par Lou Reed, peut-être, qui avait écrit : Vivre vite, mourir jeune, des choses comme ça, dans le livre que Claude lisait alors, que j’ai retrouvé posé sur le parquet au pied du lit. Et que j’ai commencé à feuilleter la nuit qui a suivi. Jouer au méchant. Tout saloper.
J’ai vendu mon âme, et peut-être la sienne.
Le promoteur a déjà acheté plusieurs parcelles dont celle du voisin sur laquelle il projette de construire un immeuble qui viendra dominer le jardin, qui viendra plonger sur mon intimité du haut de ses quatre étages, et aussi masquer le soleil. C’en est fini du silence et de la lumière. La nature qui m’entoure se changera en béton et le paysage disparaîtra. De l’autre côté, il est prévu que le chemin devienne une route, qui empiétera chez moi, pour favoriser l’accès au quartier à vocation désormais résidentielle. Le chant des oiseaux sera recouvert par des bruits de moteurs. Des bulldozers viendront raser ce qui était encore vivant.

Quand nous avons acheté, Claude et moi, cette année 1999 où les francs se convertissaient en euros et où le moindre calcul nous obligeait à une règle de trois infantilisante, le plan d’occupation des sols (ou POS) indiquait que nous étions en zone verte, autrement dit, que le secteur n’était pas constructible. Le propriétaire de la maison voisine nous informait qu’il était interdit de couper un arbre, sous peine de devoir le remplacer. Chaque once de nature était sacrée. C’est pour cela que ce lieu nous avait séduits, on pourrait y vivre caché, à la lisière de la ville. Il y avait un cerisier devant les fenêtres, un érable qu’une tempête a déraciné l’année où je suis retournée en Algérie, et un cèdre de l’Atlas, dont j’ai appris récemment que la résine était utilisée pour embaumer les momies.
D’autres arbres ont été plantés, par moi, ou ont poussé seuls, comme le figuier qui s’est invité contre le mur du fond, chacun raconte une histoire. Mais Claude n’a rien vu de cela. Il a juste eu le temps de visiter en poussant des sifflements d’enthousiasme, de constater l’ampleur des travaux à envisager, et de repérer l’endroit où il pourrait garer sa moto. Il a eu le temps de mesurer les surfaces, de se projeter dans l’espace en dessinant quelques gestes dans les airs, de signer chez le notaire, d’ironiser dans le bureau du Crédit mutuel au moment de répartir le pourcentage de l’assurance du prêt sur nos deux têtes. Les lieux avaient un fort potentiel, comme on dit dans le jargon immobilier. Cette affaire de rénovation nous électrisait. On pourrait écouter la musique fort sans gêner ce voisin qui comptait les arbres et dont le vaste terrain s’étendait derrière une haie naturelle. On pourrait poser nos valises pour une vie entière et faire des plans sur la comète, à gogo.

J’ai emménagé seule avec notre fils, au cœur d’un enchaînement chronologique assez brutal. Signature de l’acte de vente. Accident. Déménagement. Obsèques.
L’accélération la plus folle de mon existence. L’impression d’un tour de grand huit, cheveux au vent, avec la nacelle qui se détache.
J’écris depuis ce décor lointain où j’ai atterri, et d’où je perçois le monde comme un film un peu flou qui a longtemps été tourné sans moi.

La maison était devenue le témoin de ma vie sans Claude. Une carcasse qu’il m’avait fallu apprendre à habiter. Et dans laquelle j’avais abattu des cloisons avec de grands coups de masse à la hauteur de ma colère. C’était une maison un peu bancale, avec son terrain à défricher que nous avions espéré transformer en jardin. Au lieu de rénover, j’avais eu l’impression de défoncer, de saccager, de déclarer la guerre à ce qui me résistait, le plâtre, la pierre, le bois, des matières que je pouvais martyriser sans que personne me jette en prison. C’était ma vengeance minuscule face au destin, mettre des coups de pied dans la tôle d’une porte battante, des coups de cisaille dans une toile de jute crasseuse, casser des vitres en poussant des cris.
Tout en tentant de préserver un cocon au cœur du chaos, pour que notre fils y dorme à l’abri. Un petit terrier aux couleurs vives, avec des couettes et des oreillers de plume, des dessins accrochés malgré tout au-dessus du lit, et de la moquette épaisse, un rempart contre la peur et les fantômes de la nuit.

Au fil des ans, j’ai fini par apprivoiser cette maison que j’avais prise en grippe. Après avoir habité les lieux en somnambule, après avoir confondu le matin et le soir, j’ai cessé de me cogner aux murs et j’ai commencé à les repeindre. J’ai arrêté de massacrer les cloisons et les faux plafonds, de considérer chaque mètre carré comme une puissance ennemie. J’ai calmé ma furie et j’ai accepté d’enfiler le costume d’une personne fréquentable. Il me fallait revenir au marché des vivants. Celui qui disait que j’étais veuve, je le passais au lance-flammes. Sidérée de chagrin oui, veuve non.

Mais il me fallait encore venir à bout des mauvaises herbes qui envahissaient le jardin. Pendant des mois, j’ai arraché tout ce qui me passait sous la main, en des gestes répétitifs et inquiétants, j’ai appris le nom du chiendent officinal, de l’ortie brûlante ou du pourpier, que j’ai fait flamber dans des brasiers clandestins à la nuit tombée (on n’avait pas le droit de faire du feu à cause des particules fines). J’ai éradiqué les plantes invasives comme l’ambroisie et le lierre qui rampait dans l’ombre et, à force de traquer les indésirables, j’ai éclairci la parcelle de terrain en même temps que je chassais les ombres sous mon crâne.
Petit à petit, je me suis mise à habiter bourgeoisement les lieux, comme l’enjoignait l’une des clauses du contrat d’assurance que j’avais souscrit pour nous protéger en cas d’incendie, de dégâts des eaux ou de cambriolage (un malheur n’en a jamais empêché un autre, selon la fameuse loi de Murphy qui ne m’avait pas échappé). Je devenais moins enragée et je parvenais à dessiner les plans des deux niveaux, tels que nous les avions imaginés, Claude et moi. Je savais exactement ce qu’il aurait aimé, les matériaux auxquels il avait songé, je consultais les pages que nous avions cornées dans le catalogue Lapeyre. J’avais fini par retrouver mes esprits puis par rencontrer les artisans qui viendraient couler une dalle, changer une poutre ou carreler un sol abîmé. Qui viendraient refaire la salle de bains ou installer le chauffage central. Peut-être qu’un jour j’aurais à nouveau envie de prendre un bain.

Il m’est arrivé d’éprouver du plaisir en choisissant une couleur, en harmonisant une peinture avec le bois d’une porte. Il m’est arrivé de trouver belle la façon dont la lumière rasante entrait dans
la cuisine juste avant le repas du soir.
Mais je ne comprenais pas à qui s’adressait cette lumière. Je préférais les jours de pluie, qui au moins ne prétendaient pas me divertir de ma tristesse. J’avais décidé que la maison serait ce qui me relierait à Claude. Ce qui donnerait un cadre à cette vie nouvelle que notre fils et moi n’avions pas choisie. Il s’agissait encore de notre fils alors qu’il faudrait apprendre à dire mon fils. Comme il me faudrait finir par dire je à la place de ce nous qui m’avait portée. Ce je qui m’écorchera, qui dira cette solitude que je n’ai pas voulue, cette entorse à la vérité.
J’ai maintenu l’idée de créer le petit studio d’enregistrement, dont Claude avait envie depuis longtemps. Une pièce insonorisée où il avait espéré pouvoir s’isoler pour travailler. Et qui aurait contenu les instruments qu’il possédait, une basse, une guitare, et le synthétiseur qu’il venait juste d’acquérir (un Sequential Circuit Six-Tracks, pardon de le mentionner, mais cela a son importance), sur lequel il pianotait avec un casque sur les oreilles. »

Extraits
« Quand aucune catastrophe ne survient, on avance sans se retourner, on fixe la ligne d’horizon, droit devant. Quand un drame surgit, on rebrousse chemin, on revient hanter les lieux, on procède à la reconstitution. On veut comprendre l’origine de chaque geste, chaque décision. On rembobine cent fois. On devient le spécialiste du cause à effet. On traque, on dissèque, on autopsie. On veut tout savoir de la nature humaine, des ressorts intimes et collectifs qui font que ce qui arrive, arrive. Sociologue, flic ou écrivain, on ne sait plus, on délire, on veut comprendre comment on devient un chiffre. » p. 23

« Il n’y a pas d’ordre, ni chronologique ni méthodologique, à l’enchaînement des événements. Seulement des vagues qui se profilent depuis l’horizon, bien visibles sur leurs lignes de crête, le plus souvent inoffensives parce que prévisibles, vaguelettes ou rouleaux peu importe, et puis il y a ces lames de fond, qu’on n’a pas vues venir, qui enflent et viennent vous engloutir quand vous avez le dos tourné. »

« Il n’y a rien à comprendre, chacun joue son rôle. Chacun bien à sa place dans la ville, en toute légitimité : le médecin, le notaire, l’instituteur, le pompier, le policier, le bibliothécaire, le banquier, le curé. Ça s’appelle une société. Tout est si bien huilé. Ça fonctionne, ça dysfonctionne, pour le meilleur et pour le pire. » p. 193

À propos de l’auteur
GIRAUD_Brigitte_DRBrigitte Giraud © Photo DR

Brigitte Giraud est l’autrice de dix romans, parmi lesquels À présent (Stock, mention spéciale du prix Wepler 2001), L’amour est très surestimé (Stock, bourse Goncourt de la nouvelle 2007), Une année étrangère (Stock, prix Jean-Giono 2009), Un loup pour l’homme et Jour de courage (Flammarion, 2017 et 2019). (Source: Éditions Flammarion)

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