La Chance de leur vie

DESARTHE_La-chance-de_leur_vieEn deux mots:
La famille Vickery quitte Paris pour la Caroline du Nord où Hector a trouvé un poste d’enseignant à l’université. Sylvie, son épouse, appréhende un peu sa nouvelle vie tandis que leur fils Lester s’imagine déjà conquérir l’Amérique. Mais le trio n’est pas au bout de ses surprises.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La parenthèse américaine

Agnès Desarthe poursuit son exploration de la cellule familiale en imaginant cette fois un couple d’expats débarquant aux États-Unis avec leur fils. Leur nouvelle vie va leur réserver bien des surprises…

Leur avion a à peine décollé que déjà les choses commencent à se dérégler. Lester explique à l’hôtesse qu’il se prénomme «Absalom Absalom». Alors que sa mère imagine une plaisanterie, il lui explique qu’il a décidé de changer d’identité, de marquer ainsi la nouvelle étape de son existence.
C’est avec ce genre de petits détails qu’Agnès Desarthe construit son roman. En ajoutant des grains de sable dans une mécanique si bien huilée par Hector. En acceptant le poste qu’on lui propose à l’Université de Caroline du Nord il s’imagine couronner sa fin de carrière, offrir à son épouse un dépaysement exaltant et à son fils le moyen de parfaire son anglais tout en se frottant à une autre civilisation. Et si pour lui les choses semblent se passer pour le mieux – il est très bien accueilli par ses confrères – la vie d’expatrié est plus difficile à apprivoiser pour Sylvie et Lester qui sont encore en manque de repères. Hector fait le joli cœur et Sylvie s’interroge: « C’est étrange, pense-t-elle en replaçant le pare-soleil, comme ce grand bond vers un avenir incertain, ce voyage au bout du monde, dans un pays inconnu et neuf, au lieu de lui ouvrir les ailes vers une vie à conquérir, la replonge, sans qu’elle le veuille, dans le passé. Jamais elle n’avait, avant de poser le pied sur ce sol étranger, tourné son regard vers le temps d’avant. C’est comme si, par la magie du déplacement, elle se retrouvait non plus face au futur, mais braquée vers l’enfance, sa propre enfance, sa jeunesse qu’elle n’avait jamais pris le temps de ressasser. Elle se sent pareille au promeneur qui, après s’être concentré sur l’ascension, jette un regard paisible, lavé par l’épuisement du corps, en direction du chemin accompli, tout en reprenant haleine. » Pour éviter la dépression, elle va s’inscrire à un cours de poterie et tenter de se faire de nouveaux amis tout en entretenant une correspondance avec le réfugié qu’ils avaient accueilli chez eux à Paris.
Nous sommes au moment où les attentats frappent Paris, où il faut bien admettre qu’ils sont bien mieux de ce que côté-ci de l’Atlantique.
Lester, quant à lui, est pris dans une sorte de révélation mystique qui lui permet de se faire passer pour une sorte de gourou auprès de ses nouveaux amis et de les entraîner vers quelques dérives que l’on peut mettre sur le compte de l’âge.
Point d’orgue de cette parenthèse américaine: la découverte de l’infidélité d’Hector…
Je vous laisse découvrir la façon dont le trio va gérer la crise, tout en soulignant combien l’écriture d’Agnès Desarthe, par son souci de l’observation, vient se mettre au service du récit. Pour avoir fréquenté quelques temps ce campus, je peux confirmer la justesse dans l’analyse de ce milieu et dans la psychologie des Américains que côtoie la famille Vickery, entre fascination et méfiance.
En refermant ce bon roman, relisez son titre. Vous y découvrirez alors toute son ironie et sa justesse.

La chance de leur vie
Agnès Desarthe
Éditions de l’Olivier
Roman
304 p., 19 €
EAN : 9782823610376
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule principalement aux États-Unis, en Caroline du Nord et du Sud, du côté de Raleigh et Charleston, ainsi qu’à Paris.

Quand?
L’action se situe à la rentrée 2015 et dans les mois suivants.

Ce qu’en dit l’éditeur
Hector, Sylvie et leur fils Lester s’envolent vers les États-Unis. Là-bas, une nouvelle vie les attend. Hector a été nommé professeur dans une université de Caroline du nord. Très vite, son charisme fait des ravages parmi les femmes qui l’entourent.
Fragile, rêveuse, Sylvie n’en observe pas moins avec lucidité les effets produits par le donjuanisme de son mari, tandis que Lester devient le guide d’un groupe d’adolescents qui, comme lui, cherchent à donner une direction à leurs élans.
Pendant ce temps, des attentats meurtriers ont lieu à Paris, et l’Amérique, sans le savoir, s’apprête à élire Donald Trump.
Chez Agnès Desarthe, chaque personnage semble suivre un double cheminement. Car si les corps obéissent à des pulsions irrésistibles, il en va tout autrement des âmes tourmentées par le désir, la honte et les exigences d’une loyauté sans faille.
Mais ce qui frappe le plus dans cet admirable roman où la France est vue à distance, comme à travers un télescope, c’est combien chacun demeure étranger à son propre destin, jusqu’à ce que la vie se charge de lui en révéler le sens.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Télérama (Fabienne Pascaud)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Lettres Exprès 
Blog Cunéipage 
Blog Léa Touch Book 


L’éditeur Olivier Cohen présente La chance de leur vie d’Agnès Desarthe © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
Hector avait une femme. Elle s’appelait Sylvie. Ensemble ils avaient un fils. Il s’appelait Lester. Un prénom anglais parce que la famille paternelle d’Hector était originaire de Penzance, en Cornouailles, ou plutôt d’une bourgade située au nord de cette station balnéaire. Un village dont on taisait le nom par amour du secret.
Récemment, Lester avait demandé à ce qu’on l’appelle autrement. Cela s’était passé dans l’avion. Au-dessus de l’océan Atlantique. À peu près au milieu, mettons. Là où, avait songé l’adolescent, passagers et équipage seraient irrémédiablement perdus si, par malheur, l’appareil venait à s’abîmer. Même si l’amerrissage est possible, avait-il spéculé, nous sommes si loin de tout, si détachés de la terre, que nous mourrons. Nous ne mourrons pas dans les flammes, nous ne mourrons pas sous le choc, corps lacérés par les éclats de carlingue, nous mourrons comme sont morts les marins, les explorateurs: de faim, de tristesse et d’angoisse.
Cela ne lui faisait pas peur. Il avait quatorze ans et s’exerçait fermement à la sagesse.
Nous mourrons.
Assis entre son père et sa mère – lui plongé dans un journal, elle lisant la même page de son livre depuis le début du vol parce qu’elle n’arrivait pas à se concentrer, qu’elle l’espionnait, car, oui, elle espionnait son fils, son fils qui l’inquiétait, sans qu’elle le reconnaisse, sans qu’elle en parle – Lester envisageait
leur disparition avec sérénité.
Alors qu’il s’imposait un rythme de respiration de cinq secondes à l’inspire et dix à l’expire dans l’espoir de faciliter son entrée en méditation profonde, paumes tournées vers le haut et paupières closes, une menue gerbe d’eau lui avait arrosé le visage. Ce n’était presque rien. Le contenu de la bouche d’une grenouille farceuse qui, pour jouer, lui aurait craché dessus. Mais ce n’était pas une grenouille, bien entendu. C’était Léonie, l’hôtesse atteinte d’un rhumatisme aigu et qui ne l’avait dit à personne parce qu’elle aimait les voyages, son uniforme, et redoutait un licenciement. Une pointe douloureuse au niveau du genou l’avait fait trébucher juste au moment où elle débarrassait la boisson d’un homme assis de l’autre côté de l’allée. L’eau avait jailli.
« Oh, pardon. Pardon mon grand. Comment t’appelles-tu  » lui avait-elle demandé en l’épongeant avec douceur.
Le garçon l’avait regardée attentivement. Le fond de teint rendait sa peau lisse et veloutée comme celle d’une pêche lavée, elle avait de gros yeux noisette d’animal, un petit foulard noué autour du cou.
« Absalom Absalom, avait répondu Lester.
– Absalom? C’est rare. Et comme c’est joli.
– Absalom Absalom, avait corrigé Lester. C’est une sorte de nom composé, si vous voulez, comme Jean-Jacques, sauf que c’est le même deux fois.
– Avec un tiret entre les deux?
– Non. Absalom espace Absalom. Comme ça, sans tiret.
– Intéressant », avait murmuré Léonie en adressant un regard d’admiration pas entièrement convaincu à la personne assise à côté du garçon dont elle n’aurait su dire s’il s’agissait de sa grand-mère, de sa tante, ou peut-être de sa mère. Ils étaient de la même famille, elle en aurait mis sa main à couper, car ils avaient les mêmes grands yeux écartés d’un vert… »

Extraits
« Il souriait. Il était fier. Quelque chose était arrivé dans sa vie. Il avait été nommé. Il avait été élu. Il avait passé des entretiens. Il avait convaincu. Son œuvre critique, son œuvre poétique seraient publiées aux presses universitaires de la faculté. La directrice du département, Farah Asmanantou, le lui avait assuré: « Ce sera
un honneur pour nous, un honneur, Hector. C’est le renouveau après Derrida, mais pas contre Derrida. Pour nous, c’est très fort. Vraiment très fort. » Elle avait plaqué sa main brune aux longs ongles bombés d’un rose bégonia sur sa poitrine, et son sein droit s’était légèrement enfoncé, comme un oreiller sous une tête. Hector avait tâté le col de sa chemise, l’abaissant puis le relevant aussitôt. C’était sa meilleure chemise, celle en lin gris, un cadeau de sa mère. »

« C’est étrange, pense-t-elle en replaçant le pare-soleil, comme ce grand bond vers un avenir incertain, ce voyage au bout du monde, dans un pays inconnu et neuf, au lieu de lui ouvrir les ailes vers une vie à conquérir, la replonge, sans qu’elle le veuille, dans le passé. Jamais elle n’avait, avant de poser le pied sur ce sol étranger, tourné son regard vers le temps d’avant. C’est comme si, par la magie du déplacement, elle se retrouvait non plus face au futur, mais braquée vers l’enfance, sa propre enfance, sa jeunesse qu’elle n’avait jamais pris le temps de ressasser. Elle se sent pareille au promeneur qui, après s’être concentré sur l’ascension, jette un regard paisible, lavé par l’épuisement du corps, en direction du chemin accompli, tout en reprenant haleine. » p. 55

À propos de l’auteur
Agnès Desarthe est née en 1966. Romancière, elle a publié notamment : Un secret sans importance (prix du Livre Inter 1996), Dans la nuit brune (prix Renaudot des lycéens 2010) ou encore Une partie de chasse, ainsi que de nombreux ouvrages pour la jeunesse. Elle a également publié un essai consacré à Virginia Woolf avec Geneviève Brisac, V.W. Le mélange des genres. Son essai autobiographique Comment j’ai appris à lire (Stock, 2013) a connu un grand succès critique et public et son dernier roman, Ce cœur changeant, a remporté en 2015 le Prix Littéraire du Monde. (Source: Éditions de l’Olivier)

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La mer en face

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En deux mots:
Philippe a du plus en plus de mal à supporter son épouse et les «amis» de cette dernière. Aussi décide de partir en Allemagne sur les traces de son oncle au passé trouble. Mais il devra interrompre son voyage pour aller retrouver son fils au Canada, hockeyeur professionnel impliqué dans une affaire de dopage.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le scénariste surpris par le scénario

Vladimir de Gmeline entraîne le lecteur en Allemagne sur les pas d’un nazi avant de faire brusquement demi-tour et nous plonger dans un thriller sur fond de dopage du côté de Montréal. Surprenant, mais malin.

Si de nombreux écrivains ont déjà utilisé la technique du «roman dans le roman» pour pimenter leur histoire, il faut bien avouer que la variante imaginée par Vladimir de Gmeline est aussi audacieuse que déroutante, du moins au premier abord. Car une lecture attentive – voire une relecture – nous prouvera que tous les indices ont bien été placés au fil du récit pour nous permettre de passer allègrement du récit historique au thriller sur fond de chantage et de mafia.
Il faut par exemple comprendre les raisons qui vont pousser Philippe à entreprendre son voyage dans l’Allemagne de son enfance. Si les relations avec son épouse ne sont plus au beau fixe depuis bien longtemps, les visiteurs qu’elle reçoit à la maison irritent au plus haut point son mari. À cinquante ans, ce sénariste en panne d’inspiration ne supporte plus leur arrogance. Il en profite pour prendre la fuite et entreprendre ce voyage qu’il a déjà plusieurs fois repoussé à Detmold, dans le Nord de l’Allemagne. C’est là qu’il a passé une période de sa jeunesse, auprès d’un oncle qui a été membre des Waffen SS. Outre le fait de revoir les lieux, il aimerait en savoir davantage sur le rôle effectivement joué par son parent.
Guillaume décide de l’accompagner, davantage pour resserrer les liens qui l’unissent à son ami que par envie de se plonger dans les pages sombres de l’histoire.
Les deux hommes laissent leurs familles respectives pour enquêter. Si au début ils se heurtent à un mur de silence, ils vont finir par apprendre, bribe par bribe, quelques détails sur les exactions commises. Mais un coup de téléphone de sa fille va l’alerter sur l’état de santé de son fils Ivan qui poursuit une brillante carrière de hockeyeur professionnel au Canada. Les retransmissions de ses matches et les photos transmises vont le pousser à prendre l’avion pour Montréal. Malgré les dénégations d’Ivan, il ne va pas tarder à se rendre compte que l’augmentation subite de sa masse musculaire n’est pas due aux seules séances de musculation.
Petit à petit la douloureuse vérité se fait jour, non seulement Ivan se dope, mais il sert de tête de pont à un vaste trafic.
Pour Philippe, c’est le même sentiment de culpabilité que celui ressenti en Allemagne, même s’il n’a pas commis lui-même d’actes répréhensibles. La famille, son rôle de père, la façon dont il a mené sa vie jusqu’à présent, le rôle joué par sa femme dans cette sombre histoire: autant de thèmes abordés en filigrane pour boucler la boucle.
Sauf que Vladimir de Gmeline – on l’aura compris – a plus d’une corde à son arc. Voici donc le père et le fils aux prises avec une bande d’escrocs redoutables dont les menaces se font de plus en plus précises.
Il serait dommage de révéler ici les épisodes suivants, aussi haletants que dans un bon thriller. Disons simplement que jusqu’à l’épilogue on va se régaler, car les faits s’emballent sur un rythme d’enfer.

La mer en face
Vladimir de Gmeline
Éditions du Rocher
Roman
424 p., 19,90 €
EAN : 9782268096506
Paru le 5 septembre 2018

Où?
Le roman se déroule principalement en France (du Vercors à la Bretagne, en passant par Briançon), en Allemagne (à Detmold et du côté de la mer Baltique) et au Canada (à Montréal et environs). On y évoque aussi des voyages au Brésil et en Autriche.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Philippe – scénariste de cinquante ans, dont le couple bat de l’aile – s’apprête à retourner en Allemagne. Adolescent, il a séjourné deux étés chez son oncle, ancien Waffen SS. Ce voyage, maintes fois différé, tient autant du pèlerinage que de l’enquête familiale. Philippe est hanté par la «Shoah par balles », l’extermination des Juifs d’Europe de l’Est. Une image en particulier l’obsède: un groupe de femmes et d’enfants attendant d’être fusillés dans le dos, face à la mer Baltique.
Philippe doit-il se confronter aux fautes qu’il n’a pas commises, ou rester prisonnier de ses questionnements? Des coups de téléphone alarmants l’obligent à interrompre cette quête des origines pour rejoindre son fils Ivan, hockeyeur professionnel au Canada, qui semble en danger.
Philippe parviendra-t-il à le protéger et ainsi se libérer des errements familiaux du passé?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Wakuli livres (Emile Cougut)
Blog Quatre sans Quatre


Vladimir de Gmeline présente son roman La mer en Face © Production Éditions du Rocher

Les premières pages du livre
« Chouettes étoiles. Hier, au même endroit et à la même heure, on ne voyait rien. Pas de lune, pas de vent, pas de bruit. Un vrai cimetière, mais je connais le chemin par cœur. Je viens me planter au croisement, ou je longe le bois, sur le sentier qui borde le grand pré. D’ici, j’ai une belle vue sur la maison. Je la voulais, elle la voulait, on est contents. Le toit de chaume et les colombages, le confort à l’intérieur, les lumières du salon, et ces gars que je ne connaissais pas qui viennent pour la deuxième fois en une semaine. Ils disent qu’ils sont des amis de son père.
Avant, je clopais. J’ai arrêté. J’aimais cette solitude, le soir, la fumée qui n’avait jamais vraiment la même odeur. L’été, j’aimais son parfum d’Amérique, de grillons et de murmures amoureux. L’automne, j’entendais des chiens et des collégiens rebelles, des fêtes étranges. Le froid me faisait penser à des plateaux silencieux, des pierres figées. La pluie, la pluie, on a tout dit sur la pluie, et moi j’en dirais trop alors je m’arrête tout de suite.
Il paraît que je dis toujours la même chose. C’est peut-être vrai. C’est une passion. J’aime encore cette solitude, mais je n’ai plus besoin de fumer. Je me suis lassé. Les sensations s’estompaient, je les retrouve. Ils ont garé leurs voitures derrière, des grosses bagnoles que je ne sens pas. Je fais le mec sympa qui ne comprend rien et ne se pose pas de questions, mais je ne les sens pas. Tout à l’heure, ce gars épais au crâne rasé, avec son pull blanc, a bien vu que je le regardais de travers quand il est allé se servir dans le réfrigérateur sans rien demander.
Il m’a lancé un sourire narquois. Léa m’a toujours fait le coup de l’élégance, mais il y a des choses auxquelles on ne peut pas échapper. Elle ne le cherche pas vraiment d’ailleurs. Elle a même l’air plutôt à l’aise. En réalité, c’est moi qui la gêne. Elle m’a fait son petit sourire numéro trois quand je suis rentré dans le salon. Prends-moi
pour un con. Je la connais par cœur. Je fais quelques pas, les mains dans les poches. J’aurais peut-être dû me douter que tout cela finirait par arriver.
Être plus méfiant. Et puis je n’y croyais pas trop. Méfie-toi, tu travailles trop du ciboulot et à force tu vas passer à côté.
Tu te fais des films. Mon instinct, ma raison, il y avait une bagarre entre les deux. Je mets un coup de pied dans un caillou. Je vois bien à travers les sous-bois, je reconnais les bruits, mes sens sont à l’affût. J’ai écouté ce que je pensais être ma raison, ou ce que je voulais penser. Bref, je me suis menti, parce que j’adorais sa chatte. Bingo, mon grand.
Voilà la facture.
Après notre première séparation, j’avais arrêté le journalisme. Une des meilleures décisions de ma vie. J’étais parti assez loin, je bossais à droite à gauche, je plongeais, je traficotais. Je gagnais de l’argent, et je m’éclatais. Je repassais en France régulièrement, je distribuais, j’avais la conscience claire et le sentiment d’être passé à côté de la catastrophe. Un jour, cette image complètement incongrue m’était venue à l’esprit, alors que je roulais à vélo, devant l’esplanade des Invalides. J’étais à peine en train de remonter la pente à cette époque. Je m’étais vu dans une grange, et une grosse voiture, ou un camion, ou une météorite, atterrissait sur le toit, il y avait une explosion et tout partait en fumée. Et moi je m’étais éjecté de la grange à la dernière minute. C’était exactement ça. Sauvé par le gong. J’avais mis un peu de temps à redevenir moi-même, à ne plus être la chiffe molle bêlante qui cherchait à la reconquérir. Ce gars-là me piquait un peu les yeux.
Belle leçon de vie. J’ai refait de la viande, j’ai récupéré mon cerveau, je baisais, je lisais, je me regonflais comme un bonhomme Michelin qui avait été piqué par une toute petite aiguille. Il fallait avancer, et ça me plaisait bien. »

Extrait
« Je me souviens que j’ai été odieux avec ma femme. Prétentieux et hautain. Aux moments où j’étais le plus paumé, je pensais m’en sortir comme ça. Je me débattais avec mes contradictions, ce que je croyais être mes échecs, alors que j’avais juste du mal à avancer. Je ne sais pas comment elle a fait pour tenir toutes ces années. Je suis devenu normal trop tard, et je m’en veux. C’est un sentiment qui vient souvent me visiter.. » p. 38

À propos de l’auteur
Vladimir de Gmeline est grand reporter à l’hebdomadaire Marianne. Il a publié deux récits, Les 33 Sakuddeï et Les Mystères de la Sungaï Baï, et un premier roman, en 2016, aux éditions du Rocher, La Concordance des temps. (Source : Éditions du Rocher)

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Tu t’appelais Maria Schneider

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En deux mots:
Maria Schneider était une actrice prometteuse. Son premier rôle dans Le dernier tango à Paris de Bertolucci aux côtés de Marlon Brando devait marquer le début d’une grande carrière. Il fut au contraire un drame absolu, le début d’une spirale mortifère.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le tango funèbre

En racontant la vie de sa cousine, l’actrice Maria Schneider qui avait défrayé la chronique lors de la sortie du Dernier tango à Paris, Vanessa Schneider fait le récit d’une époque autant que celui d’un drame personnel.

« Avec sa bouille d’éternelle femme-enfant et son caractère de petit chat sauvage, elle a conquis le monde avec la fulgurance d’une météorite enflammée qui pulvérisa tout sur son passage! Passage éclatant mais éphémère où, offrant son corps de velours à un Marlon Brando au faîte de sa gloire, elle choque, scandalisa par son impudeur, mais marqua à jamais par son insolence une époque qu’elle a désormais personnifiée. Sous ces dehors, ces images, se cachait un petit cœur perdu, une gamine à la dérive, sans port d’attache, propulsée au plus haut sans y être préparée, redescendant forcément sans parachute et livrée à tous les excès pour combler les vides d’une gloire qui l’abandonnait. » Ces mots de Brigitte Bardot, prononcés par Alain Delon en février 2011 aux funérailles de Maria Schneider, disent à la fois l’épreuve vécue par Maria et la proximité, la communion de pensée avec Brigitte.
La couverture médiatique dont a bénéficié sa cousine Vanessa Schneider à l’occasion de la sortie de ce bouleversant récit démontre peut-être que la journaliste du Monde a su tisser un grand réseau, mais bien davantage que le sujet a frappé les esprits et qu’il demeure d’une actualité brûlante à l’heure de #metoo.
Commençons donc par esquisser la biographie de Maria. Née en 1952 de Marie-Christine Schneider, une mannequin roumaine, et de l’acteur Daniel Gélin – qui ne la reconnaîtra pas, son enfance n’est pas à proprement un long fleuve tranquille, bien au contraire. Aussi bien du côté de la mère que du père, l’instabilité et le déraisonnable forment le menu quotidien. Maria est ballotée jusqu’à son adolescence. « Tu as quinze ans. L’âge où ta mère a eu son premier enfant, l’âge où notre grand-mère a été mariée de force. L’âge où dans notre famille, les femmes entrent brutalement dans l’âge adulte, l’âge où les mères ne supportent plus leur fille. La tienne t’a mise à la porte. Papa et Maman te proposent de venir vivre chez eux dans leur deux-pièces du 7ème arrondissement de Paris. Il y a eu cette terrible dispute chez toi, personne n’a cherché à en savoir plus. On murmure que ta mère a surpris ton beau-père dans ton lit. »
C’est à cette époque qu’elle prend son courage à deux mains et va sonner au domicile de son père. Culpabilité ou fibre familiale? Toujours est-il que Daniel Gélin offre à Maria de l’accompagner sur les tournages, lui trouve quelques rôles.
C’est alors le début d’une ascension fulgurante. Jusqu’à ce fameux film, Le Dernier tango à Paris. Vanessa Schneider y revient en détail, explique comment Bertolucci et Brando ont abusé de sa cousine et comment ce qui devait être le tremplin vers la guerre sera le premier pas vers la déchéance: « Tu sors du tournage broyée. Tu as compris que cette prise te marquera à jamais, comme un tatouage raté que l’on passe ensuite sa vie à essayer de cacher. Peu importe que la sodomie ait été simulée, tu te sens violée, salie. Tu ne sais pas encore que tu aurais pu empêcher cette séquence non écrite de figurer au montage du film. Tu aurais pu faire appel à un avocat, attaquer le producteur, contraindre Bertolucci à la couper. Tu es jeune, tu es seule, tu es mal conseillée. Tu ne connais rien au monde du cinéma, à ses règles, à ses lois. La victime parfaite. »
L’actrice tente de trouver dans la drogue le moyen d’échapper au choc. Une addiction qui finira par l’emporter…
Le choix de privilégier les scènes fortes, les souvenirs marquants à une narration chronologique donnent à ce livre une force qui ne laissera personne indifférent. Des confidences entre cousines aux souvenirs de tournage, des relations familiales complexes à la maladie, de l’attitude de Brando à celle de Bertolucci et de la maladie aux relations fortes, Bardot, Nan Goldin ou encore Patti Smith, on se laisse entraîner dans cette infernale spirale. Et l’on n’oubliera pas cette Maria que Patti Smith a mis en musique
At the edge of the world
Where you were no one
Yet you were the girl
The only one
At the edge of the world
In the desert heat
One shivering star

Tu t’appelais Maria Schneider
Vanessa Schneider
Éditions Grasset
Roman
256 p., 19 €
EAN : 9782246861089
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, mais aussi à Strasbourg. On y évoque aussi des voyages à Londres, au Maroc, à Rome, à Los Angeles

Quand?
L’action se situe des années soixante-dix à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Tu étais libre et sauvage. D’une beauté à couper le souffle. Tu n’étais plus une enfant, pas encore une adulte quand tu enflammas la pellicule du Dernier Tango à Paris, un huis clos de sexe et de violence avec Marlon Brando.
Tu étais ma cousine. J’étais une petite fille et tu étais célèbre. Tu avais eu plusieurs vies déjà et de premières fêlures. Tu avais quitté ta mère à quinze ans pour venir vivre chez mes parents. Ce Tango marquait le début d’une grande carrière, voulais-tu croire. Il fut le linceul de tes rêves. Tu n’étais préparée à rien, ni à la gloire, ni au scandale. Tu as continué à tourner, mais la douleur s’est installée.
Cette histoire, nous nous étions dit que nous l’écririons ensemble. Tu es partie et je m’y suis attelée seule, avec mes souvenirs, mes songes et les traces que tu as laissées derrière toi. Ce livre parle beaucoup de toi et un peu de moi. De cinéma, de politique, des années soixante-dix, de notre famille de fous, de drogue et de suicide, de fêtes et de rires éclatants aussi. Il nous embarque à Londres, à Paris, en Californie, à New York et au Brésil. On y croise les nôtres et ceux qui ont compté, Alain Delon, Brigitte Bardot, Patti Smith, Marlon Brandon, Nan Goldin…
Ce livre est pour toi, Maria. Je ne sais pas si c’est le récit que tu aurais souhaité, mais c’est le roman que j’ai voulu écrire ».

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
Télérama (Nathalie Crom)
BibliObs (Jérôme Garcin)
Les Echos (Thierry Gandillot)
Culturebox (Anne Brigaudeau)
Slate (Thomas Messias)
Actualitté (Dounia Tengour)
Pleine Vie (Stéphanie Gatignol)
Blog Agathe the book
Blog Les livres de Joëlle


À l’occasion du Livre sur la Place à Nancy, Vanessa Schneider présente Tu t’appelais Maria Schneider © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« « J’ai eu une belle vie. » Tu as glissé cette phrase comme un doigt fatigué se promène sur une panne de velours avec un sourire doux et le regard envolé vers des souvenirs heureux. C’était quelques jours avant la mort. Tu ne l’as pas dit pour nous faire plaisir, ce n’était pas ton genre, ni pour t’en convaincre toi-même, tu semblais profondément le penser. Ces mots, je ne les ai pas compris tout de suite. Ils ont d’abord résonné comme une fausse note bruyamment imposée dans une partition tenue. J’avais depuis si longtemps pris l’habitude de te plaindre, de m’inquiéter pour toi, de m’assombrir sur tes malheurs qui étaient aussi les nôtres. Tu y croyais, pourtant. « J’ai eu une belle vie. » Et c’était si bon que tu voies les choses ainsi.

Tu avais cinquante-huit ans lorsque tu nous as quittés. On explique communément que ce n’est pas un âge pour mourir. Cet âge, pour être honnête, nous n’aurions jamais cru que tu l’atteindrais un jour. Tu fais partie de ces personnalités dont on se dit, lorsqu’on apprend leur décès, qu’on les pensait disparues depuis des années tant elles semblent appartenir à un passé lointain. En ce début février 2011, la presse te rappelle à la mémoire de ceux qui t’ont oubliée. Sur les sites Internet, dans les pages des journaux, tu reviens, le temps de quelques heures, d’une poignée de jours, sur le devant de la scène. Les différents articles retracent la même histoire, tissage plus ou moins grossier de formules rebattues et de clichés épais : « L’enfant perdue du cinéma », « le destin tragique », « l’actrice sulfureuse ». On y parle de ta carrière brisée, du Dernier Tango à Paris, de sexe, de drogue, de la dureté du monde du cinéma, des ravages des années 70. Personne n’a écrit que tu étais partie en buvant du champagne, ta boisson favorite, la mienne aussi, celle qui fait oublier les meurtrissures de l’enfance et qui nimbe de joie les fêlures intimes des âmes trop sensibles. Tu t’en es allée au milieu des bulles et des éclats de rire, de visages aimants et de sourires pétillants. Debout, la tête haute, légèrement enivrée. Avec panache.

Alain Delon s’est placé au premier rang. J’ignore depuis quand il ne t’avait vue, mais il s’est assis, crinière blanche et sourcils plus froncés que jamais, sur les bancs de la famille. Tu avais souhaité que l’on te dise au revoir à l’église Saint-Roch, celle des artistes et des vedettes, située au cœur de Paris, cette ville que tu avais essayé de quitter tant de fois pour toujours y revenir. Tu avais indiqué avec précision les musiques que tu souhaitais pour la cérémonie, du Bach essentiellement, et les gens que tu voulais voir invités. Avec le temps, nous t’avions découverte croyante. Tu avais retrouvé les gestes de la religion de ton enfance. Tu disposais régulièrement des cierges dans les églises et tu faisais des vœux. Tu parlais de cela au milieu d’autres considérations sur l’astrologie et l’influence des planètes sur les caractères. L’imbrication de ces superstitions disparates ne semblait te poser aucun problème.
Ce jour-là à Saint-Roch, dont le clocher ruisselle d’une pluie drue, je me retrouve derrière Alain Delon. Il a insisté pour prononcer le premier hommage, lire la lettre que Brigitte Bardot a écrite pour toi et qu’elle n’a pas eu la force de venir dire elle-même. Sa voix grave s’est mise au service des mots de Bardot, comme s’ils s’étaient accordés pour te dire la même chose, tes deux parrains de cinéma. Il y a beaucoup de monde sous la voûte de pierres froides. Les derniers de notre famille décimée, tes amis, si nombreux, un ancien ministre de la Culture ou peut-être deux, des inconnus venus te dire adieu, les Gélin, tes demi-frères et sœurs que nous retrouverons plus tard au Père-Lachaise pour ta crémation, des visages que nous ne connaissons que par les magazines. Certains sur lesquels nous peinons à remettre un nom, d’anciennes gloires des années 70, des survivantes comme tu l’as été : Dominique Sanda, Christine Boisson, qui a joué Emmanuelle. Ils sont nombreux à se souvenir de toi, beaucoup à t’avoir admirée, davantage sans doute que tu ne l’avais imaginé. Ta mère, elle, n’est pas là. Elle n’a pas pris le vol Nice-Paris. Elle a fait dire qu’elle était trop fatiguée. »

Extraits
« À Saint-Roch, les mots de Brigitte Bardot résonnent par la voix grave d’Alain Delon. Ils sont touchants et maladroits. « Avec sa bouille d’éternelle femme-enfant et son caractère de petit chat sauvage, elle a conquis le monde avec la fulgurance d’une météorite enflammée qui pulvérisa tout sur son passage ! Passage éclatant mais éphémère où, offrant son corps de velours à un Marlon Brando au faîte de sa gloire, elle choque, scandalisa par son impudeur, mais marqua à jamais par son insolence une époque qu’elle a désormais personnifiée. Sous ces dehors, ces images, se cachait un petit cœur perdu, une gamine à la dérive, sans port d’attache, propulsée au plus haut sans y être préparée, redescendant forcément sans parachute et livrée à tous les excès pour combler les vides d’une gloire qui l’abandonnait. »
C’est chez elle que tu as vécu après chez les parents. Brigitte Bardot et toi étiez programmées pour vous rencontrer. Elle avait connu ta mère enceinte. »

« Tu sors du tournage broyée. Tu as compris que cette prise te marquera à jamais, comme un tatouage raté que l’on passe ensuite sa vie à essayer de cacher. Peu importe que la sodomie ait été simulée, tu te sens violée, salie. Tu ne sais pas encore que tu aurais pu empêcher cette séquence non écrite de figurer au montage du film. Tu aurais pu faire appel à un avocat, attaquer le producteur, contraindre Bertolucci à la couper. Tu es jeune, tu es seule, tu es mal conseillée. Tu ne connais rien au monde du cinéma, à ses règles, à ses lois. La victime parfaite. »

« Le Dernier Tango à Paris sort le 15 décembre 1972. I] ne passe pas la censure et se retrouve classé « interdit aux moins de 18 ans », un visa qui déchaîne la curiosité. Il devient immédiatement objet de scandale. Une plainte est déposée en Italie. Un débat enflamme la péninsule. Les catholiques se mobilisent, la gauche s’offusque de voir la liberté d’expression bafouée. Le Tango devient le symbole d‘une bataille qui le dépasse, une querelle ancestrale entre les tenants d’un certain ordre moral et les défenseurs du droit à la création, entre pisse-froid et empêcheurs de tourner en rond. La justice italienne condamne Bertolucci, Brando et Schneider à deux mois de prison avec sursis. Les copies du film sont détruites. Le réalisateur triomphe, son film déchaîne les passions, on en discute dans les bars et les restaurants, à la table des artistes comme à celle des élus, on s’écharpe à son sujet. Le Tango devient politique, il dessine à lui seul la carte du monde. »

« La sortie du Tango est une explosion dont l’onde dc choc te pulvérise en quelques semaines. Tu à vingt ans, tu n‘es préparée à rien de ce qui t’attend, la violence des attaques, les insultes dans la rue, les crachats, le piédestal sur lequel t‘installent tes admirateurs, les portes grande: ouvertes, les sollicitations des metteurs en scène que tout le monde s’arrache. Il y a soudain trop de tout dans ta tête: trop de désir, trop d’agressivité, trop de reproches et de tentations, trop de caresses, et de coups. Avec le désespoir des noyés, tu te raccroches à une phrase-excuse pour expliquer les excès dans lesquels tu bascule: « Il vaut mieux être belle et rebelle que moche et remoche. » Tu la répètes en souriant, comme si tu n’y croyais qu’à moulé. Tu n’es pas dupe de ces mots dits pour donner un sens aux tourments qui t’assaillent. Puisque la presse te présente en égérie sulfureuse, tu joues le rôle qu‘on t’assigne. Tu vas loin, encore plus loin. Tu échappes à toi-même, tu es en dehors, au-delà de toi-même. »

« Sur la plus ancienne photo de toi en ma possession, tu portes les cheveux à la garçonne. Ma mère a pris le cliché. Tu poses avec mon père, ton oncle, qui n’a que quelques années de plus que toi et qui paraît si jeune. Vous êtes dans une forêt, papa est adossé à un arbre, tu guettes l’objectif avec le regard d’un faon apeuré. Tu dois avoir douze ans. Papa huit de plus. Vous ressemblez à deux enfants tristes sur ce tirage en noir et blanc. Ta mère a brutalement décidé de couper ta chevelure. Peut-être devenais-tu trop belle à son goût, elle ne pouvait le supporter. Elle ne t’avait pas encore demandé de partir, tu n’étais pas encore venue habiter chez mes parents. Ta silhouette est celle d’une petite fille, ton port de tête annonce l’adolescente que tu seras bientôt. Tu sembles ne pas savoir qui tu es. Tu n’as pas de papa. Ta maman t’aime mal, tu as la mine inquiète des enfants qui pressentent que le chemin de la vie sera pavé de pierres coupantes. »

« Tu as quinze ans. L’âge où ta mère a eu son premier enfant, l’âge où notre grand-mère a été mariée de force. L’âge où dans notre famille, les femmes entrent brutalement dans l’âge adulte, l’âge où les mères ne supportent plus leur fille. La tienne t’a mise à la porte. Papa et Maman te proposent de venir vivre chez eux dans leur deux-pièces du 7ème arrondissement de Paris. Il y a eu cette terrible dispute chez toi, personne n’a cherché à en savoir plus. On murmure que ta mère a surpris ton beau-père dans ton lit. »

« Au fil des années, le dossier s’épaissit, par intermittence, au gré de ta carrière d’actrice. Je constate avec déception que les nouvelles collectionnées évoquent de moins en moins tes films et de plus en plus souvent les soubresauts de ton existence. Les critiques et les portraits sont remplacés par le récit de tes frasques, fixées à gros traits dans les titres à scandale. À mesure que je grandis, il n’y a plus grand-chose à glisser dans la pochette rouge. Tu ne tournes plus, ou si peu. Tu figures parfois dans des longs-métrages produits sans le sou, dont certains ne sortent pas en France. Les premiers rôles ne sont plus pour toi. Tu n’intéresses plus les journalistes. Comme tant d’autres de ta génération, tu as rejoint la cohorte des vedettes déchues, flétries par les abus, rejetées par une époque où les rebelles n’ont plus de place. Tu n’es plus la célébrité de mon enfance, celle que l’on reconnaît dans la rue et que l’on regarde en frissonnant de terreur, d’excitation et d’envie. Tu restes ma cousine pour laquelle je cultive une fascination à la fois tendre et morbide. Un bijou de famille cassé et précieux, gardé au fond d’un tiroir secret.
Il n’y a plus rien à écrire sur Maria puisque Maria n’existe plus pour le monde. Je conserve néanmoins la pochette rouge, mausolée de ta gloire. Je l’emporte partout, lisant et relisant des bribes de ta vie. Pas celle que nous connaissons nous et dont nous parlons somme toute assez peu, l’histoire que la presse a choisi de raconter, mêlant vérités, approximations, fantaisies et mensonges, celle d’une jeune fille ravagée par une apparition publique explosive. Une vie de souffrances et de lutte harassante contre une enfance trop lourde à traîner. Un parcours qui fait écho à celui des femmes de notre famille, une trajectoire que j’aurais pu suivre, que nous aurions pu suivre, nous, les autres cousines, si tu ne t’étais pas, d’une certaine manière, sans le savoir ni le vouloir, sacrifiée pour nous. »

À propos de l’auteur
Vanessa Schneider est auteure et grand reporter au journal Le Monde. Elle écrit sur la vie des autres. De temps en temps, elle raconte un peu la sienne. On lui doit ainsi La mère de ma mère et Tâche de ne pas devenir folle. Tu t’appelais Maria Schneider est son huitième livre. (Source : Éditions Grasset)

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Faune et Flore du dedans

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En deux mots:
Une photographe est invitée à se joindre à une expédition scientifique qui entend recenser la faune et la flore de la jungle péruvienne. Mais pour Louise, ce voyage tient tout autant de la thérapie, de l’initiation et de la quête amoureuse.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

L’insoutenable et inguérissable fuite

Le chant de la nature est au cœur du premier roman de Blandine Fauré, une nature extrême qui fait refluer les souvenirs et va bouleverser sa vie. Intense et envoûtant.

Est-ce le culot ou l’envie d’ailleurs qui entraîne Louise à pousser la porte du bureau de Joachim? Toujours est-il que la quête de cette artiste, dessinatrice et photographe, touche le scientifique aguerri au point qu’il accepte de l’intégrer à son équipe scientifique qui part pour le Pérou avec mission de répertorier la faune et la flore du parc national del Manú.
En nous révélant dès les premières lignes du livre l’issue dramatique de ce voyage, Blandine Fauré ne fait qu’accroître le mystère. Un mystère qui paradoxalement va s’éclaircir au fur et à mesure que le groupe s’enfonce dans la jungle.
Au fil des chapitres, on va comprendre que Joachim et Louise cherchent à chasser les fantômes du passé en Amérique du Sud. De se nourrir de la nature pour apaiser les traumatismes, de construire une nouvelle histoire avec la densité et l’énergie que dégage leur environnement.
Pour Louise, il faut toutefois tenter d’apprivoiser «ce lieu étrange et étranger, vaste espace irréel» après «l’insoutenable et inguérissable fuite». Après quelques jours tous ses sens communient avec ce nouvel univers: « La nature qui m’accueille me bouleverse. C’est un chant extrême, inouï, qui fissure un à un mes souvenirs, pulvérise les maigres certitudes que j’avais pu accumuler jusque-là. »
Là où on aurait pu s’attendre à combattre les prédateurs ou à souffrir de l’inconfort et du climat, ce sont les vertus thérapeutiques du dépaysement qui l’emportent: « Les jours passent et je me fonds de plus en plus au décor que nous offrent la nature et ses excès. Je suis son rythme d’élancement et de croissance, lente mais assurée. Je me fais végétal, mon amour pour toi continue d’infuser dans les eaux qui nous entourent mais je sais l’oublier. Ma souffrance elle aussi s’est tue, les voix et les cris de mon passé me semblent être devenus de lointains déserts inhabités et silencieux. »
La principale qualité de ce livre tient du reste au parfait mariage entre l’écriture et la nature. Les phrases sont comme des lianes qui viennent s’enrouler autour des émotions, leur conférant une intensité nouvelle. « À chaque pas de ce voyage, les souvenirs de ma vie passée avaient éclos, triomphant de l’amnésie où ils étaient tombés depuis que la mort s’était abattue sur mon corps. »
L’idée d’ouvrir chaque chapitre par une définition scientifique tirée du lexique de botanique, d’expliquer les notions de forêt, suspension, inflorescence, ruissellement ou encore anaérobie donnent permettent aussi de marier la science et l’art, autre transcendance de ce récit aussi exaltant que douloureux, aussi thérapeutique que dramatique.

Faune et flore du dedans
Blandine Fauré
Éditions Arléa
Roman
212 p., 20 €
EAN : 9782363081698
Paru le 30 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, mais aussi dans la jungle, du côté de Cuzco et dans le parc national del Manú, non loin de Boca Manú au Pérou.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
La forêt me dévore, me happe, désagrège toutes mes défenses. Elle m’assomme par sa densité, les milliers d’arbres alignés devant moi s’empressent de me voler quelque chose que je ne veux pas leur donner.
Que fait Louise, artiste plasticienne, un peu photographe, un peu dessinatrice, dans cette équipe de scientifiques dont la mission est d’explorer le parc El Manu, jungle amazonienne péruvienne et d’y collecter des espèces inconnues, menacées quelquefois, dans des conditions extrêmes. Pourquoi les a-t-elle rejoints et que vient-elle chercher? Il y a bien sûr un travail artistique sur le végétal qu’elle veut mener à bien, mais très vite d’autres raisons, plus obscures, se dessinent. Il y a Joachim, le chef de l’expédition, avec lequel se noue une relation intense, secrète et toute en retenue. Il y a le passé, douloureux, émaillé de deuils, d’absence et d’abandons. Il y a aussi la quête, trouver enfin une forme d’apaisement, de réconciliation avec soi-même, avec la vie tout court.
La forêt, la selva, se déploie tout au long du livre. Elle est inquiétante, protectrice, matricielle, elle engloutit autant qu’elle rejette, elle met à nu et peut tuer aussi. Elle envoûte ceux qui la pénètrent et tentent de se mesurer à elle. Louise marche, respire, se fond dans cet océan vert et nous marchons avec elle, nous respirons, nous cheminons derrière elle. Comme elle, nous observons le lent et puissant assaut des plantes vers la lumière, le combat pour la survie, la tentation de la disparition.
Blandine Fauré, avec ce premier roman d’une exceptionnelle maîtrise, nous embarque dans une aventure intérieure, long chemin vers la rédemption, et dans une aventure unique, digne des grands récits initiatiques, où se mêle la découverte toujours juste d’un biotope inconnu, menacé, et clos sur lui-même.

68 premières fois
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Les autres critiques
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Blandine Fauré présente Faune et flore du dedans © Production Éditions Arléa

Les premières pages du livre
« Il me faut à présent renoncer à tes mots. Que la terre les recouvre eux aussi. Le sous-bois dans lequel je m’enfonce est encore plein des odeurs de la ville toute proche – gasoil, goudron, friture –, je n’ai pas le courage de m’éloigner davantage, je crains que la distance ne me fasse changer d’avis. Un petit espace boisé suffira pour cette mise en terre. Quelques minutes de travail pour mieux nous séparer.
À genoux sous un arbre englouti par la nuit, je creuse. De petites particules noires se logent sous mes ongles, je sens les cailloux et les ronces égratigner mes paumes. Mes doigts plongent plus loin vers les racines et le trou peu à peu s’agrandit. Mes larmes s’y écrasent d’un bruit mat, je les essuie d’un revers de main. La terre sur mon visage s’épand en larges traces, glacées et grumeleuses.
Quand j’estime la profondeur suffisante, je vide enfin le contenu de mon sac à dos. La douleur contracte mon thorax et je retiens mal un cri que je suis la seule à entendre. Je ferme les yeux et pousse ce fatras de feuilles, d’encre et de murmures au fond de la bouche noire que j’ai moi-même ouverte – pour tout recouvrir en seulement quelques secondes. Ta voix ne m’appartient plus. Elle te revient, retrouve ses origines, réintègre cette sève qui animait ton corps et lui insufflait vie. Plus de mots à présent. Le partage, l’espoir: tout est enseveli.
Je me lève et contemple le monticule de terre fraîche à mes pieds. Je suis calme, apaisée, tout à coup désinvestie. Je reviens sur mes pas, longe la route déserte à cette heure tardive. Le bourg est déjà silencieux, mes larmes se sont taries. Mes sens se réveillent et je ressens à nouveau le froid, alors je presse le pas pour rentrer à l’hôtel. Plus personne ne saura ce qui nous unissait.
Arrivée dans ma chambre, je me sens soulagée, fière d’être parvenue à me délester de ces derniers vestiges. Une légèreté reflue dans la pénombre, quelque chose de tiède et de doux m’enveloppe – la certitude d’être attendue. Il ne me reste plus rien de toi, et cela m’est égal. Aucune image, plus aucune phrase, rien qui puisse donner à croire que nous nous sommes connus. Aucune preuve tangible de notre relation (en était-ce une?), rien qui ne viendra jamais plus parasiter l’essentiel de cette rencontre. Seul survivra en moi le désir du voyage à venir. L’envie de repartir, de rejoindre cette forêt où tout a commencé. Mon corps se délasse entièrement à la pensée des arbres, et je m’endors comme si j’étais au milieu d’eux.
Une gêne pourtant subsiste, me tire du sommeil en sursaut. je l’avais oublié, mais je comprends que je ne pourrai pas m’en défaire. Je saisis à toute vitesse mon sac à dos et ouvre la poche extérieure. Le livre est là, compact, solennel dans sa couverture brochée vert sombre.
Le lexique de botanique que tu m’avais offert avant notre départ. Je le manipule, le feuillette, caresse les pages froissées d’avoir été si souvent parcourues. Je repère les passages surlignés, certaines définitions sont entourées au crayon à papier.
« Forêt. ¬ Formation végétale, plus ou moins étendue ou dense, constituant un écosystème complexe où les communautés végétales et animales entretiennent des relations d’interdépendance. »
Un fatras de souvenirs heureux s’engouffre dans ma tête. Les semaines passées ensemble m’irriguent encore d’une joie surnaturelle.
Il ne me reste rien de toi, excepté tout ce que tu m’as appris. »

Extraits
« Les jours passent et je me fonds dc plus en plus au décor que nous offrent la nature et ses excès. Je suis son rythme d’élancement et dc croissance, lente mais assurée. 16 me fais végétal, mon amour pour toi continue d’infuser dans les eaux qui nous entourent mais je sais l’oublier. Ma souffrance elle aussi s’est tue, les voix et les cris de mon passé me semblent être devenus de lointains déserts inhabités et silencieux.
La mission officielle a débuté. Après trois semaines passées en compagnie d’un petit groupe de scientifiques au sein duquel j’avais fini par trouver mes marques, avec pour objectif d’effectuer des repérages et d’initier des prélèvements très spécifiques, j’ai mis du temps à m’habituer à l’ambiance effervescente, au bouillonnement disparate de cette deuxième phase du travail. L’ampleur de ce rassemblement est effarante. »

« À chaque pas de ce voyage, les souvenirs de ma vie passée avaient éclos, triomphant de l’amnésie où ils étaient tombés depuis que la mort s’était abattue sur mon corps. Qu’elle avait arraché le plus précieux, délogé tout espoir de bonheur. Depuis que mon enfant, à peine née, s’était éteinte dans mes bras. Alors, j’avais continué à Vivre sans respirer. Jusqu’à ta rencontre. »

À propos de l’auteur
Blandine Fauré est née en 1984. Elle vit en région parisienne, et travaille dans le secteur culturel et artistique en Seine-Saint-Denis. Faune et flore du dedans est son premier roman. (Source : Éditions Arléa)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

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Leurs enfants après eux

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En deux mots:
De 1992 à 1998 une bande de jeunes tout juste sortis de l’adolescence vont tenter de prendre leur place dans la société. Anthony, Clem, Steph, Hacine et les autres ne veulent pas finir comme leurs parents, ne veulent pas crever dans leur vallée lorraine que l’industrie a désertée.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Prix Blù Jean-Marc Roberts – 2018
La Feuille d’or de la ville de Nancy, prix des Médias France Bleu-France 3-L’Est Républicain 2018

Ma chronique:

Lorraine, cœur d’acier… rouillé

Après Aux animaux la guerre, Nicolas Mathieu revient avec un magnifique roman qui, à travers les portraits d’une bande de jeunes dans une Lorraine désindustrialisée, raconte la France des années 90. Fort, juste, dramatiquement vrai.

Balzac, Hugo, ou encore… Karine Tuil. Il y a dans le second roman de Nicolas Mathieu la faconde de l’auteur de La Comédie humaine, la dimension sociale et politique de l’auteur des Misérables et l’art de dépeindre une époque de la romancière de L’Insouciance. Autant dire que je place Leurs enfants après eux dans le carré la plus précieux de ma bibliothèque, celui des livres «indispensables» dont j’imagine qu’ils pourraient devenir des classiques.
Le roman s’ouvre au bord d’une plage, durant l’été 1992. Anthony s’y prélasse avec quelques copains, essayant de tuer le temps. Au sortir de l’adolescence, son horizon n’est guère enthousiasmant. Dans une Lorraine qui a beau comporter de nombreuses localités se terminant par «ange», c’est plutôt le diable qui semble avoir pris le contrôle du territoire. Après la fin du charbon, c’est la fin de la sidérurgie. La désindustrialisation a déjà fait des ravages. Le chômage a frappé les enfants du baby-boom et s’est étendu comme un cancer aux stigmates visibles dans tout le paysage. Comment s’imaginer un avenir au milieu de friches industrielles, d’usines désaffectées, de commerces ayant définitivement tiré leur rideau de fer? « Le paradis était perdu pour de bon, la révolution n’aurait pas lieu; il ne restait plus qu’à faire du bruit. » Le bruit des motos pétaradantes ou celui de groupes tels que Nirvana ou Queen vont du reste accompagner le lecteur tout au long du roman. L’YZ que son père garde au fond de son garage va servir à Anthony à rejoindre la fête donnée dans une villa à quelques kilomètres de chez lui. Avec son cousin, il va essayer de trouver dans l’alcool, la drogue et le sexe de quoi agrémenter son spleen. Sauf qu’au petit matin, le bilan est loin d’être grandiose. Outre une altercation avec Hacine qui tentait de s’incruster dans cette fête, et une bonne gueule de bois, il constate que la moto a été volée.
Il retourne chez lui la peur au ventre, car il n’a pas demandé l’autorisation à son père et sait combien ce dernier tenait à cette moto, même s’il ne s’en servait plus guère. Hélène, sa mère, redoute tout autant la réaction de son mari et décide de se rendre chez le père de Hacine pour récupérer l’YZ, sans succès. Car cette dernière est en train de brûler au milieu de curieux ébahis.
Si l’on peut parler ici d’acte fondateur, c’est parce que cet événement cristallise toutes les rancœurs, toutes les peurs, tous les drames à venir.
Hacine se fait proprement défoncer par son père, l’immigré forcément accusé de tous les maux. Patrick s’en prend à sa femme Hélène et à Anthony, provoquant l’éclatement de la famille. La vengeance va entraîner la déchéance…
Nicolas Mathieu a découpé son roman en quatre périodes, quatre étés de 1992 à 1998 qui nous permettent, outre le passage de l’adolescence à l’âge adulte d’Anthony, de Hacine, de Clem, de Steph et des autres, de suivre l’actualité politique et l’actualité sportive. De la montée du front national à la Coupe du monde de football, l’auteur montre comment ces événements accompagnent le quotidien et marquent les esprits jusqu’à bousculer quelques existences. Car les drames et les réussites servent aussi de révélateur. À l’aune de cette époque floue et instable, entre la chute du mur de Berlin et celle des Twin Towers, la seule issue raisonnable semble devoir être la fuite.
Disons encore quelques mots du style de Nicolas Mathieu. Il a parfaitement su retrouver le ton, les expressions et le ressenti de ses personnages – il est de la même génération – avec cette dose de violence et de fatalisme qui leur colle à la peau et qui vont faire voler en éclats leurs rêves. Retrouvant l’ambiance de son roman noir, Aux animaux la guerre, Nicolas Mathieu nous livre un constat aussi lucide que douloureux. Et qui résonne d’autant plus fort en moi, car je fais partie de ces Lorrains qui ont choisi de s’exiler sous des cieux plus cléments.

Leurs enfants après eux
Nicolas Mathieu
Éditions Actes Sud
Roman
432 p., 21,80 €
EAN : 9782330108717
Paru le 23 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans le Grand-Est, dans des villes de Lorraine que l’auteur recompose, entre Metz et le Luxembourg. On y évoque aussi des voyages en voiture jusqu’à Tétouan au Maroc avec des étapes à Orléans, Poitiers, Tours, Gibraltar, Ceuta où via Villeurbanne, Marseille, Tanger.

Quand?
L’action se situe de 1992 à 1998, avec quelques retours en arrière.

Ce qu’en dit l’éditeur
Août 1992. Une vallée perdue quelque part dans l’Est, des hauts-fourneaux qui ne brûlent plus, un lac, un après-midi de canicule. Anthony a quatorze ans, et avec son cousin, pour tuer l’ennui, il décide de voler un canoë et d’aller voir ce qui se passe de l’autre côté, sur la fameuse plage des culs-nus. Au bout, ce sera pour Anthony le premier amour, le premier été, celui qui décide de toute la suite. Ce sera le drame de la vie qui commence.
Avec ce livre, Nicolas Mathieu écrit le roman d’une vallée, d’une époque, de l’adolescence, le récit politique d’une jeunesse qui doit trouver sa voie dans un monde qui meurt. Quatre étés, quatre moments, de Smells Like Teen Spirit à la Coupe du monde 98, pour raconter des vies à toute vitesse dans cette France de l’entre-deux, des villes moyennes et des zones pavillonnaires, de la cambrousse et des ZAC bétonnées. La France du Picon et de Johnny Hallyday, des fêtes foraines et d’Intervilles, des hommes usés au travail et des amoureuses fanées à vingt ans. Un pays loin des comptoirs de la mondialisation, pris entre la nostalgie et le déclin, la décence et la rage.

« AU DÉPART, ON POURRAIT TENTER CETTE HYPOTHÈSE : un roman, ça s’écrit toujours à la croisée des blessures. Ici, j’en verrais trois, disons les miennes.
D’abord, l’adolescence. J’ai été cet enfant qui finit, qui rêve de sortir avec la plus belle fille du bahut, et veut sa part du gâteau. Et puis la plus belle fille ne veut rien savoir, le monde reste insaisissable, le temps passe et c’est encore le pire. Il y aura des étés, des flirts, les poils qui poussent, la voix qui mue. Ce sera le plus beau de la vie, et le plus cruel aussi. Dans une histoire, j’essaierai de mettre des mots là-dessus, la cicatrice à partir de quoi tout commence.
L’autre plaie, ce serait celle du social et des distances. Quand j’étais petit, on m’a raconté un mensonge, que le monde s’offrait à moi tel quel, équitable, transparent, quand on veut on peut. Mais un jour, peut-être grâce aux livres, le voile s’est déchiré et j’ai commencé à comprendre. Cette leçon des écarts, des legs et des signes distinctifs, cette vérité des places et des hiérarchies, ce sera mon carburant.
Enfin, il y a ce départ. Je suis né dans un monde que j’ai voulu fuir à tout prix. Le monde des fêtes foraines et du Picon, de Johnny Hallyday et des pavillons, le monde des gagne-petit, des hommes crevés au turbin et des amoureuses fanées à vingt-cinq ans. Ce monde, je n’en serai plus jamais vraiment, j’ai réussi mon coup. Et pourtant, je ne peux parler que de lui. Alors j’ai écrit ce roman, parce que je suis cet orphelin volontaire. » N. M.

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Nicolas Mathieu parle de son roman Leurs enfants après eux © Production Actes Sud

Les premières pages du livre
« Debout sur la berge, Anthony regardait droit devant lui.
À l’aplomb du soleil, les eaux du lac avaient des lourdeurs de pétrole. Par instants, ce velours se froissait au passage d’une carpe ou d’un brochet. Le garçon renifla. L’air était chargé de cette même odeur de vase, de terre plombée de chaleur. Dans son dos déjà large, juillet avait semé des taches de rousseur. Il ne portait rien à part un vieux short de foot et une paire de fausses Ray-Ban. Il faisait une chaleur à crever, mais ça n’expliquait pas tout.
Anthony venait d’avoir quatorze ans. Au goûter, il s’enfilait toute une baguette avec des Vache qui Rit. La nuit, il lui arrivait parfois d’écrire des chansons, ses écouteurs sur les oreilles. Ses parents étaient des cons. À la rentrée, ce serait la troisième.
Le cousin, lui, ne s’en faisait pas. Étendu sur sa serviette, la belle achetée au marché de Calvi, l’année où ils étaient partis en colo, il somnolait à demi. Même allongé, il faisait grand. Tout le monde lui donnait facile vingt-deux ou vingt-trois ans. Le cousin jouait d’ailleurs de cette présomption pour aller dans des endroits où il n’aurait pas dû se trouver. Des bars, des boîtes, des filles.
Anthony tira une clope du paquet glissé dans son short et demanda son avis au cousin, si des fois lui aussi ne trouvait pas qu’on s’emmerdait comme pas permis.
Le cousin ne broncha pas. Sous sa peau, on pouvait suivre le dessin précis des muscles. Par instants, une mouche venait se poser au pli que faisait son aisselle. Sa peau frémissait alors comme celle d’un cheval incommodé par un taon. Anthony aurait bien voulu être comme ça, fin, le buste compartimenté. Chaque soir, il faisait des pompes et des abdos dans sa piaule. Mais ce n’était pas son genre. Il demeurait carré, massif, un steak. Une fois, au bahut, un pion l’avait emmerdé pour une histoire de ballon de foot crevé. Anthony lui avait donné rendez-vous à la sortie. Le pion n’était jamais venu. En plus, les Ray-Ban du cousin étaient des vraies.
Anthony alluma une clope et soupira. Le cousin avait bien ce qu’il voulait. Anthony le tannait depuis des jours pour aller faire un tour du côté de la plage des culs-nus, qu’on avait d’ailleurs baptisée ainsi par excès d’optimisme, parce qu’on n’y voyait guère que des filles topless, et encore. Quoi qu’il en soit, Anthony était complètement obnubilé.
– Allez, on y va.
– Non, grogna le cousin.
– Allez. S’te plaît.
– Pas maintenant. T’as qu’à te baigner.
¬– T’as raison…
Anthony se mit à fixer la flotte de son drôle de regard penché. Une sorte de paresse tenait sa paupière droite mi-close, faussant son visage, lui donnant un air continuellement maussade. Un de ces trucs qui n’allaient pas. Comme cette chaleur où il se trouvait pris, et ce corps étriqué, mal fichu, cette pointure 43 et tous ces boutons qui lui poussaient sur la figure. Se baigner… Il en avait de bonnes, le cousin. Anthony cracha entre ses dents.
Un an plus tôt, le fils Colin s’était noyé. Un 14 juillet, c’était facile de se rappeler. Cette nuit-là, les gens du coin étaient venus en nombre sur les bords du lac et dans les bois pour assister au feu d’artifice. On avait fait des feux de camp, des barbecues. Comme toujours, une bagarre avait éclaté un peu après minuit. Les permissionnaires de la caserne s’en étaient pris aux Arabes de la ZUP, et puis les grosses têtes de Hennicourt s’en étaient mêlées. Finalement, des habitués du camping, plutôt des jeunes, mais aussi quelques pères de famille, des Belges avec une panse et des coups de soleil, s’y étaient mis à leur tour. Le lendemain. on avait retrouvé des papiers gras, du sang sur des bouts de bois, des bouteilles cassées et même un Optimist du club nautique c0incé dans un arbre; c’était pas banal. En revanche, on n’avait pas retrouvé le fils Colin.
Pourtant, ce dernier avait bien passé la soirée au bord du lac. On en était sûr parce qu’il était venu avec ses potes, qui avaient tous témoigné par la suite. Des mômes sans rien de particulier, qui s’appelaient Arnaud, Alexandre ou Sébastien, tout juste bacheliers et même pas le permis. Ils étaient venus là pour assister à la baston traditionnelle, sans intention d’en découdre personnellement. Sauf qu’à un moment, ils avaient été pris dans la mêlée. La suite baignait dans le flou. Plusieurs témoins avaient bien aperçu un garçon qui semblait blessé. On parlait d’un t-shirt plein de sang, et aussi d’une plaie à la gorge, comme une bouche ouverte sur des profondeurs liquides et noires. Dans la confusion, personne n’avait pris sur soi de lui porter secours. Au matin, le lit du fils Colin était vide.
Les jours suivants, le préfet avait organisé une battue dans les bois environnants. tandis que des plongeurs draguaient le lac. Pendant des heures, les badauds avaient observé les allées et venues du Zodiac orange. Les plongeurs basculaient en arrière dans un plouf lointain et puis il fallait attendre, dans un silence de mort.
On disait que la mère Colin était à l’hôpital, sous tranquillisants. On disait aussi qu’elle s’était pendue. Ou qu’on l’avait vue errer dans la rue en chemise de nuit. Le père Colin travaillait à la police municipale. Comme il était chasseur et que tout le monde pensait naturellement que les Arabes avaient fait le coup, on espérait plus ou moins un règlement de compte. Le père, c’était ce type trapu qui restait dans le bateau des pompiers, son crâne dégarni sous un soleil de plomb. Depuis la rive, les gens l’observaient, son immobilité, ce calme insupportable et son crâne qui mûrissait lentement. Pour tout le monde, cette patience avait quelque chose de révoltant. On aurait voulu qu’il fasse quelque chose, qu’il bouge au moins, mette une casquette.
Ce qui avait beaucoup perturbé la population par la suite, ç’avait été ce portrait publié dans le journal. Sur la photo, le fils Colin avait une bonne tête sans grâce, pâle, qui allait bien à une victime, pour tout dire. Ses cheveux frisaient sur les côtés, les yeux étaient marron et il portait un t-shirt rouge. L’article disait qu’il avait décroché son bac avec une mention très bien. Quand on connaissait sa famille, c’était tout de même une prouesse.
Comme quoi, avait fait le père d’Anthony.
Finalement, le corps était resté introuvable et le père Colin avait repris le chemin du boulot sans faire de vagues. Sa femme ne s’était pas pendue ni rien. Elle s’était contenté de prendre des cachets.
En tout cas, Anthony n’avait aucune envie d’aller nager là-dedans. Son mégot émit un petit sifflement en touchant la surface du lac. Il leva les yeux vers le ciel et, ébloui, fronça les sourcils. Ses paupières, l’espace d’un instant, s’équilibrèrent. Le soleil pointait haut, il devait être 15 heures. La clope lui avait laissé un goût désagréable sur la langue. Décidément, le temps ne passait pas. En même temps, la rentrée arrivait à toute vitesse.
– Putain…
– Le cousin se redressa.
– Tu saoules.
– On s’emmerde, sérieux. Tous les jours à rien foutre.
– Bon allez…
Le cousin passa sa serviette sur ses épaules, enfourcha son VTT, il partait.
– Allez, magne-toi. On y va.
– Où ça?
– Magne-toi je te dis.
Anthony fourra sa serviette dans son vieux sac à dos Chevignon, récupéra sa montre dans une basket et se rhabilla en vitesse. Il venait à peine de redresser son BMX que le cousin disparaissait sur le chemin qui faisait le tour du lac.
– Attends-moi, putain!
Depuis l’enfance, Anthony lui collait aux basques. Quand elles étaient plus jeunes, leurs mères aussi avaient été cul et chemise. Les filles Mougel, comme on disait. Longtemps, elles avaient écumé les bals du canton avant de se caser parce que le grand amour. Hélène, la mère d’Anthony, avait choisi un fils Casati. Irène était plus mal tombée encore. Quoi qu’il en soit, les filles Mougel, leurs mecs, les cousins, la belle-famille, c’était le même monde. Il suffisait pour s’en rendre compte de voir le fonctionnement, dans les mariages, aux enterrements, à Noël. »

Extraits
« Dans chaque ville que portait ce monde désindustrialisé et univoque, dans chaque bled déchu, des mômes sans rêves écoutaient maintenant ce groupe de Seattle qui s’appelait Nirvana. Ils se laissaient pousser les cheveux et ils tâchaient de transformer leur vague à l’âme en colère, leur déprime en décibels. Le paradis était perdu pour de bon, la révolution n’aurait pas lieu; il ne restait plus qu’à faire du bruit. Anthony suivait le rythme avec sa tête. Ils étaient trente comme lui. Il y eut un frisson vers la fin et puis ce fut tout. Chacun pouvait rentrer chez soi. »

« Quand elle avait dix-sept ans, c’était déjà la même histoire. Avec sa frangine, elles aimaient bien danser. Elles se tapaient des mecs, séchaient les cours. Elles s’achetaient des soutifs pointus. Elles écoutaient Âge tendre à la radio. Dans le quartier déjà, on disait les salopes, parce qu’elles refusaient la règle du compte-gouttes, celle qui fixe les étapes, la bonne mesure. Hélène avait le plus beau cul d’Heillange. C’est un pouvoir qui vous échoit par hasard et ne se refuse pas. Les garçons ont alors des yeux de veau, ils deviennent sots, prodigues, vous pouvez les choisir, les échelonner, aller de l’un à l’autre. Vous régnez sur leurs désirs imbéciles et dans cette France de la DS et de Sylvie Vartan, où les filles étaient cantonnées aux fiches cuisine et aux rôles de midinette, c’était presque déjà la révolution.
Le plus beau cul d’Heillange. »

À propos de l’auteur
Nicolas Mathieu est né à Épinal en 1978. Après des études d’histoire et de cinéma, il s’installe à Paris où il exerce toutes sortes d’activités instructives et presque toujours mal payées. En 2014, il publie chez Actes Sud Aux animaux la guerre, adapté pour la télévision par Alain Tasma. Aujourd’hui, il vit à Nancy et partage son temps entre l’écriture et le salariat. (Source : Éditions Actes Sud)

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Jacques à la guerre

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En deux mots:
Jacques a vécu la Seconde Guerre mondiale alors qu’il n’était qu’adolescent puis, jeune homme, il est parti pour l’Indochine. Alors qu’il sent que sur son lit d’hôpital il n’a plus beaucoup de temps à vivre, il se souvient… L’hommage de son fils est émouvant.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La plus belle des épitaphes

En se mettant à la place de son père, Philippe Torreton raconte une vie ordinaire qui va par deux fois être confrontée à la grande Histoire et rendre un vibrant hommage à cet homme.

À sa riche carrière d’acteur, de comédien, de metteur en scène et à ses engagements politiques Philippe Torreton ajoute l’écriture. Voici qui paraît déjà son sixième livre, sans doute le plus personnel et le plus intime après Mémé, un bel hommage à Shakespeare et des essais. Et s’il revient sur quelques souvenirs, notamment au début et à la fin du roman, il choisit de se substituer à son père pour lui rendre un émouvant hommage. Jacques va nous raconter sa vie, depuis l’enfance et la Seconde Guerre mondiale vécue à Rouen jusqu’à son retour d’Indochine.
Un récit que Philippe Torreton interrompt tout au long du livre par les pensées de cet homme sur son lit de mort, espérant laisser une image digne au moment de faire se révérence et montrer aux siens qu’il les aime.
C’est sur les routes de Normandie que s’ouvre cet émouvant récit, par ce merveilleux souvenir de Jacques qui a été autorisé à voyager aux côtés de son père, alors que les frères et sœurs et la mère sont restés à la maison. Dans la Renault Celta 4, il partage l’intimité dont son père est avare, se souviendra de sa main posée sur son genou, de son port altier. Un instant de bonheur fugace.
« Mon père a dû trouver chez ma mère le rêve d’une famille… mais a oublié d’en être le père au quotidien. Il avait sa maison, ses deux tantes et sa femme pour l’intendance, il pouvait filer sur les routes l’esprit libre. »
Jacques raconte le quotidien et cette impression de liberté que confèrent alors une automobile, les sorties dominicales chez les oncles et tantes, la montée de périls qu’il ne peut guère s’imaginer…
« — On va droit à la guerre.
André m’expliqua toutefois qu’on n’avait rien à craindre, la France avait la meilleure armée du monde, on avait gagné la grande et puis on possédait la ligne Maginot, infranchissable:
— Les Allemands vont se casser les dents sur elle et capituler tout de suite après, ils n’auront même pas la possibilité de poser un pied chez nous.
Il semblait si sûr de lui, mais ce frère avait peur le soir en se couchant et je pensais à ça en l’écoutant. »
La suite se déroule en scènes fortes de familles jetées sur les routes, comme ces Belges recueillis brièvement, de bombes et de morts, de personnes qui disparaissent sans laisser de traces. Au sortir du conflit, l’insouciance a fait place à la responsabilité, d’autant que Jacques va se retrouver sans père. Il lui faut alors travailler, aider à la reconstruction dans une ville défigurée, sans oublier ses obligations militaires. Ses états de service lui vaudront d’être sollicité pour rempiler et partir pour l’Indochine.
Les pages sur la découverte du Vietnam et de ses habitants montrent combien cette guerre était absurde avec la tragédie de Dien Bien Phu en point d’orgue. Un épisode qui va marquer durablement cet homme bon et humble et donner à ce livre encore davantage d’épaisseur. De l’anecdote, on passe au réquisitoire, de la chronique familiale à l’engagement politique.
Voilà non seulement Jacques transformé par la guerre, mais son fils durablement marqué. Et quand viendra son tour de se présenter sous les drapeaux… Mais je vous laisse découvrir les derniers chapitres de ce livre qui vous touchera au cœur. Merci Jacques et merci Philippe.

Jacques à la guerre
Philippe Torreton
Éditions Plon
Roman
384 p., 19,90 €
EAN : 9782259263641
Paru le 23 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en Normandie, à Rouen, Granville dans les environs ainsi qu’en Indochine, à Hanoï et Dien Bien Phu. On y évoque aussi le voyage de France au Vietnam, de Marseille en passant par le canal de Suez et les casernes du Nord de la France di côté de Douai.

Quand?
L’action se situe de la Seconde Guerre mondiale à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Mon père me manquait, mais à voir la silhouette de ma mère s’attardant sur le quai sans un bras pour la soutenir, sans une main caressante qui écrit sur la toile grise de son dos qu’il ne faut pas s’en faire, que le fiston va revenir vite, je lui aurais bien souhaité de retrouver un homme. S’il y avait une peine perdue d’avance, c’était celle-là; elle allait s’accrocher à son deuil comme la misère sur le monde, maintenant qu’il était mort, son mari elle l’avait pour elle, rien que pour elle.
Et puis, dans son monde on ne s’épousaille qu’une fois, on ne divorce pas et quand la mort vient rebattre les cartes, on continue de jouer avec la mise d’avant, une chaise vide en face de soi. Je suis parti en la plaignant un peu. Finalement l’armée avait du bon : en la voyant s’éloigner, immobile sur ce quai, j’avais de la peine pour elle. Au moins, ces départs étaient l’occasion de recueillir un brin d’affection. J’allais lui manquer; je comptais. »
Jacques, enfant, a subi la guerre en Normandie. Envoyé en Indochine, l’absurdité du monde lui saute aux yeux. Comment vit-on la violence lorsqu’on est un homme simple aspirant à une vie calme? Plein d’humanité et d’émotion, porté par une écriture enflammée unique, ce livre de Philippe Torreton est dans la lignée de son bestseller Mémé. Jacques à la guerre ou le roman de son père.

Les critiques
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Lecteurs.com
Le Parisien / Aujourd’hui en France (Pierre Vavasseur)
Livres Hebdo (Léopoldine Leblanc)
Blog Médiapart (Colette Lallement-Duchoze)
Le blog de YV


Philippe Torreton parle de son roman Jacques à la guerre © Production France Bleu

Les premières pages du livre
« On roulait tous les deux, mon père et moi. Mais mon père, pour la seule fois de ma vie, était là rien que pour moi. Il avait négocié ça avec ma mère, c’était mon tour.
C’est la dernière fois que la vie fut belle. Après, la guerre est arrivée. Juste après la guerre, mon père est mort d’une crise cardiaque, et encore après je me suis retrouvé comme un couillon en Indochine.
Pour l’instant j’ai sa main sur ma cuisse gauche. Il me parle de ses clients que l’on va visiter et sa voiture file sur les routes nationales de cette Normandie printanière. Seuls les impératifs de la conduite nous séparent, mais une fois le levier de vitesse du volant repositionné sur le bon rapport, sa main me revient. Pour moi, la vie peut commencer ou s’arrêter là, c’est comme elle voudra, je m’en moque. Le bon Dieu que ma mère sollicite si souvent peut décider, je lui laisse la main, moi j’ai celle de mon père sur la cuisse gauche et elle me suffit amplement.
Je vois mon père de profil. En voiture je le voyais toujours de dos.
Cette lisière impeccable entre le col de chemise et ses cheveux noirs, je l’ai contemplée des heures durant. Distante de trois centimètres exactement. Mon père était soigné, élégant. Quand il se trouvait à la maison, on pouvait frapper à la porte à n’importe quelle heure de la journée, celui qui ouvrait en souriant était toujours soigneusement habillé, présentable, bien mis comme on disait ; c’était ça mon père, un homme bien mis.
Comme nous étions quatre frères et sœurs à occuper la banquette arrière et que la Renault n’offrait pas une habitabilité record, il en fallait toujours un assis sur une fesse et accroché au siège avant pour que les autres puissent aligner leurs croupes fraternelles. En général c’est moi qui m’y collais ; ma truffe se retrouvait à une poignée de centimètres de la nuque de mon père, je pouvais m’en repaître secrètement. J’ai passé des trajets entiers à l’étudier, à la respirer afin de savoir exactement quoi dire au coiffeur le jour où je serais en âge de décider. Ses cheveux étaient enduits d’une crème qui sentait bon, il avait un petit grain de beauté là où, trois ans plus tard, exactement au même endroit, une écharde métallique déchirée d’une bombe anglaise me ferait une jolie cicatrice en forme de croix catholique. Lui c’était un grain de beauté, juste à mi-chemin entre la base de ses cheveux et son col de chemise, légèrement sur la gauche. En avait-il ailleurs? Je ne pourrais le dire, je ne l’ai jamais vu torse nu et je pense que ma mère serait bien en peine de répondre. J’aimais les plis de son cou lorsque sa tête tournait de droite et de gauche. Les plis, les cheveux, les cols de chemise, la crème lissante et la voiture, c’était mon père.
C’était une première, car d’habitude le privilège des sorties entre hommes revenait à mon frère. Je les ai vus partir plus d’une fois faire des choses que je n’avais pas à savoir. Ce frère plus vif, plus habile aux filles, brillant, répondant et drôle, agaçant et charmeur je l’aimais et le maudissais : il déflorait tout avant moi. Quoi que je fasse, il l’avait fait. Quoi que je dise, il l’avait dit et en mieux, en plus enlevé, les mots dans le bon ordre ; mes plus grands rêves étaient noyés dans ses plus faibles soupirs. En plus d’être l’aîné, il était le dieu sur pattes de la tante Léopoldine, celle qui à Noël et à son anniversaire doublait la mise de cadeaux et lui garderait le plus gros pour la fin.
Là où je le tenais, c’était la nuit. Il avait peur du noir. Moi pas, jamais. Pour moi, la nuit c’est comme le jour sans la lumière; lui, il en devenait godiche faut voir comme, son droit d’aînesse devenait prière, supplique et demande d’asile. On dormait ensemble au premier étage dans le même lit et chaque soir c’était le même tintouin. Il se déshabillait nerveusement en regardant autour de lui, se cassait une fois sur deux la figure en retirant fébrilement ses chaussettes, vérifiait les fenêtres comme un expert en fenêtres fermées, puis fonçait dans le lit en évitant soigneusement que ses pieds nus se rapprochent trop près du dessous du cadre – ce qui en général lui faisait faire un bond –, se recroquevillait sous le drap en emportant l’édredon dans sa panique et là, emmitouflé dans sa trouille, me demandait d’une voix étouffée d’aller vérifier sous le sommier. Chaque soir, pendant une pincée de secondes, j’étais l’aîné, le grand qui rassure le petit – même que parfois je le charriais mais il n’aimait pas ça, et comme cet animal pouvait me faire la lippe pendant des jours, je préférais vérifier sans rien dire. Je l’aimais, il le savait et ça me rendait faible.
Ce frère aîné s’appelait André, mon père s’appelait André et moi c’était Jacques.
En regardant mon père de profil, je me disais que, plus tard, je n’aurais qu’un enfant. Un fils et c’est tout. »

Extrait
«Ces dimanches et cette voiture étaient une preuve de belle vie, de liberté, cela signifiait un métier, un peu d’argent de côté, une famille avec des mouflets qui se suivent et une épouse à la maison. Souvent, je me suis demandé si elle était bien sa femme puisqu’il l’appelait gentiment « ma mère » ; il se comportait plus comme l’aîné de la fratrie que comme son homme : elle avait cinq gosses et le grand conduisait la Celta.
Je m’en voulais de penser ça, mais nos trajets dans la Renault m’y poussaient ; je passais beaucoup de temps à essayer de comprendre pourquoi mon père était tombé amoureux de ma mère. Après le décès de ses parents, il avait été élevé par sa tante Berthe, une vieille fille bossue qui vivait chez sa sœur, la fameuse Léopoldine, laquelle avait hérité différents biens immobiliers de ses patrons, monsieur et madame Lacassagne. La pauvre Léopoldine, gouvernante de son état, s’était donc retrouvée riche, mais vite dépossédée de son pactole par un notaire et un pharmacien de Rouen qui, prétextant aides et protections, l’avaient méticuleusement spoliée. Des fauves. De ce pillage en règle ne subsistaient que la maison du boulevard, au 67, et quelques petits appartements qui assureront un peu de revenus à la famille – nous mangions, les jours de fête, dans des assiettes en porcelaine mais nous n’avions pas vraiment de quoi remplir les plats à viandes et les services à poissons. »

À propos de l’auteur
Philippe Torreton mène une brillante carrière entre théâtre et cinéma. César du meilleur acteur en 1997, lauréat de nombreux prix, il est aussi écrivain. (Source: Éditions Plon)

Page Wikipédia de l’auteur 

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Les embruns du fleuve rouge

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En deux mots:
Yannie, une jeune femme asiatique débarque inopinément chez Léon Le Glaouneg, au terme d’un long voyage du Vietnam en Bretagne. Elle transporte avec elle un lourd secret de famille qui va bouleverser le vieux loup de mer et le forcer à reprendre la mer.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Celle pour qui meurtrie aujourd’hui nous saignons»

De la pointe bretonne à Haïphong, Élisabeth Larbre a imaginé un premier roman autour d’un secret de famille, des envies de grand large et un drame poignant. La famille Le Glaouneg vous attend…

Tous les généalogistes vous le diront, les familles de marins sont particulièrement difficiles à reconstituer, surtout quand l’appel du large vous entraîne sur plusieurs continents et que la fidélité devient une notion étrangère face aux charmes exotiques. Yvon le Claouneg a pris la mer en 1946. Au sein de la légion étrangère, il part pour l’Indochine. Dans la baie d’Haïphong, il croise le regard de Rong-Sheng et décide de faire un bout de chemin avec elle. De leur union va naître Ha-Sinh qui n’aura guère le loisir de connaître son père qui n’a pu résister à l’appel du large et a abandonné sa famille.
Ha-Sinh va épouser Ru-Su. De cette union va naître Yannie. Élisabeth Larbre a choisi une scène forte pour commencer son premier roman en nous racontant l’arrivée inopinée de Yannie chez Léon Le Glaouneg. Comment la belle jeune fille a-t-elle réussi à gagner le Finistère et pour quelle raison a-t-elle entrepris ce périlleux voyage? C’est ce que Léon va finir par apprendre – et le lecteur avec lui – une fois qu’il aura réussi à apprivoiser sa surprenante visiteuse et que cette dernière trouvera la force de révéler son lourd secret. Car elle est gravement malade, comme Pierrick, le médecin et ami de Léon va rapidement le comprendre.
Et alors qu’en Bretagne on tente de soigner Yannie, les événements se précipitent au Vietnam. En nous proposant des allers-retours entre les deux continents, la romancière entretient le suspense et la tension dramatique.
Deux garçons découvrent le cadavre de Ha-Sinh dans sa boutique. Il s’est tiré une balle dans la tête. Vient alors le temps des questions et des remises en cause. D’autant que l’on apprend que Yannie a laissé une lettre avant de fuir…
En Bretagne, Pierrick meurt sans avoir pu soulager Yannie, si ce n’est du poids de son secret, des abus dont elle a été la victime. Comme un lion en cage, Léon va alors se sentir obligé d’agir, de venger celle dont il ignorait l’existence quelques temps auparavant et qui occupe désormais toutes ses pensées.
Retrouvant la symbolique du yin et du yang, Élisabeth Larbre va opposer le mal et le bien, le crime et l’amour, l’orient et l’occident, la guerre et la paix, le fort et le faible… Des oppositions quelquefois déséquilibrées et à l’issue incertaine…
Au bout de ce récit chargé d’orages et de violence, de rudesse et de folie on pourra trouver l’apaisement dans les vers d’Aragon qui accompagnent Léon durant son voyage. Le yeux de Yannie se confondent alors avec Les yeux d’Elsa – dont l’un des vers sert de titre à cette chronique – et nous touchent au cœur.

Les embruns du fleuve rouge
Élisabeth Larbre
Éditions Carnets Nord
Roman
176 p., 13,50 €
EAN : 9782355362880
Paru le 28 septembre 2018

Où?
Le roman se déroule d’une part en Bretagne, au bord des falaises qui surplombent la mer d’Iroise et d’autre part au Vietnam, à Haïphong.

Quand?
L’action se situe de 1946 à notre époque.

Ce qu’en dit l’éditeur
« “J’ai froid. Très froid”, dit-elle dans un français presque sans accent. Sa voix était lasse, mais néanmoins assurée. Léon, un peu gauche, recula de deux pas, la laissa entrer et referma la porte. Force était de constater que toute la chaleur de la pièce s’en était allée et que cette maudite bouillasse avait, par-dessus le marché, lessivé le plancher sur plus d’un mètre! Les yeux exorbités, rivés tantôt au sol tantôt à la ravissante frimousse de sa visiteuse, Léon vacillait entre fureur et hébétude… Continuer à la dévisager ne changerait malheureusement rien. Il décida d’aller raviver le feu. »
Après avoir beaucoup bourlingué, Léon s’est retiré du monde à la pointe du Finistère. Un soir de tempête, on cogne à sa porte. Il ouvre en grognant – c’est une jeune Asiatique, presqu’inanimée, qui l’appelle par son prénom. Avec Yannie, venue de l’autre bout du monde, Léon découvre l’histoire ténébreuse d’un demi-frère expatrié à Haiphong au Vietnam, d’une descendance, d’un cousinage, d’une autre culture pleine de personnages hauts en couleur, et du lourd silence cachant un affreux secret de famille.
À travers une intrigue pleine de rebondissements, tous les sentiments s’expriment: le mensonge et la violence de Ha-Sinh, le père de Yannie, la honte et la peur de celle-ci, mais aussi l’amour, l’amitié, l’humour. Naît aussi la force d’une attraction irraisonnée, celle de Léon pour ce pays lointain et inconnu…

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Les premières pages du livre
« Prologue
Ce temps de chien n’en finissait pas. Léon réajusta ses lunettes, enleva ses vieilles bottes, mit son ciré à capuche et sortit. La porte claqua derrière lui. C’était décidé, il irait l’enterrer à la Vieille croix d’Ar-Men, au pied du grand mimosa et face à la mer. Personne n’allait jamais là-bas. Trop venté, trop dangereux… Le ressac assourdissant qui gronde et semble jaillir de la falaise en aplomb. Ces monceaux d’eau salée qui s’abattent sur les rochers et butent avec violence contre la paroi, léchant et attachant des pans entiers de terre pierreuse avant de rejeter en hoquets moussus des vomissures meubles et brunâtres. Un décor à Vif, mais authentique et pur. Un décor à son image; pour ne pas l’abandonner.
Personne n’en saurait rien. Personne ne l’avait vue à part, bien sûr, ce brave Pierrick qui n’était plus là…
Mieux, personne ne la connaissait.
Mieux encore: ici, elle n’existait pas !

Léon venait tout juste de retirer la potée de la cheminée quand on frappa à la porte. Qui était l’empêcheur de tourner en rond qui venait le déranger à l’heure de la soupe?
Vivre à terre sans l’ondoiement rythmé et obsédant des risées lui demandait déjà un effort, mais devoir côtoyer cette gent si particulière, qu’il appelait désormais «les terriens», lui était devenu plus insupportable encore. Il avait choisi la pointe de l’Ar Pod-liv pour sa noirceur, son hostile âpreté, pour cet indicible je-ne-sais-quoi qui faisait d’ordinaire rebrousser chemin au plus téméraire des promeneurs.
La mer, le vent et lui. Nul besoin d’autre chose.
Le bout des doigts rougis, il s’empressa de poser la marmite sur la longue table en bois qui meublait, à elle seule, la pièce principale de son vieux penty. Le couvercle s’entrebâilla, laissant échapper un

Extraits
«Mais tous ces absents, chers à leurs cœurs, continuaient à emplir la maison: Yvon, Yannie, Ha-Sinh, trois noms dont l’écho ne cessait de frapper les murs de leur humble demeure et d’agiter leurs consciences…»

«Cette gamine était en âge d’être sa fille. Lui, qui n’avait jamais eu ni femme ni enfant et croyait s’en être préservé, se trouvait à son insu le protecteur de cette jeune femme à la beauté sauvage et à la fragilité désarmante.»

«Léon aurait voulu être des leurs… Il aimait ce pays. Il aimait ces gens. Il y avait tellement longtemps qu’il ne s’était pas senti ainsi à sa place en compagnie des hommes.»

À propos de l’auteur
Élisabeth Larbre habite dans les Côtes-d’Armor. En parallèle d’une carrière de biochimiste, elle a toujours cultivé une passion pour l’art, que ce soit par la pratique de la musique, du théâtre ou de l’écriture. Les Embruns du fleuve Rouge est son premier roman. (Source : Éditions Carnets Nord)

Portrait de l’auteur sur le Blog Femmes Histoire Repères

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Les Mains dans les poches

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coup_de_coeur

En deux mots:
Une vie en quelques souvenirs, un voyage en train autour de Tokyo, la lutte des classes, les filles à conquérir, les vêtements du chevalier Bayard ou encore les Rhumbs. Un court mais très riche premier roman qui se visite comme le Jardin des délices.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’éternité d’une seconde

Bernard Chenez raconte sa vie en moins de 150 pages. Pour cela il choisit quelques épisodes marquants, de ceux qui construisent un homme, et invente la fausse nostalgie.

Un petit bijou. Un de ces romans qui vous transportent littéralement et qui durant une paire d’heures vous nourrissent d’images, d’impressions, d’émotions. Une sorte de bréviaire des souvenirs qui remplacerait le nostalgique par le poétique.
Car Bernard Chenez ne nous dit pas «c’était mieux avant». Il ne déroule pas davantage son récit dans une chronologie sans failles. S’il commence avec la désillusion d’un combat sans doute perdu d’avance, avec l’ultime manifestation auprès de ses compagnons de lutte, c’est sans doute parce que cette image restera la plus forte à l’heure du bilan: «Quelques pavés humides brillent à l’angle de deux rues. Passage pour aveugles d’un monde effacé.»
Mais comme dit, à la nostalgie, il préfère le mouvement. Il préfère se nourrir de ses souvenirs pour avancer. Le voyage à bord du Yamanote-sen, ce train qui fait le tour de Tokyo en une heure et qu’il aime prendre sans s’arrêter, va lui permettre de nous livrer le mode d’emploi de ce court roman: «Mon écriture n’a comme fil conducteur que le roulement incessant des roues sur les rails. N’étant pas sujet au mal des transports, ce non-respect de la chronologie m’apporte la jouissance de l’imprévu.»
Une jouissance que le lecteur va partager, passant du premier Vélo – trop grand pour lui – aux chaînes de montage de l’usine automobile, des premières amours à l’initiation musicale, des vacances sur les îles anglo-normandes au jardin Christian Dior, de sa mère à son père.
De courts chapitres qui sont autant de délices et qui souvent se terminent par ce qui pourrait ressembler à un haïku : «La solitude, c’est l’absence de monnaie sociale», «Les cicatrices au genou sont (…) les authentiques et indélébiles marques d’une innocence perdue» ou encore «Déguerpir les mains dans les poches, c’est moins facile pour serrer dans ses bras ceux qu’on voudrait aimer. Alors, il faut se résigner à n’amer personne.»
C’est beau, c’est brillant, c’est touchant. Laissez-vous emporter dans le plus poétique des manuels de lutte des classes, dans la plus entraînante des leçons de musique avec Brahms, Dvorak, Tchaïkovski et la lumière de Pablo Casals, dans la plus intense des histoires d’amour, quand les yeux de la belle ne vous laissent «le choix que d’adhérer ou de mourir», dans la plus incongrue des leçons d’art où, sur la route de Saint-Paul-de-Vence, une dame élégante lui fait découvrir qu’Adolf Hitler peignait fort bien les citrons. Je parie qu’alors vous serez aussi «Bête, Belle et Prince à la fois!»

Les mains dans les poches
Bernard Chenez
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
144 p., 14 €
EAN : 9782350874647
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, en Beauce, à Paris, à Granville et dans les îles anglo-normandes, à Guernesey et Serq. On y évoque aussi des voyages en Belgique et aux Pays-Bas ainsi qu’à Toulon et au Japon, à Tokyo.

Quand?
L’action se situe de seconde moitié du XXe siècle à nos jours

Ce qu’en dit l’éditeur
Il est loin déjà le gamin qui se levait aux aurores pour gagner trois sous avant l’école et se payer le couteau à cran d’arrêt de James Dean dans La Fureur de vivre. Mais le narrateur ne l’oublie pas et se souvient des saisons qui ont jalonné sa vie. Se dessinent les contours d’une mère dont le vêtement est plus éloquent que les propos, d’un père dont la main dit à elle seule la force et les failles, ou encore d’un monde prolétaire régi par le couperet des pointeuses et les cadences des chaînes de montage.
Entre émotion et retenue, Les Mains dans les poches est une promenade à travers une époque évanouie, une génération bercée par les espoirs des protest songs.

Les critiques
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Héloïse d’Ormesson présente Les mains dans les poches © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
Le défilé descendait la rue Nationale.
Ceux de devant portaient les drapeaux, levaient les poings, lançaient des slogans de vainqueurs. Les perdants de toute façon ne lancent rien. Jamais.
On rentrait, j’étais en fin de cortège. La vérité, c’est qu’on avait perdu. Tout.
Le fer de lance de la classe ouvrière n’avait plus de hampe. J’ai franchi une dernière fois l’entrée de l’usine. Je savais que c’était la dernière.
Mes compagnons de lutte disparaîtraient à la fin de cette journée. Il ne pouvait plus y avoir de lendemain. Ça doit être un peu comme ça l’ultime moment où l’on sait que l’on va mourir.
Nous rêvions du grand soir, je n’avais eu que de grandes nuits. Une trentaine d’un printemps.
Des nuits où je remontais Paris à pied, du Quartier latin sous l’odeur âcre des lacrymogènes, quartier qui n’avait pas encore perdu la légitimité de son nom, pour rejoindre la lisière du XVIIe arrondissement, là où la porte de Clichy s’ouvrait sur un monde prolétaire, voûté de bleu, les mains dans les poches, Gauloise au bec, mégots d’honneur en légion.
Tout cela a disparu. Quelques pavés humides brillent à l’angle de deux rues. Passage pour aveugles d’un monde effacé.

Nostalgique de rien. J’aime être dans un train qui roule. Une fois sa vitesse stabilisée, je remonte tous les wagons à contresens. Arrivé à la dernière voiture, j’observe la voie qui défile à l’envers.
Il y a à Tōkyō une ligne de train qui s’appelle Yamanote-sen. Circulaire. Entièrement aérienne. Elle délimite officieusement le centre de cette mégalopole. Le temps de parcours est d’environ une heure. L’un de mes plaisirs est d’en faire le tour complet. Placé dans la première voiture, juste derrière la vitre du conducteur. La fois suivante, j’effectue le parcours à contre-courant, le nez collé sur la grande vitre du dernier wagon.
Ma façon d’écrire se juxtapose à cette façon de voyager.
J’annote seulement les gares au gré du parcours. Tantôt dans le sens de la marche, tantôt à contresens. Je m’interdis de descendre à une station. Je m’autorise juste le changement de quai. Seul le voyage compte.
Mon écriture n’a comme fil conducteur que le roulement incessant des roues sur les rails.
N’étant pas sujet au mal des transports, ce non-respect de la chronologie m’apporte la jouissance de l’imprévu.
Reverrai-je la jeune fille aperçue sur le quai d’en face deux stations auparavant ? Que deviennent ces milliers de voyageurs avalés au dernier arrêt ?
Parfois, à ma grande surprise, j’entrevois des visages connus naguère, dix, vingt, trente ans plus tôt, voire beaucoup plus ! Je les hèle, certains se retournent, d’autres ne m’entendent pas. Je crayonne, le train file.
Auguste Renoir disait : « Je suis un petit bouchon qui descend la rivière au fil de l’eau. »
Sur cette Yamanote-sen, sans même me mouiller les pieds, je peux choisir à tout moment de descendre ou remonter le courant.
Fatalement vient l’instant où se pose à moi l’ultime question : ma vie finira-t-elle dans la station où je l’ai commencée?

Je l’attendais tous les soirs sur le trottoir d’en face. Elle travaillait dans une teinturerie. Elle sortait à dix-neuf heures. Je la raccompagnais jusque devant chez elle. Lui ai-je jamais pris la main ? Je crois que non.
Leur maison était en face de l’entrée du cimetière, qui à l’époque matérialisait le bout de la ville. Nous y accédions par une rue montante, qui contournait la chapelle royale, dernière demeure des ducs d’Orléans, et qui portait le joli nom de Bois-Sabot. Quelques commerces égayaient le début de notre procession nocturne, notamment un magasin de radio-télévision, dont le propriétaire portait le nom de Kaplan. J’avais beaucoup de sympathie à prononcer ce nom : Kaplan. Le même son que ce poisson séché qui faisait mes délices quand nous habitions encore en bord de mer, que mes parents avaient encore l’espoir d’une vie meilleure, où nous savions, bien qu’invisible, que l’Amérique était notre seul vis-à-vis.
Kaplan, comme la première station de notre chemin de joie. Ensuite les maisons s’alignaient les unes sur les autres, un faible éclairage nous indiquait l’arrière-cour du palais de justice, où paraît-il il y eut des exécutions publiques. La guillotine ne devait pas faire recette: la cour était bien petite.
Les arbres de la chapelle royale succédaient aux maisons, nos pas devenaient intimes.
Je n’ai aucun souvenir de nos discussions. Nous ne parlions pas peut-être, ou si peu. »

Extrait
« Les mots sont des choses difficiles. J’avais voulu lui offrir des fleurs. C’était la première. Donc c’était l’unique.
« Je voudrais ces pâquerettes, s’il vous plaît.
– … ?
– Le bouquet de pâquerettes. Là !
– Ce ne sont pas des pâquerettes, ce sont des marguerites, jeune homme. »
L’amour est compliqué, dès le premier bouquet de fleurs. »

À propos de l’auteur
Né en 1946, Bernard Chenez écrit là son premier roman. Auteur de 23 ouvrages regroupant ses dessins d’éditorialiste à L’Équipe, à L’Événement du Jeudi et au Monde, il se lance dans l’écriture avec le même regard acéré et tendre que celui qui fait ses succès quotidiens dans la presse écrite et audiovisuelle. (Source : Éditions Héloïse d’Ormesson)

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La guérilla des animaux

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En deux mots:
Isaac en a assez de militer pour la sauvegarde des animaux. Puisque rien n’est fait pour enrayer l’extinction des espèces, il va tuer les tueurs. Le meurtre de braconniers est le début d’une spirale infernale qui provoque une onde de choc. Mais le combat est loin d’être gagné.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:
Les animaux sont des hommes comme les autres

Camille Brunel nous offre un premier roman militant, centré autour d’un défenseur acharné des animaux, qui choisit l’action violente pour secouer les consciences. Choc et… malaise.

Disons d’emblée, ce roman ne va pas tarder à vous mettre mal à l’aise, que vous soyez un ardent défenseur de la cause animale ou non. Nous projetant dans un avenir proche, il s’ouvre sur une scène choc: venant d’assister au massacre d’un tigre par des braconniers dans le dans le parc de Ranthambore en Inde, Isaac Obermann prend son fusil et perfore « le thorax de la chasseuse en un premier coup de feu qui excita les chauves-souris. Le temps que le second chasseur comprenne ce qui venait de se passer, il était touché aussi; que le troisième comprenne ce qui venait de se passer et saisisse son fusil, son corps s’effondrait sur celui du tigre… »
Assassiner ainsi de sang-froid des assassins d’animaux, ce n’est que justice pour ce militant qui fait le constat que toutes les actions politiques menées jusque-là ont été vaines, que les espèces animales sauvages continuent de s’éteindre, que les abattoirs continuent à tourner à plein régime. Et qu’il convient dès lors de tuer les tueurs partout où ils sévissent.
La croisade meurtrière qu’il entame va le mener sur tous les continents. Avec les Sea Shepherd il va s’attaquer à un baleinier japonais sur une île d’Alaska et parviendra à s’enfuir après avoir tué tout l’équipage. Et même s’il ne fait pas des émules partout sur la planète, son discours commence à être entendu. On l’invite à Paris pour une première conférence. Il trouve des soutiens financiers – on murmure même que Hollywood serait derrière les millions qui se déversent – et poursuit sa guerre en Afrique, en Asie, en Europe. Il se radicalise de plus en plus, entraînant avec lui des idéalistes illuminés – Polly, sa compagne du moment, ne va pas hésiter à se sacrifier elle-même – et creuse le fossé avec les «raisonnables», parmi lesquels son père qui ne veut pas croire que son fils soit devenu un assassin. Leur ultime rendez-vous sera l’occasion de dire clairement les choses: « On a trop longtemps considéré que les crimes contre l’humanité ne visaient que les humains, alors que les massacres de loups, de bovins, de baleines, constituent des crimes contre l’humanité aussi – ce sont des portraits d’homo sapiens en trou béant, sans regard, l’âme crénelée tout juste bonne à égorger ce qu’elle rencontre. Je l’attaquerai sans relâche. On ne m’aimera pas. Tu ne m’aimeras plus. Je ne vais pas me tuer, mais ma vie est finie. Voilà, c’est ce que je suis venu te dire. »
À Brasilia, à l’occasion d’une nouvelle conférence, il va réussir à faire bouger les lignes. Puis tout va s’emballer jusqu’à devenir totalement incontrôlable. Le roman devient alors une dystopie qui, aux alentours de 2045, va déboucher sur une terrible catastrophe.
Camille Brunel a le mérite, au moment où chacun prend conscience que les promesses des sommets pour la planète restent des vœux pieux, de réveiller les consciences et de poser les questions qui dérangent. Mais son combat n’est-il pas perdu? Le pessimisme du capitaine du bateau qui le conduit en Alaska ne serait-il pas un douloureux réalisme: « Ne répète à personne ce que je vais te dire, mais écoute-le bien: la vie sauvage n’est pas en train de s’éteindre, elle est éteinte. Il y a deux cents ans, la biomasse de la Terre était majoritairement constituée de vie sauvage. Bisons plein le Midwest, phoques sur le littoral français, oiseaux dans les villages de Bali… Cette vie sauvage constitue désormais l’exception. On ne se bat plus pour la restaurer – pour ça il faudrait des siècles, et des forces telles qu’elles ne sauraient dépendre de notre piètre désir de bipèdes – mais pour en retarder l’extinction. À l’échelle de la vie sur Terre, c’est comme si l’espèce humaine était déjà seule, et les forêts toutes mortes. Dans une cinquantaine d’années, maximum, ce sera officiel. » Voilà en tout cas un roman qui résonne comme un signal d’alarme strident.

La guérilla des animaux
Camille Brunel
Alma éditeur
Roman
280 p., 18 €
EAN : 9782362792854
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule dans plusieurs endroits du globe, d’abord en Inde, à Udaipur, dans le parc de Ranthambore puis à Ucluelet, au large de l’Alaska, en Afrique, mais aussi à Paris et Brasilia, sans oublier La Réunion, le Vietnam, le Kirghizistan, la Tanzanie, Bornéo, le Swaziland ou encore l’Amazonie.

Quand?
L’action se situe dans un avenir proche et jusque vers 2045.

Ce qu’en dit l’éditeur
Comment un jeune Français baudelairien devient-il fanatique de la cause animale? C’est le sujet du premier roman de Camille Brunel qui démarre dans la jungle indienne lorsqu’Isaac tire à vue sur des braconniers, assassins d’une tigresse prête à accoucher.
La colère d’Isaac est froide, ses idées argumentées. Un profil idéal aux yeux d’une association internationale qui le transforme en icône mondiale sponsorisée par Hollywood. Bientôt accompagné de Yumiko, son alter-ego féminin, Isaac court faire justice aux quatre coins du globe.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Les livres de Joëlle
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Les autres critiques
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Blog Soupe de l’espace
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)


L’éditrice Catherine Argand présente La guérilla des animaux de Camille Brunel © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Prologue
Un pèlerin buvait dans ses mains l’eau du fleuve pollué d’ablutions, de sacrifices carbonisés, de dépouilles grignotées – la nuit enfonçait dans le sol la lumière rose et moite des temples d’Udaipur. Isaac entendit rire. Une chasseuse se tenait à côté de lui, chemise kaki, minishort et sac à dos. Il aurait fallu parler mais quelque chose retint le langage dans sa bouche, comme une nécessité d’agir qui ne supportait pas de se voir diluée dans la communication. Il aurait fallu, en fait, rendre justice en animal. Mordre. Se jeter à la gorge de l’Américaine, lui ôter la pomme d’Adam. Ne pas parler. Griffer. Éjecter un œil du crâne, d’un coup de patte bien placé au niveau de la tempe. L’Américaine soupira bruyamment, lassée de ces badauds qui lui lançaient des regards sombres. Puis elle disparut, emportant avec elle sa dégénérescence réjouie, pensa Isaac, sa répugnante et mortifère masculinité.
La première nuit qu’il campa dans la jungle, Isaac eut un peu peur. Pas de se faire mordre, puisqu’il ne doutait pas une seconde du discernement des prédateurs qui sauraient reconnaître l’un des leurs ; ni de se faire piquer, quoiqu’il fît un peu moins confiance aux impétueuses petites araignées noires. Un peu plus du rire des hyènes qui perçait l’obscurité, et un peu plus encore du python qui remontait le banian où il avait suspendu son hamac et sa moustiquaire. Non, sa crainte principale tenait au risque de voir ses pieds moisir sous l’effet de l’humidité.
Ses orteils commencèrent à le démanger un soir, après trois jours à marcher au hasard des chemins creusés entre les vivants piliers des arbres par les pattes d’éléphants – qu’il n’avait toujours pas croisés. Les chevreuils évitaient les caracals, qui évitaient les panthères prudemment venues s’abreuver aux lacs où rôdaient des crocodiles; des ours noirs les observaient de loin. Au-dessus d’eux, des paons repliaient leurs aigrettes reflétant la Lune à travers les feuillages. Il entendit les hyènes, des macaques leur répondirent, peut-être étaient-ce des langurs, supposés disparus depuis quelques années. Quelques craquements montèrent de la pénombre où le crépuscule s’apprêtait à noyer la forêt. Isaac se retourna sur le ventre, éteignit sa lumière et attendit. Des cris de singes lui parvinrent encore, comme l’écho des villes où il ne remettrait plus les pieds. Puis plus rien.
Un front bombé apparut soudain entre deux arbres, puis toute une famille grise se détacha des ténèbres. Les pas lourds semblèrent accélérer ; accélérèrent ; le craquement des branches écrasées s’amplifia – quelques secondes plus tard, une dizaine de pachydermes aux aguets entouraient l’arbre d’Isaac. Il y eut un rugissement, une explosion d’oiseaux paniqués: un tigre avait surgi de nulle part et, depuis quelques millièmes de seconde, s’accrochait à un éléphanteau vacillant, les crocs cherchant ses veines. Isaac détacha son lit, escalada quelques branches en catastrophe; il s’en fallut de peu qu’il ne s’écrasât au milieu du troupeau trépignant quand une mère paniquée percuta le tronc en se retournant pour venir en aide au petit. Le tigre se laissa retomber au sol, planta ses griffes dans la boue et cracha en direction du titan qui le chargeait. Isaac reconnut une femelle enceinte : pour tenter sa chance avec des proies aussi grosses, elle devait avoir très faim. Dans un dernier feulement, elle battit en retraite. Les énormes palmes qui jaillissaient du sol furent agitées sur plusieurs mètres, s’immobilisèrent, puis les adultes cernèrent l’enfant, dont la nuque était à présent marquée d’un large flot de sang noir.
Dix minutes passèrent. Les éléphants ne bougeaient plus, frémissants de rage. Les démangeaisons d’Isaac revinrent, plus coriaces. Au sol, l’éléphanteau se retrouva à découvert.
La tigresse perça les branchages.
On n’entendit pas le coup de feu.
Fauchée en plein vol, la prédatrice s’écrasa sur sa proie, corps flasque lancé là par quelque géant désinvolte. Le petit miraculé ne chercha pas à comprendre : ses parents détalèrent, il leur emboita le pas. Quatre humains firent irruption en courant. L’un d’eux tira à l’aveugle dans la débandade, toucha l’éléphanteau qui s’effondra : Isaac reconnut la Diane yankee. À quelques mètres d’elle, ça parlait hindi. Le plus jeune des chasseurs – douze ans ? treize ? – égorgea la tigresse, encouragé par les adultes – ce ne fut pas facile, la trachée résistait. Un malaise monta du sol lorsque l’apprenti bourreau comprit qu’il venait de saigner une mère.
Isaac tendit le bras, tâtonna en quête de son fusil. Dans le cercle jaunâtre projeté par leurs torches, les braconniers avaient entrepris de ligoter les pattes de l’animal puis de le hisser sur une sorte de traîneau. Isaac éprouva l’envie de tirer, mais sa vue le trahit sous l’effet de l’adrénaline ; de son éducation aussi peut-être, de son souvenir de la justice humaine.
Le voyant ainsi, le front collé sur la crosse, invisible au-dessus du plus beau cadavre du monde et de ses fossoyeurs, on pouvait songer qu’Isaac hésitait.
Cela dura quatre minutes, puis il perfora le thorax de la chasseuse en un premier coup de feu qui excita les chauves-souris.
Le temps que le second chasseur comprenne ce qui venait de se passer, il était touché aussi; que le troisième comprenne ce qui venait de se passer et saisisse son fusil, son corps s’effondrait sur celui du tigre; que le plus jeune saisisse son fusil et repère Isaac, ce dernier le tenait en joue et lui ordonnait, en anglais, de s’immobiliser. »

Extrait
« « C’est bizarre que tu aimes autant les animaux, lâcha-t-elle pour briser le silence ensoleillé.
— Je ne vois pas pourquoi, répondit Isaac en souriant, c’est la plus belle chose au monde.
— Plus belle que moi? »
Marina était en soutien-gorge, les cheveux attachés en queue de cheval.
« Non, bien sûr. Mais tu es un animal.
— Tu faisais beaucoup moins de compromis quand tu étais bourré. »
Elle trempa sa madeleine dans le lait. La laissa s’imbiber. La porta à sa bouche. Suça le lait sans croquer la madeleine, qu’elle replongea dans son verre.
« Moi, je déteste les animaux! Déjà, ils ne parlent pas, donc ils servent à que dalle. Honnêtement, si on pouvait tous les buter…  »
Le morceau de madeleine imbibé se décrocha, coula.
« Merde.
— Pardon ?
— C’est un truc de control freak hein, j’en ai conscience. C’est aussi que quand j’étais petite j’ai vu une copine se faire croquer deux phalanges par un poney. Alors depuis les chats, les chiens, les poissons… Et tous les trucs sauvages… Brrr. »
Isaac ne répondit rien. Se leva. Enfila une chemise, remplit son sac, ouvrit la porte.
« T’es pas con à ce point-là quand même?! », lâcha Marina, debout dans l’appartement, belle comme un lever de soleil sur Udaipur, un matin de chasse au braconnier. »

À propos de l’auteur
Né en 1986, titulaire d’un CAPES de Lettres Modernes, Camille Brunel a publié en 2011 un essai Vie imaginaire de Lautréamont (Gallimard). (Source : Alma éditeur)

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Un monde à portée de main

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En deux mots:
Paula Karst part s’initier à l’art du trompe-l’œil à l’Institut supérieur de peinture de Bruxelles. Tout en travaillant d’arrache-pied, elle va se lier avec un groupe de personnes dont nous suivrons le parcours à l’issue de cette formation.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’enfance de l’art

Une fois encore, Maylis de Kerangal réussit le tour de force de nous faire découvrir un univers très particulier. Avec Paula Karst, elle nous invite à peindre des trompe-l’œil. Fascinant!

Pour les inconditionnels de la romancière, deux lignes suffiront: Si vous avez aimé les précédents romans de Maylis de Kerangal, vous aimerez celui-ci. Celle que Grégoire Leménager, dans L’Obs, appelle «la star du roman choral documentaire» réussit à nouveau son pari, nous faire découvrir un univers particulier. Cette fois nous partageons le quotidien d’une artiste – même si la responsable de son école lui préfère le terme d’artisan – avec tous ces détails qui «font vrai» et qui donnent au récit sa densité, sa profondeur.
Au moment où s’ouvre le roman, Paula Karst s’apprête à rejoindre des camarades de promotion dans un restaurant parisien. Des retrouvailles qui la réjouissent, car cela fait de longs mois qu’elle n’a pas revu Kate l’Écossaise et Jonas le rebelle. Et même si son corps réclame un pei de repos, elle va aller jusqu’au bout de la nuit pour se rappeler le temps passé à l’Institut supérieur de peinture de Bruxelles et découvrir quels sont les chantiers qui les occupent désormais.
Nous voici donc à l’automne 2007 rue du Métal, à Bruxelles. Pour Paula, c’est un peu la formation de la dernière chance, car elle cherche encore sa voie. Et après quelques jours, elle a du reste bien envie de laisser tomber. Car ce n’est pas tant l’inconfort de sa colocation – dans un appartement difficile à chauffer – qui la dérange que l’énorme charge de travail. La prof au col roulé noir a vite fait de leur expliquer qu’ils ne pourront réussir qu’à force de travail, d’imprégnation, de reproduction sans cesse recommencée, de méticulosité et de connaissance sur les matériaux, les textures, les techniques.
Finie l’image de l’artiste devant son chevalet se laissant guider par l’inspiration. Ici le travail est d’abord physique. Éreintant. Absolu. Pour pouvoir devenir une bonne peintre en décor, il faut qu’elle connaisse la nomenclature des différents marbres, qu’elle sache distinguer les essences d’arbres, qu’elle comprenne comment se forment et se déplacent les nuages. Mais aussi de quoi sont faits les différents spigments, comment réagissent les peintures sur différents supports, quel pinceau, quelle brosse, quel instrument provoque quel effet. Les journées de travail font jusqu’à dix-huit heures.
Tous les élèves qui choisissent de poursuivre la formation vont se rapprocher, sentant bien que la solidarité et l’entraide sont aussi la clé du succès.
Pour Paula qui est fille unique, la formation au trompe-l’œil est d’abord une formation à regarder, à se regarder, à regarder les autres. Il n’est du reste pas anodin qu’elle soit affectée d’un léger strabisme.
Elle va voir autrement, autrement dit s’émanciper, se rendre compte qu’il y a là Un monde à portée de main. Sa conquête commence à la sortie de l’école lorsqu’une voisine lui demande de peindre un ciel au plafond de la chambre de son enfant. Un premier contrat qui va en entraîner un autre jusqu’au jour où elle est appelée en Italie pour un décor imitant le marbre qui va forcer l’admiration. De Turin elle partira pour Rome où les studios de Cinecittà l’attendent. De là on va faire appel à alle pour les décors d’une adaptation d’Anna Karénine à Moscou.
Maylis de Kerangal choisit de ne pas lui laisser la bride sur le cou. Elle enchaîne les contrats, détaille le travail et nous offre par la même occasion une leçon magistrale et minutieuse qui va faire appel à tous nos sens.
Mais le clou du spectacle reste à venir, si je puis dire. On recherche une équipe capable de relever le défi artisitque et scientifique du projet Lascaux 4 : reproduire avec précision les desssins des célèbres grottes pour pouvoir offrir au public l’illusion de se promener dans la «chapelle Sixtine de l’art pariétal».
Voilà Paula confrontée aux premières œuvres d’art. Et nous voilà, heureux lecteurs, témoins d’une histoire pluri-millénaire aussi vertigineuse que l’amour fou. C’est tout simplement magnifique!

Un monde à portée de main
Maylis de Kerangal
Éditions Verticales
Roman
285 p., 20 €
EAN : 9782072790522
Paru le 16 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris puis à Bruxelles, à Moscou, Turin, Rome avant de revenir en France, à Montignac en Dordogne.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Paula s’avance lentement vers les plaques de marbre, pose sa paume à plat sur la paroi, mais au lieu du froid glacial de la pierre, c’est le grain de la peinture qu’elle éprouve. Elle s’approche tout près, regarde: c’est bien une image. Étonnée, elle se tourne vers les boiseries et recommence, recule puis avance, touche, comme si elle jouait à faire disparaître puis à faire revenir l’illusion initiale, progresse le long du mur, de plus en plus troublée tandis qu’elle passe les colonnes de pierre, les arches sculptées, les chapiteaux et les moulures, les stucs, atteint la fenêtre, prête à se pencher au-dehors, certaine qu’un autre monde se tient là, juste derrière, à portée de main, et partout son tâtonnement lui renvoie de la peinture. Une fois parvenue devant la mésange arrêtée sur sa branche, elle s’immobilise, allonge le bras dans l’aube rose, glisse ses doigts entre les plumes de l’oiseau, et tend l’oreille dans le feuillage.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Culturebox (Laurence Houot)
Télérama (Marine Landrot)
La Croix (Pascal Ruffenach)
Le Temps (Lisbeth Koutchoumoff)
L’Humanité (Alain Nicolas)
En attendant Nadeau (Norbert Czarny)
Blog Mes p’tis lus
Blog Les livres de Joëlle
Diacritik (Jean-Marc Baud)


Maylis de Kerangal présente Un monde à portée de main. © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
Paula Karst apparaît dans l’escalier, elle sort ce soir, ça se voit tout de suite, un changement de vitesse perceptible depuis qu’elle a claqué la porte de l’appartement, la respiration plus rapide, la frappe du cœur plus lourde, un long manteau sombre ouvert sur une chemise blanche, des boots à talons de sept centimètres, et pas de sac, tout dans les poches, portable, cigarettes, cash, tout, le trousseau de clés qui sonne et rythme son allure – frisson de caisse claire –, la chevelure qui rebondit sur les épaules, l’escalier qui s’enroule en spirale autour d’elle à mesure qu’elle descend les étages, tourbillonne jusque dans le vestibule, après quoi, interceptée in extremis par le grand miroir, elle pile et s’approche, sonde ses yeux vairons, étale de l’index le fard trop dense sur ses paupières, pince ses joues pâles et presse ses lèvres pour les imprégner de rouge, cela sans prêter attention à la coquetterie cachée dans son visage, un strabisme divergent, léger, mais toujours plus prononcé à la tombée du jour. Avant de sortir dans la rue, elle a défait un autre bouton de sa chemise : pas d’écharpe non plus quand dehors c’est janvier, c’est l’hiver, le froid, la bise noire, mais elle veut faire voir sa peau, et que le vent de la nuit souffle dans son cou.
Parmi la vingtaine d’élèves formés à l’Institut de peinture, 30 bis rue du Métal à Bruxelles, entre octobre 2007 et mars 2008, ils sont trois à être restés proches, à se refiler des contacts et des chantiers, à se prévenir des plans pourris, à se prêter main-forte pour finir un travail dans les délais, et ces trois-là – dont Paula, son long manteau noir et ses smoky eyes – ont rendez-vous ce soir dans Paris.
C’était une occasion à ne pas manquer, une conjonction planétaire de toute beauté, aussi rare que le passage de la comète de Halley ! – ils s’étaient excités sur la toile, grandiloquents, illustrant leurs messages par des images collectées sur des sites d’astrophotographie. Pourtant, à la fin de l’après-midi, chacun avait envisagé ces retrouvailles avec réticence : Kate venait de passer la journée perchée sur un escabeau dans un vestibule de l’avenue Foch et serait bien restée vautrée chez elle à manger du tarama avec les doigts devant Game of Thrones, Jonas aurait préféré travailler encore, avancer cette fresque de jungle tropicale à livrer dans trois jours, et Paula, atterrie le matin même de Moscou, déphasée, n’était plus si sûre que ce rendez-vous soit une bonne idée. Or quelque chose de plus fort les a jetés dehors à la nuit tombée, quelque chose de viscéral, un désir physique, celui de se reconnaître, les gueules et les dégaines, le grain des voix, les manières de bouger, de boire, de fumer, tout ce qui était en mesure de les reconnecter sur-le-champ à la rue du Métal.
Café noir de monde. Clameur de foire et pénombre d’église. Ils sont à l’heure au rendez-vous, les trois, une convergence parfaite. Leurs premiers mouvements les précipitent les uns contre les autres, étreintes et vannes d’ouverture, après quoi ils se frayent un passage, avancent en file indienne, soudés, un bloc : Kate, cheveux platine et racines noires, un mètre quatre-vingt-sept, des cuisses bombées dans un fuseau de slalomeuse, le casque de moto à la saignée du coude et ces grandes dents qui lui font la lèvre supérieure trop courte ; Jonas, les yeux de hibou et la peau grise, des bras comme des lassos, la casquette des Yankees ; et Paula qui a déjà bien meilleure mine. Ils atteignent une table dans un coin de la salle, commandent deux bières, un spritz – Kate : j’adore la couleur –, puis enclenchent aussitôt ce mouvement de balancier continuel entre la salle et la rue qui cadence les soirées des fumeurs au café et sortent la cigarette au bec, le feu au creux du poing. Les fatigues de la journée disparaissent dans un claquement de doigts, l’excitation est de retour, la nuit s’ouvre, on va se parler.
Paula Karst, honneur à toi qui es de retour, décris tes conquêtes, raconte tes faits d’armes! Jonas craque une allumette, son visage faseye une fraction de seconde à la lueur de la flamme, sa peau prend l’aspect du cuivre, et dans l’instant Paula est à Moscou, la voix rauque, revenue dans les grands studios de Mosfilm où elle a passé trois mois, l’automne, mais au lieu d’impressions panoramiques et de narration vague, au lieu d’un témoignage chronologique, elle commence par décrire le salon d’Anna Karénine qu’il avait fallu finir de peindre à la bougie, une panne d’électricité ayant plongé les décors dans le noir la veille du premier jour du tournage; elle démarre lentement, comme si la parole accompagnait la vision en traduction simultanée, comme si le langage permettait de voir, et fait apparaître les lieux, les corniches et les portes, les boiseries, la forme des lambris et le dessin des plinthes, la finesse des stucs, et dès lors le traitement si particulier des ombres qu’il fallait étirer sur les murs ; elle décline avec exactitude la gamme de couleurs, le vert céladon, le bleu pâle, l’or et le blanc de Chine, peu à peu s’emballe, front haut et joues enflammées, et lance le récit de cette nuit de peinture, de cette folle charrette, détaille avec précision les producteurs survoltés en doudoune noire et sneakers Yeezy chauffant les peintres dans un russe qui charriait des clous et des caresses, rappelant qu’aucun retard ne serait toléré, aucun, mais laissant entrevoir des primes possibles, et Paula comprenant soudain qu’elle allait devoir travailler toute la nuit et s’affolant de le faire dans la pénombre, sûre que les teintes ne pourraient être justes et que les raccords seraient visibles une fois sous les spots, c’était de la folie – elle se frappe la tempe de l’index tandis que Jonas et Kate l’écoutent et se taisent, reconnaissant là une folie désirable, de celle qu’ils s’enorgueillissent eux aussi de posséder –; puis elle déplie encore, raconte sa stupéfaction de voir débarquer dans la soirée une poignée d’étudiants, des élèves des Beaux-Arts que le chef déco avait embauchés en renfort, des volontaires talentueux et dans la dèche, certes, mais bien partis pour tout saloper, du coup cette nuit-là c’est elle qui avait préparé leurs palettes, agenouillée sur le sol plastifié, procédant à la lumière d’une lampe d’iPhone que l’un d’entre eux dirigeait sur les tubes de couleurs qu’elle mélangeait en proportion, après quoi elle avait assigné à chacun une parcelle du décor et montré quel rendu obtenir, allant de l’un à l’autre pour affiner une touche, creuser une ombre, glacer un blanc, ses déplacements à la fois précis et furtifs comme si son corps galvanisé la portait d’instinct vers celui ou celle qui hésitait, qui dérivait, de sorte que vers minuit chacun était à son poste et peignait en silence, concentré, l’atmosphère du plateau était aussi tendue qu’un trampoline, ferlée, irréelle, les visages mouvants éclairés par les chandelles, les regards miroitants, les prunelles d’un noir de Mars, on entendait seulement le frottement des pinceaux sur les panneaux de bois, les chuintements des semelles sur la bâche qui recouvrait le sol, les souffles de toutes sortes… »

Extrait
« Elle s’applique chaque soir à reprendre la leçon, consignant chaque étape, isolant chaque geste, dépliant tout le processus jusqu’à pouvoir l’égrener à voix haute, le réciter par cœur, comme un poème, après quoi elle se laisse tomber en arrière sur son lit, le souffle court.
Elle apprend à voir. Ses yeux brûlent. Explosés, sollicités comme jamais auparavant, soit ouverts dix-huit heures sur vingt-quatre – moyenne qui inclura par la suite les nuits blanches à travailler, et les nuits de fête. Le matin, ils clignent sans cesse comme si elle était placée en pleine lumière, les cils vibrant continuellement, des ailes de papillon, mais passé le coucher du soleil, elle les sent faiblir, son œil gauche cloche, il verse sur le côté comme on s’affaisse sur un talus d’herbe fraîche au bord du chemin. Elle les soigne, rince ses paupières à l’eau de bleuet, y dépose des sachets de thé congelé, essaie des gels et des collyres mais rien ne vient apaiser la sensation d’yeux tirés, secs, de pupilles rigides, rien ne vient empêcher la formation de cernes bruns et durables – un marquage au visage, le stigmate du passage et de la métamorphose. Car voir, sous la verrière de l’atelier de la rue du Métal, défoncée dans les odeurs de peinture et de solvants, les muscles douloureux et le front brûlant, cela ne consiste plus seulement à se tenir les yeux ouverts dans le monde, c’est engager une pure action, créer une image sur une feuille de papier, une image semblable à celle que le regard a construite dans le cerveau. » p.54

À propos de l’auteur
Maylis de Kerangal est l’auteure de cinq romans aux Éditions Verticales, notamment Corniche Kennedy (2008), Naissance d’un pont (prix Médicis 2010, prix Franz-Hessel) et Réparer les vivants (2014, dix prix littéraires), ainsi que de trois récits dans la collection «Minimales»: Ni fleurs ni couronnes (2006), Tangente vers l’est (2012, prix Landerneau) et À ce stade de la nuit (2015). (Source : Éditions Verticales)

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