Adrian Æ

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  RL_Hiver_2022

En deux mots
Dans la villa hollywoodienne de Lore H.B. le scénariste Adrian Experinger retrouve Ava Gardner pour lui présenter le projet du film qu’il prépare avec Fritz Lang. Pendant ce temps, deux ingénieurs épient tous ses faits et gestes depuis un laboratoire dans le Désert des Mojaves.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Chacun cherche son Ava

Dans un vertigineux roman, Philippe Raymond-Thimonga nous entraîne dans le Hollywood des années 50 avant de plonger dans un laboratoire de recherche. Et entraîner le lecteur à jouer un rôle inédit.

Tout ce qu’Hollywood compte de vedettes semble s’être donné rendez-vous chez Lore H. B. en ce jour de 1953. Celle qui se fait encore un peu désirer est la grande Ava. Mais quand elle débarque dans son splendide fourreau vert, tous les regards convergent vers elle, à commencer par celui d’Adrian ou Adan Experinger, scénariste pour la Metro et qui essaie depuis des mois d’écrire le film que lui réclame la major. Et qu’attend le réalisateur de Metropolis, M le Maudit et Mabuse, le grand Fritz Lang. Pour l’heure cette œuvre sublime, forcément sublime, s’intitule Adrian ou encore Adrian et les visiteurs.
Pressé d’en dire plus par Ava, Adan lui lâche qu’elle aura le rôle de la femme aimée, comme aucune femme n’a jamais été aimée. Que pour le rôle masculin, ils pensent à Cary Grant, Montgomery Clift ou Dana Andrews, que pour le scénario il pourrait être rejoint par Alfred Hayes et l’écrivain australien Alec Coppel. Quant à la photo, elle pourrait être confié à Jack Cardiff, celui de Pandora ou encore des Amants du Capricorne. (Ouvrons ici une petite parenthèse pour indiquer qu’Alfred Hayes est aussi au centre d’un autre roman qui paraît en cette rentrée et dont je vous parlerai bientôt. Il s’agit de À la recherche d’Alfred Hayes de Daphné Tamage.)
Pendant tout ce temps, dans le Désert des Mojaves au Sud du Nevada, un laboratoire analyse tous les faits et gestes d’Adrian, passé de Maître de recherches à objet d’études. Toute observation, toute idée émise, tout mouvement passe est passé au crible par deux ingénieurs soucieux de comprendre. Le roman, dans lequel le lecteur est alors appelé à jouer aux côtés de l’auteur son rôle de démiurge, va alors basculer vers la science-fiction, passant de la Cité des anges à la Silicon Valley dans une étourdissante réflexion sur les rapports entre réalité et fiction, entre création et interprétation, entre découverte et réappropriation. Si Adrian et les visiteurs n’a jamais été tourné, de nombreux films ont en été directement inspirés. Et aujourd’hui chacun cherche son Ava. Vertigineux!

Adrian Æ
Philippe Raymond-Thimonga
Serge Safran éditeur
Roman
192 p., 17,90 €
ISBN 9791090175877
Paru le 14/01/2022

Où?
Le roman est situé aux États-Unis, principalement à Los Angeles ainsi que dans le Désert des Mojaves au Nevada.

Quand?
L’action se déroule de 1953 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
En 1953, dans une célèbre maison close de Los Angeles, Ad, un jeune scénariste disciple de Fritz Lang, rend visite à la plus belle femme de son temps : Ava Gardner. Plus tard, dans un futur proche, au sein d’un laboratoire, une voix nous interpelle pour nous faire de troublantes confidences… sous la surveillance de deux observateurs impliqués dans ce qu’ils nomment le « projet Adrian ».
Roman d’une passion autant que d’une expérience, enlaçant les vies d’Ava Gardner et d’Adrian Experi, Adrian Æ propose de croiser, non sans mystères ni humour, la société de l’image hier fabriquée par Hollywood… et l’homme aujourd’hui réinventé par ses nouvelles technologies.

Les critiques
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Les premières pages du livre
« Æ
Principaux acteurs du projet Adrian
Adrian : Monsieur Experi, Adrian Experinger, Adan, Adi Ava Gardner : Moonee Moon / Ava Lore Helen Backerwood : L. H, B.

Centre de recherche
Larry : Ingénieur 1
Nerio : Ingénieur 2
Sanjira : Directrice de projet Visiteur : 1
Visiteur : 2
Visiteur : 3
Visiteur : 4

Liste des visiteurs ouverte : Entrée libre

Adrian Experi, dit Ad, Adan, Adi ou simplement monsieur Experi n’eut pas une vie facile. Ni simple, ni désirable, ni même non désirable sa vie ne fréquenta aucune frontière connue et c’est pourquoi elle continue à nous surprendre, d’habiter nos mémoires, longtemps, très longtemps avant qu’elle n’ait vraiment commencé. Avant qu’elle n’ait légalement et dûment commencé. Voilà qui peut sembler curieux. Surtout à une époque comme la nôtre, je veux dire pleine d’une épaisseur de temps vénérable et cependant restreinte à son présent, aplatie entre les bornes de l’actualité. La spectaculaire époque du présent-actualité: sans fenêtres ni couloirs ouvrant sur le passé, sur un hier ou un demain habitables et vivants. À cette période ambiguë les hommes ont donné le beau nom d’Aujourd’hui.
Improbable aventure que celle d’Adrian Experi, mais dont je peux te parler à mon aise, car Adrian Experi c’est moi. Et si je le fais ainsi — semblant lever le masque sitôt posé, ce qui ne sera pas sans conséquences —, c’est parce que j’ai choisi d’en témoigner auprès de toi. Oui, d’en parler de préférence à toi.
Pourquoi?
Je m’adresse à toi car je sais que tu vas me comprendre. Chaque jour du fond dévasté de nos pratiques une lueur s’obstine à briller, brille, brillerait malade ou dérisoire même si pour toi désormais rien n’est sûr. Cependant, prenant courage, je m’adosse au vide et te parle: du coup tous les mots qui vont suivre s’enchaîneront sans garantie. Et si tu veux continuer à me lire, quoi qu’il advienne, protège-toi. Surtout protège-toi. Car en ce qui me concerne je préviens mais n’épargne pas.
Maintenant, si tu penses avoir préservé dans ta vie le fil naturel d’une respiration, écoute:

L.A. 1953
Dans le rétroviseur elle voit basculer vers la ville les lacets qui grimpent sur Roscomere Road, qui lentement traversent les pins dans les dernières lueurs du jour, Moonce, non pas vautrée, affalée ni même abandonnée juste assise à l’arrière de la berline, bien droite, tête penchée tout de même le regard fixé vers l’ailleurs ou simplement le vide qu’aspire à l’avant le rétroviseur de la Packard marine, se murmurant avec un reste de tendresse: encore un tour… un dernier tour et puis j’irai dormir…, voyant cependant de plus en plus s’éloigner le quartier des studios où elle doit tourner le lendemain à l’aube, et, à mesure que s’épaissit la végétation, se rapprocher la blanche et enfouie maison de Lore H. B.
Enveloppée d’une capeline laissant deviner le chic plus spectaculaire de sa tenue, la jeune femme se penche vers le chauffeur: «Allez, rien qu’un tour, Roy, je t’en prie, un dernier… et puis j’irai dormir.» Dans le rétroviseur du plafond le chauffeur lui décoche un sourire. Aussitôt la passagère se détourne pour masquer sa reconnaissance et, une dernière fois, les yeux baissés, révise la conformité de sa tenue: n’avoir rien trahi cette fois, pas de gaffe, la hauteur des talons, le fourreau de satin vert… noir?… vert ce soir de ce vert appelé Pandora, le moindre clip, bijoux (forcément authentiques) jusqu’à l’aura de la coiffure, bien sûr, d’une ressemblance que certains sur son passage dans la villa qualifient «d’hallucinante».
Ouvrant les yeux, d’un geste brusque Moonce Moon rabat son manteau sur le vert de sa robe, et, digne, lève la tête (peu visible sous la capuche), son regard laissant filer sur le côté un panneau où l’on peut lire en lettres à demi absorbées par la nuit (malgré le scintillement qui vient juste de s’allumer), où l’on pourrait deviner si l’on avait la curiosité des derniers arrivants sur la ville (comme un humour noir propre à cette région du monde), où l’on aurait pu déchiffrer au passage :
Bienvenue
à la Cité des anges

puis quelques minutes plus tard si on n’avait pas été trop distrait sur un panneau identique on aurait aperçu

Bienvenue à Hollywood

et enfin, sur un troisième et dernier panneau en lettres encore plus fuyantes, mal éclairées et aussi imprévisibles qu’invraisemblables,

Mais
attention
aux pseudo-mirages
du Monde des images »

À propos de l’auteur
RAYMOND-THIMONGA_©DR

Philippe Raymond-Thimonga © Photo DR

Philippe Raymond-Thimonga est né à Paris où il vit et enseigne la psychologie. Après L’Éternité, de temps en temps (Mercure de France), ses derniers romans comme Ressemblances (Desclée de Brouwer) ou Domino (L’Esprit des péninsules) sont axés sur le devenir humain dans la société contemporaine. Il a également écrit le livret d’un drame lyrique pour les Percussions de Strasbourg, La Célébration des invisibles (Mercure de France) qui fut repris à Paris à la Cité de la Musique (Source: Serge Safran Éditeur)

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Un barrage contre l’Atlantique

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En deux mots
Installé à la pointe du cap Ferret, où vit son ami Benoît Bartherotte, Frédéric Beigbeder assiste au combat de Sisyphe de son ami pour sauver cette bande de terre vouée à être engloutie par la mer. C’est avec cet état d’esprit désenchanté que l’écrivain revient sur sa vie au moment où la sagesse prend le pas sur la frivolité.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Face à la mer

À l’heure de jouer avec ses petits-enfants, Frédéric Beigbeder revient sur sa vie, ses amours, ses livres. Pour constater combien l’avenir est incertain. Ce faisant, il nous offre sans doute son livre le plus abouti.

Si les premières pages du nouveau roman du trublion des lettres françaises peuvent dérouter – il s’agit d’un alignement de phrases espacées de deux lignes et sans rapport entre elles pour bien les mettre en valeur – elles sont avant tout une habile manière de présenter son projet et l’endroit dont il parle. Oui, c’est bien l’écrivain devant sa page blanche, angoissé par l’exercice, mais aussi par le dérèglement climatique et la crise sanitaire, qui va tenter de donner une suite à Un roman français en allant chercher dans ses souvenirs. Des souvenirs qu’l convoque mot à mot pour en faire des phrases. Car oui, «une phrase est une phrase est une phrase est une phrase est une phrase». Un exercice sans cesse renouvelé, sans garantie de succès. Un peu comme le combat que mène jour après jour son ami Benoît Bartherotte en tentant de consolider la digue située au bout du Cap Ferret, afin d’empêcher l’Océan de submerger cette bande de terre où s’est installé l’écrivain. «Ce matin encore, plusieurs camions remplis de pierres sont venus déverser leur cargaison devant ma cabane, dans un fracas de tonnerre. Ce qui est beau dans ce combat contre la nature, c’est sa vanité.

BEIGBEDER_un_barrage_contre_carte
Bartherotte est le Sisyphe gascon. Il préside l’ADPCEF: «l’Association de Défense de la Pointe du Cap Ferret». Chaque jour, il pousse son rocher vers le fond de l’océan. Et le lendemain, il recommence.»
Prenons donc un écrivain, ses angoisses et ce lieu peint par Thierry de Gorostarzu, le «Edward Hopper basque» et dont il avait acheté l’œuvre, et tentons d’en faire une histoire. En commençant par le commencement.
«Je suis né près de Paris en 1965 d’un père chasseur de têtes et d’une mère éditrice de romans d’amour. Vers l’âge de six ans, mes parents ont divorcé et j’ai été élevé par ma mère avec mon grand frère. Pourquoi le divorce est-il un événement si grave? C’est pourtant simple à comprendre: les deux personnes que vous aimez le plus au monde ne s’aiment plus.» À l’heure du bilan, il écrira: «Mon père a été maladroit, blessant, absent, égoïste, et pourtant Je ne cesserai jamais de l’admirer. Ma mère a été aimante, protectrice, présente, altruiste, et quand je la vois, je fais de gros efforts pour ne pas suffoquer.»
Après une scolarité assez rectiligne, dont on retiendra les batailles de marrons dans les jardins du Luxembourg et la découverte de l’amour plus que du sexe, la présence de célébrités – ou en passe de passer à la postérité – à la maison et le besoin de faire la fête, l’aspirant écrivain va finir par trouver un boulot sérieux dans une agence de publicité, comme le souhaitait son père, avant de devenir chroniqueur, notamment pour le défunt magazine Globe.
Avec lucidité, Frédéric Beigbeder comprend qu’il n’a cessé toute sa vie à s’attacher à des hommes plus âgés, «que ce soit mes patrons, ou des mentors, des modèles que je considérais comme des pères de substitution, et qui m’ont servi de guides: Denis Tillinac, Philippe Michel, Bruno Le Moult, Thierry Ardisson, Jean Castel, Jean-Claude Fasquelle, Edmond Kiraz, Jean-Marie Périer, Michel Denisot, Alain Kruger, Jean-Yves Fur, Michel Legrand, Daniel Filipacchi, Albert Cossery, Paul
Nizon.… Benoit Bartherotte. Je suis un enfant qui veut qu’on l’adopte.
Toute ma vie je me suis cherché des maîtres, comme un chien abandonné.» Et aujourd’hui qu’il fait partie de ces êtres plus âgés, qu’il a fondé une famille et n’aime rien tant que de réunir sa tribu, il se rend bien compte du chemin parcouru. Un itinéraire bien loin d’être rectiligne, mais qui a nourri autant l’homme que l’écrivain. Un paradoxe qu’il résume ainsi: «j’ai fui l’embourgeoisement en choisissant une vie d’artiste, critiqué mon milieu d’origine, fréquenté des gauchistes, renié ma famille et mon milieu social, flingué tous mes employeurs (l’agence de publicité, la télévision, la radio) — tout cela pour finir par épouser une Genevoise, vivre à la campagne dans le même village que mes grands-parents, fonder une famille à où mes parents se sont mariés et écrire au Figaro. Je me suis vacciné contre la curiosité.» Mais pas contre la peur du lendemain. C’est donc comme le chante Calogero
Face à la mer
C’est toi qui résistes
qu’il nous livre son livre le plus écrit, le plus abouti. Celui d’un honnête homme.

GOROSTARZU_face-a_la_mer2Tableau de Thierry de Gorostarzu acheté par Frédéric Beigbeder et qui est reproduit sur le bandeau du livre / Galerie de l’Infante à Saint Jean de Luz

Un barrage contre l’Atlantique
Frédéric Beigbeder
Éditions Grasset
Roman
272 p., 20 €
EAN 9782246826552
Paru le 5/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à la pointe du Cap Ferret, face à la digue Bartherotte. On y évoque aussi Guéthary, Neuilly-sur-Seine, Paris, Saint-Germain-en-Laye, Rambouillet, Senlis, Deauville, sans oublier l’étranger, notamment à Verbier en Suisse, en Italie et en Espagne, mais aussi en Indonésie.

Quand?
L’action se déroule en 2020 et 2021.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Ce livre a été écrit dans un endroit qui devrait être sous l’eau». F. B.
Au hasard d’une galerie de Saint-Jean-de-Luz, Frédéric Beigbeder aperçoit un tableau représentant une cabane, dans une vitrine. Au premier plan, un fauteuil couvert d’un coussin à rayures, devant un bureau d’écrivain avec encrier et carnets, sur une plage curieusement exotique. Cette toile le fait rêver, il l’achète et soudain, il se souvient : la scène représente la pointe du bassin d’Arcachon, le cap Ferret, où vit son ami Benoît Bartherotte. Sans doute fatigué, Frédéric prend cette peinture pour une invitation au voyage. Il va écrire dans cette cabane, sur ce bureau.
Face à l’Atlantique qui à chaque instant gagne du terrain, il voit remonter le temps. Par vagues, les phrases envahissent d’abord l’espace mental et la page, réflexions sur l’écriture, la solitude, la quête inlassable d’un élan artistique aussi fugace que le désir, un shoot, un paysage maritime. Puis des éclats du passé reviennent, s’imposent, tels « un mur pour se protéger du présent ». A la suite d’Un roman français, l’histoire se reconstitue, empreinte d’un puissant charme nostalgique : l’enfance entre deux parents divorcés, la permissivité des années 70, l’adolescence, la fête et les flirts, la rencontre avec Laura Smet, en 2004… Temps révolu. La fête est finie. Pour faire échec à la solitude, reste l’amour. Celui des siens, celui que Bartherotte porte à son cap Ferret. Et Beigbeder, ex dandy parisien devenu l’ermite de Guétary , converti à cette passion pour un lieu, raconte comment Bartherotte, « Hemingway en calbute », s’est lancé dans une bataille folle contre l’inéluctable montée des eaux, déversant envers et contre tous des millions de tonnes de gravats dans la mer. Survivaliste avant la lettre, fou magnifique construisant une digue contre le réchauffement climatique, il réinvente l’utopie et termine le roman en une peinture sublime et impossible, noyée d’eau et de soleil. La foi en la beauté, seule capable de sauver l’humanité.
Une expérience de lecture, unique et bouleversante, aiguisée, impitoyable, poétique, et un chemin du personnel à l’universel.

Les critiques
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La Règle du jeu (Baptiste Rossi)
La Revue des Deux Mondes (Marin de Viry)
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Les Echos (Adrien Gombaud)
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Les premières pages du livre
« Je voudrais faire ici un aveu: je suis complotiste.

Je pense que la nature conspire pour éradiquer l’homme.

L’être humain ayant causé trop de dégâts à la surface de la Terre, il est logique qu’elle songe à s’en débarrasser.

Même si nous comprenons pourquoi le monde cherche à nous éliminer, nous n’aurons pas le choix : nous devrons tout de même nous défendre.

La condition humaine est désormais celle d’un parasite qui cherche à survivre dans un environnement hostile.

Vous vous demandez peut-être pourquoi je saute deux lignes entre chaque phrase.

Les blancs qui entourent les phrases leur donnent une majesté, comme le cadre autour d’un tableau.

Noyées dans la masse d’une page noircie, une phrase perd de son attrait.

Mes phrases respecteront la distanciation littéraire.

Isolée sur la page, ma phrase crâne comme un mannequin dans une vitrine.

Nous sommes à bord d’un bateau qui coule, mais ce bateau, c’est la Terre.

L’intuition de Kafka était juste : il n’y a plus de différence entre l’humanité et le cafard.

Il peut arriver que le blanc qui entoure la phrase devienne plus beau que celle-ci : je n’ai pas dit que mon expérience était sans danger.

Chaque phrase doit donner envie de lire la phrase suivante, mais exister aussi de façon autonome.

L’espace blanc entre les phrases ne les isole pas ; il les expose.

Au matin, la menace océanique semble lointaine.

L’art du romancier consiste à camoufler ses scories.

Je choisis délibérément de faire l’inverse.

Je veux fragiliser mes propositions relatives.

Dans Autoportrait, Édouard Levé a imaginé un autre système.

Ses phrases n’avaient pas de liens entre elles ; pourtant l’ensemble de son livre dessinait un homme.

Ce livre recycle son principe de collage discontinu.

La dune du Pyla est un écran de cinéma où le soleil projette son film, dont les nuages sont les acteurs principaux.

Les ombres sur le sable déroulent un scénario de lumière.

« Souvenir » est la bande originale de cette fresque muette.

Pour cesser d’écrire des romans satiriques, il suffit d’écouter Orchestral Manoeuvres in the Dark, pieds nus devant une mer étale.

Je voudrais dénoncer nommément dans ce livre toutes les personnes qui ont comploté à me rendre heureux.

Ma mémoire remonte par bribes désorganisées (ou organisées sans me demander mon avis).

Je ne me souviens que par flashs : mes souvenirs sont stroboscopiques.

Mon passé m’envoie des SMS.

Je sens que je risque de semer mon lecteur en route.

J’ai besoin que mes phrases l’accrochent.

Mes phrases tapinent, aguichent, elles voudraient séduire comme une prostituée dans une vitrine du Red Light District d’Amsterdam.

Une phrase est une phrase est une phrase est une phrase.

Édouard Levé s’est suicidé le 15 octobre 2007 à Paris.

Considérons que chaque phrase notée ici reporte mon suicide d’une journée.

Cette phrase a sauvé ma vie, et la suivante, et la suivante, jusqu’au jour où plus rien ne viendra, et pan.

« Sois pareil à un promontoire contre lequel les flots viennent sans cesse se briser », dit l’empereur Marc Aurèle.

Je décide désormais de m’interdire les citations ; celle de Marc Aurèle sera la seule (avec les exergues).

La citation est une phrase dont on n’est pas propriétaire : une locution de location.

Seul sur sa digue immense, Benoît Bartherotte se tient debout comme Marc Aurèle, face à l’océan, à la pointe du Cap Ferret ; à ses pieds se brisent sans cesse les flots.

Le pape François a dit qu’il fallait construire des ponts plutôt que des murs.

Il a oublié les digues.

Les digues sont des murs marins qui protègent la terre des inondations.

Une digue est aussi un pont qui avance sur l’eau sans atteindre l’autre rive.

Proust contemple sur une digue les jeunes filles en fleurs, qu’il compare à un bouquet de corail.

Bartherotte a bâti une digue pour sauvegarder l’extrémité sud de la presqu’île de Lège-Cap-Ferret, en Gironde.

Cette langue de sable, absurdement mince, prétend séparer le bassin d’Arcachon de l’océan Atlantique.

Comme dit un écrivain bordelais, Guillaume Fedou : « Le Cap Ferret est le clitoris de la France. »

Il faut le visiter souvent, sinon la France est de mauvaise humeur.

Voici une carte pour mieux comprendre la beauté de la situation.

Le Cap Ferret est la langue de plaisir située devant Arcachon.

En face d’elle s’élève la dune de sable du Pyla, la plus haute d’Europe.

Entre la pointe du Cap et la dune du Pyla, à marée basse, apparaît une île exotique, le banc d’Arguin, où se posent les oiseaux en hiver et les bourgeois bohèmes en été.

Benoît chatouille l’extrémité sud de cette pointe depuis quarante ans.

Au niveau du phare, la bande de terre ne mesure qu’un kilomètre de large.

Chez Benoît, la distance entre l’océan et le bassin est de cent mètres, puis cinquante mètres, puis zéro : c’est là qu’il se tient, en plein vent.

Benoît vit ici depuis sa naissance.

Il résidait dans l’avant-dernière maison, puis il a acheté la dernière maison, qui s’est écroulée ; il l’a reconstruite en même temps qu’il entamait sa digue de protection maritime.

Je lui dis : « Tu as bougé de cent mètres en une vie. »

Il sourit : « Un peu moins. »

Il ajoute : « Je suis resté sur mes racines…

… Je ne vieillis pas, je pousse. »

Sans mémoire, on a besoin d’un point fixe, d’un lieu unique.

Moi aussi, je cherche l’immobilité qui donnera à mes enfants les souvenirs que je n’ai pas.

La discontinuité est une liberté qui égare.

Toute phrase devrait être un silex.

Un silex ne fabrique d’étincelles qu’entrechoqué à un autre silex.

De même, la digue Bartherotte est un empilement de rochers, de poteaux électriques et de traverses de train.

Entre 1985 et 1995, Benoît a déversé un million de tonnes de gravats pour défendre la Pointe.

Tout le monde dort sur la Pointe, sauf moi.

La nuit, je n’écris pas de phrases ; j’écris « Phrases ».

Un autre principe est celui imaginé par Éric Chevillard.

Son « Journal autofictif » est un prodige de phrases déconnectées.

Il est tout de même regrettable d’être précédé par quelqu’un d’aussi doué.

David Foenkinos, dans Charlotte, a tenté un récit biographique qui revenait à la ligne après chaque phrase.

Son but était analogue : rendre la lecture plus intense.

Je pouffe en imaginant la tronche de Chevillard comparé à Foenkinos.

Je ne les rapproche que pour expliquer la situation : beaucoup d’écrivains contemporains ressentent le besoin de séparer leurs phrases.

C’est la faute à Chamfort, qui copiait sur le livre des Proverbes dans la Bible.

Il est crucial de réinventer notre façon d’écrire si nous ne voulons pas que la littérature disparaisse au XXIe siècle.

Non, Twitter, vous n’avez pas le monopole de l’apophtegme ; vous ne l’avez pas.

Lincoln au Bardo de George Saunders intercale des phrases de fantômes dans un cimetière.

Alexandre Labruffe imite les bribes des Cool Memories de Baudrillard : une construction en pointillés, comme ces dessins dont je reliais les points numérotés à l’âge de cinq ans, pour finir par voir apparaître Mickey pilotant un avion.

Les romanciers contemporains ne savent plus comment ressusciter les phrases.

Les phrases se multiplient sur les réseaux digitaux : les romanciers ne doivent pas seulement vaincre la concurrence des autres romanciers, mais aussi celle des emails, des sms, des posts, des alertes, des retweets…

C’est comme s’il y avait une fuite des phrases : elles quittent les livres vers le nuage.

Elles s’envolent du papier réel vers un univers virtuel.

Il faut stopper l’hémorragie.

Écrire ce livre est non seulement un geste de survie, mais une tentative pour restaurer le prestige de la phrase nue.

Même Donald Trump n’a pas suffi à disqualifier les tweets ; il faut porter l’estocade.

Et voilà comment on transforme un recueil de billevesées en manifeste politique.

L’idée est simple : pour sauver les phrases, il faut peut-être sacrifier le roman.

Littérairement, je ne suis pas écolo.

Ce stratagème permet aussi d’augmenter la pagination de ce livre.

Je ne suis pas un escroc : j’annonce la couleur.

J’attends d’écrire la meilleure phrase de ce livre.

Le lecteur est probablement dans le même état que moi : une expectative de plus en plus molle, une démotivation progressive, une impatience polie qui tournera bientôt au haussement d’épaules.

Comme un trompettiste de jazz, je cherche la phrase bleue.

Il n’y a pas un monde d’avant et un monde d’après.

Il existait un monde avant, et aujourd’hui il n’y a plus de monde : en 2020, il n’y a plus rien, ni personne, nulle part.

Le monde se claquemure.

Nous avons été des cigales et maintenant il ne nous reste plus qu’à devenir fourmis – on va ramper, se terrer, se calfeutrer et regretter.

L’être humain a connu des hauts et des bas ;
Il va descendre à présent
À la cave pour longtemps.

Dans la grande cabane Bartherotte, l’armoire à doubles battants est entourée de masques africains.

Dans cette maison en bois inspirée des cabanes d’ostréiculteurs, les commodes XVIIIe contrastent avec les murs de pin.

Les vieux fauteuils sont recouverts de tapis devant la cheminée en pierre, alors que tout le reste est en bois qui craque.

De petites lampes à abat-jour jaunes imprimés de cartes géographiques sont disséminées partout dans le séjour, sur des guéridons où s’empilent les livres de photographies du Ferret et les vieux exemplaires du Chasse-Marée.

D’immenses paniers de rotin sont emplis de pommes de pin pour allumer le feu.

Au-dessus d’un piano Pleyel désaccordé, des gravures anciennes représentent des bateaux qui n’existent plus.

Au mur sont accrochées les photos jaunies d’ancêtres en maillot de bain ;
ils sourient encore
malgré leur mort.

Entre les grandes fenêtres ouvertes sur la mer, Martin Bartherotte a peint des danseuses africaines.

Dans le grand salon on trouve aussi cornes de buffles, poteries de terre cuite, assiettes de porcelaine dessinées, et la maquette d’un paquebot, et un buste d’aristocrate en marbre, des tortues métalliques, un crâne de gorille, des statues zouloues, des troncs d’arbres, une pirogue, une longue-vue, une armoire chinoise, un pouf marocain, une lanterne japonaise, des fusils de chasse, des accessoires de pêche, une paire de jumelles de la Kriegsmarine, et tout ce bric-à-brac sur fond de ressac donne le sentiment d’investir une caverne d’Ali Baba, pleine de trésors à embarquer sur un navire de pirates vers les mers du Sud, ou un grenier archivant le monde des siècles précédents, comme dans la première abbaye bénédictine, à Monte Cassino.

La décoration de la cabane me fait penser à ces capsules temporelles que des fous enterrent dans leur jardin pour sauvegarder quelques bribes de l’humanité après son extinction.

Je dis à Benoît : « Tu as accumulé tant de souvenirs… »

Il répond : « Ce ne sont pas des souvenirs mais de la sédimentation. »

Extraits
« Ce matin encore, plusieurs camions remplis de pierres sont venus déverser leur cargaison devant ma cabane, dans un fracas de tonnerre.
Ce qui est beau dans ce combat contre la nature, c’est sa vanité.
Bartherotte est le Sisyphe gascon.
Il préside l’ADPCEF: «l’Association de Défense de la Pointe du Cap Ferret».
Chaque jour, il pousse son rocher vers le fond de l’océan.
Et le lendemain, il recommence. » p. 40

« Tout est parti d’un tableau dans la vitrine d’une galerie, située à l’entresol de la maison de l’Infante, à Saint-Jean-de-Luz. L’artiste se nommait Thierry de Gorostarzu, le Edward Hopper basque. Un tableau en vitrine représentait un fauteuil Louis XV recouvert d’un coussin à rayures vertes et blanches, sous la tonnelle d’une cabane en bois, devant un bureau d’écrivain, avec un encrier, une plume, des carnets ouverts, trois livres anciens, sur une plage exotique.
Travailler dans des conditions pareilles est le rêve de tout écrivain.
J’avais l’impression de reconnaître cet endroit. » p. 46-47

« En regardant l’océan, je me rends compte que je voudrais écrire une phrase qui soit en quelque sorte comme son reflet miroitant, une phrase paisible et étincelante, qui ne raconte rien d’autre que son propre flot, qui aille et vienne, qui se contente d’exister sous le soleil, une phrase qui serait uniquement liquide, limpide, imposante mais sans prétention, une phrase qui vive, bouge, qui lèche la page comme l’écume sur le sable, une vague confiante et infinie qui avance et recule sur le blanc comme sur un banc de sable, de gauche à droite et recommence, inlassablement, son balancement de lettres, son parallélisme linéaire, son hypnose de mots, une phrase interminable qui fasse tourner la tête de son lecteur d’ouest en est et inversement, tel le spectateur d’un match de tennis à Roland-Garros, une phrase qui ferait tellement d’allers et retours qu’elle donnerait le tournis, une phrase qui obligerait à consulter un kinésithérapeute pour guérir d’un torticolis, et au masseur en blouse verte qui lui demanderait quel sport a pu causer une telle douleur à sa nuque, le blessé serait bien obligé d’en dénoncer le coupable: une phrase, docteur. » p. 52-53

« Mon père a été maladroit, blessant, absent, égoïste, et pourtant Je ne cesserai jamais de l’admirer.
Ma mère a été aimante, protectrice, présente, altruiste, et quand je la vois, je fais de gros efforts pour ne pas suffoquer.
L’âge ingrat dure toute la vie.
Le départ de ma fille aînée m’a brisé le cœur. C’est supposé être naturel, cette horreur?
Je ne veux pas que mes enfants grandissent.
On donne tout à un être et puis il s’en va vivre ailleurs, et on devrait s’en réjouir
Cette Peine infinie, je passe mes jours mes nuits ne pas l’accepter. » p. 109

« Je suis né près de Paris en 1965 d’un père chasseur de têtes et d’une mère éditrice de romans d’amour. Vers l’âge de six ans, mes parents ont divorcé et j’ai été élevé par ma mère avec mon grand frère. Pourquoi le divorce est-il un événement si grave? C’est pourtant simple à comprendre: les deux personnes que vous aimez le plus au monde ne s’aiment plus. L’amour circule d’une nouvelle façon. » p. 115

« Ma mère a eu plusieurs amants après son divorce (…) Il y a eu un aristocrate fauché, un Hongrois marié qui s’est défenestré, un barbu mort d’un cancer, un playboy de chez Castel. Ces papas successifs, à moi aussi ils ont été arrachés.
Je n’ai cessé toute ma vie de m’attacher à des hommes plus âgés, que ce soit mes patrons, ou des mentors, des modèles que je considérais comme des pères de substitution, et qui m’ont servi de guides: Denis Tillinac, Philippe Michel, Bruno Le Moult, Thierry Ardisson, Jean Castel, Jean-Claude Fasquelle, Edmond Kiraz, Jean-Marie Périer, Michel Denisot, Alain Kruger, Jean-Yves Fur, Michel Legrand, Daniel Filipacchi, Albert Cossery, Paul
Nizon.… Benoit Bartherotte. Je suis un enfant qui veut qu’on l’adopte.
Toute ma vie je me suis cherché des maîtres, comme un chien abandonné. » p. 117

« Mon paradoxe peut être résumé ainsi: j’ai fui l’embourgeoisement en choisissant une vie d’artiste, critiqué mon milieu d’origine, fréquenté des gauchistes, renié ma famille et mon milieu social, flingué tous mes employeurs (l’agence de publicité, la télévision, la radio) — tout cela pour finir par épouser une Genevoise, vivre à la campagne dans le même village que mes grands-parents, fonder une famille à où mes parents se sont mariés et écrire au Figaro.
Je me suis vacciné contre la curiosité.
Mon frère Charles a essayé de se passer de Guéthary.
Lui non plus n’y est pas parvenu: il y a trouvé une maison à son tour.
Passé la cinquantaine, il est compliqué de s’éloigner de ses origines; avant de crever, on a besoin de se réconcilier avec soi. » p. 134

« J’ai appris à reconnaître sittelles, pics-verts, mésanges, tourne-pierres ; les rouges-gorges, c’est plus facile. Je considère les oiseaux comme un message de Dieu ; je n’ai pas vraiment la foi mais ils m’encerclent, me frôlent de leurs ailes, se posent près de moi et me regardent comme s’ils cherchaient à me convaincre. Bientôt un arc-en-ciel couronne la Pointe d’est en ouest comme si j’avais emménagé à l’intérieur d’un juke-box Wurlizer des années 1950. Le soleil d’automne crée un mille-feuilles de roses et de bleus superposés dans le ciel pastel du bout du monde. Benoît est le seul homme que je connaisse qui a créé son propre paradis artificiel. Sa digue est la plus haute d’Europe, se vante-t-il : « quarante mètres !Plus haute que les hollandais ! »Puisqu’il n’y avait pas de falaise au Ferret, Benoît a décidé de créer la sienne : un Étretat sous-marin. La pluie à grosses gouttes espacées gifle les pommettes et mouille la barbe ainsi qu’un chien qui s’ébroue. Les cabanes ont fusionné avec les arbres et les vignes vierges comme dans les contes de fées où les branches entrent par les fenêtres, les troncs grandissent dans le salon et sortent par les toits. Habiter un organisme vivant est le fantasme de tout citadin…et son cauchemar aussi. La terre scintille le matin et sèche le soir. La première lumière est multicolore, ensuite le ciel s’uniformise, il choisit la lueur et s’y tient, mais pendant toute l’aurore, il aura tergiversé entre la parme et le rose, comme mon grand-père, au moment de s’habiller, devant son placard de chemises. Mes enfants mangent toutes ces choses que je mangeais à leur âge et ne peux plus manger aujourd’hui : éclairs au chocolat, Dragibus, Cornetto vanille, chouchous… »C’est quoi, ça » me demande ma fille de cinq ans, en désignant du doigt un capteur de glycémie collé sur mn bras. Je ne peux tout de même pas lui répondre que c’est ma mort en route. Le mot que j’emploie le plus souvent avec mes enfants est « attention ». Attention, tu vas te brûler la main, attention, tu vas faire tomber ton petit frère, attention, tu vas te casser le bras, oups, trop tard. Un dimanche-soir, mon père avait dévalisé avec moi le magasin de magie de la rue des Carmes. J’adorais faire des tours de magie. A neuf ans si l’on m’avait demandé ce que je voulais faire plus tard, j’aurais répondu magicien. Je regardais l’émission de Gérard Majax : « Y a un truc » sur Anne 2 et je j’apprenais à faire disparaître une pièce de un franc, à retrouver un as de pique et à cacher un œuf dans ma manche. Mon père nous a raccompagnés rue Monsieur le Prince. Il restait dans sa voiture et nous étions censés monter chez notre mère et ouvrir la fenêtre pour lui faire signe que nous étions bien arrivés. Je ne comprenais pas bien l’utilité de ce manège. S’il craignait qu’on se perdre dans l’immeuble ou qu’on se fasse kidnapper dans la cour par un voisin pédophile, pourquoi ne nous accompagnait-il pas jusqu’à la porte du troisième étage ? Ce système présentait deux avantages : il lui éviter de se garer et de voir ma mère. Ce soir-là, avec tous nos cadeaux de magiciens, nous sommes rentrés dans l’appartement de maman et avons oublié de faire signe à la fenêtre à papa qui attendait en bas dans la rue. Avec Charles, nous étions bien trop occupés à déballer les coffrets de prestidigitation. Soudain nous avons vu notre père débarquer comme une furie dans l’appartement et reprendre tous ses cadeaux en hurlant : « Sales gosses ! Moi je peux attendre en bas, vous vous en foutez ! Je reprends les cadeaux ! Égoïstes ! Enfants gâtés ! ». Je me souviens encore de notre crise de larmes. Je n’ai plus jamais fait de tour de magie. C’est à ce jour la seule fois où j’ai vu mon père s’énerver ( avec celle où j’ai entaillé avec un couteau à pain le bar en bois de Verbier). C’est ce soir-là que Charles a dit à mon père cette phrase que je n’ai jamais oubliée : « Il faudrait que tu te souviennes que nous ne sommes que des enfants ».

À propos de l’auteur
BEIGBEDER_Frederic_©DR_SIPAFrédéric Beigbeder © Photo DR – SIPA

Frédéric Beigbeder est auteur de onze romans, dont le célèbre 99 Francs, Windows on the world (Prix Interallié, 2003), Un roman français (prix Renaudot, 2009) et L’Homme qui pleure de rire (2020); réalisateur de L’amour dure trois ans (2011), et de L’Idéal (2016, adaptation par l’auteur de son roman Au secours pardon) ; scénariste de cinq films et documentaires ; critique littéraire au Figaro Magazine et au Masque et la plume. (Source: Éditions Grasset)

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Sauvagines

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En deux mots
Raphaëlle Robichaud, 40 ans, agente de protection de la faune, s’est installée dans une roulotte dans le haut-pays de Kamouraska. Quand sa chienne Coyote est prise dans un collet posé par des braconniers, elle se promet de mettre la main sur ce prédateur. Mais de chasseur, elle va devenir chassée. Fort heureusement, elle trouve le soutien de Lionel et d’Anouk.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Le chasseur chassé avec son chien

En retraçant le combat d’une agente de protection de la faune dans le haut-pays de Kamouraska Gabrielle Filteau-Chiba poursuit sa quête écologique et féministe entamée avec Encabanée. Un roman fort, intense, profond.

On retrouve dans Sauvagines le même humour et la même poésie que dans Encabanée, le premier roman de Gabrielle Filteau-Chiba. Par un habile procédé narratif, on retrouve dans ce nouveau roman les extraits des carnets laissés par Anouk B. qui formaient la matière de ce livre. Des carnets qui seront confiés à cette autre femme venue séjourner dans la forêt canadienne, personnage principal du roman: Raphaëlle Robichaud, 40 ans, agente de protection de la faune installée dans une roulotte dans le haut-pays de Kamouraska. Raphaëlle qui finira par croiser la route d’Anouk.
Au début du roman, elle vient de faire l’acquisition de Coyote, un bâtard qui va l’accompagner dans ses expéditions et pourra, du moins elle l’espère, la prévenir de l’arrivée de l’ours qui a déjà laissé ses traces tout près de son logis.
Coyote qui, comme sa maîtresses, explore avec curiosité les alentours, mais qui va se faire piéger par des collets installés par des braconniers non loin du chalet de Lionel ou Raphaëlle a fait une halte. Elle retrouvera son chien bien amoché mais vivant, avec l’envie décuplée de faire payer ces chasseurs. «Mon rôle est entre autres de protéger la forêt boréale des friands de fourrure qui trappent sans foi ni loi, non pas comme un ermite piégeant par légitime subsistance dans sa lointaine forêt, non pas comme les Premiers Peuples par transmission rituelle de savoirs millénaires, mais par appât du gain, au détriment de tout l’équilibre des écosystèmes. Même en dehors des heures de travail, c’est mon cheval de bataille, veiller sur la forêt.» Un combat difficile, un combat qui semble vain, tant les habitudes sont solidement ancrées. «Dans le fond, tout le monde s’en fout de ce qui se passe ici. Ce n’est pas une petite tape sur les doigts de temps en temps qui va changer quoi que ce soit. Ce ne sont surtout pas des lois laxistes comme les nôtres qui vont protéger la faune.» Mais bien vite, c’est Raphaëlle elle-même qui doit se protéger. Après avoir installé une caméra de surveillance non loin de sa roulette, elle trouve un message sans équivoque du braconnier posé en évidence sur son lit. L’agente est devenue une proie. Avec l’aide de Lionel et d’Anouk, elle va mener l’enquête et tenter de l’empêcher de nuire. Car ce qu’elle a appris sur les mœurs du braconnier remplit désormais un épais dossier. Son but est de «venger les coyotes, les lynx, les ours, les martres, les ratons, les visons, les renards, les rats musqués, les pécans; venger les femmes battues ou violées qui ont trop peur pour sortir au grand jour.»
La magie de l’écriture de Gabrielle Filteau-Chiba, sensuelle et profonde, donne à ce roman une puissance vitale. On respire la forêt, on souffre avec les animaux piégés, on partage cette peur qui s’insinue sous la peau. Un hymne à la nature et à sa préservation qui est aussi une quête de l’essentiel. Quand, dépouillé de tout, il ne reste que la vérité des sentiments qui peuvent alors s’exprimer de toutes leurs forces.
Ajoutons que Sauvagines fait partie d’un triptyque et que le troisième roman intitulé Bivouac est paru au Québec. On l’attend déjà avec impatience!

Sauvagines
Gabrielle Filteau-Chiba
Éditions Stock
Roman
368 p., 20,90 €
EAN 9782234092266
Paru le 5/01/2022

Où?
Le roman est situé au Canada, dans le haut-pays de Kamouraska.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Raphaëlle est garde-forestière. Elle vit seule avec Coyote, sa chienne, dans une roulotte au cœur de la forêt du Kamouraska, à l’Est du Québec. Elle côtoie quotidiennement ours, coyotes et lynx, mais elle n’échangerait sa vie pour rien au monde.
Un matin, Raphaëlle est troublée de découvrir des empreintes d’ours devant la porte de sa cabane. Quelques jours plus tard, sa chienne disparaît. Elle la retrouve gravement blessée par des collets illégalement posés. Folle de rage, elle laisse un message d’avertissement au braconnier. Lorsqu’elle retrouve des empreintes d’homme devant chez elle et une peau de coyote sur son lit, elle comprend que de chasseuse, elle est devenue chassée. Mais Raphaëlle n’est pas du genre à se laisser intimider. Aidée de son vieil ami Lionel et de l’indomptable Anouk, belle ermite des bois, elle échafaude patiemment sa vengeance.
Un roman haletant et envoûtant qui nous plonge dans la splendeur de la forêt boréale, sur les traces de deux-écoguerrières prêtent à tout pour protéger leur monde et ceux qui l’habitent.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
La Presse (Iris Gagnon-Paradis)
La Gazette de la Mauricie (entretien avec la romancière)
Le Devoir (Anne-Frédérique Hébert-Dolbec)
La Croix (Corinne Renou-Nativel)
La Fabrique culturelle
Blog Les 2 bouquineuses
Revue leslibraires.ca (Isabelle Beaulieu)


Émission québécoise «Le savais-tu?» Anne-Christine Charest présente Gabrielle Filteau-Chiba, «jeune auteure de Saint-Bruno-de-Kamouraska qui a écrit Encabanée et Sauvagines». © Production TVCK

Les premières pages du livre
Première partie
La sainte paix

Les yeux bruns du coyote
25 juin
Les chaînes fouettent les niches, contiennent tout débordement possible. Le hurlement cacophonique de la centaine de bêtes annonce au maître mon arrivée, flairée sous le vent. Elles jappent d’excitation, maintenant que j’approche et m’enfonce jusqu’aux chevilles dans la boue du sentier de quatre-roues qui mène à leur geôle. Je cherche des yeux la cage où se trouve la dernière portée, pour laquelle j’ai fait toute cette route.
Je ne tenais pas à me dénicher un husky aux yeux couleur lac Louise. Me cherchais plutôt une chienne métissée aux yeux bruns comme les miens. Dans ma famille comme au chenil, les petits aux yeux bleus ont un statut particulier. Parmi mes frères et sœurs, j’étais l’enfant du péché, mon père pressentant qu’une chicane avait conduit ma mère à s’écarter pour un facteur ou un autre mieux membré. Toute ma vie, mes iris lui ont rappelé que j’étais peut-être le fruit de la trahison de sa femme qui descend d’Ève. Chez nous, la jalousie et la mauvaise foi l’emportent sur la raison. Pourtant, les gènes sautent parfois des générations.
Ici, comme dans toute compagnie de chiens de traîneau, les chiots les plus chérants1 ont les yeux vairons. L’animal insolite qui attire mon attention est une femelle aux yeux bruns et au pelage souris. Elle ne mange pas, tremble sur son lit de foin pendant que les autres se vautrent. L’homme debout dans l’enclos raconte qu’elle a un léger souffle au cœur, qu’elle n’aura pas la grande carrière d’athlète attelée qu’on attendait d’elle, qu’un chien maigre qui ne tirera pas sa vie durant des touristes venus de France pour vivre une expérience typiquement nordique est une bête qui ne gagne pas sa viande, une bête qu’on abattra comme celles trop vieilles pour servir. Des iris colorés auraient pu la sauver, mais comme en prime sa mère, par une nuit d’expédition, s’est éprise d’un coyote, on s’attend à ce que sa progéniture soit un défi de taille à dompter. Bref, la bâtarde est condamnée, inutile et trop banale pour qu’on veuille l’adopter.
– C’est elle que je veux.
Sans hésiter. Je caresse la mère infidèle, qui me laisse prendre sa petite sans grogner. Elle nous suit sagement des yeux jusqu’au bout du sentier. Peut-être qu’elle sait subodorer la compassion ? Boule de poil sous le bras, je retourne à mon camion avec le souvenir du jour où je me suis sauvée du calvaire familial. La prison de chiens dans mon rétroviseur, je roule en souriant. La petite s’est assoupie, la gueule sur mon poignet. Mes doigts sur le levier de vitesse sont engourdis, mais ce n’est pas grave. J’ai trouvé mon bras droit, une nouvelle corde à mon arc de gardienne des bois.
D’une rive à l’autre du fleuve, puis de Rivière-du-Loup aux terres de la Couronne, nous mordons la route jusqu’à notre refuge sous les érables à sucre qui, à l’aube de la saison de la chasse, seront tous d’un rouge plus vif les uns que les autres : une érablière abandonnée au pays des hors-la-loi derrière laquelle j’ai caché ma roulotte. La route est cahoteuse, on y progresse comme avalées par la forêt. En montant vers la pourvoirie des Trois Lacs, j’emprunte mon embranchement secret. Sur ce chemin, il y a plus de traces d’orignaux que de pneus, et les branches basses des épinettes semblent se refermer derrière nous. Plus que quelques détours jusqu’à notre tanière de tôle tapie dans l’ombre.
Une couverture de laine t’attend, bien pliée, au pied de mon matelas. Je te promets une chose : jamais tu ne connaîtras les chaînes. Et je te traînerai partout, te montrerai tout ce que je sais du bois. Un jour, peut-être, tu sauras même te passer de moi.
La noirceur s’installe, les chouettes louangent l’heure des prédateurs. Le poêle ne tarde pas à chasser l’humidité de la roulotte, et moi à tuer les maringouins.
Elle se faufile jusqu’à mes genoux, ma petite chienne trop feluette pour tirer des traîneaux. Je lui cherche un nom, à cette face de fouine qui, cachée sous la fourrure de sa queue, couine dans son sommeil, rêvant peut-être déjà des proies qui lui échapperont tantôt.
Dire que les mushers du chenil allaient t’abattre… Dire que tu ne verras plus jamais ta mère. Comment te faire comprendre, mon orpheline, que nous serons l’une pour l’autre des bouées, qu’accrochées l’une à l’autre nous pourrons mieux affronter les armoires à glace qui ne chassent que pour le plaisir de dominer, de détruire ? Commencer par te flatter avec toute la tendresse que j’ai et enfouir mon nez dans ta fourrure sentant la paille humide qui t’a vue naître. Il me sera peut-être difficile de maîtriser la fougue sauvage qui coule dans tes veines. Mais même si tu restes rustre, tu me protégeras, j’espère, des fêlés qui braconnent et qui ont envoyé trop de mes collègues manger les pissenlits par la racine. Ma chance me sourira de tous ses crocs blancs, côté passager, et fera taire ceux qui essaient de m’intimider. Malgré tous nos gadgets, mon arme de service et l’expérience du métier, ce sont quand même les colleteurs qui sont les mieux armés.
Les braconniers ne sont pas les seuls qui me tirent du jus. J’ai pris la décision de briser ma solitude il y a quelques jours, ayant découvert dans le tronc du pommier, à quelques pas de la cabane à sucre, des marques de griffes fraîches remontant jusqu’à la cime de l’arbre, là où dansait au vent une mangeoire à pics-bois pleine de suif. Impolie, la bête s’est goinfrée de toutes les graines tombées au sol, puis dans mes talles de petites fraises. C’est pardonné – il m’est revenu cette convention du jardinier qui prévoit trois fois plus de semis qu’il n’espère récolter de fruits : un tiers pour soi, une part de pertes, et le reste pour la visite…
Humaine ou animale… souhaitée ou inattendue… amicale ou affamée.
Considérant l’espacement entre les lacérations du bois, c’est un ours adulte, sans aucun doute. Venu tâter le terrain, il reviendra peut-être faire de mes réserves son gueuleton de réveil. Et ce ne sont pas les feuilles de métal qui me servent de murs qui l’en empêcheront.
Je cuis un riz à l’agneau sur le feu et dépose la bouette viandeuse près de la petite ; ses yeux fuyants sondent le danger, puis elle engouffre la poêlée.
Tu ne resteras pas maigre, tu prendras du poil de la bête.
Comme trop de gens ont déjà nommé leur chien Tiloup, Louve ou Louna, je manque d’idées de prénom à deux syllabes qui résonne bien dans le lointain. Que tu peux crier à pleine gorge sans pour autant t’érailler la voix. Une voyelle finale qui porterait aussi loin que l’écho. Yoko ou Kahlo ? C’est vrai que, par les temps qui courent, les k sont à la mode.
En attendant que je trouve mieux, elle se nommera Coyote. Ma chienne a déjà de la gueule, se plante sur mon chemin vers la corde de bois comme pour me dire que c’est elle qui doit mener l’attelage de nos provisions de chauffage jusqu’à la roulotte, puis trébuche sur mes bottes de pluie, tombe sur son flanc. Me regarde, espiègle, ventre offert. Le creux de sa bedaine est doux comme des feuilles de guimauve. Déjà, je m’étonne – c’est fou ce qu’une bête peut apporter comme joie de vivre à quelqu’un qui a si peu de vrais amis dans la vie, qui a renié sa famille et qui a l’intuition qu’à sa naissance, ses vieux sont partis de l’hôpital avec le mauvais bébé. J’ai fouillé albums poussiéreux et arbres généalogiques, peut-être que tout s’explique. J’en garde la preuve dans ma poche, contre mon cœur.
Un tout petit bout de femme se tient bien droit à côté de son imposant mari sur la photo jaunie. Yeux en amande, cheveux tressés, mocassins aux pieds. Lui, dans son habit de trappeur, pipe à la main, grosse moustache, front haut. Accroupi à côté d’elle, de son regard qui transperce l’image, l’air de dire sauvez-moi quelqu’un. Mon arrière-grand-père en petit bonhomme arrive à sa hauteur, sa paluche velue enserrant la taille de sa jeune épouse comme si son trophée de chasse pouvait lui échapper. D’elle, mes yeux bruns peut-être. D’elle, ma soif insatiable de tout apprendre sur les Premières Nations, comme si, en cumulant dans mon esprit les mots traduits, les romans de brousse et les poèmes de taïga, je pouvais me rapprocher de mes racines et renouer avec elle, mon aïeule mi’gmaq au nom chrétien inventé pour ses noces.
Quitter parenté et société pour habiter une roulotte stationnée creux dans la forêt publique, ça peut paraître bizarre, mais c’est la clé de mon équilibre mental : vivre le plus près possible des animaux que je me démène à protéger. Vivre le plus loin possible de ma famille qui n’a jamais été curieuse de savoir qui était notre arrière-grand-mère aux yeux bruns perçants comme ceux d’un coyote.
De retour au camion pour un dernier voyage de vivres avant la tombée de la nuit, je replace la photo sous le pare-soleil, d’où elle m’accompagne la plupart du temps. Repasse l’index sur la calligraphie soignée à l’endos.
Hervé Robichaud et sa jeune épouse,
Marie-Ange – 1903.
Tu n’as pas l’air d’une Marie-Ange ni d’être aux anges, plutôt pétrifiée, la colonne rectiligne comme son canon qui te dépasse presque. J’ai une pensée pour ta première nuit conjugale en chien de fusil. Je m’imagine ton vrai prénom, bien à toi, évoquant la beauté du territoire, et non la soumission des draps blancs et des robes de mariée. J’aurais aimé qu’on me raconte ton histoire, peut-être que je me serais sentie un peu plus chez moi parmi tes descendants si j’avais connu tes berceuses, recettes et illusions perdues. Le bungalow de banlieue qui sentait la mortadelle et les boules à mites m’étouffait. Les prières du souper, celles du soir, la peur des étrangers, du noir et des bêtes dehors, et les litanies sans fin de reproches xénophobes faisaient naître en moi les pires élans de rage. Fallait que je m’éloigne de ces gens avant de me mettre à leur ressembler. Il me fallait une forêt à temps plein, à flanc de montagnes qui s’en foutent des frontières, où tous sont sur un pied d’égalité face aux éléments, au froid, à la pluie, au vent. Le bois est un mentor d’humilité, ça, je peux le jurer. Un sanctuaire de beautés oubliées à force d’habiter dans le coton ouaté. Un temple à bras ouverts et aux gardes baissées.
Là où éclosent les Appalaches, dans le Haut-Pays de Kamouraska, le luxe des grands espaces se défend à coup de rituels païens. Tenir tête aux carnivores, arpenter ses sentiers du matin au soir et faire de petits pipis stratégiques ici et là. Recenser les plantes comestibles, pister la faune invisible, baliser mon espace vital et revenir sur mes pas jusqu’à l’érablière abandonnée, la roulotte, mon matelas.
J’ai élu domicile fixe sur ce territoire non organisé, mais essayez d’expliquer ça à une meute à court de gibier, faute d’habitats préservés. Ou à un ours qui vient de se faire débroussailler ses kilomètres de framboisiers sous les fils haute tension d’Hydro-Québec, juste avant son banquet estival.
Grâce à Coyote, je serai désormais armée d’un pif qui saura flairer ceux qui s’approchent trop près de la roulotte. Et si, en vieillissant, elle prend de la gueule, je pourrai la laisser descendre du camion avec moi quand je marche vers les pêcheurs aux glacières remplies à l’excès, les chasseurs qui cachent un nombre louche de pattes d’ongulés sous une bâche et les marcheurs du dimanche qui seraient tentés de profiter de la rencontre d’une femme seule au bout du monde pour soulager leurs appétits.
Parce que là où nous sommes, il n’y a personne qui m’entendra crier.
Ma longue tresse noire, je la laisse serpenter dans mon dos, mais parfois, je me demande s’il ne faudrait pas la couper court, me départir de tous mes artifices pour m’assurer une plus grande sécurité au pays des hommes réchauffés par l’alcool et l’envie de tuer. Et mieux servir mon devoir d’encadrer la tuerie. Que tout se fasse dans les règles de l’or, parce que c’est le cash qui mène ici. Paye ton permis et c’est beau, tu peux sortir du bois tes sept lynx par année. Et bientôt, il n’y aura même plus de quotas, me disent mes sources au Ministère.
Pincez-moi quelqu’un.
Non, ici, personne ne peut m’entendre crier de rage. Sauf ma chienne au poil qui se dresse et qui me demande de ses yeux bruns de coyote affolé par le bruit : mais qu’est-ce qui te prend, ma vieille? »

Extraits
« Mon rôle est entre autres de protéger la forêt boréale des friands de fourrure qui trappent sans foi ni loi, non pas comme un ermite piégeant par légitime subsistance dans sa lointaine forêt, non pas comme les Premiers Peuples par transmission rituelle de savoirs millénaires, mais par appât du gain, au détriment de tout l’équilibre des écosystèmes.
Même en dehors des heures de travail, c’est mon cheval de bataille, veiller sur la forêt. » p. 69

« Dans le fond, tout le monde s’en fout de ce qui se passe ici. Ce n’est pas une petite tape sur les doigts de temps en temps qui va changer quoi que ce soit. Ce ne sont surtout pas des lois laxistes comme les nôtres qui vont protéger la faune. » p. 94

« Venger les coyotes, les lynx, les ours, les martres, les ratons, les visons, les renards, les rats musqués, les pécans; venger les femmes battues ou violées qui ont trop peur pour sortir au grand jour. Moi, je ne veux pas vivre dans la peur. Et ça ne peut plus durer, ce manège, l’intimidation des victimes. Marco Grondin, c’est comme un prédateur détraqué qui tue pour le plaisir. Ça ne se guérit pas, ça. On n’aura pas la paix tant qu’il sévit, ni nous ni les animaux.
— Deux torts ne font pas un droit, murmure Anouk, qui triture l’ourlet de son chandail en hochant la tête.
— Vrai. Mais c’est ça pareil — y a un prédateur fou dans notre forêt. Alors on fait quoi? » p. 243

À propos de l’auteur
FILTEAU-CHIBA_Gabrielle_©Veronique_KingsleyGabrielle Filteau-Chiba © Photo Véronique Kingsley

En 2013, Gabrielle Filteau-Chiba a quitté son travail, sa maison et sa famille de Montréal, a vendu toutes ses possessions et s’est installée dans une cabane en bois dans la région de Kamouraska au Québec. Elle a passé trois ans au cœur de la forêt, sans eau courante, électricité ou réseau. Avec des coyotes comme seule compagnie. Son premier roman, Encabanée, a été unanimement salué par la presse et les libraires tant au Québec qu’en France. Sauvagines, son deuxième roman, a été finaliste du Prix France-Québec. Les droits de traduction ont déjà été cédées en Allemagne, Italie, Angleterre, Espagne et aux Pays-Bas. (Source: Éditions Stock)

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Toucher la terre ferme

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En deux mots
C’est un soir de novembre, avec son premier enfant dans les bras, que Madame Kerninon se rend compte que sa vie a basculé. Alors, elle pense à fuir, à retrouver sa vie d’avant, de femme libre. Mais l’amour va la transformer et lui permettre de nous offrir ce bouleversant récit.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«Je vais continuer à vivre ma vie invivable»

Après nous avoir régalé avec Liv Maria, formidable roman paru fin 2020, Julia Kerninon se confie à travers un récit intime. Toucher la terre ferme est l’émouvante confession d’une jeune femme devenue mère.

En refermant ce récit bouleversant, je ne sais si j’en ai le plus admiré l’écriture qui vous entraine au fil des pages, vous bouscule et vous fait découvrir combien la force de ces mots alignés peut vous ramener à votre propre histoire, à vos propres lectures ou si c’est le courage de cette confession intime, très intime, qui m’a bouleversé. Toujours est-il que Julia Kerninon a rassemblé en un peu plus de 100 pages une philosophie de l’existence, un bréviaire pour les temps futurs – notamment pour ses deux enfants –, une superbe déclaration d’amour et une non moins superbe déclaration d’indépendance. Sans oublier le besoin vital de lire et d’écrire.
Une histoire, son histoire, qui commence par un constat auquel tous les parents doivent faire face, souvent sans en mesurer les conséquences: donner naissance à un enfant va bouleverser votre vie. Celle que vous connaissiez avant. Et pour les mères, ce grand chambardement commence dès la grossesse. Une période difficile car c’est celle des questions sans réponse. Serai-je une bonne mère? Et d’abord qu’est-ce qu’une bonne mère? Comment va se passer l’accouchement? Vais-je souffrir? Comment vais-je faire pour concilier mon rôle de mère, d’épouse et mon activité professionnelle? Au fil des jours ces craintes deviennent de vraies angoisses. Même si en fin de compte l’accouchement qui s’annonçait délicat se passe plutôt bien. Et l’enfant déposé entre les bras de sa mère justifie laisse derrière lui les souffrances endurées. «J’ai compris qu’il n’y aurait pas de retour, seulement des échappées. Que pour la première fois j’avais vraiment pris une décision. Debout dans le noir, sous les étoiles, j’ai pensé que je pourrais faire face à ça. J’étais perdue, mais pas dépourvue. Les livres que j’avais lus, ce seraient eux qui me sauveraient, qui me protégeraient. Les livres qui m’avaient faite, et tout ce qui s’était passé, tout ce que j’avais aimé, resté intact dans ma mémoire, armes et bagages, brindilles, murmures, balbutiements, sédiments formant mon histoire et mon identité.»
Une histoire qu’il faut désormais revisiter à l’aune de cette naissance, celle qui fait de Madame Kerninon le dernier maillon des autres Madame Kerninon, la grand-mère aujourd’hui disparue et la mère devenue avec cette naissance grand-mère. Cette mère si aimante qu’il a fallu fuir pour se construire, cet amour étouffant dont il a fallu s’émanciper. «Je suis partie à l’étranger, et je suis progressivement devenue étrangère. Je suis partie dans d’autres pays, et je suis moi aussi devenue un autre pays. Je me suis fait un continent de désordre, de travail, d’écriture, de livres, un état de papiers de bonbons, de révolte et de bains chauds, de cendriers posés en équilibre sur la fenêtre et de petits déjeuners au lit. Je maitrise toujours la langue de mes parents, mais j’ai appris à en parler de nouvelles, j’ai appris à poser des questions, appris à tenir une conversation, appris à respecter mon désir, j’ai cessé d’être péremptoire, j’ai arrêté de penser que l’amour se méritait, arrêté de penser que j’étais responsable de tout. J’ai fait des choix. Je suis devenue quelqu’un.» De cette vie, de cette jeunesse avide de découvertes, Julia Kerninon ne fait pas un récit nostalgique mais plutôt une expérience enrichissante. Quand elle refaisait le monde au petit matin avec les copines, quand elle découvrait l’amour dans les bras d’un écrivain beaucoup plus âgé qu’elle, mais qui lui écrivait de si beaux mots d’amour, quand elle le trompait avec un profil bien différent, un athlète taillé pour le plaisir. Puis vint l’été de ses 25 ans, quand elle s’est installée à Paris. «Là-bas, j’ai eu une vie à la fois trépidante et très triste, et j’avais déjà prévu de quitter la ville quand, à la fin d’une fête d’anniversaire, j’ai accepté de rentrer à pied de Belleville à Montmartre avec un ami d’amis qui vivait à quelques rues de chez moi. C’était la première fois que je le voyais.» Alors elle n’imaginait pas qu’elle avait rencontré l’homme de sa vie. Un homme qui, pour les pages que lui consacre Julia, pourra se dire qu’il a réussi sa vie. Même et surtout parce que ce n’était pas gagné d’avance.
Avec lui, elle a construit un couple avec deux enfants. Oui maintenant, elle a touché la terre ferme.

Toucher la terre ferme
Julia Kerninon
Éditions de l’Iconoclaste
Roman
128 p., 15 €
EAN 9782378802752
Paru le 6/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi Nantes où l’histoire a commencé, Marseille et Aix-en-Provence, New York, Kings Norton dans la banlieue de Birmingham et Berlin.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Devenir mère et rester femme : entre bonheurs et tempêtes, le récit d’un cheminement intérieur.
Le sentiment d’une noyade…
À 30 ans, Julia Kerninon devient mère, « une situation qui, si je l’avais tellement désirée, ne cessait de me dépasser ».
La maternité, synonyme de bonheur dans le regard des autres, lui semble un « cercle de feu ». Elle raconte sans détour l’impression de perdre pied, la difficulté à trouver sa place, le poids des contraintes. « J’ai pensé à fuir. »
… jusqu’à toucher la terre ferme
Tandis qu’elle avance à tâtons dans cette nouvelle vie, les souvenirs reviennent, comme un appel au large. Les amours passionnels, les nuits de liberté, l’écriture sans entrave, les vagabondages sans fin. Julia Kerninon décrit les tempêtes intérieures, et cette mue progressive de la jeune femme en mère, jusqu’à atteindre l’autre rive, où tout se réconcilie.
Le regard d’une romancière qui excelle à sonder l’intime

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Blog L’Homme Qui Lit
Blog Lili au fil des pages

Les premières pages du livre
« J’étais à bout de forces et je ne le savais pas. À trente-deux ans, j’avais un enfant d’un an et demi. J’essayais d’être une mère, je ne savais pas par où commencer, la maternité était un cercle de feu dans lequel je ne parvenais pas à me tenir. J’avais fait semblant. J’avais prétendu que tout allait bien, mais je sentais la tempête se lever. Il m’avait fallu tout ce temps pour me mettre à pleurer, et maintenant je n’arrivais plus à m’arrêter.
C’était l’été. Pour ériger des barrières contre ma peur, je buvais, et je commençais tout juste à en prendre conscience et à m’alarmer. Je buvais parce qu’être seule et saoule dans la nuit à écouter de la musique assise à mon bureau semblait le seul moyen à ma portée de me rappeler qui j’étais, qui j’avais été, de garder un pied dans la réalité. J’écrivais plusieurs livres à la fois, écrire était devenu mon métier. C’était ce que j’avais toujours voulu et je ne savais plus quoi imaginer après ça. Je n’avais plus aucun désir, j’étais absolument perdue. Je venais d’accepter la demande en mariage du père de mon fils, mais j’avais parfois l’impression que notre histoire était terminée. Nous essayions d’avoir un deuxième enfant, et l’arrêt de la pilule me précipitait dans des abîmes de détresse hormonale. Dans cet état, alcoolique, fiancée, dépassée par mon fils, prolixe littérairement, j’essayais de concevoir un bébé dans la torpeur de la canicule mondiale.
Il me semblait parfois, dans ces semaines incandescentes, que je n’avais pas les moyens émotionnels d’élever mon fils, ni même de le côtoyer – tout ce qui avait semblé quelque temps si simple était devenu un enfer rougeoyant. Aimer mon enfant était trop. Écrire devenait trop, aussi. Le matin, je ne parvenais plus à me mettre debout, je restais allongée sur le matelas déposé dans le salon pour fuir la chaleur écrasante de notre chambre sous les toits. Quand le bébé se réveillait, réclamant d’une voix poignante maman, maman, je n’étais pas là pour lui, j’étais pétrifiée, je devais laisser son père s’en occuper, je restais à l’horizontale avec la certitude d’être en train de mourir, trouvant à peine la force de me redresser assez pour lui lire un livre le temps que son père se douche, avant de retomber sur le lit, exténuée. Notre enfant nous appelait tous les deux maman, d’abord indifféremment, et puis, au bout de quelques semaines, le mot en était venu à désigner principalement son père, malgré nos corrections répétées. Bien sûr, dans mon désespoir, j’y voyais un signe – mon enfant savait, lui, qu’il ne devrait compter toute sa vie que sur son père, parce que je n’étais pas capable d’être sa mère.
J’étais cette jeune femme épuisée, instable, tapant sans relâche sur son clavier, un verre à la main, un vrai écrivain, lisant de plus en plus de livres et des livres de plus en plus compliqués, et me sentant de plus en plus vide pourtant. Quand la pédiatre de mon enfant m’a reçue pour une consultation de gynécologie et qu’elle m’a posé une question de routine sur l’alcool, je me suis, bien sûr, sentie aussi humiliée que soulagée – mais après lui avoir confié mes peurs, j’ai vu son regard se remplir d’inquiétude, et je ne suis pas parvenue à trouver en moi l’énergie de lui dire tout ce que j’avais fait de difficile dans ma vie qui témoignait de ma résistance, je n’ai pas pu lui décrire le bonheur fou que je ressentais quand j’écrivais, quand je lisais, ni la terrible confusion que je ressentais à voir coïncider autant de choses considérables – mon fils, et la vie déjà merveilleuse, la vie déjà extraordinaire que j’avais eue toutes les années avant sa naissance. Je ne trouvais pas les mots pour expliquer que les traits de caractère auxquels je devais les réussites de ma vingtaine – l’obstination, la solitude, l’intransigeance – n’étaient d’aucune utilité à une mère, seraient presque létaux pour un enfant. C’était pour ça que je n’arrivais pas à me lever, à me tenir debout, à faire face. C’était le but que visaient l’alcool et les cigarettes, la musique de Tina Turner résonnant dans la nuit – à retrouver ma propre piste dans la neige. Who needs a heart / When a heart can be broken ? Moi qui m’étais toujours pensée solide, je me découvrais brutalement si fragile, comme si j’étais redevenue petite fille et que je devais grandir une nouvelle fois, retraverser toute ma vie pour arriver là.
J’avais été une femme enceinte confiante, courageuse, grimpant à cinq mois de grossesse comme un chevreau parmi les arbousiers en Corse, suivant sans un mot l’homme bon qui nous guidait dans les sous-bois de sa jeunesse. J’étais restée inexplicablement sereine face aux angoisses des médecins lorsqu’il avait été découvert que le liquide amniotique n’était pas en quantité suffisante, quand il avait été question de sortir mon premier enfant de mon ventre juste après le sixième mois, quand on m’avait dit qu’il ne se retournerait pas, jamais, quand on m’avait mise en garde contre un accouchement par le siège, quand on m’avait menacée d’une césarienne d’urgence si je dépassais le terme. Tout ce temps-là, sauf une après-midi et une nuit, j’avais tenu bon, sans savoir moi-même pourquoi. Le jour venu, j’avais simplement accompagné mon petit qui semblait savoir parfaitement comment venir au monde, lui, et l’avait fait avec une telle grâce que la sage-femme en avait oublié d’appeler les renforts obligatoires. La veille, mon ventre avait commencé à battre une cadence régulière, quelque chose qui ne ressemblait à rien que j’avais déjà connu dans ma vie, mais je pouvais encore marcher, alors je l’avais fait sur les trottoirs ensoleillés de novembre. Quand la pression s’était intensifiée, j’avais commencé à tenir le compte de ce qui se passait, j’avais fermé mon sac, nous étions partis à la maternité où j’avais arpenté les galeries tandis que la pulsation s’accélérait. Je me demandais ce qui allait se passer, je marchais à tout petits pas dans le couloir ovale, et quand j’avais demandé à la sage-femme si ça allait faire encore beaucoup plus mal, je l’avais vue hésiter avant de me répondre, Disons que là, vous arrivez encore à parler. Elle nous avait installés en salle de naissance en nous expliquant que nous en avions pour au moins dix heures de travail encore, mais à peine avait-elle passé la porte que la douleur était devenue terrifiante. Ted Hughes a écrit : Le maximum d’ouverture cérébrale de son petit crâne / Le fit tout juste s’étonner, concernant la mer, / Qu’est-ce qui pouvait faire tellement mal ? Au bout d’une heure à ce régime, vaincue, désespérée par mon manque de cran, j’avais accepté de rappeler la sage-femme, et quand elle avait touché entre mes jambes, avec une délicatesse indescriptible, elle s’était écriée, Le bébé arrive, et je me souviens du soulagement qui m’a saisie, de savoir qu’une telle douleur était ça, l’arrivée d’une nouvelle personne sur terre, la naissance de quelqu’un, parce que ça semblait la seule chose suffisamment extraordinaire pour faire aussi mal. William Faulkner a écrit : Car l’amour et la douleur sont une seule et même chose, et la valeur de l’amour est la somme de ce qu’il faut payer pour l’obtenir, et chaque fois qu’on l’obtient à bon compte on se vole soi-même.
L’anesthésiste avait posé la péridurale en m’ordonnant de cesser de bouger, de courber le dos, alors que mon ventre avait la taille d’un de ces gros ballons gonflables sur lesquels on nous avait suggéré de faire de l’exercice au cours des semaines précédentes, et que toutes les trente secondes j’étais déchirée par cette douleur insolente, moyenâgeuse, à la violence de laquelle je ne parvenais pas à me résoudre. Mais je n’avais plus peur. Ma peur avait disparu, de la même façon que la douleur fondait doucement grâce au produit, et je sentais mes muscles se tordre comme des fouets, sûrs d’eux, je sentais mes os céder, consciencieux, un ballet puissant parfaitement orchestré, un chef-d’œuvre de maîtrise. Si seulement mon écriture pouvait un jour rivaliser avec ça – si seulement mes phrases pouvaient avoir cette force et cette certitude, cette élégance, cette absence de retenue, et pourtant cette hauteur. »

Extraits
« J’ai compris qu’il n’y aurait pas de retour, seulement des échappées. Que pour la première fois j’avais vraiment pris une décision. Debout dans le noir, sous les étoiles, j’ai pensé que je pourrais faire face à ça. J’étais perdue, mais pas dépourvue. Les livres que j’avais lus, ce seraient eux qui me sauveraient, qui me protégeraient. Les livres qui m’avaient faite, et tout ce qui s’était passé, tout ce que j’avais aimé, resté intact dans ma mémoire, armes et bagages, brindilles, murmures, balbutiements, sédiments formant mon histoire et mon identité. p. 32

L’été de mes vingt-cinq ans, je me suis installée à Paris. Là-bas, j’ai eu une vie à la fois trépidante et très triste, et j’avais déjà prévu de quitter la ville quand, à la fin d’une fête d’anniversaire, j’ai accepté de rentrer à pied de Belleville à Montmartre avec un ami d’amis qui vivait à quelques rues de chez moi. C’était la première fois que je le voyais. J’ai accepté en me disant que je pourrais toujours prendre un taxi, mais nous avons parlé sans nous arrêter tout le chemin. Arrivés en bas de chez lui, il m’a proposé de monter boire un dernier verre — il était quatre heures du matin — et j’ai accepté, et je ne suis presque plus jamais repartie. Il est le père de mes enfants aujourd’hui.
Pourtant, si je dois raconter cette histoire avec honnêteté, voilà ce qu’il faudrait dire aussi: je n’y ai pas cru, au départ. Dans les premiers jours de cette histoire, j’ai beaucoup douté de lui, parce que ça paraissait trop facile. Trois semaines après notre rencontre, j’ai traversé l’Atlantique pour aller deux mois à New York faire des recherches pour ma thèse. Il m’a écrit tous les jours. Quand je suis revenue, il m’a donné un double de ses clés. p. 58-60

Pour moi, pourtant, c’était soit être quitte, soit les quitter. C’est aussi pour ça que j’ai fui. Je suis partie à l’étranger, et je suis progressivement devenue étrangère. Je suis partie dans d’autres pays, et je suis moi aussi devenue un autre pays. Je me suis fait un continent de désordre, de travail, d’écriture, de livres, un état de papiers de bonbons, de révolte et de bains chauds, de cendriers posés en équilibre sur la fenêtre et de petits déjeuners au lit. Je maitrise toujours la langue de mes parents, mais j’ai appris à en parler de nouvelles, j’ai appris à poser des questions, appris à tenir une conversation, appris à respecter mon désir, j’ai cessé d’être péremptoire, j’ai arrêté de penser que l’amour se méritait, arrêté de penser que j’étais responsable de tout. J’ai fait des choix. Je suis devenue quelqu’un. p. 75

À propos de l’auteur
KERNINON_Julia_©DRJulia Kerninon © Photo DR

Julia Kerninon est née en 1987 à Nantes, où elle vit. Elle est docteure en lettres, spécialiste de littérature américaine. Elle s’est fait remarquer dès son premier roman, Buvard (2014), qui a reçu notamment le prix Françoise-Sagan. Trois livres vont suivre aux Éditions du Rouergue, dans lesquels elle affirme son talent et déroule son principal thème de prédilection, la complexité du sentiment amoureux. En 2020, elle publie Liv Maria aux Éditions de L’Iconoclaste (Source: Éditions de L’Iconoclaste)

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Les enchanteurs

BRISAC_les_enchanteurs

  RL_Hiver_2022

En deux mots
Après des études supérieures bâclées, Nouk est engagée par Olaf, un éditeur-prédateur qui la met dans son lit avant de la congédier de son harem. Elle trouvera alors un nouveau poste d’éditrice chez Werther, dont le profil n’est guère différent.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Quand les maisons d’édition étaient des harems

Geneviève Brisac raconte le parcours d’une jeune femme dans deux maisons d’édition à la fin du siècle passé. Les enchanteurs est roman autobiographique, mais aussi une réflexion mordante sur le jeu du sexe et du pouvoir.

Ceux qui suivent le milieu littéraire parisien se souviennent de quelques affaires retentissantes après les révélations de #metoo au cinéma et la libération de la parole qui s’en est suivie. L’ironie de l’histoire veut que les maisons d’édition, qui ont relayé la parole des femmes agressées, se sont à leur tour retrouvées montrées du doigt. Geneviève Brisac ne brise pas un tabou en racontant l’histoire de Nouk, mais elle met en lumière des pratiques trop longtemps occultées. Quand les éditeurs jouaient de leur pouvoir pour aligner les conquêtes.
On entre dans la vie de Nouk dans les années 1970, au moment où elle découvre l’École Normale Supérieure de Fontenay. Mais elle ne se sent pas du tout à l’aise dans la prestigieuse école et s’enfuit très vite pour s’engager pour des causes plus nobles comme par exemple celle les Chiliens pris sous la botte de Pinochet.
C’est alors qu’elle croise la route d’Olaf qui, comme ce nom ne l’indique pas, est un Breton qui publie des livres de mer et de marins. Il l’engage au sein de son harem, comme le soulignent sans aucune ironie ses deux acolytes. Nouk aura le droit de s’asseoir à côté du patron, puis de coucher avec lui jusqu’au jour où un autre «petit cul» vient prendre sa place et où elle est invitée à faire ses cartons. Exit l’assistante. Elle va alors retrouver du travail chez un amateur d’art contemporain, passer d’Olaf à Werther. D’un harem à un autre, en quelque sorte. Car Werther n’est différent d’Olaf que dans le fait d’avoir une maîtresse officielle. Pour le reste, il aligne lui aussi les conquêtes comme autant de trophées de chasse. «Werther m’avait entraînée chez lui, un jour, je dirais presque pour la forme, par principe, et je n’avais pas dit non, allez savoir pourquoi, il prétend que nous avons recommencé, je crois qu’il se trompe. Je n’ai jamais aimé monter chez lui. Ce jour-là, j’ai eu l’impression comique d’être un lièvre dans la gueule d’un chien.»
Ici pas de problème de consentement, pas davantage d’accusation d’agression sexuelle et encore moins de viol. Mais c’est sans doute toute la subtilité du récit. Ce machisme est tellement ordinaire qu’il ne vient même pas à l’esprit des victimes de s’en plaindre. Au contraire, les filles du harem en viendraient plutôt à se jalouser.
Geneviève Brisac raconte avec un semblant de détachement le quotidien des maisons d’édition il y a quelques décennies. Et en la lisant, on se pose inévitablement la question de savoir ce qui a changé depuis.
Si Nouk, le personnage de fiction que la romancière a mis en scène à de nombreuses reprises depuis Les Filles, choisit de s’émanciper – un peu contrainte il est vrai – elle laisse derrière elle quelques proies plus dociles et quelques interrogations sur l’intégrité d’un univers dont la misogynie est désormais plus qu’établie. Gageons que la plume aussi délicate que virulente de Geneviève Brisac aura quelque écho dans le petit cercle des maisons parisiennes bien établies.

Les Enchanteurs
Geneviève Brisac
Éditions de l’Olivier
Roman
192 p., 17€
EAN 9782823618754
Paru le 7/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se déroule des années 1970 au début du XXIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
À dix-huit ans, Nouk pensait que le monde allait changer de base. Il semblerait que quelque chose ait mal tourné…
Nouk est rebelle, insolente. Quand Olaf l’embarque dans sa maison d’édition, elle n’imagine pas qu’il puisse un jour se séparer d’elle. C’est pourtant ce qu’il fait. N’a-t-elle vraiment rien vu venir ?
Avec Werther, c’est autre chose. Ce grand éditeur, excentrique et visionnaire, devient son mentor. Mais il se montrera incapable de la protéger.
Cinglant, poétique, d’un humour féroce, Les Enchanteurs jette un regard lucide sur le mélange détonant que forment le sexe et le pouvoir dans l’entreprise.
Mais c’est d’abord la désillusion, la colère et la mélancolie que convoque ici Geneviève Brisac, dans un hymne à la résistance, c’est-à-dire à la vie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Boomerang (Augustin Trapenard)

Les premières pages du livre
CHAPITRE 1
Une vie entière
Le cœur battant, le cœur lourd, elle remplit le coffre de sa voiture. Je la vois de dos pour le moment. Un dos étroit, des cheveux fous.
Je sais qu’il y a là sa vie entière. Le coffre déborde de tracts et d’affiches, il sent la cigarette et l’encre, on y trouve aussi un duvet gris, des bières et un sac de voyage.
Cette voiture est son bien le plus précieux. Un bien de couleur bronze. Doré presque. Un carrosse. Des camarades ouvriers de l’usine Renault à Flins la lui ont vendue à bas prix.
Voiture dorée vaut mieux que bonne renommée.
Elle emménage aujourd’hui à l’École normale supérieure des filles-qui-n’ont-pas-fait-de-grec.
Fontenay, c’est ainsi qu’on la nomme, se situe à Fontenay comme son nom l’indique. On y accède par un boulevard qui ondule à travers de beaux arbres.
Nouk se perd.
Nouk, c’est le nom de la fille.
La voici qui se perd.
Oh, my God, elle se perd cent fois. Sens de l’orientation, néant. Elle gare enfin son carrosse devant le perron de l’École normale supérieure à l’heure du dîner. C’est comme arriver dans un pensionnat. Jamais elle n’a été en pension. Une prison facultative. Pour des prisonnières volontaires, dans une ville au nom ravissant.
Vous qui entrez ici, laissez toute espérance.

Sa chambre est une cellule semblable à celles qu’elle a visitées autrefois au 45, rue d’Ulm, chez les garçons. Elle est simplement plus triste. Tout est toujours plus triste chez les filles. Plus pauvre et plus triste. Un lit étroit, une table métallique, une chaise assortie, une armoire munie d’une tringle et de cintres en fer-blanc. Une table de nuit. Des étagères étroites destinées aux livres. Un lavabo. Elle range rapidement ses vêtements et colle une photo de Rosa Luxemburg sur l’armoire.
Elle devrait être fière et gaie. Hélas : elle est fière, bien sûr, mais tellement déçue.

C’est moi. Je me vois. Je descends dîner sans parler à personne et personne ne me parle, il n’y a là aucun visage familier. Je n’ai jamais su aborder les gens, et mon air terrifié me maintient fermement dans ma solitude. On apporte de la soupe.
La soupe du couvent. Mon Dieu. De la soupe. Du gratin de pâtes. Un yaourt.
Je veux retourner au Quartier latin et assister à une réunion sur n’importe quoi. N’importe quoi de vivant. C’est ça ma vraie vie. Sans jamais de soupe. Mort aux soupes !
Des cigarettes et des cafés et des dîners à minuit chez l’Afghan. Donnez-moi une assiette en plexiglas transparente remplie du riz à la carotte de l’Afghan.
Je me retourne dans mon lit de fer. Passé ce concours par conformisme, sans y réfléchir, l’ai réussi par chance. J’ai aimé ces années irréelles absorbée dans les livres en pensant à la révolution.
C’est cela qu’il y avait au bout, une petite chambre nue, un bol de soupe, une écrasante solitude. Une nuit blanche sinistre.
Dès l’aube, Nouk descend au réfectoire.
Cent yeux la regardent – et les miens aujourd’hui –, des visages blêmes, des visages ronds, des visages maigres, des bandeaux sur des cheveux raides, des filles avec des nattes, des filles inconnues en robe de chambre en laine des Pyrénées bleue ou rose. Mon Dieu, une odeur très étrange de filles en robe de chambre en laine, une odeur inconnue et terrifiante.
J’entends leurs pensées distinctement. Qui c’est, cette connasse ?
Je m’enfuis, je remonte dans ma chambre, je vide les étagères, voici mon sac.
Ma 4L dorée m’emporte loin de l’École de Fontenay. À jamais.
Je ne m’étonne pas une seconde de recevoir pourtant ma bourse, mon salaire, je suis payée pendant quatre ans à ne rien faire. Bravo !

Nouk devient militante à plein temps, reçoit de son école un salaire de mille cinq cents francs.
Être payée pour la première fois (pour ne rien faire donc, sinon semblant d’étudier et pouvoir mieux militer) l’impressionne.
L’École verse l’argent sur un compte de la BNP, sans rien demander. ENS BNP : ces acronymes signent le passage chez les adultes, diplôme et compte en banque. Ils sont malins, à la BNP, de harponner ainsi de jeunes et naïves fonctionnaires qui, toute leur vie sans doute, placeront là leurs économies.
Nouk ne fait pas d’économies. Cet argent lui permet de se consacrer entièrement à l’écriture de tracts destinés à dessiller les yeux de tas de personnes. Certaines nuits, bien qu’elle ne distingue guère les traits de son visage – ou bien à cause de cela, précisément –, elle tombe amoureuse du garçon qui tourne la manivelle et compte les tracts à côté d’elle. Il est très grand, très maigre, inquiet et silencieux. Ses yeux verts brillent sous la lune. Certaines nuits, il prend sa main dans l’ombre et elle en est bouleversée. Mais rien de plus. Elle songe que leurs cœurs doivent battre au même rythme et elle appelle cela amour.
Il se nomme Berg.
Nouk et Berg impriment des dizaines de rames de papier de toutes les couleurs qu’ils distribuent ensuite à l’aube à la sortie des stations de métro et aux portes des usines. Les mains glacées qu’on serre comme une promesse sont inoubliables.
Ils fument, le jour se lève. La fumée fait des volutes au-dessus de leurs têtes.

Il faut verser son salaire à l’organisation, participer à plusieurs réunions par jour, fumer sans cesse des cigarettes. Nouk croit immensément au pouvoir des mots. Et tous les autres avec elle.
Bientôt elle vit avec ce militant, permanent lui aussi.
Être comme tout le monde est son rêve caché, et la vie en couple est la norme. L’organisation pousse ses jeunes militants et militantes à coucher ensemble au nom de la liberté, de l’hétérosexualité et de Wilhelm Reich. On distribue des diaphragmes aux filles. Dociles, elles apprennent à s’en servir, elles trouvent cela casse-pieds, mais quelle autre, quelle meilleure preuve possible de leur libération ?
Il faut plier l’objet en deux après l’avoir enduit de gelée spermicide. L’amour meurt à cet instant, quand le cercle en plastique, mal tenu entre le pouce et l’index, se déplie dans un bruit caoutchouteux et pénible, projetant la gelée spermicide un peu partout sur le sol de la salle de bains. Hélas.
Nouk ne s’imagine pas vivre avec un autre humain sans payer le loyer, sans se dévouer pour lui. Elle pense : Ma cuiller dorée dépasse de ma bouche. Elle pense : Pas de drame, je suis si folle, je dois faire attention. Attention à tout, attention à ce que rien ne déborde. Il y a, comme un dragon assoupi, cette haine qu’elle a peur de déclencher. Pourquoi ?
Nouk abrite Berg et le nourrit. Il n’a sans doute pas eu la chance de naître avec une petite cuiller dorée dans la bouche, de passer un concours réservé aux héritières dans son genre, ni de pouvoir s’acheter une 4L couleur bronze. En vérité, elle apprend bientôt qu’il est propriétaire d’une Volkswagen rouge. Mystère des humains. Mystère des voitures. Serait-ce un des sujets de ce livre, la voiture, ce bien en voie de disparition qui nous a tant occupés sans que nous le sachions ?
Nouk déteste la Volkswagen rouge, son clinquant et le fait qu’il n’est pas question qu’elle prenne son volant.
– Ah bon ?
– Pas question.
– Pourquoi ?
– Il n’aime pas prêter ses affaires. Sa voiture, c’est sacré. Il est sûr qu’elle l’abîmerait.
– Et elle ne proteste pas ?
– Non. Pour le moment, elle garde la sienne, la 4L de Cendrillon.
Le soir, elle y repense, à sa voiture chérie, garée en bas, sur le quai. Elle attend le retour du garçon en écoutant Le Pop Club de José Artur.
– Ah oui, il y avait ce slogan si bien trouvé : 24 heures sur 24, la vie serait bien dure si l’on n’avait pas Le Pop Club avec José Artur.
– Tu as une bonne mémoire. Chaque soir, donc, en écoutant le générique de Claude Bolling, elle prépare du thon en boîte avec des pommes de terre Lunor précuites, trop salées, caoutchouteuses – encore – et molles. Elle étale les ingrédients dans un plat en pyrex, elle enfourne la mixture après l’avoir nappée de sauce tomate et généreusement saupoudrée de fromage râpé.
Les cafards qui la regardent rigolent bien en décollant leurs pattes du papier peint graisseux de la cuisine, un papier peint couleur jaune à rayures et motifs orange.
Le garçon revient de ses expéditions vers minuit.
Le matin, ils se lèvent tard en général.

Comme tant d’autres, convaincus de jouer une partie décisive avec l’histoire de leur temps, Nouk consacre ses journées à défendre le peuple chilien contre les attaques fascistes, bataille perdue ô combien.
Augusto Pinochet prend le pouvoir le 11 septembre 1973. Les camionneurs et les tanks ont gagné. Dans son palais de la Moneda, le président Salvador Allende se suicide d’une rafale de mitraillette dans la tête. Le palais est pillé et saccagé par les militaires. La violence se déchaîne. Je n’arrive pas à y croire. Des milliers de révolutionnaires et de démocrates chiliens sont assassinés et des milliers d’hommes et de femmes, torturés. Le stade de Santiago se remplit de corps maltraités. Les putschistes y déversent leurs victimes humiliées, insultées, tabassées. On viole, on torture, on terrorise à tout-va.
Nous avions si souvent crié plus jamais ça.
Nous l’avions promis à nos ancêtres assassinés.
Juré de faire de nos corps un rempart au fascisme.
Nous nous réunissons sans cesse, nous manifestons sans cesse, et nous créons des dizaines de comités de soutien au peuple chilien. Venceremos.
Nouk roule dans sa 4L dorée, pleine à ras bord de tracts et d’affiches vainement solidaires du peuple chilien. El pueblo unido. Elle pense comme tout le monde à la guerre d’Espagne, Andaluces de Jaén.
Jamais elle ne repense à cette École remplie de filles en robe de chambre. Un autre monde.

Le temps passe. Une lettre officielle arrive, envoyée du Réel. L’administration exige que toute élève de l’École passe le concours de l’agrégation.
Vous aviez oublié ? Pas eux.
Le Réel n’oublie rien.
Dès lors, non sans souplesse, avec tact, Nouk réorganise sa vie.
L’École de Fontenay se trouve au bout du RER.
Le prendre désormais tous les matins ou presque, suivre les cours. Franz Kafka me parle à l’oreille. Il est mort l’année où ma mère naissait, je vois dans ce hasard comme une chaîne secrète. Il me dit : Il n’est pas nécessaire que tu sortes de ta maison. (Je sors quand même.) Reste à ta table et tends l’oreille. (Je tente de le faire, je n’entends rien pour le moment.) Tu n’as même pas besoin de tendre l’oreille, attends jusqu’à en avoir le souffle coupé. Reste là, dans ce silence et cette solitude parfaite. Alors le monde s’offrira à toi pour que tu le démasques.
J’aime réciter les longs monologues brûlants de Jean Racine.
J’aime réciter les poèmes glacés de Stéphane Mallarmé et prononcer non sans fatuité des phrases lourdes de sens caché : Savoir qu’on n’écrit pas pour l’autre, savoir que ces choses que je vais écrire ne me feront jamais aimer de qui j’aime, savoir que l’écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu’elle est précisément là où tu n’es pas – c’est le commencement de l’écriture.
Et toc. Roland Barthes est notre dieu caché, avec son pote Lucien Goldmann, dont je me demande s’il n’est pas un peu trotskiste, mais qui s’en soucie ?
À l’École, cette fois-ci, je reconnais les visages, fatigués dès le mois d’octobre, nuits blanches imprimées sur les paupières maquillées de khôl, plis d’inquiétude au coin des lèvres. Premières rides.

On dit que certains livres disparaissent de la bibliothèque, pour empêcher des rivales de les lire. Des pages de l’Éthique sont arrachées. Je plains ces livres aux pages déchiquetées. Toute la journée, je prends des notes.
– Et le soir, tu fais quoi ? Tu vas à des réunions encore ?
– Oui, mais les temps ont changé. C’est le temps des réunions de femmes. Le temps des combats pour l’avortement libre et gratuit. Le temps de la lutte contre le viol. Viol de nuit, terre des hommes.
– Alors, le soir, Nouk se rend discrètement, non sans timidité, à des réunions féministes, au lieu de réviser ses poèmes ?
– Oui, et elle rédige des tracts qui disent notre corps nous appartient.
– Permets-moi de sourire. Elle se rend donc dans une tour de la faculté de Jussieu où se tient le comité de soutien au peuple chilien ?
Oui. Ampoules qui pendent de plafonds aux coffrages démolis. Chaises précaires. Je vais à mes réunions, mes réunions, mes réunions. Pompidou meurt. Je prends des notes. Giscard est élu. Je prends des notes, assise sur un radiateur éteint. Je lis, je lis, je lis le tendre Antonio Gramsci. Je prends des notes. L’indifférence est le pire des crimes. J’étudie. je travaille probablement cent fois moins que les autres. Mais comment comparer ma vie et celles des autres. Celles que je vois par la fenêtre ouverte ne sont que destins imaginés.
Ce qui est sûr : je sais désormais prendre des notes (du moins on peut l’espérer).
En mai, le concours de l’agrégation. Vingt-deux ans. On m’agrège. J’attends. Mais quoi ? Que la vie commence !

CHAPITRE 2
Deux pas en arrière, un pas en avant. Tu as fait beaucoup de mal
J’avais cru avoir appris de force à dire oui, durant les mois d’un internement où je simulais l’obéissance jusqu’à l’éprouver, pour être libre comme Socrate. C’était un vernis qui ne trompait que moi. Tout en moi disait non. Plus jamais. Plus jamais. Il suffit de dissimuler ses sentiments de colère et de terreur. Ou mieux encore de n’en plus ressentir aucun. Un tas de gens y parviennent. Comment faire ?
J’étais habitée par un désir secret de liberté et de solitude qui ne pouvait se réaliser, car je n’étais jamais seule et toujours prisonnière d’une parole ensorcelée : Tu as fait beaucoup de mal. »

Extrait
« Werther m’avait entraînée chez lui, un jour, je dirais presque pour la forme, par principe, et je n’avais pas dit non, allez savoir pourquoi, il prétend que nous avons recommencé, je crois qu’il se trompe. Je n’ai jamais aimé monter chez lui.
Ce jour-là, j’ai eu l’impression comique d’être un lièvre dans la gueule d’un chien.
Si l’on m’interroge, je ne dirai pas que je n’ai pas eu de plaisir. Mais assez peu. Comme une toute petite musique venue du fond de mon cœur, dans cet appartement où il n’y en a jamais.
Mais je n’y étais pas. J’avais le sentiment qu’il ne s’agissait pas de moi.
C’était sans doute assez vrai.
J’ai appelé chez lui, le soir, pour me rassurer. Il n’a pas répondu. J’ai appelé chez Isabelle, sa compagne, elle a dit sèchement: Vous me dérangez. » p. 89

À propos de l’auteur
BRISAC_Genevieve_©Jeremie_Besset_RFIGeneviève Brisac © Photo Jérémie Besset

Normalienne et agrégée de lettres, Geneviève Brisac a enseigné en Seine-Saint-Denis, avant de publier trois livres aux éditions Gallimard. Elle a rejoint les éditions de l’Olivier en 1994, avec Petite. Son roman Week-end de chasse à la mère a obtenu le prix Femina en 1996. Geneviève Brisac est l’auteur de plus de dix autres romans et essais, dont Une année avec mon père (l’Olivier, 2010), qui a reçu le prix des Éditeurs, et Dans les yeux des autres (l’Olivier, 2014). Elle est également éditrice pour la jeunesse à l’École des Loisirs, et l’auteur de pièces de théâtre et de scénarios de film. Elle a récemment publié avec succès Vie de ma voisine (Grasset, 2017), Le chagrin d’aimer (Grasset, 2018) et Sisyphe est une femme (L’Olivier, 2019). (Source: éditions de l’Olivier / Agences Trames).

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Pas ce soir

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En deux mots
Marié depuis 23 ans à Isabelle, le narrateur ne voit pas la détresse de son épouse, déprimée après le départ de ses enfants et l’arrivée de la ménopause. Ils ne font plus guère l’amour, elle décide de s’installer dans la chambre de sa fille. Peut-il la reconquérir?

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Chronique de la misère sexuelle

Avec cette capacité à humer l’air du temps, Amélie Cordonnier aborde la question de la lassitude sexuelle au sein du couple en se mettant dans la peau de l’homme délaissé. Un roman qui dérange, mais qui sonne très juste.

Amélie Cordonnier a cette faculté de nous proposer des romans qui éclairent les évolutions de notre société. Après les violences conjugales dans Trancher, elle avait posé quelques questions essentielles sur la filiation, l’amour maternel, la transmission et le racisme dans Un loup quelque part où un bébé avait la peau qui noircissait jour après jour. Avec Pas ce soir, elle s’attaque à la question des relations sexuelles au sein du couple. Et pour pimenter la chose, prend la place de l’homme.
Difficile de dire comment et même quand cela a commencé. Peut-être que la fameuse usure du couple aura eu raison de leur amour? Même si au sein du couple qu’il forme depuis 23 ans avec Isabelle rien ne semble avoir changé, c’est un cataclysme qui s’est abattu sur le narrateur. Après avoir constaté que la fréquence de leurs rapports sexuels diminuait petit à petit, Isa vient de lui asséner le coup de grâce. Elle a décidé de s’installer dans la chambre de leur fille Roxane, partie à Boston. Elle a beau répéter que ce sera mieux ainsi, qu’elle ne subira plus ses ronflements, il comprend que leur relation vient de prendre un tour funeste. À 50 ans passés, son désir est pourtant toujours là, sa femme toujours aussi belle. Alors, il tente de la reconquérir, multiplie les attentions, mais sans succès. Pour l’anniversaire de leur rencontre, il va proposer un week-end à Étretat, là où ils s’étaient déjà donné rendez-vous des décennies auparavant. À sa grande surprise, Isa le félicite pour cette initiative. Il est vrai qu’on a déjà fait rejaillir le feu d’un volcan qu’on croyait éteint. Mais à vouloir en faire un peu trop. Isa est malade et s’effondre dans le lit de leur chambre d’hôtel à Honfleur.
De retour de cette escapade qui se voulait amoureuse, le constat est amer. Voilà déjà plus de huit mois qu’ils n’ont pas fait l’amour. Et quand Isa entreprend de réaménager la chambre de leur fille, le drame est consommé. «C’est comme si en retirant le tapis, la table de nuit, ses livres et tous ses habits, Isabelle avait fait sauter une digue, comme si plus rien ne retenait sa souffrance longtemps diluée dans la nonchalance de la routine et qu’elle s’écoulait maintenant dans un torrent déchaîné. La douleur irradie en lui, se propage à une vitesse fulgurante dans tout son corps. Ce qui le crible à ce moment-là, ce n’est ni la désolation ni le manque, mais le sentiment abyssal de la perte. (…) Il prend tout à coup conscience qu’une partie de lui a disparu en même temps que tous les gestes qu’Isabelle ne fait plus. En s’éteignant, le sexe a tué bien plus de choses entre eux qu’il ne l’avait imaginé, et sûrement bien plus encore qu’il n’accepte de l’admettre. Son histoire avec Isa hoquette, leur vie à deux crève sans bruit. Et cette agonie l’anéantit.»
En déroulant la chronique de la misère sexuelle au sein du couple, Amélie Cordonnier réussit un double exploit. D’abord celui de se mettre à la place de ce quinquagénaire en mal d’amour sans que jamais la crédibilité ne soit prise en défaut et ensuite parce que, bien mieux qu’une étude sociologique, elle explore la frustration et tous les succédanés inventés pour tenter d’y remédier, le porno, les sextoys, les sites de rencontre.
Une écriture d’une belle inventivité est mise au service de cette histoire d’aujourd’hui qui mêle les slogans d’une société de consommation qui impose ses diktats jusque dans l’intime, des paroles de chansons et quelques punchlines bien senties. Quand on a que l’amour à s’offrir en partage…

Pas ce soir
Amélie Cordonnier
Éditions Flammarion
Roman
240 p., 19 €
EAN 9782080256416
Paru le 12/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Un homme et une femme. Chacun de leur côté. Un homme qui ne dort pas et une femme qui s’assomme. Un homme sur sa tablette et une femme dans son bouquin. Un homme qui désire et une femme qui soupire. Un homme qui se désole, une femme qui s’enferme, les heures qui s’étirent. Et plus rien. Rien de rien.» Huit mois, deux semaines et quatre jours qu’il n’a pas fait l’amour avec Isa. Et ce soir, elle lui annonce qu’elle s’installe dans la chambre de Roxane, leur fille cadette qui vient de quitter la maison. Pourquoi le désir s’est-il fait la malle? Comment a-t-il pu s’éteindre après de si belles années? Le départ des enfants a-t-il été fatal? Est-ce que tout doit s’arrêter à cinquante ans? Lui refuse de s’y résoudre puisqu’Isa semble l’aimer encore. Amélie Cordonnier ausculte l’histoire d’un couple à travers le regard d’un homme blessé.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Marianne (Jean-Paul Brighelli)

Les premières pages du livre
« Désolée, ne m’en veux pas, mais je dormirai tellement mieux là-bas. Elle a dit là-bas pour désigner la chambre de Roxane, et leur quatre pièces a beau mesurer moins de quatre-vingts mètres carrés, il lui a semblé que c’était loin. Très loin. Très très loin. Le bout du monde. Et peut-être aussi la fin d’un monde. Ah, bah d’accord. Ils en sont donc arrivés là… Des mois qu’ils se couchent en décalé, des mois qu’il la trouve systématiquement endormie quand il la rejoint. Des semaines qu’il se demandait comment elle faisait pour trouver si vite le sommeil avant de tomber sur la boîte de Donormyl. C’était déjà pathétique. La triste petite misère de la conjugalité. Mais alors là… Là, c’est encore autre chose. Un sale palier franchi. Un échelon supplémentaire gravi sur l’échelle de la désespérance. Lui qui adore la montagne se représente parfaitement la mauvaise pente, bien raide, sur laquelle ils se trouvent désormais. Et il a beau n’avoir jamais eu le vertige de sa vie, son obliquité l’effraie. Allongé, les yeux ouverts dans le noir, il a l’impression que des milliers de kilomètres les séparent. Qu’il l’a perdue. Que quelque chose entre eux s’est brisé. Net. Qu’il ne saura pas recoller. Si encore elle était partie à un stage de yoga au fin fond de la France, quand bien même il s’imaginerait, comme chaque fois qu’elle s’en va, les participants qui lui tournent autour, les tas de gars qui la félicitent chaleureusement pour sa souplesse et son lâcher-prise, lui sourient pendant le dîner, l’invitent à boire une dernière tisane et plus si affinités. Il préférerait la savoir à Lille ou Marseille, il préférerait se faire des films, se figurer les enfoirés qui la draguent et la raccompagnent jusqu’à sa chambre. Tous les scénarios pourris vaudraient mieux que celui-là. Eux deux sous le même toit, séparés par trois murs et un couloir. Il ne s’y attendait tellement pas. Mais pourquoi décider ça, comme ça, ce soir, après ce dîner chez les Berthon ? C’était pourtant ce qu’on appelle une bonne soirée. Le genre de soirée entre copains qui vous flingue la semaine à peine commencée. Dont il faut au moins deux jours pour se remettre. Ils ont beaucoup parlé, sacrément ri, énormément picolé et finalement terminé bien trop tard pour un mardi. Petits plats dans les grands, champagne et deux bouteilles de vin à quatre. Isa a eu mal au cœur à peine montée dans le taxi. A-t elle pris sa décision pendant qu’elle respirait tant bien que mal par la fenêtre ouverte sur la nuit froide de novembre ou est-ce en se démaquillant qu’elle a eu l’idée de dormir à côté ? C’est idiot, cela ne change rien au problème, mais il ne peut s’empêcher de se poser la question. Et la question tourne, tourne en boucle dans sa tête. Jamais la chambre ne lui a semblé aussi grande. C’est à croire que la solitude pousse les cloisons. Perdu, déchu. Détrôné dans ce king size. Le roi n’est à la hauteur de rien, ce soir. Il faudrait s’en moquer, réussir à ne pas dramatiser. Isa dort dans la chambre de Roxane. Point barre. Isa dort à côté parce qu’elle est fatiguée, qu’elle a besoin de récupérer. Pas de quoi en faire toute une histoire. Et puis ça va, il a compris qu’il ronflait comme un cochon. L’image d’un porc fangeux lui vient, qu’il chasse aussitôt. Celle de la locomotive l’agresse moins. Il ne voulait pas y croire, mais sait à quel point ses vrombissements sont affreux depuis ce dimanche midi où il s’était assoupi après le déjeuner. C’était il y a quelques mois, début juin, juste avant que Roxane ne parte pour les États-Unis. Les filles s’étaient amusées à le filmer pendant sa sieste et lui avaient fait écouter leur enregistrement à son réveil. Mortifié ! Il ne savait plus où se mettre. Ce soir la colère chasse la honte, qui gonfle et monte, monte en lui comme une sale bête.

Huit mois.

Huit mois deux semaines et quatre jours.

Huit mois deux semaines et quatre jours qu’il n’a pas touché Isa.

Quand le réveil sonne, il lui faut de longues minutes avant de réussir à se lever. Il émerge laborieusement. Mal à la tête. Et tête dans le cul, à moins que cela ne soit l’inverse. Besoin d’un Doliprane et d’un café. Assise au bar de la cuisine, Isabelle termine sa tartine. Grand sourire au-dessus de sa tasse de thé. Chemisier blanc, minijupe noire sur collants opaques. Elle a l’air d’une jeune fille. En fleur, malgré la corolle de cernes qui assombrit ses yeux. Bien dormi. Ce n’est pas une question, mais une information, qu’elle délivre sur un ton réjoui. Dormi comme un bébé même, prétend-elle en dépit du teint blême qui la contredit. Il remarque qu’elle prend des pincettes. Assez grosses, les pincettes. Il sent bien qu’elle surjoue, qu’il y a quelque chose d’un peu forcé dans cette gaîté matinale. Que c’est sa façon à elle de ménager sa susceptibilité, de s’excuser d’avoir déserté le lit conjugal. Il lui en est reconnaissant. Se félicite qu’elle fasse comme si de rien n’était. Comme si entre eux tout était normal. Il se promet de ne pas boire ce soir, histoire de ne pas ronfler. De toute façon, ces derniers temps il picole trop. Impossible de se souvenir à quand remonte sa dernière journée sans alcool. La bouteille qu’il débouche en rentrant du bureau y passe chaque fois ou presque. Une petite détox ne lui fera pas de mal.
Sa bonne résolution se dilue à mesure que s’écoule la journée. À midi il n’en reste plus que quelques gouttes qui finissent par s’évaporer. À 19 h 30, il commande une Tsing Tao bien méritée au Jap’ chez qui il passe en sortant du métro et la sirote en détaillant longuement le menu qu’il connaît pourtant par cœur. Il se décide finalement pour un SP5, ajoute des sushis, prend aussi des makis et des california rolls dont raffole Isa. Puis il s’arrête à la pharmacie juste en bas de chez eux. Déjà occupée avec une cliente, Charlotte s’interrompt gentiment, carte Vitale à la main, pour lui préciser qu’Olivier vient de partir. Aujourd’hui il a son fils. Ah oui, c’est vrai, on est mercredi. Contrarié. Il hésite puis, très vite, se décide : il repassera demain. Aucune envie de parler de ses problèmes à n’importe qui. En rentrant, il découvre sur la table de la cuisine le mot qu’a dû griffonner Isabelle ce matin avant de filer. Ne m’attends pas ce soir, je dîne avec Béné. Il avait complètement zappé. Il vit avec une éclipse. C’est à croire qu’elle fait tout pour passer le moins de soirées possible en sa compagnie. Il n’est plus pour elle qu’un intermittent. S’il avait su, il ne se serait pas tant dépêché, aurait accepté la proposition d’Éric et bu un verre avec lui en sortant du bureau. Tant pis. Il range les california rolls au frigo, se prépare un plateau et s’installe dans le salon. Les fenêtres donnent sur les voisins. C’est l’heure de la famille réunie autour de la table, l’heure de la télé allumée, des couples blottis dans le canapé, des gratouilles et des baisers. L’heure de tout ce à quoi il n’a plus le droit. Il finit par troquer son portable contre sa tablette. Tout le monde dit le plus grand bien de Marriage Story, alors allons-y. Adam Driver et Scarlett Johansson ne baisent plus, eux non plus, et s’écharpent à merveille. C’est vrai qu’ils sont bouleversants dans le rôle de ces parents en plein divorce, prêts à tout pour récupérer la garde de leur gosse. Il ne voit pas le temps passer. Cliquetis de clés. Déjà ? Bonsoir. Ah, tiens, te voilà ! Il met sur pause pour accueillir Isa et force son sourire. C’est un rictus de joker assorti d’un salut glacial et d’un Bonne soirée ? qui pue le dépit, mais ne refroidit pas Isa. Elle a visiblement envie de discuter. Ça va, t’as dîné ? Moi, je suis épuisée. Tu m’étonnes, ma vieille, après deux sorties d’affilée. Il se mord la langue juste à temps pour ne pas l’agresser et prétexte qu’il lui reste juste quatorze minutes de film pour esquiver leur conversation. Pas de souci, Isa retire son manteau, s’assoit face à lui pour se déchausser et annonce qu’elle va se démaquiller. Ce n’est que lorsqu’il éteint sa tablette, à la fin du générique, qu’il réalise qu’elle n’a pas retraversé le salon. Il la trouve endormie dans le lit de Roxane et comprend que, cette nuit encore, il la passera sans elle.
La peau rouge à force de s’embrasser, les bleus sur les genoux, les coudes brûlés par les va-et-vient frénétiques sur la moquette, les fringues disséminées dans l’appart, le soutien-gorge qu’on cherche partout avant de finir par le retrouver coincé dans l’interstice du canapé, au moins ils auront connu ça. Ensemble. Affaire classée. Mémoire bien rangée mais gros regrets. Et putain de nostalgie. C’est pas croyable comme ça peut faire mal, les souvenirs. Et comme ça jaillit sans prévenir. Impossible de se concentrer sur ce dossier. Il peine à avancer, s’agace chaque fois qu’un collègue l’interrompt, n’a toujours pas bouclé l’appel d’offres qu’il doit rendre après-demain. Une vraie cata. C’est bête à admettre, mais la perspective de passer une nouvelle nuit sans Isa l’angoisse et l’englue. Au point où il en est, autant rentrer. À 18 h 45, il plie, éteint son ordi, s’engouffre dans le métro. Puisque jamais deux sans trois, Isabelle va sûrement lui refaire le coup ce soir. Mais si jamais elle décidait de faire mentir le proverbe et de revenir dormir avec lui… Les Filles du Calvaire le convainquent d’envoyer un SMS à Olivier pour le prévenir qu’il va passer. Est-ce qu’il peut l’attendre avant de fermer ? La réponse s’affiche sans tarder : Bien sûr ! Le rideau de fer est déjà baissé à moitié. Fais gaffe à pas te cogner, le prévient son pote agenouillé devant le présentoir des brosses à dents. Un tube de Fluocaril ? blague-t il. Non, ce n’est pas ça le problème. Alors dis-moi, qu’est-ce qui t’amène ? Et de lui raconter ses ronflements qui dérangent sa femme. T’imagines la honte ? Mais non, la honte de rien du tout. T’es pas le seul, qu’est-ce que tu crois. Sept Français sur dix sont dans ta situation. Des chercheurs ont mesuré que les plus gros ronfleurs atteignent cent décibels, ce qui représente tout de même le bruit d’une moto… Alors tu vois, t’es vraiment pas le cas le plus désespéré. OK, donc on fait quoi ? Il y a l’opération, mais pour l’ablation du voile du palais, ce soir ça risque d’être un peu juste. Non, sans rire. Pour commencer se moucher avant le coucher et se laver le nez avec un spray à l’eau de mer. Ensuite plusieurs options. Il lui aurait bien conseillé de la lavande ou de la menthe poivrée mais puisque les huiles essentielles c’est pas son truc, autant qu’il prenne une boîte de bandelettes nasales. Non, mais fais pas cette tête ! Elles sont transparentes et flexibles. Le principe ? Très simple. Les bandes écartent délicatement les ailes du nez afin d’améliorer le flux de l’air ainsi que le confort respiratoire et elles favorisent une respiration nasale plutôt que buccale, beaucoup moins bruyante. À 15,50 euros la boîte de vingt-quatre, t’as rien à perdre. Et t’es presque tranquille pour un mois. Allez OK, adjugé ! Et vendu. Il sort de la pharmacie avec son sachet. Gêné… Presque autant que la première fois où il a acheté des capotes au supermarché. Rouge aux joues et profil bas, les yeux fixés sur le tapis roulant, il avait tout fait pour cacher son érubescence et éviter le regard de la caissière. Il s’en souvient comme si c’était hier, ce qui ne le rajeunit pas.
Il y a vingt ans, Isa se serait damnée plutôt que de louper leur sacro-saint ciné du jeudi soir. Elle avait toujours un plan B, C et même D au cas où la baby-sitter les plantait. Fini tout ça. Disparu un peu avant les bonnes vieilles soirées télé, Magnum et Häagen-Dazs, vautrés ensemble sur le canapé. Aujourd’hui, quand Isabelle n’est pas plongée dans un des bouquins qu’elle rapporte chaque soir de la librairie, elle est scotchée sur son portable. Inatteignable. C’est à devenir dingue. Qu’elle lui manque alors qu’elle est là, devant lui, ça le rend fou. Jamais elle n’a été si lointaine à son gré. Ce soir, elle n’a strictement rien mangé. Nourritures digitales. C’est économique, tu me diras. Il la regarde, absorbée, engloutie dans les abîmes d’Instagram. Le signal émet faiblement depuis les profondeurs où elle navigue, mais le son passe encore à peu près puisqu’elle lui répond. Avec un léger décalage toutefois et sans lever les yeux. Elle scrolle, scrolle, comme disent les filles qui n’en ratent pas une pour le provoquer et se moquent de lui quand il fait la guerre aux mots anglais. Si on lui offrait la possibilité de se réincarner, là, tout de suite, maintenant, il choisirait en écran. Oui, sans hésiter. En écran tactile. Au moins, elle le toucherait. Du bout des doigts. Peut-être même seulement de l’index, mais ce serait déjà ça. Ça lui suffirait. Il s’en contenterait tout à fait. C’est à en crever, tous ces gestes qu’Isa ne fait plus. La main dans la rue, même ça, ça a disparu. Alors tu penses, s’il avait su, il n’aurait pas fait rire les potes en leur exposant ses pauvres théories sur les ravages du sexe à la papa et l’amour pantouflard avec ou sans charentaises. Ce n’était pas la peine de se la péter, de préférer les grosses chaussettes aux chaussons et les cachemires aux pyjamas pilou. Isa et lui ont feinté, mais foiré. Entre eux, tout s’est érodé. Pas seulement le désir. La curiosité, la conversation aussi, et ça c’est le pire. Y a qu’à voir : qu’est-ce qu’ils se sont dit pendant ce semblant de dîner ? Qu’ils étaient claqués, que la journée avait été pluvieuse, compliquée, trop de cartons à déballer et de clients impolis pour elle, trop de réunions à rallonge et le métro blindé pour lui. Des fadaises. Des foutaises. La rengaine ! C’est fou comme on se croit toujours plus fort que tout le monde. Faudrait leur dire, aux filles, de faire gaffe, de vraiment se méfier, que l’amour finit par se pépériser et qu’on n’y peut rien, pauvres prisonniers de draps communs. Non, vaut mieux pas. Autant le garder pour soi. La petite baise hebdomadaire, vite fait pas toujours bien fait, une fois les enfants couchés, le dîner débarrassé et l’éponge passée sur le plan de travail, juste avant d’attraper la télécommande, il n’aurait pas cru que ça leur tomberait si vite sur la gueule. Ça l’a longtemps déprimé. Mais maintenant il le sait, c’est mieux que rien.

Il ne pense qu’à ça. Ça veut dire quoi ? Que tout le porte à frémir. Que tout le porte au désir. Qu’il a toujours les idées mal placées. Placées au même endroit en tout cas. Ça veut dire qu’au premier confinement, quand Isa revenait des courses en disant Il y a la queue partout, il devait se faire violence pour ne pas répondre Il y en a aussi une chez toi, tu sais ? Ça veut dire que s’il croise une jupe à vélo, il la laisse passer, histoire de reluquer ses jambes et d’avoir une chance d’apercevoir sa culotte. Ça veut dire qu’il suffit qu’une cliente lui serre la main pour qu’il se figure la sienne sur ses seins. Ça veut dire que s’il monte dans un taxi et que c’est une femme qui conduit, il fantasme tout ce qu’il pourrait lui faire sur la banquette arrière. Ça veut dire qu’en ce moment même, malgré les manteaux, les doudounes, les écharpes et les bonnets, malgré les cols roulés et autres pulls dissuasifs, malgré toutes les pelures empilées, il ne peut s’empêcher de déshabiller mentalement toutes les femmes qu’il mate dans le métro, de les imaginer à poil, de se représenter la forme de leurs seins et de parier sur la couleur de leur chatte. Ça veut dire qu’il bande depuis que cette brune s’est collée contre lui, bien obligée, wagon bondé. Charmante, tatouée et percée, reproduction parfaite de Lisbeth Salander. Elle a sûrement aussi un piercing sur les tétons. Et sans doute même sur le clitoris. Délice. Il s’imagine en titiller la bille de sa langue, de droite à gauche, de gauche à droite, la glisser entre ses dents et mordiller les lèvres de son sexe un peu trop vivement. La voit se pâmer, sur le point de jouir, l’entend gémir, s’enivre déjà de ses soupirs. Quand tout à coup, à mieux observer son visage, il découvre une gamine planquée sous le maquillage. Quel âge ? Quinze ? Seize ? Pas majeure en tout cas. Oublie ! Obsédé sexuel peut-être, maso, malade même, mais pas Matzneff. Ah, par chance, elle réussit à se décaler. Voilà facilement dix minutes qu’ils sont bloqués. La ligne 13 ne fonctionnera donc jamais. Encore plus bondée depuis que le tribunal de Clichy est terminé. Il finit par trouver une place assise à Gaîté, et à Plaisance, ça ne loupe pas, la machine à souvenirs s’enclenche. Temps retrouvé. D’un coup il revoit Isa pour la première fois. Toute menue. Pardessus beige, ceinture dénouée, foulard orange autour du cou. Peu maquillée. La moue irrésistible de sa bouche, le grain de beauté à droite de son nez. Son air mutin. Le claquement de ses talons quand elle monte dans le wagon. Les longues jambes qu’elle croise en s’asseyant sans le calculer, sans s’apercevoir un seul instant qu’il ne cesse de la dévisager depuis son siège. Ses yeux de biche baissés sur le bouquin qu’elle sort de sa besace. Sa concentration à elle et ses contorsions insensées à lui pour tenter d’apercevoir le titre du roman qui la lui vole, déjà. Couverture blanche bordée de bleu. Éditions de Minuit. Une apostrophe et un mot. Qu’il finit par déchiffrer. L’Amant. Il la fixe tout le temps que dure son court trajet. La voit se lever, sidéré. Il faudrait s’approcher d’elle, trouver un prétexte, n’importe lequel, quelque chose à lui dire pour la retenir, attirer son attention. Mais non. Crétin collé au strapontin. Happé par la fiction. Les portes se referment. Une détresse à peine ressentie se produit tout à coup, une fatigue, la lumière sur le quai, qui se ternit mais à peine. Une surdité très légère aussi, un brouillard, partout. Le voici condamné à la laisser s’éloigner, à la regarder marcher vers la sortie. Fugitive beauté. Ne la verra t il plus que dans l’éternité ? Non, pas perdue, pas possible. Le tunnel ne l’a pas encore engloutie qu’il se promet de la retrouver. À peine rentré chez lui, il s’y met. Un papier, un crayon. Et le plus dur à trouver : l’inspiration. Une, deux, trois, quatre, cinq, six, dix feuilles peut-être atterrissent en boule dans la corbeille. Peu importe. Il balbutie par écrit. Calme son impatience. Se hâte lentement, sans perdre courage. Hésite, se lance, rature, recommence. Non, ne pas avouer qu’il a jalousé cet Amant durant tout le trajet, trop direct. Lui confier qu’il aurait voulu être une ligne pour danser sous ses yeux ? Top mielleux. Il se gratte la tête, mordille son capuchon. Grosse concentration, yeux au plafond. Écrit, barre, recommence encore. Encore. Et encore. Ça va venir. Ça vient. Doucement mais sûrement. Il n’est plus très loin, il le sent. Et puis oui, ça y est, il tient sa formulation. « Jeudi 20 novembre, 8 h 20, métro Plaisance. Ce n’est pas le bac, mais c’est tout comme. Ni limousine noire, ni chapeau d’homme. Juste vous, plongée dans votre livre, et moi, intimidé, de vous, déjà ivre. Fuite à Varenne. Vous reverrai-je ? » S’il peut aujourd’hui encore réciter mot pour mot, sans se tromper, le message qu’il a glissé dans une enveloppe libellée à l’adresse de Libé, service des petites annonces, Transports amoureux, c’est parce qu’Isa l’a toujours gardé et qu’ils l’ont encadré puis accroché dans le couloir dès l’emménagement dans leur premier appartement. Il avait bien sûr noté au verso son numéro. Téléphone fixe. Pas encore l’époque du 06. Et le miracle s’était produit : Isa l’avait appelé. Oh, pas tout de suite, pas le matin de la parution de l’annonce dans Libération. Mais quand même assez vite, dans l’après-midi. Elle avait un peu hésité, le lui avait confié dans le bistro où ils s’étaient retrouvés peu après son appel. Il n’en revenait pas. Dès que la sonnerie avait retenti, il l’avait senti. Qui d’autre si ce n’est elle ? Sa voix dans le combiné. Assez assurée. Il ne sait pas, pas encore, qu’elle n’en mène pas large. Heureusement, elle ne peut pas voir qu’il tremble comme une feuille. Morte de trouille et de trac. Pas de simagrée. D’emblée tout est très simple entre eux. Il n’en croit pas ses yeux. Ni ses oreilles. Elle dit qu’elle lit Libé, souvent même les petites annonces en premier. Elle dit qu’elle l’avait repéré aussi. Et qu’elle avoue ça le scie. Il l’écoute, incapable d’articuler quoi que ce soit. Tout juste un oui quand elle lui propose de la retrouver au Rostand. À 18 h 30. S’il est libre, bien sûr. Bien sûr ! Sûr de rien en fait. Fait comme si. Comme si même pas peur, comme s’il allait de soi de s’installer en terrasse face au Luxembourg avec la femme qui, la veille, lisait en face de vous. Ne pas s’enfuir, ne pas s’en faire. Se laisser porter par la conversation qui se fait on ne sait comment, avec un naturel déconcertant. En crever de la séduire. Mais tout s’interdire. Mordre l’envie de l’embrasser. Déjà ? Non, mais calme-toi. La folie de rester sage. Lui sourire. Et silencieusement dire merci au métro Plaisance. La ligne 13 lui a-t elle vraiment porté chance ? Vingt ans plus tard il se pose la question. Elle est drôlement difficile. Pourtant à l’époque, cette fille qui aimait Marguerite Duras et devant qui il était tout chose, pas question de la laisser passer. Mais pas pressé. Il avait pris tout son temps. Ne l’avait pas brusquée. Et d’ailleurs cela avait fait la différence, il l’avait compris, bien plus tard, au détour d’une confidence. Des garçons qui vous sautent dessus, ça court les rues. Alors que lui ne la brusque pas, qu’il passe la chercher à la librairie, lui parle de poésie, qu’il ait étudié les lettres avant de bifurquer vers le graphisme, qu’il aime Baudelaire autant que Rimbaud, marche des heures avec elle sans rien tenter, qu’il lui fasse la conversation entre deux clients et la raccompagne chez elle sans chercher à monter, ça lui avait plu. Il ne s’était rien passé pendant des semaines. Deux mois même. Puis tout, d’un coup. Premier baiser, première nuit, lit une place partagé, plus quittés. Et si c’était à refaire ? Eh ben, il recommencerait. Il ne changerait rien. Rien de rien. Même annonce dans Libération, et tant pis pour le chagrin, la frustration et le dépit. C’est peut-être con, mais c’est comme ça.
Il a bien compris qu’Isabelle n’en peut plus. D’ailleurs elle ne s’en cache pas. Elle se félicite d’avoir dit à la librairie de trouver quelqu’un pour la remplacer le samedi parce qu’elle est crevée. Quand elle dit ça, en soufflant sur sa tasse de thé, d’un coup il repense au jeu du Mille Bornes qu’adoraient les filles, voit le pneu explosé et leur bagnole kaput au bord de la route, le capot défoncé. C’est rare qu’Isa se plaigne. Ça n’arrive même jamais. Pas le genre de fille à geindre. Donc si elle se lamente, c’est qu’elle est au bout du rouleau. Tout au bout. Et ça l’effraie. Il n’a pas toutes les cartes en main, pas de botte ni de roue de secours, mais il est là. Pour elle. Et elle peut compter sur lui. C’est ce qu’il veut lui dire en caressant son bras, mais elle le retire vivement. Alors il joint paroles et promesses à ce pauvre geste avorté, s’engage à la décharger au maximum ce week-end. Elle n’a qu’à préparer la liste de courses, il ira à Carrefour tout à l’heure. Et au marché demain matin, comme ça elle pourra faire la grasse mat’. Il se jure aussi de faire des efforts pour arrêter de ne penser qu’à ça. Mais ça, évidemment, il ne lui dit pas, il le garde pour lui. De toute façon ce n’est pas gagné. Rien n’est fait pour l’aider. Il tombe dessus partout. Nez à nez. Nez à fesses, nez à reins, nez à seins. Dans la rue, sur le cul des bus, au bistro, au bureau, sous terre, dans les parkings, le métro, au ciné. Et même sans sortir de chez lui, sur le Web, à la télé, la radio, dans les journaux. Jamais jusqu’alors il ne s’était rendu compte que le sexe avait envahi la ville. Il aura fallu qu’il s’éloigne du sexe, ou plutôt que le sexe s’éloigne de lui, pour qu’il apprenne à le voir, et qu’il le voie partout. Il aura fallu qu’il disparaisse de sa vie pour qu’il s’aperçoive de son omniprésence, découvre à quel point il sature l’espace. Fessiers au galbe parfait, décolletés plongeants, poitrines opulentes, petits seins de Bakélite qui s’agitent dans de minirobes dévoilant d’interminables gambettes, strings, shortys et autres tangas qui font la fête et la leçon en voici en voilà, exhortant, c’est selon, d’attiser les ardeurs, feindre l’indifférence ou énerver la concurrence. Ces corps de femmes parfaitement épilées, sans un pet de gras, trop bien gaulées pour être honnêtes, affichées en quatre par trois, tout le monde les voit. Tout le monde peut les reluquer : les minus de la maternelle, les gamins rigolards du primaire, les collégiens prépubères, les célibataires, les bons pères, les pépés et tous les frustrés du monde entier dont il fait partie. Il trouve que tout ça manque cruellement de décence, que ce gavage frise l’outrage. Rabat-joie ? Peut-être. Et alors ? Le sexe l’écœure soudain, qui s’incruste dans toutes les bouches, s’immisce dans les conversations familiales, amicales et même professionnelles. Il a longtemps été le premier à rire aux histoires salaces des copains. Mais ce soir, il n’y arrive pas. La faute à Isa qui ne lui a pas adressé la parole de la journée, a passé tout le samedi enfermée dans la chambre de Roxane quand elle n’était pas prostrée en pyjama dans le fauteuil du salon. C’est comme si sa fatigue avait déteint sur lui. Rincé depuis le début de la soirée. Il ne se sent pas de taille face à la bande. Les potes, eux, sont particulièrement en forme. Et en verve. Le troquet ne va pas tarder à fermer, mais Seb s’en fout. Il vient de commander une dernière bouteille pour la route qu’il ne fera pas puisqu’il habite à deux pas. Voilà facilement trois quarts d’heure qu’il décrit les prouesses de son nouveau plan cul. Même Philippe, toujours avide de détails, finit par se lasser et lancer une blague de sa spécialité. Enfin, ce n’est pas tout à fait la sienne, il l’a entendue dans le taxi, sur Rire et chansons, juste avant d’arriver. Vous connaissez le MMS, les gars ? Les trois autres piaffent, s’interrogent, déjà hilares avant même que Philippe n’ait commencé. Quoi, les M&M’s ? Lui s’attend au pire. Fixe son assiette où traîne un morceau de gras. Non, le MMS ! Sourire jusqu’aux oreilles, oreilles tout ouïe. Dans un couple, le sexe c’est toujours MMS. Au tout début, c’est Matin Midi et Soir, puis Mardi Mercredi Samedi, ensuite Mars Mai Septembre, et enfin Mes Meilleurs Souvenirs. Des applaudissements saluent cette chute. Philippe se lève, époussette sa veste et fait mine de s’incliner pour recevoir les compliments de ses compères éméchés. Nico se refait l’histoire en se marrant à gorge déployée et Seb n’en finit pas de se bidonner. Mais Olivier, comme lui, se tait. Il le remarque tandis que fusent les commentaires graveleux. Non, mais ça ne va pas, Dieu nous préserve de tout ça ! Une fois par semaine, déjà c’est quand même pas une aubaine. Et lui de calculer silencieusement, et les chiffres de s’afficher très lentement dans son esprit aviné : 1 mois = 4 semaines, donc 9 mois font 4 × 9 = 36 semaines. Et les nombres de tournoyer dans sa tête et sa tête de tourner dans un tournis généralisé. Et lui de s’entêter à recalculer le nombre de rapports sexuels qu’il a ratés, à raison d’un coït tous les sept jours, oui c’est bien ça : 36. Très loin, ses meilleurs souvenirs. La vexation le vrille soudain et une tristesse inavouée mais infinie s’abat sur lui, le terrasse comme un haut-le-cœur. Désemparé, il enfile son manteau, salue les copains, Désolé, je vais y aller. Seb râle, fait son vexé en lui tendant son verre : T’as même pas fini ton vin ! Alors il s’exécute, boit tout d’un trait et s’en va, mi-fugue mi-raison, sans se retourner. Sans réaliser qu’il laisse tomber son cœur en sortant. Dans le froid, sur le boulevard. Bouleversé.

Un bail que ce n’est pas le moment, qu’Isabelle a mal à la tête ou pas la tête à ça. Un bail qu’elle porte en collier la pancarte Prière de ne pas déranger. Des lustres de libido à zéro et puis Waterloo, un couple en déroute. Un gâchis immense. Inimaginable. Et minable. C’est le mot gâchis maintenant qui se répète et cogne de plus en plus fort dans sa tête, à mesure que se consume sa cigarette. Pas envie de rentrer. Encore envie du froid et de la nuit. Toute la nuit du monde s’engouffre dans son esprit. Il a beau fixer obstinément le trottoir, impossible d’empêcher ses yeux de venir s’accrocher à la façade en pierre de leur immeuble et de se suspendre au balcon de la deuxième fenêtre du troisième étage où dort Isa. Elle n’en peut vraiment plus de lui pour s’infliger ça, à cinquante balais, le pauvre petit lit une place de Roxane, les posters de midinette, le miroir en forme de cœur et le papier peint turquoise qui après toutes ces années a fini par se décoller par endroits. Il la dégoûte à ce point ? Est-ce que tout ça n’est pas du cinéma ? Un homme et une femme. Chacun de leur côté. Un homme qui ne dort pas et une femme qui s’assomme. Un homme sur sa tablette et une femme dans son bouquin. Un homme qui désire et une femme qui soupire. Un homme qui se désole, une femme qui s’enferme, les heures qui s’étirent et leur amour qui s’étiole. Et une fois de plus rien. Rien de rien. Rien n’endimanche ce week-end qui n’en finit pas. Rien ne rompt leur pauvre échappée en solitaire. Elle a bon dos, cette fatigue qui prend toute la place dans leur vie. Il veut bien croire qu’Isabelle est crevée. Mais il pense surtout qu’elle se fait chier comme un rat avec lui. Et la longue queue traînante du rongeur qu’il voit galoper dans l’appartement, la moustache aux aguets, avec son museau rose et pointu l’écœure, lui donne envie de gerber. Tout ce temps passé, perdu, à vivoter en espérant que la dernière fois qu’il l’a tenue nue dans ses bras ne soit pas la toute dernière… Il n’a jamais imaginé, pas même une seconde, qu’il ne ferait plus l’amour avec Isa. Parce que c’est tout bonnement impensable. Comment aurait il pu se figurer que plus jamais il ne la toucherait ? Si encore elle l’avait prévenu… Comme les filles qu’ils allaient voir au parc, dix minutes avant de partir, histoire qu’elles puissent se préparer psychologiquement : On va bientôt rentrer ! Ou bien quand elles regardaient un dessin animé : Dans cinq minutes, on éteint. Mais Isa n’a pas sonné le glas de leurs ébats. Ni tocsin ni carton. Aucune annonce et zéro lettre avec ou sans accusé de réception. Il ne saurait dire comment cela s’est fait. Comment ils se sont éloignés. C’est comme si la distance s’était immiscée entre eux à leur insu. Imperceptiblement. Dans un lent, très lent, un interminable travelling. Difficile de déceler un glissement lorsqu’il se fait si progressivement. Quand la fréquence de leurs rapports sexuels s’est ralentie, il ne s’est pas alarmé. Il a d’abord mis ça sur le compte de l’épuisement, du stress, de l’anxiété. Et puis il est arrivé plusieurs fois que son désir s’étiole. À la naissance des filles par exemple, il n’a pas compté combien de temps ça a duré, mais il y a eu plusieurs mois sans sexe. C’était frustrant, bien sûr, mais pas si désolant. Leur nouveau rôle de parent les accaparait l’un et l’autre. Il avait su se montrer patient et Isabelle compensait. À l’époque elle l’embrassait sans compter et lorsqu’il n’en pouvait plus, elle se déshabillait devant lui et acceptait qu’il se masturbe en matant ses seins, son ventre, son sexe. Et même s’il ne la touchait pas, c’était lui faire l’amour quand même. Ses yeux sur sa queue valaient toutes les caresses. Souvent il la massait et ses mains à lui sur sa peau à elle leur faisaient du bien à tous les deux. Les sens d’Isabelle se désengourdissaient peu à peu, puis l’envie finissait par revenir. Alors quoi, il ne la touchera plus, plus jamais ? Non, impossible. Cette idée lui est insupportable. »

Extrait
« C’est comme si en retirant le tapis, la table de nuit, ses livres et tous ses habits, Isabelle avait fait sauter une digue, comme si plus rien ne retenait sa souffrance longtemps diluée dans la nonchalance de la routine et qu’elle s’écoulait maintenant dans un torrent déchaîné. La douleur irradie en lui, se propage à une vitesse fulgurante dans tout son corps. Ce qui le crible à ce moment-là, ce n’est ni la désolation ni le manque, mais le sentiment abyssal de la perte. Une perte abominable, dont il n’est pas sûr de pouvoir se remettre. Ni même de le vouloir. Peut-être qu’elle finira par avoir sa peau et alors il mourra, comme ça. La bouche bêtement ouverte et la main sur la poitrine. Tranquille enfin. Il prend tout à coup conscience qu’une partie de lui a disparu en même temps que tous les gestes qu’Isabelle ne fait plus. En s’éteignant, le sexe a tué bien plus de choses entre eux qu’il ne l’avait imaginé, et sûrement bien plus encore qu’il n’accepte de l’admettre. Son histoire avec Isa hoquette, leur vie à deux crève sans bruit. Et cette agonie l’anéantit. » p. 99-100

À propos de l’auteur
CORDONNIER_Amelie_©Astrid_di_CrollalanzaAmélie Cordonnier © Photo Astrid di Crollalanza

Amélie Cordonnier est journaliste littéraire et l’autrice de Trancher et d’Un loup quelque part (Flammarion, 2018 et 2020), traduits dans plusieurs langues. Pas ce soir est son troisième roman. (Source: Éditions Flammarion)

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Paris-Briançon

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En deux mots
Parmi les passagers qui prennent le train de nuit Paris-Briançon, on trouve un médecin, une assistante de production et ses deux enfants, un couple de retraités, cinq étudiants et un VRP. Des inconnus qui vont faire connaissance et voir leur existence bousculée.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Victimes d’un concours de circonstances

Avec Paris-Briançon, Philippe Besson nous offre sans doute l’un des romans les plus émouvants de cette rentrée. Vous n’oublierez pas de sitôt ces passagers d’un train de nuit, parfaits inconnus au moment de prendre ce train de nuit.

Avouons-le d’emblée, j’aime voyager en train et en particulier dans les trains de nuit. Cela remonte sans doute à ma prime jeunesse, à cette sorte de magie qui fait que l’on quitte une région froide et grise et que l’on se réveille caressé par un soleil encore discret qui nous dévoile de beaux paysages et des senteurs agréables. De plus, on n’est jamais à l’abri de faire une belle rencontre.
Un mystère qui a d’ailleurs été soigneusement entretenu par les romanciers. Ils ont fort habilement su utiliser cette promiscuité pour imaginer de belles histoires, ou de désagréables surprises de La madone des sleepings à L’inconnu du Nord-Express et du Crime de l’Orient-Express au Liseur du 6 h 27 du regretté Jean-Paul Didierlaurent.
Avant que ne disparaissent les dernières lignes en circulation en France, Philippe Besson nous offre un Paris-Briançon qui va lui aussi nourrir la légende. Onze heures de trajet durant lesquelles il va s’en passer des choses! Mais n’anticipons pas et commençons par présenter les passagers qui, en ce soir de printemps, montent dans les compartiments couchette à la gare d’Austerlitz en direction des stations de ski.
Le premier à entrer en scène est Alexis Belcour, médecin de quarante ans, qui se rend à Briançon pour vider l’appartement de sa mère décédée et retrouver l’endroit où il a passé sa prime enfance. Il sera accompagné par Victor Mayer venu à Paris pour des problèmes de ménisque. À 28 ans, cet hockeyeur qui gagne sa vie comme moniteur de ski l’hiver et guide de randonnée l’été a des raisons de s’inquiéter de l’usure de sa mécanique. Dans le compartiment voisin Julia Prévost, 34 ans, a pris place avec ses deux enfants. Cette assistante de production à la télé part rejoindre ses parents, mais fuit aussi un ex-mari violent. À côté, un couple de 63 et 62 ans. Jean-Louis et Catherine Berthier ont loué un studio à Briançon pour profiter de leurs premiers mois de retraite. Le cancer détecté chez Jean-Louis leur laisse penser qu’ils doivent profiter de ce moment ensemble. Un habitué, Serge Dufour, 46 ans, VRP voyagera à leur côté. Il monte régulièrement à Paris pour suivre les séminaires et formations proposées par l’entreprise qui l’emploie. Cette fois pourtant, le bagout qui a fait sa réputation lui reste un peu en travers de la gorge. On parle de restructurations et de réductions de personnel. Cinq jeunes étudiants de 19 ans occupent un autre compartiment. Manon, Leïla, Hugo, Dylan et Enzo vont passer une semaine dans le chalet mis à disposition par le parrain de Manon. «Et puis, dans cette histoire, il y a un certain Giovanni Messina. Il faudra bien parler de lui.»
Alors que défilent les immeubles de la banlieue parisienne, les premiers échanges entre ces personnes qui ne se connaissaient pas quelques minutes auparavant permettent d’en savoir davantage sur leur vie, leur état d’esprit, leurs soucis. Le médecin aura rassuré Julia sur la santé de son fils qui a vraisemblablement une angine. Serge le séducteur aura abordé Julia en se disant qu’ils se sépareront au petit matin après une nuit à coup sûr hachée et inconfortable «alors pourquoi pas des mots entre eux, des mots ordinaires, sans importance véritable mais qui font passer le temps. Et, qui sait, à la fin, ils se sentiront peut-être un peu moins seuls.» Une partie de belote s’improvise entre jeunes et retraités avant que, vers 23h et alors qu’on traverse la Bourgogne, chacun regagne sa cabine. Les conversations se font alors plus intimes. Alexis et Victor dévoilent leur homosexualité. Julia confie à Serge bien davantage qu’elle ne l’aurait imaginé de prime abord. «Un concours de circonstances, une somme de bifurcations, une succession de décisions, une profusion d’incidents ont fait que leurs existences ont soudainement concordé dans l’espace et dans le temps.»
Je laisse au lecteur le plaisir de découvrir ce qui est arrivé à l’intercités n°5789 au petit matin, quand Giovanni Messina entre en scène, pour souligner qu’une fois de plus Philippe Besson fait naître l’émotion. Il raconte en phrases simples des moments de forte intensité. De ce drame tragique et lumineux, on retiendra l’humanité, la vérité d’un instant où se révèlent les personnalités, où il n’est plus question de se cacher. Un roman fort, un roman bouleversant.

Paris-Briançon
Philippe Besson
Éditions Julliard
Roman
208 p., 19 €
EAN 9782260054641
Paru le 6/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, sur la ligne ferroviaire de Paris jusqu’à Briançon.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le temps d’une nuit à bord d’un train-couchettes, une dizaine de passagers, qui n’auraient jamais dû se rencontrer, font connaissance, sans se douter que certains n’arriveront jamais à destination. Un roman aussi captivant qu’émouvant, qui dit l’importance de l’instant et la fragilité de nos vies.
Rien ne relie les passagers montés à bord du train de nuit no 5789. À la faveur d’un huis clos imposé, tandis qu’ils sillonnent des territoires endormis, ils sont une dizaine à nouer des liens, laissant l’intimité et la confiance naître, les mots s’échanger, et les secrets aussi. Derrière les apparences se révèlent des êtres vulnérables, victimes de maux ordinaires ou de la violence de l’époque, des voyageurs tentant d’échapper à leur solitude, leur routine ou leurs mensonges. Ils l’ignorent encore, mais à l’aube, certains auront trouvé la mort.
Ce roman au suspense redoutable nous rappelle que nul ne maîtrise son destin. Par la délicatesse et la justesse de ses observations, Paris-Briançon célèbre le miracle des rencontres fortuites, et la grâce des instants suspendus, où toutes les vérités peuvent enfin se dire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Wukali (Émile Cougut)
Les Échos (Philippe Chevilley)
Blog La bibliothèque de Juju

Les premières pages du livre
Prologue
C’est un vendredi soir, au début du mois d’avril, quand les jours rallongent et que la douceur paraît devoir enfin s’imposer. Le long du boulevard, aux abords de la Seine, les arbres ont refleuri et les promeneurs sont revenus. Autour d’eux, des flocons virevoltent, tombés des peupliers ; on dirait de la neige au printemps.
C’est une gare, coincée entre un métro aérien et des immeubles futuristes, à la façade imposante, venue des siècles, encadrée de statues, où les vitres monumentales l’emportent sur la pierre et reflètent le bleu pâlissant du ciel. Des fumeurs et des vendeurs à la sauvette s’abritent sous une marquise à la peinture écaillée.
C’est la salle des pas perdus, où des inconnus se croisent, où une Croissanterie propose des sandwichs et des boissons à emporter, ne manquez pas la formule à 8 euros 90, tandis qu’un clochard file un coup de pied dans un distributeur de sodas et de friandises.
C’est un quai, noirci par la pollution et les années, où un échafaudage a été installé parce qu’il faut bien sauver ce qui peut l’être, et où des voyageurs pressent le pas, sans prêter attention à la verrière métallique qui filtre les derniers rayons du soleil.
C’est un jour de départ en vacances, les enfants sont libérés de l’école pour deux semaines, ils s’en vont rejoindre des grands-parents, loin, une jeune femme est encombrée par un sac trop lourd qu’elle a accroché à la saignée du coude, un homme traîne une valise récalcitrante, un autre scrute fébrilement le numéro des voitures, un autre encore fume une dernière cigarette avec une sorte de lassitude, ou de tristesse, allez savoir, un couple de personnes âgées avance lentement, des contrôleurs discutent entre eux, indifférents à l’agitation.
Bientôt, le train s’élancera, pour un voyage de plus de onze heures. Il va traverser la nuit française.
Pour le moment, les passagers montent à bord, joyeux, épuisés, préoccupés ou rien de tout cela. Parmi eux, certains seront morts au lever du jour.

1.
Le départ de l’Intercités de nuit no 5789 est prévu à 20 h 52. Il dessert les gares de Valence, Crest, Die, Luc-en-Diois, Veynes, Gap, Chorges, Embrun, Mont-Dauphin-Guillestre, L’Argentière-les-Écrins et Briançon, son terminus, qu’il atteindra à 8 h 18.
En période normale, il compte cinq voitures mais leur nombre monte à dix pendant les vacances d’hiver, lorsque les familles et les jeunes gens rejoignent les stations de ski.
Les voitures-couchettes comportent chacune dix compartiments de six couchettes, en deuxième classe, soit soixante places en tout, soixante lits étroits où s’étendre, où chercher le sommeil, où le trouver parfois. Elles sont décorées dans des tons bleus mais les déplacements brusques et incessants des bagages ont zébré le revêtement de traces noires et d’éraflures. Il existe des compartiments pour « dames seules » ; terminologie qu’on croirait empruntée à un autre siècle. Cela étant, cet espace dédié aux femmes évite la déconvenue de devoir se retrouver en tête à tête avec un inconnu mal intentionné. Sur chaque couchette, avant que l’accès aux trains ne soit autorisé, un agent de nettoyage a disposé une couette, un oreiller et une petite bouteille d’eau, ainsi qu’une boîte de confort, sous cellophane, contenant une lingette, des bouchons d’oreille et des mouchoirs. Deux systèmes de fermeture des portes assurent la tranquillité des usagers : un verrou et un mécanisme d’entrebâillement.
Dans les voitures-services, trois compartiments ont été remplacés par un garage à vélos – signe que l’époque a changé –, un espace réservé au personnel de bord et un coin détente, où des conversations se tiennent jusqu’à pas d’heure, entre insomniaques, sur tout et n’importe quoi, l’essentiel étant de passer le temps.
Enfin, les voitures-sièges proposent des fauteuils inclinables à quarante-cinq degrés afin de faciliter le repos des voyageurs. Pour des raisons de sécurité, de faibles veilleuses restent allumées en permanence. Quand la nuit est noire, on jurerait des balises.
L’Intercités peut accueillir jusqu’à deux cent soixante-quinze passagers mais ce soir, ils sont à peine la moitié à avoir acheté un billet. Le train de nuit ne séduit plus guère.
Pourtant, il a connu son heure de gloire. Qui ne se souvient de l’Orient-Express, du Train Bleu, de la Flèche d’or ? Rien que les noms nous transportaient. Même sans les avoir jamais empruntées, on imaginait sans peine des berlines profilées trouant l’obscurité, traversant la vieille Europe, et on avait vu dans les magazines les photos des cabines en bois d’acajou, des banquettes rouge bordel, des serveurs en habit, on pouvait rêver de se réveiller sur la Riviera ou à Venise.
La réalité était plus prosaïque ; comme souvent. À côté de ces vaisseaux de luxe, les convois modestes, les omnibus, les tortillards étaient la règle mais qu’importe, on pouvait aussi trouver du plaisir à tanguer sur des rails au beau milieu de la nuit comme on flotte sur une mer sombre, à passer d’un wagon à l’autre en ouvrant des soufflets pour enjamber un attelage mouvant, à slalomer entre des garçons jouant aux cartes assis par terre et des militaires rentrant de garnison encombrés de leur barda, à respirer des effluves de tabac et de sueur, on s’étonnait de faire des haltes dans des gares improbables, plantées au milieu de nulle part, et même les crissements qui sciaient les oreilles participaient au charme.
Et puis le train à grande vitesse est arrivé, c’était au commencement des années 80, il a comblé notre obsession du temps et de la célérité, notre besoin maladif de réduire les distances, il a soudain rendu obsolètes ces transports nocturnes, trop longs, trop lents, il a démodé ces Corail malgré la livrée carmillon ou le bandeau bleu qui tentaient de cacher la misère. Alors, l’argent s’est tari, le renoncement a gagné, les lignes ont presque toutes été supprimées. Pour celles qui ont miraculeusement échappé au grand ménage, les rames ont vieilli, les locomotives diesel se sont épuisées, les perpétuels colmatages sur les voies ou l’abandon des wagons-bars ont découragé même les plus motivés. Tant et si bien qu’on se demande si les cent et quelques qui prennent place à bord ce soir sont de doux rêveurs, d’incurables nostalgiques, ou tout simplement des gens qui n’ont pas eu le choix.

2.
Alexis Belcour a quarante ans, pile. Pour l’instant, il ne sait pas très bien quoi penser de ce nouvel âge. Certes, il a compris que les possibles se sont raréfiés mais ça ne date pas d’aujourd’hui, que le corps n’a plus la même énergie mais c’est le cas depuis un bail, il a conscience d’avoir modifié ses pratiques vestimentaires mais avec son métier, ce n’est pas nouveau, il ne serait pas capable de nommer les musiques que les types de vingt ans écoutent mais l’a-t-il jamais été, bref, il ne perçoit pas de réel changement. Bien qu’on lui ait seriné qu’il s’agissait d’une bascule, quarante ans, d’un adieu à la jeunesse, ce qu’il est disposé à admettre, pour l’instant, il ne voit pas vraiment de différence avec avant. Peut-être a-t-il été vieux très vite dans son existence et cette borne, en conséquence, ne peut pas avoir, pour lui, beaucoup de signification. Pourtant, et c’est un de ses nombreux paradoxes, son apparence dément ce vieillissement prématuré, son allure a quelque chose de juvénile, de gracieux, de délicat, généralement on lui donne moins que son âge, sensiblement moins. Il s’en débrouille. D’autant que ça lui vaut de plaire un peu plus qu’il ne le mériterait, parfois.
Alexis est médecin généraliste. Il a son cabinet rue d’Alésia, dans le 14e arrondissement, non loin de la place Victor-et-Hélène-Basch. D’ailleurs, le midi, il n’est pas rare qu’il aille déjeuner au Zeyer, la brasserie qui en occupe un angle, un des rares endroits de Paris qui sert encore des œufs mayonnaise. Il a une patientèle diverse, à l’image de ce quartier qui ressemble à un village, comme le prétendent ceux qui y vivent : des trentenaires avec enfants et des retraités, des bobos et des gens modestes, des enracinés et des qui ne font que passer. Il soigne des grippes, des bronchites, des foulures, il vaccine, et, quand il lui faut annoncer une mauvaise nouvelle, ce sont en général les hôpitaux qui récupèrent ensuite ceux qui nécessiteront des traitements lourds. Cette vie de médecin de quartier lui convient. Son père cependant rêvait de mieux pour lui, il l’avait encouragé à poursuivre ses études, à choisir une spécialité, il l’aurait volontiers imaginé chirurgien mais Alexis ne voulait pas des rêves que des tiers nourrissaient pour lui, et ceux de son père en particulier.
C’est du reste l’infatigable ambition de ce dernier qui les avait conduits à quitter Briançon. Ayant décroché un très beau job à La Défense, et le salaire qui allait avec, il avait annoncé que c’était terminé, les Alpes, les sommets enneigés, la maison de pierre. Et la famille s’était retrouvée à Neuilly. Le garçon n’avait que sept ans. Pendant longtemps, le soir venu, en cherchant le sommeil, il allait avoir le regret des sommets enneigés, de la maison de pierre et, un jour, ça lui était passé. Briançon ne serait plus qu’un souvenir flou. C’est pourtant là qu’il revient aujourd’hui. Voilà pourquoi il se trouve à Austerlitz.
Il est en avance. Il est toujours très en avance. Et considère toujours avec un peu de stupéfaction, et peut-être d’admiration, ces voyageurs qui déboulent au dernier moment, hébétés, transpirants, qui interrompent une seconde leur course pour aviser le tableau d’affichage, découvrir le numéro de leur quai, avant de la reprendre, de se faufiler entre les silhouettes, pareils à des danseurs brusques, de foncer, lancer une dernière accélération, et grimper dans la voiture de queue juste avant que la portière ne se referme, la plupart du temps ils sont jeunes, avec un sac en bandoulière, dans lequel ils ont jeté des vêtements à la hâte, leur précipitation n’est pas la conséquence d’un rendez-vous qui se serait éternisé, d’un emploi du temps si serré qu’il expliquerait leur arrivée tardive à la gare, non, ils sont comme ça, en permanence sur la brèche, sur un fil, ne sachant pas faire autrement, et cependant ils ont la chance de grimper dans le train juste avant qu’il ne démarre, ils ont cette grâce. Lui, il cherche une table libre dans le café où il va devoir patienter. Il a trente bonnes minutes devant lui.
Il doit se résoudre à s’installer dans une Brioche Dorée avec ses tables en formica imitation bois. Il songe que les cafés de gare n’en sont plus vraiment, ces cafés de jadis avec leurs clients agglutinés, les habitués et les profanes, ceux qui vont bosser et ceux qui partent loin, longtemps, ceux qui voyagent léger et ceux qui sont encombrés, avec leur désordre, leur comptoir où on n’a pas eu le temps de débarrasser les pintes maculées d’un reliquat de mousse ni les tasses vides, parce qu’il y a trop de monde, leurs journaux froissés qui traînent, leurs ramequins de cacahuètes où des inconnus ont plongé la main, leurs jambon-beurre qui suintent derrière une vitrine constellée de traces de doigts, et puis leurs exclamations, leurs silences aussi, leurs solitudes. Ne demeurent que les pressés, les furtifs parce que le train de banlieue n’attendra pas, et que le suivant passera trop tard pour rentrer chez soi avant la nuit.
Alexis aurait pu prendre un TGV, le trajet eût été plus court mais il a eu envie d’essayer le train de nuit, ça lui a paru romantique ou romanesque, et il lui arrive d’être romantique ou romanesque malgré le sérieux de sa profession, d’ailleurs ça lui joue des tours, on croit que les médecins sont des gens solides alors qu’il n’est que fragilité, on les présume dotés d’une certaine placidité pour affronter les catastrophes quand lui doit s’employer à dominer une sensibilité excessive. Ou bien il aura voulu retarder le moment, le moment de renouer avec Briançon, avec le territoire de son enfance ; il faut dire que ce qu’il doit y accomplir n’est pas tellement joyeux.

3.
Victor Mayer a vingt-huit ans. Il a passé la journée à Paris pour des examens médicaux, c’est son ménisque qui lui joue des tours et la clinique du sport du boulevard Saint-Marcel dispose des meilleurs spécialistes et des équipements les plus performants. Il a subi des examens, répondu à des questions, été soumis à des tests d’effort mais, pour l’instant, aucun diagnostic définitif n’a été posé. Ont juste été évoquées des infiltrations pour soulager sa douleur lancinante. Il est vrai qu’on court le risque de se blesser, ou de s’endommager quand on pratique le sport comme il le fait, à un assez bon niveau. Il est défenseur dans l’équipe de hockey sur glace de la ville. Mais la vérité, c’est qu’il ne s’est pas blessé, non, c’est l’usure qui gagne, il a trop tiré sur la corde, son corps s’est épuisé, pas disloqué, simplement émoussé, corrodé, abîmé, il n’en recouvrera sans doute pas le plein usage, il devra se faire une raison. Vingt-huit ans, ce n’est plus tout jeune quand on pousse inlassablement des palets depuis l’âge de sept ans, quand on glisse et qu’on tombe sur la glace d’une patinoire, quand on reçoit des coups de l’adversaire. Malgré les protections, les casques, les gants, les épaulières, la coquille, les jambières, la glace reste dure, infrangible, l’effort considérable, les contacts rugueux et, à la fin, on paie la fatigue, l’immense fatigue.
C’est d’autant plus rageant que le hockey ne nourrit pas son homme. Quand il ne s’entraîne pas ou ne dispute pas de match, Victor est obligé de travailler. L’hiver, il est moniteur de ski, le reste du temps guide de randonnée. Pas très bon pour son ménisque ça non plus, mais quand on est né à la montagne, qu’on a grimpé sur des skis dès la plus tendre enfance, qu’on connaît les sentiers par cœur, qu’on n’a pas envie d’aller voir ailleurs et qu’on n’est pas très bon à l’école, est-ce que ça n’est pas naturel ? Quand il y pense, il se dit qu’il n’a pas eu beaucoup à réfléchir. Surtout que son grand frère avant lui avait ouvert le chemin. Seul Tristan, leur aîné, a opté pour une autre voie : la carrière militaire. Mais en l’espèce, il s’agissait d’imiter leur père, affecté pendant près de vingt-cinq ans au 159e régiment d’infanterie alpine. C’est, du reste, par la grâce de cette affectation que ce dernier a rencontré celle qui allait devenir sa femme, et plus tard la mère de leurs trois garçons : Francine était serveuse dans un restaurant d’altitude, elle lui avait tapé dans l’œil.
En cet instant, Victor ne pense pas à la généalogie ni aux professions qui s’imposent, ou aux destins qui se forgent malgré soi. Il pense à ce ménisque qui persiste à le lancer tandis qu’il remonte le quai en direction de son wagon, serrant dans la main son billet froissé où figurent le numéro de son compartiment et celui de sa couchette, le consultant de nouveau car il a déjà oublié la combinaison magique. Il pense aussi à ce contretemps qui l’a empêché de prendre le TGV sur lequel il avait dûment réservé. À la clinique du sport, on l’a libéré plus tard que prévu, ensuite il y a eu cette panne de métro, tu parles d’une malchance, et, quand il s’est pointé gare de Lyon, il n’a pu que constater que son train, le dernier de la journée, s’en allait sans lui. Comme il ne voulait pas dormir sur place et encore moins payer une chambre d’hôtel, il s’est rabattu sur le train de nuit au départ d’Austerlitz. De toute façon, il n’avait guère le choix : il est attendu à 9 heures pétantes pour la reprise de l’entraînement, il a beau être remplaçant pour le match de samedi, son coach n’aurait pas compris qu’il sèche.
Son sac accroché à l’épaule et le regard obstrué par une mèche blonde rebelle dépassant de son bonnet, il bouscule un type monté à bord juste devant lui, avant de se rendre compte qu’ils partagent la même cabine. Sans doute, parce qu’ils s’apprêtent à passer presque douze heures ensemble, l’autre croit bon de se présenter et de lui tendre une main. Victor a entendu « Alexis Belcour », mais il n’en est pas certain. En retour, il mentionne juste son prénom. Dans un mélange d’agacement et de timidité.
En revanche, il ne mentionne pas que jamais il n’aurait dû se trouver dans ce train.

4.
Julia Prévost a trente-quatre ans. Elle est assistante dans une société de production qui réalise des talk-shows en direct pour la télévision. Elle est notamment chargée de trouver des intervenants. Des hommes politiques, des économistes, des médecins, des comédiens, des écrivains, des chanteurs, des influenceurs qui ont un avis sur l’actualité et des choses à vendre. Elle est entrée dans cet univers un peu par hasard, à la faveur d’un stage alors qu’elle préparait sans conviction une licence de communication. La boîte lui a proposé de rester, elle a accepté. Souvent, la vie se décide sur presque rien, une rencontre, une opportunité, une paresse.
Elle passe ses journées au téléphone à convaincre des gens récalcitrants, à calmer les ardeurs d’attachés de presse insistants, à monter des plateaux, à organiser des venues, puis à accueillir les heureux élus, à leur montrer le chemin de leur loge, celui du maquillage, à leur faire la conversation dans le but de dissiper leur trac ou leur impatience. Tout le monde se félicite de sa rigueur, de sa prévenance, de sa bienveillance.
Aujourd’hui, elle porte un jean slim, des talons hauts, un chemisier blanc, une veste en faux daim et elle accompagne ses deux enfants, Chloé, huit ans, et Gabriel, six ans, chez leurs grands-parents, lesquels possèdent un chalet à Serre Chevalier. Les revoir, eux qu’ils n’ont pas vus depuis Noël, leur fera du bien, d’autant que de parents affectueux et attentionnés, ils sont devenus carrément gâteux avec leurs petits-enfants. Les grands espaces et le bon air ne leur feront pas de mal non plus. Ils se sentent un peu à l’étroit dans les soixante mètres carrés de l’appartement de Boulogne et pendant huit jours, au moins, ils disposeront d’une chambre chacun, rien que pour eux.
Car Julia, depuis deux ans, doit apprendre à vivre avec une pension alimentaire et un salaire certes raisonnable, mais loin d’être mirobolant. Il y a des passions qui s’éteignent vite, des promesses qui ne sont pas tenues, des masques qui tombent, des mariages qui tournent au vinaigre, des séparations conflictuelles qui vous ramènent à la case départ mais avec, en sus, deux marmots sur les bras. Julia ne se plaint pas, c’est une grande fille, personne ne l’a forcée à tomber amoureuse de ce voyou trop beau pour être vrai, et ses maternités l’ont comblée, mais elle a appris à faire attention, à tous points de vue. Quand elle avait vingt ans, c’est la dernière chose qu’elle aurait pu envisager : devoir faire attention un jour.
Eux, les enfants, ils ne se rendent compte de rien. Enfin, si, bien sûr, ils constatent que leur père se contente de réapparitions brèves et invariablement orageuses, que leur mère est à cran plus souvent qu’à son tour, qu’ils restent tard chez la nounou parce que les tournages débordent, ne finissent pas à l’heure, mais ils ont conservé une certaine insouciance, ils croient encore que la vie n’est pas une chose dure comme du granit, que le monde n’est pas hostile. C’est sur le compte de leur insouciance encore qu’il faut mettre ce périple en train de nuit : ils avaient adoré ça la première fois, ils ont demandé à renouveler l’aventure, leur mère n’a pas eu la force de les décourager, tant pis pour l’inconfort, pour la promiscuité et la perspective d’un mauvais sommeil.
Dans la vitrine réfrigérée de la boutique Relay, elle attrape des sandwichs triangle sous vide, des bouteilles de Coca et de la Cristaline. À la caisse, elle ajoute un paquet de Granola et un de tartelettes au citron Bonne Maman, paie le tout sans s’attarder et file vers le quai, maintenant sa progéniture dans ses jambes. Une mère irréprochable aurait probablement prévu quelque chose ou acheté des produits plus sains mais ils sont à la bourre, elle est sortie tard du boulot et a juste eu le temps de passer en vitesse à l’appartement récupérer bagages et enfants.
Tandis qu’ils remontent le couloir en direction de leur compartiment, Julia remarque deux hommes qui s’affairent dans celui qui précède le leur : le premier a des cheveux blonds, le second a l’air triste. Elle referme machinalement sa veste en faux daim, comme pour se protéger du possible désir de ces deux-là. Elle s’en veut aussitôt. Tous les hommes ne sont pas des prédateurs ni des violents.

5.
Jean-Louis et Catherine Berthier ont respectivement soixante-trois et soixante-deux ans. Ils sont mariés depuis trente-sept ans. Catherine pourrait encore parler de la cérémonie avec force détails, elle n’a rien oublié. C’était un samedi en juin – ça, c’est facile –, dans le village de Dordogne dont elle est originaire, ils habitaient la capitale à l’époque mais pour ce genre d’occasion, on revient généralement au lieu de ses origines. Elle portait une robe blanche, mélange de coton et de soie, cousue de perles qui lui venaient de sa grand-mère, et une couronne de fleurs dans les cheveux – une coquetterie à laquelle elle avait tenu – et des souliers neufs qui l’avaient tourmentée et meurtrie toute la journée – elle aurait dû les « faire » avant, comme le lui avait conseillé sa mère, mais elle n’avait pas écoutée. D’abord la mairie, avec Marie-Jo, sa meilleure amie comme témoin, alors que Jean-Louis avait choisi son frère, qui devait mourir l’année d’après dans un stupide accident de moto. C’est le maire lui-même qui les avait unis, un ami de la famille, il avait fréquenté les bancs de l’école primaire avec le père de Catherine. »

Extraits
« D’abord, il y a dans l’élan de Serge — et sans doute en est-il le premier surpris — de la sincérité et de l’innocence. Il s’approche sans arrière-pensée de cette femme qui le touche sans se l’expliquer. Il s’approche avec pour unique ambition de lui faire comprendre que certes ils sont des étrangers mais embarqués ensemble pour quelques heures, rien ne les oblige à s’aborder mais quel mal y aurait-il à se lancer, ils se sépareront au petit matin après une nuit à coup sûr hachée et inconfortable mais là, pour le moment, ils tanguent de concert, alors pourquoi pas des mots entre eux, des mots ordinaires, sans importance véritable mais qui font passer le temps. Et, qui sait, à la fin, ils se sentiront peut-être un peu moins seuls. » p. 66

« Voyez, c’est ça que j’aime dans les trains. C’est qu’un type comme moi n’aurait jamais rencontré une femme comme vous sinon.» Serge n’a pas tort: si l’on s’en tient aux probabilités la possibilité que leurs trajectoires se croisent était à peu près nulle. Ils habitent dans des villes très éloignées, exercent des professions sans connexion entre elles, appartiennent à des générations différentes, ne partagent pas les mêmes références culturelles, sans doute pourrait-on énumérer de nombreux autres motifs d’incompatibilité et cependant, les voici qui conversent et même se découvrent une connivence, tout cela parce qu’un concours de circonstances, une somme de bifurcations, une succession de décisions, une profusion d’incidents ont fait que leurs existences ont soudainement concordé dans l’espace et dans le temps. » p. 106

À propos de l’auteur
BESSON_Philippe_©DRPhilippe Besson © Photo DR

Auteur de premier plan, Philippe Besson a publié aux éditions Julliard une vingtaine de romans, dont En l’absence des hommes, prix Emmanuel-Roblès, Son frère, adapté au cinéma par Patrice Chéreau, L’Arrière-saison, La Maison atlantique, Un personnage de roman, Arrête avec tes mensonges, prix Maison de la Presse, en cours d’adaptation au cinéma avec Guillaume de Tonquédec et Victor Belmondo, sous la direction d’Olivier Peyon, Les passants de Lisbonne et Le Dernier Enfant. (Source: Éditions Julliard)

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Les Années sans soleil

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En deux mots
Elias Torres, libraire et écrivain, va devoir se confiner avec sa femme, son fils et sa fille dans son appartement toulousain. Une situation inédite qui va entrainer des tensions grandissantes et l’obliger à chercher une stratégie pour éviter l’explosion.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Une famille confinée à Toulouse

Vincent Message raconte le quotidien d’un écrivain confiné avec son épouse et ses deux enfants à Toulouse. Pour se rassurer, il va chercher dans les livres les pires périodes de l’Histoire. Et trouver une belle matière à réflexion au milieu du chaos.

Il y a quelques événements dans la vie d’un pays qui marquent tous les habitants ou presque. Le jour de la chute du mur de Berlin, le 11 septembre, la victoire en finale de la coupe du monde de football ou plus récemment le confinement. C’est cet événement qui sert de fil rouge au nouveau roman de Vincent Message. Son narrateur, l’écrivain Elias Torres, se souvient très bien où il était quand les restrictions ont été décidées. À l’aéroport de New York pour y rencontrer son éditeur et sa traductrice, car l’un de ses romans devait paraître aux États-Unis. Mais après les nouvelles mesures de restrictions sanitaires décidées à la hâte devant la progression de l’épidémie, il ne quittera JFK que pour repartir d’où il était venu, laissant derrière lui ses illusions et un livre quasiment mort-né.
Ayant retrouvé son épouse et ses enfants, il ne se doute pas qu’ils vivent leurs dernières heures d’insouciance. Revenus d’une escapade dans les Corbières, ils retrouvent leur appartement toulousain. «Et aussitôt après, tout a fermé. Le lycée de Maud, la crèche de Diego, la librairie, la plupart des commerces. Les rideaux de fer et les stores se sont baissés pour ne plus se relever, comme si on était entrés dans la stase d’un dimanche infini, ou qu’il faisait nuit en plein jour et que le soleil était une autre forme de lune.» Alors, il faut expliquer aux enfants une situation dont on a soi-même de la peine à appréhender les tenants et les aboutissants. Alors il faut faire bonne figure en se doutant que ce ne serait pas simple. «En temps normal déjà, nous sommes quatre personnes avec des besoins très distincts, pas évidents à concilier, avançant cahin-caha, d’un compromis frustrant à l’autre, mais face aux événements en cours, ce serait pire, aucun de nous ne serait libre et n’aurait ce qu’il voulait.»
Alors pour conjurer la peur, chacun cherche à s’occuper. D’abord à parer au plus pressé, même si cela est un peu irrationnel. Faire le plein de courses pour ne manquer de rien au cas où. Elias va jusqu’à commander des jerrycans pour faire des réserves d’eau. Achat qui s’avérera inutile mais va le pousser à ranger sa cave pour trouver de la place aux conteneurs. Après ce tri lui vient l’idée de creuser le sujet qui les préoccupe tous, essayer de connaître les pires moments que la terre a traversé. L’occasion de rendre visite à Igor Mumsen, un vieil érudit qui possède des livres de Procope de Césarée relatant l’ère de Justinien, les guerres et les catastrophes endurées par le peuple. «Je tenais avec cette œuvre de quoi m’occuper des semaines. Je ne savais pas encore ce que je pourrais en faire, si c’était du travail ou une lecture sans but, mais cela produisait sur moi l’effet exact que je cherchais. J’étais ailleurs, dans un autre espace-temps, à partager les préoccupations et les vicissitudes d’un historien, d’un général et d’un empereur qui n’étaient plus que poussière depuis mille cinq cents ans. Je lisais avec avidité ces histoires de massacres, de villes assiégées et pillées, de revirements d’alliances, d’assassinats qui faisaient passer les années 1970 pour un bal des débutantes, et je relativisais un peu nos malheurs de Modernes, et je respirais mieux.»
Vincent Message ne nous cache rien des tourments de son personnage, des difficultés psychologiques au sein de la famille, du degré de saturation que la situation engendre. Sa fille de dix-huit ans qui s’éloigne toujours un peu plus de lui, sa femme qui n’en peut plus de tenir le ménage à bout de bras. Mais le romancier nous offre aussi les clés pour s’affranchir de cette période très pénible à vivre. Avec les livres, avec la poésie d’Hölderlin, avec des projets d’écriture, avec les rencontres qu’il va faire.
Après Cora dans la spirale qui nous confrontait, à la complexité de la vie d’une femme soumise à une société de la performance et à la violence du management, Vincent Message se penche, tout au long de cette chronique d’une année particulière – durant laquelle tous les repères sont brouillés – sur une France de plus en plus dure, une jeunesse opprimée et un avenir incertain face aux enjeux climatiques. Et semble s’interroger sur les prochaines années sans soleil.

Les Années sans soleil
Vincent Message
Éditions du Seuil
Roman
304 p., 19,50 €
EAN 9782021495553
Paru le 7/01/2022

Où?
Le roman est situé aux États-Unis, à New-York pour un très bref séjour, puis à Paris, Narbonne et un village dans les Corbières ainsi qu’à Rodez. Mais c’est à Toulouse que va se dérouler le confinement.

Quand?
L’action se déroule principalement en 2020.

Ce qu’en dit l’éditeur
Écrivain au succès modeste, libraire à ses heures, Elias Torres vit à Toulouse avec Camille et leurs enfants. Un certain mois de mars, tout se resserre autour d’eux : ils n’ont plus le droit de quitter le pays, leur ville, puis leur quartier. Elias s’inquiète pour sa fille, Maud, qui ne décolère pas contre l’inaction des dirigeants face à la crise écologique, et à qui la situation coupe toute perspective d’avenir. Il doit aussi prendre soin de son ami, le vieux poète Igor Mumsen.
Afin de relativiser la détresse du présent, Elias mène des recherches pour savoir quelles ont été les pires années de l’histoire de l’humanité. Pour lui, la réponse ne fait pas de doute : ce sont les décennies qui ont suivi 535-536. Ces années-là, le soleil a cessé de briller pendant près de dix-huit mois. Tout en luttant pour protéger les siens, Elias se passionne pour ce petit âge glaciaire qui a marqué l’histoire d’une empreinte aussi méconnue que décisive.
Dans ce roman porté par une voix inquiète et vive, l’amour de la littérature devient un des antidotes possibles aux angoisses qui nous hantent.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Le Télégramme
En Attendant Nadeau (Sébastien Omont)

Les premières pages du livre
« Chacun d’entre nous se souvient où il était quand ça a commencé, ou plutôt quand il a compris que ça n’était pas anodin, que ça ne toucherait pas que les autres, que c’était parti pour durer et que ça allait changer nos vies. En ce qui me concerne, je venais de descendre d’un avion après huit heures de vol, et je patientais avec quelques centaines d’autres passagers dans les files d’attente tortueuses d’un contrôle aux frontières. Je rêvais d’entrer sur le territoire des États-Unis d’Amérique, comme d’autres rêveurs avant moi. Je ne fuyais rien. Je n’étais pas venu me construire une autre vie. Je m’apprêtais seulement à passer quelques jours à New York, pour ce que mon visa désignait comme un voyage d’affaires, même si l’expression sonnait faux pour parler de moi et de mon travail. J’étais fier de me dire qu’un livre m’avait précédé, s’était faufilé avant moi de l’autre côté de la frontière. Mon quatrième roman, Hibernation, paraissait chez Atlas Maior, dans une traduction d’Emily Kent que j’avais relue ligne à ligne, l’automne dernier, pendant que tout mon petit monde dormait malgré le vent d’autan qui battait à nos fenêtres. C’était mon premier livre traduit en anglais, et la première fois également que je remettais les pieds aux États-Unis après la période où nous y avions vécu, Camille Lanneau et moi, douze ans auparavant. Ce jour de mars ainsi était un jour de joie, à marquer d’une pierre blanche.
Je me rappelle très bien. La file n’avançait pas. Les autres avaient sorti leur téléphone, j’ai donc fait comme les autres et me suis reconnecté distraitement au réseau, sans vouloir voir que le thermomètre mondial s’affolait. Je savais qu’Emily Kent était venue me chercher, que James Barrister, mon éditeur, serait également là, et je fantasmais le panonceau sur lequel mon nom serait inscrit en lettres capitales, tout en sachant très bien qu’ils n’avaient pas de raison de pousser l’hospitalité jusque-là, puisque je connaissais leurs visages et qu’ils reconnaîtraient le mien. Tout de même, je me demandais si Emily Kent serait raccord avec la poignée de photos que j’avais trouvées d’elle. Le réseau avait beau nous livrer d’avance des images chaque jour plus fidèles de la réalité, je ne savais jamais à quoi ressembleraient les visages, ni quelle allure auraient les autres avant qu’ils ne surgissent devant moi.
Maintenant la file avançait. J’ai ouvert mon passeport à la page qui établissait, en mentions dénuées de la moindre ambiguïté, que j’avais quarante-trois ans, que j’étais citoyen français, qu’on m’appelait Elias Torres. Il était également écrit que j’avais les yeux verts, ce qui était plus audacieux, ou sujet au moins à débat. Mon tour est venu, j’ai rengainé mon téléphone. Le préposé au contrôle avait la bouche usée par la répétition de formules incontournables et, sous son képi bleu marine, un regard que la bureaucratie privait de toute lumière. Je l’ai laissé scanner mes empreintes digitales. J’ai regardé se dessiner ce labyrinthe délicat dont je n’avais jamais essayé de sortir, parce que personne ne m’avait dit que je risquais de m’y perdre. Je me sentais si heureux et si inoffensif que j’ai cru avoir mal entendu lorsqu’un de ses collègues est venu me chercher. On avait besoin de moi, j’étais requis, convié à ce qui s’appelle un entretien approfondi. J’ai tout de suite trouvé ça injuste et angoissant. Je ne suis pas né de la dernière pluie. Je sais que c’est comme ça que les ennuis commencent, de nos jours : par un sourire et un follow me please.
Je me rappelle très bien. Un bureau sans fenêtres, ce qu’il y a de plus aseptisé, l’ordinateur qui trône et un banc pour m’asseoir. Le type a scanné mon passeport, puis l’a examiné avec une attention louable, comparant la photo au visage qu’il avait devant lui, comme s’il lui restait des pouvoirs que les machines n’avaient pas pillés. Les bases de données moulinaient, il ne leur faudrait pas dix secondes pour exhumer des choses que même Camille ne savait pas, des choses que je n’avais confiées à personne et que j’avais moi-même oubliées. Sans cesser de bavarder, avec une bonhomie dont l’hypocrisie manifeste me tapait sur les nerfs, le type a enfilé une paire de gants en latex et m’a demandé de bien vouloir me lever. Il a pris ma température avec un thermomètre frontal, qui ressemblait un peu trop à une arme. Il a entrepris de me fouiller, a palpé les pans de ma veste, mon torse, mes cuisses jusqu’à l’entrejambe. Lorsque j’ai pu me rasseoir, lui demander ce qu’on me voulait, il m’a dit de ne pas m’en faire : il s’agissait seulement de répondre à quelques questions. Vu la période, vu la situation, je devais comprendre que les autorités prennent des précautions supplémentaires.
Ensuite l’homme a examiné le formulaire que j’avais rempli, six semaines auparavant, de dénégations vigoureuses. Je n’étais pas un terroriste. Je n’avais jamais été mêlé, de quelque manière que ce soit, au trafic d’armes ou de stupéfiants. Je ne comptais pas m’impliquer dans des activités criminelles ou immorales, même si je soupçonnais que la moralité faisait ici comme ailleurs, et peut-être ici plus qu’ailleurs, l’objet de définitions dangereusement variables. En somme, je n’avais pas d’intention maligne à l’égard de ce pays dont les clivages et les errements me préoccupaient parfois jusqu’à me mettre en orbite pour un atroce tour d’insomnie, mais dont je continuais à me sentir très proche, et où j’avais vécu une des plus belles années de ma vie.
L’homme m’a demandé d’énumérer les pays où je m’étais rendu au cours de la dernière décennie. Tandis que je me creusais la tête, il feuilletait mon passeport, recensait mes visas pour contrôler chacune de mes affirmations. J’ai vu surgir mon père, assis sur le lit dans ma chambre, une liasse de polycopiés à la main, quand il m’écoutait réciter les poèmes de Friedrich Hölderlin ou d’Edgar Allan Poe que j’apprenais par cœur dans mes années d’études. Jusqu’au jour dont je parle, les contrôles à l’immigration ne me faisaient pas plus peur que la fréquentation des poètes. J’ai évoqué l’Italie et la Grèce, le Mexique, la Chine et le Japon – chacun de ces mots amenant un monde. J’ai hésité à mentionner Cuba. Il n’y avait pas trace dans mon passeport du séjour que j’y avais fait, puisque le régime castriste, histoire de ne pas transformer en enfer l’existence de ses hôtes, tamponnait un papillon de carton éphémère au lieu de délivrer des visas. Prononcer ce nom, Cuba, aggraverait les soupçons qui pesaient contre ma personne. Le taire, c’était mentir, et s’ils s’en avisaient mentir était plus grave. D’un autre côté, je restais persuadé que je n’étais coupable de rien. L’homme m’a interrompu et tiré d’embarras : il a nommé d’autres pays, pays voyous dans la vision des choses qui faisait pour lui quasiment force de loi, États ennemis où je n’avais jamais mis les pieds. Je lui ai dit que le Moyen-Orient ne m’intéressait pas, ce qui était abrupt, mais pas loin de la vérité.
Une femme corpulente, peau brune, teint mat, est entrée dans la pièce, tirant derrière elle ma valise récupérée au sortir de la soute. L’homme l’a aidée à la soulever jusqu’à la table. J’étais frileux, c’était encore l’hiver, je voulais être élégant dans la mesure de mes moyens, la valise était lourde. La femme m’a demandé d’ôter ma veste et a entrepris d’en ouvrir les doublures avec un découseur. Elle s’excusait, bien sûr, elle recoudrait ensuite, mais c’était le protocole : il se cachait, d’après leur expérience, beaucoup trop de choses là-dedans. Pendant ce temps, l’homme alignait en piles instables mes vêtements froissés. Je transportais quelques exemplaires de mes romans précédents, que je comptais offrir à certaines des personnes que je rencontrerais. À qui, je ne savais pas, c’était la beauté de la chose. Ils se sont accrochés à ces produits de contrebande. Cela leur paraissait improbable que j’aie traversé l’océan pour parler d’un de mes livres. C’est vrai que ça n’était pas strictement nécessaire. On pouvait craindre du reste que le public, aux trois rencontres prévues, soit assez clairsemé. Moi-même je ne comprenais pas pourquoi c’était Hibernation, plutôt qu’un autre de mes livres ou le livre d’un autre écrivain, qui avait retenu l’attention des éditeurs d’Atlas Maior. Les deux policiers en tout cas désiraient tout savoir de ce que racontait le roman. Rien ne leur aurait été plus facile que de vérifier par eux-mêmes, mais ils aimaient décidément que tout sorte de ma bouche.
Cueilli au pied de l’avion, je parlais un anglais bien bègue pour résumer l’intrigue d’une manière décente. J’ai dit que c’était l’histoire d’un groupe d’hommes qui franchissait les Pyrénées, une fin d’hiver, pour fuir une menace dont la nature n’était pas précisée. Si on était adepte d’explications d’ordre autobiographique, on pouvait supposer que cela se passait en 1939, au moment de la Retirada, à laquelle mon grand-père Lluís avait participé, fuyant avec les républicains catalans devant des phalangistes qui n’aspiraient qu’à leur tirer dans le dos. Dans le récit, néanmoins, je restais délibérément flou sur les lieux et les dates. Ce qui était sûr, c’est que ces hommes se retrouvaient bloqués dans la montagne, et partageaient, quelques semaines durant, le territoire d’un ours. Cela se passait bien, d’abord, puis très mal. Et en leur disant cela, j’en disais peut-être assez, non ? Je m’en serais voulu de tout leur révéler. Bien sûr, j’étais au courant que les ours n’hibernaient pas. Ils hivernaient. Leur cœur ralentissait, mais leurs réveils étaient fréquents, et c’était souvent en janvier que les femelles donnaient naissance. L’hibernation requérait un ralentissement bien plus fort du métabolisme animal, elle plongeait dans une léthargie profonde. Pourtant j’avais maintenu ce titre, parce que le mot était plus courant, parce qu’il me plaisait plus et parce qu’il avait à mes yeux une portée plus large, peut-être métaphorique ou discrètement allégorique. Lorsqu’on écrit une histoire d’ours, ce n’est jamais seulement une histoire d’ours. Mais cela, croyez-moi, je ne leur ai pas dit.
C’était peine perdue de toute façon. À chacune de leurs relances, j’avais le sentiment qu’ils ne me faisaient pas confiance, qu’ils s’étaient fait leur opinion, qu’Elias Torres n’était qu’une couverture maladroite dissimulant ma véritable identité. Je pouvais avoir publié des livres sans les avoir écrits moi-même. Je pouvais avoir une femme, une fille de dix-sept ans et un fils de deux ans et demi simplement pour faire bonne mesure. Je me suis demandé avec qui ils me confondaient, qui était celui qu’ils cherchaient, et ce qui se passerait si un jour je me trouvais face à cet homme. J’ai même pensé avec regret qu’il y avait peu de chances que cette rencontre se produise.
Ils n’ont rien découvert, curieusement, à l’intérieur de ma veste. La femme s’est mise à recoudre. Ses gestes étaient aussi rapides que ceux d’une ouvrière dans une usine textile. Et c’est à ce moment-là, je me le rappelle très bien, que les haut-parleurs m’ont demandé de me présenter en salle d’embarquement. Les policiers n’ont pas eu l’air surpris. C’était l’issue qu’ils attendaient. Ça n’avait rien de personnel, mais je ne pouvais pas être admis sur le territoire américain. Pas cette fois-ci, pas dans ces circonstances. Vous devriez prendre ce vol, m’ont-ils répété à deux voix, sinon vous payerez de votre poche le billet de retour. Ils m’ont demandé pardon pour le désagrément. Ils espéraient pouvoir me souhaiter la bienvenue en bonne et due forme, lors de mon prochain séjour.
Le décollage était dans vingt minutes. J’avais péché par négligence et m’étais mis en retard. J’ai attrapé ma veste qui n’était qu’à moitié recousue, enfilé mon manteau de laine, et j’ai couru jusqu’à l’embarquement en suant à grosses gouttes. Les deux femmes au comptoir se sont réjouies d’entendre mon nom, mais ont relevé avec mécontentement l’existence de ma valise. Je devais bien voir moi-même qu’elle ne passerait jamais en cabine. J’ai bafouillé une sorte d’excuse. Elles n’avaient pas le temps de m’écouter et n’étaient pas autorisées, de toute façon, à me laisser errer dans les limbes de cette zone de transit. Alors elles ont étiqueté la valise pour qu’elle reparte en soute et elles m’ont gratifié de leurs sourires de commande : il n’y avait aucun souci, pas le moindre souci, je la retrouverais à l’arrivée.
Elias Torres s’est écroulé sur le siège 24F, le même siège qu’à l’aller, avec beaucoup de soulagement. J’ai bouclé ma ceinture. Je sentais la peur et la sueur. J’aurais aimé changer de chemise, pour être franc, mais on ne fait pas toujours ce qu’on veut dans la vie. Je plaignais simplement ma voisine, dont le profil d’ailleurs me disait quelque chose. Tordant le cou à droite à gauche, j’ai regardé autour de moi. J’ai mis une minute à comprendre. La composition du vol était quasiment la même qu’à l’aller. Il y avait dix sièges vides et quelques nouvelles têtes. Sinon, c’étaient les mêmes personnes, occupant les mêmes places. Est-ce que tout le monde avait été refoulé ? Tous ceux qui n’étaient pas des citoyens états-uniens ? Est-ce que tout le monde avait subi la même épreuve que moi ? J’avais eu l’impression d’être l’un des seuls à être pris à part, mais mon champ de vision et le périmètre de mon attention avaient pu rétrécir sous le coup du stress. Il n’y aurait rien eu d’inconvenant à demander à mes voisins ce qui s’était passé pour eux. Si ce n’est que personne n’avait envie de parler. Les gens avaient la tête rentrée dans les épaules. Ils pianotaient sur leurs écrans ou regardaient dans le vide. Tout le monde semblait avoir honte. Ou alors c’était l’inquiétude qui faisait régner dans la cabine ce silence d’après la bataille.
Je me rappelle très bien. Nous sommes restés une demi-heure immobilisés sur le tarmac, sans que le commandant de bord nous fournisse d’explications. Et puis nous avons décollé. Avec un cœur plus calme, je ne jugeais plus que je l’avais échappé belle, et je sentais monter la colère de l’occasion perdue. J’écrivais depuis quinze ans et je n’arrivais pas à vivre de l’écriture. J’espérais que ce séjour et cette parution donneraient un nouvel élan à ma carrière. Je savais que cet espoir risquait d’être illusoire : le plus probable était que je passe quelques jours inspirants à discuter littérature, que j’aie le temps de deux ou trois promenades sur les lieux que j’avais aimés quand j’habitais le nord de Manhattan, ou bien dans des quartiers dont la rumeur voulait qu’ils aient beaucoup changé, et que je rentre à Toulouse avec d’autres images dans l’œil, heureux d’avoir faussé un moment compagnie au rythme de mon quotidien. Le plus probable était que mon roman, dans sa version américaine, connaisse des ventes encore bien plus confidentielles que dans sa version originale. Ce qui m’arrivait n’en était pas moins terriblement rageant.
Je pensais à Emily Kent. Nous n’avions échangé que par écrit, mais notre correspondance me plaisait. Je m’inquiétais parfois de la voir faire des fautes même dans les quelques lignes de français qui accompagnaient ses envois, sans pouvoir m’empêcher de juger ces fautes charmantes. La traduction elle-même m’avait pleinement rassuré. Elle était vive, ne s’éloignait du texte que pour y recoller plus loin, avec une ingéniosité, une souplesse syntaxique que je n’étais pas sûr d’avoir dans ma langue maternelle. J’étais impatient de voir à quel style de parole et de pensée s’articulait ce style de traductrice. J’avais regardé une conférence où elle parlait de son travail. Elle avait écrit un roman qui n’était pas encore paru en France : trois générations racontées à travers le jardin de la maison familiale, les haies qui montent trop haut et les parterres de fleurs, les nids de guêpes et les galeries de taupes, les arbres plantés pour fêter une naissance, élagués lorsqu’ils sont dangereux, mourant de sécheresse ou abattus d’un coup par la tempête. Je m’étais figuré que nous tomberions fous amoureux, que je me sentirais écartelé, mais que je déciderais de recommencer ma vie là-bas, à ses côtés. J’hésitais encore légèrement sur les prénoms de nos enfants. Autrement dit, j’étais un de ces mecs incapables d’entretenir quelque relation que ce soit avec une femme séduisante (même la relation la plus ténue ou la plus éphémère) sans me perdre aussitôt dans la joie un peu pathétique des fantasmes.
Je pensais aussi à la police. C’était moins excitant. J’étais pyrénéen, donc caucasien (comme ils disaient), j’avais de quoi payer mes titres de transport, je ne consommais plus de drogue qu’à des occasions rares, chez des copains plutôt que dans la rue, je me dispersais de moi-même avant la fin des manifestations, mes vêtements trahissaient d’emblée mon appartenance à la classe moyenne, et même sans doute à un milieu urbain, intellectuel ou artistique, c’était la première fois de ma vie qu’une interaction avec les forces de l’ordre se passait aussi mal. Je pouvais considérer que je n’avais pas eu de chance. Ou au contraire que j’avais jusqu’alors été extrêmement chanceux.
Je pensais à tout ça. Et lorsque j’aspirais à ne plus penser à rien, je profitais de ma place à côté du hublot et je regardais les nuages. Les couettes duveteuses des nuages dans lesquelles on aimerait plonger, pour y trouver un sommeil plus réparateur ou peut-être plus définitif. Les forteresses de nuages, leurs barbacanes et leurs chemins de ronde, leurs murailles sophistiquées que même une armée suicidaire assiégerait des mois en vain. La nuit abolissait le continent américain et me rapprochait de l’Europe aux anciens parapets. La nuit noyait dans notre dos l’océan Atlantique, et je commençais à comprendre qu’une autre nuit nous attendait, plus noire et insidieuse que toutes celles que nous avions connues.

Il m’a fallu du temps pour arriver chez moi. Au sortir de la gare, les rues de Toulouse étaient plus remuantes qu’un samedi midi ordinaire. Un premier souffle de printemps nous caressait le visage. Les gens se préparaient, achetaient des choses dont ils pensaient avoir besoin, ou qui risquaient de manquer.
Je n’ai pas aimé le silence de l’appartement. Camille avait emmené Maud et Diego à la campagne. C’était le premier week-end où il faisait assez beau pour sortir de la ville sans piétiner sur des chemins de boue. Je l’avais prévenue que je rentrais, comment dire?, plus tôt que prévu, que c’était lié à la situation, mais je n’avais pas dit un mot de ce qu’on m’avait fait subir. Ce n’était pas une de ces galères qu’on détaille à qui veut l’entendre, dans une joie de raconter qui compense en partie la mésaventure. Je me sentais victime, j’avais cette honte terrible que les agresseurs aiment provoquer pour ne pas être trop honteux eux-mêmes de ce qu’ils font. Je verrais selon la fatigue et l’humeur, avais-je annoncé à Camille, si je les rejoignais. « Tu fais ce que tu veux, vraiment », avait-elle répondu. Le simple son de sa voix était un réconfort. J’ai ouvert les placards, boulotté un sachet de pistaches qui traînait, puis des poignées de noix de cajou, enchaîné sur du fromage blanc à la crème de marrons. Je ne me suis pas senti moins vide.
Lors de l’arrivée à Paris, on m’avait confirmé après une heure d’attente que ma correspondance ne serait pas assurée. Mieux valait que je récupère ma valise et que je prenne le train. Allongé sur mon lit, paupières fermées, j’ai revu le carrousel à bagages qui faisait tourner sans fin ses écailles de caoutchouc noir. La bouche déversait des tombereaux de bagages, de toutes formes et couleurs, qui n’étaient jamais ma valise. J’étais debout à faire les cent pas, à taper des textos, à regarder les autres qui récupéraient leurs affaires comme si de rien n’était. J’ai fini par croire que je l’avais perdue. Au comptoir des réclamations, ils m’ont demandé plus de patience : rien d’illogique à ce que les derniers arrivés soient les derniers servis. La valise a fini par leur donner raison. Expulsée de la bouche d’ombre lors d’une ultime fournée, elle m’a reconnu, apparemment, s’est dirigée vers moi. Je l’ai saluée de la main. Je lui ai dit, petite valise, pardon de n’avoir pas su te protéger. Qu’est-ce que j’ai fait, petite valise, pour qu’ils te fassent subir tout ça ? Je l’ai appelée petite valise mais en réalité elle ne s’appelait pas comme ça. C’était une grosse valise, trapue, abîmée, baroudeuse. Le surnom m’est venu parce que j’avais de la tendresse pour nos souvenirs communs. Elle était seule sur le tapis. L’éclairage diminuait pour m’intimer de foutre le camp. C’était triste à mourir.
Avant de quitter l’aéroport avec les derniers passagers, d’abandonner aux techniciens et aux équipes de sécurité cette infrastructure gigantesque qui ne servait plus à rien, et dont d’autres humains, à une époque pas si lointaine, découvriraient les ruines, j’ai eu le réflexe de photographier le panneau des départs où tous les vols s’annulaient en cascade. Il y a le moment où on regarde ces noms, Karachi et Hong Kong, Copenhague et Tokyo, Bogota, Jakarta, Moscou, avec le désir d’embarquer à l’improviste pour une ville inconnue. Le voyage qu’on fait n’a de sens que dans un monde de voyages possibles, les pays qu’on connaît un peu, ceux qu’on découvrira plus tard, ceux où (sans qu’on le sache encore) on ne se rendra jamais – une carte mentale qui se précise. J’ai repensé au premier jus de canne bu sur la route qui mène de l’aéroport au centre de La Havane. J’ai repensé au poids que l’air des tropiques abat sur les épaules. J’ai revu les vagues qui se fracassent de tout leur long sur les digues du Malecón. Comme aux pires heures d’éruptions volcaniques, mais dans un ciel très clair, que n’obnubilait aucune fumée toxique, la possibilité même du voyage à l’autre bout du monde semblait en train de s’effondrer.
J’ai tenu à rouvrir les yeux avant que le sommeil ne me prenne. Les livres s’empilaient à terre, bien trop nombreux depuis que nous avons vidé le bureau pour que Diego ait sa chambre. « Pour un livre qui rentre, il en faut un qui sorte », tentait de me convaincre Camille. Je n’y arrivais pas. J’avais trop griffonné leurs marges, ils étaient liés par trop de souvenirs aux lieux où je les avais achetés, aux gens qui me les avaient offerts, à l’endroit où j’étais et à ce que je vivais lorsque je les avais lus. Parfois je fouinais jusqu’à en trouver quelques-uns dont j’étais prêt à me séparer : ils m’avaient fait forte impression mais n’étaient plus mon genre, ou bien le succès avait rendu leur auteur démagogue, ou bien je m’avisais que je les possédais en triple. Dans la semaine qui suivait, je revenais de la librairie avec le dernier album d’une série que j’aimais lire à Diego, un essai féministe auquel Maud serait sensible, la retraduction d’un classique que nous voulions, Camille et moi, découvrir depuis longtemps – et les interstices se fermaient, tout ce monde se serrait sur les étagères jusqu’à ne plus pouvoir bouger, ou aggravait encore le vertige des tours à mon chevet au risque de la chute. J’ai regardé la ville par la fenêtre. Au lieu des gratte-ciel attendus et des citernes d’immeubles si caractéristiques, c’étaient les toits de tuiles et les façades de briques de la ville où je suis né. Un genre de beauté que je connaissais mieux. J’étais libre de mes mouvements. J’aurais pu appeler des amis, sortir acheter le journal ou déjeuner seul en terrasse. Quelque chose me retenait. L’instinct soufflait : danger dans l’air, où sont les miens ?

Ce sont eux qui m’ont secouru, sauvé des idées noires en venant me chercher à la gare de Narbonne. La maison que Camille avait louée se trouvait un peu à l’écart d’un village situé dans les premiers contreforts des Corbières. Les rues étaient bordées de pins parasols et de cyprès, les talus envahis par les figuiers de Barbarie où les gamins gravent leurs initiales.
Le crépuscule est venu alors qu’on marchait dans les vignes.
J’ai eu du mal à trouver le sommeil dans ce lit au matelas mou, au milieu des meubles anciens qui rétrécissaient la chambre. Je suis descendu au salon, j’ai rencontré par chance une bouteille de cognac, Camille m’a rejoint et nous avons lampé tour à tour au même verre. « Je suis déçue pour toi. » Elle aurait préféré me retrouver enthousiaste après quelques jours de voyage. On était rarement loin l’un de l’autre, et il nous arrivait de penser qu’on ne se quittait pas assez pour se manquer. C’était mieux à coup sûr que de ne faire que se croiser, comme beaucoup de nos amis en couple, mais c’était tout de même dommage, en un sens. « Qu’est-ce qui va se passer, maintenant, à ton avis ? » Nous avons prononcé cette phrase-là en même temps. Comme il n’y avait pas de réponse, que nous n’avions pas d’expertise sur le sujet, que nous avions lu les mêmes articles dans les mêmes journaux, que nous pouvions en tirer toutes sortes d’hypothèses, parmi lesquelles les hypothèses nocturnes seraient sans doute les moins lucides et les plus angoissées, comme les tommettes se faisaient froides sous nos pieds nus et que le feu s’éteignait, nous avons bu le cognac jusqu’à la dernière goutte et nous sommes remontés faire ce qu’il y avait de mieux à faire, se serrer dans les bras, chercher le sommeil et rassembler nos forces. »

Extraits
« Je sentais néanmoins depuis des années que la dégradation était trop rapide pour qu’on ait le temps de s’y adapter, mais trop progressive également, trop graduelle pour que les discours d’alerte nous fassent battre le cœur. Un dixième de degré en plus ; le taux de concentration d’un gaz s’élevant de quelques parties par million: trop techniques, ces mesures-là, ça ne nous parle pas. Ou bien des arbres qui tombent à chaque seconde, mais hors de notre champ de vision et loin des caméras. Ou bien une espèce animale que les locaux observent de plus en plus rarement, mais qu’on ne sait pas reconnaître, voire dont on apprend l’existence le jour où la mort de son dernier représentant est annoncée dans les médias. Trop loin de nous, tout ça. Tant que le désastre n’est pas sur nos têtes. Tant qu’il ne nous frappe pas en personne… Toutefois je savais aussi que la science nous prédisait des accélérations, des événements extrêmes de plus en plus violents et fréquents — et surtout de l’inattendu. Eh bien voilà. Nous y étions, peut-être. » p. 34-35

« Et aussitôt après, tout a fermé. Le lycée de Maud, la crèche de Diego, la librairie, la plupart des commerces. Les rideaux de fer et les stores se sont baissés pour ne plus se relever, comme si on était entrés dans la stase d’un dimanche infini, ou qu’il faisait nuit en plein jour et que le soleil était une autre forme de lune.
Je n’ai pas eu le temps de penser à grand-chose, parce qu’il y avait les enfants. Nous leur avons expliqué la situation du mieux que nous avons pu, en les réunissant, puis en prenant chacun à part, puisque leur capacité à comprendre et les répercussions que la crise aurait pour eux étaient très différentes.
J’ai senti tout de suite combien ce serait dur d’affronter cette épreuve avec les enfants. En temps normal déjà, nous sommes quatre personnes avec des besoins très distincts, pas évidents à concilier, avançant cahin-caha, d’un compromis frustrant à l’autre, mais face aux événements en cours, ce serait pire, aucun de nous ne serait libre et n’aurait ce qu’il voulait. » p. 53-54

« Ça commençait à devenir long. Chacun chez soi, jour après jour. Les riches dans leurs résidences secondaires ou leurs maisons de famille, les étudiants dans leurs studios comme des religieux en cellule, les pauvres rêvant d’une chambre en plus, ou de voir des choses belles à travers leurs fenêtres. Ça engloutissait des médocs, ça buvait trop et ça allait divorcer sec. À côté des victimes directes, ça se paierait en suicides, en femmes battues à mort et en enfants violés, et tout le monde le savait. Les murs des pièces se rapprochaient. L’étau se resserrait autour de nos tempes. On en parlait dans nos fils de conversation, avec Gaëlle, Dounia, Marcus. Nous étions tous les quatre des créatures de centre-ville, nous avions renoncé à l’idéal de la maison et du jardin. Nous nous rendions compte que nos corps dépendaient de la ville, que les rues, les cafés et les berges du fleuve prolongeaient nos appartements au moins autant, dirait Bernard Stiegler, que nos téléphones prolongeaient nos cerveaux. » p. 111

« Je tenais avec cette œuvre de quoi m’occuper des semaines. Je ne savais pas encore ce que je pourrais en faire, si c’était du travail ou une lecture sans but, mais cela produisait sur moi l’effet exact que je cherchais. J’étais ailleurs, dans un autre espace-temps, à partager les préoccupations et les vicissitudes d’un historien, d’un général et d’un empereur qui n’étaient plus que poussière depuis mille cinq cents ans. Je lisais avec avidité ces histoires de massacres, de villes assiégées et pillées, de revirements d’alliances, d’assassinats qui faisaient passer les années 1970 pour un bal des débutantes, et je relativisais un peu nos malheurs de Modernes, et je respirais mieux. » p. 128-129

À propos de l’auteur

Vincent Message

Vincent Message © Photo Astrid di Crollalanza

Vincent Message est né en 1983. Il est l’auteur des romans Les Veilleurs (2009), Défaite des maîtres et possesseurs (2016) et Cora dans la spirale (2019), parus au Seuil, qui ont rencontré un large succès critique et public. (Source: Éditions du Seuil)

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Ils ont tué Oppenheimer

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En deux mots
Robert Oppenheimer aurait aimé être écrivain ou cow-boy. Il sera finalement physicien et «père de la bombe atomique». Lui qui aimait la vitesse, les femmes et la recherche scientifique devra faire face à une cabale visant à l’éloigner du projet Manhattan qu’il dirigera pourtant avec brio.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

La vie trépidante du père de la bombe atomique

Dans un roman habilement construit, Virginie Ollagnier part à la recherche de Robert Oppenheimer. Esprit brillant poursuivi par les maccarthystes, il offrira une belle résistance aux obscurantistes avant de devoir céder.

En novembre dernier pour CNews Lyon, Virginie Ollagnier a raconté comment elle a rencontré Oppenheimer et comment le scientifique américain est devenu l’objet de toute son attention: «Il y a deux départs. À 13 ans en classe de physique chimie, il y a un portrait d’Oppenheimer, j’ai l’impression qu’il me regarde, je le trouve magnifique mais aussi triste, il me touche, je tombe amoureuse de lui! En 2015, dans une librairie, je tombe sur la biographie d’un scientifique, en une, une photo d’Oppenheimer. Je me dis, Robert que fais-tu là, qui es-tu? Je la lis, c’est scientifique et compliqué, c’était un esprit brillant, mais je veux savoir qui est derrière ce regard. Je commence à souligner ce qui m’intéresse. Les dates, des faits. Je prends des notes. Le déclic viendra quand, au cours de mes recherches, je me rendrai compte qu’il a été écouté par le FBI, c’est ça le monde libre? À travers son histoire, j’y vois alors la mort de la gauche américaine.» Le roman qui paraît aujourd’hui reflète bien la complexité du personnage et les enjeux géopolitiques liés à ses recherches et à ses engagements. Quand en 1942, le FBI a commencé à s’intéresser à lui, «Oppenheimer était un physicien non nobélisé, sans expérience de projets d’envergure, il n’était pas une figure tutélaire du monde scientifique, à peine plus qu’un excellent théoricien, célèbre et peu publié.» Voilà les faits, voilà une face de la médaille. L’autre montre «un scientifique débordant d’enthousiasme communicatif, admiré de ses pairs et prêt à secouer tout ce petit monde pour obtenir des résultats, il comprenait et partageait ses soucis et, miracle, répondait aux questions qu’il n’avait pas encore formulées, Et ça, c’était une première. Le physicien proposait des solutions pratiques, matérielles […] Un homme d’action, quoi.» Pendant de longues années c’est cette face brillante qui aura le dessus.
Virginie Ollagnier nous raconte comment, quelques mois plus tard, malgré des rapports le qualifiant de gauchiste, il est nommé directeur scientifique du Projet Manhattan et comment il va créer à Los Alamos, le laboratoire national qui va mettre au point les trois premières bombes atomiques de l’Histoire. S’il a choisi ce coin désertique du Nouveau-Mexique, ce n’est pas pour son isolement, mais parce qu’il a ici des souvenirs forts. Au début des années 1920, il y fait un séjour qui va le marquer. Au sortir de l’adolescence, il se prend pour un cow-boy, fait du cheval et galope en compagnie de Katherine Chaves-Page. «Très vite il était tombé amoureux du regard posé sur lui. Il avait redressé la tête, bombé le torse et tenté d’impressionner la cavalière. Pour la première fois, il voyait la fin de son enfance comme un espoir. Il existait un moment proche où l’incompréhension dans laquelle il se débattait depuis son entrée à l’école prendrait fin. Un temps où il aurait une place. Il n’avait jamais été enfant et, s’il était né vieux, ce n’était bientôt plus une fatalité.»
L’amour, la jalousie, la convoitise, la vengeance ou encore la soif de reconnaissance et de pouvoir. Voilà les sentiments qui donnent à ce roman toute sa puissance.
Il y est certes question des recherches du «père de la bombe atomique», mais il y surtout question des hommes et de leurs rivalités. Et d’une volonté farouche qui permet de franchir bien des obstacles. Car si les maccarthystes font finir par avoir sa peau, il n’aura de cesse de vouloir être réhabilité.
En choisissant de nous faire partager le résultat de ses recherches et ses hypothèses, Virginie nous propose une construction très originale qui délaisse la chronologie pour les temps forts, qui marie la marche du monde aux réflexions des scientifiques. Il est vrai qu’au sortir de la Seconde Guerre mondiale guerre, ils auront vu l’usage de leur arme de destruction massive et refuseront, pour beaucoup d’entre eux, d’aller plus loin dans cette folie. Autour de Robert Oppenheimer, les atomes n’ont pas fini de graviter !

Ils ont tué Oppenheimer
Virginie Ollagnier
Éditions Anne Carrière
Roman
346 p., 20,90 €
EAN 9782380822199
Paru le 07/01/2022

Où?
Le roman est situé aux États-Unis, notamment à Los Alamos au Nouveau-Mexique.

Quand?
L’action se déroule principalement des années 1940 à 1960.

Ce qu’en dit l’éditeur
Robert Oppenheimer aimait les femmes, courser les trains au volant de sa puissante voiture, affronter les tempêtes à la barre de son bateau et galoper sur les chemins du Nouveau-Mexique. Par-dessus tout, il aimait la physique car elle réveillait en lui le philosophe, le poète. Un poète riche, un philosophe inquiet de l’avenir des pauvres, un philanthrope qui finança le parti communiste et les Brigades internationales luttant contre Franco en Espagne. Aussi, lorsque en 1942 le général Groves le choisit pour diriger les recherches sur la création de la bombe atomique à Los Alamos, les services secrets, le contre-espionnage et le FBI se liguent pour empêcher la nomination d’un communiste. Groves résiste, convaincu de la loyauté de Robert Oppenheimer. Trois ans plus tard, après les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki, la célébrité et l’influence d’Oppenheimer sont immenses. Pour tous, il est devenu « Doctor Atomic ». Mais cet intellectuel sensible à l’art et aux exigences humanistes prend conscience de la responsabilité de la science et s’oppose à la volonté de la détourner au profit de l’armée. Il se fait de puissants ennemis au sein du complexe militaro-industriel, qui élabore un piège pour le faire tomber.
Ils ont tué Oppenheimer nous plonge au cœur de la guerre froide et du redoutable dialogue entre la science et le pouvoir. C’est le livre d’une bascule du monde, engendrée par la course à l’armement, mais aussi celui, plus intime, d’un homme flou, à la fois victime et bourreau, symbole du savant tourmenté par les conséquences morales de ses découvertes. Virginie Ollagnier fait de Robert Oppenheimer un formidable personnage de fiction.

Les critiques
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Actualitté

Les premières pages du livre
1
Où comment Robert Oppenheimer entre en politique
Avant d’ouvrir les yeux, au moment où je sais que je rêve ou ne rêve déjà plus, les sons familiers me rappellent mon existence. Pour la dernière fois, le soleil se lève sur mon quartier. Avant d’ouvrir les yeux, je connais l’heure, je sais la pluie ou comme aujourd’hui la lumineuse aurore. J’entends rouler le camion des ordures, siffler le môme qui distribue mon journal, la voiture de Christine parfois, lorsque je traîne au lit.
Ne cède pas encore, écoute, me dis-je pour repousser les emmerdements qui s’ouvrent devant moi. C’est ainsi que je fais, je ferme les yeux. Par-dessus le barrage de ma volonté, malgré mon désir de reporter ce déménagement, malgré la colère, l’image de Robert renaît à mon esprit. Ça faisait longtemps, lui dis-je en comprenant combien sa présence est singulière et cohérente. C’est aujourd’hui que je me défais de mon temps, de ma vie telle que je l’ai toujours connue, mais j’emporte Robert dans mes cartons. Je quitte la maison mais il me suit. Pourquoi est-ce l’idéaliste Robert Oppenheimer, du haut des marches du Capitole, qui me vient ? Pourquoi l’homme puissant décidé à changer le monde ? Pourquoi pas le scientifique éreinté au lendemain de son procès, le visage défait, qui me hante depuis cinquante années ? Je me tourne vers mon poste de radio. Il ne ronronne pas encore les informations, mais son cadran lumineux dénonce l’heure et la date. Nous sommes le 29 juin 2004, il est 7 h 34. Exactement cinquante ans. Jour pour jour. Dix-huit mille deux cent soixante-deux aurores d’une vie à l’autre, d’une époque à l’autre, d’absurdes parallèles. Absurde coïncidence qui me réveille tout à fait. Un méchant hasard sépare mon matin du 29 juin 1954, jour du rendu du procès de Robert. Je me retourne, fâché. Mon matin attendra encore un peu.
Mais le matin ne m’attend pas, il fourmille de souvenirs. Comment ai-je pu autoriser l’assassinat de cet homme ?
À Newton la pomme tombée. À Einstein la langue pendue. À Robert le chapeau. À Robert le soleil du Nouveau-Mexique. Une allégorie de l’Amérique dans ce qu’elle se voyait de vaste, d’indomptable et de moderne. Robert, la bombe atomique, la domination, l’impérialisme, mais aussi la protection, le refuge, la défense. Robert, le sentiment national, l’unité, l’appartenance, mais aussi la déchirure, la désunion, la séparation. Robert le gauchiste, le communiste, l’ennemi de l’intérieur, le traître, l’espion, le conseiller des présidents traîné devant les juges du maccarthysme.
Le sommeil m’a laissé tomber. Chaque matin, je me réveille dans la peau du juriste qui a monté le dossier contre Oppenheimer. Je me réveille dans une peau vieillie et lâche… Lâche. Le mot, à peine passé, est pensé, puis pesé. C’est certain, je suis le lâche qui a fourni les armes, celui qui a introduit le soupçon dans le Droit, celui qui a mis fin à la présomption d’innocence aux États-Unis, à commencer par celle de Robert. J’étais l’outil d’un conglomérat qui me dépassait. J’étais l’avocat de la Commission à l’énergie atomique, un juriste qui a bien fait son travail, le juriste qui a assemblé les événements pour les travestir en preuves, qui a offert aux politiciens, aux militaires, aux industriels, aux prophètes de la Big Science la tête de Robert. J’ai permis de faire condamner pour défaut de loyauté un consultant sans pouvoir décisionnaire. Je suis tous ceux qui ne l’ont pas soutenu, qui n’ont pas dénoncé la forfaiture des puissants.
Avant l’humiliation du génie, la Commission à l’énergie atomique et ses partenaires militaires, industriels et universitaires ont profité de son éclat. Un héros trop utile. Afin de promouvoir l’avenir nucléaire, ils ont même embauché des substituts de l’icône. Je me souviens d’un film promotionnel de 1951 mettant en scène la ville atomique de Los Alamos. Après avoir présenté les habitants, les activités et masqué les secrets sous une musique enregistrée par l’orchestre de l’US Air Force, la Commission achève son film sur un vrai ou un faux docteur Oppenheimer. Les images dignes de Hollywood ont de la gueule. Les derniers rayons de soleil éclaboussent l’objectif de la caméra depuis la Colline de Los Alamos dans un chatoiement d’or et d’ocre typique du Nouveau-Mexique, les traits de lumière dorée dessinent une silhouette de danseur. Ainsi posté en haut d’une tour d’observation, Robert jette un rapide coup d’œil sur la journée écoulée, avant de courir ailleurs, à pas pressés, là où le public l’imagine à de nouvelles conquêtes scientifiques. Un plan si bref qu’aucun spectateur ne discerne le visage de l’homme, un plan si large que le spectateur imagine reconnaître les traits du père de la Bombe. Pour les derniers incrédules, une explosion atomique, l’allégorie avant l’ultime fondu au noir sur la Colline du Capitole. La voix off rappelle la nécessité de l’arme, la force de défendre ce qui nous est le plus cher, cette terre transmise en héritage, cette terre qui est notre foyer.
La silhouette n’est pas la sienne. Le chapeau n’est pas son pork-pie. À l’époque de ce film, Robert était déjà devenu l’homme à abattre.
J’entends la voiture de Christine quitter son parking. Elle part travailler. C’est l’heure de mon thé de retraité. C’est aujourd’hui, me répété-je pour me donner du courage, je déménage aujourd’hui. C’est finalement arrivé. Et je me lève.
Mardi 25 septembre 1945, Capitol Hill, Washington D.C.
Pour sa première conférence de presse, tous levèrent les yeux vers lui. En haut de l’escalier blanc, sa silhouette avait capté leur attention à la manière des super-héros à la mode. Comme eux, il était identifiable à un abrégé de vêtements, comme eux il possédait une faculté exceptionnelle. C’était cette dernière que les journalistes étaient venus observer. Oppenheimer avala les marches, projeté en avant dans un balancement de bras trop grands, de jambes trop longues. Comme les super-héros, le Doctor Atomic révélait une humaine et décevante banalité.
Oppenheimer se plaça devant les micros, face à la caméra, retira son chapeau, passa sa langue sur ses lèvres séchées de gravité. Ce qu’il s’apprêtait à énoncer sous un soleil d’été indien, face aux jardins du Capitole, serait concis, brutal. Des mots coûteux. Vers la droite, il jeta un œil au petit homme brun à lunettes, une main inquiète portée au visage. Alors, il regarda derrière la caméra, derrière le Washington Monument, derrière le Lincoln Memorial, planta ses yeux dans les yeux des téléspectateurs derrière l’œil mécanique et, sur un geste du caméraman, dit : « Il m’a été demandé si dans les années à venir il serait possible de tuer 40 millions d’Américains dans les vingt plus grandes villes du pays en une seule nuit grâce à des bombes atomiques. Je le regrette, mais la réponse est oui. » Il fit une pause après l’annonce de la mort potentielle de 40 millions ¬d’Américains. Un instant, le temps d’humecter ses lèvres, il chercha l’acquiescement derrière les lunettes du petit homme brun. Puis il déroula son allocution, capturant cet après-midi-là l’attention de ses compatriotes installés dans leurs salons devant le journal du soir. La bobine de film copiée serait diffusée aux grands médias de Washington, puis voyagerait vers les chaînes de télévision de chaque État. Le soir même, tous sauraient. « Il m’a été demandé s’il existait des contre-mesures aux bombes atomiques. Je sais que les bombes que nous avons créées à Los Alamos ne peuvent être détruites par des contre-mesures. Je crois qu’il n’existe aucun fondement qui permettrait de croire que de telles contre-mesures puissent être développées. Il m’a été demandé si la sécurité nationale repose sur l’espoir de tenir secrètes nos connaissances dans le domaine des bombes nucléaires. Je suis désolé, mais un tel espoir n’existe pas. Je pense que le seul espoir pour notre sécurité future repose sur une collaboration avec le reste du monde, basée sur la confiance et l’honnêteté. »
Pour une fois, il n’avait pas philosophé sur les doutes et les espoirs des scientifiques. Il n’avait pas dit l’agitation des laboratoires due à la demande des militaires de perfectionner ces armes. Il avait parlé droit, direct, sec, comme il savait le faire avec les ennuyeux. Après les dangers exposés, la dénonciation du secret militaire et l’unique chemin vers la paix ouvert, Oppenheimer quitta l’estrade. Il quitta des journalistes muets, peu coutumiers de la brutalité de sa franchise. Il n’entendit pas les murmures rompre le silence des chroniqueurs scientifiques. Il n’entendit pas les questions restées en suspens se déverser en chuchotis interrogatifs. En quelques pas, il doubla le petit homme à lunettes. Au trot, son ami et collègue le physicien Isidor Rabi suivit le mouvement en direction de Constitution Avenue. Le père de la bombe atomique abandonnait derrière lui le silence disloqué qu’il avait espéré provoquer.
Rabi lui sourit. « Ça y est, on les a réveillés. On va tous les avoir sur le dos. Le département de la Défense, l’Air Force, le FBI, les industriels, le président Truman, les banquiers, les journalistes, tous. »
Oppenheimer ralentit pour permettre à Rabi de le rattraper. Il lui fit un clin d’œil. « C’était le plan, non ? Maintenant, à nous de courir plus vite qu’eux. »

2
Où comment Robert Oppenheimer rencontre le général Groves
Le désordre de mon grenier est plus vaste que dans mon souvenir. Vaste comme l’âge de la maison qui a vu grandir ma famille, vieillir mes amis et passer les années, qui bientôt verra grandir une autre famille, vieillir d’autres amis. Chaque jour à ce bureau, j’ai retrouvé le portrait officiel de Robert à l’université de Berkeley. La mise en scène s’impose. La bibliothèque en arrière-plan, le mur blanc soulignant la largeur du dos, le livre tenu ouvert par la main gauche, le regard direct, les épaules penchées vers nous, l’ébauche du sourire, la lumière de face pour la transparence des yeux. Tout est maîtrisé. Nous sommes à la fin des années 1930, lorsque Robert revêt la respectabilité du professeur de physique théorique pour le photographe. Un jour, ma fille m’a dit : « Il partage avec Montgomery Clift une beauté distante mêlée de conquête. » Depuis, quand je croise ce regard penché vers moi, je retrouve la pudeur tapageuse qui fit le succès de l’acteur. Cette beauté faussement embarrassée m’a montré chaque matin le chemin du travail.
Parmi toutes, si j’ai choisi cette photographie ce n’est pas pour la belle gueule, mais pour le morceau de papier tenu serré entre le pouce et l’index de la main droite de Robert. Malgré la préparation de l’instantané, malgré l’installation des lumières, le cadre officiel et définitif, il a oublié entre ses doigts un petit morceau de papier. Peut-être n’est-ce qu’un marque-page de fortune retiré du livre ouvert pour la pose, cependant cette étourderie me marmonne mon ignorance. Je ne saurai jamais qui était Robert Oppenheimer. Constater chaque jour la présence de ce morceau de papier m’a permis de me réjouir de ses zones d’ombre et d’admettre ses secrets. Je me suis tenu au côté de son ami Isidor Rabi qui voyait en Robert une charade. Les autres, les institutions voyaient en lui un empêcheur de financer en rond.
Je crois que Robert n’a eu de cesse de faire entendre sa vérité et de défendre les libertés des citoyens contre les intérêts du complexe militaro-industrio-universitaire. Je crois que sa ténacité lui a valu d’être la première victime de cette association d’intérêts, qu’il avait contribué à créer.
Aujourd’hui encore, en 2004, d’un océan à l’autre Robert est célébré, dévisagé, sans être envisagé.
Je me souviens de l’intervention du doyen du département de physique de Berkeley, Mark Richards. Derrière le pupitre en bois mélaminé beige, il célébrait Robert. En costume gris et cravate blanche, Richards se dégage en clair sur les rideaux de l’amphithéâtre. Il annonce la victoire du complexe militaro-industriel sur nos esprits. Il définit notre nouvelle acception de la confiance. Après un panégyrique, il résume : « Le général Groves a choisi Oppenheimer, alors âgé de trente-neuf ans, pour encadrer le développement de la bombe dans ce qui est devenu le Laboratoire national de Los Alamos. Groves a choisi Oppenheimer malgré l’opposition d’un grand nombre de personnes. Il n’était pas récipiendaire d’un prix Nobel, n’avait aucune expérience administrative et c’était un gauchiste, un sympathisant communiste. » Richards lève le regard sur son auditoire. Il sourit déjà. Derrière ses lunettes rondes, ses yeux se plissent de la plaisanterie à venir, du bon mot bien senti. « Pouvez-vous imaginer de tels antécédents à un directeur du Laboratoire national de Los Alamos, aujourd’hui ? » La salle est secouée de rires, ces rires francs mais contenus des gens comme il faut. Ils valident le bon mot. La plaisanterie est plaisante. Non, bien sûr, cette situation ne pourrait pas se représenter, pensent-ils. Et leurs rires révèlent le soulagement partagé.
Dans cette connivence, j’entends un instantané de notre présent. La part d’héritage et la part souhaitée. L’espoir d’une frauduleuse sécurité. J’entends le portrait de notre société actuelle, celle d’après le 11 Septembre. J’y vois d’autres portraits, d’autres visages, de nouveaux ennemis. Et je redoute l’amalgame des catastrophes. Robert était de gauche, certes, mais ni un bolchevik ni un espion. Après la chute du mur de Berlin, avec l’ouverture des dossiers du KGB, il est apparu qu’il avait été plusieurs fois approché par les Soviétiques sans jamais être recruté. Aujourd’hui, je redoute d’autres confusions. Je pense aux terroristes qui ont écroulé New York, je pense à la nouvelle Catastrophe. Je vois la confiscation de nos libertés, comme mes concitoyens de gauche ont perdu les leurs pendant la guerre froide. Sans jamais les retrouver. Je connais notre appétence à la paix. Je connais l’appétence des gouvernements à la sécurité. Cela n’a pas tardé. En 2002, pour marquer l’impérieuse nécessité, pour imposer le coût de la guerre, la CIA a secoué le bas de son pantalon poudreux des décombres du World Trade Center. Elle a choisi d’en appeler à la Catastrophe. Elle a déclaré : « Tout ce que je peux dire, c’est qu’il y aura un avant et un après 11 Septembre, et qu’on ne prendra plus de gants. » Sans rien dévoiler de ses pratiques, elle a déchiré notre avenir pour bâtir un nouveau futur.
Jeudi 8 octobre 1942, université de Berkeley, Californie
La lenteur de l’arrivée en gare de Berkeley agaçait le général Groves. Il avait eu le temps de compter les enfants le long de la voie ferrée, le nombre de tapis étendus sur les barrières, les mouettes égarées loin de la côte. Groves soupira et appuya son front sur la vitre. Il était né impatient. Pour parfaire son caractère irascible, il était allergique aux mous, aux indécis, avec une aversion particulière pour les confus. Le verbe devait être clair, précis, rapide et le temps rempli au pas de gymnastique.
En 1941, il avait mis sa puissance naturelle au service de la construction du Pentagone et avait tiré le bâtiment du sol en à peine seize mois. Cette efficacité additionnée à une absence de modestie avait projeté son nom jusqu’à Washington. En septembre 1942, après avoir lancé la création de la bombe atomique, le président Roosevelt lui avait refilé le bébé.
Groves rêvait de guerres européennes. Il se voyait descendre l’Unter den Linden jusqu’à la porte de Brandebourg, avant d’occuper la place Rouge, debout sur un char. Mais le projet Manhattan le coinçait sur le sol américain et Groves détestait se sentir coincé. Depuis des mois, le général, formé dans la poussière du corps des ingénieurs de l’armée, s’attaquait au glacis de l’université. Las, il circulait d’un centre de recherche à un autre, traversant le pays de long en large à la rencontre des scientifiques de cette saloperie de projet Manhattan. Ce n’était pas le projet lui-même qui lui cisaillait les nerfs, non, c’était l’impression de perdre son temps à chercher un précis dans un océan d’évasifs.
Le lundi précédant son arrivée à Berkeley, Groves et son aide de camp Kenneth Nichols avaient été reçus par les cadors de Chicago. Des nobélisés, de futurs nobélisés, des directeurs de recherche travaillant sur le développement d’un réacteur nucléaire. Pas un ne lui avait tapé dans l’œil. Pas même le docteur Enrico Fermi, dont tous vantaient l’intelligence et la pédagogie. Groves avait trouvé peu claires ses explications. Fermi avait été rangé dans la catégorie des « flous » et définitivement disqualifié. La justification de son choix, que le général n’aurait jamais reconnue en public, se cachait dans l’ignorance de Fermi. Groves attendait une estimation fine de la puissance explosive de la future bombe atomique, afin de connaître la quantité exacte de matériel fissile à préparer. Son cerveau d’ingénieur exigeait de hiérarchiser les priorités, planifier le déroulé des étapes de la fabrication de la bombe, anticiper la construction des bâtiments dédiés aux expérimentations. De la maîtrise de l’échéancier scientifique dépendait l’organisation de son temps et Groves détestait dépendre d’autres que lui. En fin de réunion, le général leur avait demandé de se prononcer sur la quantité de matière fissile. Les scientifiques avaient convenu que leur faisceau de précision s’échelonnait entre 25 et 50 %. Là, le général avait perdu son sang-froid. Il n’était peut-être pas récipiendaire d’un doctorat, mais son sens pratique réclamait autre chose que cette approximation à la noix. C’était absurde. Les contrariétés de Groves se piquaient d’expressions fleuries pour assassiner ses interlocuteurs. Pourtant, s’il ne se privait pas de fouetter de mots, Groves le faisait avec calme, sa carrure remplaçant avantageusement les éclats de voix. Il fleurit donc les derniers instants de la rencontre d’indéniables brutalités langagières. Les -scientifiques demeuraient le méchant côté du projet Manhattan. Groves en était certain, il ne parviendrait pas à se plier à leur rythme, ni à leurs imprécisions. Il devait trouver un intermédiaire, un maître d’œuvre scientifique pour les comprendre et les houspiller, discuter leurs exigences et caresser leurs ego de divas. En désespoir de cause, il espérait le rencontrer sur la côte Ouest.
Ce jeudi 8 octobre, dans le bâtiment de bois du Radiation Laboratory de Berkeley, Groves comprit que le prix Nobel de physique Ernest Lawrence n’était pas son homme. Le nobélisé avançait des chiffres, mais il parlait en millions de dollars d’investissements pour sa nouvelle machine. Machine qui n’avait pas été foutue de faire sauter la barrière électrique de l’uranium, ni d’altérer sa structure. C’était impardonnable. La colère de Groves s’abattit sur son aide de camp. En militaire qui se respecte, le général passait ses frustrations sur Nichols ou dans des barres chocolatées Hershey’s, les deux solutions n’étant pas incompatibles.
Ce n’était pas un hasard si son ventre poussait de l’avant ou si dans l’intimité Nichols le traitait de sonovabitch, élégante contraction d’une vive insolence. Leur fréquentation illustrait à merveille la théorie du caleçon de laine. Au début, Nichols avait trouvé Groves irritant, à présent il lui était insupportable.
Alors que le manque d’argent semblait être l’unique résultat concret des expérimentations du Radiation Laboratory, Groves regarda sa montre. L’heure du déjeuner approchant, il pouvait s’autoriser la fuite. D’un geste martial, il stoppa les plaintes de Lawrence et, Nichols sur ses talons, quitta le laboratoire. Groves souffrait d’ennui et de consternation. Pour ne pas reconnaître son absence de résultats, Lawrence avait plaidé les problèmes de financement, la petitesse de son accélérateur de particules, l’étroitesse du laboratoire, le manque de personnel. Par-delà les mous, les indécis et les confus, Groves méprisait les lâches.
Le président de l’université avait organisé un déjeuner en l’honneur de Groves et des scientifiques détachés aux recherches secrètement menées à Berkeley. Depuis l’été 1942, les physiciens réunis en petits groupes travaillaient à la potentialité d’une bombe atomique. Tous espéraient rendre concevable l’inconcevable. Tous souhaitaient confronter leur intelligence aux mystères de la nature. La jubilation et l’excitation nourrissaient leur appétit de découverte.
Avant l’attaque de Pearl Harbor par les Japonais, la Seconde Guerre mondiale était entrée dans la vie des intellectuels américains en vagues de réfugiés venus trouver asile aux États-Unis. Parmi eux, nombre de chercheurs, qui dans leur fuite avaient déplacé le centre de gravité scientifique de l’Europe vers les États-Unis. Lorsqu’un doute naissait sur l’usage de l’énergie atomique, les scientifiques prenaient à témoin leurs homo¬logues réfugiés, écoutaient leurs récits sur Hitler, lisaient les noms des bateaux coulés dans l’Atlantique et se remettaient au travail. Le groupe dédié aux aspects théoriques des performances de la bombe, dirigé par l’Américain Robert Oppenheimer, réunissait le Hongrois Edward Teller, l’Allemand Hans Bethe, le Suisse Félix Bloch, les Américains John van Vleck, Emil Konopinski, Eldred Nelson, Stanley Frankel et Robert Serber. Mais les réfugiés n’étaient pas tous scientifiques. L’ami d’Oppenheimer, Haakon Chevalier, avait accueilli chez lui Vladimir Pozner, auteur de littérature, juif, antinazi notoire et militant communiste. À l’occasion de soirées chez Chevalier, Oppenheimer avait rencontré Pozner et les deux hommes s’étaient liés d’admiration. Oppenheimer aimait les lettres. Enfant, il avait hésité à se dédier à l’écriture. Jeune homme, il avait composé et publié de la poésie. Adulte, sa pensée scientifique s’articulait de littérature et s’émaillait de philosophie. Oppenheimer n’était pas un spécialiste, un monomane, un expert. Ses confrères l’avaient mis devant cette grave contradiction : on ne pouvait être à la fois poète et physicien. Selon ce théorème, l’opposition de la poésie et de la physique rendait ces activités incompatibles à habiter le même homme.
Les serveurs naviguaient sur les discussions liquides de l’apéritif, passant entre les scientifiques, les administratifs et les deux militaires. Les boiseries de la salle de réception résonnaient d’échanges anodins lorsque Oppenheimer entra. Son regard bleu effleura les deux inconnus. Le premier dévorait l’espace autour de lui, grand, carré, la voix forte, la ceinture trop tendue sur un ventre d’ancien sportif, gros coffre, yeux vifs sous des sourcils froncés. Le second, moins fort, moins voyant, moins en tout, déjà dégarni, portait des lunettes. Le scientifique aurait poursuivi son chemin si, d’un geste impérieux, le président de l’université ne l’avait convié à les rejoindre.
À son habitude, à grands battements de jambes, Oppenheimer traversa la salle. Nichols recula, réfractaire à la main tendue. Il savait Oppenheimer communiste, aussi ¬choisit-il la fuite plutôt que la compromission. Groves, conservant la curiosité qu’il appliquait à tous, le reçut d’une poignée de main rude. Détestant plus encore les ouï-dire que les scientifiques, avant de juger un homme le général le rencontrait. Oppenheimer lui rendit la fermeté de la main et du regard. Il était son genre d’homme, direct comme un coup de poing. Très vite, ils quittèrent la sphère de la conversation, délaissèrent Marcel Proust et John Donne, la guerre en Europe, les cours menés de front entre Berkeley et le California Institute of Technology, la construction du Pentagone, pour entrer dans le dur. Et le vide se fit autour d’eux. La rapidité, la perspicacité et l’évidence de leurs échanges les isolèrent. Ils ne se quittèrent plus. Les témoins parlèrent d’immédiateté.
Groves souriait. Ce premier sourire depuis des mois alarma Nichols, réfugié au buffet. Dans l’assemblée réunie pour le déjeuner, un seul scientifique ne devait pas se voir offrir le poste de directeur, et le général sympathisait avec lui. En 1933, Oppenheimer avait versé 3 % de ses revenus annuels à un fonds de soutien aux scientifiques juifs démissionnés des universités allemandes ; en 1937, il avait été secrétaire du bureau local du Syndicat national des enseignants et avait organisé des collectes de fonds pour les Brigades internationales prenant les armes pour soutenir les républicains espagnols contre Franco, des activités considérées comme anti-américaines. Puis le pacte germano-soviétique de non-agression avait été signé et Oppenheimer avait renoncé au communisme. Une erreur de jeunesse pour Groves. Une nouvelle virginité trop pratique pour Nichols.
Groves riait. Après la sidération, son aide de camp regarda le rire métamorphoser la physionomie du général, brider ses yeux et colorer ses joues. Groves et Oppenheimer prirent place à table sans que personne n’ose les rejoindre. En compagnie du prix Nobel Ernest Lawrence, l’anxieux Nichols surveillait l’évolution du déjeuner. Le plaisir de Groves ne se tarissait pas et celui ¬d’Oppenheimer semblait croître. Laurel et Hardy, pensa Nichols. Un long trait tracé avec style par un costume d’excellente facture, une ligne de fumée bleue à l’aplomb de sa main gauche et des yeux immenses face à un corps rond et massif, débordant de son uniforme, tripotant sa moustache avec jubilation. Perdu dans un nuage bleu, le général rigolait bouche ouverte, inhalant à pleins poumons une fumée qu’il détestait. Tel qu’il regardait Groves, Nichols pouvait le voir sombrer dans le charme d’Oppenheimer comme le miel emporte la cuiller.
Le corps massif du général dévala la pente douce l’entraînant jusqu’au taxi, puis la gare et enfin Washington. À bonne distance, Nichols marchait derrière. Il anticipait à regret les deux jours en tête à tête, enfermés dans leur wagon-lit. Trois nuits de ronflements. Quarante et une heures jusqu’à Chicago, puis dix-sept jusqu’à Washington. Tel était le temps imparti pour déraciner la passion du sonovabitch pour le communiste. Comment expliquer autrement cet engouement soudain pour Oppenheimer ? Nichols, en psychologue de mess, aurait parié sur un mariage prochain. Et là, courant vers le taxi, il était certain d’aller au-devant des problèmes. Il espérait tenir bon jusqu’à l’arrivée de la cavalerie du Federal Bureau of Investigation et des services secrets de l’armée. Ils ne laisseraient jamais un communiste diriger le projet le plus secret de l’histoire des États-Unis.
À peine son large séant posé sur sa couchette, Groves détailla les talents du docteur Oppenheimer. Les yeux portés de l’autre côté de la fenêtre où scintillait la baie d’Oakland, Nichols cherchait une échappatoire. S’il parvenait à différer la discussion jusqu’à la gare de San Francisco, il pouvait escompter la reporter au lendemain car Groves était un couche-tôt. Vers 21 heures, les notes prises dans la journée lues et réécrites, les dossiers classés, Groves éteignait sa lampe. Son ronflement n’attendait pas quelques minutes pour priver Nichols de repos. Cependant, ce soir-là, malgré l’heure avancée, le général ne dormait pas. Debout en pyjama et robe de chambre dans leur wagon-lit Pullman, il ne lâchait rien. Il avait vu en Oppenheimer son directeur et aucun argument ne parvenait à le détourner de son choix, pas même la suggestion d’une barre chocolatée Hershey’s. Groves connaissait son talent de visionnaire. La preuve ? Il avait été choisi par le président Roosevelt. Lui, et aucun autre.
D’un calme à se faire casser la figure, Nichols démontait les arguments à mesure que Groves les avançait. Une douce vengeance des brimades. Le 26 janvier 1942, le FBI avait recommandé une surveillance particulière d’Oppenheimer pour « possible appartenance » à un groupe « hostile à la prospérité du pays ». Oppenheimer naviguait entre syndicalisme, communisme, enseignement et direction de recherche au sein du projet Manhattan. Cette association entre la présidence d’un groupe de recherches top secret et une vie sociale dangereuse pour la sécurité de l’État dynamitait sa titularisation. Nichols énonçait les faits : Oppenheimer était un physicien non nobélisé, sans expérience de projets d’envergure, il n’était pas une figure tutélaire du monde scientifique, à peine plus qu’un excellent théoricien, célèbre et peu publié.
Séduit, Groves flirtait avec la mauvaise foi. Oppenheimer était un scientifique débordant d’enthousiasme communicatif, admiré de ses pairs et prêt à secouer tout ce petit monde pour obtenir des résultats, il comprenait et partageait ses soucis et, miracle, répondait aux questions qu’il n’avait pas encore formulées. Et ça, c’était une première. Le physicien proposait des solutions pratiques, matérielles, et pas dans dix ans, non, dès à présent. Un homme dont l’esprit cavalait au même rythme que le sien, chez qui l’urgence provoquait questions puis analyses, pour finalement, et sans confusion ni lâcheté, trancher. Un homme d’action, quoi. Cette ardeur lui était irrésistible. Même la démarche d’Oppenheimer, cette étrange manière de se précipiter en avant dans une chute rattrapée à chaque pas, traduisait, selon lui, l’efficacité du corps au service de l’esprit. De plus, si Oppenheimer était un gauchiste, il l’était à la manière des grands bourgeois se préoccupant de la misère des petits, de l’injustice du coût de l’éducation et des soins. Rien dans son discours ne laissait à penser à un bolchevik couteau entre les dents. Au pire soutenait-il le New Deal de Roosevelt et l’augmentation des impôts sur les multinationales. Mais Nichols restait insensible aux arguments. Poussant un soupir de taureau, Groves plissa les yeux. Cet échange musclé avec son aide de camp le préparait au débat qui l’attendait à Washington. Là-bas, il aurait à répondre à l’attaque coordonnée des services de renseignement et des manufacturiers redoutant plus l’espionnage industriel que les nazis. Aussi recensa-t-il ses arguments.
Groves rappela à Nichols les limites de sa mission. Primo, il était chargé de la fabrication du plutonium. Pour cela, il coordonnait le travail des industriels, organisant le bombardement de l’uranium pour obtenir le plutonium, cet isotope fissile qui changerait le cours de la guerre. Il était le référent de la General Electric, d’Union Carbide, de DuPont ou encore de Monsanto. En d’autres termes, Nichols gaspillait son temps à le contredire et perdait de vue l’ensemble du projet. Secundo, Nichols n’était que le financier de ces entreprises. N’avait-il pas obtenu une rallonge de six mille tonnes de lingots d’argent du Trésor américain en prévision d’investissements pharaoniques des grandes entreprises au service de la guerre ? Tertio, le général décidait car il était le chef, ce qu’il traduisit avec poésie : « Arrêtez de me faire chier, Nichols. J’ai entendu. Un communiste est un danger pour la sécurité du projet Manhattan et les brevets des entreprises, mais jusqu’à preuve du contraire Oppenheimer n’est pas communiste et, tant que vous n’aurez que des soupçons, il n’en sera pas un. » D’un geste vif et calculé, ce moment où la mauvaise foi remporte le point par forfait, le général attrapa son carnet posé sur sa tablette de nuit, envoyant valdinguer son réveil de voyage posé dessus. Le bruit métallique, les bonds dorés et la disparition de l’instrument sous la couchette suspendirent la dispute. « Ramassez-moi ça, Nichols. » Le régime militaire a ça de bon qu’une fois que vous êtes arrivé tout en haut, les autres vous obéissent. L’affrontement prit une pause pour célébrer l’humiliation. C’était décidé, Groves trouvait le physicien franc du collier et voyait son utilité sur le long terme. Oppenheimer tarabusterait les scientifiques, son enthousiasme cadencerait le rythme du général et son côté bon élève le rendrait obéissant. Oppenheimer deviendrait le chef d’orchestre et Groves lui fournirait les partitions.
« Pourquoi pas, général, répondit Nichols après avoir ramassé les morceaux de sa dignité et le réveil. Pourquoi pas un scientifique pour valider vos intuitions, mais sachez que je m’opposerai à sa nomination au projet Manhattan. »
La main de Groves s’écrasa sur son carnet, comme s’il écrasait le visage terne et froid de ce bureaucrate en gants blancs. Le doctorat de Nichols ne lui permettait pas de comprendre ce que l’expérience de terrain avait appris à Groves. À quoi bon perdre mon temps ? pensa le général, choisissant de quitter le compartiment. La perspective d’une nouvelle barre chocolatée au wagon-restaurant n’était pas une si mauvaise idée.
L’air du couloir sentait la fraîcheur des heures tardives, les résineux des forêts traversées et la fumée de la locomotive. Comme Oppenheimer, cette odeur n’était pas parfaite, mais c’était la bonne. En robe de chambre, traînant ses pantoufles vers les confiseries, Groves convoqua le soulagement réparateur de cette rencontre. Il s’agissait bien d’un soulagement après la lassitude, la crainte et le doute. Il avait trouvé son alter ego et n’y renoncerait pas.
Les quelques fumeurs encore présents envisagèrent son entrée avec circonspection. Même en tenue de nuit, le général marquait l’autorité que ses galons imposaient en uniforme. Il fronça ostensiblement le nez et gagna la table sous la fenêtre ouverte. Oppenheimer fumait, mais chez lui cela ne traduisait pas un loisir, plutôt l’impatience. Bien sûr il y avait quelque chose de séduisant dans ce regard direct et droit, bien sûr le général était sensible à l’intelligence et à la pédagogie, cependant c’était la franchise du scientifique qui l’avait convaincu. Oppenheimer avait exprimé l’intime conviction de Groves. Il avait reconnu que les scientifiques ne savaient pas grand-chose et qu’ils devaient apprendre vite, que cette situation leur demandait de calculer une bombe avant d’obtenir les matériaux fissiles, avant même de savoir comment les assembler. Il avait avoué qu’aucun d’entre eux n’était spécialiste d’une discipline qui n’existait pas encore et naîtrait en cours de route. Oppenheimer avait été honnête. Il avait demandé à Groves de lancer tous les fronts à la fois, la théorie en même temps que l’ingénierie, que la production de plutonium, que les sciences appliquées. Dans le cas contraire, ils perdraient la course contre Hitler. Ces mots auraient pu sortir tout droit du cœur du général. Il s’était senti seul trop longtemps pour ne pas reconnaître celui avec qui partager ses inquiétudes. La dernière proposition d’Oppenheimer avait été la meilleure. « L’échange d’idées est la source de la recherche, général. Les idées doivent se partager, s’écouter, se mâcher, se contredire.
— Nous ne sommes plus à l’université, docteur, on parle du plus grand secret de notre époque.
— Alors, créez une université secrète. »
À cet instant précis, Groves avait su qu’il croisait le regard de celui qui, comme lui, trouvait des solutions aux emmerdements.

3
Où comment Robert Oppenheimer échoue à faire interdire la bombe
Sans parvenir à les remplir, j’ai assemblé quelques cartons de transport pour recevoir mes souvenirs, les documents collectés, classés, agrafés depuis tant d’années. Saisi de la mystique des pèlerins, je regarde les frises colorées de mes Post-it. Tout est aligné là, chaque moment marquant, les faits retenus par ¬l’Histoire. Entre ces feuillets se cachent l’épaisseur des pensées, la fluidité des sentiments, la fragile vraisemblance. Même si tout ce que j’écris est vrai, ce tout est sujet à mon interprétation. L’Histoire est la peau du temps, fragment après fragment cousu par ceux qui racontent, ceux qui ont survécu, ceux qui ont gagné. Mes mots épinglés au mur retracent un chemin, ils n’expliquent pas. Mon enquête a créé un kachina, un masque, une parure à Robert. Les kachinas des Indiens hopis du Nouveau-Mexique incarnaient les mythiques esprits d’enfants morts noyés lors d’antiques migrations. Ces enfants morts volaient les enfants vivants et les emportaient dans l’au-delà. Pour soulager les défunts, une fois l’an, les Hopis peignaient des masques, cousaient des costumes, fabriquaient des poupées. Pour apaiser ces êtres originels, ils dansaient, ils commémoraient le souvenir de la noyade. Reconnaissants, les esprits renoncèrent à leurs funestes cueillettes.
Habillant Robert de couleurs et de plumes de papier, j’ai invoqué son kachina dans l’espoir d’accéder au sensible. Sous ma main s’étirent les informations collectées, défilent les années de sa vie. Les siennes. Les miennes. Les nôtres, depuis la bombe. Sur mon mur, j’ai affiché ses interrogations, non mes certitudes. Robert s’est niché en moi en éclats de souvenirs.
Mardi 2 juillet 1946, New York
« L’affaire est sans espoir. » Oppenheimer froissa le journal et le jeta sur la table du hall de l’hôtel. Le Washington Post annonçait le succès de l’essai nucléaire sur Bikini. La veille, la Navy avait vérifié qu’une bombe atomique était en mesure de couler un bateau de guerre, question à laquelle Oppenheimer avait répondu au président Truman, des mois auparavant, d’un laconique : « Oui, ce type de bombe peut couler un navire, l’unique variable à votre test est la distance séparant le bateau de l’explosion. »
Devant les ascenseurs, son regard gris fumée croisa le sourire désolé de son ami Isidor Rabi. Le sourire triste disait : « On s’est fait baiser, mon gars. » Depuis quelques jours, sans se le dire, ils avaient admis l’échec de leur plan, et la bombe atomique Able sur Bikini venait de l’homologuer. Rabi appuya sur le bouton-poussoir de l’ascenseur. « Opération Croisée des chemins : tu ne peux leur reprocher de manquer d’humour ! » Oppenheimer ne répondit pas, il tentait de juguler le froid de la colère plongeant dans ses veines. Des deux, il était le plus bouleversé, le moins résolu à l’abdication. Peut-être se croyait-il plus qu’un autre responsable de l’apocalypse nucléaire.
Dans le grincement mécanique de l’ascenseur les tirant vers le ciel nocturne, vers la terrasse de l’hôtel, au-dessus de New York, ils n’échangèrent plus un mot. À l’étage, le long couloir sentait la poussière de tapis et le vieux tabac. Parvenu devant la porte de sa chambre, Rabi hésita. Il reconnaissait les symptômes de la colère d’Oppenheimer. Givre intérieur, elle blanchissait ses lèvres. Il posa sa main chaude au-dessus du coude de son ami. « On fait monter le service d’étage et c’est toi qui régales. »
La porte à peine ouverte, sans allumer les lumières, Oppenheimer traversa la chambre, ouvrit la porte-fenêtre, sortit sur la terrasse et poussa un juron étouffé. Une injure comme Rabi n’en entendit plus. Un presque-cri, qui lui fit mal. Ce fut la dernière fois qu’il entendit pareil vocabulaire sortir de la nuit d’Oppenheimer. Les mains vaines, il déambulait en va-et-vient déréglés, avalant en trois pas la longueur de la terrasse. L’injure n’avait pas apaisé son corps. « C’est fini. Nous ne trouverons plus d’accord aux Nations unies. Les militaires ont fait péter la première bombe atomique en temps de paix. Ils nous ont coupé l’herbe sous le pied. Ils ont gagné. » Pour éluder cette évidence, Oppenheimer alluma une cigarette. En stratège, il avait élaboré l’interdiction de l’usage militaire de l’atome, en intellectuel, il avait stimulé la rationalité contre l’émotion, mais l’homme avait échoué. Silencieux, il s’abîma dans les lumières de New York sans que Rabi ose le tirer de ses pensées. Le corps de danseur se penchait sur le vide, revisitait sa méthode, ses manœuvres, traquant ses erreurs. « Je suis prêt à aller n’importe où, faire n’importe quoi, mais là je suis à court d’idées, Rab. Même la physique, l’enseignement me semblent sans objet maintenant. Je suis vidé, sec.
— Tu as des alliés.
— Quand le président n’en est pas, qui est assez puissant pour le faire changer d’avis ?
— Les médias, l’opinion publique.
— Pour l’effet que ça a eu. »
Oppenheimer tassa une nouvelle cigarette sur le cadran de sa montre et l’alluma. Il avait parrainé le Bulletin of Atomic Scientists, un journal créé par des anciens du projet Manhattan pour soulever le voile d’ignorance jeté sur l’atome, sur les bombes, un journal pour expliquer à la presse, pour avertir le public et la communauté scientifique. Il avait participé à la rédaction d’un opuscule intitulé One World or None. Ce recueil d’articles alertait sur les dangers de la bombe, expliquait les enjeux de la fission de l’atome et démontrait la nécessaire union des peuples du monde pour domestiquer la puissance nucléaire. Lors de sa publication, le Washington Post avait titré : « Pour le bien de la planète, lisez One World or None. » Mais les livres sont lus par ceux qui les choisissent et les essais approfondissent une pensée déjà attentive. Pour toucher le grand public, ils avaient produit un court-métrage et la connaissance était entrée dans les foyers. Le choc avait été grand et l’affolement général. Il brisait la croyance de monsieur et madame Tout-le-monde aux enfants jouant au ballon sur la pelouse des pavillons, à la béatitude du confort moderne, à la voiture achetée à crédit, à la Liberté éclairant le monde. L’isolationnisme de banlieue fut vaporisé. La société américaine contempla sa mort prochaine dans l’infini d’un ciel de feu. Oppenheimer n’avait pas compris la réponse de la population effrayée. Il souhaitait éduquer à la conscience politique de l’atome, il avait dit « Travaillons à son contrôle », ils avaient entendu « On va tous crever ».
« C’est ma faute si les Américains veulent plus de bombes. J’ai fait le jeu du lobby des armes.
— Oppie, les lobbys étaient déjà présents sur les Collines de Los Alamos et du Capitole. Les accords à l’ONU, tels que nous les rêvions, sont morts depuis que Truman t’a remplacé par un businessman. C’est lui qui a viré la science et la transparence de l’ONU. C’est lui qui les a remplacées par l’économie et la stratégie. Il a enterré ton plan. Toi, tu as fait ton possible. »
Les mains sur la balustrade de la terrasse, les yeux perdus dans New York, Oppenheimer poursuivait sa pensée. « J’avais encore quelques espoirs d’incliner les négociations dans mon sens, mais l’explosion d’Able a tout foutu en l’air. La Navy a offert à Staline l’opportunité de dénoncer notre manque de sérieux sur le désarmement. » Au-dessus d’eux scintillait une nuit d’étoiles d’été. « Il fallait montrer l’exemple de la frugalité atomique et astreindre les Russes à nous suivre. Il fallait les enchaîner à des accords internationaux en nous y enchaînant aussi. Il fallait renoncer à notre propre puissance atomique pour les empêcher d’exercer la leur. » Silencieux, Oppenheimer se retourna vers Rabi. Comme le destroyer USS Anderson, champion de la bataille de Midway et de la campagne de Guadalcanal, coulé à cinq cents mètres de l’épicentre de l’explosion d’Able, ses derniers espoirs avaient été envoyés par le fond.
Lorsque Oppenheimer était allé trouver Truman pour dénoncer le sang qui rougissait ses mains depuis Hiroshima, ce dernier lui avait rappelé sa place négligeable dans la chaîne de commandement. Lui seul avait ordonné le bombardement. Lorsque le président avait exhorté Oppenheimer à rejoindre l’équipe du test Able, le scientifique avait refusé, considérant la démonstration mathématique établie : plus proche de l’explosion égale plus de dégâts. Après cela, ils étaient demeurés chacun de son côté de Virginia Avenue.
Oppenheimer regarda au-dessous de la terrasse, tout en bas, jusqu’au vertige, les passants minuscules. Le 14 juin 1946, le gymnase du gothique Hunter College de New York avait été l’épicentre du monde, la capitale de l’élite diplomatique ; un ballet de voitures pavoisées, de drapeaux nationaux, pour un espoir de paix au sein du bâtiment temporaire de ¬l’Organisation des Nations unies. Peut-être Oppenheimer avait-il été naïf, mais il comptait bannir les armes atomiques, comme en 1925 les gaz de combat, vestiges de la Première Guerre mondiale, avaient été interdits. Il prétendait à la création d’une Autorité inter¬nationale de développement atomique à laquelle seraient confiés la recherche et le développement des applications pacifiques de l’énergie nucléaire, ainsi que la prévention de la construction et l’élimination des armes de destruction massive. Le Doctor Atomic avait déclaré le contrôle de l’atome, par toutes les nations, pour tous les peuples. Préférant les promesses économiques de la guerre froide à la concorde, Truman avait envoyé le courtier Bernard Baruch pour le remplacer. Baruch, membre du conseil d’administration des Mines Newmont propriétaires de mines d’uranium, était venu encadrer l’extraction minière. Là où le rapport Acheson-Lilienthal rédigé par Oppenheimer entendait contrôler la chaîne nucléaire des mines aux affectations scientifiques, Baruch avait prêché un désarmement total, promettant aux contrevenants des représailles atomiques exercées par l’Amérique seule. L’application de ces sanctions exigeait des membres du Conseil de sécurité de l’ONU de renoncer à leur droit de veto. Les négociations avaient été rompues.
L’optimisme féroce d’Oppenheimer l’avait poussé à suivre la délégation Baruch et à assister au dévoiement de ses propositions. Peut-être reste-t-il encore une chance, avait-il espéré. Impuissant, il se tenait là, assis derrière Baruch, à quelques mètres de Groves. L’homme qui portait la responsabilité de la bombe avait senti le sens de l’Histoire gonfler et virer de bord, il avait vu les intérêts industriels l’emporter sur l’intérêt général. Lorsque le souffle atomique d’Able avait pénétré le Hunter College, lorsque les représentants soviétiques avaient joué les scandalisés déjà debout, poings fermés, bouches enhardies d’avertissements, Groves s’était penché vers Oppenheimer. Il riait. Il disait : « Les États-Unis n’ont pas à se soucier de la bombe russe, ils ne savent même pas construire une Jeep. » Alors, terrassé par la bravade de Groves, par les intérêts privés de Baruch et la duplicité des Soviétiques, Oppenheimer avait allumé une nouvelle cigarette pour chasser le froid qui étouffait ses mots.
La fumée marbra de blanc la nuit, un brouillard vite dissipé dans la douceur estivale. Penché au-dessus de la rue, Oppenheimer allumait une cigarette avec la précédente. À son côté, Rabi s’appuya sur le garde-corps, tournant le dos à la ville. « Tu te rappelles comme nous étions sûrs de notre coup ? comme il nous paraissait simple d’imposer notre vision aux politiques ? »
Oppenheimer suivit la chute de son mégot, la braise scintillant dans la nuit jusqu’à disparition. « Depuis les fenêtres de ton bureau je regardais l’Hudson charrier ses blocs de glace. L’atmosphère de Noël simplifiait nos espoirs, leur donnait clarté et évidence. Oui, bien sûr, je me souviens. Nous devions nous faire engager à Washington pour prendre le pouvoir de l’intérieur.
— Je comptais sur ton charme pour ouvrir les portes, et ça a marché, on s’est fait de puissants amis. » De puissants ennemis, pensa Rabi avant de poursuivre : « Il paraît qu’une future Commission à l’énergie atomique administrée par des civils va voir le jour. Tu n’auras qu’à sourire et ils te feront une place, et tu me proposeras de te rejoindre.
— Tu comptes donc me suivre à Washington ?
— On ne va pas laisser l’atome aux mains des militaires. Si ?
— C’est vrai, on ne peut plus descendre du train en marche. Il y a trop en jeu.
— Alors on est foutus ! »
Et Rabi lui tapa dans le dos pour sceller le pacte.

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Où comment Robert Oppenheimer propose le site de Los Alamos pour fabriquer la bombe
Au Nouveau-Mexique, la puissance de la nature est plus sensible qu’ailleurs. Elle jaillit des cascades, de la fraîcheur de l’ombre des arbres, du chant de la brise, du frémissement de la peau des chevaux, de la gorge des oiseaux, des parfums fauves de la terre. Cette musique colorée d’immensité révèle la mélodie intérieure de Robert. Contrairement à nombre de ses collègues, il n’était pas musicien. Sa musique à lui s’habillait de mots. De mots tranchants comme l’air des hauts plateaux, soyeux des torrents et solides de soleil. Voilà ce qui lui a été reproché, faire entendre sa voix tranchante, soyeuse et solide. Révéler à mots choisis ses doutes.
J’ai volé le deuxième volume de Hound & Horn dans une bibliothèque. Je n’ai pas oublié de le rendre, non, j’ai glissé la publication de Harvard contre ma poitrine, sous ma veste, délibérément. Je voulais posséder un poème de Robert dans son emballage d’origine. Je sais, c’est ridicule, mais en le serrant à nouveau entre mes doigts, en respirant son papier jauni, pas un instant je ne regrette mon geste. Le poème Crossing raconte le Nouveau-Mexique, la patience des chevaux, l’immensité de la terre et des cieux, l’effort, la nécessaire liberté.
Lundi 16 novembre 1942, mesa de Pajarito, Nouveau-Mexique
Oppenheimer rencontra le Nouveau-Mexique du temps où il se voulait écrivain. Il devint cow-boy. La découverte de la vitesse du galop, du lustré de la robe et de l’odeur animale chez l’adolescent contemplatif eut l’effet d’une bombe.
Le galop et Katherine Chaves Page. Le camp de base des randonnées était une simple cabane de rondins surplombant la rivière Pecos, louée à une famille d’aristocrates désargentés dont Katherine Chaves Page était l’héritière. Très vite elle avait montré son admiration pour la culture et la vivacité de l’adolescent. Très vite il était tombé amoureux du regard posé sur lui. Il avait redressé la tête, bombé le torse et tenté d’impressionner la cavalière. Pour la première fois, il voyait la fin de son enfance comme un espoir. Il existait un moment proche où l’incompréhension dans laquelle il se débattait depuis son entrée à l’école prendrait fin. Un temps où il aurait une place. Il n’avait jamais été enfant et, s’il était né vieux, ce n’était bientôt plus une fatalité.
Le galop et Katherine Chaves Page avaient changé le jeune homme fragile en un athlète fantasque. Il sondait son talent pour l’endurance, parcourant la région de Sangre de Cristo d’une montagne à l’autre, traversant rivières, canyons, vallées. L’équitation corrigea sa gaucherie, sans pour autant guérir son étrange manière de se déplacer. Mais, Katherine trouvant sa démarche charmante et audacieuse, il s’autorisait à conquérir l’immensité d’un État plus vaste que certains pays européens, à conquérir Katherine de dix ans son aînée. Sans retenue, sans excuse ni permission, il se découvrit heureux.
Ces souvenirs de liberté répondaient en écho aux vœux de Groves. Le plateau de la mesa de Pajarito, isolé au nord et au sud par des canyons, à l’ouest par les monts Pajarito, ouvert sur un seul pont enjambant le Rio Grande à l’est, s’offrait en écrin au grand secret.
« Aviez-vous envisagé un lieu aussi beau, général ? Deux mille mètres d’altitude, un ciel bleu et sec presque toute l’année.
— Il ne neige pas ici ?
— Le plus souvent, il neige sur les cimes que vous voyez là-bas. »
Oppenheimer pointa de sa cigarette le massif blanc qui barrerait bientôt le coucher du soleil. Il avait observé la réticence du général à toute idée nouvelle, aussi lançait-il chacune de ses propositions sous la forme d’une boutade, puis, quelques jours plus tard, reprenait l’idée plus sérieusement. Ainsi assouplissait-il le cuir du militaire.
« L’armée n’aura qu’à nous fournir des skis.
— Pourquoi ça ?
— Pour skier.
— Vous avez failli m’avoir, Oppenheimer.
— Une écurie ?
— Elle est bien bonne celle-là ! »
Le général se sentait fort de l’armée et de l’université pour s’opposer aux requêtes d’Oppenheimer. Jamais ces institutions n’autoriseraient les femmes et les enfants sur un site militaire. Oppenheimer avait semé l’idée de la présence des familles, des loisirs au sein du laboratoire. L’idée allait germer et croître. Dans quelques semaines, lorsqu’ils en discuteraient à nouveau, le chemin ne serait plus si long avant qu’ils tombent d’accord sur le nombre de chevaux mis à disposition par l’armée. Oppenheimer exposa la suite des solutions apportées aux exigences de Groves. Santa Fe n’était qu’à une heure trente ¬d’Albuquerque, la gare de triage entre l’est et l’ouest des États-Unis.
« Vous vendez bien votre camelote, Oppenheimer.
— N’est-ce pas ? »
Il souffla la fumée de sa cigarette sur l’immensité du ciel. En ces terres amies, il se sentait capable des plus grands défis et le défi était grand. « Nous n’avons pas le choix, général. Si, comme les services secrets vous l’ont confirmé, Heisenberg dirige le projet atomique allemand, alors nous devons agir vite, très vite. Lançons-nous dans une campagne de recrutement.
— Docteur, vous connaissez les limites de ma patience. C’est vous qui vous chargerez du recrutement des scientifiques.
— Commençons par réunir ici ceux qui sont déjà au travail. Ils choisiront leurs équipes. Pour les autres, je m’en occupe. »
Voilà ce qui enchantait Groves, la réactivité d’Oppenheimer, cette vitesse de compréhension des enjeux et la mise en œuvre de réponses pondérées par le but commun.
« Ce lieu est parfait. »
Le général examina la mesa au-dessous d’eux. La Ranch School de Los Alamos abritait une cinquantaine de garçons venus étudier et se confronter à la vie sauvage. Un îlot en territoire pueblo. Par déformation professionnelle, il réfléchit aux canalisations d’eau, à l’électrification, à la gestion des déchets, aux routes, aux baraquements. Il espérait loger les quelque cinq cents hommes de la bombe. Il construisit une petite ville de cinq mille âmes, où l’on skia, où l’on dansa.
« N’est-ce pas. La nature du Nouveau-Mexique est une des plus belles. Une terre hopie, pueblo et apache. La terre de ces Indiens qui ne cèdent pas, tenaces jusqu’au sacrifice. C’est la terre de Geronimo.
— Bien sûr, bien sûr…
— Une fois la guerre terminée, nous rentrerons chez nous, nous rendrons ce lieu aux Indiens, aux daims, aux sources, aux arbres. »
Les rêveries sibyllines d’Oppenheimer interrogeaient Groves sur sa réelle naïveté ou une potentielle manœuvre. Il n’existait pas de polygraphe pour ces mensonges-là. Mais si la plupart des remarques du scientifique l’amenaient à réorienter ses stratégies, celle-ci était ridicule. Si l’État réquisitionnait l’immensité, y dressait un laboratoire dédié à l’atome, il ne la rendrait pas. Ni aux Indiens ni à personne. Groves préféra ne pas commenter et ramena la conversation sur la répartition de leur travail. Il prendrait en charge le matériel, le scientifique réunirait des cerveaux.
« Bien. Comment pensez-vous…
— Je vais devoir exposer nos recherches et donner à mes collègues l’assurance que le Gadget sera achevé à temps pour affecter l’issue de la guerre contre le nazisme, sinon…
— Sinon ils ne viendront pas. J’ai compris. Cependant, n’en dites pas trop, le projet Manhattan est classé top secret, seul un groupe très restreint connaît son existence et ceux-là ont engagé leur honneur sur un secret absolu. »
Oppenheimer tira sur son clope. « Je leur dirai que nous fabriquons des radars. »
À leurs pieds, la fin d’après-midi allongeait les ombres de la Ranch School. Les bâtiments de pierre, les chalets de bois se laissaient caresser d’écarlate et les garçons guidaient les chevaux vers leurs box. Il était l’heure de rentrer. Entre le lac et le bâtiment principal de l’école, sur la terre ocre, un enseignant rassemblait les plus jeunes pour l’activité sportive de fin de journée. Ils battaient des bras, sautillaient sur place avant de s’élancer autour du lac pour une course de détente. Le plus grand secret américain serait retenu dans ces espaces de montagne, paysage d’aventures, territoire de westerns.
À trente-huit ans, Oppenheimer n’espérait plus devenir écrivain, il espérait convaincre : « Si vous êtes des scientifiques, vous avez le sens de l’aventure ; si vous êtes des scientifiques, vous croyez qu’il est bon de comprendre comment fonctionne le monde. C’est là le grand défi ; le cœur du mystère, sur lequel nous travaillons. Devant nous s’ouvrent des jours intenses pour la physique ; nous pouvons espérer, je pense, être en train de vivre un âge héroïque des sciences physiques, alors qu’un nouveau et vaste champ expérimental naît sous nos yeux. Ceux qui parmi vous pratiquent la science, qui essaient d’apprendre, vous savez à quel point la connaissance est nécessaire. »
Groves comptait l’argent destiné à l’achat de la Ranch School, à l’expropriation des Indiens pueblos et à la construction des infrastructures du laboratoire. Il comptait les arbres à arracher, les tonnes de terre à égaliser. Oppenheimer réfléchissait au devenir de la terre de Geronimo, aux arbres, au désert, au vent. Sa décision bouleversait un monde parfait. Un temps seulement, espéra-t-il.

5
Où comment Robert Oppenheimer tombe dans le piège du Comité sur les activités anti-américaines
À la retraite, j’ai pris mes aises dans le grenier. Sur le mur de droite, j’ai suspendu la photographie de Frank et de Robert enfants. Cheveux peignés, pose artificielle et culottes courtes. Je n’en connais pas la date exacte, mais la situe autour de 1914 ou de 1915. Le costume sombre, trop grand de Robert est épinglé d’une cravate. Le costume marin blanc de Frank, de nœuds. Portrait de studio. Bottines noires à lacets craquantes de cirage. Bottines blanches à boutons et chaussettes blanches en accordéon. Deux enfants, deux esprits brillants nés à huit ans d’écart. Assis, Robert tient Frank serré contre lui. Robert sourit à peine, promesse d’un bon fils. Frank sourit large, encore trop jeune pour promettre. Entre eux se tient invisible la mort de leur frère Lewis Frank Oppenheimer, quarante-cinq jours après sa naissance. Un frère disparu quatre années après Robert, quatre années avant Frank. Dans l’étroitesse de leur fraternité, capturé par le photographe, se cache le serment de protection.
Voilà toute l’histoire. Pour assassiner Robert, la guerre froide commença par exiler Frank. Après avoir assigné Hollywood puis quelques politiciens de Washington, le Comité sur les activités anti-américaines a braqué ses lumières sur les scientifiques. Il faut dire qu’ils prenaient des libertés sur le discours officiel. Encore convaincu d’être un citoyen parmi les autres, Robert déclarait : « Il faut nous souvenir que nous sommes une puissante nation. Les États-Unis ne doivent pas conduire leurs affaires dans une atmosphère de peureuse méfiance. Des politiques développées et menées dans une telle atmosphère nous engageraient dans toujours plus de secret et une menace de guerre imminente. » Il était temps de le faire taire. Pour le faire taire, il fallait menacer l’être sur le berceau duquel il s’était engagé à protéger la vie. Et Frank était en danger. Si le Comité sur les activités anti-américaines condamnait le communisme de Frank, il n’enseignerait plus la physique à l’université du Minnesota, il deviendrait un paria. Et paria, il le devint.
Avec la fin de la guerre, nos pieds ont été pris dans un courant d’arrachement, ces mouvements de mer qui vous emportent au large pour vous noyer. La nouvelle guerre froide nous a plongés dans l’angoisse d’une indiscutable guerre nucléaire, dans les coups d’État en Amérique du Sud, la conquête de l’Asie et de l’Europe par les communistes, les procès de nos ennemis de l’intérieur le soir à la télé. »

Extraits
« Lundi 16 novembre 1942, Mesa de Pajarito, Nouveau-Mexique.
Oppenheimer rencontra le Nouveau-Mexique du temps où il se voulait écrivain. Il devint cow-boy. La découverte de la vitesse du galop, du lustré de la robe et de l’odeur animale chez l’adolescent contemplatif eut l’effet d’une bombe.
Le galop et Katherine Chaves-Page. Le camp de base aux randonnées était une simple cabane de rondins surplombant la rivière Pecos, louée à une famille d’aristocrates désargentés dont Katherine Chaves-Page était l’héritière. Très vire elle avait montré son admiration pour la culture et la vivacité de l’adolescent. Très vite il était tombé amoureux du regard posé sur lui. Il avait redressé la tête, bombé le torse et tenté d’impressionner la cavalière. Pour la première fois, il voyait la fin de son enfance comme un espoir. Il existait un moment proche où l’incompréhension dans laquelle il se débattait depuis son entrée à l’école prendrait fin. Un temps où il aurait une place. Il n’avait jamais été enfant et, s’il était né vieux, ce n’était bientôt plus une fatalité. » p. 39

« Oppenheimer cloisonnait sa vie, domestiquait ses émotions depuis si longtemps que la fragmentation lui était devenue coutumière. Une habitude établie pour se préserver des attaques des garçons de son enfance, devenue une seconde nature preste à l’oubli. Cette protection lui avait permis de se reconstruire, de se défaire du passé, de devenir l’homme qu’il souhaitait être. Avec le temps, cette discipline s’appliquait à tout, du Gadget à Jean. Oppenheimer se délaissait des souffrances, des bonheurs, les rangeait dans un coin reculé de son esprit pour ne jamais les partager. Cette île dont seuls ses pas foulaient la plage le retirait de la vie, mais lorsqu’il revenait parmi les hommes, il se concentrait sur l’instant, sur l’essentiel. Et ce soir-là l’essentiel était Jean. » p. 102

À propos de l’auteur
OLLAGNIER_Virginie_DRVirginie Ollagnier © Photo DR

Virginie Ollagnier est écrivaine et scénariste de bande dessinée. Elle a notamment publié Toutes ces vies qu’on abandonne, Rouge argile (Liana Levi) et Nellie Bly (Glénat). (Source: Éditions Anne Carrière)

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La décision

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En deux mots
Les dossiers s’accumulent sur le bureau de la juge antiterroriste Alma Revel. Après les attentats, il lui faut aussi gérer les Français revenus de Syrie et tenter de cerner leur profil. Entre tension croissante et vie de couple qui part à vau-l’eau, elle va essayer de tenir.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La juge, la mère, l’amante

En suivant une juge antiterroriste dans son quotidien, Karine Tuil continue de sonder comme personne notre société. La Décision est un drame à la tension croissante, un roman exceptionnel.

Alma Revel est juge d’instruction antiterroriste. Dès le chapitre initial, où elle doit prendre la décision de visionner ou non les images enregistrées par la caméra que portait un terroriste sur son torse au moment où il est passé à l’acte, on comprend la violence qui accompagne son quotidien. Des images insoutenables, un fanatisme irraisonnable, un radicalisme incompréhensible.
À 49 ans, cette mère de trois enfants en instance de divorce a pourtant déjà beaucoup donné. Déjà près d’un quart de siècle à traiter des affaires criminelles sordides, d’abord comme juge d’instruction puis depuis 2009 au sein de la cellule antiterroriste. Elle aura vu passer les attentats de 2012 et de 2015 et, après Charlie Hebdo, aura été secondée par François Vasseur. Un binôme, elle de gauche et lui de droite, qui fonctionne plutôt bien, comme le constate Éric Macri, le magistrat en charge de ce nouveau dossier très chaud. Car le terroriste a cette fois été appréhendé.
En intégrant des transcriptions d’écoutes téléphoniques et d’interrogatoires dans le récit, la romancière nous convie de suivre pas à pas l’instruction menée, afin de tenter de faire la lumière dans des dossiers qui s’accumulent. Entre le couple parti en Syrie en rêvant de pouvoir vivre pleinement son islam et qui ne va pas tarder à déchanter et le radicalisé qui épouse aveuglément la doctrine d’un état islamique assoiffé de sang, elle va devoir trier. «On passe des heures avec les mis en examen, pendant des années, des heures compliquées au cours desquelles on manipule une matière noire, dure. À la fin de mon instruction, je dois déterminer si j’ai suffisamment de charges pour que ces individus soient jugés par d’autres. C’est une torture mentale: est-ce que je prends la bonne décision? Et qu’est-ce qu’une bonne décision? Bonne pour qui? Le mis en examen? La société? Ma conscience?»
Face à cette tension psychologique, à l’éloignement de ses enfants, à l’incompréhension d’un mari aigri, aux menaces de mort, l’amour va finir par s’inviter dans sa vie. Après une confrontation très éprouvante, Alma va s’effondrer dans le parking et va être relevée par un avocat. Emmanuel trouve les mots et le geste qui l’apaisent. La liaison qui suit est comme une soupape de sécurité. Jouir pour tenir. Un exercice périlleux, car la tension va encore monter d’un cran, rendant ce mélange des genres explosif.
Karine Tuil réussit une fois encore un roman fort, ancré dans l’actualité. Après Les choses humaines qui traitait du viol et de son traitement judiciaire, elle s’est cette fois rapproché des juges d’instruction du pôle antiterroriste, des avocats, des magistrats de la cour d’assises et des enquêteurs de la DGSI pour construire ce drame puissant et bouleversant. Servi par une écriture précise, au plus près de la psychologie de ses personnages, ce douzième roman est sans doute l’un de ses meilleurs.

Citations en exergue

«Croyez ceux qui cherchent la vérité, doutez de ceux qui la trouvent.» André Gide, Ainsi soit-il ou les jeux sont faits
«Il n’existe aucun moyen de vérifier quelle décision est la bonne car il n’existe aucune comparaison. Tout est vécu tout de suite pour la première fois et sans préparation.» Milan Kundera, L’Insoutenable Légèreté de l’être

La décision
Karine Tuil
Éditions Gallimard
Roman
304 p., 20 €
EAN 9782072943546
Paru le 7/01/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi un village des Alpes du Sud, dans les montagnes du Valgaudemar et Champigny-sur-Marne, Levallois.

Quand?
L’action se déroule en 2016.

Ce qu’en dit l’éditeur
Mai 2016. Dans une aile ultrasécurisée du Palais de justice, la juge Alma Revel doit se prononcer sur le sort d’un jeune homme suspecté d’avoir rejoint l’État islamique en Syrie. À ce dilemme professionnel s’en ajoute un autre, plus intime: mariée depuis plus de vingt ans à un écrivain à succès sur le déclin, Alma entretient une liaison avec l’avocat qui représente le mis en examen. Entre raison et déraison, ses choix risquent de bouleverser sa vie et celle du pays…
Avec ce nouveau roman, Karine Tuil nous entraîne dans le quotidien de juges d’instruction antiterroristes, au cœur de l’âme humaine, dont les replis les plus sombres n’empêchent ni l’espoir ni la beauté.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Les Échos (Philippe Chevilley)

Revue de presse

ELLE (Nathalie Dupuis et Olivia de Lamberterie)

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Télé 7 jours(Héloïse Goy)

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Marie Claire (Thomas Jean)

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Karine Tuil est l’invitée de Léa Salamé © France Inter

Les premières pages du livre
1
Est-ce que vous voulez vraiment voir les images de l’attentat ?
Longtemps, c’est moi qui ai posé cette question. En tant que juge d’instruction antiterroriste, cela avait toujours représenté un problème éthique capital pour moi : devais-je montrer les images des attentats aux familles de victimes qui le réclamaient ? Était-ce mon rôle ? Au nom de la vérité, fallait-il à tout prix voir ? Les images des corps mutilés, des boîtes crâniennes explosées, des corps d’enfants démembrés étaient-elles indispensables à la vérité ? J’essayais de dissuader les familles : je voulais les protéger de l’obscénité de la mort. Mais à présent c’est moi qu’un juge d’instruction tente de convaincre de ne pas visionner l’exécution filmée par le terroriste à l’aide d’une caméra qu’il a accrochée à son torse le jour de l’attaque, c’est moi qu’on cherche à protéger, mais j’insiste, je veux savoir, j’ai peut-être besoin de voir pour y croire, il y a un tel sentiment de déréalisation face à l’horreur, on a beau vous répéter que c’est arrivé, tout en vous refuse cette évidence. François ne parle pas, ne bouge pas, je sais qu’il a pris un anxiolytique avant de venir, il m’en a proposé un dans son bureau que j’ai refusé, j’en ai déjà avalé deux pendant la nuit que j’ai passée en grande partie recroquevillée dans mon lit ; c’est lui qui, le premier, a demandé à voir les images, mais il n’est pas juge principal dans cette affaire ; au pire, il va connaître une accélération cardiaque, au pire, il se sentira mal pendant quarante-huit heures, puis il retournera au restaurant, à la salle de sport, il fera l’amour. François Vasseur est arrivé dans le service au lendemain des attentats de Charlie Hebdo ; cela a été l’un de ses premiers dossiers, nous travaillons souvent en binôme ; nous sommes, comme on dit, complémentaires : je suis la juge rouge, trop à gauche, trop souple pour cet homme de droite qui répète à ses proches qu’il ne faut céder sur rien, qu’on a été trop laxistes, que la France s’est compromise. Nous nous installons côte à côte dans le bureau du juge désigné pour instruire le dossier : Éric Macri. Le tueur a été capturé vivant après s’être retranché pendant plus de vingt-quatre heures dans un bureau situé sur le lieu du drame ; c’est lui qui va l’interroger. Éric a allumé la lumière rouge qui indique, sur le fronton de la porte extérieure, qu’il ne doit pas être dérangé. Avant, c’était un sujet de blagues entre nous : il était peut-être avec l’une de ses nombreuses conquêtes. On riait beaucoup – c’était une façon comme une autre de conjurer toute cette violence. Mais là, nous sommes, tous les trois, au bord des larmes.

Éric nous demande si nous souhaitons faire appel à la psychologue du tribunal ; c’est elle qui prépare les familles des victimes à l’horreur de ce qu’elles vont voir et les aide à ne pas s’effondrer totalement après la diffusion – quand on est soumis à un choc psychique de cette ampleur, on n’est jamais à l’abri d’une crise de folie, d’une décompensation. Je dis non ; François hoche la tête de gauche à droite. Éric demande une dernière fois, en me regardant droit dans les yeux : Alma, tu es sûre ? Pourquoi t’infliger ça ? Il me tutoie, évidemment, nous sommes proches, nous travaillons ensemble depuis des années, tu devrais te préserver, et je répète, avec un peu de nervosité dans la voix – je crois que je pourrais m’évanouir tant je redoute les images qu’il s’apprête à me montrer, tant je tremble (mais si je m’effondre j’entraînerai tout le monde dans ma chute) –, je répète que, oui, j’en suis sûre ; au cours de ma carrière, j’en ai vu, des vidéos d’exécutions, parfois même avec lui : extraits de caméras de surveillance, décapitations, vidéos issues de ces petites GoPro que les amateurs de sports extrêmes achètent pour se filmer et dont les terroristes ont détourné l’utilisation à des fins morbides – ils calent la caméra sur leur torse à l’aide d’un harnais et l’enclenchent au moment de passer à l’acte, ça ne leur suffit pas de tuer, ils veulent montrer comment ils ont tué, avec quelle haine, quel sang-froid, quelle violence, ils tuent et ils existent. Éric enclenche la vidéo en lâchant un « on y va » comme si on s’apprêtait à pénétrer tous ensemble dans un bâtiment en feu ; et je sais – nous le savons tous – que celle qui sera consumée, c’est moi.

Ce que je vois en premier, c’est la silhouette massive d’un homme qui se fige, ses lèvres entrouvertes, son regard terrorisé, ce que je vois, c’est sa tête qui explose sous l’impact d’une rafale de kalachnikov, son corps décapité qui s’écroule. François se lève et sort du bureau précipitamment, une main sur le cœur, prêt à vomir ses tripes sur le parquet fin de siècle. Moi, je reste. Respire Alma, tout mon être tressaille, ce n’est pas qu’une sensation, c’est vrai, mais je ne cille pas, j’ai appris à maîtriser mes émotions – en interrogatoire on ne doit jamais laisser transparaître ses sentiments. Éric ne regarde pas l’écran ; cette vidéo, il l’a déjà vue pour les besoins de l’enquête, je suis désormais la seule spectatrice d’un drame national, de mon drame. Les images tremblent sous les pas de l’assassin ; elles sont saccadées et un peu floues. On entend des tirs, des hurlements et ces mots du tueur dont j’identifie tout de suite la voix – parce que je la connais : Allah Akbar ! Tout est sombre, à peine éclairé par des faisceaux de lumière multicolores dont les iridescences se diffractent sur les visages statufiés d’effroi. La caméra embarquée filme à hauteur d’homme. Les victimes tombent sous les tirs de kalachnikov. J’ai l’impression atroce que c’est ma main qui tient l’arme, que c’est moi qui tire. Que c’est moi qui tue.

Retranscription de la conversation numéro 67548 sur la ligne 06XXXXX
— Je t’aime, Sonia.
— Je suis ta femme maintenant, LOL.
— Pour la vie.
— Oui, pour la vie.
— Tu te sens prête à tout quitter ?
— Ce sera le paradis !
— On restera un peu en Turquie pour la lune de miel, deux, trois jours avant de passer en Syrie.
— T’es sûr de toi ?
— Ouais ! Tant que je ne serai pas allé au bout de cette envie, je ne serai pas bien.
— J’espère que tu vas tous les massacrer, je t’encouragerai bien comme il faut, LOL.
— MDR, c’est gentil. Je suis déter, je suis au max. Et t’inquiète, tout est prévu pour les femmes de combattants.
— Je sais.
— Inch Allah, on sera heureux.
— Grave !
— Et au fait, t’as vu la vidéo que je t’ai envoyée ?
— Oui, trop cool quand le frère, il le décapite.
(Ils rient.)

2
Je me nomme Alma Revel. Je suis née le 7 février 1967 à Paris. J’ai quarante-neuf ans.
Je suis la fille unique de Robert Revel et Marianne Darrois.
Je suis de nationalité française.
En instance de divorce, mère de trois enfants.
Je suis juge d’instruction antiterroriste.
Il y a trois mois, dans le cadre de mes fonctions, j’ai pris une décision qui m’a semblé juste mais qui a eu des conséquences dramatiques. Pour moi, ma famille. Pour mon pays.
On se trompe sur les gens. D’eux, on ne sait rien, ou si peu. Mentent-ils ? Sont-ils sincères ? Mon métier m’a appris que l’homme n’est pas un bloc monolithique mais un être mouvant, opaque et d’une extrême ambiguïté, qui peut à tout moment vous surprendre par sa monstruosité comme par son humanité. Pourquoi saccage-t-on sa vie ou celle d’un autre avec un acharnement arbitraire ? Je ne sais pas, je ne détiens pas la vérité, je la cherche, inlassablement ; mon seul but, c’est la manifestation de cette vérité. Je suis comme une journaliste, une historienne, un écrivain, je fais un travail de reconstitution et de restitution, je tente de comprendre le magnétisme morbide de la violence, les cavités les plus opaques de la conscience, celles que l’on n’explore pas sans s’abîmer soi-même – tout ce que je retiens de ces années, c’est à quel point les hommes sont complexes. Ils sont imprévisibles, insaisissables ; ils agissent comme possédés ; c’est souvent une affaire de place sociale, ils se sentent blessés, humiliés, au mauvais endroit, ils se mettent à haïr et ils tuent ; mais ils tuent aussi comme ça, par pulsion, et c’est le pire pour nous, de ne pas pouvoir expliquer le passage à l’acte. On sonde les esprits, la sincérité des propos, on cherche les intentions, on a besoin de rationaliser – et dans quel but car, à la fin, on ne trouve rien d’autre que le vide et la fragilité humaine.

J’ai intégré le pôle d’instruction antiterroriste en 2009 ; j’en suis la coordonnatrice depuis 2012. Au sein de la galerie – une aile ultrasécurisée du Palais de justice de Paris –, je coordonne une équipe de onze magistrats. Les gens connaissent mal les juges d’instruction antiterroristes ; avec les agents du renseignement, nous sommes les hommes et les femmes de l’ombre ; c’est nous qui dirigeons les enquêtes, qui interrogeons les mis en examen, les complices, qui recevons les familles des victimes. On ne porte pas l’accusation, on ne travaille pas sur la culpabilité – il y a des procureurs pour ça ; notre métier, ce sont les charges : on ne se fie qu’à des éléments objectifs car si on n’a rien, on alimente le fantasme de la poursuite politique.
Nous travaillons en binôme ; sur les dossiers les plus importants, nous sommes trois, voire quatre ou cinq. Le premier juge saisi est en charge du dossier mais dans les réunions et au moment de la prise de décision, nous sommes deux. Trois services d’enquêtes collaborent avec nous : la direction générale de la sécurité intérieure, la DGSI, la sous-direction antiterroriste qui dépend de la police judiciaire, la SDAT, et la section antiterroriste de la Brigade criminelle, la crème des enquêteurs. Pour les attentats, les trois services sont saisis. Mon travail, c’est de coordonner et de diriger l’action des policiers. J’échange une cinquantaine de mails par jour avec les enquêteurs. On a des réunions régulières. On peut faire beaucoup d’expertises : ADN, informatiques, et d’autres sur la personnalité psychologique ; on missionne des psychiatres, des enquêteurs de personnalité pour reconstituer des parcours.
Le pôle antiterroriste est l’un des postes d’observation et d’action les plus exposés : il faut être solide, déterminé, un peu aventureux, capable d’encaisser des coups, de supporter la violence (interne, externe, politique, armée, religieuse, sociale), la violence, partout, tout le temps – rien ne nous y prépare vraiment. Mon prédécesseur m’avait prévenue : tu seras aspirée par cette noirceur, elle te contaminera, tu n’en dormiras plus ; je n’imaginais pas qu’elle m’abîmerait à ce point. On se sent parfois très seuls, confrontés au risque d’instrumentalisation politique, à la manipulation, aux attaques, à la récupération médiatique de nos affaires. Quand on instruit des dossiers aussi lourds que les attentats des années 2012 et 2015 notamment, on est écrasés par le poids de la douleur collective, les gens attendent beaucoup de nous – trop sans doute car nos pouvoirs sont limités ; nos forces, aussi. Chaque matin je suis confrontée aux limites de ma résistance et à la gestion de mon stress. J’arrive à mon bureau à 8 h 30, je repars à 19 heures, en théorie car en réalité, le terro, c’est vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Je prépare mes interrogatoires ou rédige mes ordonnances chez moi, le soir ; je reviens le week-end, quand je suis de permanence : c’est aussi, je crois, un moyen de fuir mon quotidien, de ne pas affronter la décomposition de mon mariage. Mes journées sont intenses, ponctuées par les interrogatoires, les réunions, les discussions avec les enquêteurs, les avocats, les autres juges, c’est un long tunnel de prises de décisions sensibles et de responsabilités – la tension est constante, permanente. Une simple erreur de procédure peut être fatale. À mes débuts, j’ai été juge de droit commun ; si je relâchais un trafiquant, je savais qu’au pire il allait trafiquer, mais là, si je me trompe, des gens peuvent être tués à cause de moi.
Mon quotidien, ce sont aussi les missions – jusqu’à quatre par an – dans des zones de conflit minées par le jihadisme, au milieu d’agents du Raid ou du GIGN surarmés, les exercices de sécurité, l’obligation de changer de chambre au milieu de la nuit pour ne pas être identifiable, la confrontation avec les gardes des détenus que je suis venue interroger, des types dont je ne sais rien, imprévisibles et sanguins, masqués de têtes de mort, les slogans scandés en pleine nuit : « Français ! Partez maintenant sinon ce sera trop tard ! », les risques de maladie, sur place, les traitements préventifs qui me laissent exsangue et ce moment où, avant de partir, j’embrasse mes enfants sans leur montrer mon émotion, en pensant que c’est peut-être la dernière fois. Je suis saisie de tous les attentats commis dans le monde ayant occasionné des victimes françaises, je me rends régulièrement dans des dictatures touchées par le terrorisme, des théâtres de guerre où règnent l’anarchie, les régimes patriarcaux les plus archaïques, ce sont toujours des situations à risques, je sais que je peux être maltraitée, humiliée et, dans le pire des cas, kidnappée. Sur l’échelle de mes angoisses, le viol et la décapitation arrivent juste en dessous de la mort de mes enfants. Souvent, j’ai eu peur ; mais au bout d’un certain temps, la peur, on finit par la dominer.
La réalité, c’est qu’on s’habitue à la possibilité de notre propre mort mais à la haine, jamais. La haine surgit et contamine tout. Elle est là quand j’ouvre les courriers des détenus [Alma Revel, vous allez crever en enfer], le compte rendu d’écoutes interceptées dans les parloirs sonorisés [la juge, cette pute] ; elle est là quand je visionne des vidéos d’exécutions ou les images prises sur les scènes de carnage [on va balafrer votre pays de mécréants], elle est là quand j’interroge des hommes, des femmes, des adolescents [j’reconnais pas votre justice, vos lois, vous êtes rien], et elle est là au moment où je reçois des SMS de menace [Les Frères vont buter ta gueule, grosse salope]. À la fin, ces microfissures provoquent une fracture, une béance qu’il faut bien combler d’une façon ou d’une autre, par une narration affective, même factice. Or, d’une manière générale, les gens n’aiment pas les juges, ils nous voient comme les clés de voûte d’un appareil punitif, nous serions rigides et trop puissants, les thuriféraires de la loi – le bras armé de la coercition.
Mon père avait été un grand lecteur et un étudiant de Foucault qu’il citait souvent : « Il est laid d’être punissable mais peu glorieux de punir. » Je suis la fille unique de Robert Revel, l’histoire a oublié mon père, il fut pourtant l’un des militants les plus actifs de la gauche prolétarienne dans les années 60, proche de Jean-Paul Sartre dont il avait failli être le secrétaire avant de tomber dans la drogue et le gangstérisme. Il me racontait que mes grands-parents, des résistants communistes, cachaient des armes et des tracts antinazis dans son berceau ; je crois que tout part de là, de l’idée que le pire est toujours possible mais qu’il ne faut jamais se coucher devant l’adversaire. Ma mère, il l’avait rencontrée sur les bancs de Normale sup. C’était l’un de ces couples passionnés qui croyaient en la révolution à une époque où intellectualité et sexualité fusionnaient, où l’on considérait encore que la littérature et les idées pouvaient changer le monde et qu’il fallait penser contre soi pour avoir une possibilité de construction et d’élévation personnelles – des convulsions de l’histoire, ils avaient fait la matrice de leur vie commune.
L’histoire familiale aurait pu être glorieuse si mon père n’avait pas choisi, du jour au lendemain, de suivre Pierre Goldman, fils de résistants juifs, icône rebelle de la gauche intellectuelle, un type brillant, fiévreux mais instable, convaincu que l’engagement passait par la lutte armée et qui l’a incité à prendre les armes pour rejoindre la guérilla au Venezuela au milieu de l’année 1968.
À leur retour, en 1969, mon père sombre avec lui dans le banditisme. Quelques années plus tard, Goldman est accusé du meurtre de deux pharmaciennes, il écrit ses Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France, un texte vertigineux dans lequel il clame son innocence, et il est libéré avant d’être assassiné en pleine rue. Mon père, lui, est arrêté lors du cambriolage de l’appartement parisien d’un grand patron de l’époque, incarcéré pendant onze ans et oublié de tous. Ma mère m’emmène vivre avec elle au sein d’une communauté du sud de la France composée d’intellectuels, la plupart fils de bourgeois, déterminés à modifier les structures sociales en adoptant un mode de vie rural – communauté qu’elle quitte quelques années plus tard pour faire un mariage petit-bourgeois dicté par le triptyque confort-sécurité-raison avec un médecin réputé d’un village des Alpes du Sud ; c’est là, perdue dans les montagnes du Valgaudemar, que j’ai été élevée.
Quand mon père sort de prison au début des années 80, c’est un homme déprécié, sans aucune cohérence intérieure – éclaté, branlant ; de là, ma conviction que l’incarcération, si elle peut entraîner une forme de prise de conscience, a aussi ses effets disruptifs – l’enfermement révèle le pire de vous-même et quiconque n’a pas été soumis à ce rétrécissement de l’horizon ne sait pas ce qu’est la dévastation. Il s’installe dans une HLM de Champigny-sur-Marne et tombe dans les drogues dures ; ma mère limite mes contacts avec lui jusqu’à ma majorité. Il meurt à la fin des années 90 d’une overdose ; il n’avait que cinquante-cinq ans. Pendant les quelques années où je me serai rapprochée de lui, il n’aura fait que me reprocher de m’être placée du côté de la répression : « Ton métier, c’est d’emmerder et de faire enfermer les gens qui ont des problèmes. » C’était réducteur, évidemment. Juger est aussi un acte politique.
Au-delà de l’aspect coercitif, il y a quelque chose de fascinant dans mon activité : juge, ça vous plonge dans les abysses de la nature humaine, les gens se mettent dans des situations terribles, et moi, j’accompagne ces humanités tragiques. J’ai devant moi des gens broyés par le destin, issus de tous les milieux sociaux, le malheur est égalitaire, il ne faut pas croire que certains s’en sortent mieux que d’autres ; dans la vie, chacun fait ce qu’il peut, en fonction de ses chances, de ses capacités, et c’est tout. Sur mon bureau, j’ai encadré cette phrase de Marie Curie : « Dans la vie, rien n’est à craindre, tout est à comprendre. »
Mais parfois, on ne comprend rien.

3
J’avais à peine vingt-quatre ans quand j’ai été confrontée à la dureté du métier de juge d’instruction ; les faits étaient épouvantables : une petite fille de six ans avait été retrouvée poignardée dans son lit ; c’était son père qui l’avait découverte à son réveil ; la mère avait disparu. Il avait appelé la police, les enquêteurs l’avaient cherchée partout, dans les forêts voisines, les caves inhabitées, les morts-terrains. Ils avaient retrouvé son corps échoué au bord d’un lac ; elle était morte noyée. L’enquête avait conclu qu’elle s’était suicidée après avoir tué son enfant dans un accès de folie. Pourquoi ? Comment ? On ne le saurait jamais. Il faudrait vivre avec le mystère de ce passage à l’acte. Je devais annoncer à ce père, ce mari détruit, la fin de la procédure. J’étais si jeune – avec quels ressorts psychologiques allais-je arriver au bout de mon entretien ? Je revois cet homme en larmes, je revois la greffière et l’avocate, en larmes aussi. J’ai dû trouver la force et les mots ; ça a été terrible mais je l’ai fait.
J’ai intégré l’antiterrorisme huit ans après les attentats du 11 Septembre ; j’interrogeais des hommes, des femmes dont certains avaient chanté et dansé devant les images de l’effondrement des tours, qui désavouaient la version officielle et criaient au complot. Depuis 1995, il n’y avait pas eu d’attentats en France et, en 2012, un terroriste islamiste de vingt-trois ans tuait successivement trois jeunes militaires en civil avant de pénétrer dans une école juive, arme à la main, pour assassiner trois enfants et le père de deux d’entre eux. À cette époque, j’ai accepté de devenir coordonnatrice du service – en mémoire de ces enfants. J’étais révoltée contre l’immobilisme étatique, la lâcheté et l’aveuglement de la société, je voulais comprendre comment on en était arrivés là. Le tueur n’était ni un fou ni un psychopathe mais un jeune délinquant, hâbleur, frimeur, qui volait des motos pour faire des rodéos. Qu’un jeune homme comme lui – un profil que les services de renseignements avaient même songé à recruter – fût capable de tuer des jeunes de son âge puis, le soir même, d’aller manger une pizza avec son frère et sa sœur avant de viser de sang-froid quatre jours plus tard des enfants dans leur école – des enfants dont l’un avait encore la tétine dans la bouche – montrait qu’il n’y avait plus de limite à la barbarie et pas de moyens sûrs de déceler le risque d’un passage à l’acte… Il était armé, il avait discuté pendant plus de vingt heures avec les négociateurs du Raid et de la DCRI sans montrer aucun signe de faiblesse, sans reddition possible. On ne parlait que de ça dans le service : est-ce que des erreurs avaient été commises – et lesquelles ? On ne comprenait pas grand-chose à l’époque, on était perdus, mais à partir de là, on a travaillé sur toutes les filières.
En 2015, on n’a fait que prendre des coups, on se démenait pour essayer de déterminer comment les réseaux jihadistes s’étaient organisés, c’était une période très dure, il nous a fallu tout inventer, mais on a commencé à savoir traiter ce type de dossier. Dès le début de l’année, le 7 janvier 2015, on a dû faire face à l’attentat de Charlie Hebdo, les tueurs étaient morts, on n’avait aucune idée de la façon de retrouver les complices. On ne se doutait pas que ce n’était que le début… Le lendemain, il y a eu l’assassinat d’une policière à Montrouge et, vingt-quatre heures plus tard, la prise d’otages de l’Hyper Cacher, les clients abattus lâchement, les assauts simultanés du Raid. En trois jours, notre pays s’est écroulé. C’est à cette époque que François est arrivé, en renfort ; il avait jusque-là été magistrat de liaison en Espagne. Nous étions alors une petite bande de trois juges très soudés parmi les onze qui constituaient le service : Éric Macri, cinquante-trois ans, fils d’un couple de médecins d’origine argentine, qui avait participé à la création du pôle « crimes contre l’humanité » en 2012 avant de nous rejoindre ; Isabelle d’Andigné, cinquante ans, qui avait longtemps officié au pôle financier avant de siéger comme juge assesseur dans de nombreux procès d’assises, et moi. On était très proches, on parlait beaucoup de nos peurs, de ce qu’on ressentait, on avait besoin de partager cette expérience hors norme. Quelques mois après, alors qu’on sortait à peine la tête de l’eau, les attentats du 13 Novembre nous ont plongés au cœur du chaos. Une série de fusillades et d’attaques-suicides avaient été perpétrées dans la soirée à Paris et dans sa périphérie par trois commandos qui appartenaient à l’État islamique, causant la mort de plus de cent trente personnes et des centaines de blessés. Le stade de France, des cafés parisiens et la salle de spectacle du Bataclan avaient été visés – des symboles d’une France jeune, moderne, ouverte, festive. Je me souviens des dépêches et des SMS qui tombaient en continu, du sentiment de fin du monde. Le procureur général du parquet antiterroriste et nos collègues avaient été envoyés sur les lieux du drame, en première ligne ; ils en étaient ressortis fracassés, mutiques devant les psychologues dépêchés sur place. Un mois plus tard, je pénétrais à mon tour au Bataclan, accompagnée de François et d’Isabelle… Tout avait été mis sous scellés mais les lieux étaient encore imbibés de sang.
Tu entres et tu as, en tête, la scène de carnage ; la mort s’insinue partout, tu pourrais la palper, elle te pénètre et t’entaille. Tu entres, entravée par ton histoire, ton identité sociale, politique ; tu sors et tu comprends que tout ton être a été déformé, contaminé. Tu ne seras plus jamais la même.
Le récit national de la violence, nous l’écrivions collectivement. On essayait de tenir, de se montrer réactifs, efficaces, mais on était brisés. À partir de 2015, on a tout judiciarisé : dès qu’il y avait un départ pour la Syrie, on ouvrait une enquête pour association de malfaiteurs en vue d’une entreprise terroriste, on ne triait plus. On s’est mis à faire du préventif sur tout le monde, c’était limite de la vengeance, on incarcérait mineurs, majeurs, on vivait dans l’angoisse, on n’en dormait plus… On se réveillait avec la peur au ventre et on se couchait avec un Lexomil.

Les cas de conscience étaient quotidiens. Après un attentat, je recevais les familles des victimes : elles réclamaient des coupables qui, généralement, étaient morts. Pour apaiser leur besoin de justice, je maintenais en détention – parfois pendant des années – des gens dont la faute était d’avoir eu, à un moment donné, un lien lointain, incertain avec les auteurs des crimes ; en agissant ainsi, étais-je juste ? Je leur expliquais qu’il valait mieux un non-lieu maintenant qu’un acquittement au terme d’un procès difficile dont elles sortiraient détruites ; je n’osais pas leur dire que faire condamner un innocent n’allégerait pas leur peine.
Mais les familles des victimes n’acceptent jamais l’absence de coupable et leur verdict est sans appel : si vous les libérez, c’est comme si les miens étaient morts pour rien.
Les terroristes islamistes représentaient 90 % de notre contentieux – leur propagande avait trouvé la manière d’exploiter les failles de notre société – mais nous avions aussi des terroristes d’extrême droite, d’extrême gauche. On vivait avec une menace permanente au-dessus de la tête. Quand un attentat se produisait, on s’appelait entre juges : Tu crois que c’est qui ? On cherchait des informations sur l’auteur, on voulait savoir s’il était connu ou non à l’instruction, si l’un d’entre nous l’avait déjà interrogé. Notre angoisse, c’était de ne pas avoir interpellé quelqu’un qui était passé à l’acte.

Direction générale de la sécurité intérieure, le 4 janvier 2015 à 14 h 34
– – – Je me nomme Meriem KACEM née BENACHOUR.
– – – Je suis née le 3 juillet 1966 à Alger.
– – – Je suis de nationalité française.
– – – Je travaille en tant que cantinière à la mairie de Bondy.
– – – Je suis divorcée de M. KACEM Farid, décédé.
– – – J’ai cinq enfants : Mohammed, trente ans, Kader, vingt-huit ans, Anissa, vingt-cinq ans, Mehdi, dix-sept ans, et Abdeljalil, vingt et un ans.
– – – Mon fils Abdeljalil a disparu depuis le 30 décembre 2014 avec sa jeune femme, Sonia Dos Santos. Quelques jours avant, il a dit à son grand frère Mohammed qu’il avait l’intention d’aller en Syrie. J’ai peur qu’il lui soit arrivé quelque chose, je suis très inquiète. Il avait un comportement bizarre depuis plusieurs semaines.

question : Vous êtes croyants ?
réponse : Je suis musulmane, croyante. Il y a un an, Abdeljalil a commencé à devenir plus pratiquant.
Je n’ai rien vu venir jusqu’à ce que je découvre dans ses affaires des dates de billets pour des départs à Istanbul.
Il me parlait des actualités, que Bachar El-Assad massacrait son peuple et que la France ne faisait rien. Il disait que la France agressait les musulmans, qu’il ne pouvait pas vivre sa religion comme il le voulait.
Un jour, il a dit que son rêve c’était d’aller vivre dans un pays musulman.
En ce qui concerne Abdeljalil, ça n’a pas toujours été facile avec lui. On m’a retiré la garde à cause de son père qui était très violent et on me l’a rendu quand j’ai divorcé. Il est gentil, mais il a eu des problèmes de comportement à l’adolescence. Mon fils est allé en famille d’accueil. C’est là qu’il a commencé à mal tourner. Après il est revenu vivre avec moi. Il a épousé Sonia Dos Santos et ils ont vécu chez moi jusqu’à leur départ.

question : Connaissez-vous les fréquentations de votre fils ?
réponse : Il traînait avec des types qui l’ont poussé à voler et à vendre de la drogue, et puis un jour, il a changé. Il est devenu plus religieux et il a commencé à fréquenter des gens qui lui ont monté la tête.

question : Que faisait-il dans la vie ? Il travaillait ?
réponse : Il enchaînait les petits boulots. À un moment, je lui ai trouvé un poste dans une association. Il s’occupait de jeunes handicapés. Mais depuis quelque temps, il vivait du RSA.

question : D’après vous, votre fils aurait-il rejoint l’État islamique en Syrie ?
réponse : Je ne sais pas.

question : Était-il un combattant ?

(Mentionnons que Mme Benachour sourit à cette évocation.)

réponse : Non, non… mon fils ne ferait pas de mal à une mouche.

Extraits
« Cette haine de la France, exprimée par des jeunes qui y sont nés pour la plupart, qui y ont grandi, c’est toujours une incompréhension totale. Certains ne se sentent même pas français, revendiquent une autre nationalité. On ne sait jamais précisément de quoi cette haine est le produit. D’un lavage de cerveau? D’un rejet social? D’une humiliation? De la transmission d’une humiliation? D’un processus carcéral qui les a mis en relation avec les mauvaises personnes? D’un processus judiciaire? Pour l’écrivain américain James Baldwin, si les gens s’accrochent tellement à leurs haines, c’est parce qu’ils pressentent que, s’ils viennent à les lâcher, ils se retrouveront seuls face à leur douleur. Les hommes et les femmes que je reçois dans mon bureau ont le sentiment de vivre le racisme au quotidien, qu’on les renvoie sans cesse à leur condition initiale. Ils sont parfois solides intellectuellement mais ont des failles identitaires profondes. Ils ne savent pas qui ils sont vraiment, quelle est leur place. Ils vont sur Internet chercher des réponses à leur mal-être, ils y rencontrent des idéologues dangereux qui leur retournent le cerveau en utilisant des techniques de propagande primaires mais efficaces. » p. 87-88

« On passe des heures avec les mis en examen, pendant des années, des heures compliquées au cours desquelles on manipule une matière noire, dure. À la fin de mon instruction, je dois déterminer si j’ai suffisamment de charges pour que ces individus soient jugés par d’autres. C’est une torture mentale: est-ce que je prends la bonne décision? Et qu’est-ce qu’une bonne décision? Bonne pour qui? Le mis en examen? La société? Ma conscience? » p. 111

À propos de l’auteur
TUIL_Karine_©DRKarine Tuil © Photo DR

Karine Tuil est née le 3 mai 1972 à Paris. Diplômée de l’Université Paris II-Assas (DEA de droit de la communication/Sciences de l’information), elle prépare une thèse de doctorat portant sur la réglementation des campagnes électorales dans les médias en écrivant parallèlement des romans. En 1998, elle participe à un concours sur manuscrit organisé par la fondation Simone et Cino Del Duca. Son roman Pour le Pire y est remarqué par Jean-Marie Rouart, alors directeur du Figaro littéraire. Quelques mois plus tard, son texte est accepté par les éditions Plon qui inaugurent une collection « jeunes auteurs ». Pour le pire, qui relate la lente décomposition d’un couple paraît en septembre 2000 et est plébiscité par les libraires mais c’est son second roman, Interdit, (Plon 2001) – récit burlesque de la crise identitaire d’un vieux juif – qui connaît un succès critique et public. Sélectionné pour plusieurs prix dont le prix Goncourt, Interdit obtient le prix Wizo et est traduit en plusieurs langues. Le sens de l’ironie et de la tragi-comédie, l’humour juif se retrouvent encore dans Du sexe féminin en 2002 – une comédie acerbe sur les relations mère-fille, ce troisième roman concluant sa trilogie sur la famille juive.
En 2003, Karine Tuil rejoint les Éditions Grasset où elle publie Tout sur mon frère qui explore les effets pervers de l’autofiction (nommé pour les Prix des libraires et finaliste du prix France Télévision).
En 2005, Karine Tuil renoue avec la veine tragi-comique en publiant Quand j’étais drôle qui raconte les déboires d’un comique français à New-York. Hommage aux grands humoristes, Quand j’étais drôle est en cours d’adaptation pour le cinéma et obtient le prix TPS Star du meilleur roman adaptable au cinéma.
En 2007, Karine Tuil quitte le burlesque pour la gravité en signant Douce France, un roman qui dévoile le fonctionnement des centres de rétention administrative (en cours d’adaptation au cinéma par Raoul Peck).
Karine Tuil a aussi écrit des nouvelles pour Le Monde 2, l’Express, l’Unicef et collaboré à divers magazines parmi lesquels L’Officiel, Elle, Transfuge, Le Monde 2, Livres Hebdo et écrit des portraits de personnalités du monde économique pour Enjeux les Échos.
Son septième roman, La domination, pour lequel elle a reçu la Bourse Stendhal du ministère des Affaires étrangères a été publié chez Grasset en septembre 2008 (sélection prix Goncourt, prix de Flore). Il paraît en livre de poche en août 2010.
Son huitième roman Six mois, six jours, paraît en 2010 chez Grasset . A l’occasion de la rentrée littéraire 2010, Grasset réédite son deuxième roman Interdit (prix Wizo 2001, sélection prix Goncourt). Six mois, six jours a été sélectionné pour le prix Goncourt, Goncourt des lycéens et Interallié. Il a obtenu en 2011, le prix littéraire du Roman News organisé par le magazine styletto et le Drugstore publicis.
Son neuvième roman intitulé L’invention de nos vies est paru en septembre 2013 à l’occasion de la rentrée littéraire aux éditions Grasset pour lequel elle a été parmi les 4 finalistes du prix Goncourt. Il est traduit en Hollande, en Allemagne, en Grèce, en Chine et en Italie. Il a connu un succès international et a été publié aux États-Unis et au Royaume-Uni sous le titre The Age of Reinvention chez Simon & Schuster. Il est en cours d’adaptation pour le cinéma.
Le 23 avril 2014, Karine TUIL a été décorée des insignes de chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres par Aurélie Filippetti, Ministre de la Culture et de la Communication. Le 23 mars 2017, Mme Audrey Azoulay, Ministre de la Culture et de la Communication lui décerne le grade d’officier de l’Ordre des Arts et des Lettres.
Son dixième roman L’insouciance est paru aux éditions Gallimard en septembre 2016. il a obtenu le prix Landerneau des lecteurs 2016, a été sélectionné pour divers prix littéraires parmi lesquels le prix Goncourt, le prix Interallié, le Grand prix de l’Académie Française. Traduit en plusieurs langues, il a obtenu le prix littéraire de l’office central des bibliothèques. Les choses humaines, paru en 2019, a été couronné par le Prix Interallié et le Prix Goncourt des lycéens avant d’être adapté au cinéma en 2021 par Yvan Attal. La décision est son douzième roman. (Source: karinetuil.com / éditions Gallimard)

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