Moi j’suis de la race écrite!

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  RL2020  Logo_premier_roman

En deux mots:
Jo a grandi en banlieue parisienne, dans une cité où la seule alternative est entre la délinquance et le désœuvrement. Sauf que lui choisit de faire des études de philo à la Sorbonne et de devenir écrivain. Le jour où il rencontre Ysia, il commence à croire en son rêve.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«Ça me plaisait bien d’assembler des mots»

Pour son premier roman Yohann Elmaleh nous offre une version contemporaine du roman d’apprentissage. Suivant le parcours de Jo de la banlieue à la Sorbonne, il nous fait partager son rêve d’écrivain.

Ce pourrait être une histoire de chimie, celle de signaux invisibles que s’échangent deux personnes lorsqu’elles se rencontrent et qui transforment une existence. Comme ce jour où le regard de Jo a croisé celui d’Ysia. Il ne sait pas encore que la jeune femme à la beauté incandescente va devenir sa Muse, celle qui va le pousser à accomplir son rêve d’assembleur de mots: «j’aimerais être capable d’écrire une réaliste affaire moderne, où même la langue serait d’époque, créer un monde, un univers, des sentiments personnifiés, qui se développeraient autour d’un « Je » complexe et partout intuitif.» Mais pour concrétiser cette ambition, il lui aura fallu franchir bien des obstacles. Car Jo est un enfant de banlieue, issu de l’un de ces territoires oubliés de la République où les perspectives sont souvent limitées à une seule alternative, la délinquance et le désœuvrement. Jo aura l’occasion de goûter aux deux au sortir d’une enfance passée entre un père qui ne bosse plus et une mère qui pouvait «s’enfiler son neuvième verre de rouge tout en le considérant comme le premier». Un triste foyer familial au sein duquel on se nourrit au désespoir. Le père s’est résigné et la mère a revêtu «le voile stimulant de la folie».
Pour ne pas sombrer à son tour, Jo sort avec les jeunes du quartier et profite de l’économie souterraine qui se développe au pied des tours. «À cette époque, la mode est au racket. Car on commence à comprendre qu’à même pas cinq stations de métro, des gosses comme nous vivent plus à l’aise. Se mettent bien du franc rien que par naissance. Pour ça qu’on la suit sans se gêner, la mode. Sans trop de remords. Façon de se garnir les poches de force tout en se vengeant de notre propre sort». Au racket et au vol vient très vite s’ajouter le trafic de drogue qui lui permet tout à la fois d’avoir de l’argent et de frayer avec les consommateurs. L’occasion de franchir le périphérique et de s’incruster dans des soirées où il croise «des étudiants débatteurs, binocles rondes, critiques en herbe: romans, séries, football, cinoche… Des boursoufflés virant ivres morts, en confidence, yeux clos, joues rouges. Des bien fichus de la barbe poskés vintage, sapés pop’art, bucherons urbains, du genre hipsters, bio, underground, casques Bluetooth et tout le tintouin. Des drogués à la dure, des planants à la douce, des Blancs, un Noir, deux chauves, trois roux. De bric et de broc. Des filles partout!»
Puis vient ce jour où avec ses amis, ils choisissent de délester un bobo dans le métro et où Jo lui arrache le livre qu’il était en train de lire. Un livre dont il commence par ne rien comprendre, mais il insiste jusqu’à cette révélation: « »Les hommes qui vivent par l’esprit, à condition qu’ils soient aussi les plus courageux, sont de loin ceux qui connaissent les tragédies les plus douloureuses ; mais c’est précisément pour cela qu’ils honorent la vie, parce que c’est à eux qu’elle réserve sa plus grande hostilité. » C’était bien ça! Par cœur dans le texte! Tout moi franchement très bien décrit! Graissé, contemplé, aligné. (…) J’ai continué à le bouquiner pendant des heures, le poto Nietzsche, jusqu’au matin, sans vraiment rien en contredire.» Un livre et la rencontre avec Ysia, voilà les clefs d’un roman initiatique qui est aussi l’affirmation d’une identité, notamment servie par une langue que les non-initiés pourront avoir du mal à décrypter, mais qui fait aussi toute l’originalité de l’entreprise. En voici un petit échantillon : « Vous branlez rien d’vos journées les gavas! Z’avez cru la street c’tait vot’ daronne ou bien! Z’avez cru moi-même j’tais vot’ dar’!! tchiiiiip… Rien qu’j’entends des: «Mouss il fait rien pour nous… Il va chercher des me cs du 9-2… du 9-3… Et même pas il fait croque r ses potos sûrs… Ses gros d’enfance, et cætera.» Eh!! Moi j’vous l’dis direct, hein! Y a pas d’solidarité! Pas d’tié-kar! Pas d’potos! Ça sert à rien d’miauler là, comme des chattes: «Bouh… La France rien qu’elle nous keud’j… Bouh… Rien qu’on galère sur le terre-terre… Et même pas y a d’taf… Et même pas y a l’choix…» Oh! Les gros, l’Q7 faut l’mériter! Vous vous couchez comme Maï-li les frères! Avec des pleurnicheries comme ça, vous êtes bons qu’à faire du rap!»
Yohann Elmaleh est quant à lui bon à faire de la littérature, car il a compris qu’avec cette amante rien n’est gagné d’avance, que les échecs sont bien plus fréquents que les réussites. Et maintenant qu’il a mis le pied à l’étrier, on a hâte de le voir galoper vers son second roman!

Moi j’suis de la race écrite
Yohann Elmaleh
Éditions Flammarion
Roman
240 p., 19 €
EAN 9782081500600
Paru le 26/02/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement en banlieue parisienne et dans la capitale.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Plus je l’observais comme ça, feuilletant son livre, levant parfois le regard pour mieux s’en imprégner, les verres moirés de merveilles, plus il s’établissait en moi un vertige inouï que mes pensées d’alors se trouvèrent incapables de formuler. Je m’éprouvais dans l’indicible… Je transpirais dans l’innommé… Simplement, j’étais ému. C’est la première fois, je crois, que je fis l’expérience des mots et de leur insolente nécessité. »
Jo, la vingtaine, vit dans une cité à Crimée, où il a grandi avec sa bande de copains. Inscrit en licence de philosophie à la Sorbonne, il se retrouve vite tiraillé entre les convenances de ses études et les rudes manières de son quartier, noyant cette dualité dans les amours, l’alcool et la drogue. Une rencontre va agir comme un révélateur et faire découvrir au jeune homme une nouvelle ivresse salutaire, celle des mots.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog LPBP

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Les manies du quartier
Au quartier, les choses se déroulent comme elles doivent se dérouler, en petits faits de routine. Charriages, dragues lourdes, foots, fumées vertes, le grand ennui s’emmêle aux âmes et les agite jusqu’au sourire. On a tant de temps pour fantasmer ces lendemains qui se ressemblent qu’on s’habitue à la tournure des choses. Même que c’est toute une histoire pour les raconter ces choses-là qu’on endure. Et puis, y a pas vraiment de raison valable pour en parler. On se promène dans des fictions rythmées par la vie, voilà tout.
Un tas de types traînent devant la crèche planquée au hasard de la rue Chazaud, par roulements, inlassablement déposés dans ce coin désamarré du monde, où pointe un muret de brique rouge dressé en pente. La crèche dont je parle, elle se persiste dans ses êtres, les enracine dans sa fosse, tout asile envoûtant et ritournelle, elle les berce depuis l’enfance. Ça lui fait comme des taches pas bien lavables à la bâtisse publique, cette marmaille perdue, mi-cuir, mi-survêt’, qui s’anarchise entre gars sûrs par le carburant des rêves brisés. Ceux-là mêmes qu’on voit dans les reportages de la TNT : immigrés parqués ghettos, délinquants mineurs, cassos, engrenés mort ou prison…
C’est sur cette scène bétonnée de brique rouge que la galère mène sa danse, son éternel remix urbain et rebelote. Car faut pas compter la voir vide pour bien longtemps, la crèche. Ce terre-terre improvisé, du moment qu’on s’y laisse lascariser les méninges comme l’exige le secteur, ça vous colle sacrément aux tempes. On s’y pavane pépère, traquenard, pendant que les minutes du monde versent leurs secondes régulières, de mèche directe avec la mort. Les gars s’amènent avec leurs manières et les contes qu’ils y agitent. Chacun y met son message, ses mensonges, sa forme un brin valsée. Par pas plus de cent mots pour tout dire ; tant qu’on y peut croire encore un peu aux sensations qu’on vit ou qu’on aurait voulu vivre. De la forme au service du fond. Chez nous le blabla se prend pour le vrai.
Un gars sûr, sa berceuse, ça sert à la parlotte des cœurs.
J’avais pris quant à moi le parti de chercher la vérité ailleurs. Et à force de charbonner dans les études, tout en dépouillant des bouquins à la pelle, j’étais parvenu à atteindre la Licence de Philosophie à la Sorbonne, une étape importante de mon ascension sociale dont j’étais très fier. Mais fier tout seul, car pour l’entourage, darons, voisins, copains de galère, ce charabia d’intello en quête de sens ne voulait absolument rien dire.
Avant mon premier cours de l’année, j’amenais ainsi ma fierté solitaire parmi les blablateries de mes gars sûrs.
— Wesh philostrophe !! on m’accueillit la fume aux lèvres.
Comme d’habitude, mon pote Mouss charriait le petit Tarik :
— Arrête frère ! On sait ! Tout l’monde sait qu’t’es venu en France en cerf-volant ! Hu ! Hu ! Hu ! Hu ! Eh ! Shitix ! Fais-leur tourner les bailles, frère ! Avoue j’t’ai tricare quand t’as débarqué avec la daronne qui tapait des youyous dans les airs ! HU ! HU ! HU ! HU ! HU !
Il pouffait fort de ses propres blagues le poto Mouss, et d’un rire qui vous incruste toutes les partitions de l’esprit.
— Même qu’un moment tu t’es emmêlé l’menton dans un des fils. Pour ça qu’t’as le cou qui bande ! Hu ! Hu ! Hu ! Hu ! Hu !
Le pauvre Tarik, qu’on appelait Shitix à cause de sa consommation démesurée de shit, s’évertuait, impuissant, à racler les tics de sa grimace de victime :
— T’as vu Mouss, tchiiip… Tu sors toujours les mêmes trucs, là… Faut changer d’délire un peu, wesh !
Cependant que la crèche, à l’unisson, bombait son bloc d’une hilarité furibonde : « OH L’BÂTAAARD !!! » que ça braillait par à-coups au milieu des fous rires frénétiques.
Mon pote Mouss était le plus sûr de mes compères. Tout bonhommes qu’on se faisait, nous partagions une tendresse particulière, mise de vaines fois à l’épreuve. C’était une immense masse noire à la démarche gonflée, élancée, fière, mûre, riche, noble. Royale même ! Géante ! Un peu comme ces hip-hoppers black-ricains qui samplèrent leur génie dans le XXe siècle jazzé. Sa bouille enfantine tamisait avec ferveur les éclairs de violence qui se carraient furtivement dans les ronds de ses yeux, accordant à son vertigineux relief une aura barbare et câline à la fois.
On pouvait rester comme ça des heures à l’entendre déblatérer une branlée de théorèmes esquissés à la va-vite : « L’quartier ça laisse pas l’choix, les gros ! C’est soit Frère-Muss ! soit Scar-La ! » ; s’entrechoquant : « Les mecs ils m’font trop rire à jouer les fous repentis ! Ça fait deux mois d’placard et une fois dehors ça s’bute à la mosquée tous les soirs, à nous faire la leçon genre t’es dans l’hr’lam, ou j’sais pas quoi, tchiiip… Que des mythos… Alors nique toutes leurs mères et leurs barbes ! » ; s’alignant : « Moi j’vous l’dis, arrêtez d’croire les bonhommes qui font les mecs j’ai fait ci, j’ai fait ça, tchiiip… Du concret ! C’est tout c’qui compte, les gavas ! Du concret ! » ; s’étourdissant avec un lyrisme que nous savourions sans rien lâcher des sillages que sa prose abandonnait, et sa voix grave, en tout virile et musicale, tonnait des talents trop écumés, trop pudiques du cœur pour s’étaler dans une quelconque vie d’artiste.
Le quartier au corps, mon soce Mouss n’embrassera jamais l’ivresse de son sample. Avec force, la messe lui était dite en faveur de l’art caillerassé de vivre.
Pendant que Mouss charcutait l’orgueil de Shitix à coups de lol, que les gars encourageaient fraternellement sa dèche, que moi je surveillais ma montre au fil du Don’t Cry de J Dilla qui me chialait dans le casque, Koffi se dirigea en bombe vers nous avec son extase essoufflée et sa bouteille routinière de whisky noyé dans un 50 centilitres de Coca-Cola sans gaz. Maintenant qu’il ne tenait plus le pavé de la crèche, il pixélisait une vie approximative aux alentours du quartier, vagabondant son déclin dans toutes sortes de bars d’ivrognes et squats de crackés, et nous rejoignait tous les jours pour nous taxer comme il le pouvait clopes, spliffs, tise, et quelques humeurs mendiées de nostalgie.
Ça l’empêchait pas de débiter des blablas d’éloquence comme à l’ancienne, Koffi. Surtout qu’il la jouait comme si de rien n’était, comme si l’époque ronflait encore sous son règne, quoique finement, à base d’infimes coups de pression tout juste visibles à l’œil nu :
— Ouais Shitix ! Lâche une clope frérot, tu s’ras mignon !
Et sans même un regard pour le remercier ; ce qui fit lever le camp direct à ce pauvre Tarik.
Comme ça qu’il alluma sa clope surtaxée, et d’un bond déballa :
— Oh les frelons ! J’ai encore croisé c’fils de pute de schlag ! L’métisse d’la dernière fois, là ! Voyez d’qui j’parle…
— Non.
— Bah écoutez ’coutez ’coutez… Y a un narvalo, j’le connais pas. Il m’connaît pas. Un jour on s’est embrouillés pour un truc, j’saurais même plus dire quoi ! P’têt un faux regard dans la rue… Ptêt un pèt’ en gova… J’sais ap’. Bref ! On s’est rossé l’rocco mal, ce jour-là… Coups d’têtes ! Balayettes ! Corps-à-corps ! Tout-par !! » Il nous décrivait la scène en mimant ses actes avec des gestes. « Patates de forain ! High-kicks ! Une vraie péta ! Un carnage, frère ! Plein de sang !! Depuis, chaque fois qu’on s’croise, on s’rentre dedans ! Dans l’lard les gros ! Et toujours en balle ! Même pas un « Salam » ! BIIIIIM !! Un bordel, frère ! En règle ! Alors j’l’ai vu hier soir aux arènes de Stalingrad…
— Eh ! Eh ! Eh ! Eh ! Eh !! Vas-y ! ’As-y là ! gronda Mouss d’une traite et sans tarder. Ferme ta grande gueule avant qu’j’te kick ta bouche !!
Tout de suite, parmi nous autres, ça mit un froid son offensive.
Je savais en effet que Mouss avait de plus en plus de mal à se remplir des manières de Koffi, mais de là à l’afficher aussi sec et devant tout le monde… C’était certainement qu’il y avait des hics qui ne passaient plus à présent. Que ça avait trop enflé dans sa flemme et qu’autant de temps à supporter ces chiqués l’avait foutu d’humeur wesh et pour de bon.
— Oh Mouss ! Tranquille… Tranquille, frère… bégaya Koffi. C’est quoi l’délire ?
— M’appelle pas frère ! Y a pas d’délire !
Mouss avança alors princièrement sa masse vers la dégaine hésitante de Koffi et lui cala son monstrueux poing à deux doigts du clapet :
— Y a plus d’frère, frère ! J’suis plus ton p’tit ou ton poto, narvalo, machin tout ça là… Y a rien ! Mais comme t’es l’ancien, j’vais pas faire mon bâtard. J’t’en laisse une dernière, avant d’te casser tout c’qui t’reste de tes chicos d’la mort…
Il s’approcha encore un chouï et serra le poing jusqu’à faire briller ses phalanges et ses veines et ses dents :
— Tu vas retourner avec tes clochards et tes cracker’s, là… Stalincrack ou j’sais pas quoi ! Tu vas leur taxer tes cigarettes, leur jouer les durs, leur mythonner tes histoires, les michetonner… C’que tu veux, j’m’en bats les couilles ! Mais si tu remets un seul de tes pieds carrés d’cracker’s ici… tchiiiiip… Gros ! J’vais tellement t’patater dans l’axe, tu sentiras même plus les coups », il conclut sa pression, le poto Mouss, avec un sourire tendre et vicieux comme je lui en avais rarement vu.
On vit rouler sous les yeux tremblotants de Koffi une larmichette inondée de bouffonnerie. C’était inédit. Un choc ! Détonnant, comme neuf ! Lui qui avait si ardemment entretenu l’illusion du brave, du grand frère invincible, intouchable, quoiqu’à moitié camé. En maquillant toutes nos pulsions hostiles derrière des consciences aveuglées par sa légende d’ancien baroudeur, d’ancien taulard, du genre go-fast ! Trop d’liasses ! Et pire encore ! De gros bonnet, gangster chaudard, jadis braqueur, briseur de côtes, dealer d’lourds chromes ! En gros, tout ce qu’on aurait voulu être sans oser le faire. Qui parlait mal, des fois… souvent… Qui narguait selon son bon caprice nos âmes hébétées, apeurées, de sorte qu’on ne fasse pas trop de vagues sur son compte, devenu faiblard, enfin. Pour ne pas que ce jour baisé débarque, où se dévoilerait à nous le Principe, le postulat plus que précis, inéluctable, parfait ! Rien à redire :
Koffi, il est mort dans le film.
Je distinguai tout de même dans sa larme une nuée mélancolique qui me rendit tout pensif. Je me revis gosse, comme ça, chaussé sport, tout sapé de Nike, Reebok, banane Lacoste… À taper petitement le ballon sur la place des Biches avec les autres, sous les immenses ombres des grands de la crèche, dont Koffi soutenait le pavé, la carne fière et bombée, haute comme un chef de meute.
Je me souvins alors du regard gaga qu’il avait chaque fois que nous venions l’aborder, les pommettes joufflues d’admiration. Et de cette fois où il vint lui-même au secours de Shitix, qui était tombé dans le canal gelé d’un rude hiver, en tentant de récupérer la balle, malgré la présence des pompiers au pied de leur caserne, lesquels effectuaient tout un tas de manœuvres théoriques en vue de se jeter à l’eau, tenues de plongée, bouteilles de gaz, masques, grande échelle, tuyau, p’tite échelle… Déli-délo, presque ! Koffi, lui, il n’avait pas vacillé d’un pas. On le vit bombarder la place comme un buffle, et se lancer plaf ! en plein dans le gel ! Quand il remonta Shitix, intact, ses vêtements et son visage étaient tout tachés du sang que les pets de glace avaient déposé ici et là. Personne n’eut le loisir de le remercier pour cette bravoure, Koffi, car il n’en demandait pas tant. Ni trop, ni trop peu ; c’était son ton.
Comme lorsqu’il cacha que cette poucave d’Alassan avait balancé deux trois noms aux flics avant de purger quatre mois ferme au lieu de ses trois piges bien méritées, pour un trafic de drogue mal ficelé, et contre les ordres pourtant explicitement donnés. Ou qu’il renfloua financièrement la famille de Samir à la mort de son grand frère. Le Mirsson, qui était là avec nous aujourd’hui, à parader la nouvelle volonté générale devant celui qui m’apparut à ce mince moment comme un ange déchu. Ou qu’il aida encore, avec l’argent des braquos, Polo le Portugais, qui était là aussi. Et Malamine, absent. Et Sassi, absent. Et Mouss encore ! Le poto Mouss, violent, haineux, qui le chérissait par-dessus tout à la grande époque de la place.
Koffi… Qui aimait trop l’Humain. Qui derrière sa tyrannie manifeste, ses bailles d’énervé et ses mises à l’amende arrangeait coûte que coûte les affaires des uns et des autres. Et contre son intérêt. En prenant de gros risques. Quand on s’y connaît un peu, tout de même. Sûr que les vrais savent !
C’est peut-être ça, d’ailleurs, son humanisme, qui l’avait déconnecté de nous autres. Peut-être aussi qu’on s’était tous trompés de principe, ou qu’il s’en fait plusieurs, des principes, pour une seule et même vérité. Que rien n’est vraiment sans appel et qu’au final, la vérité a des facettes mouvantes, comme la vie et ses mémoires. »

Extraits
« C’est au sein de cette torpeur louche que ma mère endurait sa perte. En bonne ménagère, elle avait accompagné le paternel dans sa lente chute vers la disgrâce du vivre-ensemble, essuyant coups, pleurs, crises, vases, baffes, pin-pon, pin-pon, secours… Police ! Splendide comme une mère, sans jamais rien bouder des épreuves qu’on traversa. Ce n’est qu’au croisement entre l’inaction et la dépression que son spleen revêtit le voile stimulant de la folie. Comme un dé fi lancé au monde, lequel se limitait au triste foyer familial, elle décida de se passionner pour la première besogne venue quand mon père ne bossa plus ; de sortir à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit quand il ne sortit plus ; de parler sans trêve et à tout-va quand il ne parla plus ; de boire jusqu’au bégaiement quand il ne but plus. Et le tout se déployant dans l’inversion la plus totale : chacun de ses comportements était poussé à l’extrême, avec une volonté si minutieuse, si résolue, qu’ils en de vinrent très vite automatiques. Le pire de tous étant cette fêlure incessante du fil de sa mémoire, cette interminable fantaisie. Ainsi ma pauvre mère pouvait réitérer la même tâche dix fois d’affilée. S’enfiler son neuvième verre de rouge tout en le considérant comme le premier. Stopper net le cours d’une conversation pour la reprendre immédiatement depuis le début. Devant moi ; sans moi. Méconnaissable. » p. 37-38

« Il y avait du monde, des tripés de tous les bords, charabiant par bouquets de vifs parleurs vers les placards, les vitres , les lampes, culs sur les meubles, dans tous les recoins. Et puis d’autres fêtards violemment plus stones encore, plein les fauteuils, le lit cinq places, coussins à franges, chorées de galoches, verres en plastique, poudreuse au groin. Ils s’humanisaient tous à tout-va en des chiqués interchangeables, à l’unisson dans les déteintes. Du même acabit parisien. On y comptait des étudiants débatteurs, binocles rondes, critiques en herbe : romans, séries, football, cinoche… Des boursoufflés virant ivres morts, en confidence, yeux clos, joues rouges. Des bien fichus de la barbe poskés vintage, sapés pop’art, bucherons urbains, du genre hipsters, bio, underground, casques Bluetooth et tout le tintouin. Des drogués à la dure, des planants à la douce, des Blancs, un Noir, deux chauves, trois roux. De bric et de broc. Des filles partout ! » p. 78-79

« Avant la rentrée sorbonnarde, avant les premiers relents d’adulte où le monde vous pardonne la jeunesse, avant qu’on me salue «philostrophe!», avant l’alcool, avant l’euro; c’est, je dois bien le dire, la délinquance. À cette époque, la mode est au racket. Car on commence à comprendre qu’à même pas cinq stations de métro, des gosses comme nous vivent plus à l’aise. Se mettent bien du franc rien que par naissance. Pour ça qu’on la suit sans se gêner, la mode. Sans trop de remords. Façon de se garnir les poches de force tout en se vengeant de notre propre sort. Puis petit à petit, cette redistribution, on la pratique de mieux en mieux. Avec la bande on s’organise. On se foire parfois côté technique. Mineurs au poste ! Trouille s juvéniles ! Mais entre gars sûrs on s’épate. Jouer les durs on y prend goût. » p. 95

« Les hommes qui vivent par l’esprit, à condition qu’ils soient aussi les plus courageux, sont de loin ceux qui connaissent les tragédies les plus douloureuses ; mais c’est précisément pour cela qu’ils honorent la vie, parce que c’est à eux qu’elle réserve sa plus grande hostilité.» C’était bien ça ! Par cœur dans le texte ! Tout moi franchement très bien décrit ! Graissé, contemplé, aligné. Absolument déterminé ! C’est dans la même chambre d’où je romance aujourd’hui que se produisit cet événement pas prévisible, bien atypique, révélateur et pour moi seul. Là, allongé sur le li t, face au petit miroir cloué à mon ancienne hauteur. Ce fut mon premier jour de lecture. Le plus frappant. Peut-être le seul. Malgré l’orage nerveux qui éclata ce soir-là, j’ai maintenu le cap. J’ai continué à le bouquiner pendant des heures, le poto Nietzsche, jusqu’au matin, sans vraiment rien en contredire. » p. 113

« Vous branlez rien d’vos journées les gavas ! Z’avez cru la street c’tait vot’ daronne ou bien ! Z’avez cru moi-même j’tais vot’ dar’ !! tchiiiiip… Rien qu’j’entends des : « Mouss il fait rien pour nous… Il va chercher des me cs du 9-2… du 9-3… Et même pas il fait croque r ses potos sûrs… Ses gros d’enfance, et cætera. » Eh !! Moi j’vous l’dis direct, hein ! Y a pas d’solidarité ! Pas d’tié-kar ! Pas d’potos ! Ça sert à rien d’miauler là, comme des chattes : « Bouh… La France rien qu’elle nous keud’j… Bouh… Rien qu’on galère sur le terre terre… Et même pas y a d’taf… Et même pas y a l’choix… » Oh ! Les gros, l’Q7 faut l’mériter ! Vous vous couchez comme Maï-li les frères ! Avec des pleurnicheries comme ça, vous êtes bons qu’à faire du rap ! Moi j’fais les choses avec Veusty… Rien qu’on casse-pipe H24 ! tchiiiiip… On remue not’ boule ! Et ça biffe sec ! En tout c’est mille keussaves qui rentrent semaine, avec des salariés en fer ! Des soldats sûrs qu’ont la tate-pa ! Pa’ce que les mecs, vous croyez quoi ? Qu’les gens ils vont vous prendre au sérieux alors qu’vous bicravez vingt balles par jour ? Et que j’me couche à 6 du mat’… Et que j’ me lève à 14 heures… tchiiiiip… Allez ! Barrez-vous là !! S’pèces de clochards ! Moi comme j’le dis hein, on n’a pas squatté l’même bidon ! On naît solo, on crève solo ! Y a pas d’histoire, faut grailler l’monde !! » p. 164

« Je ne savais pas trop quoi lui dire, moi, à part que ça me plaisait bien d’assembler des mots, et puis qu’à terme j’aimerais être capable d’écrire une réaliste affaire moderne, où même la langue serait d’époque, créer un monde, un univers, des sentiments personnifiés, qui se développeraient autour d’un «Je» complexe et partout intuitif. » p. 181

« En attendant ainsi peinard les échéances du prochain semestre , je partageais mes heures de bibli entre ma besogne universitaire et les publications du blog. Je ne m’épargnais pas; Charles non plus. Selon les termes de notre collaboration, nous étions déterminés à faire de cette revue littéra-web une gazette quotidienne. Alternativement, à nous deux, on publiait donc tous les jours un article propre et corrigé, sur tous les thèmes, sous toutes les formes: des aphorismes , des nouvelles, un sonnet bastonnant le siècle, un autre applaudissant l’ivresse, des dizaines d’extraits «d’un roman qui n’existera jamais», un feuilleton débitant les aventures de nos soirées parisiennes, des lettres datées «au lecteur», «à l’ami pauvre», «au cul de ma teille», sans oublier mon pastiche du J’accuse… ! de Zola, revisité en J’emmerde… ! Lettre aux résidents du coin, et puis des échos polémiques, brûlots d’anar, critiques d’éloges… » p. 210

À propos de l’auteur
Yohann Elmaleh a trente-trois ans. Moi j’suis de la race écrite! est son premier roman. (Source: Éditions Flammarion)

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Vie de Gérard Fulmard

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  RL2020

En deux mots:
Après avoir perdu son emploi Gérard Fulmard crée une officine de renseignements. Malgré son peu d’expérience, il va être approché par un parti politique et se retrouvé dans une affaire d’enlèvement qui ne va pas tarder à le dépasser. Mais s’en rend-il seulement compte?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

L’envoyé spécial

Satire du milieu politique sous forme de polar déjanté, la Vie de Gérard Fulmard permet à nouveau à Jean Echenoz de casser les codes et de nous régaler avec un anti-héros dépassé par les événements.

S’il n’est pas question de parler de «génie du lieu» pour une rue propice aux faits divers en tout genre, on peut toutefois dire que la rue Erlanger, sise dans le XVIe arrondissement de Paris, a enflammé l’imagination de Jean Echenoz. C’est ainsi que la Vie de Gérard Fulmard s’inscrit dans une série impressionnante. Il n’avait pas un an quand sa mère a failli être victime collatérale du suicide de Mike Brant. Quand le chanteur s’est jeté dans le vide, elle se rendait du marché et, à quelques minutes près, aurait pu être heurté par ce corps devenu projectile. Quelques années plus tard, à quelques mètres de là, sa mère a également vu un étudiant japonais chargé de deux lourdes valises et découvrira quelques jours plus tard qu’elles contenaient les restes du corps de Renée Hartevelt qu’il avait assassinée avant de la découper, «en avait entreposé sept kilos dans le réfrigérateur et, deux jours durant, en avait préparé la plupart selon différents modes de cuisson pour s’en nourrir, l’accompagnant à l’occasion de petits pois».
Quand s’ouvre le roman Gérard Fulmard vit seul rue Erlanger, après le décès de sa mère, et peut poursuivre cette chronique effrayante. Car en revenant du centre commercial voisin, il échappe de peu à la chute d’un vieux satellite russe qui pulvérise le bâtiment. Parmi les victimes se trouve le propriétaire de son appartement, lui offrant ainsi l’occasion de sursoir provisoirement au paiement de son loyer. Comme il a perdu son emploi de steward, cela l’arrange plutôt. D’autant que ses finances sont inversement proportionnelles à son poids. D’un côté le calme plat, de l’autre une surcharge pondérale. Mais Gérard a une idée, il va créer son entreprise. Après avoir un peu tâtonné, il trouve l’inspiration en passant devant un cabinet de détectives et publie cette annonce: «Cabinet Fulmard Assistance, Renseignements & Recherches, Litiges & Recouvrements, Promptitude & Discrétion». Comme on peut l’imaginer, les clients ne se bousculent pas, si ce n’est un énergumène décidé à le piéger. Aussi quand il est approché par un responsable de la FPI (Fédération populaire indépendante), un parti politique qui rêve de jouer les premiers plans, il se laisse entraîner dans ce qui va se révéler une bien sombre affaire, car Nicole Tourneur, une «figure notable de cette sphère», a été enlevée.
Gérard, qui trouve Nicole «pas mal dans le genre de son âge, catégorie mature», va aller de surprises en surprises.
Jean Echenoz, dont on sait au moins depuis Envoyée spéciale, qu’il aime jouer avec les codes, nous offre ici un vrai-faux polar mâtiné de combines politiques où tous les coups sont permis et où le pire devient de plus en plus sûr. Le lecteur, à l’image de Gérard Fulmard, va être ballotté par les rebondissements de cette affaire tortueuse qui va créer un joli désordre. En «aiguisant les convoitises et chauffant les rivalités», la situation va vite dégénérer et nous offrir une satire qui pourrait bien sonner comme un avertissement !

Vie de Gérard Fulmard
Jean Echenoz
Éditions de Minuit
Roman
236 p., 18,50 €
EAN 9782707345875
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’au années 70.

Ce qu’en dit l’éditeur
La carrière de Gérard Fulmard n’a pas assez retenu l’attention du public. Peut-être était-il temps qu’on en dresse les grandes lignes.
Après des expériences diverses et peu couronnées de succès, Fulmard s’est retrouvé enrôlé au titre d’homme de main dans un parti politique mineur où s’aiguisent, comme partout, les complots et les passions.
Autant dire qu’il a mis les pieds dans un drame. Et croire, comme il l’a fait, qu’il est tombé là par hasard, c’est oublier que le hasard est souvent l’ignorance des causes.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Philippe Lançon)
Diacritik(Johan Faerber)
RTS (Entretien avec Sylvie Tanette)
Franceinfo (Laurence Houot)
Libération (Philippe Lançon)
En attendant Nadeau(Gabrielle Napoli)
La règle du jeu (Christine Bini)
Blog Nyctalopes
Blog Tête de lecture

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« J’en étais là de mes réflexions quand la catastrophe s’est produite.
Je sais bien qu’on en a déjà beaucoup parlé, qu’elle a fait éclore de nombreux témoignages, donné lieu à toute sorte de commentaires et d’analyses, que son ampleur et sa singularité l’ont érigée en classique des faits divers de notre temps. Je sais qu’il est inutile et peut-être lassant de revenir sur cette affaire mais je me dois de mentionner l’un de ses contrecoups car il me touche de près, même s’il n’en est qu’une conséquence mineure.
Propulsé à une vitesse de trente mètres par seconde, un boulon géant – format de sèche-cheveux ou de fer à repasser – est entré en force par la fenêtre d’un appartement, au cinquième étage d’un immeuble de standing, désagrégeant ses vitres en ébréchant son embrasure et, en bout de course, son point d’impact a été le propriétaire de cet appartement, un nommé Robert D’Ortho dont le boulon a ravagé la région sternale et provoqué la mort subite.
D’autres boulons s’en sont tenus à des dommages matériels, l’un défonçant une antenne parabolique, l’autre éventrant le portail d’une résidence située face à l’entrée du centre commercial. Épars, on en trouverait encore pas mal, plus tard, de ces boulons, au fil des investigations menées par des agents porteurs de combinaisons blanches, cagoulés et gantés. Mais ce ne seraient là qu’effets secondaires, épiphénomènes du désastre majeur qui vient de frapper la grande surface elle-même.
L’état de cet hypermarché, de fait, est désespérant. Depuis les débris de sa toiture effondrée s’élève une brume de poussière lourde qu’ajourent les hésitantes flammèches d’un incendie naissant. Dentelé, crénelé, ce qui reste de ses murs porteurs laisse voir à nu leur poutraison métallique griffue, deux d’entre eux se penchent l’un vers l’autre en rupture d’équilibre au-dessus de la zone de choc. La verrerie de ses façades, d’ordinaire constellée d’annonces promotionnelles, offres aguicheuses et slogans arrogants, se retrouve zébrée de pied en cap et disloquée aux angles. Dressés devant l’accueil, trois lampadaires se sont affaissés en s’embrassant, entortillant leurs têtes d’où pendillent les ampoules à vapeur de sodium, disjointes de leur douille.
Quelques voitures, sur le parking attenant, ont été renversées sous la puissance du souffle, d’autres bossuées par des heurts de matières et, sous leurs essuie-glaces en parenthèses tordues, l’ensemble des pare-brise fait à présent défaut.
Même si, par chance, le sinistre s’est produit en tout début de matinée, peu après l’ouverture de la grande surface où l’affluence est encore faible, à première vue les dégâts humains ne devraient pas être bénins : avant toute estimation précise, et pendant que s’organisent les recherches dans le secteur catastrophé, le bilan menace d’émouvoir le public. On a tôt fait de boucler le quartier dans lequel se concentrent les forces de l’ordre et les ambulanciers, les démineurs à tout hasard mais l’armée pas encore, et l’on s’est empressé de mettre en place une cellule d’aide psychologique. Les efforts des sauveteurs se concentrant d’abord sur la zone, on ne trouvera qu’après-demain, dans sa périphérie, le corps troué à domicile de Robert D’Ortho. Et, j’y reviens, c’est là le point qui me concerne car ce D’Ortho étant propriétaire entre autres biens des deux pièces et demie où je réside, son décès devrait me permettre de surseoir – ne serait-ce que momentanément – au versement de mon loyer mensuel.
Cet événement s’est donc déroulé non loin de chez moi qui, vivant à trois rues de là, connais bien le centre commercial où souvent je m’approvisionne. Il était dans les neuf heures et demie, comme d’habitude à ce moment-là je somnolais en essayant de réfléchir à ce que j’allais pouvoir faire de ma journée quand le fracas du phénomène m’a distrait. J’ai d’abord cru pouvoir le négliger puis mes tentatives de penser ont été contrariées par les sirènes d’alarme, les piaillants véhicules de police et de secours ainsi que les exclamations, appels et cris du tout-venant. Mais la curiosité n’étant pas mon plus sombre travers, cela ne m’a guère donné envie d’en savoir plus dans l’immédiat.
Ce contrairement à la foule qui s’est aussitôt mouvementée sur les lieux : certains fuyant la scène quand d’autres l’accouraient voir, on s’y est bousculé, parfois trop brusquement, jusqu’à ce que les agents de l’autorité viennent y mettre du leur, pas plus eux que les autres ne comprenant d’ailleurs ce qui venait de se produire. Tout, au vu et au son, dénotant certes une explosion, l’idée d’une bombe et donc d’un attentat mais aussi celle d’une fuite de gaz se sont mises à fleurir : le peuple s’égarait entre sidération, commentaires spontanés et développements contradictoires. Si la thèse terroriste a tenu d’abord le haut de l’opinion, la rumeur d’une chute inopinée de météorite s’est ensuite insinuée dans les esprits: de telles choses se produisent et les exemples abondent. Il a fallu attendre que les médias s’en mêlent et nous annoncent enfin que, revenu des espaces infinis, c’était un gros fragment de satellite soviétique obsolète qui venait d’écraser le centre commercial d’Auteuil. Comme il en tombe sur Terre à peu près tous les jours. Sans que nul ne le remarque hormis les spécialistes. »

Extraits
« Si l’on peut s’étonner que ces chutes de déchets spatiaux provoquent si peu d’accidents fâcheux, on peut aussi les supposer amenées à se multiplier. Car après les quelque cinq mille lancements consécutifs à celui de Spoutnik 1 en 1957, ce sont à peu près sept mille tonnes de matériel qui orbitent aujourd’hui dans la voûte céleste au-dessus de nos boîtes crâniennes. Et ce, dans ces dernières, afin d’alimenter nos cerveaux en informations diverses et, naturellement, de mâcher le travail de renseignement sur nos personnes. Des vingt milliers d’objets qui se promènent ainsi, nous surplombant en orbe, on est en droit d’imaginer que les trois quarts, ceux qui évoluent à moins de mille kilomètres d’altitude, retomberont un de ces jours n’importe où, pourquoi pas à tes pieds. Notons avec soulagement qu’au-delà de cette distance, l’espérance de vie du quart restant est une affaire de siècles et peut même prétendre, dans les hauteurs extrêmes, à l’éternité. »

« Revenons à moi qui me nomme Fulmard, me prénomme Gérard et suis né le 13 mai 1974 à Gisors (Eure). Taille : 1,68 m. Poids : 89 kg. Couleur des yeux : marron. Profession : steward. Domicilié rue Erlanger, Paris XVIe, où je vis seul.
Gérard Fulmard, donc, et si j’ai quelques raisons de me plaindre, du moins ne suis-je pas mécontent de ce patronyme assez peu courant, qui ne sonne pas mal, qui est presque le nom d’un bel oiseau marin auquel j’aimerais m’identifier sauf qu’il est grégaire et moi pas plus que ça. Sauf aussi que je n’ai pas le physique, ma surcharge pondérale s’opposant en toute hypothèse à ce que je prenne un jour mon vol. Même si des vols, vu mon métier j’en ai pris pas mal, mais d’abord ce n’est pas la même chose et ensuite, cette profession de steward, je ne l’exerce plus. Mon vrai statut actuel est celui de demandeur d’emploi en passe de se reconvertir, mais je vais développer ce point. » p. 16

« confronté à ce qui semblait être un enlèvement d’ordre politique – et pas n’importe lequel, Nicole Tourneur étant une figure notable de cette sphère –, l’unanimisme grave a encore été de rigueur, Chanelle malgré son excellente forme s’est aligné sur ce registre, choisissant de rester sobre, digne, drapé dans une posture de hauteur blessée. Rediffusion de la vidéo pour ceux, a précisé l’animateur, qui viennent de nous rejoindre. Et là, j’ai plus attentivement écouté ce que disait la mère Tourneur. Il ressortait de ses propos qu’elle était retenue par un groupe dont la nature et le but m’ont paru flous, les revendications elliptiques et l’idéologie brumeuse, mais qui semblait ouvrir la porte à des négociations : la nature de celles-ci serait précisée dans un prochain communiqué. Tout cela était bien vague à moins que je n’aie su l’analyser. En attendant mieux, je dois témoigner que Nicole Tourneur n’est vraiment pas mal dans le genre de son âge, catégorie mature que je ne dédaigne point. » p. 32

« Profitons-en plutôt, nous avons un peu de temps, pour esquisser une vie brève de Dorothée Lopez. Enfant unique du professeur Patrick Lopez– gastroentérologue à Sèvres, clientèle à boyaux fortunés, doyen de l’Académie de médecine, lauréat du prix Shanti Swarup Bhatnagar – et de Geneviève Lopez née du Gavial – présidente de la Fédération des comités familiaux œcuméniques –, la jeune Dorothée s’est précocement fait remarquer par une vive indépendance de pensée. Mettant le plus tôt possible un terme à ses études, après six semaines d’École du Louvre en auditrice libre elle a choisi de s’orienter vers une carrière de star, destin qui cependant ne se décide pas comme ça. Figurant d’abord dans quelques spots publicitaires – Moulinex, Ultrabrite, Lactel –, elle a déniché diverses panouilles dans le milieu cinématographique rose avant d’obtenir un vrai rôle, enfin, dans un téléfilm normal, sa part de dialogues étant hélas réduite après montage à ces mots : « Ah bon ? Deux mois ? » Son engagement artistique semble s’être ensuite effrangé, cédant la place à une consommation accélérée d’hommes plus ou moins jeunes, tous dotés d’une très brève espérance de lit en attendant de trouver mieux, ce mieux étant un amant à péremption plus tardive qu’elle suivra aux îles Baléares. On en sait peu sur ce moment de sa vie, interrompu par le retour précipité de Dorothée Lopez vers la France, plus précisément vers un office notarial de Marnes-la-Coquette après la mort accidentelle de Patrick et Geneviève Lopez dans l’explosion en vol d’un Fokker F100 Bruxelles-Oslo. » p. 99-100

« Comme si cela me regardait, Bardot a tenu à m’expliquer la situation au sein de la Fédération populaire indépendante. Ainsi que l’on pouvait s’y attendre après la mort de Nicole Tourneur, la vacance de sa direction était en train de créer le désordre, aiguisant les convoitises et chauffant les rivalités. » p. 119

« Alors qu’elle lisait ce poème devant un magnétophone, tournant le dos à l’étudiant japonais, celui-ci avait saisi une carabine 22 LR achetée la semaine précédente et tué Renée Hartevelt d’une seule balle dans la nuque. Cela fait, l’ayant plus ou moins pénétrée post mortem– ce point ne serait jamais vraiment élucidé –, il avait découpé les plus tendres parties de son corps, en avait entreposé sept kilos dans le réfrigérateur et, deux jours durant, en avait préparé la plupart selon différents modes de cuisson pour s’en nourrir, l’accompagnant à l’occasion de petits pois. Au cours de ces journées, à trente-neuf reprises, il avait également photographié l’évolution du processus – plans généraux du corps, gros plans sur les organes prélevés, présentation des plats, etc. Dans la matinée du samedi 13 juin, faute de congélateur et pour les raisons qu’on imagine quand il fait chaud, l’étudiant japonais avait dû se résoudre à se défaire de Renée Hartevelt. Ayant débité ce qui restait d’elle en gros morceaux, il avait emballé le tout dans deux valises – tête et tronc dans l’une, bras et jambes dans l’autre qu’il avait chargées sur un diable avant de commander un taxi puis de quitter son studio du premier étage en traînant laborieusement sa charge. C’est après l’arrivée de ce taxi que ma mère, revenant cette fois-ci de ses courses, avait remarqué ce jeune homme aidé par le chauffeur à caser ses valises dans le coffre devant son immeuble, au n o 10 de la rue Erlanger. » p. 147

À propos de l’auteur
Jean Echenoz est né à Orange (Vaucluse) en 1947. Prix Médicis 1983 pour Cherokee. Prix Goncourt 1999 pour Je m’en vais. (Source: Éditions de Minuit)

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Le complexe de la sorcière

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  RL2020

En deux mots:
Quand une simple curiosité vire à la question existentielle. La narratrice s’intéresse aux sorcières et à l’heure histoire, mais plus elle avance dans ses recherches et plus elle se rend compte que le sujet la touche au plus profond d’elle-même. Ne serait-elle pas aussi une sorcière?

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Une sorcière en analyse

Dans ce roman, Isabelle Sorente raconte comment elle s’est passionnée pour les sorcières, leur histoire et leur statut. Des recherches qui vont heurter sa propre histoire et la pousser vers les secrets de famille.

Il n’est pas rare, en parlant avec les écrivains, de voir combien ils restent habités de leur histoire, combien ils continuent à cheminer avec leurs personnages, même bien après la parution de leur roman. C’est un semblable cheminement que raconte Isabelle Sorente, qui va littéralement être happée par son sujet au point de n’en plus dormir la nuit, au point qu’il va occuper toutes ses journées jusqu’à tourner à l’obsession. Tout commence par la vision d’une femme qui subit un interrogatoire et qu’elle a envie d’écrire. Une vision qui va réapparaître après une conversation avec son amie Sarah. Dès lors, le sujet ne va plus la lâcher, même s’il semble aussi la fuir: «J’ai commencé à me documenter, commandé des livres d’histoire. Pourtant rien ne se passe comme pour la construction d’un personnage. Je n’imagine rien d’elle, rien d’autre que ses yeux ouverts dans l’ombre, je n’ai toujours aucun nom ni aucun lieu, même si l’époque se précise un peu. Les seules scènes qui m’apparaissent sont des souvenirs. Souvenirs d’enfance, d’adolescence, de jeunesse, souvenirs que la sorcière semble évoquer, les rappelant à ma mémoire bien qu’ils n’aient rien à voir avec le destin de ces femmes accusées par leurs voisins, ces femmes questionnées avant d’être bannies, noyées ou brûlées vives».
Le roman qui se construit sous nos yeux va dès lors prendre trois directions, toutes aussi passionnantes les unes que les autres. Il y a d’abord le sujet en lui-même, qui intrigue autant qu’il fascine et dont on va découvrir, au fil des lectures d’Isabelle Sorente, toutes les facettes, à commencer par son aspect presque exclusivement féminin, même si des hommes furent aussi brûlés comme sorciers. «C’est cette réalité que traduit l’expression chasse aux sorcières. On ne dit pas chasse aux sorciers. Il existe une expression dans la langue française où le masculin ne l’emporte pas, c’est la chasse aux sorcières. C’est étrange, quand on y pense.» Une chasse qui va s’industrialiser avec le développement de l’imprimerie. En 1487 paraît le Malleus Maleficarum de Heinrich Krämer et Jakob Sprenger «premier best-seller de l’époque moderne» et véritable appel au crime largement diffusé. Durant les siècles qui suivent des dizaines de milliers de femmes vont été arrêtées, accusées, torturées et exécutées. Le panorama proposé et les affaires retracées en montrent le côté systématique ainsi que le cruauté.
Il n’est dès lors pas étonnant que ces recherches finissent par la hanter. Et c’est là le second aspect du roman, l’implication personnelle de la romancière qui veut comprendre pourquoi elle est si sensible à cette question, pourquoi elle sent dans son propre corps les souffrances et la douleur de ces femmes. Elle va alors se confier à ses amies proches Sarah et Claire, avec lesquelles elle partage ce sentiment que ce qu’elle vit fait partie intégrante de son travail: «L’intégrité, l’éveil, l’amour, les mots peuvent varier mais ce qui ne varie pas, c’est l’importance centrale de cette recherche dans nos vies». Les séances d’analyse avec le Docteur Georges constituent le second volet de cette introspection qui nourrit le roman. Les souvenirs d’enfance, l’histoire familiale, les relations avec ses père et mère s’éclairent au moment où elle croise le chemin des sorcières, «Toutes celles qui cherchaient la vérité. Et même les femmes ordinaires qui voulaient juste la dire».
Autrement dit, Isabelle Sorente prend conscience qu’elle est une sorcière d’aujourd’hui. Et c’est peut-être cette troisième direction prise par ce roman très riche qui est la plus fascinante. Car elle permet de comprendre combien ces femmes restent dangereuses parce que différentes, combien leur combat reste actuel face aux mâles dominants et pourquoi elles restent victimes d’un ostracisme violent. Et à l’inverse d’intégrer une communauté, d’agréger toutes celles qui entendent s’émanciper des règles officielles. Doris Lessing, Christa Wolf, Ingeborg Bachmann vont ainsi cheminer avec Isabelle Sorente. Avec elles, la peur va peut-être pouvoir changer de camp et ouvrir le champ des possibles…

Le complexe de la sorcière
Isabelle Sorente
Éditions JC Lattès
Roman
300 p., 20 €
EAN 9782709666268
Paru le 8/01/2020

Ce qu’en dit l’éditeur
« Les histoires que je lis sont celles de femmes accusées d’avoir passé un pacte avec le diable parce qu’un veau est tombé malade. Les histoires que je lis sont celles de femmes qui soignent alors qu’elles n’ont pas le droit d’exercer la médecine, celles de femmes soupçonnées de faire tomber la grêle ou de recracher une hostie à la sortie de la messe. Et moi, je revois le cartable que m’a acheté ma mère pour la rentrée de sixième, un beau cartable en cuir, alors que j’aurais voulu l’un de ces sacs en toile que les autres gosses portent sur une seule épaule, avec une désinvolture dont il me semble déjà que je ne serai jamais capable. Je revois mon père tenant ma mère par la taille un soir d’été, je le revois nous dire, à mon frère et à moi, ce soir, c’est le quatorze juillet, ça vous dirait d’aller voir le feu d’artifice? Cette contraction du temps qui se met à résonner, cet afflux de souvenirs que j’avais d’abord pris pour un phénomène passager, non seulement ne s’arrête pas, mais est en train de s’amplifier. »
En trois siècles, en Europe, plusieurs dizaines de milliers de femmes ont été accusées, emprisonnées ou exécutées. C’est l’empreinte psychique des chasses aux sorcières, et avec elle, celle des secrets de famille, que l’auteure explore dans ce roman envoûtant sur la transmission et nos souvenirs impensables, magiques, enfouis.

«Roman-enquête dans l’histoire et l’imagerie de la sorcellerie, récit intime d’une adolescence douloureuse. Le complexe de la sorcière se révèle d’une grande finesse.» Transfuge

«Ce livre est foisonnant et passionnant. Je mets au défi chaque lectrice et lecteur de ne pas être profondément bouleversé par ce texte.» Psychologies Magazine

«Un livre remarquable d’authenticité et ensorcelant de vérité dévoilée.» La règle du jeu

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La règle du jeu (Christine Bini)
Les chroniques culturelles
Blog Vagabondage autour de soi
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Isabelle Sorente présente Le complexe de la sorcière © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« PREMIÈRE VISION
C’est une scène terrible, une scène d’interrogatoire. Je ne vois pas la couleur de ses cheveux, juste ses yeux liquides, transparents, immenses. Un homme se tient devant elle. La question qu’il lui pose est toujours la même, et ce n’est pas une question. C’est un ordre. «Dis-le. Dis que tu es une sorcière.» Comme dans un cauchemar, je devine, à l’arrière-plan, l’éclat du métal, les formes inquiétantes d’instruments chauffés à blanc. Pourquoi se trouve-t-elle ici? Qui l’a accusée? Est-ce qu’elle prie? Est-ce qu’elle espère encore, évalue ses chances, se prépare à nier? Ou bien est-il trop tard? Que va-t-elle lui dire? Et quel est son nom? Qui est-elle?
La première apparition de la sorcière date du mois de juin deux-mille-dix-sept. Pourquoi à ce moment-là, je n’en ai aucune idée. Je sais juste que la scène m’apparaît et qu’il faut l’écrire. Elle ne fait que quelques lignes et je n’ai pas la moindre idée d’un début d’histoire. Je ne me vois pas écrire un roman historique, je n’ai que cette scène d’interrogatoire. Je ne sais pas où elle se passe, ni quand, je ne sais pas qui est cette femme, ni pourquoi on lui pose ces questions. Je sais qu’une chose impensable est sur le point d’arriver dans l’angle d’une cellule, une chose qui a une importance indescriptible. Mon imagination ne va pas plus loin. À part la scène elle-même, je ne vois rien. Sauf des murs sombres, des reflets de métal, le décor n’apparaît pas. L’histoire non plus. Au bout d’un mois, je décide d’oublier cette image et de passer à autre chose. Un peu comme on décide d’oublier une rencontre troublante parce qu’on n’a reçu ni coup de fil, ni proposition de rendez-vous, ni rien. Alors on se dit qu’on s’est fait des idées. Que la fascination n’était pas réciproque.
Deux semaines plus tard, je dîne avec Sarah qui a une bonne nouvelle à m’annoncer. Elle vient d’avoir les résultats du concours de l’enseignement, elle est admise, son rêve de devenir professeure va se réaliser. Je suis presque aussi émue qu’elle, Sarah rêve d’enseigner depuis que je la connais. Je me souviens même d’une fois, c’était il y a vingt ans, nous commencions à travailler, où elle m’avait dit les larmes aux yeux que cette vie que nous nous apprêtions à mener, ces responsabilités qu’elle s’apprêtait à prendre, tout cela était bien loin de la vie simple dont elle rêvait. Sarah et moi sommes devenues amies alors que nous terminions nos études. En apparence, on ne se ressemblait pas. Sarah faisait partie de ces filles populaires que les autres élisent comme déléguée ou trésorière, j’étais plutôt timide et je restais à l’écart des groupes. Sans doute avons-nous reconnu en l’autre un sentiment de décalage que nous nous efforcions, chacune à notre façon, de dissimuler. Sarah et moi avions partagé l’espoir naïf que nos études, ou peut-être le simple fait de devenir adultes, résoudraient les nombreuses questions que nous nous posions sur le sens de la vie. Nous commencions à comprendre, avec une certaine angoisse, que ce ne serait pas le cas. L’autre chose que nous avions en commun, c’étaient nos origines métissées. Le père de Sarah était ivoirien, ma mère sicilienne avait grandi à Tunis. Nos parents s’étaient séparés quand nous avions à peu près le même âge, ni sa mère ni la mienne ne s’étaient remariées. Tout cela nous rapprochait.
Aujourd’hui que sa fille, dont je suis la marraine, a presque l’âge que nous avions lorsque nous nous sommes rencontrées, je sais que c’est autre chose que nous avons en commun : Sarah et moi, nous cherchons. Nous cherchons, mettons, une forme de vérité. C’est de cela dont nous parlons chaque fois que nous sommes ensemble, de cet enjeu, de ce désir, même si le mot spirituel nous fait l’effet d’un vêtement trop grand pour nous et que nous l’employons peu, nous parlons de cette recherche chaque fois que nous nous retrouvons. Sarah fait partie d’une sangha bouddhiste sans être bouddhiste, même si elle a pris l’habitude de partir en retraite chaque année. J’ai longtemps pratiqué le zen. Mais ce qui nous rapproche le plus, elle et moi, c’est le sentiment que tout ce que nous vivons fait partie de notre recherche.
À partir de la rentrée, le salaire de Sarah va diminuer. Elle m’explique qu’elle a mis de l’argent de côté, la veille, elle a rassuré sa fille qui s’inquiétait. Elle lui a promis que ça ne changerait rien pour elle, qu’elle partirait comme prévu étudier un an à l’étranger. Et ce matin, elle a franchi pour la première fois la porte du collège où elle enseignera le français à la rentrée. Je sais reconnaître un rêve qui s’accomplit. Sarah rayonne, ses yeux brillent, elle a l’air d’une jeune fille, je suis admirative, peut-être un peu jalouse. J’aimerais avoir quelque chose d’équivalent à raconter, quelque chose qui représente le même saut d’intégrité. Et la première chose qui me vient à l’esprit, c’est la vision de la sorcière. Je la lui raconte, ce soir-là, un peu comme on raconte un rêve significatif qu’on n’a pas encore réussi à interpréter.
L’image me revient à l’esprit dans les jours qui suivent. Les hommes à l’arrière-plan, ceux que j’imaginais comme d’inquiétantes présences près d’instruments chauffés à blanc, les hommes à l’arrière-plan ont disparu, comme celui qui la questionnait. La femme est seule, silhouette réfugiée dans un angle obscur, jusqu’au prochain interrogatoire. Mais chaque fois que je tente d’aller au-delà de cette solitude, de me représenter ce qui se passe dehors, l’histoire de cette femme ou des détails aussi simples que le pays où elle habite, l’époque où elle vit, mon imagination s’arrête net comme si elle refusait d’inventer quoi que ce soit. La seule chose que je vois avec clarté, sans avoir le sentiment de trahir la vérité que déjà cette image représente pour moi, la seule chose que je vois avec clarté, ce sont ses yeux. Des yeux ouverts dans l’ombre, des yeux presque transparents, soit parce qu’ils sont bleus, soit parce que justement j’ignore tout de leur couleur. C’est tout. Pour un début d’histoire, ce n’est pas grand-chose.
Pour finir de camper le décor auquel se superpose une image venue d’ailleurs, c’est un appartement au deuxième étage, un couloir encombré de cartons. Au début de l’été, Frédéric et moi venons d’emménager ensemble. C’est à la fois une vieille et une nouvelle histoire, puisque nous avons vécu quinze ans dans des appartements séparés, avant de nous séparer pour de bon. Nous nous sommes retrouvés deux ans plus tard, et avons décidé d’emménager dans un lieu que nous choisirions ensemble pour commencer une vie nouvelle. J’avoue que j’appréhendais un peu cette cohabitation. Mais je dois bien constater au bout de trois mois que nous sommes heureux, apaisés comme on peut l’être lorsqu’on connaît quelqu’un depuis longtemps, et qu’il se produit ce petit miracle de le découvrir de nouveau. Quant à la solitude, je n’y ai pas renoncé. La pièce où je travaille est au fond de l’appartement, il me suffit de fermer la porte, et si cela ne suffisait pas, je sais que je trouverai le moyen de m’isoler lorsque le besoin s’en fera sentir. J’ai quand même eu un petit pincement au cœur le jour où j’ai annulé le contrat d’électricité de mon ancien appartement. Mais enfin, pour l’instant, je dois dire que tout se passe bien. Frédéric me dit souvent qu’il apprécie de vivre avec moi, moi aussi je le lui dis. C’est l’avantage de vieillir. On n’hésite plus à dire ce qui va mal, mais on apprend aussi à dire ce qui va bien.
Elle a le crâne rasé. La longueur de ses cheveux, leur couleur, la façon dont ils sont relevés ou emmêlés, tout cela ne fait pas partie de l’image. On leur rasait le crâne avant de procéder à l’interrogatoire. On leur rasait aussi toutes les parties du corps, pour que les juges soient sûrs qu’elles ne puissent pas cacher, dans un recoin intime de leur anatomie, un nom inscrit sur un papier plié, une poche cousue contenant une formule, un pauvre maléfice qui les protégerait de la douleur au moment de la question. Je dis elles, alors que je devrais dire ils. Des hommes aussi furent brûlés comme sorciers. Mais la grande majorité d’entre «elles» furent des femmes. C’est cette réalité que traduit l’expression chasse aux sorcières. On ne dit pas chasse aux sorciers. Il existe une expression dans la langue française où le masculin ne l’emporte pas, c’est la chasse aux sorcières. C’est étrange, quand on y pense.
Avant le début de l’été, il devient évident que la sorcière me hante. J’ai commencé à me documenter, commandé des livres d’histoire. Pourtant rien ne se passe comme pour la construction d’un personnage. Je n’imagine rien d’elle, rien d’autre que ses yeux ouverts dans l’ombre, je n’ai toujours aucun nom ni aucun lieu, même si l’époque se précise un peu. Les seules scènes qui m’apparaissent sont des souvenirs. Souvenirs d’enfance, d’adolescence, de jeunesse, souvenirs que la sorcière semble évoquer, les rappelant à ma mémoire bien qu’ils n’aient rien à voir avec le destin de ces femmes accusées par leurs voisins, ces femmes questionnées avant d’être bannies, noyées ou brûlées vives.
PREMIERS VOYAGES DANS LE TEMPS
Les livres d’histoire sont apparus sur mon bureau, presque aussi vite que la sorcière dans mon esprit. Dès le début de l’été, j’accumule plus d’une quinzaine d’ouvrages. Certains sont des classiques comme La Sorcière de Michelet ou une Histoire de l’Inquisition au Moyen Âge de Henry Charles Lea. D’autres ont été plus difficiles à trouver soit qu’ils n’aient pas été réédités, soit qu’ils n’intéressent que les spécialistes. Au début, je leur trouve à chacun une place sur ma table de travail. Un autre mois passe et je dois acheter une étagère rien que pour eux. Je m’assois désormais à mon bureau entourée de titres comme Sorcières !, Le Sabbat des sorcières, La sorcière et l’Occident, Caliban et la sorcière, Sorcières, sages-femmes et infirmières, Les derniers bûchers, un village de Flandre et ses sorcières sous Louis XIV, Inquisition et sorcellerie en Suisse romande, le registre Ac 29 des archives cantonales vaudoises, De la chrétienté romaine à la réforme en Dauphiné, sans oublier le fameux Malleus Maleficarum ou Marteau des sorcières, ce traité de démonologie aussi volumineux qu’un dictionnaire où les inquisiteurs Heinrich Krämer et Jakob Sprenger énumèrent les crimes commis par les sorcières, et les façons les plus efficaces de les questionner. Le fait que la plupart de ces livres soient difficiles à obtenir, que certains m’aient été prêtés ou soient devenus quasiment introuvables, me donne envie d’en prendre soin. Alors à la fin de l’été, j’achète encore de nouvelles étagères pour ranger les ouvrages qui continuent à s’accumuler sur ma table. Ce sont des étagères en bois blanc que j’ai trouvées dans une boutique juste à côté de chez moi. Le gars était d’accord pour venir les monter, trois coups de perceuse et c’était réglé. La sorcière a maintenant sa place. Je n’ose pas dire son autel, mais une trentaine de livres de toutes tailles, dont certains très volumineux, une trentaine de livres dont les titres contiennent presque tous le mot « sorcière », c’est quand même l’effet que ça fait.
Celui d’une présence.
Voilà comment je commence à passer mes soirées auprès d’elle, et bientôt une partie de mes nuits, plongée dans les livres d’histoire. Au début, ça ressemble à un travail d’enquête classique. Je me lève après le dîner et je vais lire l’un des livres posés sur l’étagère. Une ou deux heures plus tard, je rejoins Frédéric dans la chambre. Et puis très vite, quelque chose change. Il y a la femme au crâne rasé, il y a ses yeux limpides, démesurés. Mais chaque fois que je me plonge dans un livre d’histoire pour en savoir un peu plus sur elle – imaginer l’endroit où elle aurait pu vivre, le crime qu’elle aurait pu commettre – chaque fois que je tourne les pages, en même temps que la scène que je m’efforce de faire apparaître, en même temps que le décor des chasses, ce sont des images du passé, mon passé, qui me reviennent à l’esprit. Comme si la lecture attentive d’ouvrages historiques, dont je dois avouer que certains sont assez trapus pour une non spécialiste, produisait une sorte de télescopage du temps. »
J’imagine, par exemple, un hiver glacial où le gel brûle les récoltes et le blé devient noir, j’imagine les regards jetés à une femme qui vit à l’écart des autres (Bamberg, 1627).
Ou bien j’imagine une fille prostrée, après avoir été promenée nue sous les huées (Brescia, 1486).
Mais à ces scènes que les livres d’histoire évoquent en termes détachés et prudents, comme « les grandes chasses aux sorcières de Westphalie survinrent après des hivers particulièrement rudes » ou « l’Italie fut le pays le plus tolérant d’Europe à l’égard des magiciennes, le bannissement et les châtiments corporels y étaient en général préférés à la peine capitale », à ces scènes s’en superposent d’autres, qui n’ont rien à voir avec les phrases que je lis.

Extraits
« Résultat de mes premières investigations : le froid, le gel qui détruit les récoltes, la rudesse du climat ajoutée aux guerres et aux épidémies, tout cela fait partie du contexte de persécution des sorcières. Au nord de l’Europe, les grandes chasses se déclenchèrent souvent après des vagues de froid. Alors plus il faisait froid, plus on brûlait de femmes ? Pas tout à fait. Mais plus les conditions extérieures apparaissaient défavorables, incompréhensibles ou terrifiantes, plus il y avait de chances pour qu’on accuse une femme de les avoir provoquées, attirées, souhaitées, en jetant un sort à la communauté. Et qu’on brûle la bonne femme, et quelques autres dans la foulée. Au Sud, il semblerait que les condamnations aient été moins rudes. Mais je suis partagée entre l’agacement et l’effroi quand je lis que ces punitions se « limitaient » à des châtiments corporels ou à des peines de bannissement. Bien sûr que si on remet les choses dans leur contexte, la fille qui se faisait fouetter et cracher dessus avait plus de chance que celle à qui on broyait les genoux avant de l’asseoir sur une chaise de fer chauffée à blanc. Il n’en reste pas moins que les femmes qui survivaient à une humiliation de ce genre, comme celles qui en étaient les témoins, ne devaient jamais guérir d’un sentiment de terreur. »

« Le Malleus Maleficarum de Heinrich Krämer et Jakob Sprenger est le premier best-seller de l’époque moderne, le livre qui va transformer la vision des décideurs laïques et religieux en matière de sorcellerie. Rédigé d’une façon méthodique, il voit le jour en même temps que l’imprimerie. Un propos efficace, une diffusion sans précédent, ainsi les historiens expliquent son succès. À ces causes rationnelles, j’ai toutefois envie d’ajouter un ingrédient plus sombre : c’est l’humiliation. Le Malleus Maleficarum a été inspiré par un ressentiment mortel. Krämer et Sprenger, ses auteurs, ne sont pas des inquisiteurs ordinaires, ils ne se contentent pas de traquer les hérétiques. Ce sont d’infatigables tueurs de femmes. Deux ans avant la rédaction de leur grand-œuvre, en 1484, ils ont chassé les sorcières de la ville de Ravensburg, arrêtant, condamnant et brûlant une cinquantaine de ses habitantes. L’année suivante, Krämer décide de s’attaquer aux sorcières d’Innsbruck. Mais il rencontre la résistance inattendue de l’évêque qui, non content de faire libérer toutes les prisonnières de la ville, en chasse l’inquisiteur après l’avoir traité de gâteux. C’est à la suite de cet affront que Heinrich Krämer s’attaque à la rédaction du Malleus Maleficarum avec l’appui de Sprenger. L’appel au crime d’un ego mortifié s’apprête à être amplifié sur plusieurs centaines de pages, en plusieurs milliers d’exemplaires, pour la première fois de l’histoire. Ce ne sera pas la dernière. »

À propos de l’auteur
Isabelle Sorente est notamment l’auteure de La Faille et du magnifique 180 jours, basé sur une enquête de plusieurs mois dans les élevages industriels, qui ont tous deux reçu un très bel accueil du public. Avec Le complexe de la sorcière, paru en janvier 2020, c’est l’empreinte psychique des chasses aux sorcières qu’elle reconstitue dans un récit envoûtant. Isabelle Sorente tient aussi une chronique sur France Inter et collabore avec Philosophie Magazine. (Source: Éditions JC Lattès)

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Le dernier juif de France

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  RL2020   coup_de_coeur

En deux mots:
Après un changement de propriétaire au sein de Vision, l’hebdomadaire au sein duquel il assure la chronique cinéma, un journaliste va petit à petit se rendre compte que la nouvelle ligne éditoriale le vise également. Et que son univers devient impitoyable.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Au secours, mon hebdo change de ligne!

Hugues Serraf se met dans la peau d’un critique de cinéma dont l’hebdomadaire vient d’être racheté, entrainant une nouvelle ligne éditoriale. Incisif et drôle, c’est comme si Balzac avait rencontré Thierry Jonquet.

Toute ressemblance n’est pas fortuite, même si cette formidable plongée au cœur de la rédaction d’un hebdomadaire parisien n’est pas un roman à clefs. Et pour ceux que le jeu amuse, disons qu’Edwy Plenel pourrait très bien avoir servi ici de modèle à Léon Nykras, le directeur qui prend ses nouvelles fonctions. Et j’imagine que le personnage principal, en l’occurrence le chroniqueur cinéma, pourrait tout aussi bien être le double de l’auteur

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(la belle illustration de couverture de David Lanaspa venant conforter cette hypothèse). Nous voici donc à l’heure des grandes manœuvres qui vont faire tomber Vision dans l’escarcelle d’un capitaine d’industrie, bien décidé à transformer le magazine de gauche en tribune du néo-progressisme. L’œil goguenard de notre journaliste aguerri regarde avec un certain intérêt la transformation en cours et la nouvelle maquette ne lui déplaît pas. Après tout, il ne se mêle pas de politique. Seulement voilà, la culture n’est pas en dehors du monde et le choix de ses chroniques doit aussi servir la cause. Et bien entendu, c’est là que le bât blesse.
Ayant longtemps travaillé au sein d’un hebdomadaire, il m’a été très facile de m’identifier à cet anti-héros et à retrouver l’ambiance de la rédaction, des stagiaires corvéables à merci aux divas, des tâcherons du web aux reporters sûrs de leur pouvoir et de leur talent. Jusqu’au jour où… Je me souviens aussi de débats enflammés et de la mainmise des «forces de l’argent» qui dans mon cas ont conduit à la réduction puis à la disparition de la rubrique littéraire… Autre temps, mœurs identiques!
Mais foin de considérations personnelles et revenons au dernier juif de France. Au sein de la rédaction les événements s’accélèrent et les rebondissements s’enchaînent, si bien qu’on ne lâche désormais plus le livre. C’est le meurtre d’un rabbin à Sarcelles qui va cristalliser les débats, provoquer la prise de conscience. Et offrir à l’auteur l’occasion de nous livrer une savoureuse galerie de personnages. Comme dans un casting de cinéma, les premiers et les seconds rôles sont formidables, de la rédactrice en chef fraîchement nommée à la mère de sa petite amie. L’humour et le décalage entre les petites histoires et les grands problèmes font mouche! Quand par exemple l’antisémitisme rampant devient éclatant, quand on se rend compte que du sang juif coule dans ses veines, ce qui ne semblait jusque-là ne pas le préoccuper, pas davantage que ses collègues. Mais s’il oubliait pour un temps la filmographie de Woody Allen, ce serait peut-être pas si mal… Les comiques antisémites sont beaucoup plus amusants!
Et voilà comment une vie plutôt agréable se transforme en combat. Comment les petites routines du quotidien s’effacent au profit d’un engagement pour une liberté désormais bridée. Sous couvert d’une gentille farce, c’est bien à une analyse de notre société que se livre l’auteur. Sous couvert d’une critique au vitriol de la scène médiatique française, c’est bien à un réveil des consciences qu’appellent ces lignes. Il n’en reste pas moins que sont ici rassemblés tous les ingrédients du roman idéal pour les vacances. Hugues Serraf, c’est l’assurance de ne pas bronzer idiot !

Le dernier juif de France
Hugues Serraf
Éditions Intervalles
Roman
288 p., 18,50 €
EAN 9782369560920
Paru le 3/07/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et banlieue.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Nous sommes en 2020 et l’arrivée d’un nouveau directeur secoue la rédaction engourdie d’un célèbre hebdomadaire parisien.
Son critique cinéma, un chroniqueur qui en a vu d’autres, observe d’un œil mi-goguenard mi-blasé la mise en place d’un management 3.0 tandis qu’on transforme à marche forcée le journal moribond en étendard du néo-progressisme. Fini le temps du «cool», c’est l’ère du «woke» qui doit advenir.
Plus tire-au-flanc que meneur d’hommes, notre chroniqueur doit pourtant devenir l’un des apôtres de cette mutation radicale. Cerise sur le gâteau, il est un petit peu juif aussi, ce qui ne lui avait jamais posé de problème jusqu’ici. Tellement peu, d’ailleurs, qu’il avait presque oublié que l’antisémitisme pouvait le concerner.
Qu’à cela ne tienne: un comique pas très drôle, un patron se prenant pour Saint-Just, un reporter police-justice jouant les gros bras, une féministe à l’ancienne désabusée et une «social justice warrior» exaltée vont se charger de lui ouvrir les yeux.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Toute la culture (Yaël Hirsch)
Blog Fattorius


Hugues Serraf compose la bande-annonce de son roman Le dernier juif de France © Production Hugues Serraf

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« À une poignée d’exceptions près, je trouve que les comiques français ne sont pas très drôles. Ils manquent de substance et d’imagination. Ça doit être comme pour les séries télé: ça n’est pas un genre à nous. Soit ils font dans le mièvre ou la gauloiserie, soit ils traduisent à l’arrache les vannes des standups américains qui passent sur Netflix et dont ils plagient jusqu’à la gestuelle et les mimiques en plaidant l’hommage lorsqu’ils se font choper. Les moins marrants de tous, ce sont ceux qui se spécialisent dans le commentaire politique le matin à la radio de gauche claquettes Birkenstock sur le service public, de droite casquette Ricard sur les «périphériques», comme on disait dans le temps.
L’autre jour, je devais justement aller en voir un à la mode France Inter parce que le journal est partenaire de son nouveau spectacle, mais je me suis arrangé pour qu’on envoie à ma place Garance, une stagiaire du web. La fille était ravie. Elle m’a remercié quatorze fois en me disant qu’elle n’était encore jamais sortie de la rédac depuis son arrivée et commençait à se lasser de la chasse aux infos insolites qu’elle est chargée de convertir en «formats cliquants» (une accroche racoleuse avec point d’interrogation pour Facebook, une solide «Search Engine Optimization» du corps du texte aux standards de l’algorithme Google et, surtout, l’extension à dix pages-écrans d’une brève de dix lignes grâce à autant d’illustrations piquées sur Flickr pour ne pas payer de droits photos).
Elle a dit aussi que ce serait son premier «vrai» article, mais je l’ai un peu ramenée sur terre en lui rappelant que c’était juste neuf cent cinquante signes pour l’agenda des pages Culture et qu’il ne faudrait surtout pas qu’elle oublie d’aller saluer l’agent de la vedette en coulisses pour montrer qu’on était venu et qu’on s’impliquait pour de bon. Que ça n’était pas seulement pour avoir notre logo sur les affiches et les spots de pub comme ces fourbes de la concurrence. J’ai encore précisé qu’il faudrait qu’elle écrive que le show était bien – partenariat oblige –, mais elle a répondu que là, «pour le coup», il n’y aurait «pas d’souci», car elle adore le bonhomme: «Momo, je l’ai déjà vu deux fois sur scène au Théâtre de Dix-Heures, il est trop génial!
– Bon ben, je suis content que ça te fasse plaisir. Tu le trouves si rigolo que ça?
– Ah, il est trop des barres! Mais c’est surtout un mec qui a une vraie envergure politique, il ne se contente pas de faire des blagues gratuites. Ses textes sont engagés… Tiens, il a un sketch sur la moumoute de Donald Trump qui est absolument sans concession…
– Oui, enfin, se moquer des problèmes capillaires de Trump, c’est tout de même pas les sommets de la prise de risque…
– Peut-être, mais c’est la façon dont il le fait. Il a d’autres trucs vachement forts aussi, un sketch sur le réchauffement climatique, un autre total délire sur le RN… Il fait réfléchir par la dérision…
– Je l’ai entendu, celui sur le RN! Il imite Marine Le Pen et dit qu’elle a les dents pourries et qu’elle est raciste. Il n’a pas tort, mais c’est pas non plus bouleversant d’originalité. Ni spécialement désopilant, d’ailleurs…
– Ben moi je le kiffe! le suis grave contente d’y aller.»

Ils sont pratiques, les stagiaires du web. On peut vraiment leur demander n’importe quoi et ils répondent «Toujours prêt!» comme des louveteaux. Leur grand rêve, c’est d’être recrutés pour de vrai après leur diplôme, d’arrêter de travailler douze heures par jour et le dimanche sur le site pour cinq cents balles par mois (plus les Tickets-Restaurant et une moitié de pass Navigo) et d’avoir leur signature dans le journal, même s’ils savent que n’importe quel «Top des répliques cultes de Game of Thrones» sera littéralement dix mille fois plus lu qu’un reportage à l’ancienne avec des faits et un peu d’enquête uniquement vendu en kiosque. Je crois que c’est d’être usinés par Sciences Po qui les rend schizophrènes: ils connaissent tout de la fin programmée du «print», c’est tout juste s’ils ne peuvent pas vous dire quel jour et à quelle heure, depuis qu’un gourou de la Silicon Valley a prophétisé que le dernier titre de la presse traditionnelle mettrait la clé sous la porte en 2045 («Winter is coming!»), mais ils restent sensibles au prestige de l’encre et du papier. »

Extrait
« On discute encore un peu, et le mec me dresse tout son inventaire, depuis l’illégitimité historique des juifs dans le secteur (un argument qu’il tient de Shlomo Sand, l’universitaire qui écrit des bouquins démontrant «scientifiquement» que les juifs ont été «inventés» au XIXe siècle en Europe mais un juif israélien qui dit que ni les juifs ni Israël n’existent, ça sonne plutôt comme du Groucho Marx à mon humble avis), jusqu’à la responsabilité d’un pays grand comme deux Seine-et-Marne dans à peu près tous les désordres de la planète. Depuis le sionisme comme idéologie raciste «probablement» derrière Daesh ou les attentats du 11 septembre jusqu’aux agents du Mossad entraînant les contre-révolutionnaires vénézuéliens et les CRS français dans les manifs de gilets jaunes… Comme j’en redemande avec gourmandise, il me parle aussi de la collusion secrète entre Hitler et les juifs allemands, qui «ont plus ou moins monté toute cette histoire de Shoah ensemble, c’est attesté» dans le but de créer une tête de pont occidentale au Moyen-Orient qui sécuriserait les approvisionnements européens en pétrole.
C’est la cascade, désormais. Je n’en espérais pas tant: la banque Rothschild; George Soros: l’ethno-racialisme du «peuple élu»; le trafic international d’organes secrètement prélevés sur les prisonniers palestiniens; le gouvernement français et l’Union européenne, otages des sionistes («Il y a des preuves!»); la Torah, qui légitimerait le sacrifice de bébés non-juifs pour «certaines fêtes religieuses», ce qui expliquerait «les fréquentes disparitions d’enfants en bas âge près des colonies de Cisjordanie»; le contrôle de la finance et des médias mondiaux; la rente victimaire; la participation juive à la traite négrière…. » p. 114-115

À propos de l’auteur
Hugues Serraf est journaliste et écrivain. Après Deuxième mi-temps, paru aux éditions Intervalles en 2018, Le Dernier juif de France est son quatrième roman. Un roman qui parle d’une presse en déroute et de juifs ordinaires en proie au doute dans une France qui ne l’est pas moins. Un roman qui choisit le ton de la comédie pour traiter de sujets ô combien essentiels. (Source: Éditions Intervalles)

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Fin de siècle

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  RL2020

En deux mots:
Un assassinat cruel dans une villa de luxe sur le riviera française, l’arrivée d’un monstre marin sur une plage du Portugal, un touriste de l’espace parti pour effectuer le plus grand saut en parachute au monde: le cocktail de ce roman est joyeusement foutraque.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

L’oisiveté est la mère de tous les vices

Polar déjanté, dystopie cruelle et regard incisif sur une société d’ultrariches oisifs et prêts à tout: «Fin de siècle» est un délire férocement angoissant!

Cela commence comme dans un thriller bien noir, avec un crime particulièrement cruel. Nous sommes dans une villa de luxe de la riviera française, à Roquebrune-Cap-Martin, au milieu de la nuit. Un homme s’y introduit et à l’aide d’un long couteau attaque la femme qui avait quitté sa chambre pour s’assurer qu’il n’y avait pas de rôdeur chez elle. Son œuvre achevée, il est tranquillement rentré chez lui en Italie voisine.
Et alors que le lecteur s’imagine suivre l’enquête sur ce crime sordide, on change totalement de registre.
Sur une plage du Portugal vient de s’échouer une espèce rare et pour tout dire que l’on croyait disparue depuis longtemps, un mégalodon. Ce requin géant est de dimension hors-norme et attire plusieurs centaines de curieux. C’est au moment où les autorités décident de faire exploser le cadavre à la dynamite pour libérer la plage que l’attaque se produit. Une dizaine d’autres prédateurs terrifiants surgissent de l’océan et font un carnage parmi les badauds. On apprendra plus tard que les gigantesques herses construites pour bloquer ces monstres hors de Méditerranée ont cédé.
Sébastien Gendron passe allègrement du roman noir à la science-fiction, d’une histoire à l’autre. Au Congo, on s’apprête à envoyer une fusée à quelque 88000 km de la terre pour réaliser le plus grand saut en parachute de l’histoire de l’humanité, tandis que des trafiquants s’apprêtent à voler des œuvres d’art d’une valeur inestimable pour les « transformer » suivant les désirs du commanditaire qui s’ennuie dans sa propriété et s’interroge sur la visite de la police, enquêtant sur le meurtre sanglant de sa voisine.
Vous suivez toujours?
Alors que la chasse aux monstres marins s’organise pour rendre la Méditerranée à la navigation aux pêcheurs et aux touristes, Claude Carven, le touriste de l’espace s’apprête à faire son grand saut. Quant aux enquêteurs, ils sont confrontés à des phénomènes étranges, à des accidents mystérieux.
Ah, j’allais oublier de vous parler de ces happy few qui se sont réunis sur des fauteuils flottants au large de la Crète pour assister à une projection sur grand écran du film de Steven Spielberg Les dents de la mer. Je vous laisse deviner leur sort…
Oubliez toute logique, ne cherchez pas la clé de l’énigme. Si vous vous laissez entrainer dans ce roman délirant, vous passerez un bon moment. Si votre esprit cartésien n’adhère pas à cette construction, laissez tomber! Sébastien Gendron jette à la fois une ironie mordante et un humour féroce dans la bataille, même si l’avenir qu’il nous promet a tout du cauchemar, de la… série noire!

Fin de siècle
Sébastien Gendron
Gallimard Série noire
Thriller
240 p., 19 €
EAN 9782072867682
Paru le 12/03/2020

Où?
Le roman se déroule en France, à Roquebrune-Cap-Martin et tout au long de la Côte méditerranéenne, à Praia de Brito en Algarve, à Ilebo en RDC, à Alassio en Italie, à Motril en Espagne, au large de l’île de Dia en Crète, à Mar del Plata en Argentine et au-dessus de nos têtes.

Quand?
L’action se situe dans quelques années, entre 2022 et 2024.

Ce qu’en dit l’éditeur
2024, Bassin méditerranéen : depuis une dizaine d’années, les ultra-riches se sont concentrés là, le seul endroit où ne sévissent pas les mégalodons, ces requins géants revenus, de façon inexplicable, du fond des âges et des océans. À Gibraltar et à Port Saïd, on a construit deux herses immenses. Depuis, le bassin est clos, sans danger. Alors que le reste du monde tente de survivre, ici, c’est luxe, calme et volupté pour une grosse poignée de privilégiés. Mais voilà! l’entreprise publique qui gérait les herses vient d’être vendue à un fonds de pension canadien. L’entretien laisse à désirer, la grille de Gibraltar vient de céder, le carnage se profile…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Inter (Le polar sonne toujours deux fois – Michel Abescat)
Blog Nyctalopes
Blog Encore du noir

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Preghero
Villa Stellar, Roquebrune-Cap-Martin, France
43°45’7.20 »N / 7°29’8.57 »E
Élév. 35 m.
Alors qu’elle baisse la tête pour considérer le pot de Ben & Jerry’s Blondie Brownie qui lui échappe des mains, Perdita Baron a le temps d’apercevoir ce bout de lame crantée qui lui surgit du plexus. Une seconde plus tôt, un violent coup de poing entre les omoplates lui a fait lâcher sa crème glacée. Deux secondes plus tard, alors que la lame crantée disparaît et qu’un peu de sang commence à couler vers son nombril, elle a le temps de penser que celui qui se tient derrière a fait le nécessaire pour la conduire jusqu’à la cuisine. Force est de constater qu’elle a parfaitement suivi la manœuvre.
À l’horloge lumineuse du four, il est 0:53 am. Il ne reste plus à la jeune femme que dix minutes à vivre.
À 0:50 am, Perdita Baron lisait paisiblement dans son lit, au premier étage de la villa Stellar. Le roman lui plaisait parce qu’il narrait à la première personne l’histoire d’une fille comme elle. Une fille qui s’était faite toute seule en bouffant son pain noir avec hargne et détermination. À seulement 22 ans, cette fille avait mis le monde à ses pieds. Comment ? Tout simplement en racontant son expérience dans un livre de 248 pages. Quatre cent cinquante mille e-books téléchargés sur Amazon, et puis juste après, les éditions Doubleday lui avait offert 4 millions de dollars d’avance pour l’achat des droits. Ce roman s’est déjà écoulé à quelque 12 millions d’exemplaires aux États-Unis et vient de se vendre à prix d’or à la foire de Francfort pour être traduit dans une vingtaine de langues. Une success story comme Perdita les aime.
Perdita lisait donc quand elle a entendu, en bas, la porte d’entrée s’ouvrir et se fermer. Elle a immédiatement songé à Scott parce qu’elle ne voyait pas très bien qui d’autre que lui pouvait rentrer à cette heure dans sa propre maison. Mais après coup, elle s’est souvenue que Scott se trouvait à Istanbul. Voilà pourquoi elle est sortie du lit, a chaussé ses mules et est descendue voir de quoi il retournait, non sans s’être équipée au préalable du Sig Sauer que Scott lui a offert le mois dernier après la perte du Colt qu’il lui avait offert le mois précédent. La présence au creux de sa main de cette arme au métal teinté de rose la rassure. À tel point qu’elle ne prend même pas la peine d’allumer la lumière pour descendre l’escalier. En arrivant au salon, elle actionne néanmoins l’interrupteur avec une légère appréhension. La pièce est déserte, la porte d’entrée fermée, la clenche mise, la chaîne de sécurité en place. Perdita se dirige vers la cuisine, allume la rampe de LED au-dessus du plan de travail et, ne constatant rien d’anormal là non plus, elle s’apprête à éteindre. C’est à cet instant qu’un violent claquement la fait sursauter.
Elle braque aussitôt l’arme droit devant elle et avance à pas de loup jusqu’à la porte-fenêtre qui donne sur la terrasse. Elle en est certaine, ça vient de dehors. Combien de fois a-t-elle exigé de Scott qu’il lui achète un chien. N’importe quel chien, mais un méchant, de ceux qu’on attache dans le jardin, au bout d’une chaîne de dix mètres et qui aboient après les ombres. Alors qu’elle arrive à la porte-fenêtre, une forme jaillit et frappe à toute volée le chambranle en aluminium. Perdita recule sous le choc et il s’en faut de peu qu’elle ne fasse feu. La sécurité de l’arme étant mise, elle ne peut presser la queue de détente. Fort heureusement du reste, puisqu’il ne s’agit que d’un volet qui bat au vent. Décidément, cette villa part en capilotade.
Pour calmer son cœur battant, Perdita pose le Sig Sauer sur la console de la cuisine et va fouiller le réfrigérateur. Ne trouvant rien d’appétissant dans les rayonnages, elle ouvre le congélateur. Le bonheur est là, tout auréolé de son petit brouillard givré. Elle opte pour un pot de Blondie Brownie et referme. De l’homme de haute taille, vêtu de noir et cagoulé qui se tient à cet instant à quelques mètres d’elle, Perdita ne voit rien puisqu’elle s’enfuit dans la direction opposée, à la recherche d’une cuillère.
Il s’appelle Marcello Celentano, il est né trente-trois ans plus tôt à Pise, il vit toujours chez sa mère dans une cité en banlieue lointaine d’Alassio, à 85 kilomètres de là, sur la côte ligure. Il a pris goût à la torture dès son plus jeune âge, puis, quand il en a eu la force, il a commencé à tuer. Dans sa main droite, il tient un couteau de chasse United Cutlery UC311, 30 centimètres de lame en acier inoxydable AUS-6 double denture, manche en ABS renforcé, 39,90 euros, livré avec son étui ceinture en nylon.
Perdita Baron ouvre le tiroir des couverts. Le mécanisme est de si bonne qualité qu’il n’émet qu’un petit chuintement. Petit chuintement que Marcello Celentano met à profit pour la rejoindre sans attirer son attention. D’un coup sec allant du haut vers le bas, il frappe la jeune femme entre les omoplates. La lame ripe un peu sur les vertèbres, mais avec ses 490 grammes, l’arme possède un excellent taux de pénétration. Marcello a, de plus, déporté tout son poids dans ce geste si bien qu’il transperce la cage thoracique de part en part sans trop d’efforts. Perdita ouvre la bouche pour laisser échapper un souffle alors que le pot de Ben & Jerry choit sur ses mules. Lorsque la lame ressort elle a la sensation que ses jambes ne la portent plus et elle s’effondre sur le sol en béton ciré en happant l’air comme un nouveau-né. De là où elle se trouve, Perdita Baron a une vision de l’espace penchée à 25°. Elle aperçoit son assassin qui s’écarte de quelques mètres et retire tranquillement le sac qu’il porte sur ses épaules. Elle voit son propre sang dégouttant de la lame du couteau, posé à côté de son Sig Sauer sur le plan de travail, ainsi que ce minuscule filet de chair, peut-être un tendon, pris dans les dents du crantage. Elle a envie de vomir. Elle ferme les yeux. Elle les rouvre quand elle entend la musique. Devant elle, l’homme vient d’installer un de ces petits baffles portatifs tant prisés par les adolescents. En sortent les mesures d’une chanson qu’elle connaît très bien. Mais le titre lui échappe.
Lorsque le type revient à la charge, la soulève et la force à se tenir à genoux, c’est bizarrement la pochette du disque qu’elle revoit d’abord. Un 33 tours qui appartenait à son père. Quand la lame du couteau lui perfore l’intestin, la photo du chanteur assis sur le dossier d’un banc, figé dans un mouvement un peu swing, claquant des doigts, la bouche tordue comme s’il chantait, avec en arrière-plan le turquoise d’une piscine, resurgit d’un coup. Le tueur vient de remonter la lame d’un coup sec à travers les organes. La nuisette de Perdita se déchire, découvrant des seins magnifiques. Elle sent un goût de métal dans la gorge. Le titre du morceau apparaît alors devant ses yeux comme l’un de ces écrans au néon de Times Square : « Pregherò ». Oui, c’est ça. C’est « Pregherò ». L’adaptation italienne du standard de Ben E. King « Stand by me » chanté par… par…
Au rythme de la basse, le tueur retire le couteau dont la lame a gagné à présent les amygdales de sa victime. C’est le moment critique où l’hémorragie va envahir les poumons, il doit faire vite s’il veut qu’elle vive jusqu’à la toute fin. La jeune femme perd de plus en plus de tonus musculaire. Elle se tasse sur ses fesses. Il la maintient par les cheveux, le temps de la contourner. Il s’accroupit derrière elle, passe ses mains de part et d’autre de sa poitrine et plonge ses doigts dans la plaie longiligne qui va du pubis jusqu’à la mâchoire inférieure. Là, il s’accroche au sternum, plante son genou entre les omoplates et tire d’un coup sec vers l’arrière. Le tablier intercostal s’ouvre comme un cageot de bois qu’on éventre.
Adriano Celentano. C’est ça !
La cage thoracique se fend en deux. Perdita baisse lentement la tête et constate que c’est la première fois qu’elle voit son cœur. Il est là, à quelques centimètres de ses yeux, en train de battre. Ça lui revient. Son père l’a giflée quand il a découvert qu’elle avait écouté ce disque sans sa permission. Elle avait été envoyée dans sa chambre. Ça n’est pas son père qui vient de s’agenouiller en face d’elle, mais elle sait que cet homme aussi est là pour la punir. De la pire des façons. Il avait une cagoule mais il vient de l’enlever. Comme le font les méchants dans les films quand ils veulent signifier à leur otage que c’est fini pour lui.
Il est moche. Il sue. Il est un peu gras. À bien des égards, il lui fait penser à Scott. Scott qui se laisse aller depuis combien de temps maintenant ? Quelque part c’est rassurant : gras comme il est devenu, ça serait surprenant qu’il ait une maîtresse. Cela dit, ça n’est même pas sûr, vu tout le fric qu’il possède.
Le type lui parle.
Elle entend juste Adriano Celentano hurler dans le petit baffle :
Io t’amo, t’amo, t’amo
O-o-oh !
Questo è il primo segno
Che dà
La tua fede nel Signor
Nel Signor
La fede è il più bel dono
Che il Signore ci dà
Per vedere lui
E allor…

La main de l’homme est gantée. Elle est certaine que ça n’est pas du cuir. Peut-être du latex, comme un gant de nettoyage, mais noir et lustré. Il écarte les doigts et les passe devant ses yeux. Il lui parle. Il lui dit qu’il va lui briser le cœur. Ça elle l’entend parfaitement bien parce que ça lui rappelle ce qu’elle éprouvait quand elle écoutait ce disque, gamine. Elle ne comprenait rien à l’italien, mais ça semblait tellement douloureux ce que chantait cette voix qu’elle en pleurait, persuadée qu’une femme avait brisé le cœur de ce chanteur. Ça résonnait tellement bien avec le chagrin qu’elle-même vivait depuis que Jean-Pierre Leroy l’avait quittée parce qu’elle avait refusé qu’il lui touche les seins.
Perdita Baron ressent quelque chose. Au tout début, c’est incompréhensible parce que depuis quelques instants, à part son cerveau qui fonctionne comme un serveur Internet, elle s’est totalement oubliée, n’est plus qu’une sorte de pensée qui s’agite à l’intérieur d’une boîte. Et puis ça lui revient, un souvenir d’il y a longtemps. Moins longtemps que « Pregherò » mais longtemps quand même. La douleur. Oui, voilà, c’est ça. Un truc lui fait horriblement mal et son esprit met un temps impossible à le traduire. Elle rouvre les yeux, elle a envie de crier, mais c’est déjà trop tard. Marcello Celentano vient de lui écraser le cœur. La dernière vision qu’elle emporte dans la mort, c’est celle de ces deux mains noires entre les doigts desquelles glisse une viande sanguinolente. Et la voix de cet homme assis sur un banc, au bord d’une piscine, qui s’éloigne :
O-o-oh !
Questo è il primo segno
Che dà
La tua fede nel Signor
Nel signor,… »

Extraits
« Et dans le sillage de ces grands oiseaux sont arrivés les premiers mégalodons.
Résultat : on ne peut plus sortir en mer depuis que ces saloperies hantent les océans. Leurs mâchoires sont si puissantes qu’ils peuvent broyer la double coque du plus imposant des tankers.
Fini la pêche.
Fini les régates.
Fini le commerce maritime.
Les grands pétroleurs font beaucoup moins les malins. Une fois les premières marées noires passées, les mers sont rapidement devenues plus propres, la poiscaille a proliféré. Pour le plus grand plaisir des climatosceptiques, on n’a jamais atteint les niveaux alarmants de montées des eaux que prédisaient les climato-anxieux. Tout ça au détriment des usages industriels et commerciaux des eaux du globe.
Voilà où l’on en est en ce mois de juin 2022. La planète n’a jamais été aussi bleue. Depuis l’espace, on dirait que Poséidon y a récemment jeté un bloc de Canard WC.
Sur la praia de Brito, la charge est prête mais les pompiers ont un sérieux problème. Ils ont réussi à ouvrir la gueule de la femelle mégalodon à l’aide du cric de la jeep. C’est effrayant. »

« Centre aérospatial de l’Union africaine
Ilebo – province du Kasaï – RDC
4°19’01.18 »S / 20°34’11.09 »E
Élév. 384 m.
— Tu te rends compte du chemin accompli quand même ?
— …
— Tu le vois bien. Non ? Regarde l’écran.
— …
— Vas-y, lève les yeux et regarde.
— …
— Claude, je te parle ! Regarde et vois ce que nous avons construit tous les deux.
— …
Aristide Meka peut bien insister encore et encore, c’est non! Claude Carven ne veut pas lever la tête, pas plus que regarder l’écran de contrôle. Et puis quoi encore ! Ça fait deux semaines qu’il voit ce pas de tir apparaître dans des rêves qui finissent tous en cauchemar. Aristide qui appuie sur le bouton d’allumage des moteurs, les trois réacteurs Rolls-Royce du lanceur qui crachent des flammes, le décompte qui résonne dans tous les haut-parleurs de la base et « Final Countdown » d’Europe qui démarre au moment où la fusée quitte le sol. Et c’est là que tout vire. Trop lourd, le lanceur retombe. Le choc fissure les tuyères, le kérosène en ébullition s’échappe de partout et s’enflamme aussitôt. Une boule de feu perfore les trois étages de l’engin jusqu’à ce tout petit habitacle au sommet qui ressemble à un gland : un habitacle bourré d’électronique, au centre duquel Claude Carven est harnaché, prêt à griller comme une chipolata dans sa gaine de boyaux. Alors non, Claude Carven ne veut pas lever les yeux vers cette fusée qui, dans quelques heures à peine, l’arrachera à l’attraction terrestre si tout va bien, le propulsera à 88 kilomètres de la Terre si tout va bien. Et si tout va bien encore, il ouvrira le sas et sautera. Et deviendra ainsi le premier homme à chuter depuis la mésosphère, explosant ainsi tous les records établis jusqu’ici. D’ailleurs, le programme se nomme Mésosphère 1, c’est écrit en lettres rouge sang sur toute la longueur de la carlingue du lanceur dressé là-bas comme un monstrueux pénis entre les tours de son pas de tir. »

À propos de l’auteur
Né en 1970 à Talence, Sébastien Gendron a passé sa jeunesse dans le Bordelais. Après une licence d’études cinématographiques, il se retrouve tour à tour livreur de pizzas, manœuvre, télévendeur de listes de mariage avant de devenir assistant réalisateur puis réalisateur. En 2008, il publie Le Tri sélectif des ordures, premier opus des aventures de Dick Lapelouse (Pocket 2014), suivi d’une dizaine de romans noirs. Il est aussi réalisateur, scénaristes et chroniqueur. Il puise tour à tour son inspiration chez les Monty Python, le cinéma américain des années 1970, les livres de Jean Echenoz, Jean-Patrick Manchette, Jean-Bernard Pouy, Tim Dorsey, Jim Thompson et Philippe Djian. Soit un univers unique aux accents volontiers loufoques. Il a publié Road Tripes (2013) puis La revalorisation des déchets (2015) aux éditions Albin Michel. Il écrit également pour la jeunesse. (Source: Albin Michel)

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Un automne de Flaubert

POSTEL_un_automne_de_flaubert
  RL2020

Prix Cazes-Brasserie Lipp 2020

En deux mots:
Pour se changer les idées et chasser ses idées noires, Flaubert décide de partir à Concarneau. C’est durant ce séjour en Bretagne qu’il va retrouver ses amis Pouchet et Pennetier et l’envie d’écrire et se lancer dans la rédaction du premier de ses Trois contes.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Flaubert part en voyage à Concarneau

En nous entrainant sur les pas de Flaubert durant un automne à Concarneau, Alexandre Postel fait bien mieux que lever le voile sur un épisode de la vie de l’écrivain. Il nous raconte comment s’écrit une œuvre. Et c’est fascinant!

Flaubert ne va pas très bien. Il est acariâtre, atrabilaire, démoralisé. Il voit ses proches mourir, membres de la famille et amis. À 53 ans, il a pourtant déjà écrit quelques ouvrages qui marqueront la littérature française, de Madame Bovary à Salammbô, en passant par L’Éducation sentimentale. Mais c’est peut-être aussi là que réside son problème. Sa plume se doit d’être à la hauteur. Il ne peut se répéter. Il doit trouver un sujet, une histoire, une inspiration qui lui fait défaut. Il y a bien la rencontre et l’amitié de deux hommes à la fois très différents et pourtant très proches. Mais le récit n’avance pas. Sans oublier les soucis financiers. Sa nièce, propriétaire de la maison de Croisset où il vit depuis si longtemps, a dilapidé sa fortune et envisage de vendre la propriété.
Alors, comme son moral est en berne, Gustave décide de partir en voyage. Il choisit d’aller rendre visite à Concarneau à ses amis Pouchet et Pennetier. Le premier, scientifique qui mène ses études dans un vivier-laboratoire, est apte à lui faire changer ses idées. Il lui explique ses recherches, essayer de faire naître la vie à partir d’espèces marines auxquelles il fait subir différents traitements. Des travaux qui sont bien loin des préoccupations de l’écrivain, mais qui vont l’intéresser.
Et de fait, dans ce port breton qui vit au rythme des conserveries de sardines, l’air vivifiant, et davantage encore les deux Georges, vont chasser ses humeurs noires. Ce que ses précédentes visites auprès de ses pairs n’ont pas réussi à faire. Bien au contraire, il est revenu encore plus démoralisé de ses visites chez sa bonne amie George Sand à Nohant et chez le « Grand » Hugo à Paris. Dans sa chambre bien peu confortable, il retrouve même l’inspiration, se décide à imaginer le plan d’un nouveau livre, en aligne les premières phrases.
Postel nous raconte comment est né La Légende de saint Julien l’Hospitalier, comment Flaubert travaille, combien il se bat pour trouver la phrase, le mot juste.
Outre l’aspect documentaire sur cet épisode de la biographie du grand écrivain, c’est aussi cette exploration de la création littéraire qui donne à ce court roman tout son poids. Car l’ouvrage qui paraîtra sous le titre Trois contes et rassemblera Un cœur simple et Hérodias aux côtés de cette légende en gestation La Légende de saint Julien l’Hospitalier, Hérodias, cache en fait la trame de ce roman qu’il ne parvient pas à écrire et qu’il va désormais pouvoir reprendre, riche de son expérience bretonne. Et si Bouvard et Pécuchet ne sera jamais achevé, il aura beaucoup progressé durant cet automne.

Un automne de Flaubert
Alexandre Postel
Éditions Gallimard
Roman
144 p., 15 €
EAN 9782072850202
Paru le 3/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Concarneau. Mais on y évoque aussi Paris, Croisset et Nohant.

Quand?
L’action se situe en 1875.

Ce qu’en dit l’éditeur
«1875: à cinquante-trois ans, Gustave Flaubert se considère comme un homme fini. Menacé de ruine financière, accablé de chagrins, incapable d’écrire, il voudrait être mort.
Il décide de passer l’automne à Concarneau, où un savant de ses amis dirige la station de biologie marine. Là, pendant deux mois, Flaubert prend des bains de mer, se promène sur la côte, s’empiffre de homards, observe les pêcheurs, regarde son ami disséquer mollusques et poissons.
Un jour, dans sa petite chambre d’hôtel, il commence à écrire un conte médiéval d’une grande férocité – pour voir, dit-il, s’il est encore capable de faire une phrase…
À partir de ces éléments avérés, j’ai imaginé le roman de son oisiveté, le rêve de sa rêverie, la légende de sa guérison. Cela aurait pu s’appeler: Gustave terrassant le dragon de la mélancolie.» Alexandre Postel

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
La cause littéraire (Philippe Chauché)
France bleu (Le rendez-vous des livres)
Blog Club de lectures (Jacques Brélivet)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« À son entrée dans Concarneau, Flaubert crève de sommeil et de faim.
La veille, il était à Deauville afin de conclure devant notaire la vente de sa ferme. De Deauville, il s’est rendu à la gare de Trouville où il a pris le train pour Lisieux ; à Lisieux, il monte à bord d’un tortillard qui descend vers Le Mans. Arrivé au Mans, il attend jusqu’à une heure du matin le passage du rapide de Brest ; mais Flaubert ne va pas à Brest, il descend à Rennes et bifurque vers le sud ; en gare de Redon il rejoint la ligne qui, longeant la côte, remonte vers le Finistère en passant par Auray, Vannes, Lorient, Rosporden ; Rosporden où, après une nuit passée à regarder par la fenêtre du wagon la lune filer derrière les arbres, il descend à dix heures du matin, le jeudi 16 septembre 1875.
Il ne lui reste plus qu’à patienter quatre heures en attendant le départ de la voiture pour Concarneau.
*
À demi éveillé durant ces heures mortes, il se souvient de son précédent passage à Rosporden, presque trente ans plus tôt. Le chemin de fer ne traversait pas encore ces régions ; Du Camp et lui allaient le plus souvent à pied, longeant les cours d’eau et les haies, s’arrêtant dans les églises et les auberges ; ils s’amusaient d’un visage, songeaient devant les tombeaux, contemplaient les clématites en fleur, les vieilles pierres recouvertes de lierre, la forme d’une colline éloignée dans la brume. Rosporden leur avait fait l’impression d’un bourg austère où, même en plein marché, on n’entendait pas un bruit, pas un rire, pas un cri : le silence enveloppait ces transactions de pauvres et tout, jusqu’aux longs cheveux qui semblaient couler sous les chapeaux de feutre, dégageait une tristesse de chien mouillé. Des mendiants harcelaient les voyageurs en marmonnant des prières ; la flèche de pierre de l’église se dressait, grisâtre, dans le ciel gris.
Flaubert avait alors vingt-cinq ans. L’année précédente, à quelques semaines d’intervalle, il avait perdu son père puis sa sœur cadette, emportée par une fièvre puerpérale. Respirer, voilà ce qu’il attendait de cette errance par les champs et par les grèves ; humer à pleine poitrine un air plus vif et plus puissant ; se libérer pour quelques semaines de la tristesse de sa mère et du navrant spectacle de sa nièce, la petite orpheline dont les Flaubert ont obtenu la garde.
Cette vie nouvelle dont il était parti puiser les influx dans le déferlement des vagues, la profondeur des forêts et la monotonie des landes, il songe, en ruminant ses souvenirs dans Rosporden retrouvée, qu’elle est à son tour révolue. Il a cinquante-trois ans : sa deuxième vie a duré exactement aussi longtemps que la première. À présent une autre vie doit commencer, ou plutôt une survie – en attendant la fin qui ne saurait tarder.
*
Autour de lui tout meurt. Son ami Bouilhet, le poète-professeur assez savant pour comprendre ses projets, assez rigoureux pour les éplucher sans pitié, trop délicat pour avoir produit lui-même autre chose que des œuvrettes sans importance ; sa pauvre mère dont il s’est aperçu, mais trop tard, qu’elle était l’être qu’il a le plus aimé ; et puis les autres, Jules de Goncourt, Gautier, le petit Duplan qui comprenait si bien Sade, Ernest Feydeau, tous ces lettrés dont la fréquentation rendait la vie moins ennuyeuse et qui tombent comme des mouches.
Il se sent seul ; souvent il se plaint de vivre dans un cimetière ou, ce qui revient au même, sur le radeau de la Méduse ; il est à la fois le désert, le voyageur et le chameau. Il n’a personne à qui parler de ce qui importe : non pas des lois constitutionnelles et du président Mac Mahon, ni des crues de la Garonne, ni des expéditions africaines de Savorgnan de Brazza, ni de la définition du mètre étalon, mais de ce qui l’attriste et plus encore de ce qui le réjouit, Homère, Goethe, Rabelais, Shakespeare.
Il y aurait bien Tourgueniev, mais le Moscove est toujours par monts et par vaux, tantôt en Russie, tantôt à Bade, tantôt à Bougival, si bien qu’on a les pires peines du monde à le faire venir jusqu’à Croisset pour une bonne causerie. Et puis Tourgueniev, en homme soumis aux volontés de la femme qu’il aime, ne se livre à l’amitié que par saccades : c’est agaçant.
George Sand ? Cette femme est la bonté même ; sa tendresse, sa générosité n’ont pas de bornes. Elle invite sans relâche Flaubert à Nohant où il lui est arrivé de passer quelques jours heureux en compagnie de la tribu qu’elle s’est créée, enfants, petits-enfants, voisins, rassemblés autour d’un spectacle de marionnettes. Mais la mère Sand le fatigue avec ses idées sur le suffrage universel et l’éducation des masses ; elle ignore ce que c’est que la haine.
Quand Flaubert lui avoue qu’il broie du noir et voudrait être mort, elle lui recommande de bien dormir, de bien manger, et surtout de faire de l’exercice : sage conseil à n’en pas douter, très sage conseil, qui ne peut émaner que d’un esprit lucide, calme et borné – borné par choix, mûrement, profondément borné, à la façon de ces médecins de campagne dont on se demande, tant leur face exprime de simplicité, de confiance et de sérénité, si ce sont de parfaits imbéciles ou s’ils détiennent sur la santé, le bonheur et la vie, un savoir inaccessible aux âmes compliquées. George Sand est de cette étoffe-là ; cela ne peut combler les aspirations de Flaubert et elle le sait.
Plus orgueilleuse, elle en aurait pris offense ; plus indifférente, elle se serait contentée de déplorer, entre deux romans champêtres, l’infortune de son ami. Mais George Sand se tient sur la fine pointe de l’âme, au-delà de l’orgueil, en deçà de l’indifférence, dans cette région à la fois très basse et très élevée qui reçut autrefois le nom d’humilité. Admettant son impuissance à consoler Flaubert sans pour autant se désintéresser de son sort, elle suspend un instant la rédaction des Contes d’une grand-mère et pense à lui ; humblement, activement, dans sa chambre bleue de Nohant, elle se demande ce qui lui serait bénéfique. Marcher davantage, se marier, employer son existence au service des autres : non, ces réponses-là viennent encore d’elle. Peu à peu, à force d’attention, elle se déprend de ses opinions, de sa personne.
Elle essaie de se mettre à la place de Flaubert. Elle s’imagine dans le corps de cet homme plus grand et plus gros que les autres. Elle s’absorbe dans ses humeurs. Elle ferme les yeux, les rouvre ; c’est l’heure où les cèdres du parc ont des reflets bleus. Une idée lui vient. Elle écrit aussitôt à son ami pour lui en faire part : il devrait fréquenter davantage le père Hugo. »

Extrait
« Flaubert retourne donc, un soir de mars, au 21 rue de Clichy – et sitôt qu’il a passé la porte, il regrette d’être venu, tant son humeur en ce printemps est encline à tout flétrir. Il maudit les conseils ineptes de la mère Sand et plus encore sa propre naïveté en voyant s’empresser dans le salon, sous un oppressant plafond de soie cerise, publicistes, politiques, et affidés de toute sorte : ces barbes noires dont aime à s’entourer la barbe blanche lui répugnent. Il ne comprend pas qu’un homme capable d’écrire « Booz endormi » puisse goûter une compagnie pareille. Il ne songe qu’à repartir au plus vite.
Mais Hugo l’a remarqué, vient lui serrer la main, le présente à un illustrateur, à un député républicain, à un chroniqueur du Rappel auquel il vante la noble prose et la pensée élevée de La Tentation de saint Antoine ; puis il lui glisse, avant d’accueillir un autre visiteur : « Restez dîner, nous causerons. » Flaubert répond qu’il en serait honoré. Il a vu briller dans l’œil du maître, durant ce bref échange, la flamme d’une connivence profonde ; un mince espoir renaît dans son cœur.
Cet homme-là a tout vu, tout lu, tout vécu. C’est en le lisant que Flaubert a appris à respirer le monde. Son souffle a fait battre son cœur, ses vers sont entrés dans son sang. Et puis, Hugo connaît la souffrance et la tentation du néant. On dit que la nuit, cherchant le sommeil, il entend des bruits mystérieux, des frappements ; que des voix d’enfants murmurent à son oreille « papa, papa » ; qu’il aurait fait placer, au chevet de son lit, une veilleuse qu’il n’éteint jamais. Pourtant, ni la force ni l’espérance ne l’ont quitté. Du fond de l’ombre qu’il porte en lui, toujours par quelque soupirail il entrevoit la clarté. »

À propos de l’auteur
Alexandre Postel est né en 1982. Il est l’auteur de trois romans parus aux Éditions Gallimard: Un homme effacé (Goncourt du premier roman 2013, prix Landerneau découvertes), L’ascendant (prix du Deuxième Roman 2016) et Les deux pigeons (2016). (Source: Éditions Gallimard)

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Une femme de rêve

SYLVAIN_une-femme_de_reve

  RL2020

Prix Claude Chabrol 2020 (roman noir adaptable au cinéma)

En deux mots:
Après une évasion spectaculaire, un dangereux criminel entame une virée sanglante en compagnie de sa fille et d’une femme prise en otage. Traqué par celui qui l’avait mis en prison, et qui reprend du service, il entend régler ses affaires avant de fuir au Brésil.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Cavale sanglante

Dominique Sylvain a imaginé un meurtrier froid et déterminé qui, après avoir réussi une évasion spectaculaire, décide de régler ses comptes. Mais le polar classique va alors voler en éclats.

La scène est glaçante et donne d’emblée le ton. Ici, pas de sentiment, pas de fioritures. Le meurtre est une question de technique, prémédité consciencieusement: «Le projectile 9 mm traverse la boîte crânienne d’une femme et va se ficher dans une carrosserie de voiture. La victime a quarante-deux ans, elle est commandant de police. Son gilet pare-balles ne lui a servi à rien.» Malgré l’arrestation de Karmia, le meurtrier, Schrödinger reste profondément marqué par la vision de sa coéquipière s’effondrant «payant pour tous les autres», pour reprendre les paroles de Karmia, son assassin qui ronge son frein en prison. Et qui va réussir une spectaculaire évasion commanditée par sa fille Nico. Cette dernière va réussir à faire atterrir un hélicoptère au sein de l’établissement pénitentiaire où son père l’attend en compagnie d’Adèle qu’il a pris en otage. Le trio va réussir à déjouer les mailles du filet mis en place pour le retrouver. Il y a pourtant urgence, à en juger par la carrière de ce criminel: «Le gars avait commencé sa carrière dans le style gentleman braqueur; au fil des années, l’ambiance s’était gâtée. Fric, fiesta, défonce, alcool, un mélange létal sur le terreau d’une enfance catastrophique. Le type avait définitivement implosé au milieu des années 2000. Le jour où il avait reçu une balle en pleine poire lors d’une fusillade avec la police. Le début d’une lente descente aux Enfers. Qui s’était soldée par un dernier braquo cataclysmique. Une boucherie.»
Si Nico ne comprend pas trop pourquoi il faut s’encombrer d’un otage, elle a appris à obéir sans discuter. Y compris quand son père décide d’une étape supplémentaire avant de rejoindre Marseille où un bateau les attend pour gagner le Brésil où s’est installée sa mère.
Karmia prend la direction de la Lorraine, car il veut revoir une dernière fois Laurence avec qui il a eu une brève mais intense liaison. Cette dernière vit dans une forêt isolée pour y exister son métier. «Elle était devenue audio-naturaliste. Un mot compliqué pour dire qu’elle enregistrait les sons de la nature.» Des sons qu’elle vendait notamment au cinéma. Elle avait aussi collaboré à plusieurs ouvrages avec le photographe animalier Yannick Schneider avec lequel elle partageait désormais sa vie. Autant dire que l’arrivée de Karmia n’est pas vraiment de nature à la réjouir.
Et alors que l’enquête progresse doucement – Schrödinger ayant repris du service – et que les mailles du filet se resserrent, Adèle essaie de se rapprocher de Nico. Car après l’avoir crue «aussi dérangée que son père», elle s’est rendue compte que «c’était surtout une gamine meurtrie et déboussolée» et qu’elle pourrait peut-être s’en faire une alliée. C’est alors que les événements vont s’emballer. Quand la police arrive sur place, elle découvre un corps dans un champ, une ferme en flammes et des protagonistes qui se sont évaporés. Et ce n’est pas le SDF «au regard ravagé» qui erre par-là qui pourra leur être d’un grand secours.
Dominique Sylvain, qui a plus d’un tour dans son sac, va alors faire exploser le roman noir pour nous entraîner dans une nouvelle dimension, celle de ces liens invisibles qui se tissent entre les esprits, celle de ces expériences qui vont au-delà de l’entendement et qui fascinent autant qu’elles interrogent. Et c’est ce qui donne à ce roman à nul autre pareil cette dose de mystère qui font les grandes œuvres!

Une femme de rêve
Dominique Sylvain
Éditions Viviane Hamy, coll. Chemins nocturnes
Thriller
304 p., 19 €
EAN 9791097417512
Paru le 16/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et dans le Parc naturel régional de Lorraine, du côté d’Erickstroff et Marenberg ainsi qu’au Brésil. On y évoque aussi le Montana.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Pas d’erreur, cette fille était de la race des vaincus. Elle ne tenterait rien. En bonne intello, elle se contenterait d’analyser. Et tu en arriveras à la conclusion que mon père n’a aucune raison de te vouloir du mal. Une déduction erronée. Le souci avec lui, c’est qu’il n’a jamais été maître des émotions étranges qui chevauchent dans les méandres de son esprit. Il est comme un demi-dieu, capable du pire comme du meilleur. Un être absurde et merveilleux, dépourvu d’empathie, sans peur, susceptible de se lancer dans des actions inutiles et sacrément périlleuses pour lui et son entourage.»
Après avoir fréquenté Les Infidèles et fait une escale au Japon avec Kabukicho, Dominique Sylvain nous emporte une fois encore dans son univers dangereusement onirique et sensuel. Nouvelles technologies et bitcoins lui offrent mille et une manières de tordre le cou aux codes du roman policier. Une femme de rêve brouille les pistes: au lieu de traquer le coupable, n’est-il pas plus séduisant de rechercher qui est la victime?
«Quelque part c’est insensé, mais ça me plaît ainsi.» Dominique Sylvain

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Libération (Alexandra Schwartzbrod)
France Inter(Le polar sonne toujours deux fois – Michel Abescat)
Blog Quatre sans Quatre
Blog Baz-Art
Blog Fondu au noir (Caroline de Benedetti)
Le blog d’Eirenamg

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
Vendredi 6 janvier 2017
Le tireur vise sa cible avec son pistolet semi-automatique MAC modèle 1950.
À 14 h 22 mn et 15 s, son doigt appuie sur la détente, et le temps se dilate.
La barrette fait basculer la gâchette qui comprime son ressort. Le chien libé ré pivote vers l’avant, poussé par la bielle sous l’action du ressort de percussion.
Il frappe le talon du percuteur, qui à son tour comprime le ressort, fait saillie dans la cuvette de tir et percute l’amorce. Le bloc culasse abaisse la tête du séparateur qui comprime à son tour le ressort.
Le talon du séparateur touche la barrette qui perd contact avec le talon de la gâchette. L’échappement se produit.
La balle, qui pèse huit grammes, est propulsée vers la cible à une vitesse de trois cent soixante mètres par seconde. L’énergie cinétique déployée à la bouche du canon est de cinq cents joules.
Le projectile 9 mm traverse la boîte crânienne d’une femme et va se ficher dans une carrosserie de voiture. La victime a quarante-deux ans, elle est commandant de police. Son gilet pare-balles ne lui a servi à rien.
L’homme qui a assisté à cette scène ne vit pas dans le même espace-temps que cette balle. Son temps n’est pas amorti. Et son présent prend immédiatement les couleurs d’un cauchemar. Il a vu la femme s’effondrer et le léger nuage rouge jaillir de sa tête.
Il tombe à genoux. Contrairement à sa partenaire, aucune balle n’a traversé son corps. Pourtant, même s’il l’ignore encore, il est blessé . Son cerveau, incapable d’accepter ce qui vient de se produire, est passé en mode protection. Il s’effondre parce que c’est le coût à payer pour sa survie. Comment supporter la réalité lorsqu’elle est devenue inacceptable? En s’écartant d’elle.

L’envol
Jeudi 15 mars 2018
Faire croupir ces hommes à deux pas du Paradis. C’était cela, le projet.
Depuis qu’elle avait débuté ses cours à Mauvoiry, cette évidence frappait pour la première fois Adèle Bouchard. Construire cette prison au-delà d’une avenue bordée de jardins, dans une ancienne abbaye calée entre une collégiale néogothique et un prieuré royal ne pouvait être que l’idée d’un sadique. L’effet é tait renforcé par la précocité du printemps. Le ciel turquoise jouait avec un troupeau de nuages nacré s, la brise chahutait des parfums de fleurs, l’air é tait caressant.
Une beauté inaccessible. Surtout pour ceux qui en avaient pris pour cher.
Elle échangea quelques mots avec les gens de l’accueil, leur abandonna son portable et sa carte d’identité , puis franchit le sas à détecteur de métaux. Chaperonnée par un gardien, elle traversa la cour d’honneur sous les sifflets fusant des cellules.
Les détenus la saluaient à leur manière. Et plus par tradition que par conviction. Pas de propos salaces ou d’insultes, elle faisait ce qu’il fallait pour cela; maquillage et dé colleté bannis, chignon serré , manches longues et baskets noires de rigueur.
Vite, le bâtiment abritant le gymnase et les salles de cours, et après cette première frontière franchir les deux portes aux lourds barreaux. Les verrous grincèrent. Salpêtre, désinfectant, relents de cantine, sueur : la chaleur et le manque d’aération amplifiaient les odeurs. Avec sa peinture écaillée et son éclairage aux néons, le lieu faisait penser à Shutter Island de Scorsese. Un décor entre cauchemar et ré alité, un huis clos aux couleurs de l’Enfer. Comme prévu par le règlement, le gardien lui tendit le talkie-walkie afin de donner l’alerte en cas de besoin. Elle ne s’était jamais sentie menacée. Ou alors par leur enthousiasme. Chaque jeudi matin, il s’agissait de tenir trois heures devant son public le plus exigeant. C’était bien le problème avec ces chers taulards. Ils n’étaient pas dispersés dans un amphi, non, ils lui faisaient face, pinailleurs, curieux comme des mômes pour compenser l’ennui des longues journées, prompts à dé border du sujet quand ils trouvaient l’occasion de parler famille, souvenirs, regrets. Selon l’appellation officielle, ils étaient ses «étudiants empêchés». Malgré ses longs allers-retours en métro et RER, elle ne regrettait rien, fière qu’elle é tait de s’inscrire dans une tradition humaniste, son université proposant depuis longtemps aux prisonniers d’Île-de-France la possibilité de poursuivre des études supérieures. Plus leur peine était lourde, plus ils avaient besoin d’elle. En préparant, en dépit de tout, une licence de lettres modernes, ils luttaient pour demeurer vivants. »

Extraits
« Le gars avait commencé sa carrière dans le style gentleman braqueur; au fil des années, l’ambiance s’était gâtée. Fric, fiesta, défonce, alcool, un mélange létal sur le terreau d’une enfance catastrophique. Le type avait définitivement implosé au milieu des années 2000. Le jour où il avait reçu une balle en pleine poire lors d’une fusillade avec la police. Le début d’une lente descente aux Enfers. Qui s’était soldée par un dernier braquo cataclysmique. Une boucherie. Le sang avait coulé. Celui de Séverine, la coéquipière de Schrödinger et son âme sœur. Karmia détestait les policiers comme on déteste Ebola; on prétendait qu’il avait voulu faire payer Séverine pour tous les autres, et qu’il avait sciemment visé la tête. La balle d’un flic lui avait ravagé le portrait, alors il s’était vengé. Une logique de défoncé. » p. 27

« Il n’avait pas fallu longtemps à Nico pour la retrouver. Comme tous ces gens qui ne se méfiaient pas de l’Internet, l’ancienne «chef op» du son avait laissé des traces. Elle était devenue audio-naturaliste. Un mot compliqué pour dire qu’elle enregistrait les sons de la nature. D’après son site, elle bossait pour les musées, faisait des conférences. Et vendait ces sons au cinéma. » p. 76

« Son regard pétillait d’intelligence, et son vocabulaire était plutôt sophistiqué . Un sacré gâchis. Elle aurait pu faire de brillantes études. Adèle reprenait espoir. C’était comme si un minuscule ballon d’hélium s’était mis à gonfler sans prévenir entre ses poumons. C’était à la fois bon et douloureux. Nico était aussi une victime. Peut-être pouvait-elle s’en faire une alliée? » p. 129

« Le corps d’Adèle Bouchard avait été retrouvé dans un champ. La jeune femme s’était brisé la nuque, probablement en tentant de fuir. Laurence Schneider était introuvable, et son mari, actuellement aux États-Unis, n’avait aucune nouvelle. La ferme des Schneider avait été presque entièrement détruite par les flammes. Un incendie volontaire. On avait trouvé des bidons de diesel à moitié calcinés. Le véhicule de Laurence, un 4×4 rouge qu’elle utilisait quotidiennement, avait disparu. La gendarmerie avait utilisé un hélicoptère pour survoler les bois sans succès. Et personne n’évoquait l’existence de la fille de Karmia. Il alla s’asseoir près de l’église et réfléchit. Lui, il avait une trace de cette fille. Elle dormait dans son portable. Karmia était passé à travers les mailles du filet. Mais tout ça n’expliquait pas ce qu’avait fabriqué sa fille en pleine forêt, fusil en main, en compagnie d’un SDF au regard ravagé. » p. 192

À propos de l’auteur
Dominique Sylvain est née le 30 septembre 1957 à Thionville en Lorraine. Elle travaille pendant une douzaine d’années à Paris, d’abord comme journaliste, puis comme responsable de la communication interne et du mécénat chez Usinor. Pendant treize ans, elle a vécu avec sa famille en Asie. Ainsi, Tokyo, où elle a passé dix ans, lui a inspiré son premier roman Baka! (1995). Sœurs de sang et Travestis – réécrit ensuite sous le titre du Roi lézard -, ont été écrits à Singapour. Elle habite actuellement à Paris mais reste très attachée à l’Asie où elle se rend régulièrement. Fan inconditionnelle de Murakami et lectrice insatiable, elle ne cesse de se réinventer avec une grande créativité.
Lauréat de nombreux prix, notamment le Grand Prix des lectrices de Elle en 2005 pour Passage du désir, elle se consacre désormais exclusivement à l’écriture. Ses dix-sept romans ont tous été publiés dans la collection Chemins Nocturnes, aux Éditions Viviane Hamy. (Source: Éditions Viviane Hamy)

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Pour la beauté du geste

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  RL2020  Logo_premier_roman

En deux mots:
Une jeune femme revient dans la petite ville de son enfance pour y enterrer son père et pour y vendre leur maison au bord de la voie ferrée. L’occasion d’analyser les relations entre le père et sa fille, de comprendre comment les événements se sont déroulés.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Attention au passage d’un train

Dans un premier roman tout en subtilité, Marie Maher retrace la relation d’un père avec sa fille au moment où cette dernière revient dans la ville de son enfance pour l’enterrement.

C’est un roman qui commence par la fin. La fin d’une vie, celle du père de la narratrice qui revient dans la petite ville de son enfance pour y enterrer son père. Autour du cercueil quelques rares connaissances, quelques personnes qui ont fait le déplacement à la grande surprise de sa fille. Il y a même deux policiers. Une fois la boîte dans le trou, elle peut se laisser aller à égrener ses souvenirs.
La première image qui lui vient à l’esprit est celle des trains qui rythmaient la journée et qui passaient près de la maison qu’il lui faut maintenant vendre.
Il y avait les trains rapides qui ne s’arrêtaient pas et les trains plus lents et plus bruyants qui s’arrêtaient à la gare toute proche. Les trains qui s’arrêtaient servaient à revenir en arrière pour rejoindre la ville d’où partaient les trains qui ne s’arrêtaient pas. Un jour, elle a pris le premier puis le second, le temps de voir une dernière fois le toit de sa maison.
Elle reviendra à la mort de sa mère pour trier ses affaires, pour revoir ce père qui l’a chassée et qui maintenant lui demande son aide, lui qui ne sait même pas comment fonctionne la machine à laver.
En fait, c’est un combat qui a lieu par tâches domestiques interposées. La vaisselle dans l’évier, le sol gluant, les chaussettes qui trainent sont autant de manière d’affirmer son pouvoir, de cantonner sa fille à un rôle de bonne.
Alors quand il gesticule avec sa débroussailleuse le long de la voie ferrée, elle n’a plus vraiment envie de répondre à ses sollicitations. D’autant qu’en sortant il a renversé le seau avec l’eau de rinçage.
Marie Maher va alors réussir un subtil roman, qui suggère plutôt qu’il n’affirme, qui livre des indices, des sensations, plutôt qu’il n’assène des vérités. On imagine des années de vexations, de mépris ou au moins d’indifférence. On voit au fil des pages comment une relation peut se déliter jusqu’à ce dédain qui peut mener au drame.
Un court mais intense roman, un fait divers qui laisse des traces, une lecture que vous n’oublierez pas de sitôt. Ceux qui ont lu Avant que j’oublie d’Anne Pauly y retrouveront non seulement la même thématique mais aussi même originalité dans l’approche thématique. Mais cette fois, il se pourrait même que votre prochain voyage en train ne se fasse pas dans une douce quiétude…

Pour la beauté du geste
Marie Maher
Alma Éditeur
Premier roman
128 p., 15 €
EAN 9782362794780
Paru le 5/03/2020

Où?
Le roman se déroule en France, dans une petite ville qui n’est pas précisée.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Retourner dans le village pour vendre la maison.
Ça devrait être facile, elle ne l’a jamais aimée cette maison plantée au bord d’une voie ferrée.
C’est la dernière chose à faire, les parents sont morts. L’un après l’autre. Se sont suivis de peu, mais dans le désordre. C’est parti de là. Ou de la télé qui hurlait dans le salon.
Elle n’y est jamais retournée depuis l’accident du père. L’accident qu’on avait classé sans suite, elle ne savait pas qu’on classait les accidents. Elle ne savait pas non plus qu’à dix ans, on ne redessine pas le monde avec du café sur une toile cirée.
Ça devrait être facile, elle a une vie maintenant.
Revenir, vendre, accueillir tout ce qui pourra la faire tenir debout.
Et garder près d’elle le grand chien gris.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog L’ivresse littéraire


Marie Maher lit un extrait de son roman Pour la beauté du geste © Production Alma Éditeur

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Vous êtes arrivés en gare de. Assurez-vous de n’avoir rien oublié dans le train. Veuillez emprunter le passage souterrain s’il vous plaît. 12 h 05. Je vais prendre un café en terrasse dans le bar en face de la gare. Malgré la pluie. Je me mettrai sous l’auvent. J’ai froid. Je me sens bien.
Je regarde les gouttes d’eau accrochées à la bordure de la toile. Chaque goutte suspendue le long de la bande de tissu qui une fois tombée laissera la place à la suivante. La suivante qui une fois tombée laissera la place à la suivante. Qui une fois tombée laissera la place à la suivante. Qui une fois tombée. Un allongé s’il vous plaît.
Deux taxis sont garés sur le parking en face de la gare. Aucun n’a bougé depuis que je suis arrivée. Ce sont les taxis de la gare. Ils acceptent leur condition.
C’est le moment d’y aller.
Le trou me semble très grand, beaucoup plus grand que lui ne l’était.
Je regarde mes pieds, j’ai eu raison de mettre mes bottes de motard, avec ma jupe à volants, ça a de l’allure. Je me suis toujours sentie prête à affronter le monde avec ces bottes, même si aujourd’hui je n’ai plus grand-chose à craindre puisque je n’ai plus rien à craindre de toi. Je suis au premier rang, c’est normal. Au bord du trou. Autour, les gens sont rassemblés en grappes. De temps en temps un grain s’échappe d’une grappe pour s’introduire dans celle d’à côté. Des chuchotements, des raclements de gorge. Dans mon dos, les grappes n’ont d’yeux que pour moi, les têtes se tournent, les mains accrochent le bras du voisin. Est-ce qu’ils pleurent ? J’ai envie de regarder. Mes lunettes de soleil n’ont pas quitté le haut de mon nez. Personne ne voit que mes yeux ne sont pas gonflés. Pas même humides. Un homme avec une casquette noire s’avance au bord du trou, face aux gens. Il tend le bras dans leur direction, paume face au ciel, les invite à se rassembler. Les grappes se resserrent, les chuchotements s’interrompent, seuls les raclements de gorge persistent à participer.
Tu en as mis du temps pour te décider à faire ce voyage, et maintenant voilà que tu lambines pour sortir de la voiture. Tu n’as pas encore ouvert les portières. Tu arrives enfin dans ta boîte en roulant sur deux rails en métal. Ils ont l’air bien huilés, le bruit est sourd quand tu avances. Tu n’avances pas bien vite, je ne comprends pas pourquoi tu traînes comme ça. Maintenant tu fais des pauses. Tu t’arrêtes. Tu repars. Tu t’arrêtes. Tu repars. Il est trop tard pour réfléchir. Il faut y aller.
Deux grandes cordes entourent la boîte. Quatre hommes en costume noir veillent à ce que la boîte prenne la bonne direction. Tu ne vas pas encore te défiler. La boîte est maintenant tout au bord du trou. Tu n’as jamais été si près du but. Les hommes prennent les cordes dans leurs mains. On entend des nez qui reniflent un peu fort, des bouches qui laissent échapper des souffles, des doigts qui froissent des mouchoirs en papier. C’est l’heure du départ. Les quatre hommes accompagnent la boîte dans sa lente descente au fond de la terre. Tu fais un gros « ploc » quand tu arrives en bas. La discrétion n’a jamais été ton fort. Je me demande comment ils vont remonter les cordes qui sont maintenant sous la boîte, au fond du trou. Apparemment c’était prévu, les quatre hommes s’accroupissent et jettent les bouts de corde le long de la boîte. Elles resteront avec toi. Ce n’est pas très esthétique, et ça risque de te gêner, je te connais. J’ai oublié le bouquet de roses rouges que je devais distribuer aux gens pour qu’ils t’en jettent une sur la boîte. Ta sœur l’a dans la main. Elle pense toujours aux choses essentielles. Elle a le teint jaune et les lèvres serrées comme si on lui avait collé un bout de sparadrap dessus. Avec sa coloration auburn et sa mise en plis surlaquée on dirait qu’elle porte un casque orange. Elle tire une rose du bouquet et me la donne. C’est moi qui dois ouvrir le bal. Tu me fais trop d’honneur. J’avance tout au bord du trou, je l’aurais imaginé plus profond. Mon regard tombe sur le couvercle de ta boîte. Moins de deux mètres te séparent du sol. Je suis déçue, inquiète surtout. J’ai peur que tu remontes. Le groupe des grappes derrière moi s’impatiente. J’ai envie de prendre mon temps. Comme toi. Je sais que tout le monde attend mon geste. J’ai envie de les faire languir, qu’ils aient un peu pitié. Ils pourraient, ils n’ont jamais rien compris. Aujourd’hui, c’est une chance. Je balance très lentement le bras au bout duquel pend la rose rouge, comme pour prendre mon élan. Les yeux plantés dans la boîte, j’entends des pieds qui commencent à gratter la terre, des soupirs qui m’invitent à être courageuse. Je me retourne avant de le faire ou je ne me retourne pas ? Je ne me retourne pas, ce n’est pas mon genre. Allez, mon prochain mouvement de bras vers l’avant lâchera la rose. Et puis non, le suivant. Voilà. Le « ploc » de ma rose a été plus discret que le tien, un «pli» plutôt. Plic Ploc.

Il faut maintenant que je cède ma place à l’avant du trou, juste à tes pieds, et que je me mette sur le côté. Je vais donner une rose à chaque personne qui s’approchera, l’une après l’autre, elles ne pourront plus avancer en grappe. Je regarderai chacune d’elle dans les yeux en lui faisant un demi-sourire forcé, comme quand on souffre et qu’on veut le cacher. Quand je me suis rangée sur le côté du trou, j’ai jeté un œil sur les grappes qui vont maintenant faire la queue pour la rose. Il n’y a pas beaucoup de monde, moins que la dernière fois. Deux policiers sont un peu en retrait. Pourtant, tu n’aimais pas les flics. Eh bien tu vois, ils sont venus quand même, ça étoffe un peu l’assemblée. Il faut dire qu’il ne reste plus grand monde dans la famille. Je t’avais dit que si tu voulais avoir du monde, il ne fallait pas que tu tardes trop, si tu voulais avoir du monde, il fallait être le premier. Je t’avais prévenu. Regarde celui-là, c’était ton préféré. Il est là, il est venu dire au revoir à tonton. Il pose la main sur mon épaule en signe de réconfort et s’essuie les yeux qui ont l’air vraiment humides. Il a toujours été parfait. A débuté sa carrière de saint dès sa naissance. A tout de suite affiché la couleur. Né le jour de la fête des mères, dimanche 28 mai. Même le jeté de sa rose est superbe, un mouvement ample et délicat. On dirait qu’il a répété. Je pense que les autres se retiennent d’applaudir. Et celui-là, regarde, tu ne l’as jamais aimé. Il faut dire que s’il n’y avait eu que des gens que tu avais aimés, vous n’auriez pas été nombreux. Ça m’aurait évité un aller-retour en train. Eh bien tu vois, celui-là, il est là, tu vois qu’on peut parfois compter sur des gens alors qu’on ne s’y attendait pas. C’est normal, vous avez partagé tant de « un petit dernier pour la route ».
Le plus dur, c’est de ne pas regarder la pierre en face du trou, le marbre vieux rose est d’un cruel mauvais goût. Un autre nom y est gravé, en doré. Celui de ma mère morte. La vue de ce nom me ferait me fendiller de la tête aux pieds comme un vase chinois. Non seulement tu ne lui as pas donné la chance de connaître la vie sans toi mais en plus, tu vas la rejoindre pour l’éternité. La pauvre, c’est long l’éternité. Depuis combien d’années tu avais payé pour avoir ce trou ? C’est toi qui as tout organisé, bien sûr. Le seul voyage que tu lui auras offert.
La dernière fois que je me suis trouvée devant cette stèle, il n’y avait qu’un nom, le mauvais. Ce n’est pas ce qui était prévu. J’aurais dû lui faire promettre de ne pas me laisser seule avec toi. Je n’aurais jamais imaginé te balancer une rose sur la tête avec deux noms gravés sur le bout de marbre, trente ans que tu nous disais que tu n’en avais plus pour longtemps. Et ce jour-là, tu étais encore là. Bien droit sur tes bottines à talonnettes. Tes bottines à talonnettes que j’entends encore résonner sur le carrelage parce que j’ai grandi avec elles, du moins j’ai essayé. Ce jour-là, c’est toi qui étais au bord du trou, moi je n’ai pas pu. J’étais ivre et mon amoureux me tenait à bout de bras, j’étais rentrée dans le bar à côté de l’église. Un dernier et j’y vais. Encore un dernier et j’y vais. Allez, le dernier et j’y vais. Ce jour-là, je n’avais pas de lunettes, je n’ai pas regardé la boîte descendre dans le trou, je n’ai pas pu. Je n’ai pas distribué de roses non plus, chacun est venu avec la sienne. Il y avait beaucoup de monde, la tête me tournait et mon ventre était en train de se déchirer. Je plaquais mes mains dessus. J’ai vomi. Après, plus aucun souvenir. Je crois que je me suis évanouie. Les pompiers sont venus me chercher et je me suis réveillée à l’hôpital.
Je n’ai plus de roses. Ce n’est pas grave, il n’y a plus personne. Ou encore quelques curieux que tu ne connaissais même pas et qui ont fait de ton voyage leur promenade de l’après-midi. J’ai prévenu tout le monde que je ne resterai pas après. Ta sœur a commandé quelques bouteilles de vin, de jus d’orange pour les enfants et quelques quiches en guise de pot de départ. J’ai payé. Il paraît que le champagne, ça ne se fait pas dans ce genre d’occasion, dommage je serais peut-être restée. Ils attendent tous à l’entrée du cimetière, c’est sûr. Je veux juste qu’il y en ait un qui me conduise à la gare. »

Extrait
« La maison était entourée d’une voie ferrée. On entendait les trains qui souvent ne marquaient pas l’arrêt dans la ville. Pas d’arrêt, rien que la vitesse, et le bruit de la vitesse. Le bruit de la vitesse des trains qui me secouait et m’empêchait de dormir. Les parents pensaient que la nuisance sonore allait être un problème pour vendre la maison un jour. Moi, je pensais que ces passages dans un fracas de bruit métallique étaient un plus, il fallait juste trouver où ils se prenaient ces trains qui ne s’arrêtaient pas chez nous. Ils passaient plusieurs fois par jour, parfois trois, parfois quatre, sans jamais s’arrêter.
Il y a pourtant toujours une gare, … »

À propos de l’auteur
Marie Maher vit à Paris. Chargée de production dans le spectacle vivant, elle avance du même pas sur le terrain de la création, de la musique à l’écriture. Pour la beauté du geste est son premier roman. (Source: Alma Éditeur)

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Et toujours en été

WOLKENSTEIN_et-toujours-en-ete
  RL2020

En deux mots:
C’est une maison de vacances sur la côte normande, très exactement à Saint-Pair-sur-Mer (Manche). C’est là que la narratrice a passé quasiment tous ses étés depuis les années 80. L’occasion d’un retour en arrière sous forme d’escape game dans une exploration pièce par pièce.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La maison de Saint-Pair-sur-Mer

Julie Wolkenstein nous entraine dans un escape game. Une façon très originale d’explorer la maison de vacances pièce par pièce et de raconter plus de quarante années de souvenirs.

Pour commencer, émettons deux hypothèses. La première, que vous ayez profité du confinement pour écrire ou mettre un peu d’ordre dans vos affaires. La seconde que vous préparez des vacances en France, peut-être dans un endroit que vous avez connaissez déjà et que vous avez envie de revoir, éventuellement même dans une maison de vacances. Deux hypothèses qui, si elles s’avèrent justes, devraient être deux raisons supplémentaires de vous plonger dans ce délicieux roman dont le titre à lui seul vous indique que sa lecture sera idéale dans les prochaines semaines.
Julie Wolkenstein nous en donne la clé à la page 159: «ouvrir successivement les pièces de ma maison, franchir un à un ses seuils et libérer chaque fois un pan de sa mémoire, relier ces fragments d’histoire entre eux, pour moi, c’est un escape game. Sans doute parce que j’écris ce livre pour me sortir d’une autre sorte de cage, de prison où m’enfermait la crainte de ne plus aimer écrire, ni cette maison.»
Car si cette belle réponse à la question que posait Lamartine, «Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s’attache à notre âme et la force d’aimer?» est une manière ludique de plonger dans des décennies de souvenirs, elle est aussi une sorte de thérapie pour la romancière qui a perdu en quelques années son père, l’écrivain Bertrand Poirot-Delpech, son frère et son éditeur. Et si leurs fantômes hantent ces pages, ils ne gâchent en rien le plaisir que l’on prend à cette exploration. Les amateurs d’énigmes sont même ravis de voir combien la généalogie compliquée ajoute une dose de mystère au récit. Plusieurs femmes et plusieurs descendances, des divorces et des héritages vont apporter leur lot de mobilier – forcément dépareillé – dans la maison acquise en 1972.
Julie a alors quatre ans et se souvient de l’escalier qu’elle a gravi dans les bras de sa mère, premier indice topographique permettant de confirmer la présence d’un étage et de situer les chambres à coucher. Tout au long du roman, c’est ainsi que le lecteur va progresser, découvrant ici les cirés accrochés au porte-manteau, là un coffre au trésor, ici les boîtes de jeux de société, là les objets de décoration accumulés au fil des ans ainsi que les livres. Le piano, le baby-foot ou encore la table de ping-pong ne viendront que plus tard… L’histoire se déroule au gré des découvertes, sans pour autant être chronologique, comme nous l’explique la narratrice: «Si c’est la première fois que vous jouez à un escape game, vous méritez que je vous aide un peu. Chaque fois que vous activez une fonction, au fil de votre progression, vous pouvez avoir provoqué un événement ailleurs, dans l’espace ou dans le temps, et il faut vous en assurer systématiquement.»
L’originalité du roman, on l’aura compris, tient à cette manière d’accumuler les anecdotes, qu’il s’agisse de petites histoires qui font une vie ou d’épisodes plus marquants comme les travaux de 2002. La mérule, un champignon qui a provoqué de gros dégâts va entrainer de grandes modifications dans l’agencement de la villa et la décoration, effaçant en quelques semaines des décennies de souvenirs. Et peut-être l’envie de les consigner pour ne pas les oublier. À moins que l’envie d’écrire ne soit consécutive à la lecture de Portrait de femme de Henry James.
Au fil des séjours et des années, le décor va évoluer, les habitants aussi. L’histoire va gagner en densité, la focale va se faire plus précise, souvent accompagnée d’une bande-son. Et s’il nous arrive quelquefois de perdre un peu le fil, peu importe. C’est un bien joli parfum de nostalgie qui flotte sur ces journées estivales.

WOLKENSTEIN_saint-pair_vue-de-la-plageVue de la plage Saint-Nicolas à Saint-Pair-sur-Mer SOURCE : https://awarewomenartists.com/

Et toujours en été
Julie Wolkenstein
Éditions P.O.L
Roman
224 p., 18 €
EAN 9782818049679
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, plus précisément à Saint-Pair-sur-Mer (Manche). On y évoque aussi les voyages depuis Paris, passant par Villedieu-les-Poêles, ainsi que les environs, notamment Granville et les îles Chausey.

Quand?
L’action se situe en 2018, avec des retours en arrière jusqu’en 1972.

Ce qu’en dit l’éditeur
Julie Wolkenstein invente avec ce nouveau livre une émouvante forme d’autobiographie contemporaine. Et toujours en été s’inspire des jeux vidéo dits escape games (ou escape the room) dans lesquels les joueurs doivent explorer pièce par pièce une maison, un château, collecter des indices et ainsi progresser et finir par découvrir une histoire et ses secrets.
Un escape game c’est comme la vie. Surtout lorsque cette vie (la mienne) est d’abord un lieu, une maison aux multiples pièces, chacune encombrée de souvenirs et peuplée de fantômes », écrit la narratrice. Les fantômes, il y en a deux principalement, le père, écrivain et académicien, mort en 2006, et le frère disparu en novembre 2017. Il y a aussi le souvenir de l’Anyway, le voilier du père transmis à son fils. La narratrice s’adresse à ses lecteurs et nous participons avec elle à la visite de la maison familiale de Saint-Pair-sur-mer dans la Manche. On remonte le temps, celui des étés des années 70 et 80, mais aussi de plus lointaines époques. Comme dans les escape games, il y a parfois des raccourcis topographiques à découvrir et à emprunter pour aboutir à des révélations. C’est en quelque sorte une « vie mode d’emploi ». Les pièces, les meubles, les objets de toutes sortes (tableaux, disques vinyles, horloges, livres, instruments de cuisine, jouets…) forment un drôle de puzzle autant spatial que temporel, à reconstituer pour faire apparaître avec bienveillance et mélancolie l’histoire d’une famille. Son humanité, avec ses failles et ses disparitions.

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
La Croix (Francine de Martinoir)
Le JDD (François Wey)
Culture-tops(Didier Cossart)
Blog mots pour mots (Nicole Grundlinger)
Lire au lit
Aware – Women House (Julie Wolkenstein lit un extrait du livre)


Julie Wolkenstein présente Et toujours en été © Production Jean-Paul Hirsch

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« TUTORIEL
Fin février, début mars 2018, j’étais avec Jules et deux ou trois amis à Saint-Pair-sur-Mer (Manche). Je ne me souviens plus du temps qu’il a fait, variable sans doute, pas chaud – je revois des feux dans la cheminée. Nous avons joué au mah-jong bien sûr, et à des jeux de société primés au dernier festival annuel des jeux de société, où il fallait combiner des bûches et des prairies (Kingdomino), ou créer des carrelages portugais (Azul). Malgré une connexion internet presque inexistante, nous avons aussi joué sur écran à un jeu vidéo du type escape game qui s’appelle Rusty Lake: Hotel.
Je ne suis pas experte en escape game (c’est, en gros, une variante particulière de jeu vidéo d’aventure graphique), et je commettrai peut-être des fautes en présentant ce que j’en ai retenu, confondrai certains des principes exposés ici avec ceux d’autres jeux, différents aux yeux des puristes. Bref, je simplifie.
Vous entrez dans une pièce. Plus ou moins familière : une cuisine, ou une salle des machines. Selon l’univers virtuel dans lequel vous projette le jeu : un laboratoire, un observatoire, une centrale électrique, une bibliothèque, un hangar à bateaux, un ascenseur, une chambre à coucher, etc. Vous devez l’explorer sous tous les angles.
Vous pouvez activer certains éléments du décor en cliquant dessus. Dans la plupart des jeux, lorsque, animée par votre souris, la petite flèche balaie l’écran, les éléments du décor sur lesquels vous pouvez agir, et seulement ceux-là, se signalent par une légère phosphorescence. Lorsque c’est une porte (d’armoire, ou donnant sur une autre pièce, un autre espace, parfois un autre temps), en général vous n’arrivez pas à l’ouvrir. Vous entendez un grincement, le battant résiste, il vous faut trouver une clef.
Parfois, pourtant, le tiroir d’un meuble cède : à l’intérieur, d’un clic, vous vous appropriez un objet. Pas une clef, ce serait trop facile : plutôt une bobine de fil, ou une petite boule de verre enneigée, un truc en tout cas dont vous ne voyez pas immédiatement à quoi il pourrait vous servir. Vous le rangez dans votre « inventaire ».
Votre « inventaire » devient, au fil de votre exploration, une liste hétérogène d’objets matérialisée à votre gré sur l’écran (à gauche ou en dessous de l’image principale, c’est-à-dire de l’espace que vous explorez), et dont vous pouvez utiliser certains éléments, séparément ou ensemble, une ou plusieurs fois (une clef – ou une clef reconstituée à partir d’un écrou et d’un tire-bouchon – ne sert d’ordinaire qu’une fois, et disparaît donc de votre inventaire, alors qu’une boîte d’allumettes y restera, et resservira).
Le but de ces jeux consiste à sortir d’une pièce pour en explorer une autre. Les plus scénarisés finissent, pièce après pièce, indices après indices, par raconter une histoire (policière, fantastique, comique, ou les trois à la fois).
Pour progresser dans le jeu (l’espace, souvent aussi le temps), il faut observer minutieusement chaque nouveau décor. Pour avancer, reculer, tourner votre regard, à droite ou à gauche, vers la zone qui vous intéresse (admettons que vous ayez affaire à un jeu dont la technique et le graphisme sont relativement sophistiqués : pas à un pionnier des années 1980), il suffit de bouger légèrement votre souris. Lorsque vous aurez réussi à ouvrir des portes, des passages, et franchirez de plus grandes distances, pointez votre souris (ou plutôt la flèche qui la représente sur l’écran) vers l’endroit où vous voudrez aller, et cliquez. Dans certains jeux, il y a même un raccourci clavier qui permet de courir. Enfin, la plupart vous offrent la possibilité de zoomer sur ce que vous voulez regarder de plus près, par exemple en caressant de votre index la molette de votre souris.
S’il y a dans un nouveau décor (c’est fréquent) des papiers qui traînent (lettre décachetée, liste de noms ou de numéros, recettes de cuisine : tout dépend du genre de pièce que vous explorez), il faut les lire attentivement. Si le jeu ne prévoit pas que vous puissiez les ranger dans votre inventaire, il vaut mieux les recopier, ou les prendre en photo si vous disposez d’un smartphone (ce qui n’est pas le cas de Jules, qui joue donc toujours muni d’un grand cahier où il prend toutes sortes de notes cabalistiques).
S’il y a des images, accrochées aux murs ou traînant dans un coin (regardez bien dans tous les coins), elles ont généralement un sens qu’il vous faudra deviner. N’oubliez pas de vérifier aussi les plafonds, on ne sait jamais.
S’il y a des appareils (télévision, grille-pain, réacteur thermonucléaire, gramophone, là encore, en fonction de l’univers proposé), essayez de les faire fonctionner en cliquant dessus. La plupart du temps, vous n’y arriverez pas (pas tout de suite), mais vous verrez s’allumer des voyants, ou passer des liquides dans des tuyaux, et vous apprendrez plus tard (lorsque vous aurez déchiffré les papiers, ou décrypté les images) à les faire marcher. »

Extraits
« Si c’est la première fois que vous jouez à un escape game, vous méritez que je vous aide un peu. Chaque fois que vous activez une fonction, au fil de votre progression, vous pouvez avoir provoqué un événement ailleurs, dans l’espace ou dans le temps, et il faut vous en assurer systématiquement. Récapitulons: depuis l’entrée, vous avez appris à voyager entre deux époques, les années 1980 et le présent, où vous êtes revenus après avoir offert le Elle d’août 2017 à la jeune fille autrefois curieuse de son avenir. Vous avez constaté que ce cadeau vous avait ouvert la porte de la salle à manger, où vous êtes bloqués. Et si, maintenant que vous avez ouvert cette salle à manger, vous retourniez dans les années 1980 pour voir à quoi elle ressemblait alors, et, surtout, si vos voyages temporels n’ont pas déverrouillé une autre porte? » p. 76

« Mais puisqu’il s’agit, même lorsqu’on explore un archipel, de résoudre des énigmes pour se déplacer d’un lieu à un autre, ou d’une époque à une autre, et que ces lieux sont, avant la résolution de ces énigmes, des lieux clos, je campe sur mes positions: ouvrir successivement les pièces de ma maison, franchir un à un ses seuils et libérer chaque fois un pan de sa mémoire, relier ces fragments d’histoire entre eux, pour moi, c’est un escape game. Sans doute parce que j’écris ce livre pour me sortir d’une autre sorte de cage, de prison où m’enfermait la crainte de ne plus aimer écrire, ni cette maison. » p. 159

À propos de l’auteur
Julie Wolkenstein, qui enseigne la littérature comparée à Caen, a publié 8 livres aux éditions P.O.L et y a traduit Edith Wharton et Francis Scott Fitzgerald. Elle a reçu le Prix des deux Magots en 2018 pour son dernier livre Les Vacances. (Source: Éditions P.O.L)

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Le pays des autres

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  RL2020

En deux mots:
Durant la Seconde guerre mondiale, Amine rencontre Mathilde du côté de Mulhouse. Le Marocain et l’Alsacienne vont s’aimer et se marier avant de s’installer du côté de Meknès. Dans «le pays des autres», Mathilde va devoir s’adapter, même si sa soif de liberté reste entière.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Mathilde, de Mulhouse à Meknès

Dans ce premier volet d’une trilogie explorant ses racines familiales, Leïla Slimani retrace la rencontre de ses grands-parents et leur installation au Maroc. Cette chronique douce-amère va nous conduite jusqu’en 1955.

Une image symbolise ce beau roman, celui du citrange, de cet oranger sur lequel on a greffé une branche de citronnier, qui donne des fruits immangeables. «Leur pulpe était sèche et leur goût si amer que cela faisait monter les larmes aux yeux». Car dans ce livre il en va des hommes comme de la botanique: «A la fin, une espèce prenait le pas sur l’autre et un jour l’orange aurait raison du citron ou l’inverse et l’arbre redonnerait enfin des fruits comestibles.» Dans «Le pays des autres», dans cette France qui n’est pas le pays d’Amine, dans ce Maroc qui n’est pas le pays de Mathilde toute la question est de savoir qui prendra le pas sur l’autre.
Tout commence avec la Seconde Guerre mondiale quand Amine, qui défend la patrie du pays qui exerce son protectorat sur son Maroc natal, rencontre Mathilde du côté de Mulhouse. Elle n’avait pas vingt ans, mais de «grands yeux ravis et surpris de tout, sa voix encore fragile, sa langue tiède et douce comme celle d’une petite fille». Il avait vingt-huit ans, il était «tellement beau qu’elle avait peur qu’on le lui prenne». Très vite, ils se marient et très vite elle décide de suivre son mari au Maroc, sorte de pays de cocagne où la fortune sourit aux audacieux. Du moins, c’est ce que le jeune couple veut croire. Mais dès le pays posé de l’autre côté de la Méditerranée, il leur faut déchanter. Quand Amine lui explique qu’en attendant d’avoir construit son domaine, il leur faudrait vivre chez sa mère, elle veut croire à une plaisanterie, avant de comprendre qu’au Maroc, c’est comme ça. «Cette phrase, elle l’entendrait souvent. À cet instant précis, elle comprit qu’elle était une étrangère, une femme, une épouse, un être à la merci des autres. Amine était sur son territoire à présent, c’était lui qui expliquait les règles, qui disait la marche à suivre, qui traçait les frontières de la pudeur, de la honte et de la bienséance.»
Aux premières difficultés viennent se joindre les déconvenues économiques. Si Amine est un bourreau de travail, son domaine est loin d’être fructueux. Il tâtonne, il cherche quelles cultures s’adaptent le mieux au climat et à la rocaille. «Pendant les quatre premières années à la ferme, ils allaient connaître toutes les déconvenues, et leur vie prendre des accents de récit biblique». Leurs beaux rêves se dissolvent dans les difficultés, le poids de la famille et notamment les regards méprisants du beau-frère, gardien des traditions. La place de Mathilde est auprès des femmes et auprès de ses enfants Aïcha et Selim.
L’Alsacienne a beau assurer à sa sœur Irène qu’elle vit un rêve, ses lettres cachent de plus en plus mal son mal-être. Pourtant, elle se bat, décide de suivre son mari quand il sort. «C’est ainsi, je viens avec.» Ce qui ne fait qu’augmenter la méfiance des marocains et renforcer la méfiance vis-à-vis de ce couple très particulier. Fort heureusement, Mathilde trouve quelques alliés, à commencer par sa belle-sœur Selma, dont elle va faire sa meilleure amie. Dragan, le médecin, la secondera aussi dans son ambition de soulager les maux des malades dans son «dispensaire», lui apportant des rudiments de médecine.
Dans ce premier volume de ce qui est annoncé comme une trilogie, Leïla Slimani n’occulte rien non des troubles qui agitent le pays et qui vont déchirer la famille Belhaj. Omar, le frère d’Amine prenant fait et cause pour les nationalistes: «Il n’y a plus que les armes qui permettront de libérer ce pays».
C’est dans ce climat insurrectionnel que Mathilde va perdre son père et ses illusions. Mais aussi vouloir transmettre à ses enfants des valeurs et des idées qui leur permettront de marcher la tête haute. Gageons que le prochain épisode sera celui de l’indépendance, et pas uniquement d’un pays. En attendant ne boudons pas notre plaisir à découvrir une autre facette du talent de Leïla Slimani avec cette plongée dans sa généalogie.

Le pays des autres
Leïla Slimani
Éditions Gallimard
Roman
368 p., 21,90 €
EAN 9782072887994
Paru le 5/03/2020

Où?
Le roman se déroule principalement au Maroc, à Meknès mais aussi à Fès ou encore Rabat ainsi qu’en France, à Mulhouse et environs.

Quand?
L’action se situe de la Seconde Guerre mondiale à1955.

Ce qu’en dit l’éditeur
En 1944, Mathilde, une jeune Alsacienne, s’éprend d’Amine Belhaj, un Marocain combattant dans l’armée française. Après la Libération, le couple s’installe au Maroc à Meknès, ville de garnison et de colons. Tandis qu’Amine tente de mettre en valeur un domaine constitué de terres rocailleuses et ingrates, Mathilde se sent vite étouffée par le climat rigoriste du Maroc. Seule et isolée à la ferme avec ses deux enfants, elle souffre de la méfiance qu’elle inspire en tant qu’étrangère et du manque d’argent. Le travail acharné du couple portera-t-il ses fruits? Les dix années que couvre le roman sont aussi celles d’une montée inéluctable des tensions et des violences qui aboutiront en 1956 à l’indépendance de l’ancien protectorat.
Tous les personnages de ce roman vivent dans «le pays des autres» : les colons comme les indigènes, les soldats comme les paysans ou les exilés. Les femmes, surtout, vivent dans le pays des hommes et doivent sans cesse lutter pour leur émancipation. Après deux romans au style clinique et acéré, Leïla Slimani, dans cette grande fresque, fait revivre une époque et ses acteurs avec humanité, justesse, et un sens très subtil de la narration.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France TV info (Laurence Houot)
La Presse (Nathalie Collard)
La Montagne (Rémi Bonnet)
Le Temps (Lisbeth Koutchoumoff Arman)
Culture-Tops (Anne-Marie Joire-Noulens)
We culte (Serge Bressan)
Jeune Afrique (Mabrouck Rachedi)
Blog Carobookine
Blog Mes petites chroniques littéraires


Leïla Slimani présente Le pays des autres à La Grande Librairie © Production France Télévisions

INCIPIT (Le premier chapitre du livre)
La première fois que Mathilde visita la ferme, elle pensa : « C’est trop loin. » Un tel isolement l’inquiétait. À l’époque, en 1947, ils ne possédaient pas de voiture et ils avaient parcouru les vingt-cinq kilomètres qui les séparaient de Meknès sur une vieille trotteuse, conduite par un Gitan. Amine ne prêtait pas attention à l’inconfort du banc en bois ni à la poussière qui faisait tousser sa femme. Il n’avait d’yeux que pour le paysage et il se montrait impatient d’arriver sur les terres que son père lui avait confiées.
En 1935, après des années de labeur comme traducteur dans l’armée coloniale, Kadour Belhaj avait acheté ces hectares de terres couvertes de rocaille. Il avait raconté à son fils son espoir d’en faire une exploitation florissante qui pourrait nourrir des générations d’enfants Belhaj. Amine se souvenait du regard de son père, de sa voix qui ne tremblait pas quand il exposait ses projets pour la ferme. Des arpents de vignes, lui avait-il expliqué, et des hectares entiers dévolus aux céréales. Sur la partie la plus ensoleillée de la colline, il faudrait construire une maison, entourée d’arbres fruitiers et de quelques allées d’amandiers. Kadour était fier soit à lui. « Notre terre ! » Il prononçait ces mots non pas à la manière des nationalistes ou des colons, au nom de principes moraux ou d’un idéal, mais comme un propriétaire heureux de son bon droit. Le vieux Belhaj voulait être enterré ici et qu’y soient enterrés ses enfants, que cette terre le nourrisse et qu’elle abrite sa dernière demeure. Mais il mourut en 1939, alors que son fils s’était engagé dans le régiment des spahis et portait fièrement le burnous et le sarouel. Avant de partir sur le front, Amine, fils aîné et désormais chef de famille, loua le domaine à un Français originaire d’Algérie.
Quand Mathilde demanda de quoi était mort ce beau-père qu’elle n’avait pas connu, Amine toucha son estomac et il hocha la tête en silence. Plus tard, Mathilde apprit ce qui était arrivé. Kadour Belhaj souffrait, depuis son retour de Verdun, de maux de ventre chroniques, et aucun guérisseur marocain ou européen n’était parvenu à le soulager. Lui qui se vantait d’être un homme de raison, fier de son éducation et de son talent pour les langues étrangères, s’était traîné, honteux et désespéré, dans le sous-sol qu’occupait une chouafa. La sorcière avait tenté de le convaincre qu’il était envoûté, qu’on lui en voulait et que cette douleur était le fait d’un ennemi redoutable. Elle lui avait tendu une feuille de papier pliée en quatre qui contenait une poudre jaune safran. Le soir même, il avait bu le remède dilué dans de l’eau et il était mort en quelques heures, dans des souffrances atroces. La famille n’aimait pas en parler. On avait honte de la naïveté du père et des circonstances de son décès car le vénérable officier s’était vidé dans le patio de la maison, sa djellaba blanche trempée de merde.
En ce jour d’avril 1947, Amine sourit à Mathilde et il pressa le cocher, qui frottait ses pieds sales et nus l’un contre l’autre. Le paysan fouetta la mule avec plus de vigueur et Mathilde sursauta. La violence du Gitan la révoltait. Il faisait claquer sa langue, « Ra », et il abattait son fouet contre la croupe squelettique de la bête. C’était le printemps et Mathilde était enceinte de deux mois. Les champs étaient couverts de soucis, de mauves et de bourrache. Un vent frais agitait les tiges des tournesols. De chaque côté de la route se trouvaient les propriétés de colons français, installés ici depuis vingt ou trente ans et dont les plantations s’étendaient en pente douce, jusqu’à l’horizon. La plupart venaient d’Algérie et les autorités leur avaient octroyé les meilleures terres et les plus grandes superficies. Amine tendit un bras et il mit son autre main en visière au-dessus de ses yeux pour se protéger du soleil de midi et contempler la vaste étendue qui s’offrait à lui. De l’index, il montra à sa femme une allée de cyprès qui ceignait la propriété de Roger Mariani qui avait fait fortune dans le vin et l’élevage de porcs. Depuis la route, on ne pouvait pas voir la maison de maître ni même les arpents de vignes. Mais Mathilde n’avait aucun mal à imaginer la richesse de ce paysan, richesse qui la remplissait d’espoir sur son propre sort. Le paysage, d’une beauté sereine, lui rappelait une gravure accrochée au-dessus du piano, chez son professeur de musique à Mulhouse. Elle se souvint des explications de celui-ci : « C’est en Toscane, mademoiselle. Un jour peut-être irez-vous en Italie. »
La mule s’arrêta et se mit à brouter l’herbe qui poussait sur le bord du chemin. Elle n’avait aucune intention de gravir la pente qui leur faisait face et qui était couverte de grosses pierres blanches. Furieux, le cocher se redressa et il agonit la bête d’insultes et de coups. Mathilde sentit les larmes monter à ses paupières. Elle essaya de se retenir, elle se colla contre son mari qui trouva sa tendresse déplacée.
« Qu’est-ce que tu as ? demanda Amine.
— Dis-lui d’arrêter de frapper cette pauvre mule. »
Mathilde posa sa main sur l’épaule du Gitan et elle le regarda, comme un enfant qui cherche à amadouer un parent furieux. Mais le cocher redoubla de violence. Il cracha par terre, leva le bras et dit : « Tu veux tâter du fouet toi aussi ? »
L’humeur changea et aussi le paysage. Ils arrivèrent au sommet d’une colline aux flancs râpés. Plus de fleurs, plus de cyprès, à peine quelques oliviers qui survivaient au milieu de la rocaille. Une impression de stérilité se dégageait de cette colline. On n’était plus en Toscane, pensa Mathilde, mais au far west. Ils descendirent de la carriole et ils marchèrent jusqu’à une petite bâtisse blanche et sans charme, dont le toit consistait en un vulgaire morceau de tôle. Ce n’était pas une maison, mais une sommaire enfilade de pièces de petite taille, sombres et humides. L’unique fenêtre, placée très haut pour se protéger des invasions de nuisibles, laissait pénétrer une faible lumière. Sur les murs, Mathilde remarqua de larges auréoles verdâtres provoquées par les dernières pluies. L’ancien locataire vivait seul ; sa femme était rentrée à Nîmes après avoir perdu un enfant et il n’avait jamais songé à faire de ce bâtiment un endroit chaleureux, susceptible d’accueillir une famille. Mathilde, malgré la douceur de l’air, se sentit glacée. Les projets qu’Amine lui exposait la remplissaient d’inquiétude.
*
Le même désarroi l’avait saisie quand elle avait atterri à Rabat, le 1er mars 1946. Malgré le ciel désespérément bleu, malgré la joie de retrouver son mari et la fierté d’avoir échappé à son destin, elle avait eu peur. Elle avait voyagé pendant deux jours. De Strasbourg à Paris, de Paris à Marseille puis de Marseille à Alger, où elle avait embarqué dans un vieux Junkers et avait cru mourir. Assise sur un banc inconfortable, au milieu d’hommes aux regards fatigués par les années de guerre, elle avait eu du mal à retenir ses cris. Pendant le vol, elle pleura, elle vomit, elle pria Dieu. Dans sa bouche se mêlèrent le goût de la bile et celui du sel. Elle était triste, non pas tant de mourir au-dessus de l’Afrique, mais à l’idée d’apparaître sur le quai où l’attendait l’homme de sa vie dans une robe fripée et maculée de vomi. Finalement elle atterrit saine et sauve et Amine était là, plus beau que jamais, sous ce ciel d’un bleu si profond qu’on aurait dit qu’il avait été lavé à grande eau. Son mari l’embrassa sur les joues, attentif aux regards des autres passagers. Il lui saisit le bras droit d’une façon qui était à la fois sensuelle et menaçante. Il semblait vouloir la contrôler.
Ils prirent un taxi et Mathilde se serra contre le corps d’Amine qu’elle sentait, enfin, tendu de désir, affamé d’elle. « Nous allons dormir à l’hôtel ce soir », annonça-t-il à l’adresse du chauffeur et, comme s’il voulait prouver sa moralité, il ajouta : « C’est ma femme. Nous venons de nous retrouver. » Rabat était une petite ville, blanche et solaire, dont l’élégance surprit Mathilde. Elle contempla avec ravissement les façades art déco des immeubles du centre et elle colla son nez contre la vitre pour mieux voir les jolies femmes qui descendaient le cours Lyautey, leurs gants assortis à leurs chaussures et à leur chapeau. Partout, des travaux, des immeubles en chantier devant lesquels des hommes en haillons venaient demander du travail. Là des bonnes sœurs marchaient à côté de deux paysannes, portant sur leur dos des fagots. Une petite fille, à qui l’on avait coupé les cheveux à la garçonne, riait sur un âne qu’un homme noir tirait. Pour la première fois de sa vie, Mathilde respirait le vent salé de l’Atlantique. La lumière faiblit, gagna en rose et en velouté. Elle avait sommeil et elle s’apprêtait à poser sa tête sur l’épaule de son mari quand celui-ci annonça qu’on était arrivés.
Ils ne sortirent pas de la chambre pendant deux jours. Elle, qui était pourtant si curieuse des autres et du dehors, refusa d’ouvrir les volets. Elle ne se lassait pas des mains d’Amine, de sa bouche, de l’odeur de sa peau, qui, elle le comprenait maintenant, avait à voir avec l’air de ce pays. Il exerçait sur elle un véritable envoûtement et elle le suppliait de rester en elle aussi longtemps que possible, même pour dormir, même pour parler.
La mère de Mathilde disait que c’était la souffrance et la honte qui ravivaient le souvenir de notre condition d’animal. Mais jamais on ne lui avait parlé de ce plaisir-là. Pendant la guerre, les soirs de désolation et de tristesse, Mathilde se faisait jouir dans le lit glacé de sa chambre, à l’étage. Lorsque retentissait l’alarme qui annonçait les bombes, quand commençait à se faire entendre le vrombissement d’un avion, Mathilde courait, non pas pour sa survie, mais pour assouvir son désir. À chaque fois qu’elle avait peur, elle montait dans sa chambre dont la porte ne fermait pas mais elle se fichait bien que quelqu’un la surprenne. De toute façon les autres aimaient rester groupés dans les trous ou dans les sous-sols, ils voulaient mourir ensemble, comme des bêtes. Elle s’allongeait sur son lit, et jouir était le seul moyen de calmer la peur, de la contrôler, de prendre le pouvoir sur la guerre. Allongée sur les draps sales, elle pensait aux hommes qui partout traversaient des plaines, armés de fusils, des hommes privés de femmes comme elle était privée d’homme. Et tandis qu’elle appuyait sur son sexe, elle se figurait l’immensité de ce désir inassouvi, cette faim d’amour et de possession qui avait saisi la terre entière. L’idée de cette lubricité infinie la plongeait dans un état d’extase. Elle jetait la tête en arrière et, les yeux révulsés, elle imaginait des légions d’hommes venir à elle, la prendre, la remercier. Pour elle, peur et plaisir se confondaient et dans les moments de danger, sa première pensée était toujours celle-là.
Au bout de deux jours et deux nuits, Amine dut presque la tirer du lit, mort de soif et de faim, pour qu’elle accepte de s’attabler à la terrasse de l’hôtel. Et là encore, tandis que le vin lui réchauffait le cœur, elle pensait à la place qu’Amine, bientôt, reviendrait combler entre ses cuisses. Mais son mari avait pris un air sérieux. Il dévora la moitié d’un poulet avec les mains et voulut parler d’avenir. Il ne remonta pas avec elle dans la chambre et s’offusqua qu’elle lui propose une sieste. Plusieurs fois, il s’absenta pour passer des coups de téléphone. Quand elle lui demanda à qui il avait parlé et quand ils quitteraient Rabat et l’hôtel, il se montra très vague. « Tout ira très bien, lui disait-il. Je vais tout arranger. »
Au bout d’une semaine, alors que Mathilde avait passé l’après-midi seule, il rentra dans la chambre, nerveux, contrarié. Mathilde le couvrit de caresses, elle s’assit sur ses genoux. Il trempa ses lèvres dans le verre de bière qu’elle lui avait servi et il dit : « J’ai une mauvaise nouvelle. Nous devons attendre quelques mois avant de nous installer sur notre propriété. J’ai parlé au locataire et il refuse de quitter la ferme avant la fin du bail. J’ai essayé de trouver un appartement à Meknès, mais il y a encore beaucoup de réfugiés et rien à louer pour un prix raisonnable. » Mathilde était désemparée.
« Et que ferons-nous alors ?
— Nous allons vivre chez ma mère en attendant. »
Mathilde sauta sur ses pieds et elle se mit à rire.
« Tu n’es pas sérieux ? » Elle avait l’air de trouver la situation ridicule, hilarante. Comment un homme comme Amine, un homme capable de la posséder comme il l’avait fait cette nuit, pouvait-il lui faire croire qu’ils allaient vivre chez sa mère ?
Mais Amine ne goûta pas la plaisanterie. Il resta assis, pour ne pas avoir à subir la différence de taille entre sa femme et lui. D’une voix glacée, les yeux fixés sur le sol en granito, il affirma :
« Ici, c’est comme ça. »
Cette phrase, elle l’entendrait souvent. À cet instant précis, elle comprit qu’elle était une étrangère, une femme, une épouse, un être à la merci des autres. Amine était sur son territoire à présent, c’était lui qui expliquait les règles, qui disait la marche à suivre, qui traçait les frontières de la pudeur, de la honte et de la bienséance. En Alsace, pendant la guerre, il était un étranger, un homme de passage qui devait se faire discret. Lorsqu’elle l’avait rencontré durant l’automne 1944 elle lui avait servi de guide et de protectrice. Le régiment d’Amine était stationné dans son bourg à quelques kilomètres de Mulhouse et ils avaient dû attendre pendant des jours des ordres pour avancer vers l’est. De toutes les filles qui encerclèrent la Jeep le jour de leur arrivée, Mathilde était la plus grande. Elle avait des épaules larges et des mollets de jeune garçon. Son regard était vert comme l’eau des fontaines de Meknès, et elle ne quitta pas Amine des yeux. Pendant la longue semaine qu’il passa au village, elle l’accompagna en promenade, elle lui présenta ses amis et elle lui apprit des jeux de cartes. Il faisait bien une tête de moins qu’elle et il avait la peau la plus sombre qu’on puisse imaginer. Il était tellement beau qu’elle avait peur qu’on le lui prenne. Peur qu’il soit une illusion. Jamais elle n’avait ressenti ça. Ni avec le professeur de piano quand elle avait quatorze ans. Ni avec son cousin Alain qui mettait sa main sous sa robe et volait pour elle des cerises au bord du Rhin. Mais arrivée ici, sur sa terre à lui, elle se sentit démunie.
*
Trois jours plus tard, ils montèrent dans un camion dont le chauffeur avait accepté de les conduire jusqu’à Meknès. Mathilde était incommodée par l’odeur du routier et par le mauvais état de la route. Deux fois, ils s’arrêtèrent au bord du fossé pour qu’elle puisse vomir. Pâle et épuisée, les yeux fixés sur un paysage auquel elle ne trouvait ni sens ni beauté, Mathilde fut submergée par la mélancolie. « Faites, se dit-elle, que ce pays ne me soit pas hostile. Ce monde me sera-t-il un jour familier ? » Quand ils arrivèrent à Meknès, la nuit était tombée et une pluie drue et glacée s’abattait contre le pare-brise du camion. « Il est trop tard pour te présenter ma mère, expliqua Amine. Nous dormons à l’hôtel. »
La ville lui parut noire et hostile. Amine lui en expliqua la topographie qui répondait aux principes émis par le maréchal Lyautey au début du protectorat. Une séparation stricte entre la médina, dont les mœurs ancestrales devaient être préservées, et la ville européenne, dont les rues portaient des noms de villes françaises et qui se voulait un laboratoire de la modernité. Le camion les déposa en contrebas, sur la rive gauche de l’oued Boufakrane, à l’entrée de la ville indigène. La famille d’Amine y vivait, dans le quartier de Berrima, juste en face du mellah. Ils prirent un taxi pour se rendre de l’autre côté du fleuve. Ils empruntèrent une longue route en montée, longèrent des terrains de sport et traversèrent une sorte de zone tampon, un no man’s land qui séparait la ville en deux et où il était interdit de construire. Amine lui indiqua le camp Poublan, base militaire qui surplombait la ville arabe et en surveillait les moindres soubresauts.
Ils s’installèrent dans un hôtel convenable et le réceptionniste examina, avec des précautions de fonctionnaire, leurs papiers et leur acte de mariage. Dans l’escalier qui les menait à leur chambre, une dispute faillit éclater car le garçon d’étage s’obstinait à parler en arabe à Amine qui s’adressait à lui en français. L’adolescent jeta à Mathilde des regards équivoques. Lui qui devait fournir aux autorités un petit papier pour prouver qu’il avait le droit, la nuit, de marcher dans les rues de la ville nouvelle en voulait à Amine de coucher avec l’ennemie et de circuler en liberté. À peine eurent-ils déposé leurs bagages dans leur chambre, qu’Amine remit son manteau et son chapeau. « Je vais saluer ma famille. Je ne tarderai pas. » Il ne lui laissa pas le temps de répondre, claqua la porte et elle l’entendit courir dans l’escalier.
Mathilde s’assit sur le lit, ses jambes ramenées contre son torse. Que faisait-elle ici ? Elle ne pouvait s’en prendre qu’à elle-même et à sa vanité. C’est elle qui avait voulu vivre l’aventure, qui s’était embarquée, bravache, dans ce mariage dont ses amies d’enfance enviaient l’exotisme. À présent, elle pouvait être l’objet de n’importe quelle moquerie, de n’importe quelle trahison. Peut-être Amine avait-il rejoint une maîtresse ? Peut-être même était-il marié, puisque, comme son père le lui avait dit avec une moue gênée, les hommes ici étaient polygames ? Il jouait peut-être aux cartes dans un bistrot à quelques pas d’ici, se réjouissant devant ses amis d’avoir faussé compagnie à sa pesante épouse. Elle se mit à pleurer. Elle avait honte de céder à la panique, mais la nuit était tombée, elle ne savait pas où elle était. Si Amine ne revenait pas, elle serait complètement perdue, sans argent, sans ami. Elle ne connaissait même pas le nom de la rue où ils logeaient.
Quand Amine rentra, un peu avant minuit, elle était là, échevelée, le visage rouge et décomposé. Elle avait mis du temps à ouvrir la porte, elle tremblait et il crut que quelque chose s’était passé. Elle se jeta dans ses bras et elle tenta d’expliquer sa peur, sa nostalgie, l’angoisse folle qui l’avait étreinte. Il ne comprenait pas, et le corps de sa femme, accrochée à lui, lui sembla affreusement lourd. Il l’attira vers le lit et ils s’assirent l’un à côté de l’autre. Amine avait le cou mouillé de larmes. Mathilde se calma, sa respiration se fit plus lente, elle renifla plusieurs fois et Amine lui tendit un mouchoir qu’il avait caché dans sa manche. Il lui caressa lentement le dos et lui dit : « Ne fais pas la petite fille. Tu es ma femme maintenant. Ta vie est ici. »
Deux jours plus tard, ils s’installèrent dans la maison de Berrima. Dans les étroites ruelles de la vieille ville, Mathilde agrippa le bras de son mari, elle avait peur de se perdre dans ce labyrinthe où une foule de commerçants se pressaient, où les vendeurs de légumes hurlaient leurs boniments. Derrière la lourde porte cloutée de la maison, la famille l’attendait. La mère, Mouilala, se tenait au milieu du patio. Elle portait un élégant caftan de soie et ses cheveux étaient recouverts d’un foulard vert émeraude. Pour l’occasion, elle avait ressorti de son coffre en cèdre de vieux bijoux en or ; des bracelets de cheville, une fibule gravée et un collier si lourd que son corps chétif était un peu courbé vers l’avant. Quand le couple entra elle se jeta sur son fils et le bénit. Elle sourit à Mathilde qui prit ses mains dans les siennes et contempla ce beau visage brun, ces joues qui avaient un peu rougi. « Elle dit bienvenue », traduisit Selma, la petite sœur qui venait de fêter ses neuf ans. Elle se tenait devant Omar, un adolescent maigre et taiseux, qui garda les mains derrière son dos et les yeux baissés.

Mathilde dut s’habituer à cette vie les uns sur les autres, à cette maison où les matelas étaient infestés de punaises et de vermine, où l’on ne pouvait se protéger des bruits du corps et des ronflements. Sa belle-sœur entrait dans sa chambre sans prévenir et elle se jetait sur son lit en répétant les quelques mots de français qu’elle avait appris à l’école. La nuit, Mathilde entendait les cris de Jalil, le plus jeune frère, qui vivait enfermé à l’étage avec pour seule compagnie un miroir qu’il ne perdait jamais de vue. Il fumait continuellement le sebsi, et l’odeur du kif se répandait dans le couloir et l’étourdissait.
Toute la journée, des hordes de chats traînaient leurs profils squelettiques dans le petit jardin intérieur, où un bananier couvert de poussière luttait pour ne pas mourir. Au fond du patio était creusé un puits dans lequel la bonne, ancienne esclave, faisait remonter de l’eau pour le ménage. Amine lui avait dit que Yasmine venait d’Afrique, peut-être du Ghana, et que Kadour Belhaj l’avait achetée pour sa femme sur le marché de Marrakech.

Extraits
« — Nous allons vivre chez ma mère en attendant. »
Mathilde sauta sur ses pieds et elle se mit à rire.
« Tu n’es pas sérieux ? » Elle avait l’air de trouver la situation ridicule, hilarante. Comment un homme comme Amine, un homme capable de la posséder comme il l’avait fait cette nuit, pouvait-il lui faire croire qu’ils allaient vivre chez sa mère ?
Mais Amine ne goûta pas la plaisanterie. Il resta assis, pour ne pas avoir à subir la différence de taille entre sa femme et lui. D’une voix glacée, les yeux fixés sur le sol en granito, il affirma :
« Ici, c’est comme ça. »
Cette phrase, elle l’entendrait souvent. À cet instant précis, elle comprit qu’elle était une étrangère, une femme, une épouse, un être à la merci des autres. Amine était sur son territoire à présent, c’était lui qui expliquait les règles, qui disait la marche à suivre, qui traçait les frontières de la pudeur, de la honte et de la bienséance. En Alsace, pendant la guerre, il était un étranger, un homme de passage qui devait se faire discret. Lorsqu’elle l’avait rencontré durant l’automne 1944 elle lui avait servi de guide et de protectrice. Le régiment d’Amine était stationné dans son bourg à quelques kilomètres de Mulhouse et ils avaient dû attendre pendant des jours des ordres pour avancer vers l’est. De toutes les filles qui encerclèrent la Jeep le jour de leur arrivée, Mathilde était la plus grande. Elle avait des épaules larges et des mollets de jeune garçon. Son regard était vert comme l’eau des fontaines de Meknès, et elle ne quitta pas Amine des yeux. Pendant la longue semaine qu’il passa au village, elle l’accompagna en promenade, elle lui présenta ses amis et elle lui apprit des jeux de cartes. Il faisait bien une tête de moins qu’elle et il avait la peau la plus sombre qu’on puisse imaginer. Il était tellement beau qu’elle avait peur qu’on le lui prenne. Peur qu’il soit une illusion. Jamais elle n’avait ressenti ça. Ni avec le professeur de piano quand elle avait quatorze ans. Ni avec son cousin Alain qui mettait sa main sous sa robe et volait pour elle des cerises au bord du Rhin. Mais arrivée ici, sur sa terre à lui, elle se sentit démunie. » p. 22-23

« Lorsque Amine l’avait épousée, Mathilde avait à peine vingt ans et, à l’époque, il ne s’en était pas inquiété. Il trouvait même la jeunesse de son épouse tout à fait charmante, ses grands yeux ravis et surpris de tout, sa voix encore fragile, sa langue tiède et douce comme celle d’une petite fille. Il avait vingt-huit ans, ce qui n’était pas beaucoup plus vieux, mais plus tard il devrait reconnaître que son âge n’avait rien à voir avec ce malaise que sa femme, parfois, lui inspirait. Il était un homme et il avait fait la guerre. Il venait d’un pays où Dieu et l’honneur se confondent et puis il n’avait plus de père… » p. 41

« Pendant les quatre premières années à la ferme, ils allaient connaître toutes les déconvenues, et leur vie prendre des accents de récit biblique. Le colon qui avait loué la propriété pendant la guerre avait vécu sur une petite parcelle cultivable, derrière la maison, et tout restait à faire. D’abord, il fallut défricher et débarrasser la terre du doum, cette plante vicieuse et tenace, qui demandait aux hommes un travail épuisant. Contrairement aux colons des fermes avoisinantes, Amine ne put compter sur l’aide d’un tracteur et ses ouvriers durent arracher le doum à la pioche, pendant des mois. Il fallut ensuite consacrer des semaines à l’épierrage, et le terrain, une fois libéré de la rocaille, fut défoncé à la charme et labouré. On y planta des lentilles, des petits pois, des haricots et des arpents entiers d’orge et de blé tendre. L’exploitation fut alors attaquée par un vol de sauterelles. Un nuage roussâtre, tout droit sorti d’un cauchemar, vint dans un crépitement dévorer les récoltes et les fruits dans les arbres. Amine s’emporta contre les ouvriers qui pour faire fuir les parasites se contentaient de taper contre des boîtes de conserves. » p. 49

« Pendant l’été 1954, Mathilde écrivit souvent à Irène mais ses lettres restèrent sans réponse. Elle pensa que les troubles qui agitaient le pays étaient responsables de ces dysfonctionnements et elle ne s’inquiète pas du silence de sa sœur. Francis Lacoste, nouveau résident général, avait succédé au général Guillaume et à son arrivée, en mai 1954, il promit de lutter contre la vague d’émeutes et d’assassinats qui terrorisaient la population française. Il menaça les nationalistes de terribles représailles et Omar, le frère d‘Amine, n’avait pas de mot trop dur pour lui. Un jour, ce dernier s’en prit à Mathilde et il l’insulte. Il avait appris la mort, en prison, du résistant Mohammed Zerktouni et il écumait de rage. « Il n’y a plus que les armes qui permettront de libérer ce pays. Ils vont voir ce que les nationalistes leur réservent. » Mathilde essaya de le calmer. « Tous les Européens ne sont pas comme ça, tu le sais très bien. » Elle lui cita l’exemple de Français qui s’étaient clairement déclarés favorables à l’indépendance et qui s’étaient même parfois fait arrêter pour avoir apporté une aide logistique… » p. 169

« Omar haïssait son frère autant qu’il haïssait la France. La guerre avait été sa vengeance, son moment de grâce. Il avait fondé beaucoup d’espoir sur ce conflit et il avait pensé qu’il en sortirait doublement libre. Son frère serait mort et la France serait vaincue. En 1940, après la capitulation, Omar afficha avec délice son mépris pour tous ceux qui manifestaient la moindre obséquiosité devant les Français. Il prenait du plaisir à les bousculer, à les pousser dans les queues des magasins, à cracher sur les chaussures des dames. Dans la ville européenne, il insultait les domestiques, les gardiens, les jardiniers qui tendaient, La tête basse, leur certificat de travail aux policiers français qui menaçaient : « Quand tu as fini de travailler, tu dégages : compris ? » Il appelait à la révolte, montrait du doigt les pancartes qui, au bas des immeubles, interdisaient les ascenseurs ou la baignade aux indigènes. » p. 211

« Un soir, alors qu’ils finissaient de dîner, un homme se présenta à leur porte. Dans l’obscurité du hall d’entrée, Amine ne reconnut pas tout de suite son compagnon d’armes. Mourad était trempé par la pluie, il grelottait dans ses habits mouillés. D’une main, il tenait fermés les pans de son manteau, de l’autre, il secouait sa casquette qui dégoulinait. Mourad avait perdu ses dents et il parlait comme un vieillard, en mâchant l’intérieur de ses joues. Amine le tira à l’intérieur et le serra contre lui, si fort qu’il put sentir chacune des côtes de son ancien compagnon. Il se mit à rire et il se fichait bien de mouiller ses vêtements. « Mathilde! Mathilde! » hurla-t-il en tirant Mourad derrière lui jusqu’au salon. Mathilde poussa un cri. Elle se souvenait parfaitement de l’ordonnance de son mari, un homme timide et délicat pour qui elle avait eu de l’amitié sans pouvoir jamais le lui exprimer. «Il faut qu’il se change, il est trempé jusqu’aux os. Mathilde, va lui chercher des vêtements. » Mourad s’insurgea, il mit les mains devant son visage et les agita nerveusement. » p. 239

À propos de l’auteur
Leïla Slimani est une journaliste et écrivaine franco-marocaine née à Rabat, Maroc le 3 octobre 1981, d’une mère franco-algérienne et d’un père marocain. Élève du lycée français de Rabat, elle a grandi dans une famille d’expression française. Son père, Othman Slimani, est banquier, sa mère est médecin ORL. En 1999, elle vient à Paris. Diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris, elle s’essaie au métier de comédienne (Cours Florent), puis se forme aux médias à l’École supérieure de commerce de Paris (ESCP Europe). Elle est engagée au magazine Jeune Afrique en 2008 et y traite des sujets touchant à l’Afrique du Nord. Pendant quatre ans, son travail de reporter lui permet d’assouvir sa passion pour les voyages, les rencontres et la découverte du monde. En 2013, son premier manuscrit est refusé par toutes les maisons d’édition auxquelles elle l’avait envoyé. Elle entame alors un stage de deux mois à l’atelier de l’écrivain et éditeur Jean-Marie Laclavetine. Elle déclare par la suite: «Sans Jean-Marie, Dans le jardin de l’ogre n’existerait pas».
En 2014, elle publie son premier roman chez Gallimard, Dans le jardin de l’ogre. Le sujet (l’addiction sexuelle féminine) et l’écriture sont remarqués par la critique et l’ouvrage est proposé pour le Prix de Flore 2014. Son deuxième roman, Chanson douce, obtient le prix Goncourt 2016, ainsi que le Grand Prix des lectrices du magazine ELLE 2017. Il est adapté au cinéma en 2019, avec Karin Viard et Leïla Bekhti. En 2016, elle publie Le diable est dans les détails, recueil de textes écrits pour l’hebdomadaire Le 1. En parallèle, avec entre autres Salomé Lelouch, Marie Nimier, Ariane Ascaride et Nancy Huston, réunies sous le nom Paris des Femmes, elle cosigne l’ouvrage collectif théâtral Scandale publié dans la Collection des quatre-vents de L’avant-scène théâtre. En 2017 elle publie trois ouvrages: Sexe et mensonges: La vie sexuelle au Maroc qui a eu un fort retentissement médiatique, le roman graphique Paroles d’honneur, ainsi que Simone Veil, mon héroïne. Elle a été nommée représentante personnelle du président Emmanuel Macron pour la francophonie en novembre 2017. En 2020 paraît le premier tome d’une trilogie familiale, Le Pays des autres. Mère de deux enfants, elle est mariée depuis 2008 à un banquier. (Source: Babelio)

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