L’été en poche (12): Je dirai malgré tout que cette vie fut belle

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En 2 mots:
Extrait d’un entretien avec Pauline Sommelet pour «point de vue»
«Je dirai malgré tout que cette vie fut belle, 500 pages en forme de confession à la fois lucide et humoristique.»

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Les premières lignes
« PERSONNAGES
MOI : Magistrat intègre, sévère, bienveillant, ironique.
Dans les milieux intellectuels et à la mode, souvent surnommé Sur-Moi avec une ombre de dérision en raison de ses hautes fonctions et de l’idée qu’il s’en fait.
MOI : C’est moi. Plaisirs, travail, ambitions, foutaises et Cie.
ENTRE AUTRES : politiques, artistes, écrivains, journalistes, femmes du monde, putains, fonctionnaires nationaux ou internationaux, chauffeurs, médecins, banquiers, éditeurs, marins, mannequins, facteurs, soldats, chômeurs, hôtesses de l’air, escrocs, génies, etc.
(Le cumul est autorisé.)

DÉCOR
Le décor est le monde.
Avec ses mers, ses fleuves, ses montagnes, ses forêts, ses palais, ses châteaux, ses jardins, ses vieilles pierres, ses églises et ses temples, ses synagogues et ses mosquées, ses échangeurs et ses ponts, avec ses lois partout les mêmes et avec ses visages innombrables et toujours différents dans l’espace et dans le temps, il fait peur et il est beau.“

ACCUSÉ, LEVEZ-VOUS !

MOI : Accusé, levez-vous !
MOI : Même assis, je ne tiens pas debout.
MOI : Alors, restez assis.
MOI : Merci.
MOI : Mais ne vous vautrez pas.
MOI : Je tâcherai de me tenir aussi droit que possible.
MOI : N’en faites pas trop.
MOI : Juste ce qu’il faut.
MOI : Vous savez pourquoi vous êtes là ?
MOI : Aucune idée.
MOI : Aucune idée, vraiment ?
MOI : Vraiment.
MOI : Pas la moindre ?
MOI : Pas la moindre. Je suis là, c’est tout.
MOI : Pas d’inquiétude ? Pas de soupçons ?
MOI : Mon Dieu…
MOI : Vous êtes né…
MOI : Oui.
MOI : Vous voyez bien !
MOI : Ah ! évidemment…
MOI : Quand ?
MOI : Mes parents m’ont souvent assuré que j’étais né le 16 juin 1925, quelques jours avant l’été, entre la fin de la Première Guerre mondiale et la grande crise tout aussi mondiale. Mais, franchement, je n’en sais rien. Ce n’est pas beaucoup plus qu’une rumeur qui court, appuyée, je crois, sur des liasses de papiers qui se répètent les uns les autres. Sans aucune garantie. Mon identité me paraît souvent très floue et plus proche d’une fiction juridique que d’une évidence scientifique.
MOI : Où ?
MOI : J’ai longtemps essayé de faire croire que j’étais né dans l’Orient-Express ou à Rumeli Hisar, sur la côte européenne de la Turquie. C’est-à-dire nulle part. Ou partout. Citoyen du monde. Cosmopolite. Je crois, en vérité, être né à Paris, rue de Grenelle, dans le 7e arrondissement. Il faut bien s’accrocher quelque part. Je suis français. Et fier de l’être. Mais, à quelques semaines à peine, je me mets à voyager. Je pars pour la Bavière. Je parle allemand avant de parler français. Et si je chantonne quelque chose autour de mes quatre ou cinq ans, ce n’est pas :
Ainsi font, font, font
Les petites marionnettes…
mais :
Hänschen klein
Ging allein
In die weite Welt hinein…
MOI : Nom et prénom ?
MOI : Jean, Bruno, Wladimir, François de Paule Lefèvre d’Ormesson.
MOI : Jean, passe encore. Le Baptiste ou l’Évangéliste ?
MOI : Le bien-aimé. L’Évangéliste.
MOI : Mais pourquoi Bruno, pourquoi Wladimir et pourquoi François de Paule ?
MOI : Bruno était un prénom courant dans la famille de ma mère. Wladimir était le prénom du frère cadet de mon père. Mon père s’appelait André. Mon oncle Wladimir est né en Russie où mon grand-père était en poste. Et nous descendons tous d’une sœur de saint François de Paule. Tous les Ormesson depuis quatre ou cinq siècles s’appellent François ou Françoise de Paule.
MOI (consultant ses notes) : D’après plusieurs témoignages, vous auriez droit à un titre ?
MOI : J’appartiens à une famille, probablement d’artisans, qui acquiert un semblant de notoriété au XVIe siècle. Parmi d’innombrables greffiers, notaires, juristes, intendants qui formeront la caste modeste et orgueilleuse des parlementaires, elle se met, avec un esprit d’indépendance, au service du roi. L’histoire commence à la fin du XIVe siècle, du côté d’Enghien, avec un Pierre Lefèvre. Elle se poursuit avec Olivier Ier, conseiller de Michel de l’Hospital et président de la Chambre des comptes. Charles IX veut le mettre à la tête de ses finances, mais Olivier d’Ormesson refuse la charge.
— J’ai mauvaise opinion de mes affaires, aurait dit le roi, puisque les honnêtes gens ne veulent point s’en mêler. »

L’avis de… Florent Georgesco (Le Monde)
«Les derniers livres de Jean d’Ormesson ont été, avec les invitations sur les plateaux de télévision, où il brillait et avait su se rendre populaire, sa tournée d’adieu. Qu’ai-je donc fait (Robert Laffont, 2008), C’est une chose étrange à la fin que le monde (Robert Laffont, 2010), Un jour je m’en irai sans avoir tout dit (Robert Laffont, 2010): les titres de cette série de livres forment à eux seuls la litanie de cette sorte de cérémonie du souvenir par anticipation. Je dirai malgré tout que cette vie fut belle, sans doute le plus émouvant d’entre eux, est, davantage qu’un bilan, un acte de gratitude pour les œuvres et les personnes qui ont marqué cette si longue vie, que le goût du bonheur, fût-il lucide et sans illusion, aura traversée de part en part.»

Vidéo
Rencontre avec Jean d’Ormesson au Grand théâtre de Bordeaux à propos de son roman Je dirai malgré tout que cette vie fut belle © Production Librairie Mollat

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L’été en poche (11): Imago

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En 2 mots:
À travers le parcours de quatres personnes, Nadr et son demi-frère Khalil qui ont grandi dans la bande de Gaza, Fernando Clerc, fonctionnaire d’une organisation internationale et Amandine, leur mère engagée dans l’humanitaire, c’est toute la problématique palestienne qui est mise en lumière, sans préjugés et sans fards. Cyril Dion illustre aussi les possibles dérives de cette situation.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
« Tu étais dans mes bras. Ta peau contre ma peau. Ton corps lové contre ma poitrine, aspirant chaque particule de l’air que je respirais. Ta main ne pouvait rien contenir que mon doigt. Le fracas de ce monde ne pouvait t’atteindre, tant que ma présence chaude t’enveloppait. Cette tendresse absolue, ce cocon que chaque être humain aspire à retrouver, une vie entière, ce refuge qui n’est qu’amour et sécurité, ce que les gens appellent Dieu, avec le fol espoir qu’un Père divin les reprendra dans ses bras lorsque leur cœur se sera définitivement effondré…, je pouvais te le donner. Tout ton corps me réclamait. Tes phalanges autour de mes phalanges. Tes membres abandonn.s sur mon ventre. Ton souffle sur ma peau. Tes joues que je mordillais. J’étais ton Éden et ton dieu. J’étais l’espace de ton existence.
Enfin je pouvais prendre soin de quelqu’un comme j’aurais aimé qu’on prenne soin de moi. Qu’on me caresse et me protège. Et pourtant la peur me tenait. Le regard de Tarek me transperçait. Je savais que tôt ou tard un voile passerait sur ses yeux et que je n’existerais plus. Que je n’aurais jamais existé. Qu’il lui faudrait devenir cette brute froide. Je savais que je ne pourrais rien, mais je te serrais. »

L’avis de… Sophie Joubert (L’Humanité)
« S’il n’est pas autobiographique, Imago se fait l’écho des polarités contraires qui animent Cyril Dion et l’ont parfois cloué au sol. Le premier fil de la « pelote » romanesque a été le personnage de Fernando, fonctionnaire dans une organisation internationale, inspiré de Pessoa. Un être sec, qui se réfugie dans la littérature pour échapper au monde des humains. Il est l’autre demi-frère de Nadr. Leur mère, Amandine, vit retirée dans les bois après s’être épuisée dans l’action humanitaire : « J’ai vécu ce faux rythme de l’engagement. On se raconte qu’on va sauver le monde alors qu’on essaie de réparer ses propres manquements, ses failles. C’est sans fin », avoue Cyril Dion. »

Vidéo


Cyril Dion présente Imago © Production Actes Sud

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L’été en poche (10): La sonate oubliée

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En 2 mots:
À trois siècles de distance, deux musiciennes vont se retrouver. Lionella, jeune Belge d’origine italienne va jouer la sonate écrite par Ada, orpheline vénitienne, élève de Vivaldi. Leurs âmes vibrent avec la même passion et la même soif de liberté.

Ma note:
★★★
(beaucoup aimé)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
« À droite de la rue John Cockerill, lorsqu’on vient du pont de Seraing, on trouve une succession de ruelles transversales quadrillant un quartier ensommeillé dans l’abandon des fermetures d’usines.
Jadis, il était animé par des familles prolétaires, belges d’abord, ensuite immigrées italiennes, qui occupaient les habitations ouvrières. Ces alignements de maisons en briques rouges côtoyaient parfois de belles demeures d’un siècle précédent, maisons de maître qui avaient abrité des notables prospères lorsque la ville de Seraing disposait encore des plus importantes fabriques d’Europe ; le premier complexe industriel intégré comprenant un haut-fourneau, des fonderies, des forges, des laminoirs et des ateliers de construction mécanique.
Peu à peu, les dirigeants avaient déserté ces rues poussiéreuses pour de nouveaux quartiers résidentiels à l’orée du bois, ne souhaitant plus se mêler à la population subalterne, ni respirer les volutes épaisses de fumée âcre crachées nuit et jour par les cheminées de l’aciérie.
Aujourd’hui ces venelles se sont en partie vidées de leurs ouvriers, remplacés par des immigrés turcs, africains ou par des sans-papiers, mélangés aux anciens habitants qui y restent encore.
Quand ces citoyens sortent de chez eux pour regagner la rue principale, ils se trouvent face à une haute muraille grise qui court sur toute la longueur de la rue Cockerill. Un mur pour seul horizon, qui leur barre la vue sur les industries.
Le tout dernier haut-fourneau vient de fermer après des décennies de déclin.
Ce matin-là, quelques nuages ouateux aux contours lilas voyagent par-dessus l’enceinte du site désolé. Les autorités communales ont enfin décidé de la rénovation et la transformation de ce chancre : wagons rouillés, rails arrachés, amas de tôles et de ferraille, bâtiments écroulés, fantomatiques, où poussent des arbres improbables, plantes invasives sous des couches de poussière noire. Pour faire place à un nouvel édifice à l’architecture contemporaine comprenant appartements, bureaux et magasins. La rue Cockerill sera réaménagée avec intégration de voies de circulation propres pour les transports en commun, pistes cyclables, espaces piétonniers et zones vertes.

Excité par l’événement qui se préparait, Kevin courait sur les pavés descellés du trottoir en direction de la rue de l’Industrie. Déjà la foule commençait à affluer des rues avoisinantes pour le coup d’envoi de l’opération « Neocittà » qui devait donner le signal du départ de la revitalisation urbaine de la zone. Tous se pressaient à l’appel du bourgmestre pour la démolition du fameux mur. Il y avait là des badauds prêts à donner un coup de pioche symbolique, des curieux qui allaient enfin savoir ce qui se cachait derrière depuis des siècles, des rêveurs espérant que la destruction leur offrirait une perspective nouvelle et inonderait leur quartier de lumière.
C’est échevelé, transpirant et hors d’haleine que Kevin arriva au domicile de Lionella Petrella. Son visage s’était empourpré tandis qu’il tambourinait sur la porte. Il respira à fond pour tenter de reprendre son souffle. Des pas comme des caresses… légers et fluides, à peine audibles… Il imagina la petite fée blonde qui approchait. Son cœur cognait trop fort. Il n’aurait pas dû courir. Un grincement de gonds rouillés plus tard, une fente s’entrouvrit ; Lionella était là. Son visage pâle avait l’éclat de la nacre dans la pénombre et ses yeux brillaient si fort…
— Kevin ? Qu’est-ce qui t’arrive ? Tu es tout rouge !
— J’ai couru… Tu ne viens pas ?
Sans se donner la peine de répondre, Lionella ébaucha un geste nonchalant de la main qui signifiait négation, lassitude, indifférence.
— Pourquoi ? murmura Kevin, déçu.
— Trop de monde… pas la tête à ça…
— Mais… plaida le jeune garçon, ce mur, nous l’avons toujours connu, nos parents… nos grands-parents aussi…
Il tendit la main vers la jeune fille, une main dans laquelle il tenait un burin et un marteau.
— C’est une démolition symbolique ! Tu ne veux pas emporter un morceau du Seraing d’hier ?
L’adolescente haussa les épaules, repoussa une mèche cendrée échappée de son chignon enroulé à la va-vite.
— N’exagère pas, ce n’est pas le mur de Berlin !
— Alors, vraiment, tu ne viens pas ? bredouilla-t-il en dévorant du regard le visage adoré, les yeux embués d’amertume. Pourtant, ton grand-père italien a travaillé dans ces hauts-fourneaux jusqu’à la fin de sa vie… Il a quitté son beau pays pour s’enfermer derrière la grisaille de ce mur !
Lionella, déconcertée par ces yeux larmoyants, radoucit sa voix. Le dépit de son camarade la désarmait.
— Écoute, Kevin, j’ai des soucis, j’ai envie d’être seule. Tout ce monde dans la rue m’étouffe. J’ai besoin de réfléchir, de prendre des décisions… Tu peux comprendre ? Tu n’es plus un enfant, dit-elle d’un air de petite femme sérieuse.
Kevin hocha la tête en reniflant.
— Je peux t’aider ?
— Je crains que non. C’est la musique, soupira-t-elle.
— Ah ? La musique…
Bien sûr, c’est la musique, et lui, il n’y connaît rien, il ne peut rien pour elle. Elle est tellement douée ; c’est une magicienne, une princesse, tandis qu’il n’est qu’un pauvre crapaud incapable de se changer en prince, même en admettant – fait improbable – qu’elle lui donne un baiser…
— Mon professeur de violoncelle m’a inscrite au concours Arpèges… Un concours prestigieux qui s’adresse aux meilleurs étudiants, avec un jury très exigeant, des musiciens de haut niveau…
— Super ! Tu vas passer à la télévision ?
— Je ne suis pas prête, je ne peux pas !
— Je suis sûr que si, tu es la meilleure…
— Tu es bien gentil mais pas très objectif. Je suis certaine qu’on sera des dizaines à jouer des concerti de Vivaldi ou des suites de Bach… C’est écœurant… soupira-t-elle. Si je pouvais trouver une œuvre plus originale pour éveiller l’intérêt du jury… sortir du nombre…
— Alors… tu ne viens pas ? risqua Kevin.
— Non, laisse-moi, je suis déprimée. Vas-y, toi. Salut ! dit-elle en s’effaçant derrière la porte qu’elle repoussait.
Il n’y eut bientôt plus qu’une étroite lézarde suivie d’un claquement qui retentit dans la tête de Kevin comme un grand fracas. Il demeura pétrifié un long moment puis se décida à tourner les talons avant d’être avalé par la foule, emporté au pied du mur, où il se mit à donner des coups de burin rageurs. Des coups à s’en faire des ampoules aux mains, des coups qui eurent néanmoins la faculté de le calmer. Alors il s’arrêta, épuisé, baissa les yeux vers les débris éclatés à ses pieds et ramassa un morceau de briquaillon qu’il glissa dans la poche de son jean avant de remonter la rue éventrée. »

L’avis de… L’Avenir

« Ce premier roman vibrant nous fait voyager à travers la Sérénissime, rencontrer l’un des plus grands compositeurs de musique baroque, et rend un hommage poignant à ces orphelines musiciennes, virtuoses et très réputées au XVIIIe siècle, enfermées pour toujours dans l’anonymat. »

Vidéo
Christiana Moreau présente La sonate oubliée © RTC Liège

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L’été en poche (09): Je t’aime

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En 2 mots:
Un accident mortel provoqué sous l’emprise du cannabis va faire basculer la vie d’Alice, la petite amie du conducteur et, par un effet de domino, celle de toute sa famille. Dans «Je t’aime» Barbara Abel explore ces liens étranges qui unissent parents et enfants lorsqu’ils sont confrontés à une crise majeure. Quand la tension est extrême, l’amour est alors proche de la haine et personne n’en sort indemne!

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
« La première fois que Maude a dit « Je t’aime » à quelqu’un, c’était par écrit. Elle avait dix-sept ans, l’été commençait à peine et, avec lui, les vacances scolaires s’étalaient à perte de vue jusqu’à une rentrée lointaine et négligeable. Septembre ressemblait à un concept. Elle venait de tomber amoureuse d’un garçon de trois ans son aîné, jeune étudiant en médecine, rencontré à l’anniversaire d’une amie commune.
Louis.
Ils ont roucoulé une semaine durant, avant de partir chacun de leur côté pour des vacances prévues de longue date.
En 1998, si les téléphones mobiles se banalisaient, les communications coûtaient un bras. Les mails nécessitaient la possession d’un ordinateur, les portables et autres laptops étaient encore rares, raison pour laquelle la lettre restait le moyen de communication le plus répandu.
Perdue au fin fond de l’Espagne en compagnie de ses parents, Maude a attendu un mot doux de Louis pendant deux interminables semaines, guettant chaque jour l’arrivée du facteur. Elle avait envoyé une missive au début de son séjour, révélant entre les lignes la force de son amour et la folie de ses attentes. La distance idéalisait la romance, l’absence de l’aimé en aiguisait le désir. Sans nouvelles de Louis, son cœur jouait aux montagnes russes, passant en un éclair des sommets exaltés de l’espoir aux creux dépressifs du doute. Le dix-septième jour, enfin, au retour d’une balade, une lettre est apparue parmi le courrier, le miracle qu’elle n’attendait plus. Fébrilc, elle a décacheté l’enveloppe et découvert un court feuillet gribouillé d’une écriture à peine lisible : le jeune homme, dont la graphie ressemblait déjà à celle du médecin qu’il était appelé à devenir, avait couché sur le papier ses émois, qu’elle a eu un mal de chien à décrypter. Les quelques phrases manuscrites semblaient receler tout le mystère de ses sentiments. Au bas de la page, pourtant, quelques mots effaçaient tout doute quant à l’adoration du jeune homme: « À vite, mon amour. »
Transportée par cette déclaration qu’elle n’espérait plus, Maude s’est empressée de lui répondre. Tremblante, elle a achevé son billet par ces mots d’une folle audace, concédant à leur relation une intimité qui lui faisait tourner la tête: « Je t’aime. »
Au moment d’écrire ces sept lettres, son cœur s’est répandu dans sa poitrine. Il l’a inondée d’une chaleur épicée, une flamme à la fois distincte et diffuse, un truc bizarre qui encombrait son corps et son esprit tout ensemble. Elle y a mis tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle était. Sa chair et son âme.
Les vacances se sont achevées sans autre nouvelle de Louis. À son retour, Maude s’est empressée de lui donner rendez-vous, consumée par un feu que le fantasme avait nourri sans relâche. Arrivée un quart d’heure à l’avance, elle a utilisé ce temps pour magnifier un lien qu’elle avait déjà largement célébré dans ses rêves les plus fous.
Soyons clairs, les retrouvailles ont été un échec cuisant, un naufrage qui a englouti jusqu’aux tisons oubliés. »

L’avis de… Blog Collectif Polar
«Ainsi, avec le brio qu’on lui connaît, Barbara Abel s’attache à manipuler les créatures qu’elle a fait naître, avec beaucoup de malveillance et de torture morale. Quand on connait un peu l’auteure, que l’on sait qu’elle avoue que « manipuler la violence est jouissif, en parlant avant tout de la violence psychologique » on se dit que l’écriture de ce thriller a dû la combler de bonheur ! Oui 2018 est un très bon cru Abel dans la veine de « l’innocence des bourreaux.»

Vidéo


Barbara Abel présente Je t’aime © Production Marie-Claire Belgique

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L’été en poche (08): Le courage qu’il faut aux rivières

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En 2 mots (Livres Hebdo):
Un premier roman dont l’intrigue et les personnages s’inspirent librement de la tradition des vierges jurées, encore présente dans le nord de l’Albanie. Selon cette coutume, une femme peut acquérir les mêmes droits et devoirs qu’un homme dans sa communauté dès lors qu’elle fait vœu de virginité. Ainsi, pour échapper à un mariage forcé et prétendre à davantage de liberté, l’héroïne encore adolescente prête serment. Adulte, elle s’habille et vit comme un homme –cheveux courts et seins bandés– dans son village des Balkans. L’arrivée d’un étranger séduisant lui rappelle brusquement sa féminité. Un premier roman qui porte «le réveil d’une sensualité contrainte depuis toujours, d’une volupté qui brouille les genres, d’instincts, dont celui de survie n’est pas le moins puissant».

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Les premières lignes
«La porte se referma sur le dernier homme. La nuit épaisse resta dehors, où aucune étoile ne survivait au gel. Manushe se rassit pesamment dans le sofa. Avec l’audace de l’ivresse, elle se pencha vers la bouteille, voulut en revisser le bouchon, appuya un peu trop. La bouteille roula sous la banquette. Tant pis. Elle n’irait pas rejoindre près de l’entrée les trois autres qu’ils avaient bues ce soir-là. Les vapeurs d’alcool achevèrent de s’épancher dans l’air.
Manushe se releva et tituba jusqu’à son lit, bâilla, gratta sa fesse gauche. Se débarrassa de ses sabots, ôta son ample pantalon puis son pull de laine rêche. En caleçon et débardeur, elle se coula sous les draps dans un frisson, rabattit la lourde couverture. Sa main glissa jusqu’au pubis, joua un peu avec les poils, aventura un doigt entre les lèvres. Le sommeil gagna Manushe avant qu’elle ait pu vaincre leur sécheresse.
Elle se réveilla peu avant l’aube. Harponna une cigarette, un briquet sur le chevet et fuma lentement sans ouvrir les yeux. C’était ainsi qu’elle conjurait la toux pénible du matin, et les rêves peut-être. Le froid crispait l’atmosphère de la chambre, un étau mou lui enserrait les tempes. Elle attrapa les vêtements éparpillés près du lit et s’habilla sous la couverture avant de se lever, d’attiser le poêle, de faire chauffer l’eau. Assise à la table de la cuisine, elle passa une main dans sa tignasse grise et courte puis alluma une nouvelle cigarette.
On frappa à la porte.
Ce devait être Gjorg, qui lui apportait son bois de bonne heure avant de partir pour la forêt. Manushe écrasa son mégot et alla ouvrir. Elle articulait déjà les premières syllabes de l’habitude, quand elle découvrit un inconnu sur son seuil.
– Bonjour. Pardonnez-moi de vous déranger de si bon matin, je cherche la maison du chef de village.
La voix de l’homme accusait une étrangeté sourde, accentuée par la pâleur de son visage sous des cheveux très noirs. Plus grand que Manushe, il était aussi beaucoup plus mince et son âge, difficile à déterminer. Un vieil adolescent aux joues lisses et aux yeux marqués.
Il déclina le café qu’elle lui offrait, mais espérait pouvoir honorer son invitation dans un avenir proche. Le ton légèrement emprunté de l’homme perturbait Manushe. Elle enfila ses sabots et l’accompagna jusqu’à sa barrière pour lui indiquer la maison d’Emni. Le chef du village vivait un peu plus loin, sur le même côté de la rue. L’inconnu remercia et s’éloigna, longeant les murs gris, la pierre fendue, les jardinets de terre. Les détresses, enfermées par les barrières aiguës, se désagrégeaient sur son passage. Perplexe, Manushe observait sa démarche rapide, animale, qui résonnait jusque dans sa poitrine. Elle était troublée par l’événement, ne pouvait pas même se rappeler la dernière fois qu’un étranger avait pénétré dans le village.
D’un haussement d’épaules elle retourna dans sa cuisine. L’eau bouillait. Elle noya le café en poudre et, les yeux perdus dans sa tasse, songea à la journée qui l’attendait. Un muret séparant son jardin du terrain d’à côté s’était écroulé et elle craignait que les chèvres du voisin ne viennent envahir sa parcelle. L’affreux Parush était mort depuis longtemps, mais son fils – un fils encore plus laid, s’il était possible, que son géniteur – avait poursuivi l’activité paternelle d’élevage. Manushe se chargerait elle-même de la corvée. Elle mettait un point d’honneur à ne rien demander à cette engeance. Celle-ci l’avait laissée en paix après son serment, tout en entretenant une certaine hostilité à son endroit par de petits riens de voisinage mauvais – ordures débordant ou animaux s’égarant jusque chez elle, pierres disparaissant ou électricité sautant de façon trop régulière.
Manushe vida sa tasse en quelques gorgées et sortit pour constater les dégâts. L’éboulis débordait, gênant le passage, comme si le souffle des colères avait poussé les blocs de calcaire jusque sur la chaussée. Elle entreprit d’empiler les roches et de colmater les brèches avec la terre semée d’éclats de marbre et de gypse, de minuscules fossiles et de morceaux de bois. Le froid gênait les mouvements habiles de ses mains, mais elle se livrait avec un plaisir sensuel à ces tâches rudes, abruptes et pleines d’une rassurante nécessité.
Elle fut interrompue par un rire et, se redressant, aperçut la petite Florije qui se cachait derrière la clôture. Vêtue d’une jupette fleurie, d’un chandail informe et de chaussettes de laine que contenaient mal des sandales usées, l’enfant se tortillait en fixant avec provocation la silhouette corpulente de Manushe. Elle avait, peint entre les sourcils, un bizarre dessin rouge qui, combiné aux perles turquoise qu’elle portait autour du cou, visait à conjurer le mauvais sort. Manushe sentit ses entrailles se tordre.»

L’avis de… Laurence Houot (CultureBox)

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Emmanuelle Favier présente son premier roman © Editions Albin Michel

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L’été en poche (07): La Saison des feux

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En 2 mots:
Quand Mia et sa fille Pearl s’installent à Shaker Heights, dans la banlieue chic de Cleveland, elles ne se doutent pas combien cette décision va bousculer la communauté, à commencer par celle des Richardson et de leurs quatre enfants. Dans ce second livre traduit en français, Celeste Ng confirme son talent. L’auteur de «Tout ce qu’on ne s’est jamais dit» s’y montre aussi incisive qu’impitoyable.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
« Que vous optiez pour un terrain constructible dans la zone des écoles, de vastes hectares de terre sur le domaine de Shaker Country, ou l’une des maisons offertes par notre société dans divers quartiers, votre achat inclura des installations pour le golf, l’équitation, le tennis, la navigation de plaisance; il inclura également des écoles inégalables ; et il vous assurera une protection éternelle contre la dépréciation et le changement non désiré. »
Publicité de la compagnie Van Sweringen, créateurs et développeurs de Shaker Village «Au fond, cependant, tout bien considéré, les habitants de Shaker Heights sont très semblables à ceux du reste de l’Amérique. Ils ont peut-être trois ou quatre voitures au lieu d’une ou deux, et deux téléviseurs au lieu d’un seul, et quand une fille de Shaker Heights se marie, elle aura peut-être droit à une réception pour huit cents personnes avec l’orchestre de Meyer Davis venu de New York, au lieu d’une réception pour cent personnes avec un groupe local, mais ce sont des différences de degré plus que des différences fondamentales. « Nous sommes des gens chaleureux et nous passons des moments merveilleux! » déclarait récemment une femme au country club de Shaker Heights, et elle avait raison, car les habitants de l’Utopie semblent en effet mener une vie plutôt heureuse. »
«The Good Life in Shaker Heights», Cosmopolitan, mars 1963 « Tout le monde à Shaker Heights en parlait cet été-là: du fait qu’Isabelle, la dernière des enfants Richardson, avait finalement perdu la raison et mis le feu à la maison. Tous les ragots du printemps avaient tourné autour de la petite Mirabelle McCullough, et maintenant, enfin, il y avait un nouveau sujet de conversation sensationnel. Peu après midi ce samedi de mai, les clients qui poussaient leur caddie de courses chez Heinen’s avaient entendu les camions de pompiers se mettre à hurler et foncer vers la mare aux canards. À midi et quart, il y en avait quatre garés en une file rouge désordonnée dans Parkland Drive, où chacune des six chambres de la maison des Richardson était en flammes. Et quiconque se trouvait dans un rayon de huit cents mètres voyait la fumée qui s’élevait au-dessus des arbres comme un nuage d’orage noir et dense. Plus tard, on dirait que les signes avaient tout le temps été là : qu’Izzy était un peu cinglée, qu’il y avait toujours eu quelque chose qui clochait dans la famille Richardson, que dès qu’ils avaient entendu les sirènes ce matin-là ils avaient su qu’une chose terrible s’était produite. Alors, bien entendu, Izzy serait depuis longtemps partie, ne laissant derrière elle personne pour la défendre, et les gens pourraient – et ils ne s’en priveraient pas – dire tout ce qui leur plairait. À l’instant où les camions de pompiers étaient arrivés, cependant, et pendant un bon bout de temps par la suite, personne ne savait ce qui se passait. Les voisins s’étaient massés aussi près que possible de la barrière de fortune – une voiture de police garée de travers à quelques centaines de mètres – et avaient regardé les pompiers dérouler leurs lances avec la mine sombre d’hommes qui savaient que la cause était entendue. De l’autre côté de la rue, les oies de la mare plongeaient la tête sous l’eau en quête d’herbes, totalement indifférentes à l’agitation.
Mme Richardson se tenait sur la pelouse arborée, serrant fermement le col de son peignoir bleu pâle. Bien qu’il fût midi passé, elle dormait encore quand les détecteurs de fumée avaient retenti. Elle s’était couchée tard et avait volontairement fait la grasse matinée, estimant qu’elle le méritait après une journée plutôt difficile. La veille au soir, elle avait regardé depuis une fenêtre à l’étage tandis qu’une voiture s’immobilisait finalement devant la maison. L’allée était longue et circulaire, formant un profond arc en fer à cheval qui reliait le trottoir à la porte puis retournait vers la rue, qui se trouvait à une bonne trentaine de mètres, trop loin pour qu’elle puisse la distinguer clairement, d’autant que même en mai, à huit heures du soir, il faisait presque nuit. Mais elle avait reconnu la petite Volkswagen marron clair de sa locataire, Mia, dont les phares brillaient. La portière côté passager s’était ouverte et une silhouette élancée était descendue sans la refermer : la fille adolescente de Mia, Pearl. Le plafonnier éclairait l’intérieur de la voiture comme une petite vitrine, mais le véhicule était rempli de sacs presque jusqu’au plafond, et Mme Richardson apercevait tout juste le contour vague de la tête de Mia, le chignon négligé perché au sommet de son crâne. Pearl s’était penchée au-dessus de la boîte à lettres, et Mme Richardson s’était imaginé le léger grincement tandis que le battant s’ouvrait, puis se refermait. Pearl était ensuite vivement retournée dans la voiture et avait repoussé la portière. Les feux de stop avaient rougeoyé, avant de disparaître, et la voiture s’était éloignée en crachotant dans la nuit de plus en plus sombre. Avec un certain soulagement, Mme Richardson était descendue à la boîte à lettres et avait trouvé un jeu de clés sur un simple anneau, sans un mot. Elle avait prévu de se rendre à la maison de location de Winslow Road dans la matinée pour l’inspecter, même si elle savait déjà qu’elles seraient parties. »

L’avis de… François Lestavel (Paris Match)
« Avec cette comédie de mœurs acide, Celeste Ng met le feu aux poudres du conformisme en battant en brèche la bien-pensance feutrée de la banlieue cossue où elle-même a grandi. A travers la lutte féroce entre Elena et Mia, elle aborde avec intelligence une question essentielle : quel prix est-on prêt à payer pour sa liberté ? Un enjeu assez fort pour nous passionner. »

Vidéo


Bande-annonce de La Saison des Feux, par Celeste Ng © Production Hachette livre

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L’été en poche (06): Juste un peu de temps

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En 2 mots:
La pression a été trop forte. Gérer les enfants, le boulot, le mari, la maison et vivre chaque jour sur un rythme infernal n’est plus possible. Alors Sophie décide de s’accorder un break. Sans prévenir personne elle part pour Saint-Malo. À la maison, c’est la panique… C’est sur le mode de la comédie que Caroline Boudet aborde le thème de la femme-orchestre. Incarnée par Sophie, qui demande Juste un peu de temps, ce roman pétille de malice.

Ma note:
★★★
(beaucoup aimé)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
« N’importe quel jour, 21 h 30
Sophie enjambe le rebord de la baignoire et tire le rideau de douche sur une énième journée éreintante. Les enfants sont couchés, oui, couchés, le dernier pipi fait, le verre d’eau bu, la veilleuse en route, les trois histoires lues, la porte entrouverte avec la lumière du couloir allumée, la table du dîner débarrassée, les vêtements sales dans le panier à linge. La mère de famille met en route sa playlist relax/chill-out dans la salle de bains et s’apprête à profiter de son premier instant seule depuis son réveil, ce matin à 7h 02.
La solitude. C’est l’absence de moments pour elle, à elle, qui lui manquent le plus de sa vie d’avant. Elle n’aurait pas cru. « Avant », Sophie pensait que le plus difficile dans une vie de parent, c’était la course aux horaires, gérer pour plusieurs personnes, s’inquiéter pour petits et gros bobos. C’est en effet compliqué à supporter, mais rien à côté de l’étouffement que provoque le manque de solitude.
Elle se colle le crâne directement sous le jet d’eau chaude et souffle lentement par les narines. Essaie de repenser aux séances de méditation guidée qu’elle écoute de temps en temps le soir dans son lit une fois toutes les lumières éteintes, certaine qu’aucune sollicitation ne peut lui tomber dessus. Mais bordel, comment réussir à faire le vide en soi quand ton esprit saute en permanence d’un sujet de préoccupation à l’autre ? Ils sont mignons, ces moines bouddhistes, mais ce n’est pas pour rien qu’ils vivent sans gosses ni attaches. C’est plus évident de se recentrer quand on n’a jamais à faire réciter la table de quatre tout en se prenant des projections de petit pot carotte-bœuf – pâtes étoile.
Grincement de porte.
– Chérie ?
Sophie ferme les yeux, soupire et crispe son poing droit sur le pommeau de douche.
– Tu prends ta douche ?
(Non, je rédige la suite de Guerre et Paix, tu n’entends pas le son de ma machine à écrire ?).
– Oui, oui, j’essaie de profiter de cinq minutes de calme, là.
Si Loïc ne comprend pas tout de suite le sous-entendu « Je veux être seule, sors vite », ça va déraper. Il lui est arrivé à plus d’une reprise d’être bien plus désagréable qu’elle ne l’aurait voulu avec son mari quand il déboule, comme ça, alors qu’elle s’isole dans la salle de bains. Elle s’en est sortie chaque fois avec la palme de la femme énervée, agressive et chiante de la semaine.
– Oui, pas de problème, je te laisse, ma chérie. Mais tu pourras venir voir deux minutes dans le salon ? J’ai commencé à faire les courses en ligne pour aller les chercher au drive demain, mais je voudrais que tu regardes s’il manque des choses.
Oh mondieumondieumondieu ! pense Sophie. Les courses en ligne qui vont s’éterniser jusqu’à pas d’heures.
– OK, deux minutes et j’arrive. Commence sans moi, mon cœur.
Ouais. Commence, continue et même finis sans moi, tant que tu y es. Je ne suis plus là: telle que tu me vois, j’ai un vol pour Punta Cana qui décolle à 23 h 15, une semaine tout compris seule, au soleil seule, au bar seule, dans ma chambre seule, sous ma douche seule, chaque matin au petit déjeuner seule. Y a plus de maman, y a plus de chérie, y a plus de Mme Désallier, non, plus aucune abonnée au numéro que vous avez demandé.
Souvent, Sophie caresse ce fantasme. Il lui permet de tenir le temps que passe sa crise de ras-le-bol. Et puis cette idée revient. Encore et encore. Partir, toute seule, leur claquer la porte au nez à tous en leur disant d’aller se faire foutre (on n’est pas poli dans les fantasmes). Elle s’imagine encore un instant au bord de la piscine principale du resort cinq étoiles, sa margarita dans la main droite, le menu des différents massages dans la main gauche.
Puis elle coupe le flot de la douche. Fini Punta Cana.
Elle enfile son vieux peignoir en éponge et se dirige vers le salon et les courses en ligne. »

L’avis de… Clémence Holstein (Actualitté)
« C’est un roman du quotidien et des questions qui le tourmentent malgré son rythme souvent effréné. L’on pourrait même y voir une forme de témoignage, masqué sous une fiction entraînante. En effet, Sophie, héroïne de ce récit, est mère de famille, parfaite pour tous ceux qui l’entourent et la regardent vivre. Désespérément imparfaite à ses propres yeux. Sophie n’en a jamais assez fait, devrait toujours davantage, aurait voulu ne pas devenir cette femme-là. Son rêve est tombé à l’eau. S’est-elle trahie pour autant ? C’est toute la question qui l’anime au long de cette histoire et qui se met à nous lancer aussi dans un coin de tête à force de la voir s’échiner à trouver une issue.»

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Caroline Boudet présente Juste un peu de temps, son premier roman. © Production Librairie Mollat

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L’été en poche (05): La chambre des merveilles

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En 2 mots:
Louis est victime d’un terrible accident et se retrouve dans le coma. Sa mère choisit alors de ne plus se consacrer qu’à son fils et de vivre par procuration les rêves consignés par son fils dans le carnet qu’elle a découvert. Dans la veine des romans feel good, Julien Sandrel raconte le combat de cette mère et sa technique peu conventionnelle qui va faire merveille.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

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Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
« 10h 32
– Louis, c’est l’heure ! Allez, je ne le répète plus, s’il te plaît lève-toi et habille-toi, on va être à la bourre, il est déjà 9 h 20. C’est à peu près comme ça qu’a commencé ce qui allait devenir la pire journée de toute mon existence. Je ne le savais pas encore, mais il y aurait un avant et un après ce samedi 7 janvier 2017, 10 h 32.
Pour toujours il y aurait cet avant, cette minute précédente que je désirerais figer pour l’éternité, ces sourires, ces bonheurs fugaces, ces photographies gravées à jamais dans les replis sombres de mon cerveau. Pour toujours il y aurait cet après, ces “pourquoi”, ces “si seulement”, ces larmes, ces cris, ce mascara hors de prix sur mes joues, ces sirènes hurlantes, ces regards remplis d’une compassion dégueulasse, ces soubresauts incontrôlables de mon abdomen refusant d’accepter. Tout ça, bien sûr, m’était alors inaccessible, un secret que seuls les dieux – s’il en existait, ce dont je doutais fort – pouvaient connaître. Que se disaient-elles alors, à 9 h 20, ces divinités ? Un de plus, un de moins, qu’est-ce que ça peut bien faire ? Tu es sûr de toi ? Pas forcément, mais pourquoi pas ? C’est vrai après tout pourquoi pas, ça ne changera pas la face du monde. J’étais loin de tout ça, loin des dieux, loin de mon cœur. J’étais juste moi, à cet instant précis si proche du point de basculement, de rupture, de non-retour. J’étais moi, et je pestais contre Louis qui décidément ne faisait aucun effort. Je me disais alors que ce gosse me rendait dingue. Cela faisait une demi-heure que je m’échinais à l’extirper de son lit, mais rien n’y faisait. Nous avions rendez-vous à midi avec ma mère pour notre brunch – mon calvaire mensuel, et j’avais prévu de passer entre-temps boulevard Haussmann pour m’acheter ces escarpins rouge sang sur lesquels je fantasmais depuis le début des soldes. Je voulais les arborer lundi, lors de la réunion avec le big boss d’Hégémonie, le groupe de cosmétiques pour lequel je travaillais nuit et jour depuis une quinzaine d’années. Je dirigeais une équipe de vingt personnes dévouées à la noble cause du développement des publicités et des innovations d’une marque de shampooings qui enlevaient jusqu’à 100 % des pellicules – le “ jusqu’à ” signifiait qu’une testeuse sur les deux cents mobilisées avait vu sa crinière entièrement débarrassée de ses desquamations. L’une de mes fiertés de l’époque était d’avoir obtenu, après d’âpres batailles avec le service juridique d’Hégémonie, d’utiliser cette allégation. Cruciale pour les ventes, pour mon augmentation annuelle, mes vacances d’été avec Louis et mes nouveaux escarpins. Après quelques vagues grognements, Louis s’est décidé à obtempérer, a enfilé un jean bien trop serré et à la taille bien trop basse , s’est passé un coup d’eau sur le visage, a pris cinq minutes pour savamment décoiffer ses cheveux, a refusé de mettre un bonnet malgré la température de ce matin glacial, a grommelé quelques bribes de conversation incompréhensibles mais dont je connaissais la teneur (mais pourquoi je dois venir avec toi…), a chaussé ses lunettes de soleil, empoigné son skateboard – une planche sale, taguée sur toute sa surface et pour laquelle je devais acheter des roues de compétition tous les quatre matins –, mis sa doudoune ultra-light Uniqlo rouge, attrapé un paquet de biscuits fourrés au chocolat tout en acceptant d’engloutir une compote en gourde comme lorsqu’il avait cinq ans, et a enfin appelé l’ascenseur. J’ai jeté un coup d’œil à ma montre. 10 h 21. Parfait, nous avions encore le temps de réaliser mon programme millimétré.
J’avais prévu large, le rituel de lever de monseigneur Louis-le-Grand ayant une durée totalement aléatoire. Il faisait un temps magnifique, un ciel bleu d’hiver sans nuage. J’ai toujours aimé les lueurs froides. Je n’ai jamais trouvé ciel plus bleu et plus pur que lorsque j’étais en déplacement professionnel à Moscou. La capitale russe est pour moi la reine du ciel d’hiver. Paris avait revêtu ses airs moscovites et nous lançait des œillades éblouissant es. Une fois sortis de notre appartement du dixième arrondissement, Louis et moi avons commencé à longer le canal Saint-Martin en direction de la gare de l’Est, slalomant entre familles en balade et touristes hypnotisés par le spectacle d’une péniche passant l’écluse du pont Eugène-Varlin. J’observais Louis, qui cavalait devant sur sa planche à roulettes. J’étais fière de ce petit bout d’homme qu’il était en train de devenir. J’aurais dû le lui dire – ces pensées-là sont faites pour être exprimées, sinon elles ne servent à rien –, mais je ne l’ai pas fait. Ces derniers temps, Louis a beaucoup changé. Une poussée de croissance propre à son âge l’a fait passer du physique d’un petit garçon frêle à celui d’un adolescent de taille honorable, un brin de barbe se dessinant sur ses joues toujours pouponnes, encore dépourvues de boutons. Une belle allure en construction. Tout cela allait trop vite. Je me suis revue un instant, déambulant le long du quai de Valmy, une poussette bleu pétrole dirigée de la mai n droite, mon téléphone dans la main gauche. Je crois bien que cette vision m’a fait esquisser un sourire. Ou bien l’ai-je inventé a posteriori ? Ma mémoire me fait défaut, i l est très difficile de me souvenir de mes pensées durant ces instants pourtant tellement importants. Si seulement je pouvais revenir en arrière de quelques minutes, je serais plus attentive. Si seulement je pouvais revenir en arrière de quelques mois, de quelques années, je changerais tellement de choses. »

L’avis de… Karine Vilder (Le Journal de Québec)
« Après avoir trouvé par hasard le «carnet des merveilles» de Louis, un petit cahier broché dans lequel il a dressé la liste de toutes les expériences qu’il aimerait vivre avant de mourir, Thelma décidera en effet de les vivre une à une à sa place pour pouvoir ensuite revenir à son chevet et les lui raconter avec moult détails. Mais si certaines seront relativement faciles à réaliser – comme admirer les lumières de Tokyo depuis le sommet d’un gratte-ciel –, d’autres l’obligeront à faire des trucs franchement dingues. Une bonne chose, puisque c’est ce qui nous a permis de poursuivre la lecture de ce roman sans vider 36 boîtes de mouchoirs. On a même souri à quelques reprises et sans être un coup de cœur, on ne risque pas d’oublier cette belle histoire de sitôt! »

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Bande-annonce du roman La Chambre des merveilles de Julien Sandrel. © Production éditions Calmann-Lévy

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L’été en poche (04): Ronce-rose

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En 2 mots:
Le monde vu par Ronce-Rose ne manque pas d’originalité. La petite fille est pourtant entourée de truands, d’une sorcière et d’un unijambiste. Mais par naïveté ou par espièglerie, elle va choisir d’affronter les problèmes avec optimisme. Joyeux, inventif, irrésistible!

Ma note:
★★★ (beaucoup aimé)

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Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
« C’est beau, moi je trouve ça beau, les choses qu’on voit, ce qu’il y a partout, c’est beau. Certaines de ces choses font plutôt rire, ça ne les empêche pas d’être belles aussi. Leur forme surtout, j’aime surtout la forme des choses, vous avez remarqué les formes qu’elles prennent! Je ne pense pas seulement aux nuages. Vous avez déjà regardé une chaise? Mais les couleurs me plaisent aussi. Elles siéent aux choses de manière incroyable. Toujours la nuance qu’il fallait justement et parfois en plus la lumière vient se poser dessus. Je ne dis pas cela pour me vanter parce que je porte un nom de couleur.
Ainsi parlerait l’orange, mais je ne suis pas un fruit. Ni une fleur, quoique mon nom soit aussi un nom de fleur. Ni Violette ni Fuchsia, je m’appelle Rose. Mais Mâchefer par plaisanterie quelquefois, quand je l’escalade, m’appelle Ronce et c’est du coup le nom de ce buisson épineux et fleuri qui me va le mieux et que j’ai gardé, Ronce-Rose.
Les roses sentent bon, mais les fortes odeurs aussi, je les aime bien. Celle du cheval, je voudrais avoir ses naseaux frémissants pour la respirer toute.
Même celle de l’oiseau mort pourri dans l’herbe, je ne l’ai pas trouvée si épouvantable. En tout cas, elle ne m’a pas épouvantée. Je me suis approchée pour voir mieux et pour mieux sentir. C’était tout un spectacle. Je me suis penchée sur l’oiseau et il est resté là, comme s’il était apprivoisé, très très bien apprivoisé, pas au point quand même de venir picorer dans ma main.
Mâchefer m’a dit de reculer. Il a été chercher sa pelle. Il a creusé un trou pour l’oiseau. Il l’a poussé dedans, avec tous les insectes qui grouillaient dessus.
La fable se trompe car elle ne mentirait pas exprès mais, en fait, la fourmi a pour voisine une autre fourmi, je l’ai vue.
Mâchefer a rebouché le trou. Un oiseau sous la terre, qu’est-ce que ça va devenir?
Mâchefer ne m’a pas répondu. À cause de son silence, je n’ai pas pu entendre non plus si l’oiseau chantait encore. Il faudrait que j’essaye de chanter sous la terre. J’en avalerais sans doute un petit peu.
Ça n’a d’ailleurs pas l’air mauvais du tout. Mâchefer me dit souvent qu’il faut goûter à tout avant de décréter qu’on n’aime rien. La terre ne peut être que délicieuse puisque c’est dedans que germent les légumes et les cerisiers. On y trouve aussi du lapin.
Maintenant, il y aura en plus un oiseau. Au ciel, ils sont déjà nombreux. J’ai essayé de les compter une fois. Je me suis arrêtée à quatre-vingt-dix-neuf, je me suis dit que ça faisait quand même trop et que j’avais dû compter plusieurs fois le même. J’ai remarqué que, les quatre mésanges dans le sureau, on pourrait aussi bien dire qu’il y en a douze, sauf que s’il y en avait douze, on aurait l’impression qu’elles sont au moins trente et, ça, quatre mésanges ne me le feront jamais croire, qu’elles sont trente à elles quatre, et du coup j’en déduis qu’elles ne sont que quatre sans trop savoir si c’est du calcul mental ou de la grammaire, juste que ça mérite une bonne note.
Mâchefer, lui, il en déduit que j’ai des dispositions pour l’ornithologie. C’est un de ces mots que j’aime bien parce qu’ils ne veulent rien dire. Enfin si, je suppose qu’ils veulent dire quelque chose mais ils n’y arrivent pas. Il faut deviner. Ça tombe bien car je suis une fine mouche. C’est une expression. Les expressions, j’essaie toujours de les retenir pour m’en servir ensuite quand j’ai justement quelque chose à exprimer.
Moulin à paroles, par exemple, c’est une autre expression que Mâchefer utilise souvent quand il me regarde. Comme il paraît aussi que je suis blonde comme les blés, j’imagine qu’il s’attend à ce que je donne de la farine. Pour l’instant non. Je n’essaie pas vraiment non plus.
Quelquefois pourtant, il n’y a pas un seul oiseau dans le ciel. Où sont-ils tous à ces moments-là? Tous sous la terre? Tous ailleurs rassemblés dans un autre coin du ciel? Il est tellement beau aussi, le ciel vide. Moi non plus je ne voudrais pas déranger cette calme beauté-là en montrant à tout le monde que je sais voler.
D’ailleurs, je ne sais pas si je sais. L’éléphant sait qu’il ne sait pas et je le sais aussi. Tout le monde le sait ou au moins s’en doute. Tout le monde au moins, comme dit Mâchefer, en a le fort soupçon.
Au contraire, le papillon sait qu’il sait et nous le savons tous comme lui, il suffit de le voir. Le plus difficile pour lui, c’est même de ne pas voler, il n’y arrive un peu qu’en voletant.
Quelles merveilles, les papillons, non mais quelles merveilles! Je ne m’y habitue pas, comme je m’habitue aux radiateurs, par exemple, jamais je ne crie
Oh, Mâchefer, un radiateur!
Mâchefer! Mâchefer! Viens voir! Un radiateur!
Je devrais. Ils sont beaux aussi les radiateurs, surtout les radiateurs à tubes, surtout les jaunes. »

L’avis de… Anne Berthod (La Vie)
« Ronce-Rose s’accroche à ses propres repères, telle une Alice qui, pressentant le pire, déciderait de prolonger encore un peu son séjour au pays des merveilles. Partie à sa recherche, avec ses culottes de rechange, son bagou singulier et ses phrases à rallonge, elle pare ses aventures candides et bucoliques d’un voile d’extraordinaire, simplement mue par un fabuleux (et d’autant plus émouvant) instinct de survie. »

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L’été en poche (03): Fugitive parce que reine

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En 2 mots:
En 1989 une fille se retrouve sans sa mère, internée en asile psychiatrique. Elle n’aura dès lors de cesse de la retrouver, de dire ce qu’elle a vraiment été, de lui hurler son amour. Le premier roman de Violaine Huisman est un sublime chant d’amour d’une fille pour sa mère. C’est aussi une ode à l’émancipation.

Ma note:
★★★
(beaucoup aimé)

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Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
« Le jour de la chute du mur de Berlin, l’année de mes dix ans, tandis que défilaient sur les écrans du monde entier des images d’embrassades, de larmes de joie, de bras déployés en signe de victoire, des ribambelles d’hommes et de femmes en liesse devant des monticules de pierres, des éboulis, des nuées de poussière, nous autres, Français, assistions à cet événement historique au détour de fondus enchaînés sur le visage sévère du présentateur du journal de 20 heures, lequel nous avait tacitement invités à passer à table – pour ceux qui passaient à table, c’est-à-dire ceux d’entre nous qui suivaient un rituel familial et pour qui le JT avait remplacé le bénédicité ou constituait une sorte de prière républicaine, un rite séculaire conforme à la laïcité de notre patrie –, et moi, les yeux rivés sur le poste, je restais ahurie, effarée par ce chaos dont la portée géopolitique m’échappait complètement malgré les efforts de pédagogie du speaker – on pouvait juger de l’importance des nouvelles à sa diction : progressivement descendante quand l’heure était grave, et aiguë les dimanches soir quand il était chargé d’annoncer aux téléspectateurs qui avaient patienté toute la semaine la rediffusion d’une comédie ou d’un film d’aventure –, non, les enjeux de l’événement n’avaient eu aucune prise sur ma conscience, mais je n’en étais pas moins saisie, happée par ces reportages à travers lesquels il me semblait percevoir en filigrane, comme derrière une vitrine, en transparence, les vestiges de maman, son portrait magnifié parmi les ruines, son corps dissimulé sous les décombres, son visage sous les gravats, peut-être ses cendres. C’était avec un ravissement ébloui que j’avais admiré maman jusque-là, et l’éclat de sa présence dans mon regard mouillé de petite fille n’avait pas eu le temps de se ternir. Elle s’était éclipsée brusquement. Maman avait sombré dans une dépression si cataclysmique qu’elle avait dû être internée de longs mois, de force. Après m’avoir longtemps menti sur les raisons de sa disparition soudaine, on m’apprit que maman était maniaco-dépressive. La phrase m’était restée tout attachée – ta-mère-est-maniaco-dépressive –, une phrase prononcée par un adulte quelconque, une de ces phrases de grande personne qui ne servait à rien sinon à m’embrouiller ou me persécuter. Son écho devenait le leitmotiv de mon tourment, ma langue enroulant et déroulant ses vocables pour en diluer le peu de sens que j’y discernais. Ça ne voulait rien dire d’abord, maniaco-dépressive. Ou si, ça voulait dire que maman pouvait monter dans les tours, des tours que je visualisais aux angles d’un château fort, des donjons, au sommet desquels j’imaginais maman grimper à toute allure, et d’un bond plonger au fin fond des cachots ou des catacombes, enfin là où il faisait froid et humide, là où ça puait la mort. Maman avait donc disparu du jour au lendemain. Mes souvenirs de ce qui avait précédé sa fugue étaient probablement trop décousus pour en tisser un récit cohérent, mais les explications qui m’avaient été proposées étaient aussi invraisemblables qu’irrecevables. En fin de compte, personne ne se rappelait mieux que moi mon enfance hormis ma sœur qui n’avait pas retenu exactement les mêmes épisodes de notre épopée et pouvait parfois me souffler des répliques pour combler les lacunes de ma mémoire. Seul un élément nous manquait: le moment précis de sa chute. Cet incident, s’il avait eu lieu, nous avait échappé à toutes les deux et cette ellipse ne nous laissait que le sentiment diffus que nous avions bien failli mourir. Oui, cette angoisse persistait. Une anecdote étayait notre hypothèse, non qu’elle fût clairement le catalyseur, mais à défaut d’en identifier un avec certitude, cette mésaventure faisait l’affaire: l’accident de voiture sur le chemin ou au retour de l’école, ma sœur à l’avant, à la place du mort, moi derrière, sans ceinture jamais, et maman qui en première ligne du feu rouge avenue George-V accélérait d’un coup au son de forts crissements de pneus dans la perpendiculaire de l’avenue des Champs-Élysées. Impossible de se rappeler combien de voitures nous ont percutées mais suffisamment pour envoyer notre petite Opel à la casse. »

L’avis de… Olivia de Lamberterie (ELLE)
« La première partie assemble les souvenirs d’enfance de l’écrivaine, fascinée par cette héroïne romanesque qui, lorsqu’on la bride ou qu’on lui passe la camisole, implore qu’on la traite en être humain. C’est à cela que s’emploie Violaine Huisman dans sa seconde partie : Catherine n’est plus un personnage, mais une femme dont l’auteure explore les brèches, dévoile les carences affectives. Son père est une vermine, sa mère un mystère, ses premières années un calvaire. »

Vidéo
Violaine Huisman présente Fugitive parce que reine durant La Grande Librairie. © Production France 5

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