Varsovie-Les Lilas

MAURY-KAUFMANN_varsovie_leslilas
logo_premieres_fois_2019  Logo_second_roman  FB_POL_main_livre

Sélectionné par les « 68 premières fois »

Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Francine passe sa vie dans le bus qui relie La porte des lilas à la gare Montparnasse. Parce que Francine ne peut rester sans bouger, parce que Francine est une rescapée de la Shoah, parce que Francine est seule. Sauf qu’elle va faire une rencontre…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La femme du bus 96

Le second roman de Marianne Maury Kaufmann met en scène Francine, née le 16 mai 1939 à Varsovie. On la retrouve plus d’un demi-siècle plus tard dans un bus parisien avec qu’une rencontre ne vienne changer sa vie.

L’histoire de Francine débute bizarrement, dans le bus parisien 96, celui qui assure la liaison entre la Porte de Lilas et la Gare Montparnasse. Si par hasard vous l’empruntez un jour, vous pourriez très bien la croiser, car elle y vit. «Dire qu’elle y vit est une façon de parler, naturellement. Mais c’est presque vrai. Francine passe quasiment tout son temps dans le bus. La seule chose qu’elle n’y fait pas, c’est dormir. Si on lui proposait, d’ailleurs, il est probable qu’elle accepterait de bonne grâce d’être emportée au garage à la fin de la tournée. On ne lui propose pas. Disons que Francine vit dans le 96 le plus clair de son temps – qu’il est plus réaliste d’appeler le moins obscur.»
Car le côté obscur, Francine le porte depuis sa naissance ou presque, le 16 mai 1939, à Varsovie. Pas plus ses parents qu’elle ne devinent qu’ils n’auront guère plus d’une année de vie commune à partager. Son père s’engage dans l’armée Anders qui deviendra l’armée polonaise de l’Ouest. Sa mère, qui a obtenu son diplôme de médecin, est raflée et part avec Francine vers les camps. «Heureusement, elle ne sait pas encore que rien de ce qu’elle a rêvé n’adviendra, heureusement, elle ignore l’horreur qui le remplacera.»
Francine sera libérée, mais conservera de cette expérience ce traumatisme qui se concrétise par l’impossibilité de rester quelque part sans bouger. Imaginant peut-être qu’une vie «normale» l’aidera à surmonter ce besoin irrépressible, elle se marie. Mais son époux ne peut qu’assister impuissant à ses escapades incessantes. C’est d’abord à pied qu’elle arpente la capitale, puis les musées avant de se rabattre, l’âge venant, sur les bus. Entre temps, elle s’est retrouvée seule, ce qui n’a pas arrangé les choses.
Il y a bien son rendez-vous hebdomadaire, le repas chez Gérard et Sandra. Mais cela fait bien longtemps qu’elle considère ce rituel comme une corvée. D’ailleurs Sandra «en a marre des survivants, de leurs cicatrices et de leurs obsessions». Ce soir-là, elle pourrait leur raconter qu’elle a croisé un regard dans le bus et que cette femme a éclairé son après-midi. Mais elle préfèrera se taire. Et tenter de la revoir.
Quelques temps plus tard sa vie aura changé. «Toutes les vieilles habitudes sont obsolètes. Pleine d’une énergie neuve qu’elle ne sait à quoi employer, elle n’est plus qu’une toupie qui tourne autour de son idée fixe, dans un monde resté désespérément semblable.»
Avril, qu’elle a surnommé la Bougie en raison de sa stature très rigide, a accepté de partager sa solitude avec elle. Et même si elle est toxique, leur relation va balayer ses – mauvaises – habitudes.
Dans ce court mais percutant roman, Marianne Maury Kaufmann réussit à faire le lien entre les drames d’hier et d’aujourd’hui et à réunir les rivières souterraines qui emportent le cœur de deux femmes vers des rives mouvantes.

Varsovie-Les Lilas
Marianne Maury Kaufmann
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
176 p., 16 €
EAN 9782350874869
Paru le 17/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris. On y évoque aussi la Pologne et l’Allemagne.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’en 1939.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’histoire qu’on traîne derrière soi, il faudrait pouvoir la déposer quand elle ne nous va plus. Francine la trimballe, et voudrait bien s’en délester. Mais à qui raconter? Aux psys, aux amis d’autrefois, à cette araignée de Dina? Et si elle parlait plutôt à cette drôle de fille-là, qu’elle a croisée dans le bus où elle bourlingue toute la journée? Dans Paris qui scintille, la bonne oreille n’est pas toujours celle que l’on croit!
Sur le trajet Varsovie – Les Lilas, une femme est décidée à faire triompher la vie. La vie, contre l’indicible blessure qui hante les rescapés. Guidée par sa plume énergique et tendre, Marianne Maury Kaufmann vous invite à un voyage imprévisible aux sentiers escarpés, où la vie est têtue, et belle!

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Les livres de Joëlle 
Le blog du petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Yonne républicaine (Blandine Hutin-Mercier)
Blog Le boudoir de Nath


Marianne Maury Kaufmann présente Varsovie-Les Lilas © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« TIENS, UN TEXTO. Francine consulte sa messagerie. Le téléphone est vieux et paresseux, les touches répondent mal et déjà pointe la mauvaise humeur, qui est, chez Francine, une touche ultrasensible. C’est sa fille, voilà qui va permettre à la mauvaise humeur de se déployer largement. Que veut-elle, Roni, à part éviter de parler de vive voix à sa mère? Le message dit: «Ça va? Baisers».
Si Roni désirait sincèrement de ses nouvelles, elle demanderait juste «Ça va?». Les baisers sont un paratonnerre. Francine pianote en retour «Ça va», elle expédie le message et referme le couvercle du téléphone, d’une tape. Tout autour de son cœur déferle alors une vague poivrée d’adrénaline. Elle aurait dû ajouter «Baisers», elle aussi. Ça se fait. Elle le sait bien. Il ne s’agit pas de s’embrasser pour de bon. Il ne s’agit même pas d’en avoir envie. Il s’agit d’une convention, la vie doit beaucoup aux conventions. Il s’agit d’un code. Et voilà, elle va se torturer pour une histoire de code. C’est extraordinaire à quel point sa fille est douée pour lui casser le moral : en trois mots, elle la fiche par terre.
Les avertisseurs du bus, ces petits coups de cloche que Francine n’entend plus d’habitude, semblent dirigés expressément vers son crâne et même vers un point précis de son crâne. C’est un peu facile. S’occuper de sa vieille mère, ça ne se limite pas à ça. Elle voit Roni comme si elle l’avait devant elle. Elle l’entend.
«J’ai encore oublié d’appeler ma mère. Je vais plutôt lui envoyer un message, ça ira plus vite.»
Et alors? Elle est où la chaleur? Francine écoute souvent des vieilles se plaindre au téléphone, raconter leurs journées, leurs résultats d’analyses. À qui d’autre qu’à leur marmaille infligent-elles ça? C’est dans l’ordre. C’est normal. À quoi ça sert d’avoir des enfants, si ce n’est à adoucir le grand âge? Elle est mal tombée, voilà tout.
Francine tripote son téléphone, et finalement elle relit sa réponse. Elle pourrait ajouter une ligne sur la météo, à la rigueur. Une ligne sur cette glu qu’ils prédisent à la radio. Comme s’il était nécessaire de la prédire vu qu’elle est déjà installée et pour six mois, ce qui est évident puisque le même phénomène se reproduit chaque année (Francine peut leur faire, leur météo). Une ligne sur ce thème, c’est une excellente idée.
Elle a commencé à rédiger, grisaille, tunnel et cetera, mais elle s’interrompt. Roni est tellement rouée qu’elle est capable de la contrer, même là-dessus. Même sur la durée de l’hiver parisien. Pour le plaisir. Pour le sport. Et puis elle vaque certainement à des affaires d’une importance supérieure, à l’instant même. D’autant plus légère qu’en envoyant son message lapidaire, elle s’est délestée d’une corvée. Le bulletin météo a toutes les chances de tomber à plat. Francine range son téléphone et se jure de ne plus y toucher. Elle regarde dehors. Le bus fonce dans le couloir qui lui est réservé, au ras des files de voitures immobilisées. Et il attrape un feu orange, et il survole un carrefour. Ils sont doués, ces chauffeurs. Parfois même, virtuoses. Dans un cahot, Francine décolle du siège. Pendant une seconde, elle se sent libre. Une seconde. Et c’est reparti. Qu’est-ce qu’ils sont nombreux, les gens, dans cette ville. Et quel spectacle ils offrent, tassés dans leurs voitures à l’arrêt. Pires que des bêtes. Elle les enjamberait bien tous, tiens, et elle traverserait Paris d’un seul bond. Son vol plané lui a remis les idées en place : il aurait été ridicule, son post-scriptum.
Cette histoire débute, donc, dans un bus. Un choix qui n’est ni arbitraire, ni facétieux. Un choix qui n’est même pas un choix, à vrai dire, mais une obligation. Car Francine vit dans le bus. Et plus précisément dans le bus numéro 96.
Dire qu’elle y vit est une façon de parler, naturellement. Mais c’est presque vrai. Francine passe quasiment tout son temps dans le bus. La seule chose qu’elle n’y fait pas, c’est dormir. Si on lui proposait, d’ailleurs, il est probable qu’elle accepterait de bonne grâce d’être emportée au garage à la fin de la tournée. On ne lui propose pas. Disons que Francine vit dans le 96 le plus clair de son temps – qu’il est plus réaliste d’appeler le moins obscur.
Les machinistes se posent sans doute parfois la question de savoir ce qui leur vaut cette compagnie, même si, à leur poste, rien n’étonne plus. En tout cas, ils ont bien compris qu’elle ne va nulle part, celle qui, après les avoir salués d’une voix basse presque d’homme, droite comme un i, bien habillée, bien coiffée, leur reste sur les bras de terminus en terminus. Ils ont aussi compris que son nulle part, elle y va seule. Elle est seule dans la vie tout court, supposent-ils. Et ils n’ont pas tort. Ils s’en coltinent tellement, de ces naufragés.
Une chose, cependant, distingue celle-ci des autres: sa façon de bondir soudain, de changer de siège sans raison apparente. Ça, on peut dire que ça la caractérise, oui. Ils sont nombreux à travailler sur la ligne, et tous ont repéré ses caprices. Ils ont repéré comment à longueur de journée cette vieille ricoche, de la rotonde à la sortie, de la sortie à l’avant, et ainsi de suite. Tous, ils savent qu’il faut s’attendre à ce qu’elle les quitte aussi soudainement et à n’importe quel point du parcours. Ils savent qu’elle plongera dehors, pour, une fois sur le trottoir, attendre que le prochain bus la cueille, un bus en tous points semblable à celui dont elle vient de s’éjecter en catastrophe. Avec un comportement pareil, ils ne peuvent pas supposer qu’elle emprunte les transports pour voyager d’un point à un autre. Il leur faut l’admettre, elle est dans le bus pour être dans le bus.
Ce qu’ils ne peuvent pas deviner, en revanche, c’est la raison de cette dépendance. Ce qu’ils ne peuvent pas deviner, c’est le vertige. Celui qui prend Francine dès qu’elle est immobile. Dès qu’elle stationne. Les chauffeurs ne peuvent pas savoir que c’est lui qui la jette en avant. Que c’est lui qui la précipite dans leurs bus et l’en expulse avec la même autorité. Le vertige qui survient irrésistiblement dès qu’elle se pose quelque part, comme une force supérieure qui veille à ce qu’il ne lui pousse jamais la moindre racine.
À l’école il est déjà là, le vertige, et on le qualifie d’indiscipline. Dieu sait qu’avec le retard qu’elle a pris dès le début de sa scolarité, Francine devrait se tenir à carreau sur son banc, au lieu de gigoter comme un poisson. Mais cette agitation n’a rien à voir avec la volonté. La preuve, c’est qu’il se passe la même chose quand elle est invitée chez ses petits camarades, d’où elle grille d’envie de repartir à peine arrivée – et comment expliquer ça sans être désagréable? Son vertige la prend même au cinéma, où elle ne visionne les films qu’avec le ventre noué de crampes, ce qui ne l’aide pas à aimer ce passe-temps.
Elle doit se déplacer. Et cette bougeotte, ce n’est ni de l’impolitesse ni de l’impatience, Dieu le sait bien, contrairement aux chauffeurs de bus.
Quand elle se marie, très jeune, avec le premier homme qui demande sa main, ils s’installent à Paris, dans l’appartement qu’elle occupe toujours. Mais hélas, le sol ne se stabilise pas pour autant. Le vertige ne desserre pas son étreinte. Les murs, sur lesquels son mari compte pour la rassurer, le toit qui pourrait, croit-il, l’en abriter, ne prémunissent pas Francine contre sa manie. Et elle les quitte, les murs et l’époux, dès le matin. Elle s’envole pour ne revenir qu’à la nuit, avec rien à raconter si ce n’est une interminable randonnée. Car à l’époque, elle marche.
Elle sillonne la ville en tous sens. Tête baissée, indifférente au décor, elle parcourt des kilomètres. Elle peut très bien trotter comme ça sans s’arrêter, et faire sa journée de huit heures comme tout le monde. Toutefois, comme tout le monde également, elle ressent la plupart du temps la nécessité d’avoir un but. Alors elle fréquente les musées, où elle rejoint d’autres désœuvrés dans son genre. La beauté des œuvres ne l’atteint pas, la beauté, elle ne sait pas ce que c’est. Mais pour se distraire et avoir un but à l’intérieur du but, elle note la date et la provenance des œuvres. Elle accomplit ainsi, sans oublier un seul recoin, le tour de toutes les salles. Puis elle ressort, la tête farcie comme un pense-bête, soulagée que rien ne l’ait retenue.
S’il n’y a pas de musée sur sa trajectoire, elle peut faire des achats. Mais comme elle se sent encore moins à l’aise dans les magasins qu’au milieu des tableaux, elle ne prend aucun risque et s’arrête toujours dans les mêmes boutiques. Là, imitant les autres, elle achète. Elle achète en se posant beaucoup de questions, et emporte toujours un reçu qui lui permettra d’échanger au cas où elle s’apercevrait qu’elle a pris n’importe quoi, ce qui arrive toujours, et c’est tant mieux car ces allers-retours gonflent bien son emploi du temps. Et la cavalcade reprend, rive gauche, rive droite.
Ce marathon n’ayant rien d’un choix.
Enfin, petit à petit, l’âge venant et la fatigue avec, Francine prend l’habitude des bus. Intra-muros, il n’y a pas une ligne qu’elle n’ait empruntée. Et comme un dé, elle roule d’un quartier à l’autre, au hasard des correspondances. Elle roule tandis que la ville s’ébroue, se parfume, part travailler, déjeune, travaille encore, ne sent plus si bon, traîne avant l’heure du dîner, bâille, met ses chaussons et s’endort. Dans tous les quartiers c’est la même routine, le même tempo, le monde qui roule du matin au soir et Francine qui roule dans son sillage. Alors finalement, pour l’usage qu’elle en fait, un bus en valant un autre, un beau jour elle décide de se cantonner au 96, qui présente l’avantage de passer juste en bas de chez elle.
Ça fait des années maintenant qu’elle tourne à son bord. Des années de microbes dégelés en hiver, de sueur en été. Des années à préférer le sens de la marche, à privilégier la place côté couloir, d’où l’on peut déguerpir facilement. Des années bercées au son du diesel, seul capable d’endormir le grondement si ancien qui enfle de nouveau lorsque le soir, Francine gravit les marches de l’escalier menant à l’appartement, et s’apprête à affronter le silence. Un silence qui a pris ses quartiers du temps de Jean.
Jean, ce fut pourtant sa chance. Lui qui l’aima au point de la délester de tout tracas et de toute responsabilité. Lui qui prit toutes les décisions à sa place, comme celle d’avoir un enfant, idée qui jamais ne serait venue à Francine. »

Extrait
« Francine est née le 16 mai 1939, à Varsovie. Le soir même, le rabbin consigne sa naissance. Sur son registre, il inscrit «Edda», un prénom qui ne servira pas longtemps, vite jugé un peu trop voyant (c’est toute la complexité des biographies des personnes nées dans ces années-là, vers ces endroits-là). Edda-Francine portera également, durant les six premières années de sa vie, plusieurs noms de famille. Des noms qu’on lui fait répéter jusqu’à ce qu’elle les sache par cœur et qu’ils écrasent le précédent, avant de la prier de les oublier à jamais. Des noms qu’adulte elle entend encore parfois, ressurgissant à l’improviste, comme des chemises froissées du fond d’une armoire.
Elle arrive donc ce jour de printemps, et fait la joie de ses parents. Son père est un oto-rhino-laryngologiste aux yeux bleus. Francine ne saura jamais rien de plus sur lui, si ce n’est qu’il a le sens patriotique, mais pas celui de la famille. Sa mère, Dorota, a vingt-cinq ans lorsqu’elle accouche. Elle vient d’obtenir son diplôme de médecin et de s’inscrire à une spécialisation en gynécologie qu’elle ne pourra jamais faire. Ces deux-là, fraîchement débarqués à la capitale, se sont rencontrés un an plus tôt à Radom.
L’été passe. La panique règne. Les magasins, les écoles, les cafés ferment. Puis c’est l’automne et Varsovie devient le pire endroit sur terre. Encerclée, affamée, brûlée et bombardée par les nazis, elle finit par se rendre, et une nuit glaciale de novembre, les parents de Francine embarquent avec leur bébé à l’arrière d’un camion dont ils ont payé le chauffeur pour qu’il les conduise à Lwów, qui est sous contrôle soviétique. La vie de famille s’achève peu de temps après leur arrivée, lorsque le père de Francine s’engage dans l’armée Anders, basée sur le sol russe. Il part sans soupçonner le voyage fou qui l’emportera jusqu’en Palestine, ni sa durée ni son issue. Il part pour toujours mais il ne le sait pas, et avant de prendre congé d’elle il rassure son épouse.
«Ce ne sera pas bien long», lui dit-il. »

À propos de l’auteur
Marianne Maury-Kaufmann est l’auteur de Pas de chichis! et Dédé, enfant de salaud publiés en 2013 et 2014. Varsovie – Les Lilas est son deuxième roman. Elle est également illustratrice de presse et tient la chronique hebdomadaire «Gloria» dans Version Femina. (Source: Éditions Héloïse d’Ormesson)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#varsovieleslilas #mariannemaurykaufmann #editionsheloisedormesson #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentreeLitteraire2019 #LitteratureFrancaise
#68premieresfois #secondroman #VendrediLecture

Publicités

Écorces vives

LENOT_ecorces_vives

logo_premieres_fois_2019  Logo_premier_roman

En deux mots:
Il aura suffi d’une étincelle, celle qui a mis le feu à une vieille ferme du Cantal, pour que les habitants s’emparent de ce fait divers et montent à l’assaut de ces rôdeurs qui les menacent. L’heure de la vengeance a sonné.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Il suffira d’une étincelle

Pour ses débuts dans le roman Alexandre Lénot a choisi de sonder des âmes meurtries, d’explorer à partir de l’incendie d’une ferme la propagation de la rumeur, l’exacerbation des sentiments. Très noir et très dérangeant.

Dans son premier roman Alexandre Lénot illustre à merveille les observations émises en 1824 par le Genevois Charles-Victor de Bonstetten. Dans son essai «L’homme du midi et l’homme du nord», il nous explique comment le climat influe sur le caractère des habitants et comment la géographie précède l’histoire. Ce préambule pour dire combien la région désertée du massif central où l’auteur situe son récit est bien davantage qu’un paysage, mais un acteur à part entière du drame qui se joue ici. L’écriture épouse du reste la densité des forêts, ses méandres, ses mystères. Touffue, envahissante, enveloppante, il nous prend même quelquefois l’envie de tailler à la serpe pour échapper à l’oppression grandissante.
Tout commence par un geste aussi spectaculaire qu’inexpliqué: Éli, qui «était venu dans le Nord du Cantal, sur ces terres que tout le monde s’évertuait à fuir» vient mettre le feu à une masure qui semble abandonnée, avant de passer son chemin.
Le capitaine Laurentin est fait du même bois, «il avait quitté la ville pour la gendarmerie dans les montagnes, pour les longues marches avec les chiens, pour les silences imposants, pour les nuages qu’on peut voir arriver de loin.»
Aux côtés de ces deux protagonistes, l’un essayant de fuir l’autre, l’auteur choisit de laisser trois autres personnages nous donner leur version des faits, trois femmes: Lison, Louise et Céline.
Lison a perdu son mari et avec lui bien des illusions. Elle doit désormais assumer seule l’éducation de ses deux garçons. Louise est une vieille connaissance d’Éli, c’est elle qui va l’accueillir et recueillir ses confidences. Il lui explique qu’en fait, il voulait acheter la maison qu’il a brûlée. Céline, pour sa part, était venue passer quelques jours de vacances là, avant de revenir pour ne plus repartir. Trois femmes qui, comme dans le chœur des tragédies grecques, vont faire souffler le vent de l’histoire, quitte à brouiller les pistes en relayant les rumeurs qui se propagent, notamment celles de ces rôdeurs qui les menacent.
On l’aura compris, il faut des caractères trempés pour venir se perdre là. Et quand on est installé, on se bat pour son territoire, se méfiant de tout étranger qui représente une menace potentielle.
Alexandre Lénot mêle habilement ces rumeurs aux bribes de biographies, dévoilant petit à petit les raisons qui ont poussé les uns et les autres, revient sur les souffrances endurées, les raisons des rivalités. Loin du polar traditionnel, il nous fait comprendre pourquoi «ici tout le monde poussait de travers, comme les arbres fruitiers qui se contorsionnent pour aller attraper plus de lumière.»

Écorces Vives
Alexandre Lenot
Éditions Actes Sud / actes noirs
Roman
208 p., 18,50 €
EAN 9782330113766
Paru le 03/10/2018

Où?
Le roman se déroule en France, sur les hauteurs du massif central, du côté d’Auriac-l’Église.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est une région de montagnes et de forêts, dans un massif qu’on dit Central mais que les routes nationales semblent éviter. Un homme venu de loin incendie la ferme dans laquelle il espérait un jour voir jouer ses enfants, puis il disparaît dans les bois. La rumeur trouble bientôt l’hiver: un rôdeur hante les lieux et mettrait en péril l’ordre ancien du pays. Les gens du coin passent de la circonspection à la franche hostilité, à l’exception d’une jeune femme nouvellement arrivée, qui le recueille. Mais personne n’est le bienvenu s’il n’est pas né ici.
Écorces vives est construit sur une tension souterraine, un entrelacs de préjugés définitifs et de rancœurs séculaires. De ce roman noir – qui est aussi fable sociale, western rural, hommage aux âmes mélancoliques et révoltées – sourd une menace : il faut se méfier de la terre qui dort…

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Mes lectures (Françoise Floride-Gentil)
Blog Mes petites étagères (Laurence Lamy)

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
L’Express (Delphine Peras)
Blog Quatre sans Quatre
Blog Miscellanées 
Blog Encore du noir 
Blog Évadez-moi 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Éli
Il aurait voulu avoir de la dynamite. Il n’avait que de l’alcool, dans lequel il tentait de se noyer tout entier. Il avait pris un bus, puis un train, puis un autre train, puis un car, puis il avait volé un vélo qui avait déraillé puis il avait marché. Il s’était éloigné sans même y penser, mû par le simple refus de l’immobilité. Il avait balancé son téléphone par la fenêtre, quelque part après Moulins. L’appareil venait de lui apprendre l’extinction, totale et définitive, du léopard d’Égypte. Il était venu dans le Nord du Cantal, sur ces terres que tout le monde s’évertuait à fuir depuis au moins trois ou quatre générations, et il était aussi seul qu’il avait souhaité l’être, enfoui au bout de la vallée, pris entre des massifs noirs qui ne laissaient pas passer grand-chose.
Seul avec ses épaules voûtées, sa barbe blanchissante, à l’heure de poser sa hache, de s’asseoir enfin. Seul accroupi dans la terre humide et les odeurs d’humus. Seul avec tout ce qu’il portait : la mémoire de ses combats, les douleurs de ses défaites, les cicatrices de leurs rêves. Ses rêves et les siens, à elle qui ne viendrait plus ici. Il avait le sentiment d’être le dernier de sa tribu, le dernier de son espèce, et que plus personne ne viendrait raviver ses feux. Siskiyou partie, personne ne lui dessinerait plus la carte du ciel-qui-tombe, personne ne lui chanterait plus l’or du matin et la pluie du soir, personne ne lui tiendrait plus les mains quand elles tremblent. Personne ne songerait à soigner sa voix brisée. Personne ne lui ferait de parade digne d’un soleil ou d’une comète. Personne ne descendrait jamais de lui, et personne ne l’appellerait vieux père au crépuscule de sa vie. Personne ne lui embrasserait les yeux au soir du grand sommeil et personne n’égrènerait ses poussières à sa mort.
Il avait passé la nuit là, le cul crotté, entre la maison de Siskiyou, une toute petite réserve à grains aux murs épais qu’on avait transformée en habitation, et l’ancien corps de ferme en ruine qui lui faisait face. L’aube n’était plus très loin, le noir se teintait de gris et les étoiles s’éteignaient. Tout était blafard, à cette heure. Il se leva d’un bond, maladroit. Il trouva les clés de la remise, et là le réservoir d’essence de la tondeuse. Il rassembla des bouteilles de verre vides et des chiffons graisseux. Y ajouta du liquide vaisselle et du vinaigre.
À l’impact, le toit prit feu instantanément. Le deuxi謬me cocktail Molotov passa par un grand trou dans la façade de la vieille ruine. Il enflamma le parquet du premier étage. Pour la dernière bouteille, il se retourna et s’approcha au plus près de la maison de Siskiyou, vit par une fenêtre ouverte le canapé élimé, la table ronde couverte d’une toile cirée fleurie et le joli poêle à bois vert foncé. Il ferma les yeux pour ne pas pleurer, et lança son engin, à l’aveugle, de toutes ses forces. La chaleur lui sauta au visage comme une bête affamée.
En quelques minutes, la ruine entière se transforma en torche et hurla. Du métal grinçait, du vieux bois explosait. Les ronces qui grimpaient sur les murs se rabougrirent et prirent feu à leur tour. De l’autre côté, c’était moins spectaculaire, de la fumée surtout, du gris et des bouffées de noir.
Il revint à sa station, accroupi entre les deux maisons, ramena sa capuche sur son visage. Il avait entendu quelques animaux s’aventurer près de lui dans la nuit, une chouette dans un merisier et sans doute quelques biches dans le champ en contrebas, près de la rivière. Lui revinrent à l’esprit ces rituels indiens où on se couvre le visage de cendre en guise de deuil. Ça sentait le feu de bois, et par-dessus la peur, sa propre peur, alors que les flammes fleurissaient, que la végétation tout autour était prise à son tour. Le feu bondissait, joueur ayant perdu la raison, se propageant dans tout le hameau. Le grand peuplier au bord de la rivière s’embrasa d’un coup, les flammes partant de la base et se précipitant à son sommet comme si elles se livraient une course sans merci, et il sursauta, peut-être pas aussi stoïque qu’il espérait l’être. Avait-il crié ? Il refusa de se lever, s’agrippa à l’idée de ne pas bouger, de rester là, advienne que pourra, le visage en plein dans le brasier. C’est qu’il voulait désespérément être courageux, plus courageux qu’il ne l’avait jamais été. Il s’imaginait sans doute qu’alors la chaleur sécherait ses larmes, que le feu l’apaiserait enfin, se disait que sinon il n’avait qu’à se laisser réduire à néant une bonne fois pour toutes.
C’est là qu’il la vit, dans la clarté étrange de ce minuscule matin gris parcouru par le feu, en haut de la butte qui surplombait le hameau, là où le bitume s’arrêtait et où il ne restait plus qu’un petit chemin de terre.
Une silhouette fine, pas bien grande, peut-être une enfant, dont on ne distinguait pas les traits, juste des cheveux roux qui s’échappaient d’une capuche de laine grise. Elle se tenait en silence au début du chemin, pas surprise et pas effrayée, mais pas non plus tranquille, le corps comme ceux des chiens en arrêt, fixe et tendu.
Peut-être voulait-il l’éloigner, ou alors l’attraper: il se mit à courir vers elle. Il jeta un œil sur la maison qui partait en fumée et quand son regard revint vers le chemin, il n’y avait plus personne. »

Extrait
« Le capitaine Laurentin a mal en permanence. Toutes les circonstances de la vie le lui rappellent. Mais il se souvient que cette douleur n’est que résiduelle. Elle n’est pas grand-chose par rapport à sa lointaine cousine, celle qui s’était installée à demeure au temps où des chirurgiens s’acharnaient sur son genou désarticulé pour en refaire quelque chose d’à peu près fonctionnel, et où des infirmières la nuit venue se montraient généreuses en morphine.
Dans les souvenirs de ce temps-là, il y a ceux de Jeanne. Elle avait décidé de ne pas le lâcher. Cette belle femme au front calme et aux joues rosées l’avait agrippé avec douceur et fermeté pour l’empêcher de sombrer. »

À propos de l’auteur
Alexandre Lenot est né en 1976. Il vit à Paris et écrit également pour le cinéma, la radio et la télévision. (Source: Éditions Actes Sud)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#ecorcesvives #alexandrelenot #editionsactessud #actesnoirs #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2018 #RL2018 #LitteratureFrancaise #68premieresfois #primoroman #premierroman
#thriller #lundiLecture

Le matin est un tigre

JOLY_le_matin_est_un_tigre

68_premieres_fois_logo  Logo_premier_roman

Sélectionné par les « 68 premières fois »

FB_POL_main_livre

Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Depuis ses quatorze ans, Billie souffre d’un mal étrange. Elle s’affaiblit de jour en jour sans que les médecins ne puissent diagnostiquer son mal. Alma, sa mère, a l’intuition qu’un chardon s’épanouit dans sa poitrine son mari se place plutôt du côté des chirurgiens qui entendent opérer une tumeur.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le matin, au sommet de l’écume des jours

Le premier roman de Constance Joly révèle d’abord une écriture sensible et poétique, qu’elle va mettre au service d’Alma. Cette mère bien décidée à sauver Billie, sa fille atteinte d’une maladie rare.

Voilà un premier roman riche de promesses. D’abord par son écriture, à la fois plein de poésie et pourtant sans fioritures, traitant d’un drame avec une distance, presque une légèreté qui rendent la lecture très agréable. Ensuite par le sujet abordé, la maladie grave de l’enfant. Tous les parents confrontés à ce problème, et même s’il est plus bénin que dans le roman, savent combien les émotions sont fortes et la souffrance intense face cet événement totalement contraire à «l’ordre des choses». Au sentiment d’échec et d’impuissance vient très vite s’ajouter celui de culpabilité.
C’est aussi dans ces situations de crise aiguë que la personnalité de chacun va apparaître avec davantage d’acuité.
Billie, la fille de Jean et d’Alma, mène une vie plutôt heureuse auprès de parents aimants, bien installés dans la vie. C’est alors qu’elle s’apprête à fêter ses quatorze ans que sa santé commence à se dégrader. « Elle tousse, maigrit à vue d’œil et se plaint de douleurs au thorax, comme si une plante vénéneuse poussait dans sa poitrine. Alma pourrait presque deviner des feuilles maléfiques bordées d’épines sous la crème pâle de sa peau. En secret, elle appelle «le Chardon» le mal qui a pris sa fille. Billie est fragile, une fleur en verre soufflé, aux nervures bleues que ses parents ne savent plus bien approcher. Confusément, Alma se sent responsable du mal de Billie. Elle se demande si la mélancolie infuse souterrainement et contamine ceux que l’on aime. Billie et elle sont si proches, depuis toujours. Billie sent tout, sait tout, devine tout de sa mère. Elles se mélangent comme du lait dans de l’eau, formant un même nuage. »
Le corps médical ne peut quant à lui apporter de réponses. Examens, analyses, tests n’apportent pas l’explication tant attendue. Les mots compliqués viennent alors tenter de couvrir une incapacité à établir un discours. «La maladie ressemble à un Elephantus trachoma, ou syndrome de Leverrier-Gausseins», mais faute de certitudes, il faut hospitaliser Billie.
Alma, qui est bouquiniste sur les quais de Seine essaie de trouver une réponse dans les livres ou au moins un dérivatif à ses angoisses. Mais ces dernières l’envahissent. Ce qu’elle appelle ses valises deviennent de plus en plus lourdes à porter, comme celle intitulée «je ne fais plus l’amour» avec Jean et qui symbolise sa mélancolie croissante.
Billie va fêter ses quinze ans et s’installer dans un nouvel un nouvel hôpital pour maladies rares. Elle s’épuise, Alma s’épuise, leur couple s’épuise et alors que la médecine tâtonne, elle voit de plus en plus précisément le chardon dans la poitrine de sa fille, un peu comme le nénuphar de Chloé dans L’Écume des jours de Boris Vian.
Appelée en Bretagne pour expertiser une bibliothèque de livres rares, la plante va littéralement lui sauter à la figure. Je ne vous dirai rien de la course contre la montre qui s’engage alors, ni du pouvoir des livres, de l’arrivée de la belle Chicago May et de sa flamboyante chevelure rousse, d’une chute sur une île bretonne au moment où le jour s’achève.
Disons tout simplement qu’au réveil, il faut être très fort, rempli d’énergie et prêt au combat. Car «Le matin est un tigre qui rampe doucement, en attendant de vous sauter à la gorge.»

Le matin est un tigre
Constance Joly
Éditions Flammarion
Roman
158 p., 16 €
EAN 9782081444898
Paru le 09/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris. On y évoque aussi des escapades à Manosque et à Lille et un voyage en Bretagne passant notamment par Lannion et Perros-Guirec, sans oublier les sept îles et notamment l’île aux moines.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Depuis quelques mois, la vie d’Alma se hérisse de piquants. Sa fille souffre d’un mal étrange et s’étiole de jour en jour. Tous les traitements échouent, et les médecins parlent de tumeur. Mais Alma n’y croit pas. Elle a l’intuition qu’un chardon pousse à l’intérieur de la poitrine de son enfant. On a beau lui dire – son mari le premier – que la vie n’est pas un roman de Boris Vian, Alma n’en démord pas. À quelques heures d’une opération périlleuse, son intuition persiste. Il ne faut pas intervenir. C’est autre chose qui peut sauver sa fille… Elle, peut-être?
Dans une langue merveilleusement poétique et imagée, Constance Joly met en scène l’histoire de ce que l’on transmet, malgré nous, à nos enfants. Le matin est un tigre parce que, certains jours, la vie est un combat et qu’il faut bien arriver à s’en débrouiller.

68 premières fois
Blog L’insatiable (Charlotte Milandri)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Le blog du petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)
Blog Un brin de Syboulette 
Blog Page après page (Chantal Yvenou)
Blog Mémo Émoi (Geneviève Munier)
Blog L’usine à paroles (Emmanuelle Bastien)
Blog Loupbouquin

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com


Constance Joly présente Le matin est un tigre © Production Flammarion

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« C’est un jour blanc, éreinté, qui n’a envie de rien. Un matin à mettre du bois dans le poêle, et à se recoucher immédiatement. Ou bien à se lever, à la rigueur, mais pour écouter un disque sur le tapis, quelque chose qui râpe un peu. Un matin à ranger ses trésors, à écrire une lettre à la main, à manger du beurre de cacahuète. Un matin à guetter le filet d’or du soleil border les toits, en tirant sur sa cigarette, le cul d’une tasse de café dans sa paume. Au lieu de ça, aller attraper un jean, réveiller Billie, et essayer de ne pas louper le RER de la demie.
Alma descend dans la cave, la chambre baignée d’ombres a une vieille odeur de tabac froid. Sous les draps : un fouillis de boucles, un bras laiteux qui dépasse ; au-dessus : un cendrier plein sur un carton à pizza. Elle s’assied sur le lit, une main sur le drap qui fait une montagne. Billie respire doucement, faisant frémir une boucle de ce châtain doré qui est le sien. Alma écarte le rideau. Les flocons tombent en armée serrée. Le café avalé brûlant, le baiser à l’odeur de foin au sommet du crâne de sa fille, il est temps d’aller enfiler ses bottes.
Alma descend la rue sans vraiment la voir. Elle est encore prise dans le filet de sa nuit, il y a des images effilochées d’un rêve qui frétillent au fond, qu’elle voudrait attraper. Elle croise son voisin au pantalon bouffant, sa démarche sautillante, l’étincelle brève de son regard et son sourire qui veut dire « va chier ». Le rêve s’est esquivé, le ciel a une couleur de craie. Dans le creux de la pente, l’enseigne de la boulangerie clignote sans son L, qui s’est cassé la gueule depuis au moins un an. Elle se souvient de l’histoire qu’on raconte. La boulangerie, autrefois, abritait une poissonnerie. Le poissonnier aimait sa jeune et jolie femme à la folie, mais celle-là en aimait un autre, qui travaillait à Rungis. Un jour, en plein milieu des brochets et des truites, le poissonnier a trouvé un mot d’amour dans la blouse de sa jeune épouse, et il lui a planté un couteau en plein cœur. La belle jeune fille est tombée sur le carrelage, et ses yeux grands ouverts rappelaient ceux des merlans, figés dans la glace.
Un drame poissonnier, presque un opéra, Alma imagine la succession des actes, le décor kitsch tout en écailles peintes qui brillent, et tabliers de plastique jaune. Elle sourit, il n’y a pas de quoi, elle le sait, mais elle sourit quand même. Acte 1, l’amour du couple de poissonniers, frais comme un gardon, Acte 2, l’adultère avec le beau marin pêcheur sur les étals de Rungis, Acte 3, l’amour qui se finit sur le carrelage, un couteau à viscères sanglant à terre. Elle lève le nez, est-ce que le ciel va enfin s’ébrouer, comme un chien dans une rivière, secouer ses cendres, éclabousser le monde de lumière? En attendant, s’engouffrer dans la rame. L’aquarium de la journée qui commence.
Depuis quand Alma se sent-elle comme ça? Vide? Au bord du monde? Comme si elle penchait légèrement ? Elle ne sait pas le dater exactement, même si elle situe le moment à la fin de l’enfance. Était-ce quand elle avait pris douze centimètres en un été ? Elle avait alors poussé comme une plante sauvage, et était soudain devenue la plus grande de sa classe, la plus « femme » aussi. Elle avait alors adopté une posture un peu courbée, comme pour s’excuser. Elle s’était efforcée de disparaître, ce n’était pas si difficile : il suffisait de parler bas et de rêver fort. Et puis, à force de se noyer dans le paysage, elle avait fondu sans bruit, un pétillement dans l’eau, comme un cachet d’aspirine. Quelque chose en elle s’était lentement dissous.
Alma avait perdu sa densité.
Et depuis six mois que Billie va mal, le monde, lui-même, semble se brouiller. Les ombres glissent, les contours s’estompent. Alma se réveille souvent la nuit avec des aiguilles dans les pieds, le cœur affolé, piégé dans ses côtes et du coton dans la bouche. Elle tente des exercices de respiration, mais c’est en inhalant la fumée de sa cigarette qu’elle parvient à retrouver son souffle. Pour aller travailler, Alma se branche sur la fréquence «rêverie», les pieds avancent tout seuls, mais elle s’évade. Elle imagine la mer derrière des barres d’immeubles, elle voit les visages d’enfants dans ceux des adultes qu’elle croise, elle discerne des paysages dans le crépi des maisons, devine des silhouettes dans le carrelage de la salle de bains.
Alma a l’impression que tout ce qui s’agite autour d’elle, et qu’on appelle la vie, lui échappe. »

Extraits
« Depuis ses quatorze ans, il y a six mois, Billie souffre en effet d’un mal étrange. Elle tousse, maigrit à vue d’œil et se plaint de douleurs au thorax, comme si une plante vénéneuse poussait dans sa poitrine. Alma pourrait presque deviner des feuilles maléfiques bordées d’épines sous la crème pâle de sa peau. En secret, elle appelle «le Chardon» le mal qui a pris sa fille. Billie est fragile, une fleur en verre soufflé, aux nervures bleues que ses parents ne savent plus bien approcher. Confusément, Alma se sent responsable du mal de Billie. Elle se demande si la mélancolie infuse souterrainement et contamine ceux que l’on aime. Billie et elle sont si proches, depuis toujours. Billie sent tout, sait tout, devine tout de sa mère. Elles se mélangent comme du lait dans de l’eau, formant un même nuage. »

« Parfois, les mots sont pareillement inamicaux. Aussi artificiels que ces costumes et ces brushings. Même s’ils tentent de décrire la vérité. Je ne fais plus l’amour. Ma fille est malade. Les mots sont de pauvres choses, se dit-elle. Ils sont pratiques et incomplets, incapables d’exprimer la complexité de nos vies, la subtilité de ses nuances. Il faudrait les décrasser, les lessiver, les essorer pour leur faire dégorger un sens nouveau. Quel terme pourrait traduire cette réalité: Alma aime Jean même si elle ne fait plus l’amour avec lui? Quel serait celui capable de dire ce qu’Alma ressent par rapport à la maladie de sa fille? La «maladie» de Billie est son étrangeté et sa force. Une force qu’elle-même a perdue, et qu’elle cherche au fond de son être. Or, parfois, on gagne les guerres en se laissant tomber par terre. »

À propos de l’auteur
Constance Joly travaille dans l’édition depuis une vingtaine d’années et vit en région parisienne. Le matin est un tigre est son premier roman. (Source : Éditions Flammarion)

Site internet de l’auteur (Conseils et expertise littéraire)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#lematinestuntigre #constancejoly #editionsflammarion #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentréeLittéraire2019 #LitteratureFrancaise #68premieresfois #primoroman #premierroman

Des hommes couleur de ciel

LLOBET-des_hommes_couleur_de-cielLogo_68_premieres_fois_2017  Logo_second_roman  FB_POL_main_livre

Sélectionné par les « 68 premières fois »
Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Alissa, prof de russe à La Haye, apprend que son établissement scolaire a été victime d’un attentat. Très vite, elle doit se rendre à l’évidence : l’un de ses élèves, arrivé de Tchétchénie comme elle serait le terroriste. L’enquête qui commence ne la laissera pas indemne.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Si ce n’est toi, c’est donc ton frère

Après Les mains lâchées, un premier roman remarqué à propos d’un tsunami qui dévastait les Philippines, voici Des hommes couleur de ciel qui nous fait vivre un attentat perpétré par des Tchétchènes à La Haye et confirme le talent d’Anaïs Llobet.

La scène s’est malheureusement répétée ces dernières années. Un homme pénètre dans un établissement scolaire lourdement armé. Il fait exploser sa bombe au milieu de la cantine provoquant des dizaines de morts. Comme à chaque fois qu’une telle nouvelle arrive, chacun cherche à savoir s’il ne connaît personne susceptible de compter parmi les victimes. C’est le cas d’Adam qui fréquente cet établissement de La Haye, aux Pays-Bas et qui découvre l’horreur devant un écran de télévision. « Chacun y allait de sa rumeur, consultant avec frénésie les réseaux sociaux, assurant que la police avait trouvé plusieurs bombes dans les poubelles du Parlement, qu’on déminait à l’instant un tram entier. Ils parlaient pour ne pas entendre les rues silencieuses. Adam envoyait convulsivement des messages à Kirem, à sa mère, et même à Makhmoud. Il imaginait le pire. Il commençait à accepter le pire. »
Le pire n’étant pas en l’occurrence qu’il connaisse des victimes, mais que Kirem soit impliqué dans l’attentat. Kirem, ce frère qu’il n’arrive pas à joindre.
L’autre personne qui s’inquiète en apprenant la nouvelle est Alissa, la prof de russe. Également d’origine tchétchène, elle ne peut imaginer une seconde que ce soit son élève qui ait commis l’irréparable. Certes Kirem était «un enfant étrange, la copie inversée de son frère, Oumar, qu’elle avait eu en cours deux ans auparavant. Ils avaient beau se ressembler comme deux gouttes d’eau, leurs personnalités étaient diamétralement opposées. Autant son frère était solaire, affectueux, toujours prêt à participer et à distribuer les copies, autant Kirem se faisait très vite oublier, et détester. Il avait un regard coulissant, furtif. »
L’enquête, qui va vite progresser, mène directement à eux. Alors qu’Alissa est «réquisitionnée pour assurer les traductions, Oumar est arrêté et incarcéré. Quant à Kirem, il demeure introuvable. Le filet va aussi se resserrer autour du cousin Makhmoud. Quand il arrive à la prison, ce garant des traditions familiales va découvrir un «autre» homme, maquillé, portant un jean moulant et un tee-shirt violet presque rose.
Depuis qu’il arrivé aux Pays-Bas, Oumar a découvert un monde occidental bien différent de ce qu’on lui avait raconté, à la fois plus dur, sans concessions, et plus ouvert, plus libre. À mesure qu’il s’intégrait, il ressentait la soif de laisser son orientation sexuelle s’épanouir. Se faisant appeler Adam, sa gueule de beau ténébreux avait enchaîné les relations, même s’il savait parfaitement que ces «hommes couleur de ciel» étaient non seulement rejetés par leur famille, mais condamnés à mort.
Alors que les interrogatoires commencent, l’appartement d’Alissa est perquisitionné. «Lorsqu’elle arriva devant son palier, elle fit immédiatement un pas en arrière. Il n’y avait plus de porte. Le sol était jonché de débris. Le sol était jonché de débris. Un petit carré en plastique reflétait la lumière du plafonnier: c’était son prénom internationalisé et son nom impossible à changer. Alice Zoubaïeva. Fardeau et héritage, peine et honneur. Elle imagina les policiers défoncer sa porte, marcher sur son nom sans s’en rendre compte.»
Anaïs Llobet a trouvé un angle très original pour traiter de la question des attentats en mettant en scène ces différentes «strates d’intégration». De l’enseignante qui entend gommer ses origines et répond non quand ses élèves demandent si elle est d’origine tchétchène à ceux qui ont fui le pays sans jamais oublier ni leur religion, ni leurs traditions, ni même leurs code d’honneur familial et voient l’occident comme une zone où mécréants et déviants s’épanouissent. On se rappelle alors des frères Tsarnaïev posant leur bombe durant le marathon de Boston.
Au-delà de l’explosion dans l’établissement scolaire, ce sont bien les déflagrations sur la famille et les proches que la romancière met en avant. Loin de tout manichéisme, elle nous fait toucher du doigt la complexité du problème, nous rappelle que tout exil est un déchirement et nous démontre brillamment qu’au «nom d’Allah, de l’Islam, de nos pères, de la justice et des morts à venger, des enfants qui meurent dans les caves de Tchétchénie et sous les bombes de Syrie», ou encore de «cette déviance occidentale» on peut très vite s’aveugler.
Un roman fort, en droite ligne de Les mains lâchées et qui conforme tout le talent d’Anaïs Llobet.

Des hommes couleur de ciel
Anaïs Llobet
Éditions de l’Observatoire
Roman
224 p., 00,00 €
EAN : 9791032905340
Paru le 09/01/2019

Où?
Le roman se déroule principalement aux Pays-Bas, à La Haye. On y évoque aussi la Tchétchénie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans le pays où est né Oumar, il n’existe pas de mot pour dire ce qu’il est, seulement des périphrases: stigal basakh vol stag, un «homme couleur de ciel».
Réfugié à La Haye, le jeune Tchétchène se fait appeler Adam, passe son baccalauréat, boit des vodka-orange et embrasse des garçons dans l’obscurité des clubs. Mais il ne vit sa liberté que prudemment et dissimule sa nouvelle vie à son jeune frère Kirem, à la colère muette.
Par une journée de juin, Oumar est soudain mêlé à l’impensable, au pire, qui advient dans son ancien lycée.
La police est formelle : le terrible attentat a été commis par un lycéen tchétchène.
Des hommes couleur de ciel est l’histoire de deux frères en exil qui ont voulu reconstruire leur vie en Europe. C’est l’histoire de leurs failles et de leurs cicatrices. Une histoire d’intégration et de désintégration.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Les livres de Joëlle 
La bibliothèque de Delphine-Olympe 
Blog Le domaine de Squirelito 
Le blog d’Eirenamg

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog froggy’s delight 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« La Haye, 2017
Il n’est plus là, alors Adam peut bien en parler. Dans la cellule, l’ampoule grésille, menace de claquer. La réalité aussi clignote, bourdonne ; dans quelques minutes, ses tympans vont éclater, ses pensées s’arrêter.
Il n’a pas vu les infos, mais comme tout le monde il s’est figé lorsqu’il a appris la nouvelle. La serveuse a fait tomber son plateau par terre et elle lui a demandé :
— Attends, mais c’est pas le lycée de ton frère ?
À ce moment-là, il avait déjà pris son téléphone pour appeler Kirem, entendu la sonnerie retentir dans le vide, laissé la peur s’infiltrer en lui. Ses doigts tremblaient. Combien de morts? Des notifications se sont affichées sur les portables. État d’urgence, seuil d’alerte maximal, ne restez pas dans les rues, réfugiez-vous dans le premier commerce à proximité. La serveuse a fait rentrer à l’intérieur les clients en terrasse et elle a fermé la porte à double verrou. Les nerfs en pelote, le patron a décidé d’offrir à tout le monde un café. Chacun y allait de sa rumeur, consultant avec frénésie les réseaux sociaux, assurant que la police avait trouvé plusieurs bombes dans les poubelles du Parlement, qu’on déminait à l’instant un tram entier. Ils parlaient pour ne pas entendre les rues silencieuses. Adam envoyait convulsivement des messages à Kirem, à sa mère, et même à Makhmoud. Il imaginait le pire. Il commençait à accepter le pire.
Puis les policiers sont arrivés. Ils ont cassé la belle porte vitrée avec leurs bottes monstrueuses. Ils ont forcé la serveuse, le patron, les clients à se coucher par terre. Adam s’est allongé lui aussi, en se cognant les coudes, les genoux, mais ils l’ont vite relevé. Ils ont crié son autre nom, Oumar, et ils l’ont hissé jusqu’à eux, un bras sous chaque aisselle. L’un d’eux a saisi ses poignets et les a menottés. Ils l’ont sorti du café. Le fourgon de police a filé à travers les avenues désertées. La Haye était belle, ensoleillée, radieuse comme une jeune fille amoureuse.
Pendant un instant, Hendrik ne put détacher son regard du téléphone. Les notifications s’enchaînaient. Un attentat. À La Haye, sa ville. Il se prit la tête entre les mains. Une bombe. Dans le lycée où travaillait Alissa.
Son premier réflexe fut de la chercher du regard. Elle était là, dans le salon, un instant auparavant. Il eut une bouffée de panique, comme s’il était concevable qu’elle ait pu partir sans l’embrasser, filer au lycée donner cours et se retrouver au milieu d’une scène de carnage. Il revint à lui en entendant le bruit de la douche dans la salle de bains, au fond du couloir. Alissa se lavait les cheveux. Elle le lui avait dit. Il l’imagina verser du shampoing au creux de sa paume, l’étaler méticuleusement sur sa chevelure et, pendant une seconde, il hésita à la laisser dans cette bienheureuse ignorance.
Son téléphone vibra encore. Un ami lui demandait des nouvelles de sa cousine Maud. Elle travaillait dans le même lycée qu’Alissa. Hendrik sentit ses mains trembler. Maud, tu vas bien ? envoya-t-il en toute hâte. La réponse lui parvint aussitôt : Je suis vivante. On est dans le gymnase avec les élèves. L’air emplit à nouveau ses poumons. Maud était en vie, Alissa était sous la douche. Le pire avait été évité.
Le pire pour lui, se reprit-il avec un pincement de culpabilité.
Son téléphone ne cessait de tressauter : les réseaux sociaux s’emballaient. L’attentat venait à peine d’avoir lieu mais Internet saturait déjà de vidéos. Tapie sous les gradins du gymnase, Maud postait en continu des photos sur Facebook. Certains enfants avaient les habits tachés de sang. Leurs yeux brillaient de peur.
Sans plus y tenir, Hendrik se dirigea vers la salle de bains et fit sauter le loquet en forçant la poignée.
Alissa, sous la douche, poussa un petit cri étranglé. Il n’avait pas le droit d’entrer. Alissa partageait ses nuits, mais dans la salle de bains, elle insistait pour être seule avec son corps. Seule à observer ses vingt ans s’éloigner et ses trente ans l’envahir. À voir les traces du passé s’estomper peu à peu. Hendrik, lui, ne connaissait les courbes de ses seins qu’à tâtons, selon ce que les draps voulaient bien lui révéler.
— Alice, il y a eu un attentat au lycée.
— Qu’est-ce que tu racontes ? bafouilla-t-elle en tentant vainement de se cacher derrière le rideau de douche transparent.
Les yeux de Hendrik glissèrent sur son corps ruisselant, ses cheveux aplatis par l’eau : ils semblaient encore plus noirs et tentaculaires. Il remarqua des cicatrices formant un rond en pointillé sur son flanc droit. Elle tenta vainement de les dissimuler avec ses mains. Percevant sa gêne, il détourna le regard et attendit qu’elle coupe l’eau, s’enroule dans une serviette.
Lorsqu’elle s’assit sur le rebord de la baignoire, il lui montra une des vidéos les plus partagées sur Twitter.
— Apparemment, une bombe a explosé dans la cantine de ton lycée.
— Dans la…
Sur la vidéo, le réfectoire était envahi de fumée, des élèves couraient en hurlant, tandis que des corps gisaient à terre.
— La police dit qu’il y a des dizaines de morts.
C’était peut-être le shampoing qui gouttait sur son front, s’approchant dangereusement de ses paupières, mais rien, dans ce que disait Hendrik, ne faisait sens pour Alissa.
— Ce n’est pas possible, dit-elle en se levant.
Hendrik lui tendit une autre serviette de bain, plus petite, où elle enroula ses longs cheveux encore couverts par endroits de mousse blanche.
— Non, ce n’est pas possible, répéta-t-elle à voix basse.
Des images, qu’elle croyait vouées à s’effacer comme les marques sur son corps, lui revenaient par vagues et elle manqua de glisser sur le sol soudain instable.
Hendrik la fit de nouveau s’asseoir sur le rebord de la baignoire.
— Ça va aller ?
Non, ça n’allait pas, mais par réflexe elle hocha la tête.
— Peut-être que c’est une fausse alerte, commença-t-il, et elle sentit sa voix légèrement trembler. Peut-être que ce n’est pas vrai, que c’était juste un pétard, une blague d’étudiants.
Il la regarda, comme s’il attendait une réponse, alors une fois encore, elle fit oui de la tête.
Après un court silence, il dit :
— Des enfants. Putain, mais qui fait ça à des enfants ?
Sur le visage de Hendrik passa soudain une ombre qu’Alissa connaissait bien. Elle l’avait vue sur celui de sa mère ou sur le sien lorsqu’elle attrapait son reflet dans les fragments d’un miroir entre deux bombardements. L’incompréhension mêlée de peur, face à l’impensable qui flirte avec le réel.
Hendrik s’assit un instant à côté d’elle. Il voulut la serrer dans ses bras, mais ses longs cheveux étaient encore gorgés d’eau et risquaient de laisser des taches humides sur sa chemise.
— Je dois filer au travail, je vais être en retard, dit-il. N’y pense pas trop, tu ne peux rien faire de toute façon. Essaie de te reposer. Fais-toi un thé.
Il resserra le nœud de sa cravate dans le miroir, puis ajouta :
— N’oublie pas ce soir, on se retrouve à dix-neuf heures au restaurant.
— Oui, dit-elle.
Il l’embrassa sur le front et disparut dans l’entrée. Alissa l’écouta brosser ses chaussures à petits coups vigoureux, les enfiler avec un chausse-pied, sortir et refermer la porte derrière lui en la claquant.
Le shampoing se mit à lui piquer les yeux. Elle se précipita vers le lavabo pour se rincer les cheveux et le visage. Un attentat. Un homme qui fait irruption parmi les tables de la cantine et tire sur des enfants. Il pose une bombe et part. Non.
Son vieux portable ne cessait de sonner sur un coin du lavabo. Profitant de la porte ouverte, Frikkie, son chat roux dont le ventre traînait par terre, observait l’objet s’approcher un peu plus du bord à chaque vibration, attendant patiemment qu’il veuille bien tomber.
Alissa enveloppa ses cheveux dans un turban de serviette-éponge.
Un attentat, à l’heure du repas, des gamins au visage couvert de sauce bolognaise. Non, ce n’était pas possible. Hendrik avait raison. C’était une fausse alerte, une intox, une rumeur.
Le téléphone tomba et Frikkie lui donna aussitôt un coup de patte pour disparaître avec lui sous la commode.
Elle s’habilla à la hâte. Elle donnait cours dans une heure. C’était une classe d’une douzaine d’élèves, aux visages de plus en plus angoissés au fur et à mesure que se rapprochaient les examens de fin d’année. Certains savaient à peine leurs déclinaisons de russe, et Alissa avait prévenu qu’elle les interrogerait chacun à leur tour ce lundi. Aucun n’y échapperait.
Pas même Kirem. »

Extrait
« Le père de Vincent claqua d’un coup sec sa portière et se précipita vers un soldat qui lui barra immédiatement le passage.
— J’ai le droit de savoir où est mon fils, hurla-t-il comme si Vincent avait fait une escapade nocturne.
La chemise défaite, les tempes couvertes de sueur, il se mit à tambouriner de ses poings le torse du militaire. Le soldat le laissa faire un court instant, puis d’un geste très calme, il lui tordit le bras et l’immobilisa au sol.
— Il va falloir se calmer tout de suite, monsieur, dit-il tandis que le père de Vincent éructait des insultes, le visage boursouflé de colère.
Alissa détourna les yeux. Elle augmenta le son de la radio : le Premier ministre parlait d’unité, de douleur.
Ce sont nos enfants et l’éducation que nous leur donnons qui ont été pris pour cibles par le terrorisme. Nous lui répondrons que nous n’avons pas peur. Nous lui répondrons par la fermeté dont est capable notre société tolérante, bienveillante, ouverte.
Alissa sentait confusément que l’emphase donnée aux mots les vidait de sens. Une société « tolérante, bienveillante, ouverte » n’avait pas besoin qu’on le lui dise pour s’en souvenir. Et brandir ses valeurs comme un bouclier de dentelle face à des bombes aveugles lui parut absurde : vingt enfants avaient été tués, la haine était légitime. Il fallait haïr. Frapper. Hurler des insanités comme le père de Vincent. Prendre les armes et se venger. Sourire, tendre l’autre joue, c’était pour plus tard, lorsque le sang aurait tiédi, lorsque la peur aurait changé de camp.
Mais c’était peut-être sa vie d’avant qui s’exprimait ainsi, … »

À propos de l’auteur
Anaïs Llobet est journaliste. En poste à Moscou pendant cinq ans, elle a suivi l’actualité russe et effectué plusieurs séjours en Tchétchénie, où elle a couvert notamment la persécution d’homosexuels par le pouvoir local. Elle est l’auteure d’un roman, Les Mains lâchées (2016). (Source : Éditions de l’Observatoire)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#anaisllobet #deshommescouleurdeciel #editionsdelobservatoire #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentreeLitteraire2019 #LitteratureFrancaise #68premieresfois #secondroman #prixorangedulivre #MardiConseil

Alto braco

bamberger_alto-braco

Logo_second_romancoup_de_coeur

En deux mots:
À la mort de sa grand-mère, Brune tient sa promesse de l’enterrer dans son Aubrac natal. En quittant paris, elle ne sait pas encore que ce voyage va transformer sa vie, entre la révélation de secrets de famille et l’envie de construire sa propre histoire.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’Aubrac au cœur

Pour son second roman Vanessa Bamberger change de registre et renoue les fils d’une histoire familiale en retournant sur le plateau de l’Aubrac enterrer la grand-mère qui l’a élevée.

Nous avions découvert Vanessa Bamberger il y a deux ans avec la parution de Principe de suspension, dans lequel un patron de PME, victime d’un accident respiratoire, se retrouvait dans le coma au moment où son entreprise et son couple traversaient de fortes turbulences. Un premier roman audacieux et une plume solide, sans fioritures, que l’on retrouve ici avec plaisir, même si le sujet traité est fort différent.
La narratrice, répondant au doux prénom de Brune, vient de perdre Douce, la grand-mère qui l’a élevée avec sa sœur Annie, sa mère étant décédée à sa naissance. Installée dans la région parisienne, elle fait partie des descendants de bougnats, ces immigrants venus des hautes terres du Massif central et qui ont petit à petit mis la main sur le commerce du bois et du charbon livré à domicile), mais surtout des boissons. Ce qui les a conduits à gérer cafés, restaurants et hôtels. Leur succès a été tel que les Auvergnats de Paris formaient dans le premier tiers du XXe siècle la communauté immigrante la plus importante de la capitale française.
Brune a promis à Douce de l’enterrer dans son Aubrac natal et si Annie, proche de ses sous, a bien rechigné un peu face à la dépense, elle a fini par accepter de prendre la route derrière le corbillard.
À l’émotion du dernier adieu vient alors s’ajouter celle de ces paysages où les racines familiales sont bien plus profondément ancrées qu’elle ne s’imagine. Brune retrouve là son taiseux de père, Serge Alazard. Il avait choisi de lâcher son bistrot pour reprendre l’élevage de ses parents à Saint-Urcize, laissant Brune avec ses aïeules.
Dans un quadrilatère composé de Laguiole, Lacalm, Saint-Urcize et Nasbinals, elle va aussi retrouver des cousins, des traditions, des secrets de famille. Et cette certitude qu’elle est beaucoup plus proche de ce coin perdu qu’elle ne l’osait se l’avouer: « J’avais raison, je venais d’ici, j’étais d’ici. Il ne faut pas oublier d’où l’on vient. Ou plutôt, il faut savoir d’où l’on vient pour pouvoir l’oublier. Je n’appartenais pas à une terre, mais à une histoire, dont je devais connaître le début pour en écrire la fin. »
Brune, qui a la phobie des couteaux et ne mange quasiment pas de viande, et surtout pas de viande rouge, va se transformer au fil des pages et au fil des rencontres. À Laguiole, avec son cousin germain Gabriel, qui travaille chez «Boyer & fils, maîtres couteliers depuis 1904» elle va non seulement apprendre à aimer les couteaux, mais aussi lever un coin du voile sur son ascendance. Douce avait été le grand amour de Maurice Boyer, mais ce dernier avait épousé Eliane. Le couple avait donné naissance à Chantal, tandis que Douce mettait au monde Rose, la mère de Brune et de Maurice. Du coup, Brune comprend mieux pourquoi Chantal avait haï Douce toute sa vie. Mais elle n’est pas pour autant au bout de ses surprises…
À Nasbinals où habite le cousin Bernard, elle va aussi rassembler des indices. Mais aussi s’intéresser à l’élevage et aux pratiques agricoles censées faire la richesse de cette région, au point de vouloir initier un projet pour transformer l’exploitation paternelle.
Au fil des pages, on comprend que le centre de gravité de sa vie s’est déplacé. Elle prend souvent la route de l’Aubrac, elle délaisse Maxime, ce cadre supérieur à la Société Générale, avec lequel elle s’est liée. Un peu comme s’il y avait urgence, un peu comme si c’était sa dernière chance de rassembler les pièces de son puzzle.
Les dernières pages sont magnifiques, riche en rebondissements et en révélations et viennent confirmer le talent de conteuse de Vanessa Bamberger.

Alta Braco
Vanessa Bamberger
Éditions Liana Levi
Roman
240 p., 19 €
EAN 9791034900749
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et dans la région parisienne, à Asnières, Levallois-Perret, Courbevoie, Vincennes et principalement dans l’Aubrac, entre Cantal, Lozère et Aveyron, à Laguiole, Lacalm, Saint-Urcize et Nasbinals, en passant par Saint-Flour

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Alto braco, «haut lieu» en occitan, l’ancien nom du plateau de l’Aubrac. Un nom mystérieux et âpre, à l’image des paysages que Brune traverse en venant y enterrer Douce, sa grand-mère. Du berceau familial, un petit village de l’Aveyron battu par les vents, elle ne reconnaît rien, ou a tout oublié. Après la mort de sa mère, elle a grandi à Paris, au-dessus du Catulle, le bistrot tenu par Douce et sa sœur Granita. Dures à la tâche, aimantes, fantasques, les deux femmes lui ont transmis le sens de l’humour et l’art d’esquiver le passé. Mais à mesure que Brune découvre ce pays d’élevage, à la fois ancestral et ultra-moderne, la vérité des origines affleure, et avec elle un sentiment qui ressemble à l’envie d’appartenance.
Vanessa Bamberger signe ici un roman sensible sur le lien à la terre, la transmission et les secrets à l’œuvre dans nos vies.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger – rencontre avec l’auteur) Chronique
Blog Sans connivence (Pierre Darracq)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je me suis réveillée en sursaut, le bras gauche paralysé. Paniquée, je me suis frotté vigoureusement la peau. Le sang a recommencé à circuler, et j’ai retrouvé l’usage de mon bras. Il m’a fallu quelques secondes pour me débarrasser des rets du sommeil, reprendre mes esprits. Nous étions le 30 octobre et j’enterrais Douce.
Ce jour-là, une partie de moi allait aussi disparaître, ensevelie sous cette terre noire d’Aubrac que je connaissais si mal mais à qui je donnais, à qui je rendais ma grand-mère. Les petits soupirs de la machine à café et l’odeur de moka brûlé m’ont apaisée. Il n’était que 6 heures. Je n’ai pas regardé mon téléphone, je n’ai pas voulu voir les dizaines d’appels manqués que Granita aurait inévitablement imprimés sur l’écran.
L’idée m’est venue de me faire des crêpes. Tous les soirs de sa vie, et bien qu’elle ait déjà passé la journée en cuisine, Douce jetait dans une casserole une noix de beurre et un grand verre de lait, cassait quatre œufs dans un petit saladier en Inox pour les fouetter avec du sucre, de la farine, et une cuiller à soupe d’eau de fleur d’oranger. L’opération ne prenait pas plus de trois minutes. Ensuite, elle filait se nettoyer le visage et les yeux à l’aide de cotons imprégnés d’eau chaude – le démaquillant, c’est pour les feignasses –, enfilait une liquette de soie achetée dans les grands magasins et s’abattait sur son lit jusqu’au lendemain.
Ma grand-mère était descendue travailler depuis une bonne heure quand mon réveil sonnait. Chaque matin, trois crêpes parfumées enveloppées de papier d’argent m’attendaient sur la table en Formica bleu de la petite cuisine. Sa sœur, Annie, que tout le monde appelait Granita, dormait encore : elle était du soir.
Mais ce 30 octobre, je me suis ravisée, je n’aurais rien pu avaler.
Le taxi a glissé le long du trottoir de la rue Catulle-Mendès. Au-dehors, le ciel ressemblait à l’intérieur d’une coupelle en métal martelé, des gouttes en tombaient par à-coups, le genre de pluie dont on ne sait si elle va s’arrêter ou redoubler, et qui correspondait bien à mon état d’esprit. Mes propres réactions m’étonnaient toujours. J’étais capable de m’effondrer pour un rien et de résister aux plus grandes catastrophes. De passer du rire aux larmes en quelques minutes. Je n’étais pas douée pour la mesure : je tenais cela de mes grands-mères. Mais contrairement à elles, je n’exprimais jamais mes émotions devant des inconnus.
La petite silhouette maigre qui attendait en bas de l’immeuble a fait un signe désespéré, comme si elle avait peur que la voiture ne s’arrête pas. De part et d’autre des bottines de Granita, deux bagages : un énorme, en vieux cuir brun, qui lui arrivait à la taille, et un plus petit, à roulettes. Je n’ai pas cherché à comprendre, je ne lui ai pas reproché de ne pas m’avoir attendue dans l’appartement ainsi que je le lui avais recommandé, je l’ai embrassée vite fait et l’ai aidée à porter la grande valise. Elle était vraiment lourde.
Je me suis efforcée de ne pas lever les yeux vers l’appartement du premier étage mais je n’y suis pas parvenue. Un instant, il m’a semblé qu’apparaissait le visage de Douce à la fenêtre, celui qu’elle prenait pour m’attendre les soirs où je sortais. Quand il m’arrivait d’être raccompagnée, avant que le garçon ne puisse l’apercevoir, je m’empressais de signaler la présence possible d’une vieille voisine insomniaque, une folle dont il fallait éviter à tout prix de croiser le regard de crainte qu’elle crie et réveille tout l’immeuble. J’avais honte des grands gestes qu’elle m’adressait. En larmes, elle se passait la main sur le front puis sur le cœur pour montrer son soulagement, tout juste si elle ne faisait pas le signe de croix.
J’aurais tant aimé la voir gesticuler derrière la vitre aujourd’hui. Grimper les quinze marches qui me séparaient de la minuscule cuisine en faïence beige où, pour tromper l’attente, elle avait préparé un gâteau caramélisé aux poires dont la surface grillée revêtait l’aspect d’un entrelacs de dentelles. Tout juste démoulé, il fumait délicatement quand j’en saisissais une part. Comme d’habitude, Douce avait pris soin de le découper ; à cause de mon anxiété, ainsi qu’elle la nommait– depuis toute petite, j’avais la phobie des couteaux. La félicité que j’éprouvais en mordant la pâte moelleuse n’était pas comparable au vague bien-être ressenti fugitivement quelques minutes plus tôt quand le garçon et moi avions partagé nos salives dans un doux roulis. Le vertige du fruit acide et brûlant fondant dans un claquement de langue, ma bouche s’emplissant de caramel craquant, de beurre chaud… J’avais toujours eu plus de plaisir à manger qu’à faire l’amour.
Mon regard s’est porté sur le rez-de-chaussée. Le Catulle était « fermé pour cause de deuil ». J’ai reconnu l’écriture de bonne élève de Granita sur le panneau en ardoise accroché à la porte du bistrot. Celui-là même sur lequel Douce inscrivait le plat du jour à la craie blanche.
Nous avons démarré en direction de Courbevoie. Dans le taxi, Annie n’a pas dit un mot, ce qui était pour le moins inhabituel. J’ai eu envie de placer ma main sur la sienne, qu’elle avait plantée dans le cuir de la banquette arrière, un dôme d’os tendu de cuir pommelé. A la place, j’ai doucement posé la semelle de ma chaussure sur l’avant de sa bottine. Elle avait de tout petits pieds et j’avais passé mon enfance à les écraser. Brune, tu as de si grands panards ! gloussait-elle, si bien que je riais aussi pour lui faire plaisir. Je ne l’ai jamais priée d’arrêter, ni ne lui ai jamais avoué que mes pieds m’ont complexée toute ma vie.
Mais ses yeux gris ne se sont pas allumés, ses joues sèches ne se sont pas teintées de rose. Elle semblait fixer les grues qui hérissaient le ciel pâlissant mais je savais bien que dans l’ombre des poutres métalliques, c’était le visage de sa petite sœur qu’elle guettait, ses grands yeux sombres bordés de cils-forêts, sa peau lisse et rebondie. Et dans ces traits un peu de leur Aubrac natal. Car Douce Rigal avait emporté son pays sur son visage. Son front bombé, une prairie éclaboussée de lumière, ses dents blanches, des pétales de narcisse du poète, sa fossette au menton, une combe, son corps long et délié, la rencontre d’un chemin pierreux et d’un cours d’eau. Elle est aussi belle que le nord Aveyron, reconnaissait Granita. Juste avant d’ajouter, dommage qu’elle soit idiote.
Annie, pour sa part, s’estimait petite, maigre et noiraude. Le teint brûlé, l’œil enfoncé mais vif, le nez racé. En vieillissant, ma grand-tante s’était trouvé une ressemblance avec Alice Sapritch, qu’elle cultivait en s’habillant de longues jupes noires et de chemises blanches à col amidonné lui conférant un petit air de duègne. Je ne l’avais jamais vue s’acheter une paire de chaussures, encore moins un bijou ou du maquillage. Elle entretenait un rapport ambivalent avec son physique, revendiquait orgueilleusement son statut de laide, se moquait des coquetteries de sa cadette dont l’évidente beauté suscitait en elle un curieux mélange de jalousie, d’admiration et de pitié.
J’ai été élevée par mes deux grands-mères. Je faisais l’amalgame pour simplifier, mais cette formulation creusait toujours entre les sourcils de mon interlocuteur un sillon de surprise, jusqu’à ce que je rectifie : en vérité, ma grand-mère et ma grand-tante. Douce et Annie Rigal. Deux sœurs, oui. Non, pas de mère, elle est morte en accouchant. Alors les sourcils de la personne se fronçaient doucement, son regard s’assombrissait, et sur ses lèvres s’esquissait un petit sourire de compassion.
On accédait à la morgue du centre hospitalier de Courbevoie par un escalier métallique en colimaçon qui menait au parking. Là, un employé des Pompes funèbres Barthot m’a précédée dans ce qui ressemblait à un utérus géant. Une pièce rectangulaire sans fenêtres, les murs tendus de tissu écarlate, le sol couvert d’une moquette carmin. Une grande croix de bois clair suspendue. Je me suis demandé quel effet cela produisait sur ceux dont ce n’était pas le symbole référent. Puis je me suis rappelé que j’allais être servie dans les jours qui venaient. Le pays d’Aubrac était, paraît-il, planté de centaines de croix. Tous les petits-enfants des cafetiers parisiens ramenaient-ils les corps de leurs grands-parents sur le plateau ?
Bref, je me disais n’importe quoi pour retarder le moment de plonger mon regard à l’intérieur du cercueil ouvert qu’on avait disposé sur des tréteaux au centre de la pièce. De toute façon, rien ne pouvait être pire que ce que j’avais vu à la maison de retraite de la Croix-Rose.
Le jour où les voisins du dessus m’avaient appelée pour la troisième fois en moins d’un mois, j’avais compris que ma grand-mère ne pouvait plus rester chez elle. Le bistrot était fermé, Granita injoignable. Une fumée noire s’échappait du dessous de la porte de l’appartement. J’étais entrée en criant. On ne voyait pas à un mètre. Douce avait oublié le lait et le beurre des crêpes sur le feu.
La casserole avait fondu. L’air était irrespirable. Cependant, je l’avais trouvée tranquillement installée dans le salon, à vingt centimètres de la télévision dont elle avait poussé le volume à fond : elle ne s’était aperçue de rien.
L’étage Alzheimer de la maison de la Croix-Rose. Une seule fois en six mois, l’espace de quelques secondes, Douce avait pris l’air réjoui en montrant le drapeau par la fenêtre : je suis ravie d’être en Suisse, avait-elle dit. Le reste du temps, elle semblait terriblement triste.
Aucun autre mot ne me venait à l’esprit quand je la retrouvais attachée à son fauteuil, les vêtements tachés, les cheveux sales. C’est à la mode de se préoccuper du bien-être de nos animaux, mais on devrait aussi se soucier du bien-être de nos vieux, avançait Granita d’une voix docte. Si on mettait des caméras dans les maisons de retraite, on ne verrait pas que des belles choses.
Je me consolais en me disant que je ne pouvais pas savoir, tous ces endroits devaient se ressembler, j’avais essayé de faire au mieux, en fonction de nos moyens financiers qui n’étaient pas minables. Avoir l’air minable, c’était la terreur de mes grands-mères.
A la fin, Douce ne nous reconnaissait presque plus. Je me souviens m’être penchée sur elle pour l’embrasser, elle marmonnait quelque chose. J’avais fini par comprendre, c’était « Lacalm ». Le nom de son village natal qu’elle invoquait de plus en plus souvent ces derniers temps.
Dans la chambre mortuaire de Courbevoie, je me suis approchée du cercueil avec appréhension, comme on le ferait d’une vitrine de musée dont on sait qu’elle abrite une momie.
Couchée sur un capiton de soie champagne – un choix qui avait fait l’objet d’une âpre discussion dans le bureau des Pompes funèbres Barthot, Granita ne jugeant aucune couleur digne de seoir à la complexion havane de sa sœur, expression délivrée un jour par une vendeuse de fonds de teint Dior –, Douce semblait gonflée à l’hélium. J’avais laissé ma grand-tante décider de ses derniers vêtements et elle avait fait, pour le moins, un choix osé. Douce reposait dans la robe violette avec ceinture et col à broderies dorées qu’une cliente lui avait rapportée du Maroc. Ses cheveux étaient plaqués en arrière, une coiffure qu’elle n’avait jamais arborée de sa vie, en grande obsessionnelle des bigoudis. Un maquilleur fou lui avait peint les lèvres en rouge foncé et les paupières en turquoise. Sa fossette au menton avait disparu. Cela aurait pu être n’importe qui, de n’importe quel âge et cette idée m’a aidée, pour un temps, à fuir la réalité de sa disparition.
Interdite, j’ai regardé Granita s’avancer en traînant le gros bagage en cuir. Elle s’est penchée sur le cercueil et a embrassé sa sœur comme si elle était simplement malade. Je suis là, a-t-elle annoncé, je t’ai apporté plein de bonnes choses. Elle a couché la valise sur le flanc et l’a ouverte au beau milieu de la pièce. Elle a commencé par déballer un objet enrobé de papier de soie. C’était le cadre en argent que ma grand-mère conservait sur sa table de nuit, entre les deux lits jumeaux de sa chambre.
Sur la photographie, Douce a 42 ans. Elle vient d’emménager rue Catulle-Mendès et se tient bien droite au milieu du nouveau salon, le menton relevé et l’œil insolent, comme à chaque fois qu’on braque sur elle un objectif. A côté d’elle, une jeune fille chétive, un peu plus petite qu’elle : Rose, ma mère, l’air d’avoir 15 ans – elle en a 18. Le nourrisson dans les bras de cette adolescente, c’est moi.
J’ai songé à l’autre cadre en argent, sur la table de nuit de Granita, dans la chambre située à l’exact opposé de celle de Douce, de l’autre côté du couloir. Une configuration inversée : les deux lits jumeaux, la petite table au centre, et Granita sur la photo à la place de Douce.
Ma mère était morte quelques jours seulement après qu’on eut pris ces photos. »

Extraits
« J’ai été élevée par mes deux grands-mères. Je faisais l’amalgame pour simplifier, mais cette formulation creusait toujours entre les sourcils de mon interlocuteur un sillon de surprise, jusqu’à ce que je rectifie: en vérité, ma grand-mère et ma grand-tante. Douce et Annie Rigal. Deux sœurs, oui. Non, pas de mère, elle est morte en accouchant. Alors les sourcils de la personne se fronçaient doucement, son regard s’assombrissait, et sur ses lèvres s’esquissait un petit sourire de compassion.
On accédait à la morgue du centre hospitalier de Courbevoie par un escalier métallique en colimaçon qui menait au parking. Là, un employé des Pompes Funèbres Barthot m’a précédée dans ce qui ressemblait à un utérus géant. Une pièce rectangulaire sans fenêtres, les murs tendus de tissu écarlate, le sol couvert d’une moquette carmin. Une grande croix de bois clair suspendue. » p. 15

« Arrivées à Paris à la fin de l’été 1960, mes grands-mères avaient tout de suite commencé à travailler dans un bistrot d’Asnières, l’une comme serveuse et l’autre comme aide-cuisinière. Sans contrat, sans congés, sans déclaration ni jour de repos, la chambre de service au sixième étage avec WC au troisième, ma mère ballottée de droite à gauche. Le patron, un Nord-Aveyronnais originaire de Graissac, les avait à l’œil. Fais-moi ci, fais-moi ça, range les assiettes, essuie les couverts, épluche la lotte, le congre, la daurade. Fais tes preuves et après on verra. Il fallait de l’ambition et du caractère, ne rien lâcher.
Un an plus tard, on leur avait confié un bar en gérance appointée, un remplacement rue Baudin, à Levallois-Perret. Puis elles avaient pris un café en gérance propre à quelques centaines de mètres de là, Le Demoiselle, rue Danton, près de l’usine Citroën. Elles y étaient restées quinze ans.
L’important, convenaient-elles, et c’était bien la seule chose à propos de laquelle elles ne se disputaient jamais, était de ne pas prendre de vacances. » p. 19

« Tout comme ma mère, il n’avait pas réussi à me détester. Il m’admirait, même. J’avais aidé celui que je croyais être mon père à sauver ce qui se révélait être la terre de ma mère. Sans le savoir, j’avais préservé l’héritage de mes grands-mères. J’avais raison, je venais d’ici, j’étais d’ici.
Il ne faut pas oublier d’où l’on vient. Ou plutôt, il faut savoir d’où l’on vient pour pouvoir l’oublier. Je n’appartenais pas à une terre, mais à une histoire, dont je devais connaître le début pour en écrire la fin. » p. 228

À propos de l’auteur
Vanessa Bamberger vit à Paris. Après Principe de suspension (2017), elle rend hommage à l’Aubrac envoûtant de ses aïeules et à l’univers des éleveurs avec Alto braco. (Source: Éditions Liana Levi)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#altobraco #vanessabamberger #editionslianalevi #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2019 #RL2019 #RentreeLitteraire2019 #LitteratureFrancaise #secondroman

ISNI Vanessa Bamberger
0000 0004 6088 9438

Les poteaux étaient carrés

SEYER_Les_poteaux_etaient_carres
Logo_68_premieres_fois_2017  Logo_premier_roman  ballon-de-foot

En deux mots:
Nicolas Laroche, treize ans et demi, regarde la finale de la coupe d’Europe des clubs champions entre l’A.S. Saint-Étienne et le Bayern Munich le 12 mai 1976. Il doit partager le canapé avec son père, la nouvelle compagne de ce dernier et son fils Hugo. Une famille recomposée qui ne va pas l’empêcher de se décomposer au fil des minutes.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

L’adolescent, les Verts et la défaite

En racontant en parallèle la finale de la coupe d’Europe opposant Saint-Étienne et le Bayern de Munich en 1976 et la vie de Nicolas, supporter de treize ans et demi, Laurent Seyer réveille de douloureux souvenirs, mais pose aussi les jalons de la résilience.

Je me souviens de Pierre Sabbagh, un des pionniers de la télévision, créateur du premier journal télévisé mais aussi de Au théâtre ce soir, expliquant qu’il adorait le football parce qu’un match était souvent plus réussi au niveau dramatique qu’une pièce de théâtre. Le match qui a opposé Saint-Étienne au Bayern Munich en finale de la coupe d’Europe à Glasgow le 12 mai 1976 en est la plus parfaite illustration.
Laurent Seyer l’aura vécu adolescent tout comme moi et comme le narrateur de son roman qui a 13 ans et demi lorsque les 22 acteurs entrent sur la pelouse.
Ajoutons d’emblée qu’il n’est nullement besoin d’aimer le football pour apprécier ce court roman, car il n’est pas ici question de refaire le match, mais de s’appuyer sur ces quatre-vingt-dix minutes et leur intensité émotionnelle pour raconter la vie de Nicolas Laroche qui avoue d’emblée «Je suis né à Glasgow, le 12 mai 1976».
Est-il besoin de rafraîchir la mémoire de ceux qui n’étaient pas devant leur écran ce jour-là? À l’image de la finale de la Coupe du monde qui vient de s’achever, je crois que ce match est tellement ancré dans la mémoire collective que ce n’est guère nécessaire, car même ceux qui n’étaient pas nés ont dû entendre parler de ce haut fait du sport français et de ces fameux poteaux carrés qui donnent leur titre au roman et résonnent encore aujourd’hui d’un bruit mat, celui du ballon venant se fracasser sur ces montants maudits.
Car Saint-Étienne va perdre le match. Le beau rêve va se briser dans les brumes écossaises. Mais quand Nicolas prend place sur le canapé aux côtés de Hugo, il ne sait rien du scénario qui va se jouer. Il est tout simplement le garçon qui doit digérer le divorce de ses parents et accepter la cohabitation avec Virginie, sa fausse-mère et son fils Hugo qui ne s’intéresse pas beaucoup au football. Ce qui fera dire au narrateur à la mi-temps qu’ils auront passé «quarante-cinq minutes côte à côte, mais nous n’avons en vérité pas vécu ces moments ensemble.»
Au début de la rencontre pourtant, il a des étoiles plein les yeux. Se remémore les bons moments, les sorties en famille, sa première paire de chaussures de foot, la pizzeria de Vincennes, les vacances de ski aux Menuires. Puis au fil des minutes, l’espoir se transforme en malaise. Ceux qui portent comme lui le maillot vert «Manufrance» se heurtent à un mur. Il va convoquer ses amis de classe à la rescousse, en appeler à ses grands-parents et notamment à sa grand-mère devenue au fil des ans et des conversations avec ses cousins Marc et Jean-Baptiste une vraie légende. Ayant traversé les deux guerres, elle pouvait crier «sales boches» comme soudain le garçon désespéré après le coup-franc de Roth signant la fin d’une formidable épopée que même l’ange vert, Dominique Rocheteau, ne pourra enrayer après son entrée sur le terrain pour les dernières minutes.
Comment en est-on arrivés là? La question va longtemps hanter les commentateurs sportifs. La question va longtemps hanter Nicolas. On l’aura compris, Laurent Seyer nous offre un roman d’apprentissage, un geste fondateur, un «moment qui durera toujours.»

Les poteaux étaient carrés
Laurent Seyer
Éditions Finitude
Roman
144 p., 15 €
EAN : 9782363390974
Paru le 22 août 2018

Prix Révélation littérature France Bleu

Où?
Le roman se déroule en France, à Vincennes et Montreuil-sous-Bois, ainsi qu’en Écosse, à Glasgow. On y évoque aussi des vacances dans le Gers et aux Ménuires.

Quand?
L’action se situe le 12 mai 1976.

Ce qu’en dit l’éditeur
12 mai 1976. Ce soir les Verts de Saint-Étienne rencontrent le Bayern Munich à Glasgow en finale de la coupe d’Europe.
Nicolas est devant la télé, comme toute sa famille, comme ses copains du collège, comme la France entière. Mais pour lui c’est bien plus qu’un match. Cette équipe de Saint-Étienne est devenue sa vraie famille. Depuis le départ de sa mère, depuis qu’il est le seul fils de divorcés de sa classe, depuis que son père vit avec cette trop séduisante Virginie, il n’en a plus d’autre. Alors il retient son souffle quand les joueurs entrent sur le terrain. C’est sûr, ce soir, ils vont gagner.
«Maman est partie et papa l’a remplacée par Virginie, un peu plus tard. Moi je l’ai remplacée le jour même par une équipe de football.»

68 premières fois
Blog Les livres de Joëlle
Blog Le jardin de Natiora
Le Blog de Mimi
Blog Les jardins d’Hélène
Le blog de Passion de lecteur 
Le blog de Lily lit
Blog Un brin de Syboulette 
Blog A bride abattue 

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualitté (Béatrice Courau)
Livres Hebdo (Léopoldine Leblanc)
Ernest Mag 
France bleu
Blog Lettres it be 

INCIPIT
(Les premières pages du livre)
« Je m’appelle Nicolas Laroche.
Je suis né à Glasgow, le 12 mai 1976.
J’avais treize ans et demi.
Ce jour-là, l’Association Sportive de Saint-Étienne (ASSE) jouait la finale de la coupe d’Europe des clubs champions contre le Bayern Munich.
Avant-match
Virginie a préparé des sandwiches avec du pain de mie – au choix, beurre, gruyère et jambon, ou pâté de campagne. Nous allons dîner en regardant le match à la télévision. Virginie vit avec mon père depuis un peu plus d’un an. Mes amis parlent d’elle en disant « ta belle-mère » ou « ta belle-doche », mais moi je l’appelle « ma fausse-mère » ou « ma fausse-doche ». Par souci d’exactitude.
Papa a acheté L’Équipe ce matin pour la première fois de l’année. J’y ai lu que Saint-Étienne est le premier club français depuis le Stade de Reims de Raymond Kopa, en
1959, à parvenir en finale de la coupe d’Europe. Kopa, ce nom évoque pour moi un monde à la fois mystérieux et familier, comme une contrée lointaine dont on parle avec l’émotion d’un autochtone sans être vraiment capable de la situer sur une carte. Un peu comme «le général de Gaulle» ou «Elvis Presley».
Le journal décrit l’environnement dans lequel ce match va se dérouler, mais il ne dit rien de ce que cette soirée représente pour moi. Conteur d’immédiateté, le journaliste reste à la surface de ce que l’événement signifie pour les gens qui vont le vivre. Mais je ne lui en veux pas. Comment pourrait-il deviner que ce match ne sera joué que pour moi, alors que des dizaines de milliers de supporters convergent vers le stade où il va se dérouler et que des millions de téléspectateurs s’apprêtent à le suivre devant leurs écrans de télévision? Comment pourrait-il savoir qu’il s’agit pour moi d’une histoire d’amour. De celles, authentiques, qui ne se partagent pas.
J’ai treize ans et demi et l’ASSE est mon unique passion. Je n’ai pas de petite amie et je suis le seul parmi mes copains de classe. J’ai trois vrais amis, Ollivier, Guillaume et Jean-Marc, et tous sont amoureux – ou, s’agissant du premier d’entre eux, il l’était il y a peu de temps et ne va pas tarder à l’être de nouveau. Je peux toujours me consoler en me disant qu’ils sont tous plus âgés que moi. J’ai un an d’avance. Guillaume et Jean-Marc ont quatorze ans et Ollivier, qui a redoublé une classe, a déjà fêté ses quinze ans. Nous sommes en troisième A au collège Notre-Dame de la Providence, à Vincennes, que nous désignons par le diminutif «la Pro». À ce rythme-là, Ollivier aura le permis de conduire avant le bac. En revanche, question relations amoureuses, il est de loin le plus prolifique de la bande. Il détient un petit carnet dans lequel il a collé les photos de ses conquêtes successives: douze déjà! Une équipe au complet, remplaçant inclus. Régulièrement, il nous réunit dans un coin de la cour du collège pour tourner devant nos yeux admiratifs les pages de ce catalogue à sa gloire de conquérant. Pour s’assurer de la fidélité de son public, Ollivier agrémente chaque séance de nouveaux commentaires sur les personnes dont les charmants visages sont collés dans son carnet à spirale. Il peut inventer à sa guise, car nous ne connaissons aucune d’entre elles. Ollivier les rencontre exclusivement lors de « matinées » organisées chaque week-end par des discothèques de Paris et sa banlieue. J’ai mis du temps à comprendre de quoi il s’agissait exactement, le terme de «matinées» étant un peu trompeur pour désigner des rassemblements dansants d’adolescents, dans des boîtes de nuit ouvertes l’après-midi. Ollivier est un excellent danseur.

Extrait
« J’ai enfilé mon maillot vert frappé du logo Manufrance en rentrant de l’école et je me suis enfermé dans ma chambre en attendant l’heure du coup d’envoi. Ce qui me contrarie le plus, c’est de devoir regarder le match avec Hugo. Hugo ne comprend rien au football. C’est un corps mou et grassouillet, sous une tignasse emmêlée qui, de dos, rappelle la chevelure d’Oswaldo Piazza, le défenseur central argentin de Lasse. Il s’agit bien là du seul aspect de la personnalité de ce porcelet qui me soit sympathique. S’il se présentait à moi toujours de dos, peut-être que je finirais par l’aimer un peu. Hugo est le fils de Virginie. Il s’est installé chez nous en même temps qu’elle. Personne ne m’a demandé mon avis. Notamment pas mon père. Tout de suite, la présence d’Hugo a suscité en moi un sentiment de rejet fait d’un mélange d’humiliation et de dégoût. »

À propos de l’auteur
Malgré une carrière qui le mène aux quatre coins du monde, Laurent Seyer est toujours resté fidèle aux deux passions qui ont construit son adolescence: la littérature et le football. À plus de 50 ans, ce financier installé à Londres fréquente les stades avec assiduité et, lui qui a toujours écrit, s’est enfin décidé à envoyer un manuscrit à un éditeur. (Source: Éditions Finitude)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#lespoteauxetaientcarres #laurentseyer #editionsfinitude #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2018 #RL2018 #68premieresfois #primoroman #premierroman #MardiConseil

Les déracinés

BARDON_les-deracines
Logo_68_premieres_fois_2017  Logo_premier_roman  coup_de_coeur

En deux mots:
À Vienne, au début des années trente, Wilhelm rencontre Almah. Leur belle histoire d’amour va résister à la fureur de la guerre, mais au prix de grands sacrifices et d’un exil en République dominicaine où ils vont essayer de se construire une nouvelle vie.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Une nouvelle vie en république dominicaine

C’est un fait méconnu de la Seconde guerre mondiale que Catherine Bardon a choisi de mettre en lumière dans son premier roman. Les Déracinés raconte l’exil des juifs fuyant les nazis en République dominicaine. Prenant et surprenant.

La Seconde guerre mondiale et la Shoah alimentent régulièrement les libraires avec de nouveaux livres. Si Catherine Bardon a choisi ce créneau pour son premier roman, ce n’est toutefois pas par inconscience, mais bien parce qu’elle a découvert un épisode peu connu de ce conflit et qu’elle a eu accès à des documents inédits. Sa plume alerte et sa parfaire connaissance des lieux ont fait le reste, à savoir un roman chargé d’émotion et de suspense.
Tout commence à Vienne en 1932 avec la rencontre de Wilhelm, jeune homme qui entend consacrer sa vie au journalisme et Almah, fille d’une riche famille juive pas très pratiquante. Leur amour va braver leurs différences, religieuses et sociales, pour s’épanouir au pied de la grande roue du Prater. Un feuilleton signé sous pseudonyme dans le quotidien Krone doublé d’en emploi à la Neue Freie Presse, principal quotidien d’Autriche, offrent de belles perspectives. Avec des éditorialistes et chroniqueurs tels que Stefan Zweig, Theodor Herzl, ou Arthur Schnitzler, on ajoutera que l’émulation était de haut niveau.
Mais les années trente vont soudain se voiler d’une menace de plus en plus persistante venue d’Allemagne. Mais Wilhelm et Almah ne veulent pas croire les oiseaux de mauvais augure. Mais la vie devient de plus en plus difficile, la menace de plus en plus forte. Myriam, la sœur d’Almah, choisit de s’exiler à New York avec son mari Aaron. À 19h 45, le 11 mars 1938 une brève allocution annonce l’Anschluss. Wilhelm est arrêté et envoyé dans un camp d’où il ne sortira qu’après avoir abandonné tous ses biens et s’être acquitté d’une taxe exorbitante, sans oublier l’engagement de quitter le Reich avant la fin du mois de janvier 1939. Mais obtenir un visa et un permis de séjour devenait quasi impossible. Après avoir pu séjourner dans un camp en Suisse et tenté en vain de rejoindre New York, ils acceptent l’offre qui leur est faite de s’installer en République dominicaine. Laissant derrière eux «l’Europe malade de la guerre et de la folie des hommes», ils débarquent dans les Caraïbes avec pour objectif de fonder à Sosúa une communauté agricole sur le modèle de Degania, le premier kibboutz fondé en Palestine.
Vont-ils réussir ce pari? Pourront-ils compter sur le soutien de la Diaspora? Le dictateur à la tête du pays ne va-t-il pas revenir sur ses promesses? Autant de questions qui vont trouver des réponses dans la seconde partie de ce roman passionnant à bien des égards. Le choix de Catherine Bardon de laisser la parole aux acteurs nous offre la possibilité de confronter les points de vue, les aspirations et les doutes. C’est à la fois formidablement documenté et très romanesque. Un vrai coup de cœur!

Les déracinés
Catherine Bardon
Éditions Les Escales
Roman
624 p., 21,90 €
EAN : 9782365693318
Paru le 3 mai 2018

Où?
Le roman se déroule en Autriche, à Vienne et dans les environs, à Mörbisch, aux bords du lac de Neusiedler puis en Suisse, à Diepoldsau et Genève, en France, à Cherbourg, Lyon, Perpignan, Saint-Cyprien, Gurs, en Espagne, à Madrid, puis au Portugal à Lisbonne, aux États-Unis, à New York puis en République dominicaine, à Ciudad Trujillo, Villa Altagracia, Piedra Blanca, Bonao, La Vega, Santiago, Puerto Plats, Sosùa, Jarabacoa, Santa Bárbara ainsi qu’en Israël.

Quand?
L’action se situe des années 1930 à la fin du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une fresque formidable. Une grande histoire d’amour.
La création, durant la guerre, d’un kibboutz en République dominicaine…
Vienne, 1932. Au milieu du joyeux tumulte des cafés, Wilhelm, journaliste, rencontre Almah, libre et radieuse. Mais la montée de l’antisémitisme vient assombrir leur idylle. Au bout de quelques années, ils n’auront plus le choix ; les voilà condamnés à l’exil. Commence alors une longue errance de pays en pays, d’illusions en désillusions. Jusqu’à ce qu’on leur fasse une proposition inattendue : fonder une colonie en République dominicaine. En effet, le dictateur local a offert cent mille visas à des Juifs venus du Reich.
Là, au milieu de la jungle brûlante, tout est à construire : leur ville, leur vie.
Fondée sur des faits réels, cette fresque au souffle admirable révèle un pan méconnu de notre histoire. Elle dépeint le sort des êtres pris dans les turbulences du temps, la perte des rêves de jeunesse, la douleur de l’exil et la quête des racines.

« Incontournable. Un grand roman, absolument extraordinaire. » – Gérard Collard – Le Magazine de la santé
« Avec des personnages attachants, un univers dépaysant et une forte tension romanesque, Catherine Bardon signe une saga passionnante qui ravive un pan peu connu de l’Histoire. » – Version Femina
« Fresque historique haletante. » – Lire

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Chicca Cocca
Le Blog de Mimi 
Blog The Unamed Bookshelf 
Blog Anne mon petit chapitre
Blog Mes petites étagères 
Le Dream-Team d’une bouquineuse

Les Autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Dans le manoir aux livres 
Blog sur mes Brizées 
Page des libraires (Marc Rauscher, Librairie Majuscule, Thonon-les-Bains)


Bande-annonce du livre Les déracinés de Catherine Bardon © Production éditions Les Escales

INCIPIT (Les premières pages du livre)
1ere partie : Les corbeaux noirs
« Myriam 1921
— Les vraies ballerines peuvent enchaîner vingt pirouettes !
J’ai quinze ans et l’imbécillité désinvolte des adolescents. Vautré dans un fauteuil du salon, je joue les maîtres de ballet. Vêtue de son tutu rose, ses boucles brunes tirées en un chignon maladroit, Myriam se dresse sur la pointe de ses chaussons et se met à tourner sur elle-même.
Soudain elle s’écroule, vaincue, au bord des larmes.
— Combien ?
— Neuf !
— Oh Wil, je n’y arriverai jamais !
— C’est parce que tu regardes tes pieds, une vraie ballerine ne regarde jamais ses pieds, elle regarde droit devant elle. Un petit sourire valeureux creuse des fossettes dans les joues rebondies de ma soeur. Myriam reprend sa posture, droite sur ses pointes, adopte un port de reine et recommence à tourbillonner.
— Une vraie ballerine sourit sans montrer ses dents.
Elle pince ses lèvres et virevolte de plus belle, puis s’arrête soudain, envahie par un doute :
— Et d’abord, comment tu sais tout ça ?
— C’est parce que je m’intéresse à la danse et que, plus tard, je serai critique de ballets. Myriam acquiesce en silence. Elle me croit. Elle croit tout ce que je dis.
À huit ans, Myriam rêvait d’être une étoile. La danse, elle n’avait que ça en tête. Depuis ses cinq ans, elle suivait des cours de ballet classique à l’école de Tatiana Gabrilov, une ex-ballerine du Kirov, qui avait ouvert une académie très cotée au coeur de Leopoldstadt. Nos parents l’avaient encouragée sans réserve.
— C’est une bonne discipline, rigueur et grâce, disait mon père qui cédait au moindre caprice de sa fille.
— J’aurais tellement aimé prendre des leçons de danse quand j’étais petite, soupirait ma mère qui adorait la valse. Myriam suivait ses cours de danse avec une assiduité et une constance dont elle était loin de faire preuve à l’école, au grand dam de notre père. Elle travaillait sans relâche ses arabesques et ses entrechats et finit par se révéler une ballerine très convenable. À la maison, le vieux piano avait repris du service, ma mère jouait, Myriam dansait. D’abord très fiers des prouesses de leur fille, mes parents n’avaient plus vu d’un aussi bon oeil cette passion quand Myriam avait commencé à devenir véritablement obsédée. Un jour, un peu trop ronde à son goût et pour les critères sévères de la Gabrilov, elle avait décidé d’observer un régime draconien pour ne pas prendre un gramme, contrariant l’âme cuisinière de ma mère.
— Ressers-toi, ma fille, tu ne manges rien. Tu vas ressembler à un moineau déplumé !
— À un chaton passé sous la pluie, renchérissait mon père.
— À… une asperge, ajoutais-je pour ne pas être en reste.
— Ça suffit, rugissait Myriam. Je veux avoir l’air d’une ballerine, un point c’est tout. Comment pourrais-je enchaîner sauts et jetés si je pèse une tonne ?
Des heures durant, enfermée dans sa chambre, elle travaillait ses étirements et corrigeait ses postures devant la glace de son armoire. Durant plusieurs semaines d’affilée, elle ne s’était déplacée dans l’appartement que sur ses pointes, vêtue de son tutu et de ses collants, en pirouettant de temps à autre.
Elle se plaignait de sa crinière de boucles brunes qu’elle ne parvenait pas à discipliner. Pendant un temps, elle affecta de ne saisir les objets qu’entre le majeur et le pouce, les trois autres doigts dépliés en l’air telles les plumes d’un oiseau.
De temps en temps, je surprenais un échange de regards mi-accablés mi-amusés entre mes parents qui prétendaient ne rien remarquer.
Ma sœur était de tous les spectacles de son école et figurait régulièrement en tête de distribution. Nous avions dû assister à maints ballets où des fillettes interprétaient avec une grâce de petits canetons des extraits d’opéras russes.
Quand, à seize ans, Myriam annonça qu’elle voulait faire de la danse son métier, le front du refus parental fut unanime. Une fillette qui suit des cours de danse très bien, de là à avoir une danseuse dans la famille… Il n’y avait pas loin de l’opéra au cabaret !
— Il vaut mieux envisager des études sérieuses qui te serviront plus tard, du droit peut-être, ou du commerce ? suggérait mon père.
— De la littérature ou des langues ? Tu es douée pour les langues, n’est-ce pas Myriam ? insistait ma mère.
— Je veux être ballerine, s’obstinait ma soeur qui cherchait du regard un soutien de mon côté.
— Pourquoi pas les deux en même temps ? Tu choisis des études qui te plaisent et tu continues la danse, comme ça si tu échoues d’un côté, tu te rattrapes de l’autre.
J’excellais dans l’art de ménager la chèvre et le chou. Champions de l’entre-deux, mes parents transigèrent : l’université contre la poursuite des cours de danse. Myriam capitula et se résigna. Je la soupçonnais de douter tout au fond d’elle-même
de sa réelle capacité à devenir une étoile.
— Dans ce cas, je vais suivre une formation d’institutrice et des cours d’anglais. Comme ça, si je ne deviens pas ballerine, ça pourra toujours me servir quand je serai professeur de danse. Qui eût cru, à ce moment-là, que le destin de ma sœur était déjà scellé? »

Extraits
« Le directeur de la Krone m’avait supplié de poursuivre notre collaboration et Falk le chercheur d’or avait repris du service au bas de ses colonnes. Je cumulais ainsi deux emplois, en remerciant le ciel d’avoir eu la clairvoyance de choisir un pseudonyme pour signer mon feuilleton à trois couronnes. J’étais fier de travailler au Neue Freie Presse. Avec ses 90 000 exemplaires quotidiens, ses éditions du matin et du soir et son style d’avant-garde, c’était le principal quotidien d’Autriche. Il recrutait son lectorat au sein de la bourgeoisie libérale. Nul ne contestait son influence politique. Parmi ses éditorialistes et chroniqueurs, on comptait d’immenses plumes, telles que Stefan Zweig, Theodor Herzl, ou Arthur Schnitzler. »
« « … Le président Miklas m’a demandé de faire savoir au peuple d’Autriche que nous avons cédé à la force parce que nous refusons, même en cette heure terrible, de verser le sang. Nous avons donc décidé d’ordonner aux troupes autrichiennes de n’opposer aucune résistance. Je prends congé du peuple autrichien, en lui adressant cette formule d’adieu allemande, prononcée du plus profond de mon cœur: Dieu protège l’Autriche! » Il était 19 h 45 le 11 mars 1938 et Kurt Schuschnigg venait d’annoncer sa démission. Assise face au poste de radio, le visage décomposé et les lèvres tremblantes, Almah porta les deux mains à sa bouche comme pour s’empêcher de crier. Les doigts de Wilhelm se crispèrent sur les épaules de sa femme ; il vibrait de rage et de consternation. Il sentit une décharge de désespoir irradier de son corps et traverser celui d’Almah. Ainsi c’était fini. »
« La dernière image que je garderais de mes parents n’avait pas changé. C’était celle d’un couple de vieux vêtus de noir, drapés dans leur chagrin, un homme de haute stature au visage sévère et une petite femme brisée, debout sur le quai d’une gare. Ils ne cessaient d’agiter leurs mains et devenaient de plus en plus petits. Ils finirent par se diluer dans la foule agglutinée tandis que le train prenait peu à peu de la vitesse dans un mugissement sinistre. J’eus le pressentiment fugace que c’était la dernière fois que je les voyais. »
« L’objectif du Joint est de créer à Sosúa une communauté agricole sur le modèle de Degania, le premier kibboutz fondé en Palestine en 1909. Ici, il n’existe pas de propriété privée. Les terrains, les équipements, le matériel appartiennent à la Dorsa et la communauté pourvoit à tous les besoins de ses membres et de leurs familles. Vous allez recevoir une dotation d’équipement, vêtements de travail, bottes, chapeaux de paille, et une allocation mensuelle de 9 dollars par adulte et 6 dollars par enfant, à utiliser au magasin général. Vous serez affectés aux différentes équipes de travail avec un système de rotation. »

À propos de l’auteur
Catherine Bardon est une amoureuse de la République dominicaine. Elle a écrit des guides de voyage et un livre de photographies sur ce pays, où elle a passé de nombreuses années. Elle vit à Paris et signe avec Les Déracinés son premier roman. (Source : Éditions Les Escales)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

50 chroniques de livre

Badge Critiques à la Une

Challenge NetGalley France 2018

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#lesderacines #catherinebardon #editionslesescales #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #rentreelitteraire #rentree2018 #RL2018 #68premieresfois #primoroman #premierroman #NetGalleyFrance
#lundiLecture

Trancher

CORDONNIER_Trancher
Logo_68_premieres_fois_2017  Logo_premier_roman

En deux mots:
Une femme insultée par son mari a décidé de lui pardonner ses écarts de langage. Mais après sept années, le voilà qui recommence. Une violence verbale qui frappe aussi leurs deux enfants. Se pose alors la seule qui vaille: faut-il supporter plus longtemps ces agressions à répétition?

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

La femme parfaite est une connasse

Le premier roman d’Amélie Cordonnier va sonder la psychologie d’une femme qui subit jour après jour les agressions verbales de son mari. Après un premier répit, il reprend ses insultes. Faut-il dès lors Trancher?

« Alors ça sort, sans prévenir. Personne ne s’y attend. Ni toi ni les enfants qui se figent instantanément. Je suis chez moi, quand même, alors ferme ta gueule, une bonne fois pour toutes, connasse, si tu veux pas que je la réduise en miettes. Uppercut. Souffle coupé. Tu baisses la tête sous l’effet du coup. Quand tu la relèves, tu vois, sur la table, les miettes du petit déjeuner que tu n’as pas encore débarrassé. La porte claque aussi fort que sa menace. La honte cuit tes joues. Tu ne sais que dire, alors tu te tais. C’est un silence atterré qui vous accable tout à coup. Dans les yeux horrifiés de Romane, la surprise le dispute à l’effroi. Vadim ronge ses ongles, son frein aussi, tu le vois bien. » Un épisode parmi d’autres. Des dérapages qui s’accumulent. Mais pourquoi Aurélien se laisse-t-il aller? N’avait-il pas demandé pardon, ne s’était-il pas promis d’arrêter? Et pourquoi les vieux démons se réveillent-ils? Après le choc, la sidération vient la phase de honte, de culpabilisation. Qu’a-t-elle à se reprocher? Parce qu’après tout cela ne vient pas forcément de lui. Lui qui suivait des séances chez le psy…
Amélie Cordonnier déroule avec habileté le fil des sentiments et des émotions. Quand l’épouse comprend dans le regard de ses enfants combien elle est victime, quand elle doit faire bonne figure lors des repas de famille, mais surtout comment le poison s’installe insidieusement, transformant le quotidien en un enfer. La peur d’un nouveau dérapage s’ancrant littéralement dans les tripes. Au propre autant qu’au figuré. Un épisode, lors d’un déplacement en voiture, viendra du reste illustrer de manière spectaculaire ce mal insidieux.
Pour s’en sortir, elle va employer plusieurs stratégies. Par exemple minimiser «Allez, c’est bon, maintenant. Arrête de pleurnicher comme ça, ton père n’est pas mort au Bataclan !». Ou alors essayer l’évitement, la fuite. Ou encore essayer de le confronter au drame qu’elle et ses enfants affrontent en lui montrant des films plus ou moins explicites pour le faire réagir comme Une séparation, Le Client d’Asghar Farhadi, L’économie du couple de Joachim Lafosse ou encore Nahid d’Ida Panahandeh. Et, en désespoir de cause, utiliser la méthode Coué «à cause de Proust et de son fichu Temps retrouvé».
Mais les «tirades incendiaires d’Aurélien» reprennent vite le pas sur les promesses de rédemption, sur les jours de rémission, sur les tentatives – maladroites il est vrai – de regagner les faveurs d’une épouse de plus en plus malheureuse.
Et qui réussit à se persuader qu’elle n’est pas «la gourde, la bonne à rien, la fille incapable et médiocre qu’il décrit.»
Vient alors le temps de l’action. De prendre l’air, de se confier à son amie Marie, voire même de s’offrir une séance de sexe à l’impromptu.
Je ne dirai pas une ligne de l’épilogue de ce livre, sinon qu’il vous réserve encore une belle salve d’émotions. Refermant ce roman choc, je me dis que nous serons nombreux à nous précipiter sur son prochain opus.

Trancher
Amélie Cordonnier
Éditions Flammarion
Roman
176 p., 17 €
EAN : 9782081439535
Paru le 29 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et Vincennes ainsi qu’en Normandie, à Cabourg, Trouville et Dives, dans les Alpes, à Vars. On y évoque aussi un voyage en Croatie.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Des pages et des pages de notes. Tu as noirci des centaines de lignes de ses mots à lui. Pour garder une trace, tenter de les désamorcer, avec le pathétique espoir qu’ils aillent s’incruster ailleurs qu’en toi. »
Cela faisait des années qu’elle croyait Aurélien guéri de sa violence, des années que ses paroles lancées comme des couteaux n’avaient plus déchiré leur quotidien. Mais un matin de septembre, devant leurs enfants ahuris, il a rechuté : il l’a de nouveau insultée. Malgré lui, plaide-t-il. Pourra-t-elle encore supporter tout ça ? Elle va avoir quarante ans le 3 janvier. Elle se promet d’avoir décidé pour son anniversaire.
D’une plume alerte et imagée, Amélie Cordonnier met en scène une femme dans la tourmente et nous livre le roman d’un amour ravagé par les mots.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Les livres de Joëlle
Blog Quand Sy lit
Blog Mes écrits d’un jour (Héliéna Gas)
Blog À bride abattue

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
L’Express (David Foenkinos)
Actualitté (Clémence Holstein)
Publik’Art (Bénédicte de Loriol)
Blog La Rousse bouquine 
Blog Kroniques


Amélie Cordonnier présente son premier roman, Trancher, à la Grande Librairie de François Busnel © Production France Télévisions

Incipit
(les premières pages du livre)
« Prologue
Tu as toujours fait des listes. Petite, tu notais le nom de tes poupées, des copains à inviter, des poneys que tu voulais monter, les mots inconnus à chercher dans le dictionnaire et tous les cadeaux d’anniversaire dont rêvait Anna. Tu griffonnais aussi le titre des Bibliothèque Verte à commander, Alice et les Faux-Monnayeurs, Alice et le Pick-Pocket, Une cavalière pour l’Étalon noir, puis Jonathan Livingston le Goéland ou Le Petit Lord Fauntleroy. La liste des romans à lire en priorité n’a jamais quitté ton sac, mais un jour, il y eut aussi celle des garçons qui te souriaient à la sortie du lycée, puis rencontrés le samedi en boîte de nuit. Quand les enfants sont nés, d’autres listes se sont ajoutées. Celles de la semaine et du week-end, celles des corvées et des réjouissances à venir. Les horaires de biberons, puis ceux de la danse, du tennis et du judo, les légumes à acheter, les purées à préparer, les activités à programmer, les dates de vacances, le menu du dîner avec les plats à réchauffer que tu continues de rédiger chaque matin pour la baby-sitter avant de partir travailler à la médiathèque, les films, les spectacles et les expos à ne pas manquer, les fêtes à ne pas oublier : toutes ces listes-là, tu les as faites. Souvent avec plaisir, parfois en grognant, mais toujours de ton plein gré. Des listes d’insultes, en revanche, ça jamais tu n’en avais fait.
Première partie
C’est revenu sans prévenir. C’était un de ces week-ends de septembre que tu préfères. Vous aviez décidé de le passer tous les quatre à Cabourg, dans la petite maison héritée de Josette, la grand-mère d’Aurélien. L’adorable vieille dame, un peu foutraque, l’avait baptisée « La bicoque ». À sa mort, Aurélien t’avait proposé de repousser les avances des agents immobiliers et de tout refaire. Tu avais dit oui, évidemment. Il y avait du pain sur la planche car la chaumière n’avait jamais été rénovée en quarante ans. Il avait fallu trier et beaucoup jeter. Josette avait engrangé un nombre incalculable de figurines en tous genres, recouvertes de poussière. La collection de bateaux, celle de chats en porcelaine, de cœurs, de canards en bois, de poupées anciennes et de boules de neige. Il a fallu des litres d’huile de coude et près de quatre-vingts sacs-poubelle pour faire place nette. Un vrai crève-cœur de devoir se séparer de tout ça. Tu avais suggéré à Aurélien de garder un exemplaire, mais pas plus, de chacune des collec’ de Josette. Pour la famille des nains de jardin, vous aviez toléré une entorse à la règle. Trois d’entre eux trônent aujourd’hui encore dans la cuisine ouverte sur le salon. C’est sous leur œil goguenard et leur mine renfrognée que tout a éclaté.
Il est 10 heures, ce matin-là. Le soleil darde à travers les larges baies vitrées qui remplacent les fenêtres vétustes de Josette. Le décor n’a rien à envier à celui de la famille Ricoré. À l’exception des carreaux, sales comme jamais. « Dégueu ! » s’exclame Romane, dans un sourire impertinent, en les pointant du doigt, avant d’expliquer à son frère : « Dégueu, on a le droit de le dire, mais pas dégueulasse. » Tu ris. Peu importe la crasse, tu t’es promis de ne pas passer le dimanche à faire le ménage. Ta tasse de thé refroidit devant le jeu des différences. Il en reste trois à trouver et Romane se désespère, tandis que Vadim, installé en face de vous, peine à résumer La Fortune des Rougon. Il y a bien assez de place pour que tout le monde s’étale. Livres cornés, gommes, cahiers, feuilles, fiches, feutres, classeurs, effaceurs et crayons de couleur s’amoncellent sur la longue table de ferme où tu ne t’assois jamais sans une pensée pour Josette qui y enchaînait jadis les grilles de mots croisés, emmitouflée dans son châle rose. C’est le seul meuble que vous avez gardé, avec le lourd banc de chêne sur lequel Vadim s’est souvent cogné, petit. Il règne un calme aussi joyeux que studieux, qui te réjouit. Tu as éteint la musique, une fois les pains au chocolat dévorés, histoire que ton lycéen de quinze ans puisse mieux se concentrer. Il a déjà assez de mal comme ça à tenir en place sans faire trembler sa cuisse ni tourner son Bic comme une toupie. Tu as toujours affectionné ces moments-là, où rien ne s’agite, où chacun cogite dans un silence entrecoupé de soupirs et parfois de râleries. Romane dessine un arbre avec un oiseau, Vadim cherche ses mots en croquant son stylo, toi tu as ouvert ton roman et tu aimes lire comme ça, même si tu n’avances pas. Tu tournes laborieusement la page 100 quand Vadim décrète que la maison de Josette ressemble pas mal à celle où vivent Silvère et sa grand-mère. De guerre lasse, tu refermes ton bouquin. Si tu ne lui donnes pas un coup de main pour sa dissert, on y sera encore demain. C’est à ce moment-là qu’Aurélien déboule dans la cuisine. Tu remarques l’air agacé qu’il affiche ostensiblement. Il allume la baffle et met la musique à fond. « Mais non, t’exclames-tu en baissant le son, on ne peut pas travailler dans ces conditions. » Alors ça sort, sans prévenir. Personne ne s’y attend. Ni toi ni les enfants, qui se figent instantanément. « Je suis chez moi, quand même, alors ferme ta gueule une bonne fois pour toutes, connasse, si tu veux pas que je la réduise en miettes. » Uppercut. Souffle coupé. Tu baisses la tête sous l’effet du coup. Quand tu la relèves, tu vois, sur la table, les miettes du petit déjeuner que tu n’as pas encore débarrassé.
La porte claque aussi fort que sa menace. La honte cuit tes joues. Tu ne sais que dire, alors tu te tais. C’est un silence atterré qui vous accable tout à coup. Dans les yeux horrifiés de Romane, la surprise le dispute à l’effroi. Vadim ronge ses ongles, son frein aussi, tu le vois bien. Après un long moment, le pli qui barre son front finit par disparaître, il relève la tête, te regarde avec une douceur infinie et, tout fier de lui, déclare : « Ça nous fait donc un deuxième point commun avec Silvère puisque son amoureuse s’appelle Miette. » Sa blague vous sauve tous les trois. »

Extrait
« Dans le bus ou le métro, à la médiathèque ou au parc, pendant que Vadim tape dans son ballon de foot avec les copains et que Romane fait le cochon pendu ou joue à la petite marchande sous le toboggan, tu égrènes ses mots partout. Des pages et des pages de notes. Tu as noirci des centaines de lignes de ses mots à lui. Pour garder une trace, tenter de les désamorcer, avec le pathétique espoir qu’ils aillent s’incruster ailleurs qu’en toi. »

À propos de l’auteur
Amélie Cordonnier, 38 ans, est journaliste depuis 2002. Après avoir travaillé pour Europe1, La Tribune ou encore Le journal du dimanche, Amélie Cordonnier est chef de rubrique Culture à Femme Actuelle depuis 2014 ainsi qu’à Prima. Trancher est son premier roman. (Source: Livres Hebdo)

Compte Twitter de l’auteur 

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#trancher #ameliecordonnier #editionsflammarion #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #explolecteur #rentreelitteraire #rentree2018 #RL2018 #68premieresfois #primoroman #premierroman

Le Nord du monde

Untitled-2
Logo_68_premieres_fois_2017  Logo_premier_roman

En deux mots:
Pour fuir l’homme chien qui la poursuit, la narratrice décide de prendre la route du Nord. On va la suivre jusqu’en Norvège, essayant d’oublier son traumatisme, faisant des rencontres improbables, volant un enfant et cherchant l’apaisement au bout de sa quête.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le Nord est un point cardinal

Nathalie Yot nous offre une quête étonnante pour ses débuts de romancière. Sa narratrice décide fuir l’homme qui la harcèle, sûre de trouver la paix en marchant vers le Nord. Une quête qui la conduira en Norvège et au bout d’elle-même.

Un rythme, une urgence, un besoin : dès les premières lignes de son court premier roman Nathalie Yot parvient à capter l’attention du lecteur. Avec des phrases courtes comme un halètement, on sent la narratrice cherchant à fuir cet «homme chien» qui la harcèle. Comme une sorte de besoin vital. Sans trop en savoir sur les véritables raisons qui la pousse à prendre la route, on va la suivre sur la route. Et dans sa conviction que la sécurité, la nouvelle vie est au Nord.
Commence alors une étrange quête parsemée de rencontres qui sont autant de points de repère dans l’initiation de cette femme. Monsieur Pierre lui fera faire un bout de chemin jusqu’à Lille et partagera quelques temps sa couche. Mais elle sent bien qu’elle n’est pas au bout du chemin. Laissant un petit mot d’adieu, elle poursuit vers la Belgique et les Pays-Bas.
Aux abords de Meerle, il lui faudra toutefois s’arrêter car l’état de ses pieds est inquiétant. Madame Flaisch viendra à son secours, l’hébergera dans sa ferme et la soignera. Elle va alors pouvoir reprendre son Odyssée, car elle entend «simplement s’installer dans la fuite». Elle arrive à Amsterdam où sa route va croiser celle de trois Polonais, Elan, Vince et Piotr avec lesquels elle se sent bien. Les semaines passent et le traumatisme s’éloigne grâce à ces trois partenaires: « Juste le sexe. La simplicité de la mécanique. Quand l’acte est terminé, on fait ralentir le cœur. On respire les effluves. On scrute notre peau, l’œil collé à l’épiderme, comme avec la Flaisch endormie. On écoute le plaisir qui se dissipe doucement, au rythme de l’avachissement. L’accalmie nous berce. On pourrait découper les secondes, on les sentirait quand même passer. Tous les jours, les mains. Tous les jours, les rires. On ne peut plus s’en passer. J’ai sauvage maintenant. J’ai sauvage. Dans cet échange sans promesse et sans certitude, la peur se retire dans mes flancs. Tout disparait dans le fatras charnel. » Tout irait pour le mieux si un enfant ne venait pas croiser sa route. Elle écrit alors très sobrement: «le 6 juin 1999 je vole un enfant». Désormais, c’est à d’eux qu’ils poursuivent leur rêve et partent en direction de la Norvège.
«Isaac connait ma détermination. Il dit que je cherche un secret. Tant que je n’aurai pas touché le mur du fond du Nord du monde, nous ne serons pas tranquilles.»
Je n’en dirai pas plus, ni sur les étapes qui suivent, ni sur leurs rencontres, ni surtout sur l’épilogue, car il faut bien ménager le suspense. Sachez toutefois que Nathalie Yot, artiste pluridisciplinaire, aime jouer avec les mots, avec les phrases et que la musicalité de son texte vous apparaîtra si vous prenez le temps de lire quelques pages à haute voix. Une musique envoûtante.

Le Nord du monde
Nathalie Yot
Éditions La contre allée
Roman
152 p., 16 €
EAN: 9782376650010
Paru le 22 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris puis vers Lille avant de franchir la frontière vers le Nord, passant par Bruxelles, Anvers, Meerle, Amsterdam, Heerenween, Groningue. Passant par l’Allemagne, la route va ensuite au Danemark (Copenhague) en Suède (Göteborg) et en Norvège (Bergen, Trondheim). Le Nord du monde est situé entre Storslett et Straumfjord, du côté d’Elvenland. On y évoque aussi Nîmes.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Elle fuit. Elle fuit l’homme chien. Elle trotte comme un poulain pour qu’il ne la rattrape pas, aussi pour fabriquer la peinture des fresques du dedans. Elle voudrait la folie mais elle ne vient pas. Toucher le mur du fond, le Nord du Monde, se cramer dans la lumière, le jour, la nuit, effacer, crier et ne plus se reconnaître. Sur la route, il y a Monsieur Pierre, il y a la Flaish, il y a les habitants des parcs, il y a Andrée, il y a les Polonais, Elan, Vince et Piotr, et aussi Rommetweit, les Allemands, les Denant. Il y a Isaac, neuf ans environ. Et il y a les limites. »

68 premières fois
Blog Les livres de Joëlle
Le Blog du petit carré jaune
Blog Lire et vous (Audrey Thion)
Blog L’Apostrophée (Julie Vasa)
Blog Delphine Books and more
Blog Les Jardins d’Hélène 
Le Blog de Mimi Pinson 
Blog Un brin de Syboulette 
Blog The Unamed Bookshelf 
Blog L’ivresse littéraire

Les autres critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Le Monde (Le feuilleton de Claro)
France Bleu Aquitaine (Jean Paul Brussac, Librairie Olympic à Bordeaux)
Livres Hebdo (Maïa Courtois)

Les premières pages du livre
« C’est courir qu’il faudrait. Avancer vite. Même si c’est vers le Nord. Même s’il fait froid pour tout dans le corps. Le Nord ira bien. Ira mieux. C’est plus sûr d’aller vers le Nord. Il ne pensera pas m’y chercher. Il sait que je n’irais jamais vers le Nord. Je n’ai ni les habits ni l’attirance. Il faut s’habiller pour le froid et être attirée par le Nord pour y aller. L’attirance ça peut venir. Mais je n’irais jamais vers le Nord sans les habits. L’homme le croira parce qu’il ne m’a jamais offert d’habits chauds. Comme un manteau. Il ne m’offrait que des chocolats. Dans le Nord il ne me retrouvera pas. Je vais courir. C’est mieux. Je sais que l’homme est derrière. Pas très loin. Il veut me parler et m’offrir quelque chose pour en finir.
Un cadeau de finissage. Peut-être un manteau. Je cours et l’eau coule de mes yeux. Pour lui. Pour l’homme. Je suis effrayée.
Je cours à mon allure qui est celle d’ un poulain trotteur. Il faut que je tienne longtemps. Je n’ai jamais couru comme ça, de manière aussi élastique. Si j’en avais le temps, je me filmerais, mais ce n’est pas le moment, pas l’endroit, on reporte. Mes chaussures ne sont pas des sabots. Ce ne sont pas non plus des chaussures pour le Nord, mais elles trottent. Elles m’emmènent dans des quartiers que je ne connais pas, déjà sur le périphérique et plus loin encore, après la ville, après les lumières. On dirait la campagne mais ce n’est pas elle. Sur le bas-côté, du gravier, parfois des arbres, des grues haut dans le ciel. Je comprends que ce sont des chantiers. La ville qui s’étire, s’étale, se déverse, vomit peu à peu sur les champs. Elle gagne du terrain, la ville. Autour de moi, ce soir, c’est évident. Elle s’élance. Je n’aurais pas cru ça d’elle.
Au bout de quelques heures, j’arrête le trot, je vais au pas, petits pas, puis c’est l’arrêt complet. Je ne peux plus avancer. Je crache. À chaque inspiration, j’ai l’impression que tout va s’arracher à l’intérieur. Je regarde derrière moi pour la première fois. L’homme n’est pas là. Il a pris du retard, cherche dans la mauvaise direction. L’homme, c’est un chien, pas un poulain. Un homme chien. Il me renifle, m’a toujours reniflée. Mon fumet, il le connait. Je sais qu’il peut me retrouver à l’odeur de mes chairs. L’aigre de ma peau. C’est un chien endurant, un chien qui ne lâche pas. Il avait ça, l’acharnement. Je n’en veux plus maintenant. Mauvais chien, sale bête.
L’homme chien va mettre du temps pour me rejoindre. Je me demande si je dois l’attendre. J’ai cette hésitation. Une hésitation qui fait des tours de manège. En finir ou courir encore. C’est dur les deux. Pour l’homme chien, ce ne doit pas être facile non plus. Il a terminé de m’aimer et veut une fin à sa manière, une fin qui dit qu’il ne m’aime plus mais que je ne dois pas partir dans le Nord. Il croit qu’on ne s’en va pas comme ça, en trottant. Il croit que je ne peux pas être sans lui. Mais il ne sait pas que j’invente. Il est à mes trousses et pense qu’il a raison de vouloir une fin gluante, alors que moi, je préfère aller vers le Nord, en trottant, sans les habits.
L’amour se coupe à la machette, d’un coup sec, alors les bords sont lisses. On dit faire les choses proprement, comme pour un meurtre. Propre, c’est toujours mieux. Faut réfléchir avant et pas regretter après. Quand c’est fait, c’est fait. Même si c’est dommage. Avec l’homme chien, on avait décidé que jamais la machette ne nous tomberait dessus. C’était se croire plus forts.
La nuit tombe sans m’attendre. Je suis avertie de la fin de la journée par le noir immense. Je n’ai plus qu’à l’admettre. Si le ciel ne s’était pas éteint, j’aurais couru encore. Fuir est un bon passe-temps. Le meilleur dans mon cas. J’aperçois quelques maisons éparpillées, qu’on dirait jetées au hasard sur la terre, de grosses lucioles au milieu de terrains vides. Il n’y a rien d’autre. Je cherche désespérément un arbre sous lequel je pourrais dormir, prendre du repos, me figurer un toit et recouvrer des forces pour la suite. Je trouve l’arbre. Je m’allonge. Je suis au sol. C’est presque bien. Le jour, on ne peut pas dormir à vue. On ne peut pas l’envisager. Alors que la nuit, on disparaot, on s’efface. Les yeux se ferment seuls.
Par contre, je pourrais plus facilement me faire agresser, tabasser, violer, couper en morceaux et jeter dans un fossé. Je fais semblant de ne pas y penser. Je vois les fenêtres allumées des maisons avoisinantes, il y en a trois, c’est rassurant. Trois carrés lumineux, cela suffit pour que la trouille se dissipe. »

Extrait
« Parfois, on se tait. Juste le sexe. La simplicité de la mécanique. Quand l’acte est terminé, on fait ralentir le cœur. On respire les effluves. On scrute notre peau, l’œil collé à l’épiderme, comme avec la Flaisch endormie. On écoute le plaisir qui se dissipe doucement, au rythme de l’avachissement. L’accalmie nous berce. On pourrait découper les secondes, on les sentirait quand même passer.
Tous les jours, les mains. Tous les jours, les rires. On ne peut plus s’en passer. J’ai sauvage maintenant. J’ai sauvage. Dans cet échange sans promesse et sans certitude, la peur se retire dans mes flancs. Tout disparait dans le fatras charnel. Je bloque le souvenir de l’exclusivité jusque dans l’irritation de mon col. »

À propos de l’auteur
Nathalie Yot est née à Strasbourg et vit à Montpellier. Artiste pluridisciplinaire, chanteuse, performeuse et auteure, elle a un parcours hétéroclite. Elle est diplômée de l’école d’architecture mais préfère se consacrer à la musique puis à l’écriture poétique. Ses collaborations avec des musiciens, danseurs ou encore plasticiens sont légion. D’abord elle publie deux nouvelles érotiques Au Diable Vauvert (Prix Hémingway 2009 et 2010) sous le pseudonyme de NATYOT. Puis, avec la parution de D.I.R.E (Gros Textes, mai 2011), elle est invitée sur de multiples scènes en France comme à l’étranger pour lire ses textes. Plusieurs textes suivront, toujours chez Gros textes mais aussi chez Maelström pour une collaboration avec Charles Pennequin, ou encore aux éditions du Pédalo Ivre avec HotDog. (Source : Éditions La contre allée)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

Tags:
#lenorddumonde #nathalieyot #editionslacontreallee #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #rentreelitteraire #rentree2018 #RL2018 #68premieresfois #primoroman #premierroman #MardiConseil

Quand Dieu boxait en amateur

BOLEY_quand_dieu_boxait_en_amateur
Logo_second_roman  Logo_68_premieres_fois_2017  coup_de_coeur

En deux mots:
Un père forgeron, champion de France de boxe et interprète de la passion du Christ. Face à cet homme aux talents multiples, son fils est émerveillé. Jusqu’au jour où l’âge et la maladie viennent mettre à bas cette statue qu’il croyait indéboulonnable. L’incompréhension et la douleur viennent alors se mêler à l’admiration.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Mon père, ce héros

Après Fils du feu, un premier roman choc, Guy Boley rend hommage à son père à travers les épisodes marquants de sa vie. L’occasion aussi de prendre congé d’un monde ouvrier et d’une époque englouties par le «progrès».

Présentant Fils du feu, le premier roman de Guy Boley, j’écrivais: «un livre forgé avec puissance et élégance, avec rage et exaltation. C’est l’enfer la tête dans les étoiles.» Quand Dieu boxait en amateur est dans la droite ligne de cette découverte initiale et nous offre le portrait de René Boley, né le 3 mai 1926 à Besançon à l’hôpital du quartier, «entre les rails et les wagons, les tenders et les tampons, dans les panaches bleutés de leurs lourdes bouzines aux déchirants sifflets», décédé le 8 octobre 1999, «dans ce lieu ferroviaire où le destin la lui avait offerte. (…) Distance entre le lieu de sa naissance et celui de sa mort: trois étages.»
Entre son décès et sa mort, il y a aussi le vibrant hommage d’un fils qui a partagé sa vie de chanteur, d’acrobate et acteur, de forgeron et de boxeur. Et de chercheur de mots. Car le dictionnaire ne l’a jamais quitté: «C‘est son problème, les mots, à cause du père inconnu qui s’est fait écraser paf-entre-deux-wagons-comme-une-crêpe-le-pauvre, la mère contrainte d’aller faire des ménages chez les riches (bourgeois du centre-ville) et lui l’école au rabais, puis l’apprentissage chez le premier patron qu’on a trouvé forgeron-serrurier, on aurait pu tomber sur pire pour, hop, entrer dans la vie active à tout juste quatorze ans, l’âge légal, parce que ça fait un salaire de plus à la maison.» Le travail est dur, pénible, mais il n’est pas pour autant sujet à déprime. Au contraire, on essaie d’avancer, de progresser, de construire. «On ne choisit pas son enfance, on s’acclimate aux pièces du puzzle, on bricole son destin avec les outils qu’on a sous la main» Ainsi, avec sa belle voix pousse René à distraire ses amis les cheminots, à leur offrir des morceaux d’opérette. Mais il n’entend pas s’arrêter là: «La gloire l’attirait comme l’aimant la limaille».
Sa mère et son grand ami Pierre vont lui en donner l’opportunité. La première l’inscrit à la boxe pour l’aguerrir. Le 28 décembre 1952, il sera couronné champion de France et donnera naissance trois jours plus tard à son narrateur de fils. Le second, devenu curé, lui offre de un rôle d’apprenti comédien, «catégorie théâtre d’eau bénite» dans la représentation de la passion du Christ. On imagine bien ce que le garçon de trois ans peut ressentir en voyant son paternel en Jésus-Christ.
Mais cette route vers la gloire va soudain se briser. Car si les difficultés du quartier, l’arrivée des locomotives électriques et la mutation industrielle commencent à faire des dégâts, ce monde qui change n’est rien face à la douleur de perdre un enfant.
Le chagrin, l’incompréhension, la colère sourde s’exprimer alors avec violence.
Le roman a soudain basculé. Le fils découvre un autre père…
Guy Boley a le sens de la formule qui fait mouche. Son style, à nul autre pareil, nous offre un roman superbe, entre épopée et tragédie. Où l’humain à toute sa place, à savoir la première!
« Quand un monde s’écroule, tous ceux qui vivent dedans, au loin ou à côté, s’en retrouvent affectés. Et, s’ils n’en meurent pas, toujours ils perdent pied Vésuve ou Pompéi, chagrins d’amour ou deuils intempestifs, c’est du pareil au même, il ne reste que cendres, vapeur d’eau ou buée, tempêtes de cris et océans de larmes. Des vies en suspens, comme des draps humides qui ne sécheront jamais plus. Aussi ai-je fui au plus vite ce pays endeuillé, et quitté ce cocon qui n’en était plus un. »

Quand Dieu boxait en amateur
Guy Boley
Éditions Grasset
Roman
180 p., 17 €
EAN : 9782246818168
Paru le 29 août 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Besançon

Quand?
L’action se situe de 1926 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans une France rurale aujourd’hui oubliée, deux gamins passionnés par les lettres nouent, dans le secret des livres, une amitié solide. Le premier, orphelin de père, travaille comme forgeron depuis ses quatorze ans et vit avec une mère que la littérature effraie et qui, pour cette raison, le met tôt à la boxe. Il sera champion. Le second se tourne vers des écritures plus saintes et devient abbé de la paroisse. Mais jamais les deux anciens gamins ne se quittent. Aussi, lorsque l’abbé propose à son ami d’enfance d’interpréter le rôle de Jésus dans son adaptation de La Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ, celui-ci accepte pour sacrer, sur le ring du théâtre, leur fraternité.
Ce boxeur atypique et forgeron flamboyant était le père du narrateur. Après sa mort, ce dernier décide de prendre la plume pour lui rendre sa couronne de gloire, tressée de lettres et de phrases splendides, en lui écrivant le grand roman qu’il mérite. Un uppercut littéraire.

68 premières fois
Blog Les livres de Joëlle
Blog T Livres ? T Arts ?
Blog Bricabook
Blog Les lectures de Sophie
Blog Domi C lire
Le blog Passion de lecteur 

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Culturebox (Laurence Houot)
La Croix (Jean-Claude Raspiengeas)
Toutelaculture.com (Julien Coquet)
Culture-Tops (Paul (Beuzebosc)
Blog Lily lit 


Guy Boley présente Quand dieu boxait en amateur © Production Hachette France

Les premières pages du livre
Besançon est une petite ville de l’est de la France qui, sous ses airs de ne pas y toucher, n’en est pas moins capitale de la Franche-Comté et de l’horlogerie, préfecture du Doubs, chef-lieu d’un arrondissement composé de treize cantons et de trois cent onze communes, ville natale de Victor Hugo et des frères Lumière mais aussi, excusez du peu, capitale de l’ancienne Séquanie, connue alors sous le nom latin de Vesontio, cité qui fut, en cette époque barbare, une ville pilote d’envergure puisqu’elle possédait déjà, bien avant l’invention du tourisme, un sens inné de l’hospitalité. Des hordes d’envahisseurs portant la hache, la masse d’arme ou l’espingole en guise de caméscope la visitaient régulièrement et laissaient, dans le gris-bleu de ses pierres, stigmatisés, gravés, burinés ou ciselés, quelques indices de leurs passages qui constituent ce que l’on nomme en une formule quelque peu pompeuse: la longue et douloureuse histoire de la cité.
Plaquée au creux d’une cuvette naturelle comme l’est une pâte feuilletée dans le fond d’un moule à tarte, la ville est close par un couvercle caparaçonné de toits ocre, aux tuiles serrées et aux cheminées hautes que maintiennent et soutiennent des maisons relativement basses habitées par d’honnêtes commerçants, des pharmaciens aisés plus ou moins bovarystes, de respectables docteurs et d’éminents notaires, sans omettre, bien sûr, militaires et curés qui occupaient jadis casernes et églises, leurs bâtisses imposantes obstruant encore, à ce jour, la partie la plus antique et dénommée romaine de la susdite cuvette.
Un fleuve en forme de lyre, le Doubs, sertit comme un bijou ce bouclier de toitures et d’âmes subséquemment nommé centre-ville, où grouillent, jours fériés et chômés, des badauds dont l’activité maîtresse consiste à arpenter les deux ou trois rues commerçantes et à s’extasier devant leurs luxuriantes vitrines, aquariums du désir frustré où des chaussures neuves, poissons de cuir inertes sur fond de velours rouge, se contemplent par paires dans le blanc des œillets.
Quelques ponts, dont les ingénieurs respectant le cahier des charges ont privilégié la robustesse au détriment de l’esthétique, permettent de traverser le fleuve et d’accéder aux quartiers périphériques qui, s’éloignant progressivement de l’épicentre, vont du plus huppé au plus populaire.
C’est précisément dans l’un de ces quartiers d’ultime catégorie que nous nous trouvons actuellement, un peu plus haut que la gare Viotte, entre la cité des Orchamps et la cité des Parcs, à la frontière du quartier des Chaprais et du dépôt, loin des vitrines et des godasses, loin des rupins et des bourgeois, des militaires et des vicaires, en bordure d’une espèce de no man’s land formé par un amas de traverses, de hangars et de rotondes où sont entreposées les locomotives qui ne roulent pas et celles qui ne roulent plus.
Au pied de ces ferrailles aux ronces entrelacées, s’élève un bâtiment trapu et court sur pattes qui fut jadis coquet et que tous appelaient: l’hôpital du quartier. On y faisait de tout, deuil et maternité. C’est là qu’il vit le jour, René Boley, mon père, le 3 mai 1926, entre les rails et les wagons, les tenders et les tampons, dans les panaches bleutés de leurs lourdes bouzines aux déchirants sifflets.
Ce quartier fut toute sa vie, sa seule mappemonde, sa scène de théâtre, son unique opéra. Il y grandit, s’y maria, procréa. Ne l’aurait pas quitté pour toutes les mers du globe et leurs îles enchantées.
Il y passa sa vie, sa vie de forgeron, y aima l’enclume, la boxe et l’opérette. Et le théâtre, par-dessus tout.

Fidèle à ses amours, attaché à sa terre, aux pierres et aux amis, aux fumées qui mouraient et aux rails qui rouillaient, il rendit l’âme, le 8 octobre 1999, dans ce lieu ferroviaire où le destin la lui avait offerte: l’hôpital du quartier. Ce dernier avait beaucoup vieilli ; mon père aussi ; ils étaient quittes.
Toujours est-il, pierres ou chair délabrées, qu’il mourut dans le même bâtiment que celui qui l’avait enfanté et, si l’on en croit les indications inscrites dans le livret d’état civil : presque à la même heure.
Distance entre le lieu de sa naissance et celui de sa mort: trois étages.

Extraits
« C‘est son problème, les mots, à cause du père inconnu qui s’est fait écraser paf-entre-deux-wagons-comme-une-crêpe-le-pauvre, la mère contrainte d’aller faire des ménages chez les riches (bourgeois du centre-ville) et lui l’école au rabais, puis l’apprentissage chez le premier patron qu’on a trouvé forgeron-serrurier, on aurait pu tomber sur pire pour, hop, entrer dans la vie active à tout juste quatorze ans, l’âge légal, parce que ça fait un salaire de plus à la maison. »

« Il y a donc la boxe et le linge qui sèche. Les escaliers cités, le cornet à pistons, le père en uniforme prisonnier dans son cadre. Le dictionnaire, bien sûr, ses mots échevelés dont nul ne sait user. Il y a aussi la forge, ses masses et son enclume, puis les rails du dépôt. Tableaux de son enfance qui serait triste et vide s’il n’existait l’humain pour lui donner une âme.
Et l’humain, pour René, se condense en un seul: Pierrot, l’ami des origines, le copain de toujours. Le frère incontournable. Ils sont tous deux semblables à Oreste et Pylade. Ou Castor et Pollux. Unis du berceau au tombeau. »

« Ils ont remarqué, ça derniers mois, que les locomotives à vapeur n’arrivaient plus ici comme des malades à rétablir mais comme des condamnées, à la queue leu leu, la chaine autour du cou, sans espoir de retour. Le dépôt, jadis brave dame compatissante, ne fait plus fonction d’hôpital, de centre de soins ou maison de repos: c’est devenu un lieu d’équarrissage où la ferraille hurle sous la morsure du chalumeau. C’en sera bientôt fini de ces bouzines asthmatiques, de ces masses de fonte affectueuses, bonnes grosses mères fessues à qui des pelletées de charbon mettaient le feu au cul. La fée électricité promène désormais ses volts au cœur des caténaires, le charbon ne brûle plus, les fumées disparaissent, le ciel est bien trop bleu. »

À propos de l’auteur
Guy Boley est né en 1952. Après avoir fait mille métiers (ouvrier, chanteur des rues, cracheur de feu, directeur de cirque, funambule, chauffeur de bus, dramaturge pour des compagnies de danses et de théâtre) il a publié un premier roman, Fils du feu (Grasset, 2016) lauréat de sept prix littéraires (grand prix SGDL du premier roman, prix Georges Brassens, prix Millepages, prix Alain-Fournier, prix Françoise Sagan, prix (du métro) Goncourt, prix Québec-France Marie-Claire Blais). (Source : Éditions Grasset)

Commandez le livre en ligne sur Amazon (il suffit de cliquer sur la couverture)

Mes livres sur Babelio.com


Focus Littérature

50 chroniques de livre

Badge Critiques à la Une

Challenge NetGalley France 2018

Badge Lecteur professionnel

Tags:
#quanddieuboxaitenamateur #guyboley #editionsgrasset #hcdahlem #roman #unLivreunePage. #livre #lecture #books #littérature #lire #livresaddict #lectrices #lecteurs #lecteurscom #bouquiner #livresque #explolecteur #rentreelitteraire #rentree2018 #RL2018 #68premieresfois #secondroman
#NetGalleyFrance #lundiLecture