Trois jours à Berlin

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En deux mots:
Le 9 novembre 1989 un fonctionnaire annonce que les voyages à l’étranger sont autorisés, précisant que la mesure s’applique immédiatement. Incrédules, les berlinois se dirigent vers les postes-frontière de l’ex-Allemagne de l’est. L’Histoire est en marche.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

«Ich bin ein Berliner»

À ses propres souvenirs de la chute du mur de Berlin Christine de Mazières vient ajouter les points de vue de différents acteurs, y compris ceux de l’ange Cassiel, conférant à ce moment historique sa dimension extraordinaire.

L’Histoire avec un grand H s’écrit souvent à partir de petites histoires, de faits qui semblent anodins, d’instants qui passeraient inaperçus s’ils n’étaient pas l’aboutissement d’un processus, le résultat d’un long cheminement. Christine de Mazières l’a parfaitement compris en construisant son roman. Elle nous raconte la chute du mur de Berlin en donnant la parole à des acteurs qui fort souvent ne se rendaient pas vraiment compte de ce qui se jouait ce 9 novembre 1989.
Prenez par exemple le cas de Günther Schabowski. Le journaliste, membre du Politbüro doit rendre compte des décisions gouvernementales après la fuite de milliers de personnes via la frontière hongroise ouverte depuis mai vers l’Autriche. Egon Krenz, nommé quelques jours plus tôt à la tête de la République démocratique allemande – en remplacement d’Erich Honecker remercié après avoir été vertement sermonné par un Michael Gorbatchev pressé de voir sa nouvelle politique de glasnost (transparence en russe) essaimer – lui donne deux feuilles de papier sur lesquelles il a rédigé «le projet de réglementation sur la liberté de circuler» avant de s’éclipser.
Lisant le texte, il est tout autant ébahi et incrédule que le parterre de journalistes rassemblés pour rendre compte de l’action gouvernementale. Pressé de questions, il ne veut pas trop s’avancer mais, devant l’insistance des journalistes, il finit par lâcher cette phrase : «Cela s’applique… à ma connaissance… euh… dès maintenant, sans délai.»
Rendons-nous maintenant dans l’appartement de Holger et Karin, un couple de Berlinois qui vivent depuis des années sous ce régime. Ils ont, comme presque tous leurs compatriotes, déjà eu maille à partir avec la Stasi, la fameuse police politique chargée de contrôler toute attitude déviante et ont une confiance très relative dans leurs dirigeants. On imagine leur sidération en entendant Günther Schabowski. Mais à leur place qu’aurions nous fait? Sans doute la même chose qu’eux. Nous aurions voulu savoir si ce que la télé venait d’annoncer était vrai où il s’agissait de ce que l’on appelle aujourd’hui une fake news. Après tout, que risquent-ils à aller voir au poste-frontière si la barrière est désormais levée?
Il en va de même pour leurs voisins et pour des milliers de compatriotes. De toutes parts, ils affluent aux points de passage comme celui de la Bornholmer Strasse.
En face d’eux, le soldat Uwe Karsten comprend très vite que ses chefs sont pris de court, qu’il leur faut improviser, qu’ils essaient d’aller aux nouvelles, de demander des instructions précises.
Alors que le chef de la sécurité, le lieutenant-colonel Becker, s’étrangle devant cet amateurisme et ce manque d’anticipation, l’improvisation s’impose comme un ultime recours. On décide de tamponner les photos des passeports, signal que leurs possesseurs pourront passer à l’ouest mais aussi qu’on leur refusera de rentrer chez eux. Dérisoire tentative de conserver une once de pouvoir… avant de finalement lever définitivement la barrière, de mettre à fin à la division de la ville qui date du 13 août 1961. Si pas un coup de feu n’a été tiré, si les caméras du monde entier vont pouvoir filmer l’enthousiasme des Berlinois à s’attaquer au «mur de la honte», c’est peut-être grâce à Cassiel.
L’ange qui survole la ville dans le superbe film de Wim Wenders, Les ailes du désir, ne pouvait manquer dans ce récit. C’est lui qui en fait se substitue à la romancière qui dispose de tous les pouvoirs, qui voit la foule autant que chacun des individus, qui sait leur histoire et leurs motivations, qui tend les fils invisibles qui relient les uns et les autres. Anna la Française venue à Berlin négocier l’achat des droits de livres pour le compte d’éditeurs et Micha qu’elle a croisé à l’Est et dont elle a perdu la trace ou, à l’inverse ceux qui ont fui à l’ouest et rêvent de pouvoir retrouver les membres de la famille et les amis restés de l’autre côté.
Christine de Mazières réussit très bien à dire la charge émotionnelle et l’énergie formidable qui se dégage de ces Trois jours à Berlin. Sans doute est-ce aussi parce qu’une partie de ma famille a vécu à Berlin-Est et que j’ai moi-même vécu ces instants de retrouvailles que ce livre m’a tant touché. À l’heure de fêter les trente ans de la chute du mur, je conclurai avec John Fitzgerald Kennedy et cet extrait de son fameux discours de 1963: «Tous les hommes libres, où qu’ils vivent, sont des citoyens de Berlin. Par conséquent, en tant qu’homme libre, je suis fier de prononcer ces mots: Ich bin ein Berliner!»

Trois jours à Berlin
Christine de Mazières
Éditions Sabine Wespieser
Roman
180 p., 18 €
EAN 9782848053202
Paru le 03/03/2019

Où?
Le roman se déroule en Allemagne, principalement à Berlin

Quand?
L’action se situe en November 1989.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le 9 novembre 1989, à Berlin-Est habituellement désert sitôt la nuit tombée, des groupes silencieux convergent vers les postes-frontières. Tous ont entendu le porte-parole du Parti bredouiller ab sofort, « dès maintenant », en réponse à la question d’un journaliste sur la date de l’ouverture du mur.
De ce colossal cafouillage naît l’événement historique majeur que vivent, incrédules, les personnages de Trois jours à Berlin : Anna, une Française amoureuse de l’Allemagne, rêvant de retrouver Micha, naguère croisé à l’Est ; Micha lui-même, fils en rupture de ban d’un hiérarque communiste, que hante sa tentative de fuite à l’Ouest, quinze ans plus tôt ; le jeune cinéaste, transfuge de RDA, hébergeant Anna… Et quelques-uns qui, de part et d’autre du mur, oscillent entre stupéfaction et désarroi.
Sortant d’un cinéma où elle a revu Les Ailes du désir, alors que les premiers citoyens de l’Est ont déjà franchi le checkpoint, Anna marche dans la nuit avec le sentiment que le film se poursuit. Cassiel, l’ange des larmes de Wim Wenders, s’invite alors dans la ronde, survolant, ému et complice, la foule joyeuse et pacifique, avide de fraternisation.
Trente ans après la chute du mur, Christine de Mazières, alternant les points de vue avec autant de sensibilité que de justesse, insuffle à sa narration la force poétique des belles espérances soulevées par la réunification d’un pays qu’on imaginait à jamais divisé en deux.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Journal du Centre (Muriel Mingau)
Pro / Prose 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Avant l’événement, avant le colossal acte manqué où tout a basculé, la pliure de l’histoire dans laquelle un monde a disparu, bien avant, il y a la ville.
Peut-être faut-il commencer par là. Cette ville bâtie sur une terre pauvre, ravinée de cours d’eau. Terre de moraines, dont les sablières et les lacs recèlent plus de plomb, d’acier et d’ossements blanchis que les forêts remplies d’oiseaux ne le laissent deviner.
Plaine immense, couloir de migrations, champ d’innombrables batailles.
Des peuples frugaux y sont passés depuis des millénaires. Des rois-soldats y ont levé d’immenses armées de conquêtes. D’un bout à l’autre du continent, ils ont avec fracas semé la mort comme du pavot noir, et sur les ruines, au cœur des villes, au cœur des hommes, construit des murs.

CASSIEL
Ils arrivent par petits groupes, silencieux. Comme des badauds, les poings dans les poches, mine de rien. De toutes les rues, ils affluent vers le poste-frontière de la Bornholmer Strasse, curieux et pourtant timides. Pendant le dîner, comme tous les soirs, ils ont regardé les nouvelles sur l’unique chaîne de télévision. La conférence de presse internationale après les réunions du Comité central est retransmise comme d’habitude dans l’émission Aktuelle Kamera. Sur l’écran apparaît, assis au podium, le porte-parole du Parti, cheveux gris, costume gris avec l’insigne rouge à la boutonnière. Il émane un ennui incommensurable de toute sa personne, comme s’il n’était pas sûr lui-même d’être là, accoudé à cette table nappée de gris, devant un micro et un parterre de journalistes réprimant des bâillements. Lui-même a l’air congestionné de celui qui lutte contre la contraction des muscles de la face et du diaphragme. Il sort enfin un papier de sa poche et semble découvrir ce qu’il lit. Aussitôt, un journaliste demande, à partir de quand?
L’homme gris hésite, les yeux sur son papier qui ne lui apporte pas de réponse. Il a le front luisant. Pourquoi ne lui a-t-on rien dit? Un fonctionnaire du Parti n’aime pas improviser. Tous les regards convergent vers lui. Les respirations sont suspendues. Vite, combler le silence pour éviter la catastrophe. Il prend alors un air dégagé et, parce qu’il ne peut quand même pas inventer un délai qui ne figure pas sur son bout de papier, il répond, comme une évidence, ab sofort, «dès maintenant». Et il ajoute, faussement assuré, unverzüglich, «sans délai». À ces mots, un tumulte de questions s’élève. Un morceau d’histoire est en train d’émerger de cette petite phrase qu’il s’étonne lui-même d’avoir prononcée. Il regarde un instant autour de lui. Il pense appartenir au petit cercle qui détient la vérité, à ceux qui peuvent faire le bonheur de tous. C’est si rassurant d’être dans le vrai, dans le sens de l’histoire, du bon côté, il ne faut surtout rien changer. Il connaît sur le bout des doigts son catéchisme et ne sait pas penser au-delà, ni autrement. Il ne peut pas concevoir ce qu’il vient de faire. Le bureaucrate vient de déclencher une révolution pacifique, il vient d’ouvrir le mur de Berlin et ne le sait pas encore.
Toute cette douceur que les hommes cachent au fond de leur cœur, toute cette douceur dont ils ont peur. Je suis entré un instant par la fenêtre chez les Brandt. Holger et Karin viennent de lâcher leurs fourchettes. Dès maintenant? Ils se regardent, incrédules. Qu’a-t-il dit? Sans délai? Tu l’as entendu, toi aussi? Ils se lèvent. Dans la chambre, les enfants sont endormis, les cartables au pied de leurs lits. Leurs souffles réguliers emplissent l’ombre mauve de tendresse. Je me penche sur eux pour leur insuffler de beaux rêves. Holger murmure: On y va? Il craint que Karin ne le traite de fou. Mais elle referme doucement la porte de la chambre et le regarde.
Ils prennent leurs manteaux et sortent. Cela ne prendra qu’un instant. Quel jour sommes-nous? Jeudi 9 novembre. Oui, il ne faudra pas trop tarder, la semaine n’est pas finie. Le poste-frontière de la Bornholmer Strasse est au coin de la rue. Ils veulent en avoir le cœur net. Comme des enfants ayant peur de commettre une bêtise, ils se donnent la main. La nuit est étrangement calme. Une brise légère fait chuchoter les feuilles jaunies des peupliers comme une caresse d’espoir. La bruine crée un halo flou autour des lampadaires. »

À propos de l’auteur
Christine de Mazières, franco-allemande, née en 1965, est haut fonctionnaire et vit dans la région parisienne. Pendant dix ans, de 2006 à 2016, elle a été la déléguée générale du Syndicat national de l’édition. (Source: Éditions Sabine Wespieser)

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Mon temps libre

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En deux mots:
Un jeune homme part à Berlin pour y découvrir la ville et ses habitants, pour donner des cours de français et faire des traductions. Durant son séjour, il va s’intéresser à la manière dont la ville fonctionne, comment les plantes et les animaux s’approprient la ville et aux fantômes de l’Histoire.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Parenthèse berlinoise

Samy Langeraert a vécu quelques temps à Berlin. Mon temps libre raconte son séjour, ses déambulations dans la ville et nous livre, bien mieux qu’un guide touristique, l’âme de cette capitale.

« Chaque soir, pendant des heures, je marche sur les trottoirs couverts de neige sans prendre de direction précise. Les rues sont à peine éclairées et dans les coins, entre les réverbères ou les néons, l’obscurité se creuse et devient brusquement sensible.» Dès les premières phrases de ce court roman, Samy Langeraert installe l’ambiance qui va accompagner le lecteur tout au long du livre, faite davantage d’ombres que de lumières, de sensations que de faits. Ce faisant, il capte beaucoup mieux le pouls de cette ville que ne le ferait un guide officiel en allant d’un monument à l’autre. Il préfère se pencher sur les plantes aromatiques qui poussent sur la terrasse des appartements que nous parler de la porte de Brandebourg, s’intéresse davantage à la faune qui investit la ville qu’aux Palais que l’on reconstruit à coup de millions. Et davantage aux destins individuels qu’à la mémoire collective.
Au début du livre, il nous parle de Winfried Freudenberg dont il a découvert le nom sur une plaque commémorative. Cet homme est la dernière victime du mur de Berlin, le 7 mars 1989. Avec son épouse, il a construit un ballon mais il est repéré durant les opération de gonflage. «Le couple décide alors que Winfried Freudenberg doit partir seul (la plaque ne précise pas ce qu’il est advenu de sa femme), mais le ballon s’élève beaucoup plus rapidement que prévu et Freudenberg se retrouve bloqué des heures en altitude, « accroupi dans une boîte de 40 centimètres de large et deux centimètres d’épaisseur ». On a retrouvé son corps dans la Limastrasse, dans le sud-ouest de la ville…».
À la fin du livre, il évoque Ida Siekmann, qui serait la première victime. Elle est «morte le 2 août 1961 des suites de ses blessures après avoir sauté par la fenêtre de son appartement de la Bernauer Strasse.» Deux faits divers qui relient plus d’un quart de siècle. Car si le mur a aujourd’hui disparu – à part les quelques mètres érigés pour les touristes – il reste bien présent dans l‘esprit et dans le cœur des berlinois. Et si depuis 1989 la ville a été transformée, elle conserve de son lourd passé de vastes espaces plus ou moins sauvages dont profitent les animaux.
Lors de ses déambulations, le narrateur a ainsi pu croiser plusieurs fois un renard vraisemblablement à la recherche de nourriture.
Les jours passent et, petit à petit notre visiteur s’installe: «L’hiver s’est dissipé, le printemps gonfle, les jours s’étirent, j’examine les bourgeons de toutes mes forces, les mouches encore si peu méfiantes, je crois pouvoir sentir la chaleur du soleil sur mes poignets, mes tempes, mais ça ne va pas plus loin, et puis les phrases et les pensées s’étiolent, le blanc revient toujours, c’est comme si les idées, les fleurs, la terre, les mots s’évaporaient… »
Il donne des leçons de français via Skype à une chercheuse dans un laboratoire qui habite dans la banlieue ouest de Zurich ainsi qu’à un cadre d’une société de conseil installée sur le Kurfürstendamm, effectue quelques traductions, mais préfère de loin la musique de certains mots tels que Gedankensprung ou Schadenfreude. «Parfois, le simple fait de les retrouver sur la page d’un journal me redonne presque la santé» écrit-il.
Il s’installe à la bibliothèque mais regarde plus les autres visiteurs que ses livres, va manger une currywurst, apprécie la tiède soirée au bord d’un lac, apprécie la bière achetée dans un Späti «à l’heure où la journée s’achève et où il est temps d’en faire une sorte de compte rendu mental». Il pourrait alors s’amuser à décortiquer le titre de son premier roman. Il découvrirait alors qu’il ne pouvait en trouver de meilleur, car la notion de temps y est omniprésente et que ce temps à disposition lui a conféré la liberté d’observer et de raconter.

Mon temps libre
Samy Langeraert
Éditions Verdier
Roman
96 p., 12,50 €
EAN 9782378560072
Paru le 03/01/2019

Où?
Le roman se déroule en Allemagne, principalement à Berlin et dans les environs. On y évoque aussi Paris, Dresde, Heidelberg, Bâle, Strasbourg et Zurich

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Mon temps n’a rien à voir avec ce temps qui passe à l’extérieur. C’est un temps ralenti, engourdi, un temps un peu malade que j’émiette et qui tombe comme une neige lente, poudreuse.
À l’issue d’une rupture amoureuse, le narrateur de Mon temps libre quitte Paris pour s’installer à Berlin, une ville qu’il connaît déjà pour y avoir passé un hiver fantomatique. Ainsi s’ouvrent les quatre saisons d’une vacance, d’un temps libéré des contraintes mondaines et qui aiguise la perception du monde.
Le jeune homme fait l’expérience d’une étrangeté et d’une solitude radicales, qui est aussi celle d’un entre-deux-langues.
Berlin nous apparaît ainsi sous un jour inédit. Loin des clichés contemporains d’une ville créative et frénétique – qui surgissent parfois en négatif et comme toujours vus à distance –, cette odyssée en mineur nous confronte à sa météorologie, sa flore et sa faune, à ses lieux périphériques, à ses rebuts et ses personnages secondaires.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres hebdo (Jean-Claude Perrier)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Berlin, premier hiver
Chaque soir, pendant des heures, je marche sur les trottoirs couverts de neige sans prendre de direction précise. Les rues sont à peine éclairées et dans les coins, entre les réverbères ou les néons, l’obscurité se creuse et devient brusquement sensible. J’ai fini par m’apercevoir qu’elle ne recouvrait pas les choses, mais leur donnait plutôt un degré de consistance dont je n’avais jusque-là aucune idée : les grilles, les branches tombées par terre, les angles du caniveau me semblent plus vrais, mieux dessinés qu’ailleurs. Chez moi, le blanc des lampadaires les écrasait tandis qu’ici, le peu de lumière les gonfle et les soulève.
Je marche, la neige collée aux semelles de mes chaussures, mon appareil photo en bandoulière, et je regarde : voilà des mois que je longe les rues la nuit à la recherche d’un signe qui m’aurait échappé depuis mon arrivée. Avec un entêtement stupide, je plisse les yeux devant les arbres au tronc humide et froid, les vitres embuées des camionnettes, les noms listés aux interphones, les grues, les stands de Currywurst ou les traces dans la neige, je les scrute, mais n’y découvre rien, et à défaut de savoir quoi en faire, je les photographie. J’ai l’illusion qu’en les fixant longtemps à travers le viseur, sous plusieurs angles, en me retenant de respirer et en pressant doucement le déclencheur de l’appareil jusqu’à ce que le miroir pivote et claque, je parviendrai à entrevoir cette forme qui se dérobe sans cesse. Après chaque prise de vue, le flash émet un sifflement si faible que je le confonds parfois avec un acouphène.
La neige étouffe mes pas ou manque de me faire glisser selon qu’elle est fraîche ou tassée depuis des jours. Je marche et j’articule dans l’air glacé les mêmes questions stériles, des questions hébétées aux réponses évidentes, mais que je ne peux pas m’empêcher de poser encore et encore à défaut de mettre la main sur le problème qui m’intéresse vraiment. Pourquoi la nuit tombe-t-elle si tôt? Pourquoi la neige ne fond-elle pas? Pourquoi y a-t-il si peu de lumière dans les immeubles, où sont passés leurs habitants? Quand une fenêtre est éclairée, j’imagine par exemple un salon décoré avec soin, plusieurs fauteuils moelleux, des magazines, du courrier sur une table basse, des lattes de pin très larges, et à côté, dans la cuisine, les gestes fatigués d’un homme qui manipule un ouvre-boîte ; ou bien une chambre aux murs couverts d’affiches de blockbusters, un piano électrique sur lequel un garçon répète les mêmes accords dix fois, vingt fois, cent fois avec application ; ou un bureau dans lequel s’entassent toutes sortes de documents : des piles de papiers en désordre et des classeurs, des chemises, des caisses remplies de factures, de contrats, de brochures noyés dans la lueur blafarde d’une ampoule basse consommation.
Dans la journée, ici, il n’y a presque personne à l’extérieur, mais la nuit, même l’idée d’un passant est fragile. À quoi bon éclairer les rues si elles restent désertes? Ces soirs d’hiver, je croise dans un quartier sa petite poignée de fantômes, puis quelques ombres dans le quartier voisin, et ainsi de suite, jusqu’à ce que la fatigue, l’ennui, l’irritation l’emportent sur la curiosité. Alors je prends le métro pour retourner chez moi et sur les quais, dans les wagons, je peux regarder d’un peu plus près et un peu plus longtemps ces figurines grandeur nature que sont les Berlinois. Pour la plupart, elles se tiennent à l’écart les unes des autres, et même les rares qui sont ensemble conservent entre elles une distance incompréhensible. Partout, il règne un silence mat et comme une version négative d’espace public. Ce qui définit ces lieux, c’est ce qui ne s’y passe pas. Leurs occupants s’accordent sur une seule règle, très simple : aucune interaction n’est justifiée. L’autre est une abstraction qui doit rester intacte, avec laquelle il serait déplacé d’échanger un sourire, un regard, la moindre des politesses.
La langue de ces gens-là, j’ai renoncé à l’écouter attentivement dans l’espoir d’y trouver quelque chose d’autre que des affirmations transmises de façon mécanique. Dans les parcs, dans les bus, à la cantine de l’université, je n’entends pas d’incertitude : c’est comme si la syntaxe avait durci et que cette solidité les fascinait. Même les enfants la craignent. Même dans les salles de cours, où la parole s’étale en long et en large, elle se retranche derrière des expressions toutes faites et des postures dont la répétition m’épuise.
À l’université, de toute manière, je n’y vais plus. Le matin, je reste ici, dans cette grande chambre si blanche et lumineuse que chaque chose que j’y fais prend l’allure d’une expérience de laboratoire. Je n’ai jamais eu autant de fenêtres à ma disposition. Elles tremblent en chœur quand un camion passe dans la rue, et entre leurs deux rangées, je trouve chaque jour de nouvelles coccinelles qui deviennent, une fois mortes, plus légères que des miettes. Je m’assois au bureau et je feuillette mes livres, il m’arrive même de prendre des notes pour le mémoire que j’ai cessé d’écrire, mais mon regard finit toujours par déraper hors de la page et atterrir sur la surface parsemée d’entailles de la grosse table en bois que j’ai achetée aux puces. Je passe d’une fente à l’autre et je consigne pour moi leurs différences ou leurs similitudes, puis j’ouvre le dictionnaire et vérifie le sens d’un mot repéré la veille sur une affiche publicitaire. Dehors, le bus jaune à étage remonte la rue jusqu’à l’arrêt suivant, et derrière lui quelques voitures le suivent en file indienne. Le bus avance au ralenti pour respecter l’horaire prévu, mais les voitures ne le dépassent jamais.

Extraits
« L’un des Spätis que je fréquente le plus se trouve dans la Wrangelstraße, près de Schlesisches Tor. Si je suis dans les parages et qu’il fait bon, je vais y acheter une bière et je m’installe devant, dos aux vitrines, sur l’un des bancs placés de chaque côté de la porte d’entrée. J’évite d’y aller trop tôt ou tard : plutôt à l’heure où la journée s’achève et où il est temps d’en faire une sorte de compte rendu mental, même s’il n’est pratiquement rien arrivé depuis le matin. Je décapsule ma bière et je regarde les gens passer, et les voitures, les arbres, les animaux, les gens dans les immeubles d’en face. Le Späti est tenu par un couple qui semble tout droit sorti d’un livre de Carson McCullers. L’un et l’autre sont obèses, impénétrables, et s’acquittent de leurs tâches sans avoir l’air d’y prêter attention, comme s’ils flottaient dans un monde parallèle – comme si la zone dans laquelle se trouvait leur Späti n’était pas tout à fait terrestre. Ils ont leurs propres chaises pliantes dehors, au milieu du trottoir, et viennent s’y asseoir à tour de rôle, pour ne rien faire, pour regarder, comme moi. On pourrait supposer qu’ils sont anesthésiés, qu’ils ont déjà tout vu, tout entendu, mais à la moindre perturbation, ils tournent la tête et ils observent. Les événements les plus infimes les intéressent : ils veulent savoir qui rit ou crie au coin de la rue, pourquoi telle femme marche en traînant les pieds, où va telle ambulance, si le nuage qui passe annonce la pluie ou s’il s’agit seulement d’un nuage égaré dans le ciel du soir. »

« Mon affection pour certains mots d’ici («Gedankensprung», «Schadenfreude»): parfois, le simple fait de les retrouver sur la page d’un journal me redonne presque la santé. »

« Les bruits d’octobre se sont dissous dans l’air. Tous les jours à onze heures, un petit groupe d’enfants guidé par un adulte se dirige vers le square, chaque jour plus silencieux, plus lent, ses mouvements comprimés peu à peu par le froid. L’après-midi, personne ne vient plus s’asseoir sur les bancs, et les trottoirs des environs restent déserts. Plus d’étourneaux, plus d’hirondelles, et de jour comme de nuit, seulement des bruits nocturnes, des bruits de ville abandonnée, de ville sous cloche de verre. Mais à mesure que les bruits s’affaiblissent à l’extérieur. ceux de l’immeuble se font plus insistants : la télé du voisin, les portes claquées, fermées, poussées, les grincements en tous genres, les clés tournées dans les serrures, les clous plantés ici et là…»

« L’identité de la « première victime du mur » ne fait pas consensus. D’après certains, il s’agit d’une femme de cinquante-huit ans, Ida Siekmann, morte le 2.2 août I961 des suites de ses blessures après avoir sauté par la fenêtre dc son appartement de la Bernauer Strasse. Pour d’autres, c’est un jeune homme de Vingt-quatre ans, Günter Litfin, abattu le 24 août alors qu’ il essayait de rejoindre le secteur, britannique en traversant un canal à la nage. On peut lire sur Wikipédia que « les coups de feu ameutèrent les passants qui assistèrent au repêchage de son cadavre par la police ». Sur un site officiel de l’administration allemande, on apprend que la Stasi lança immédiatement une campagne de diffamation… »

À propos de l’auteur
Samy Langeraert est né en 1985. Il vit à Paris. Mon temps libre est son premier roman. (Source : Éditions Verdier)

Blog de l’auteur (avec extraits de livre)

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Le café des petits miracles

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En deux mots:
Nelly aime son prof de philo, mais ce dernier ne voit en elle qu’une charmante collaboratrice. En désespoir de cause, elle part pour Venise où la magie des lieux et une histoire de famille enfouie vont lui offrir de quoi panser ses bleus à l’âme.

Ma note:
★★★ (j’ai bien aimé)

Ma chronique:

De Paris à Venise, d’un amour à l’autre

La recette de Nicolas Barreau a beau être à chaque fois la même, elle n’en reste pas moins très efficace. Ce voyage à Venise en apporte une nouvelle preuve.

Héloïse d’Ormesson nous offre chaque année depuis 2015 un nouveau roman de Nicolas Barreau (un pseudonyme derrière lequel les journalistes allemands ont cru reconnaître l’éditrice allemande Daniela Thiele). En 2014, avec Le sourire des femmes, il – conservons pour l’instant le masculin – avait d’emblée trouvé un large public, déjà avide de ce que l’on appelle aujourd’hui les feel good books. Suivront, avec le même succès Tu me trouveras au bout du monde, La Vie en Rosalie et Un soir à Paris.
Le café des petits miracles utilise les mêmes ingrédients de la comédie romantique que les ouvrages précédents et réussit à nouveau à nous concocter une délicieuse recette, pour peu que l’on adhère à sa croyance en la devise des chevaliers, « ces trois mots magnifiques et puissants inscrits sur leurs armoiries et drapeaux: Amor Vincit Omnia» (l’amour triomphe de tout).
Trois mois qui sont aussi inscrits sur l’anneau que Nelly a hérité de sa grand-mère et qui vont la mener à Venise. Mais n’anticipons pas.
Au début du livre la jeune femme est à Paris, amoureuse de son prof de philo. Une flamme qu’elle n’a pas osé déclarer, attendant le moment opportun. Quand ce dernier l’invite à l’accompagner Outre-Atlantique pour un séminaire, on se dit que l’opportunité est bien belle. Sauf que Nelly ne peut prendre l’avion, victime d’une phobie liée à un accident qui l’a traumatisée. Elle devra patienter… et laissera passer sa chance.
C’est en désespoir de cause qu’elle prend le train pour Venise par un froid matin de janvier, histoire de se changer les idées, de découvrir la Sérénissime, mais surtout pas pour tomber dans les bras du premier dragueur venu. Il ne va d’ailleurs pas tarder à surgir, le beau Valentino, pour lui proposer de la guider dans la ville. Mais Nelly ne veut pas se laisser conter fleurette. « Elle aspirait à l’amour, certes. Mais pas à une aventure avec un séducteur (aussi sympathique fût-il), aventure qui serait terminée avant même d’avoir eu le temps d’épeler le mot «avventura». Un Italien ne pouvait s’empêcher de chercher à conquérir le cœur d’une jolie femme — c’était une sorte de sport national. » Mais quelquefois les circonstances – un sac qui tombe sur une gondole – vous poussent à réviser votre jugement.
On se doute bien qu’après quelques rendez-vous manqués et autant de quiproquo, l’amour va finir par l’emporter.
Comme dans la chanson de Jo Dassin, dans ce petit café un peu à l’écart,
« Au rendez-vous des amours sans abri
On était bien, on se sentait seuls au monde
On n’avait rien, mais on avait toute la vie ».
Si l’histoire est certes cousue de fil blanc, elle nous permet de déambuler dans Venise, d’apprendre plus joyeusement que dans un guide de voyage la topographie, l’architecture, l’histoire de cette ville sans doute tout aussi romantique que Paris.
Et quel mal y aurait-il à se laisser entraîner par le charme, l’émotion, la douceur des choses?

Le café des petits miracles
Nicolas Barreau
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
304 p., 18 €
EAN : 9782350874388
Paru le 8 février 2018

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris ainsi qu’à Venise et aux alentours.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Timide et romantique, Éléonore adore s’évader dans la lecture et croit aux présages, petits messagers du destin. N’ayant pas hérité de l’intrépidité de sa grand-mère, elle n’est pas le genre à prendre une décision sur un coup de tête. Mais la vie est parfois imprévisible ! Et une phrase énigmatique trouvée dans un vieux livre peut avoir des conséquences inattendues, de celles qui bouleversent une existence. Éléonore l’ignore encore, par ce froid matin de janvier, quand elle saute dans un train pour Venise…
Destination la Sérénissime où Nicolas Barreau nous embarque dans une magnifique histoire, d’un campo l’autre, au gré des calli et au pied des campanili. Son Café des petits miracles nous invite à prendre le bonheur par la main et à croire en l’amour.
Venezia, amore mio!

Les critiques
Babelio
Blog Des pages et des îles 

Les premières pages du livre
« PROLOGUE
Nelly aimait la lenteur. Elle était plus encline à flâner qu’à se hâter, et elle réfléchissait très longuement avant de prendre une décision. Par ce clair après-midi d’automne, tandis qu’elle se promenait au bord de la Seine et que le serpent de tôle se pressant le long du quai se figeait sous les coups de klaxon, elle ne put s’empêcher de penser à Paul Virilio et à ses théories sur « l’immobilité fulgurante ».
Oui, il était fâcheux que l’être humain essaie toujours de repousser ses limites, et l’accélération croissante du monde ne mènerait à rien de bon. Son mémoire de licence sur Virilio avait toutefois mené Nelly à Daniel Beauchamps, ce qui était une excellente chose. Voilà déjà onze mois, trois semaines et cinq jours qu’elle assistait le professeur de philosophie, et aussi longtemps qu’elle était secrètement amoureuse de lui.
Enfin, très secrètement. Nelly se persuadait parfois que la perspective de leur bonheur prochain était presque plus belle que sa concrétisation, qui se produirait forcément un jour. Qu’y avait-il de plus euphorisant que d’être allongé dans son lit, sous le dais nocturne des possibilités, et de rêver à des choses qui pourraient arriver?
Un sourire hésitant traversa le visage de Nelly, qui, instinctivement, serra plus fort la bandoulière de son sac en cuir. Ce matin-là, Daniel Beauchamps lui avait laissé un message car il voulait discuter avec elle! Se faisait-elle des idées ou le ton du professeur était-il différent, pas comme d’habitude?
L’homme de grande taille, prévenant, qui traînait légèrement la jambe droite (un accident de vélo dans sa jeunesse, pas tout à fait guérie), l’avait aussitôt charmée avec ses yeux bleu translucide, si vifs. Elle n’oublierait jamais que, pour son premier jour de travail, il était venu à l’université en avance, juste pour elle. Cela faisait presque un an que Nelly, plus que ponctuelle, avait monté rapidement l’escalier de la faculté de philosophie, pour constater avec étonnement que les bureaux étaient encore vides. Seul le secrétariat trahissait une présence humaine – une tasse de café au lait solitaire fumait sur un bureau, derrière lequel personne n’était assis : même Mme Borel, auprès de qui Nelly devait se présenter, se faisait attendre. La jeune femme avait donc fait des allées et venues dans le couloir, indécise, pour finir par frapper à la porte de Beauchamps. Alors qu’elle s’apprêtait à baisser prudemment la poignée, elle avait vu, au bout du couloir, le professeur se diriger vers elle, le pas rapide, de sa démarche légèrement balancée.
– J’en étais sûr, avait-il dit, ses yeux scintillant chaleureusement derrière de grandes lunettes. Ma nouvelle assistante est déjà là, et il n’y a personne pour l’accueillir. – Il lui avait tendu la main en souriant, avant de tourner la clé dans la serrure et de l’inviter à entrer. – Après vous, mademoiselle Delacourt, après vous ! Je suis désolé que vous ayez dû attendre. Mon équipe a parfois une conception démesurément large du cum tempore. – Il avait écarté pour elle une chaise devant son bureau encombré, avant de se laisser tomber dans son fauteuil en cuir. – Quoi qu’il en soit : bienvenue dans notre bande de clampins. Les choses ne peuvent que s’améliorer avec vous, je le sens. Puis-je vous offrir un café avant que Mme Borel ne donne signe de vie? Ce qui va probablement durer encore un certain temps…
Il lui avait adressé un clin d’œil, et c’est à cet instant qu’il avait ravi le cœur de Nelly.
Certes, ce n’était pas la première fois qu’on conquérait son cœur; pendant ses études, il y avait bien eu l’un ou l’autre camarade pour lui plaire. Cependant, il s’agissait maintenant de la vraie vie. Elle avait un vrai travail. Et le Pr Beauchamps était un homme, un vrai, pas un garçon amoureux qui chercherait maladroitement ses seins ou ne saurait pas vraiment ce qu’on dit à une femme.
En tant que fille d’une libraire passionnée, qui n’hésitait pas à installer le parc de la petite Nelly devant les rayonnages surchargés de sa boutique à Quimper, et pouvait, plongée dans un roman captivant, oublier son enfant (laquelle sortait de l’étagère un livre après l’autre et jouait paisiblement avec, absorbée dans cette activité), Nelly aimait les livres par-dessus tout. Et en tant que fille d’un affectueux ingénieur du bâtiment qui faisait sauter la petite sur ses genoux et était parti bien trop tôt – un accident tragique, dont Nelly ne parlait jamais, ayant entraîné ses parents dans la mort –, elle était tombée amoureuse de cet homme. Il était plus âgé sans être vieux, cultivé sans être prétentieux, et avait de toute évidence un faible pour les femmes (ce dont Nelly devait prendre connaissance avec un certain malaise teinté de jalousie).
Heureusement, le Pr Beauchamps n’était pas beau. Nelly Delacourt nourrissait une profonde méfiance envers les hommes séduisants, qui étaient en général très imbus d’eux-mêmes et n’avaient rien dans le crâne, tant la vie leur facilitait la tâche. Avec sa démarche gauche, son nez de boxeur prononcé au-dessus de lèvres fines que resserrait la concentration, Beauchamps n’aurait jamais remporté un concours de beauté, mais son regard intelligent et son sourire aimable rendaient extrêmement désirable, aux yeux de Nelly, l’homme capable de donner des cours sur Paul Virilio et Jean Baudrillard aussi intéressants et divertissants.
Au cours des semaines suivantes, elle s’était renseignée discrètement sur son mentor. Divorcé, il vivait apparemment sans petite amie non loin du parc des Buttes-Chaumont, et, avait-elle appris, vouait une grande admiration à Frank Sinatra. C’était déjà un début.
Il faut dire que Nelly connaissait tout Sinatra. Enfant, elle avait le droit de manipuler les vieux disques de la collection de son père, un honneur particulier. Concentrée au plus haut point, elle posait délicatement le fragile saphir sur la galette de vinyle noir, comme papa le lui avait montré, puis la voix veloutée de Frank Sinatra s’élevait, après de légers craquements. Une certaine magie venait emplir le salon, et la petite fille aux boucles brunes, assise dans le grand fauteuil à oreilles, jambes ramenées vers elle, regardait ses parents évoluer sur les notes de Somethin’ Stupid ou Strangers in the Night. Le monde était alors en ordre, et Nelly se rappelait bien l’atmosphère de ces après-midis, quand musique et pénombre l’enveloppaient comme un cocon de soie – un puissant sentiment de sécurité qu’elle n’avait plus jamais éprouvé dans sa vie. Restaient les chansons de Sinatra, et une nostalgie indéfinie qui s’emparait d’elle quand elle les écoutait. »

Extrait
« Se laisser aller à discuter avec des étrangers n’avait jamais été une bonne idée.
Elle se redressa et eut un geste évasif de la main.
– Ah, oubliez ça ! Trop compliqué. Je ne vais pas vous ennuyer plus longtemps, il vaut mieux que j’y aille.
Elle se leva et lissa son trench.
– Non, il ne vaut pas ! s’exclama-t-il en se redressant précipitamment, lui barrant la vue sur Notre-Dame avec ses deux mètres. Je trouve tout ça devient vraiment excitant ! Tell me more, s’il te plaît.
– Je ne vous connais même pas.
– Je suis Sean, répondit-il avec un sourire désarmant. Et j’adore d’écouter les histoires compliquées. Tu sais ce qu’on dit à la maison, dans le Maine ?
Nelly secoua la tête.
– Non, que dit-on dans le Maine ?
– Aussi long que tu vis, rien n’est simple. Life is trouble. Only death is not, you know, fit Sean qui mit son étui à guitare sur l’épaule et lui tendit une main comme un battoir. Viens, on va boire quelque chose. – Remarquant son hésitation, il eut un nouveau sourire. – Allez, viens ! Dans le Maine, on dit aussi tu ne dois jamais laisser seule une malheureuse femme, avant qu’elle a ri encore.
Nelly se mordit la lèvre inférieure.
– Très drôle ! Je parie que vous venez de l’inventer. »

À propos de l’auteur
Sous le pseudonyme de Nicolas Barreau se cache un auteur franco-allemand qui travaille dans le monde de l’édition. Après le succès phénoménal du Sourire des femmes et de Tu me trouveras au bout du monde et de La Vie en Rosalie, Le café des petits miracles est aussi promis à devenir un nouveau best-seller international. (Source : Éditions Héloïse d’Ormesson)

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Celui qui disait non

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coup_de_coeur

En deux mots:
Il faut regarder avec attention la couverture de ce livre, car l’auteur retrace le destin de l’ouvrier qui, en 1936, refuse de faire le salut hitlérien sur un quai de Hambourg. Il s’appelait August Landmesser.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’histoire d’un héros ordinaire

Il aura fallu un concours de circonstances assez exceptionnel pour retrouver le nom d’un homme sur une photo et donner ainsi à Adeline Baldacchino le sujet de son premier roman.

Les réseaux sociaux ont indéniablement quelques avantages. Quand, par exemple, une photo est partagée des milliers de fois, et qu’elle finit par intriguer et intéresser. On se souvient d’Isabelle Monnin avec Les Gens dans l’enveloppe, qui était partie à la recherche des personnes figurant sur un jeu de photos achetées dans une brocante et qui avait fini par les trouver.
Cette fois, il s’agit du cliché reproduit en couverture du livre et qui montre des dizaines de personnes faisant le salut nazi, sauf un.
En 2012, Marie Simon a raconté dans L’Express comment, grâce à un message posté au Japon sur Facebook pour illustrer la volonté de dire non – en l’occurrence à une catastrophe nucléaire – le monde entier avait pu faire la connaissance d’Auguste Landmesser. Quelques vingt années auparavant, c’est sa fille Irene qui avait reconnu son père sur la phto publiée par un quotidien allemand. « Depuis quelques années déjà, elle rassemble des documents sur le destin de ses proches. Elle en a même fait un livre, publié en 1996, dans lequel elle raconte l’histoire de sa famille « déchirée par l’Allemagne nazie ».»
C’est ce livre que la narratrice a dans ses bagages, lorsqu’elle débarque à Hambourg en avril 2017, « un long fichier, un seul, qui rassemble l’essentiel de ce que l’on sait d’August et d’Irma, de leurs filles, Ingrid et Irene, de la grand-mère Friederike, du grand-père Arthur et de quelques autres. Des documents d’archives, aussi secs que le sont tous les papiers officiels. Tout est là. Ou presque. Car ce n’est que le squelette de tout. Ce qui est arrivé. Ce qui fut consigné. Les dates, les lieux, les noms : une chronologie. La vérité crue, brutale et nette, sans artifices ni sentiments. Deux cent cinquante pages d’actes et de fac-similés, quelques lettres, un sommaire qui ressemble à celui d’une dissertation d’histoire. » Un document qui doit ressembler au livre que vient de publier Colombe Schneck, Les Guerres de mon père, livrant lui aussi quelques documents bruts qui sont le fruit de ses recherches. Mais le projet d’Adeline Baldacchino n’est pas celui d’une historienne, mais d’une romancière qui entend traquer la chair. « Ce que nous disent les regards, ce que nous dérobent les actes administratifs. La pulpe du réel. C’est elle que je ne retrouverai qu’au prix de l’invention. Tout sera vrai, tout est déjà vrai puisque tout est arrivé. Je sais les tribunaux, les prisons, les camps. Je sais la dernière balle et même le plan détaillé de la chambre à gaz de Bernburg. Je sais qui est devenu quoi, je sais qui a emprunté quelle impasse de l’Histoire. Je sais les dates, les lieux. Je sais le bruit de cymbales du dénouement. Le flot des larmes et les jambes qui flanchent en lisant. Le reste, je le devinerai. Donc, je l’écrirai. »
Un choix juste, un choix vrai. De ceux qui donnent cette indicible épaisseur au récit, qui permet de faire se fusionner les sentiments, les époques, les émotions. Car si la narratrice est à Hambourg, c’est aussi pour essayer de faire le deuil de son père, oarti neuf mois plus tôt. « Je crois que j’écris aussi pour te crier que je t’aime et n’ai jamais su te le dire assez. Je ne connais pas d’autre moyen de te le prouver que d’écrire un livre et d’y glisser ton nom. »
Nous voici donc en octobre 1934, au moment où August rencontre Irma. « C’était l’automne à Hambourg. Des feuilles mortes voletaient dans les rues trop larges pour les âmes solitaires. Elle était allée s’asseoir au jardin botanique, Planten und Blomen, près du petit canal aménagé qui le traversait, sous un saule pleureur dont elle avait fait un ami. (…) Ce jour-là, sa robe était blanc et noir. Elle avait emprunté à sa mère un petit châle de laine. Le livre venait de retomber sur ses genoux. Je crois bien qu’elle s’était assoupie, vaguement ivre dans l’odeur d’écorce et de colchiques. August cherchait un endroit pour faire la sieste. C’était l’automne, certes, mais l’une des dernières belles journées de l’année. Il avait repéré l’arbre et son ombre prometteuse. Il venait de pénétrer sous le rideau protecteur de sa ramure, quand il était tombé en arrêt, n’osant plus ni continuer ni se retirer.
August ne sait rien alors du début de la longue marche des communistes en Chine du Nord. Rien du vol du premier bombardier soviétique à grande vitesse, le Tupolev SB1. Rien de l’appel de Maurice Thorez à fonder le Front populaire en France. Tout cela se passe en octobre 1934. Tout cela, mais encore ce bruissement de feuilles sous un saule au bord du canal, une femme avec un livre ouvert au bout de ses doigts qui attirent la lumière. Elle pourrait lire, mais elle dort. Et c’est parce qu’elle sommeille qu’il peut regarder longtemps les commissures de ses lèvres, l’angle de son nez, la forme de ses sourcils, la blancheur de son front, les racines de sa chevelure noire et souple. Il peut détailler tout cela. Ses paumes ouvertes, abandonnées, il sait qu’il va les saisir et les retenir, qu’elles vont le caresser et l’épouser. Ce jour-là, August, grand bonhomme un peu gauche qui adhère au parti nazi depuis trois ans, a complètement oublié la politique. Il sait que son désir est charnel, mais aussi pur et puissant que la sève du saule. C’est quand il hésite à la réveiller, se demandant s’il doit s’asseoir là, lui aussi, et la contempler sans fin, qu’une rafale un peu brusque expédie une bouffée odorante dans les narines d’Irma. Crocus et camélias, des fleurs aux noms qui claqueraient dans la mémoire. Ou bien la feuille à peine détachée, jaune encore et rougissante, qui lui effleure la pommette. Elle s’éveille, Irma, et il est là. »
Une longue citation pour dire qu’il n’est guère nécessaire d’en dire plus. Vous découvrirez combien ce bel amour va se transformer en un défi fou. Car Irma est juive et que des lois absurdes «pour la protection du sang» interdisent non seulement leur union, mais aussi toute descendance. Sur ce quai de Hambourg, au moment de cette photo désormais célèbre, August disait non à Hitler, mais il disait surtout oui à Irma. Longtemps, il pensera que la force de leur amour aura raison de la stupidité des hommes. Que cet amour protégera aussi les deux filles qui vont naître. Et quand il se rendra compte que le pays est subitement devenu fou, il sera trop tard. En 1937, on peut arrêter un membre du parti nazi pour «souillure raciale» et l’envoyer en camp de travail et à la mort. Et on ne va pas tarder à expérimenter la solution finale sur ses propres ressortissants. Irma sera de l’un des premiers contingents pour Ravensbrück.
Ce premier roman est un hommage, mais aussi un cri. Qui résonne d’autant plus fort en nous qu’il est soutenu par une plume magnifique : «Les écrivains n’ont qu’une passion : ressusciter les morts en les racontant, retenir les vivants en les répertoriant. Ce goût de pâquerette sur les cendres. Quand les mots s’écoulent de l’âme comme du sang frais, c’est bon signe. Et je saigne. »

Celui qui disait non
Adeline Baldacchino
Éditions Fayard
Roman
200 p., 17 €
EAN : 9782213705941
Paru le 10 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en Allemagne, principalement à Hambourg, mais aussi dans sur les routes allant vers le Danemark et celles conduisant aux camps de la mort de Ravensbrück, Dachau, Bergen-Belsen, Buchenwald et Auschwitz.

Quand?
L’action se situe dans les années 1930-1940 ainsi qu’en 2017.

Ce qu’en dit l’éditeur
Celui qui disait non s’appelle August Landmesser. Le 13 juin 1936, le jeune ouvrier qui fut pourtant brièvement membre du parti nazi refuse de lever le bras pour faire le salut hitlérien sur le quai de Hambourg où le chancelier vient baptiser un navire-école. Ce qu’il ne sait pas alors, c’est qu’il est pris en photo : cette image ne resurgira qu’en 1991 et sera reconnue par ses deux filles survivantes.
Ce livre se présente comme un roman vrai, librement inspiré de faits réels. Il reconstitue le parcours d’un homme ordinaire que rien ne vouait à devenir une icône de l’insoumission. Il raconte surtout l’histoire d’amour avec Irma Eckler qui transforma son destin. Frappé de plein fouet par les lois de Nuremberg qui interdisent en 1935 les mariages mixtes, le couple ne pourra ni s’unir ni s’aimer. Arrêté en 1937 pour « souillure raciale », envoyé en 1938 dans les camps de travail de l’Emsland, finalement enrôlé pour servir de chair à canon sur le front de l’Est en 1944, August connaîtra à peine ses filles.
De son côté, Irma Eckler, déportée de prison en forteresse, de camp en clinique d’euthanasie, fera partie du premier contingent des gazées de Ravensbrück. Leur petite Irene, sans accent et sans espoir, subira les pires sévices lors de la nuit de cristal. Miraculée de l’Histoire, elle traversera la Seconde Guerre mondiale grâce à une improbable conjuration des justes.
La narratrice, elle-même perdue dans les méandres de la mémoire et lancée dans une quête du père trop tôt disparu, part à la poursuite de ces deux amants magnifiques. Pour comprendre comment la politique rattrape toujours ceux qui croyaient pouvoir lui échapper. Pour nier la cendre et raviver la braise. Pour raconter l’irracontable – jusqu’au dernier seuil, celui où les mésanges chantent encore tandis que des femmes nues entrent dans la mort.

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog du petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)

Les autres critiques:
Babelio
La Revue civique (Marc Knobel)
Froggy’s Delight (Jean-Louis Zuccolini)
Blog Encres vagabondes (Nadine Dutier)
Blog Les mots de Gwen 


Adeline Baldachino présente Celui qui disait non © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre 
« Avant d’arriver sur ce port, il t’était arrivé quelques bricoles, August. Et d’abord la bricole de ta vie, la seule qui vaille la peine de naître : la bricole du grand amour. Il faut croire que ça rend courageux, et je le crois dur comme fer, comme croix de fer nazie, comme le fer d’un éperon de cavalier de la Wehrmacht – ou serait-ce de l’Apocalypse ? La bricole du grand amour t’avait un peu ouvert les yeux, sinon tu aurais fini comme les autres. Au bord d’une fosse, à fusiller des Juifs.
Oui mais voilà, tu l’avais trop aimée, ton Irma, tu la voulais nue dans les herbes au bord de l’Elbe, tu la voulais épanouie sous tes mains rudes qui soulevaient sa jupe en riant, tu la voulais pleine de tes enfants, tu la voulais comme on veut les fruits qu’on nous interdit, le rouge de ses lèvres couleur de cerise mûre et sa voix qui coulait au creux de ton oreille, tu te gorgeais d’elle, tu te désaltérais dans ses creux, tu n’aurais plus jamais soif, enfin tu le croyais, ça te suffisait de le croire. Et pourtant on voulait t’envoyer là-bas, au bord des fosses, pour tuer des Irma par milliers.
Avant d’arriver sur ce port, il t’était arrivé quelques bricoles, August, rien de très important aux yeux de la grande Histoire, mais c’est dans la petite que se nichent les vraies raisons de vivre ou de mourir, de résister ou de céder, de saluer Hitler ou de ne pas.

16 avril 2017
Prologue, Hafen Hamburg
Le navire à roue à aubes Louisiana Star, tout de blanc et de bleu vêtu, donnerait presque des airs de Mississippi au gros fleuve gris. Une autre embarcation, plus rapide, affiche en lettres d’or sur fond bleu marine le nom d’Aladdin : sans doute une publicité pour quelque comédie musicale. Sur la rive d’en face, j’aperçois des immeubles dont la fonction reste difficile à définir – entrepôts, vastes citernes, un ou deux théâtres. Sous ma fenêtre, c’est un défilé permanent de bus jaunes et rouges des Stadtrundfahrt qui embarquent les visiteurs pressés ou paresseux par douzaines.
Vers la gauche, si l’on tend un peu le cou, se détache sur le fond moiré du ciel la silhouette d’un grand trois-mâts, le Cap San Diego. Hier soir, de la musique brésilienne s’en échappait par toutes les écoutilles. On le visite comme un immense joujou, les jeunes mariés le louent pour le transformer en bercail de luxe et les entreprises pour y organiser des soirées corporate de teambuilding.
Plus loin encore, je distingue le profil de la nouvelle salle de concerts, l’Elbphilharmonie, ses voiles de métal et de verre posées sur un bloc de brique rouge, tout en courbes confondantes qui viennent de révolutionner le paysage portuaire. Quelque chose me dit qu’August et Irma auraient pris peur devant elles comme s’il s’était agi d’un vaisseau spatial tombé d’une lointaine planète.
J’appareille vers le passé en observant le futur. Le temps me joue déjà des tours. Qui demeure sensible aux correspondances et aux coïncidences, aux résonances et aux traces, aux replis de la mémoire et de l’Histoire, ne peut que se perdre en ses labyrinthes. Je voudrais une errance heureuse. Mais il en est des voyages comme des livres : certains sont nés de la joie et d’autres servent à tenter de l’atteindre quand elle vous échappe. Je suis partie pour cesser de fuir. Je ne suis pas partie, je suis allée. Vers August et vers Irma. Vers mon père aussi, sans doute. Parce qu’ils ne sont plus là. Parce que je ne les trouverai pas. Et que, à force de ne pas les trouver, il me faudra bien apprendre à les réinventer.
Si je ferme les yeux, je vois cette photographie. Je ne cesserai plus de la voir. Je la porte, comme une greffe à l’âme, une sorte de fétiche lové dans les replis nébuleux de la mémoire. »

Extraits
« Celui qui disait non se demande ce qui reste quand on a tout perdu. Le formule-t-il ainsi ? Agenouillé derrière un rocher, l’épaule collée contre la pierre, son arme appuyée sur le bras, il fixe le rayon de soleil qui vient de transpercer la couverture nuageuse. Le serpent jaune effleure un buisson, promène sa lumière entre les baies rouges de l’arbuste qu’il semble fouiller.
On aurait presque envie de tendre la main pour l’attraper, pour palper cette promesse de chaleur et de réconfort, mais il sait que ce serait la mort certaine. Les partisans sont à quelques centaines de mètres, dissimulés derrière d’autres éboulis. Un coup de feu éclate à sa droite. En face, ils ripostent. Il se serre un peu plus contre son rocher. Quelque part, une balle ricoche et détache quelques éclats de calcaire d’un bloc tout près de lui. Le souffle l’a fait sursauter.
Sa mémoire est aussi érodée que le lit de la rivière en contrebas. L’odeur de poudre lui chatouille les narines. Il se dit je suis vivant pourtant mais combien d’heures encore, combien de secondes avant que je ressemble à ce caillou, les ronces l’enlacent, et qui m’embrassera, moi, qui me fermera les yeux, qui dira mon nom à mes filles, qui leur racontera l’odeur de la peau d’Irma le jour de ses vingt-trois ans sur la plage de Blankenese, qui se souviendra? »

« Et j’avais vu Dachau, Bergen-Belsen et Buchenwald, vu Auschwitz et pleuré dans la lumière du crépuscule, quand j’essayais encore de comprendre comment il était encore permis d’écrire de la poésie, comment il fallait justement en écrire parce que prier, non, ce n’était plus possible – qui voulez-vous prier : celui qui ne répondit jamais quand on le suppliait dans les chambres à gaz? »

« J’écris, sidérée d’écrire encore, comme si je ne savais pas que l’écriture ne sauvait de rien. J’écris ces lignes, alors que mon père s’est endormi il y a neuf mois tout juste – c’était un 16 juillet. Même s’il est des sommeils dont on ne s’éveille plus. J’écris, dans un semi-brouillard d’automatisme où je confonds les époques et les tendresses. Je me mets à aimer August comme s’il était encore temps de te raconter une histoire avant que tu ne glisses dans la nuit. Regarde, je commence à confondre ceux que j’interpelle. Est-ce à toi, papa, ou à lui, August, que je dis tu? »

« Irma, trempée de la belle sueur des amantes, se souvient. De sa rencontre avec August en octobre 1934. Et je veux me souvenir pour elle. Il n’y a rien de plus difficile à raconter pourtant que la naissance d’un amour.
Ingrid est née le 29 octobre de la même année. Un an tout juste après leur rencontre. »

« Nombre de ses camarades, peut-être des amis d’enfance, en tous cas les adolescents qu’il dut croiser au parti nazi dans les années 1930, rejoindront le service actif, notamment le 101e bataillon de police de réserve allemande, au sujet duquel l’historien Christopher Browning écrirait un jour un livre indispensable pour comprendre comment l’on devient un tueur. En seize mois, moins de cinq cents hommes qui étaient de simples ouvriers, dockers, membres de la classe moyenne de Hambourg, ni particulièrement militants ni fanatiquement racistes au départ, allaient assassiner trente-huit mille Juifs et en transporter quarante-cinq mille autres vers les chambres à gaz. Faire ramper des vieillards vers leur tombe. Tirer sur des bébés lancés en l’air pour déconcentrer la mère qu’un autre assassin visait pendant ce temps. Patauger dans le sang et la cervelle. Fêter des massacres sans nom. Boire plus que de raison pour ne plus comprendre ce qu’ils fêtaient. Tout cela, qui n’a rien de métaphorique ou d’imaginaire. Tout cela, décrit et documenté, implacablement, par les historiens. Tout cela, qu’on croit tellement savoir qu’on finit par en oublier la réalité même. »

« En raison d’une violation particulièrement grave et sérieuse de la loi pour la protection du sang, August Landmesser, 28 ans, était appelé cet après-midi devant la cour criminelle de Hambourg. Pendant des années, Landmesser a eu une relation avec une Juive dont ila eu deux enfants. Leur relation ayant continué après la promulgation des lois de Nuremberg, Landmesser a été arrêté à l’été 1937, mais acquitté après dix mois de détention provisoire pour des raisons subjectives. À cette occasion, il lui a été fermement rappelé que toute relation avec une Juive était interdite et il lui a été clairement exprimé que, en cas de répétition de la faute, il devrait s’attendre à une condamnation à plusieurs années de prison. Néanmoins, Landmesser a recommencé à entretenir des relations avec cette femme […]. Le verdict a été de deux ans et demi de servitude pénale pour souillure de la race. » Extrait d’un journal allemand, mercredi 26 octobre 1938

À propos de l’auteur
Adeline Baldacchino mène une double vie de poète et de magistrat. En plus de nombreux recueils de poésie, elle a notamment publié en 2013 une biographie primée et très remarquée de l’écrivain, journaliste et résistant Max-Pol Fouchet et en 2015 un texte d’analyse critique sur l’ENA. Celui qui disait non est son premier roman. (Source: Éditions Fayard)

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Max et la grande illusion

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Voici trois bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce que le premier roman d’Emanuel Bergmann a été un best-seller dans son pays, l’Allemagne et qu’il s’est déjà vendu dans dix pays. Coup de maître pour un coup d’essai, la magie de ce livre est de créer des illusions impressionnantes dans l’esprit des lecteurs et des émotions dans le cœur des gens.

2. Parce que la construction du roman, faisant des allers-retours entre le Prague des années trente et le Los Angeles d’aujourd’hui est aussi audacieuse que réussie et parce que le personnage du petit Max est très attachant. Avec lui, on a envie de croire au «Sortilège de l’amour éternel», le tour du Grand Zabbatini, qui pourrait empêcher le divorce de ses parents.

3. Parce que l’amour du cinéma transparaît à travers les scènes et les descriptions, à tel point que l’on se sent au cœur de l’action, que l’on «voit» les personnages se mouvoir, bref que l’on se fait son propre cinéma. Inutile d’ajouter que l’on comprend d’emblée le potentiel de ce roman sur grand écran.

Max et la grande illusion
Emanuel Bergmann
Éditions Belfond
Roman
traduit de l’allemand par Mathilde J. Sobottke
340 p., 22,50 €
EAN : 9782714474827
Paru en septembre 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Audacieux et original, un premier roman qui nous entraîne dans un voyage rocambolesque, du Prague des années trente au Los Angeles de nos jours. Histoire d’une amitié improbable entre un enfant aux rêves plein la tête et un vieil homme perdu, une œuvre lumineuse, pleine d’émotion, de drôlerie et d’une irrésistible tendresse.
Avant d’être un vieillard cynique et désabusé, Mosche, fils du rabbin Goldenhirsch, était le Grand Zabbatini, un illusionniste de génie. Ah, ça, il fallait le voir envoûter les foules sur les plus prestigieuses scènes européennes! Les grands de ce monde comme les petites gens, tous, même le chancelier Hitler, se pressaient à ses spectacles.
Et puis il y eut la guerre, les camps, la honte, la fuite, l’oubli. Et Mosche coule désormais des jours mornes dans une maison de retraite miteuse à Los Angeles.
Ce qu’il ignore, c’est que quelqu’un le cherche.
Depuis que ses parents lui ont annoncé leur intention de divorcer, Max, dix ans, a le cœur brisé. L’espoir renaît le jour où il tombe sur un vieux vinyle. Sur la pochette, un drôle de personnage et un titre intrigant, Le Sortilège de l’amour éternel. La voilà, la solution! S’il parvient à reproduire le tour, ses parents se réconcilieront. Max n’a bientôt plus qu’une idée en tête: retrouver ce magicien, le Grand Zabbatini…

Les critiques
Babelio 
Publik’Art (Bénédicte de Loriol)
MicMag (Marie Torres)
Blog Les mots de la fin
Blog Doc Bird

Les premières pages du livre

Extrait
« Ça marche, un portable? ». Zabbatini hocha la tête d’un air paternaliste; à vrai dire, il aurait aimé que ce soit un objet plus romantique. Lorsqu’il avait commencé à montrer ce tour, à Berlin, les objets qu’on lui présentait étaient bien plus jolis. À l’époque, les gens possédaient encore des montres à gousset sur lesquelles étaient gravées des mots affectueux que l’on pouvait lire à voix haute, ils avaient des boutons de manchette et des épingles de cravate à leurs initiales, ou encore des mouchoirs aux broderies sophistiquées. Le monde était moins impersonnel. Et aujourd’hui? Aujourd’hui, tout le monde avait le même téléphone, de la même marque, et pourtant ils se prenaient pour des individualistes. »

À propos de l’auteur
Emanuel Bergmann est né en 1972 à Sarrebruck, en Allemagne. Après son lycée, il s’installe à Los Angeles pour étudier le cinéma et le journalisme. Passionné par la magie du grand écran, il a travaillé pour différents studios de cinéma, compagnies de production et éditeurs indépendants. Il partage actuellement son temps entre enseignement, traduction et écriture. Son premier roman, Max et la grande illusion, a été un best-seller en Allemagne et s’est vendu dans une dizaine de pays.
Pour ce brillant coup d’essai, Bergmann a puisé son inspiration au cœur de son enfance, du divorce de ses parents et de l’amour inconditionnel qu’il porte au cinéma. Une expérience riche et intense dont il s’est nourri pour brosser le portrait du petit Max, jeune garçon aussi touchant que déterminé, et nous plonger dans un univers coloré, foisonnant et vibrant d’authenticité. (Source : Éditions Belfond)

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L’été en poche (16)

CLERMONT-TONNERRE_Le_dernier
Le dernier des nôtres

En 2 mots
Werner Zilch rencontre Rebecca Lynch à New York. C’est le début d’une histoire d’amour, mais aussi une plongée dans le passé de leurs deux familles. Werner va découvrir qu’il est «Le dernier des nôtres», Rebecca que sa mère a vécu l’enfer des camps. Un roman puissant, des émotions fortes, une question lancinante… Qu’aurions-nous fait à leur place ?

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Marc Lambron (Le Point)
« Très habilement, l’auteure nous fait aussi sentir l’écart qui sépare deux époques : les années 40 étaient placées sous le signe du tragique et de la liberté, les années 60 y substituèrent l’hédonisme et l’égalité. Cela donne un obus romanesque fort bien tourné, virtuellement calibré pour des traductions, et caréné comme une Maserati Sebring (1965). Que demande le peuple? »

Vidéo


Adélaïde de Clermont-Tonnerre présente son dernier roman, «Le dernier des nôtres» (Grasset) qui relie l’Allemagne de 1945 et le New York des années 70 par une histoire d’amour impossible. © Production MyBoox.

L’ordre du jour

VUILLARD_Lordre-du-jour

En deux mots
Les prémices de la Seconde guerre mondiale vus à travers les sentiments et les émotions de quelques acteurs majeurs en Allemagne et en Autriche. Avec la plume inimitable d’Éric Vuillard.

Ma note
etoileetoileetoile (beaucoup aimé)

L’ordre du jour
Éric Vuillard
Éditions Actes Sud
Récit
160 p., 16 €
EAN : 9782330078973
Paru en mai 2017

Où?
Le roman se déroule en Allemagne et en Autriche, notamment à Berlin, Berchtesgaden, Munich, Vienne, Linz. On y évoque aussi des épisodes se déroulant à Paris et Londres ainsi que tous les lieux où sont construits les camps de concentration.

Quand?
L’action se situe de 1933 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’Allemagne nazie a sa légende. On y voit une armée rapide, moderne, dont le triomphe parait inexorable. Mais si au fondement de ses premiers exploits se découvraient plutôt des marchandages, de vulgaires combinaisons d’intérêts ? Et si les glorieuses images de la Wehrmacht entrant triomphalement en Autriche dissimulaient un immense embouteillage de panzers ? Une simple panne ! Une démonstration magistrale et grinçante des coulisses de l’Anschluss par l’auteur de Tristesse de la terre et de 14 juillet.
« Ils étaient vingt-quatre, près des arbres morts de la rive, vingt-quatre pardessus noirs, marron ou cognac, vingt-quatre paires d’épaules rembourrées de laine, vingt-quatre costumes trois pièces, et le même nombre de pantalons à pinces avec un large ourlet. Les ombres pénétrèrent le grand vestibule du palais du président de l’Assemblée ; mais bientôt, il n’y aura plus d’Assemblée, il n’y aura plus de président, et, dans quelques années, il n’y aura même plus de Parlement, seulement un amas de décombres fumants. » Éric Vuillard

Ce que j’en pense
Comment la Seconde guerre mondiale a-t-elle été rendue possible ? Quelles circonstances particulières ont présidé à l’avènement de cette tragédie ? Quels ont été les premiers acteurs de ce drame et qu’en savaient-ils ? Autant de questions auxquelles Éric Vuillard répond dans ce court mais passionnant récit, utilisant pour cela la même approche que dans 14 juillet, c’est-à-dire au niveau des personnes, des acteurs qui se voient soudain confrontés à une situation exceptionnelle, à des choix aux conséquences terribles.
Tout commence par la convocation à Berlin le 20 février 1933 de la fine fleur de l’industrie et de la finesse. À l’invitation de Göring, les grands patrons sont venus au Reichstag écouter Adolf Hitler leur présenter son programme en vue des élections du cinq mars. Et le moins que l’on puisse dire c’est que ses propositions trouvent une oreille attentive chez ses messieurs «très respectables». L’État fort, l’éradication des syndicats et des marxistes obtiennent leur adhésion. Si bien que, séance tenante, ils rassemblent quelque 3 millions de Reichsmark qui vont assurer la victoire du chancelier à la petite moustache et à la mèche rebelle.
C’est le début d’un engrenage qui va petit à petit réussir à tout broyer sur son passage. Une fois l’économie allemande sous la botte, il fallait s’attaquer aux puissances étrangères. Après les visites de courtoisie et la «politique d’apaisement», les choses sérieuses peuvent commencer. Sans que les chancelleries européennes ne s’en émeuvent outre-mesure, les exactions se font plus violentes, les discours plus haineux et la menace plus précise. Lorsque le 12 février 1938 le chancelier autrichien arrive à Berchtesgaden, il n’est plus question que de lui faire rendre les armes. Face à l’ultimatum, les manœuvres de Kurt von Schuschnigg pour tenter d’adoucir les clauses les plus dures du traité qu’on lui soumet tournent vite au dérisoire. Beethoven ne viendra pas plus à son secours que le Droit international. C’est la tête basse qu’il reprend le chemin de Vienne. Après un timide «oui», il va soumettre la capitulation au Président de la République. Mais Hitler s’impatiente et n’attendra pas l’accord formel de son voisin pour envahit le pays et déclarer l’Anschluss.
Le voyage soi-disant triomphal de Hitler dans son pays natal est l’un des événements les plus cocasses et les plus éclairants de ce livre. Parce que la réalité est à mille lieues de la version officielle qui fait encore trop souvent autorité. « Car ce sont des films que l’on regarde, ce sont des films d’information ou de propagande qui nous présentent cette histoire, ce sont eux qui ont fabriqué notre connaissance intime ; et tout ce que nous pensons est soumis à ce fond de toile homogène. Nous ne pourrons jamais savoir. On ne sait plus qui parle. »
Éric Vuillard réussit par l’entremise de ce court récit une œuvre d’autant plus salutaire qu’elle est portée par une volonté de faire parler les faits plutôt que les idéologies, de scruter les photos et les expressions des visages plutôt que les discours – c’est particulièrement bien réussi avec la rencontre de Daladier et Chamberlain – de retrouver dans les écrits intimes les sentiments que l’on voulait cacher sur le moment. Mais aussi, et c’est là encore une vraie prouesse, de chercher la marque de l’infamie dans ce qui n’est pas dit, pas écrit. En cherchant par exemple dans la brochure de présentation de l’histoire du groupe Thyssen-Krupp quel rôle a pu, par exemple, jouer Gustav Krupp. Vous savez, l’un de ces 24 «messieurs respectables». Si respectable !

Autres critiques
Babelio
La Croix (Sabine Audrerie)
L’Express (Baptiste Liger)
Blog Sur la route de Jostein
Blog Charybde 27
Blog La bibliothèque de Delphine-Olympe

Les premières pages du livre 

Extrait
« La corruption est un poste incompressible du budget des grandes entreprises, cela porte plusieurs noms, lobbying, étrennes, financement des partis. La majorité des invités versa donc aussitôt quelques centaines de milliers de marks, Gustav Krupp fit don d’un million, Georg von Schnitzler de quatre cent mille, et l’on récolta ainsi une somme rondelette. Cette réunion du 20 février 1933, dans laquelle on pourrait voir un moment unique de l’histoire patronale, une compromission inouïe avec les nazis, n’est rien d’autre pour les Krupp, les Opel, les Siemens, qu’un épisode assez ordinaire de la vie des affaires, une banale levée de fonds. Tous survivront au régime et financeront à l’avenir bien des partis à proportion de leur performance. » (p. 23-24)

A propos de l’auteur
Éric Vuillard, né en 1968 à Lyon, est écrivain et cinéaste. Il a réalisé deux films, L’homme qui marche et Mateo Falcone. Il est l’auteur de Conquistadors (Léo Scheer, 2009, Babel n°1330), récompensé par le Grand prix littéraire du Web – mention spéciale du jury 2009 et le prix Ignatius J. Reilly 2010. Il a reçu le prix Franz-Hessel 2012 et le prix Valery-Larbaud 2013 pour deux récits publiés chez Actes Sud, La bataille d’Occident et Congo ainsi que le prix Joseph-Kessel 2015 pour Tristesse de la terre et le prix Alexandre Viallate pour 14 juillet. (Source : Éditions Actes Sud)

Site Wikipédia de l’auteur 

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La huitième vie (pour Brilka)

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En deux mots
Sept livres rassemblés en un seul pour raconter à travers la vie d’une famille géorgienne un siècle de bruit et de fureur, de bouleversements et de drames, mais aussi de grandes espérances. Un extraordinaire roman !

etoileetoileetoileetoileetoile Ma note
(coup de cœur, livre indispensable)

La Huitième Vie (pour Brilka)
Nino Haratischwili
Éditions Piranha
Roman
traduit de l’allemand par Barbara Fontaine et Monique Rival
928 p., 26,50 €
EAN : 9782371190542
Paru en janvier 2017

Où?
Le roman se déroule principalement en Géorgie, à Tbilissi et dans les environs, mais également à Moscou, Prague ou encore Saint-Pétersbourg, puis nous fait voyager à Vienne, Berlin, Londres, Boston, Baltimore, Detroit, Miami, San Francisco, Paris, Lyon, Genève, Turin ou encore Las Vegas.

Quand?
L’action se situe sur plus d’un siècle, de 1900 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Puissante saga familiale qui traverse l’Europe du XXe siècle, La Huitième Vie retrace l’histoire d’une famille géorgienne à travers six générations de femmes. En ce début de XXe siècle, en Géorgie, Stasia rêve d’une carrière de danseuse à Paris lorsqu’elle tombe amoureuse d’un brillant officier qu’elle épouse. Quelques années plus tard, fuyant les tourments de la révolution bolchévique, elle se réfugie avec ses enfants chez sa sœur Christine à Tbilissi. Une belle harmonie semble s’installer jusqu’au jour où la beauté de Christine attire l’œil du sinistre Beria.
En ce début de XXIe siècle, Niza, l’arrière-petite fille de Stasia, s’est installé à Berlin pour fuir le poids d’un passé familial trop douloureux. Quand Brilka, sa jeune nièce, profite d’un voyage à l’Ouest pour fuguer, c’est à elle de la ramener au pays. À la recherche de son identité, elle entreprend d’écrire, pour elle et pour Brilka, l’histoire tragique de la famille Iachi.

coup_de_coeur
Ce que j’en pense
« Brilka, qui s’est elle-même rebaptisée et a exigé d’être nommée ainsi avec un tel entêtement que les autres ont fini par oublier son nom véritable. Même si je ne te l’ai jamais dit, je voudrais tellement t’aider, Brilka, tellement t’aider à écrire ou réécrire ton histoire autrement. C’est pour ne pas m’en tenir à le dire, mais pour le prouver aussi que j’écris tout ça. Pour cette seule raison. Je dois ces lignes à un siècle qui a trompé et abusé tout le monde, tous ceux qui espéraient. Je dois ces lignes à une impérissable trahison, qui s’est abattue comme une malédiction sur ma famille. Je dois ces lignes à ma sœur, à qui je n’ai jamais pu pardonner de s’être envolée sans ailes cette fameuse nuit, à mon grand-père, à qui ma sœur avait arraché le cœur, à mon arrière-grand-mère, qui, à quatre-vingt-trois ans, dansa avec moi un pas de deux, à ma mère, qui a cherché Dieu… Je dois ces lignes à Miro, qui m’a infusé l’amour comme un poison, je dois ces lignes à mon père, que je n’ai jamais pu connaître vraiment, je dois ces lignes à un fabricant de chocolat… »
Dès les premières pages de ce somptueux roman, le lecteur sait à quoi s’en tenir. En un peu moins de mille pages (pensez à vous réserver quelques longues plages de lecture avant d’attaquer ce pavé), il va avoir droit à une formidable traversée d’un siècle vu à travers le microcosme d’une famille géorgienne, à travers des personnages attachants, répugnants, fantasques, amoureux, idéalistes jusqu’à cette Brilka, née en 1993, et à qui le livre est dédié. Elle sera «la huitième vie» et aura la lourde tâche de réussir là où les autres ont échoué, n’ayant pas réussi à comprendre ce que pouvait vouloir dire le mot liberté. Si l’ordre de mission est clair, il n’en est pas moins très difficile à atteindre : « Passe à travers toutes les guerres. Passe à travers toutes les frontières. Je te dédie tous les dieux et tous les rosaires, toutes les brûlures, tous les espoirs décapités, toutes les histoires. Passe au travers. Tu en as les moyens, Brilka. Pense au huit. Nous serons tous reliés à jamais dans ce chiffre, nous pourrons nous écouter les uns les autres à jamais, par-delà les siècles. Tu en seras capable. Sois tout ce que nous avons été et n’avons pas été. Sois lieutenant, funambule, marin, comédienne, cinéaste, pianiste, amante, mère, infirmière, écrivain, sois rouge, et blanche, et bleue, sois le chaos et sois le ciel, sois eux et sois moi, et ne sois rien de tout cela, danse surtout d’innombrables pas de deux. Passe à travers cette histoire, laisse la derrière toi. »
Le huitième livre est par conséquent celui qui reste à écrire, celui de la dernière descendante de cette lignée que l’on suivra de génération en génération tout au long d’un XXe siècle plein de bruit et de fureur, de déchirements et de grandes espérances.
Ce roman est en fait un concentré de sept livres, chacun portant le prénom d’un membre de la famille: Stasia, Christine, Kostia, Kitty, Elene, Daria et Niza.

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Stasia Iachi, né en 1900, est la mémoire de la famille, celui qui accompagne les nouvelles générations, celui qui détient les secrets, celui dont personne ne saurait remettre en cause le statut d’autorité morale.
Christine, sa demi-sœur née en 1907, femme superbe, mais dont la beauté causera aussi son malheur, est l’autre éminence grise qui traversera le siècle. Kostia (1921) et Kitty (1924) sont les deux enfants de Stasia, aussi différents dans leur caractère que dans leur destin. Ils se retrouveront en première ligne durant la Seconde guerre mondiale. Tandis que Kostia s’engage très tôt pour le nouveau pouvoir et l’avenir radieux promis par les dirigeants soviétiques. Un engagement qu’il ne reniera jamais, préférant la compromission et la trahison pour bénéficier de quelques privilèges. Sa sœur Kitty sera la rebelle de la famille – l’un de mes personnages préférés – qui sera contrainte à l’exil et découvrira loin de sa famille, à Vienne puis Londres, le destin des exilés. En revanche, elle partagera la solidarité des bannis, entamera une carrière de chanteuse, trouvera l’amour et aura l’occasion de retourner de l’autre côté du rideau de fer pour un concert à Prague en… 1968 ! Elene, la fille de Kostia née en 1953, aura beaucoup de mal à trouver sa voie, déchirée entre la voie choisie par sa tante et l’héritage familial incarné par son père. Une indécision qui se reflètera aussi dans sa vie sentimentale. À 17 ans elle mettra au monde Daria, fruit de sa brève liaison avec Vassili et qui choisira la carrière cinématographique. Trois ans plus tard, en 1973, naîtra Niza qui elle choisira la littérature. C’est du reste la narratrice compulsive de cette épopée : « C’est peut-être ce jour-là précisément que j’ai compris aussi que dans la courte et banale histoire de ma vie étaient déjà inscrites beaucoup d’autres vies qui côtoyaient mes pensées et mes souvenirs, que je collectionnais et qui me faisaient grandir. Et que les histoires que j’aimais tant soutirer à Stasia n’étaient pas des contes qui me transportaient dans un autre temps, elles constituaient la terre ferme sur laquelle je vivais. Accroupie devant la porte du bureau de Kostia, retenant mon souffle, les poings serrés par la concentration, je compris que je voulais, plus que tout, faire dans la vie ce que venait de faire cette femme aveugle et néanmoins si clairvoyante : réunir ce qui s’était dispersé. Rassembler les souvenirs épars qui ne font sens que lorsque tous les éléments forment un tout. Et nous tous, sciemment ou inconsciemment, nous dansons, suivant une mystérieuse chorégraphie, à l’intérieur de ce puzzle reconstitué. »
Il y aurait encore tant à dire sur cette famille et sur ce roman qui nous permet de découvrir la Géorgie, ses légendes et son destin. « Le pays dont la langue ne connaît pas de genre (ce qui ne revient en aucun cas à l’égalité entre les sexes). Un pays qui, le siècle dernier, après cent trente-cinq ans de tutelle tsariste et russe, réussit à instaurer la démocratie, démocratie qui tint quatre ans avant d’être renversée par les bolcheviks, Russes pour la plupart, mais Géorgiens aussi, qui proclamèrent la République socialiste de Géorgie et, du même coup, une des (quinze) républiques de l’Union soviétique. Le pays est resté un membre de cette Union pendant soixante-dix ans. Ont suivi de nombreux bouleversements, des manifestations réprimées dans le sang, de nombreuses guerres civiles, et enfin la démocratie si ardemment désirée – bien que cette appellation reste une question de perspective et d’interprétation. Je trouve que notre pays peut être tout à fait drôle (je veux dire : pas seulement tragique). Que dans notre pays, il est aussi tout à fait possible d’oublier, comme il est possible de refouler. Refouler ses propres blessures, ses propres fautes, mais aussi la douleur injustement infligée »
Mais je préfère vous laisser le plaisir de découvrir par vous-même comment un fils de chocolatier réussit à assurer le destin de sa famille au fil des générations grâce à une boisson magique, transmise sous le sceau du secret le plus absolu. « Son arôme à lui seul était si intense et envoûtant qu’on ne pouvait s’empêcher de se précipiter dans la direction d’où il émanait. Ce chocolat, épais et consistant, noir comme la nuit avant un violent orage, était consommé en quantité réduite, chaud, mais pas brûlant, dans des tasses de petite dimension et – autant que possible – avec des cuillers d’argent. Son goût était incomparable, sa dégustation tenait d’une expérience supraterrestre, de l’extase spirituelle. » Je vous promets la même expérience à la lecture de ce roman extraordinaire !

Autres critiques
Babelio 
Le Monde (Florence Noiville)Psychologies.com (Christine Sallès)
Blog Un dernier livre avant la fin du monde
Blog Cinéphile m’était conté 
Interview de l’auteur proposé par les éditions Piranha

Les cent premières pages du livre (!!)

Extrait
« À l’instant même où Aman Baron, plus communément connu comme « le Baron » ou seulement sous le nom de « Baron », me confia qu’il m’aimait avec une gravité déchirante, une légèreté insupportable, à le crier bruyamment, sans paroles, d’un amour un peu maladif, désillusionné et faussement dur, ma nièce Brilka, âgée de douze ans, quittait son hôtel d’Amsterdam et prenait la direction de la gare. Elle ne portait qu’un petit sac de sport, n’avait pratiquement pas un sou en poche et tenait dans la main un sandwich au thon. Elle voulait se rendre à Vienne et avait acheté un billet week-end à tarif réduit, valable uniquement sur les trains régionaux. »

À propos de l’auteur
Née en 1983 à Tbilissi en Géorgie, Nino Haratischwili s’est installée en Allemagne en 2003 où elle s’est d’abord fait connaître comme auteur dramatique et metteur en scène. Son troisième roman, La Huitième Vie (pour Brilka), pour lequel elle a reçu le prix Anna Seghers et le Literaturpreis des Kulturkreises der deutschen Wirtschaft, a été unanimement salué par la critique. Elle vit actuellement à Hambourg. (Source : Éditions Piranha)

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Les insatiables

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En deux mots
Un journaliste d’investigation, enquêtant sur la mort d’une prostituée, met à jour un scandale politico-économico-sanitaire. Une plongée décapante dans la France d’aujourd’hui.

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Les Insatiables
Gila Lustiger
Éditions Actes Sud
Roman
traduit de l’allemand par Isabelle Liber
384 p., 23 €
EAN : 9782330066598
Paru en septembre 2016

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris et en région parisienne, à Évry, Mantes-la-Jolie et en allant vers la Normandie à Vernon, Louviers, Rouen, Pont-l’Évêque, tandis ques communes de Charfeuil et Rosaires semblent nées de l’imagination de l’auteur. En revanche, des voyages dans les hauts-lieux touristiques sont tels que Saint-tropez, Marbella, Genève, Saint-Moritz ou Porto-Cervo sont évoqués.

Quand?
L’action se situe d’une part en 1984 et d’autre part 27 ans plus tard avec le reprise de l’enquête par le personnage principal du livre.

Ce qu’en dit l’éditeur
En 1984, Émilie T., jeune escort-girl parisienne, avait été sauvagement assassinée, meurtre jamais élucidé. Vingt-sept ans plus tard, la presse annonce l’arrestation d’un employé de banque sans histoires, Gilles Neuhart, dont l’ADN correspond à celui trouvé sur la scène du crime.
Dix-sept lignes – c’est ce que son rédacteur en chef demande à Marc Rappaport sur cette affaire. Le journaliste, homme complexe et tourmenté, suit son intuition et cherche, envers et contre tout, à en savoir davantage sur le destin de la jeune femme.
Patiente et tenace, son enquête lève le voile sur un drame sanitaire impliquant quelques insatiables de l’industrie chimique et de la sphère politique.
Dans cet ambitieux roman dédié au journalisme d’investigation, Gila Lustiger dresse un portrait impitoyable de certains milieux français. S’inspirant de faits réels, l’auteur explore strate par strate la société parisienne et provinciale.
Un réquisitoire puissant contre les maux qui affligent nos démocraties néolibérales.

Ce que j’en pense
Gila Lustiger, auteur allemande vivant depuis plus de vingt ans en France, nous offre avec ce roman tout à la fois un thriller passionnant, une charge contre les élites, la révélation d’un scandale sanitaire et un portrait au vitriol de la France d’aujourd’hui. C’est dire la richesse et la densité de cette analyse sans concessions des mœurs de ces dirigeants politiques et économiques que le pouvoir aveugle et qui s’autorisent crimes et châtiments en toute impunité. Ceux qu’on appelle Les Insatiables. Elle nous dépeint la réalité de cette France à deux vitesses, ce fossé entre les nantis qui se permettent tout et les sans-grade qui semblent condamnés à subir leur sort.
C’est à un journaliste d’investigation répondant au nom de Marc Rappaport que l’auteur va confier le soin d’entraîner le lecteur dans un dossier non-élucidé. Franc-tireur et mouton noir de la famille, ce dernier ne se satisfait pas de voir les enquêtes de police bâclées ou trop vite classées, comme cet assassinat d’une prostituée survenu en 1984. Si, près de trente ans plus tard, on reparle de l’affaire, c’est que la police scientifique a pu exploiter des traces ADN et remonter jusqu’à un certain Gilles Neuhart, employé de banque et père de famille sans histoires.
Seulement voilà, Marc va constater très vite que sa culpabilité ne saurait être aussi évidente que la police l’affirme. En parlant à son épouse, puis au présumé coupable, il va comprendre que l’origine de ce viol, puis du meurtre brutal qui a suivi, est à chercher ailleurs.
Pierre, son rédacteur en chef et ami, lui enjoint de ne pas s’obstiner, d’autant que les pressions ne tardent pas à arriver.
«Pour des raisons profondes et inconnues, on se laissait entraîner et, soudain, on se retrouvait tout entier accaparé». Marc ne cédera pas, notamment en raison de son passé (son grand-père était un grand capitaine d’industrie) ainsi que de la proximité avec les habitants de son village d’enfance. Du coup Gila Lustiger rajoute encore une strate supplémentaire à ce formidable roman : on peut le lire comme un manuel à l’usage des jeunes journalistes, véritable mode d’emploi de l’investigation.
Ne négliger aucune piste, essayer de rapprocher des éléments qui n’ont à priori rien à voir, faire parler tous les protagonistes de l’histoire…
Voilà comment on passe d’un meurtre à une curieuse accumulation de cas de cancers, d’une prostituée tuée à Paris à une usine chimique aux procédés douteux. Grâce au chantage à l’emploi, elle peut se permettre de passer outre à certaines procédures, à faire fi de la législation pour accroître son marché et ses bénéfices.
Avec cette acuité que possède les personnes étrangères quand elles découvrent pour la première fois une ville, un milieu, des habitudes qui nous semblent tellement ancrées dans la société que l’on ne pense plus à les questionner, Gila Lustiger va dresser le catalogue des compromissions, des petits arrangements, de la corruption, de la criminalité en col blanc qui gangrènent notre pays.
On ne lâche plus le roman, d’autant que sa construction nous offre régulièrement de nouveaux coups de théâtre, reliant subtilement toutes les pièces du puzzle les unes aux autres : « D’un côté, nous avons le meurtre d’une prostituée commis il y a trente ans, e de l’autre ? Un groupe qui fabrique des additifs pour l’alimentation animale et dont le personnel présente un nombre élevé de cas de cancer du sein. Nous pensons que les deux histoires sont liées parce que le père de la victime et le beau-frère du meurtrier supposé travaillaient dans le même groupe. »
Bien plus plaisant que des ouvrages de sociologie, bien plus fascinant que les essais politiques, ce roman montre avec force détails un visage de la France, de l’évolution de la société. Que tous les candidats à la présidentielle devraient méditer, tant il est éclairant !

Autres critiques
Babelio 
RTL (Les livres ont la parole – Bernard Lehut)
Culture-Tops 
La Vie (Yves Viollier)
Le Temps (Stefanie Brändly)
Blog Le Suricate 
Blog Bouquivore 

Extrait
« Des questions, des questions, toujours des questions. Et une seule conclusion : il vieillissait, il perdait peu à peu de son mordant, comme Pierre, dont la mine était si pincée, maintenant, que Marc n’avait aucun doute sur la suite. Le rédacteur en chef allait céder. Allez, d’accord, dirait-il, je te donne une semaine pour tes recherches, une semaine, pas plus. Et bien sûr, à peine sorti du restaurant, il regretterait sa décision et confierait à son ami la fastidieuse page locale pour une période d’expiation d’au moins dix jours. Ce qu’il regretterait aussi. Si bien qu’un soir, il sonnerait chez Marc avec une bouteille de pomerol et un petit sourire en coin. »

À propos de l’auteur
Gila Lustiger, auteur de langue allemande, vit en France. Elle a notamment publié Nous sommes (Stock, 2005, sélectionné pour le prix Médicis étranger), Un bonheur insoupçonnable (Stock, 2008) et Cette nuit-là (Stock, 2013). (Source : Éditions Actes Sud)

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#gilalustiger #RL2016 #roman #rentreelitteraire #lesinsatiables #actessud

 

L’envers de l’espoir

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L’envers de l’espoir
Mechtild Borrmann
Le Masque
Thriller
traduit de l’allemand par Sylvie Roussel
288 p., 19 €
ISBN: 9782702442456
Paru en avril 2016

Où?
Le roman se déroule principalement en Allemagne et en Ukraine, à Düsseldorf, Kranenburg, Zyfflich situé à quelques kilomètres de la frontière néerlandaise et de la ville de Nimègue et à Kiev, Pripiat, Tchernobyl et aux environs.

Quand?
L’action se situe en 2010 et les mois suivants avec en parallèle la rédaction d’un journal qui retrace l’époque qui a précédé et suivi l’accident à la centrale nucléaire de Tchernobyl en 1986.

Ce qu’en dit l’éditeur
Valentina vit dans la zone interdite de Tchernobyl.Les seuls habitants de cet endroit maudit sont ceux qui n’ont pas d’autre choix ou qui cherchent à se cacher. Cette femme usée par la vie attend désespérément le retour de sa fille dont elle n’a plus de nouvelles depuis des mois. Elle semble avoir disparu, comme beaucoup d’autres étudiantes parties pour l’Allemagne avec une bourse en 2009. Pour combler le vide et garder l’espoir de la retrouver, Valentina consigne dans un cahier, à la lumière de la bougie et dans le froid glacé de l’hiver, l’histoire de sa vie, avant et après la catastrophe.
Dans le même temps, en Allemagne, Matthias Lessmann cache une jeune ukrainienne qu’il a recueillie un matin d’hiver alors qu’elle tentait d’échapper à de mystérieux hommes en 4 X 4 noir. En lui venant ainsi en aide, Lessmann est loin d’imaginer à quel point sa vie va basculer…

Ce que j’en pense
****
J’ai découvert Mechtild Bormann avec ce livre et ai vite compris pourquoi cette romancière a été couronnée pour ses précédents ouvrages par le Prix du meilleur roman policier allemand et le Grand Prix des Lectrices Elle 2015 dans la catégorie polars : elle sait indéniablement attraper son lecteur et le tenir en haleine avec une histoire formidablement bien ancrée dans le réel.
Cette fois, il s’agit de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl et de ses conséquences, de la difficile situation géopolitique de l’Ukraine et des espoirs suscités par le changement de régime ainsi que des mafias et des filières de prostitution. Le fait que la plupart des situations évoquées ici soient totalement crédibles, voire authentiques, ne rend le récit que plus intéressant et plus effrayant.
Tout commence en Allemagne, avec l’errance d’une jeune fille court vêtue, alors que l’hiver s’est abattu sur le pays. Paniquée, elle cherche refuge dans l’exploitation agricole de Matthias Lessmann. Le vieil homme se rend vite compte que secourir cette inconnue ne lui apportera que des ennuis, mais son instinct est plus fort que sa raison. S’il se rend très vite compte que des tueurs sont au trousse de la jeune fille et qu’il va falloir se défendre, il ne peut éviter la tentative de suicide de la désespérée. Il se débarrasser de l’un des malfrats – ce qui le liera au destin de sa protégée – réussira à la sauver et à la cacher. À partir de là, Matthias va pouvoir essayer de reconstituer le parcours de Nadia (qui s’appelle en fait Olena). Avec une amie, elle était censée venir en Allemagne pour suivre un semestre à l’université. Mais au lieu de cela, elle s’est retrouvée sous le joug de souteneurs qui les retenaient dans une maison close avant leur transfert aux Pays-Bas.
Pendant ce temps, sa mère essaie d’avoir des nouvelles. Elle continue d’habiter la zone de contamination délimitée à la suite de l’accident nucléaire de Tchernobyl en 1986, lutte contre les taux élevés de radiation, le froid de l’hiver, le manque de moyens et les mensonges de l’administration.
Aussi, en attendant un signe venu d’Allemagne, décide-t-elle de coucher sur le papier la «vraie histoire», de témoigner de ce qui s’est vraiment passé et comment la population a littéralement été sacrifiée. Le lecteur va alors suivre en parallèle les deux récits qui finiront par se rejoindre pour l’épilogue.
D’un côté, Matthias Lessmann va essayer de retrouver Katerina, la compagne de Nadia en visitant les bordels de Nimègue. De l’autre côté Leonid, membre de la milice ukrainienne, mène sa propre enquête et découvre bien vite qu’il serait plus sage de ne pas poser trop de questions. Entre corruption et manque d’organisation, il va vite se retrouver seul et se rendre compte qu’une taupe œuvre au sein de la police. Mais sa soif de comprendre et la promesse qu’il a faite de retrouver les jeunes filles vont le pousser à continuer, quitte à agir sans l’aval de sa hiérarchie, jusqu’à se rendre en Allemagne avec une poignée d’euros.
Des personnages bien campés, autant du côté du bien que du mal, un scénario très travaillé, une construction audacieuse mais dans laquelle on ne se perd à aucun moment font de ce livre l’un des meilleurs polars de l’année. Une fois refermé, je suis persuadé que, comme moi, vous aurez envie de vous précipiter sur les deux autres livres de Mechtild Bormann déjà disponibles Rompre le silence et Le Violonniste.

Autres critiques
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Extrait
« Il s’assit et dit :
– Va dormir.
– Elle se leva et alla lui chercher une bière :
– Si Bülent vient…
Il la coupa :
– On avisera.
Elle s’appuya contre le réfrigérateur, il but la bière et, quand il la regarda, il prit conscience qu’ils étaient dorénavant liés l’un à l’autre. Non pas alliés, comme ils l’étaient, Vera et lui, mais liés par des chaînes, et il croyait déjà les sentir. Des semaines plus tard, en repensant à ce jour-là, il nota que pas une seule fois il n’avait envisagé d’appeler la police. »

A propos de l’auteur
Mechtild Borrmann est née en 1960. Elle vit à Bielefeld, dans le Rhin inférieur. Après une formation en thérapie par la danse et le théâtre, elle s’est lancée dans la restauration. Elle se consacre désormais à l’écriture. Ses cinq livres publiés en Allemagne ont été salués par la critique. Rompre le silence, son premier roman traduit en français paru aux Éditions du Masque en 2013, a obtenu le prix du meilleur roman policier en Allemagne (Deutscher Krimipreis, 2012). Le Violoniste (Masque, 2014) a reçu le Prix des lectrices de Elle en 2015. (Source : Editions JC Lattès)

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