Le rituel des dunes

LeVieuxJardinAW+

En deux mots:
Quand Roetgen débarque à Tientsin, cet expatrié venu du Brésil, a tout pour déprimer. Mais le nord de la Chine lui réserve quelques surprises, à commencer par l’excentrique Beverly. Leur liaison va provoquer quelques remous au sein de la communauté, allant même jusqu’à déstabiliser le régime. On se régale!

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le clan des expats

Roetgen, Beverly, Warren et les autres… Les expatriés de Tientsin vont nous entraîner dans une aventure échevelée, servie par la plume truculente de Jean-Marie Blas de Roblès, au meilleur de sa forme.

L’absorption d’une bonne dose de whisky permet des conversations plus libres, détachées des convenances et permet d’oublier un peu le spleen des expatriés, surtout à Tienstsin, au nord de la Chine. Roetgen et Beverly vont en apporter une nouvelle preuve. Lui arrive du Brésil, elle est déjà un pilier de la communauté des expatriés. Et si la belle américaine est plus âgée, elle est aussi plus excentrique: «Chez moi, tout est plus facile. Chez moi, c’est Key West, et pas ailleurs. Et, à Key West, quand deux personnes se rencontrent et réalisent que faire l’amour leur procurerait du plaisir, eh bien ils baisent ensemble. Boire, danser, le soleil, faire l’amour… Ça, c’est Key West! Cela me surprend toujours, dans le monde (c’est-à-dire hors de Key West), comment les gens compliquent les choses à loisir.»
Roetgen oublie ses principes et se laisse séduire.
«Vers deux heures du matin, alors qu’ils gisaient sur le lit, trop épuisés pour dormir, Beverly avait insisté pour qu’il lui raconte une histoire. Elle savait qu’il écrivait, un de ses «informateurs» à l’Institut où il enseignait lui avait même appris qu’une de ses nouvelles venait de paraître en traduction dans une revue de Shanghai.
Roetgen s’était plié à l’exercice: content d’évaluer son texte à haute voix, il lui avait lu le début de Section découpage des porcs, un polar qu’il s’amusait à écrire par correspondance avec Hermelin, son ami de Pékin, chacun inventant la suite de l’intrigue à partir des pages qu’il recevait.» L’imagination fertile de Roetgen va alors nous entraîner dans les méandres d’un pays traversé de mystères, de légendes bien vivaces et de sociétés bien secrètes, le tout agrementé d’espionnage et d’une surveillance étroite.
Jean-Marie Blas de Roblès n’a pas son pareil pour nous entraîner dans ce type d’univers. Un peu comme dans L’Île du Point Némo, il mêle à son contexte historique et ragots, littérature et vieilles croyances.
Au sein de ce microcosme constitué par la colonie des expatriés et des Universitaires, la chose est aisée, tant les individus sont névrosés: «À l’instar de toutes les communautés étrangères résidant en Chine, la proportion de déséquilibrés, d’ivrognes et de malades mentaux y dépassait très largement le taux admis par les statistiques, et chaque semestre avait régulièrement son lot de suicides ou de rapatriés sanitaires.»
On se régale à suivre ce «con de Lafitte», un Québécois pur sirop d’érable, chargé de «polir les dépêches destinées à la France et aux pays francophones», Warren pour lequel la station balnéaire de Beidaihe est l’endroit idéal pour oublier tous ses soucis, Marylou l’Américaine qui va finir dans le coma, Hugo l’Allemand qui «commence à débloquer» lorsqu’il retrouve des traces de son père Albrecht, en poste de 1930 à 1950. On croisera aussi une Danoise avec de fausses dents, une Japonaise douée avec sa langue, des Japonais et, bien entendu, quelques Chinois qui viendront pimenter ce récit jusqu’à l’épilogue, lorsque la malédiction du Four Roses va à nouveau frapper.
Laissez-vous emporter dans ce labyrinthe à la prose hypnotique où se mêle les histoires et les époques, les rêves et les (dés)illusions.

Le Rituel des dunes
Jean-Marie Blas de Roblès
Éditions Zulma
Roman
276 p., 20 €
EAN : 9782843048432
Paru en janvier 2019

Où?
L’action se situe en Chine du Nord, à Tientsin, à Pékin, à Beidaihe, Macao. On y évoque aussi les États-Unis avec Key West, New York, ou encore Détroit, l’Afrique avec Mombasa et le Brésil avec Fortaleza.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans un petit milieu d’expatriés, joyeusement délétère et décalé, Beverly, l’Américaine, fait figure de brillante excentrique. Elle n’a aucune limite, mène sa vie comme au casino, et ne vit que par passion. Elle est exubérante, impulsive : irrésistible.
Quand Roetgen débarque sans transition du Brésil à Tientsin, mégapole glaciale du nord de la Chine, il est séduit par cette femme inouïe, de vingt ans son aînée. Comme une Shéhérazade en ombre chinoise, Beverly, qui a vécu (ou fantasmé) mille vies rocambolesques, des plus sordides aux plus éclatantes, réclame à son jeune amant des histoires à la hauteur de sa propre biographie: les affres d’un empereur chinois au double visage, une nuit hallucinée au cœur de la Cité interdite, un vrai faux polar mâtiné de sexe et de mafia chinoise. Mais entre fiction et réalité, la mécanique s’enraye, Beverly s’enflamme, dévoilant sa face obscure…
Le Rituel des dunes est un roman extraordinairement brillant, réjouissant et profond – et qui porte haut les grands bonheurs du romanesque.

Les autres critiques
Babelio
Lecteurs.com
Actualité (Maxim Simonienko)
Blog Sur la route de Jostein
Blog T Livres T arts
Blog Lyvres
Blog La soupe de l’espace 


Jean Marie Blas de Roblès présente Le rituel des dunes © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Macao, et c’est presque le soir sur la terrasse du Boa Vista. Roetgen est assis derrière les balustres rongés par les embruns, entre deux des colonnes – vert amande et blanc alternés – qui rythment la façade victorienne de l’hôtel. Sur la Baía da Praia Grande, la mer, jaune sale et affligée de maladives taches roses, se confond maintenant avec le ciel. L’air, pourtant immobile, apporte par instants de vagues odeurs de seiche et de poulpes salés. Collée au mur, une tarente, si rapide à gober d’invisibles insectes, paraît concentrer au nœud de sa transparence les molécules même de l’attente.
Un cyclone passe au loin, dans la mer de Chine. Il ne fera, dit-on, qu’effleurer la ville ; assez néanmoins pour imprégner déjà toute chose de sa menace et faire naître, comme de l’étrange phosphorescence de la lumière, une sourde irritation de l’être.
Il a suffi d’un geste de Roetgen pour que le vieux serveur chinois, voyant sa bouteille vide, se hâte sans dire un mot d’en apporter une autre. Du vinho verde, un peu pétillant. Celui dont l’étiquette figure un crustacé indéfinissable, et qu’il buvait au Brésil, avec Andreas, dans ces mêmes flacons à panse plate.
De retour, Lao Tia, qui se pique de savoir les usages, verse un doigt de vin dans le verre et, main gauche derrière le dos, attend son approbation. Le breuvage n’en vaut pas la peine, mais Roetgen se plie quand même au glouglou chichiteux de la première gorgée. Ils sont tacitement copains, le serveur et lui, depuis que le vieil homme s’est aperçu que Roetgen baragouinait sans trop d’erreurs le mandarin. Lao Tia a appris son métier au café Kiessling de Tientsin, avant l’avènement du régime communiste ; ces derniers jours, il a eu avec son client de longues conversations nostalgiques sur la Chine à la grande époque des concessions étrangères. »

Extraits
«Chez moi, tout est plus facile. Chez moi, c’est Key West, et pas ailleurs. Et, à Key West, quand deux personnes se rencontrent et réalisent que faire l’amour leur procurerait du plaisir, eh bien ils baisent ensemble. Boire, danser, le soleil, faire l’amour… Ça, c’est Key West! Cela me surprend toujours, dans le monde (c’est-à-dire hors de Key West), comment les gens compliquent les choses à loisir. J’expérimente tous les jours à quel point j’ignore les bonnes manières en usage a l’extérieur de ma ville. Alors j’essaie de garder un profil bas, et c’est assez difficile dans la mesure où, malgré moi, j’obéis à d’autres règles. » p. 40

« Vers deux heures du matin, alors qu’ils gisaient sur le lit, trop épuisés pour dormir, Beverly avait insisté pour qu’il lui raconte une histoire. Elle savait qu’il écrivait, un de ses « informateurs » à l’Institut où il enseignait lui avait même appris qu’une de ses nouvelles venait de paraître en traduction dans une revue de Shanghai.
Roetgen s’était plié à l’exercice: content d’évaluer son texte à haute voix, il lui avait lu le début de Section découpage des porcs, un polar qu’il s’amusait à écrire par correspondance avec Hermelin, son ami de Pékin, chacun inventant la suite de l’intrigue à partir des pages qu’il recevait. » p. 41

« À l’instar de toutes les communautés étrangères résidant en Chine, la proportion de déséquilibrés, d’ivrognes et de malades mentaux y dépassait très largement le taux admis par les statistiques, et chaque semestre avait régulièrement son lot de suicides ou de rapatriés sanitaires. Américains et Japonais se signalant à cet égard par leur commune fragilité. La proverbiale patience des Asiatiques trouvait ici matière à se manifester, et c’est avec un flegme souverain qu’ils raccompagnaient quotidiennement dans une brouette à charbon tel éthylique séduit par le prix dérisoire de  (p. 89-90)

« Comment as-tu fait? dit Beverly sans le regarder. Pour deviner que j’avais deux visages?
Puis, quelques secondes plus tard, comme en réponse é une muette interrogation:
– L’un, c’est celui que tu vois, l’autre, le vrai, est a l’intérieur. Il est constitué par toutes les bétes qui grouillent sous ma peau et lui donnent sa forme visible. Je suis l’empereur Tsang, sa femme é deux tétes et le palais aux monstres tout £1 la fois. C’est pour ga qu’on m’enferme dc temps en temps :21 l’Ocean Drive… Tu me prends pour une folle, n’est-ce pas? Qui sait, tu as sans doute raison, mais après ce que j’ai vécu, c’est d’être saine d’esprit qui tiendrait du prodige.

Et comme Roetgen se taisait:
– A quoi penses-tu?
Il répondit qu’il réfléchissait 51 cc qu’elle venait dc dire, au grouillement des bêtes sous sa peau. Un
– Qui a tué ton F113, Hanbao, et ea inconnu dans la maison dc mes parents. Et pourquoi Marylou? Cette histoire de société secrète, la Sécurité publique qui me surveille, tout ce qui m’arrive ces derniers temps ct que je ne comprends pas…
– Hanbao, c’est la Société de l’Observance, j’ai reconnu leur façon de procéder. L’autre homme était l’un de ces brigands, sans doute un règlement de compte. Quant é Marylou, je n’ai pas de réponse. Pour t’empêcher d’arriver jusqu’é moi? Je n’y crois pas, ils ne risqueraient pas si gros pour cette seule raison…
– Et la Sécurité publique? ..
– N’oublie pas que tu es en Chine. Il est normal qu’ils te surveillent, comme nous tous ct comme tous les autres étrangers. C’est leur façon de te laisser les coudées franches qui est surprenante: ils cherchent

À propos de l’auteur
Né en 1954 à Sidi-Bel-Abbès, Jean-Marie Blas de Roblès est notamment l’auteur de Là où les tigres sont chez eux (Prix Médicis 2008) et du très remarqué L’Île du Point Némo. Après Dans l’épaisseur de la chair, le magnifique hommage d’un fils à son père, il nous revient avec ce Rituel des dunes, un roman labyrinthique, extraordinairement brillant, réjouissant et profond – et qui porte haut les grands bonheurs du romanesque. (Source: Éditions Zulma)

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Funérailles molles

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En deux mots:
Ding Zitao est repêchée totalement nue d’une rivière. Le médecin qui l’a sauvée va l’épouser et essayer de lui redonner goût à la vie. Mais au soir de sa vie, son esprit se réveille, les souvenirs se font de plus en plus précis. Une page sombre de l’histoire de la Chine, celle de la réforme agraire, va nous être révélée.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La vieille chinoise n’a rien oublié

Un morceau d’histoire politique, quelques contes et légendes et une saga familiale sont rassemblées dans ce roman chinois au titre énigmatique: «Funérailles molles». Fang Fang ne manque pas de souffle!

Une femme est retrouvée nue, blessée et traumatisée au bord d’une rivière. Par chance, des militaires peuvent la conduire à l’hôpital où, après avoir été déclarée morte, un médecin finit par la sauver et l’épouser.
Comme elle ne se souvient de rien, on lui trouve aussi un nom: Ding Zitao. Les années passent et au début de ce beau roman, son fils Wu Qinglin peut réaliser l’un de ses rêves, offrir à sa mère une belle maison où elle pourra terminer paisiblement sa vie. C’est là qu’un premier petit miracle va se produire. En voyant un bosquet de bambous, elle déclame deux vers d’un poème: «Devant la fenêtre un bosquet de bambous, étonnant monologue vert émeraude». Après s’être exclamée «c’est de Xie Tiao», elle retombe dans sa léthargie.
Mais pour Qinglin, c’est la révélation que sa mère n’est sans doute pas la fille pauvre qu’il a imaginée. «Tout cela lui donnait le sentiment que sa mère lui était étrangère. La veille, il avait pensé qu’il en savait trop peu sur elle ; mais maintenant, il avait la soudaine intuition qu’il ne savait rien de ce qu’elle avait vécu, ni des circonstances qui avaient provoqué le changement alarmant soudain intervenu. Elle n’était plus la mère dont il gardait l’image en lui; elle était devenue quelqu’un d’autre, une personne secrète, pleine de mystère, un mystère qui en faisait comme un livre épais dont il ne connaissait que la couverture, sans avoir jamais pu en feuilleter les pages.»
Pour ce fils aimant va alors commencer une quête des origines, une tentative de retrouver à l’aide des bribes de souvenirs de sa mère, quel a bien pu être son destin.
Il y a notamment ces deux villages, Qierenlu et Sanzhitang, dont elle a laissé échapper les noms, mais dont il n’a jamais entendu parler et qui l’incitent à prendre la route.
Avec son ami Zhongyong, architecte, ils partent répertorier les vieilles maisons et propriétés qui présentent un intérêt, à l’image de la Maison du grand puits, au pied de la montagne, gardée par le grand-père Xiang. Si sa mémoire est un peu embrumée, il confirme toutefois l’intuition de Long Zhongyong: «L’architecture, dit-il, n’est pas seulement un art, elle a aussi une utilité pour l’homme. Une vieille demeure est un point de convergence entre une famille et la nature, et en elle se trouvent incorporées toutes sortes de relations sociales. Les raisons de sa construction, son processus d’épanouissement et celui ayant mené à son déclin, et finalement à son abandon, tout cela est en rapport étroit avec les changements de la société. Il nous faut sérieusement analyser la construction de ces maisons si l’on veut vraiment expliquer leur histoire.»
Xiang détient une partie de l’énigme familiale. Il sait qu’un épisode particulièrement dramatique de ce que l’on a appelé la réforme agraire et qui ne fut qu’une campagne de répression contre les propriétaires terriens s’est jouée là, détruisant la famille de celle qui ne s’appelait pas alors Ding Zitao. Qinglin va aussi y découvrir pourquoi sa mère est terrorisée à l’idée de «funérailles molles», c’est-à-dire d’être enterrée sans cercueil, directement en terre. La légende veut en effet que cela empêche la renaissance.
Comme le rappelle son éditeur, cette belle – mais aussi implacable – fresque a été publiée en 2016 aux Editions Littérature du peuple, la plus grande maison d’édition de Chine communiste, avant de subir de «virulentes attaques de la part des néo-maoïstes chinois, l’extrême gauche ultraconservatrice que galvanisent les appels réguliers du président Xi Jinping, le fils d’un grand révolutionnaire, à combattre le nihilisme historique – c’est-à-dire toute remise en question de l’histoire officielle. » Remercions L’Asiathèque et Brigitte Duzan, la traductrice, de pouvoir découvrir nous offrir cette plongée dans cet épisode méconnu de la Chine contemporaine – le roman est basé sur une histoire vraie – mais aussi de nous faire découvrir une prosatrice de grand talent.

Funérailles molles
Fang Fang
Éditions L’Asiathèque
Roman
Traduit du chinois par Brigitte Duzan
420 p., 24,50 €
EAN 9782360571840
Paru le 16/02/2019

Où?
Le roman se déroule en Chine, du nord au sud et notamment dans les villages de Qierenlu, Sanzhitang, Liudong au nord-ouest du Shanxi.

Quand?
L’action se situe de 1950 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au début des années 1950, lors de la Réforme agraire, une famille de propriétaires terriens se suicide pour échapper aux séances d’accusation publique, dites « séances de lutte », qui l’attendent. Les corps sont enterrés sans linceuls ni cercueils dans des fosses creusées à la va-vite. La jeune Daiyun est désignée pour les combler, traumatisme – parmi d’autres – qui lui fera occulter le passé.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog chinese_shortstories.com (Brigitte Duzan)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 1. Conflit intérieur
Cette femme est depuis toujours en lutte contre elle-même.
Elle est déjà très âgée. Sa peau est tellement relâchée que ses rides mêmes en paraissent affaissées. Son visage et son cou sont couverts de très fines cicatrices et comme elle a la peau très blanche, ces marques ne donnent pas l’impression d’avoir été laissées par le scalpel du temps, mais bien plutôt par un pinceau minutieux qui aurait dessiné son visage, trait à trait. Elle a les yeux chassieux, mais quand elle les garde grands ouverts un long moment, on peut y voir percer une lueur brillante. Elle reste souvent prostrée à regarder dans le vide, comme plongée dans ses pensées, l’image même du plus profond ennui. En la voyant ainsi, les gens qui ne la connaissent pas lui demandent parfois avec curiosité: «Grand-mère, à quoi penses-tu?»
À ce moment-là, tournant son regard vers son interlocuteur, son visage exprimant toujours une parfaite vacuité, elle marmonne quelques phrases inaudibles. Elle-même ne sait pas ce qu’elle a bien pu dire. Elle ne sait pas non plus, en fait, si elle était en train de penser ou non. Elle a seulement le sentiment qu’il y a plein de choses étranges qui lui échappent, la fuient à corps perdu, des choses qui l’interpellent du fond de sa mémoire. Autant de choses qu’elle a soigneusement évitées toute sa vie. Des choses auxquelles elle résiste de toutes ses forces et cette résistance est devenue comme un grand filet aux mailles tellement serrées qu’il ne laisse même plus le vent passer. Ce filet, elle l’a tenu fermement et sans relâche pour mener une lutte constante contre la multitude de démons qu’il semble emprisonner et qui paraissent prêts à s’en échapper à tout moment.

Quand son mari était encore vivant, il lui avait suggéré que ce serait bien qu’elle accepte de revenir sur son passé. Peut-être, lui avait-il dit, serait-ce là un moyen de ramener le calme en elle. Elle avait bien voulu faire sérieusement ce qu’il lui disait, pour apaiser son esprit en invoquant de toutes ses forces ses souvenirs. Mais, l’instant d’après, elle était tombée dans un état d’extrême nervosité, comme torturée par d’innombrables aiguilles d’acier qui lui transperçaient le corps avec une férocité inouïe, lui donnant la sensation d’être déchirée de part en part. À ce moment-là, sa souffrance avait été telle qu’elle en était sortie épuisée au point d’en avoir le souffle coupé.
Alors, désespérée, elle avait dit à son mari: «Il ne faut pas me forcer, je ne peux pas me laisser aller à penser. Dès que je le fais, j’ai l’impression que je vais mourir.» Son mari en avait été effrayé. Il était resté un instant sans rien dire, puis lui avait répondu: «Alors ne le fais pas, ce n’est pas la peine. Le mieux, c’est que tu cherches quelque chose à faire; quand on est occupé, cela empêche de penser.»
Suivant ses conseils, elle s’affairait donc, tous les jours, du matin au soir. En fait, elle n’avait pas de métier; son métier, c’était d’accomplir les tâches ménagères. Alors, chaque jour, elle nettoyait, balayait et rangeait si bien que la maison était impeccable, sans même la plus infime trace de poussière. Tous les gens qui passaient la voir s’exclamaient: quelle propreté, vraiment! Et son mari, qui était médecin, en était très fier.
Sa vie s’écoulait ainsi, jour après jour, dans la plus parfaite régularité.
Et il en était ainsi depuis très longtemps. Elle couvrait chaque année comme d’un voile très fin, mais parfaitement étanche, une nouvelle couche de souvenirs. À raison d’une couche par an mise sous voile, d’année en année, ses souvenirs s’étaient ainsi accumulés en strates successives, plutôt minces, comme des démons cachés dans les tréfonds de sa conscience, et enfermés là hermétiquement.
Quels étaient ces souvenirs? Elle n’en savait plus rien.
Elle avait perdu la mémoire au printemps de l’année 1952.
Un jour, bien plus tard, quand son mari était rentré de l’hôpital, il lui avait annoncé gravement qu’avait été lancée la «Grande Révolution culturelle»; à l’hôpital, lui avait-il dit, il y avait des réunions tous les jours, et on avait placardé des o affiches écrites en gros caractères dénonçant les antécédents problématiques qu’il avait. Ne comprenant pas pourquoi son mari lui racontait tout cela, elle en avait ressenti une grande anxiété. »

Extraits
« Ce qui t’est arrivé dans le passé, n’y pense plus; tes plus grands ennemis, j’ai bien peur que ce ne soient pas les autres, mais tous ces souvenirs dont tu as perdu la mémoire. Si on te pose des questions, réponds que tu ne sais pas, que tu ne te souviens de rien, c’est le mieux. »

«Tout cela lui donnait le sentiment que sa mère lui était étrangère. La veille, il avait pensé qu’il en savait trop peu sur elle ; mais maintenant, il avait la soudaine intuition qu’il ne savait rien de ce qu’elle avait vécu, ni des circonstances qui avaient provoqué le changement alarmant soudain intervenu. Elle n’était plus la mère dont il gardait l’image en lui; elle était devenue quelqu’un d’autre, une personne secrète, pleine de mystère, un mystère qui en faisait comme un livre épais dont il ne connaissait que la couverture, sans avoir jamais pu en feuilleter les pages.»

«L’architecture, dit-il, n’est pas seulement un art, elle a aussi une utilité pour l’homme. Une vieille demeure est un point de convergence entre une famille et la nature, et en elle se trouvent incorporées toutes sortes de relations sociales. Les raisons de sa construction, son processus d’épanouissement et celui ayant mené à son déclin, et finalement à son abandon, tout cela est en rapport étroit avec les changements de la société. Il nous faut sérieusement analyser la construction de ces maisons si l’on veut vraiment expliquer leur histoire.»

À propos de l’auteur
Fang Fang, née en 1955, compte parmi les grands écrivains contemporains chinois. Encore peu traduite en français, elle décrit dans ses œuvres la misère du prolétariat urbain dans la Chine du miracle économique – misère qu’elle a bien connue. Publié en août 2016 aux très officielles éditions Littérature du peuple, Ruan mai (le titre chinois de Funérailles molles) a été bien reçu et n’a pas suscité de critique majeure jusqu’à ce qu’il soit couronné du prix Lu Yao, en avril 2017. Il a alors fait l’objet de vives attaques de la part d’une frange ultraconservatrice du Parti.
Brigitte Duzan est sinologue et traductrice. Elle a créé et anime deux sites web de référence sur la littérature et le cinéma chinois (chinese-shortstories.com et chinesemovies.com.fr) ainsi qu’un club de lecture au Centre culturel de Chine à Paris.. (Source : Éditions L’Asiathèque)

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Made in China

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Voici trois bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce ce que Jean-Philippe Toussaint fait partie de ces auteurs que j’aime suivre, à la fois pour son éclectisme et pour son écriture. Avec Made in China, il vient une nouvelle fois prouver combien ses romans sont à nuls autres pareils en y racontant les coulisses d’un tournage, en dressant le portrait de son éditeur chinois et en nous proposant une réflexion sur la littérature.

2. Parce que, comme l’explique Philippe Malherbe qui connaît fort bien l’auteur, on retrouve le narrateur au fil des pages « à la fois ballotté par les menus évènements qui sont la marque de chaque séjour, de chaque voyage, dans une culture étrangère, en proie aux quiproquos que sa faible connaissance de la langue chinoise induit inévitablement, parfois dépassé par l’enchaînement des séquences presque muettes qui agitent l’entourage de son producteur et ami, mais sans que, finalement, son flegme bon enfant n’en subisse le contrecoup. »

3. Pour cette citation éclairante: «Je continuais de marcher lentement dans la nuit, et, même si la vie, autour de moi, présentait toujours son caractère tranquille et indéniable, j’avais le sentiment d’évoluer dans un paysage de fiction, comme si j’avais été le personnage d’un roman que j’aurais été en train d’écrire».

 

Made in China
Jean-Philippe Toussaint
Éditions de Minuit
Roman
192 p., 15 €
EAN : 9782707343796
Paru en septembre 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Depuis le début des années 2000, j’ai fait de nombreux voyages en Chine, je me suis rendu à Pékin, à Shanghai, à Guangzhou, à Changsha, à Nankin, à Kunming, à Lijiang. Rien n’aurait été possible sans Chen Tong, mon éditeur chinois. La première fois que j’ai rencontré Chen Tong, en 1999, à Bruxelles, je ne savais encore quasiment rien de lui et de ses activités multiples, à la fois éditeur, libraire, artiste, commissaire d’exposition et professeur aux Beaux-Arts. Ce livre est l’évocation de notre amitié et du tournage de mon film The Honey Dress au cœur de la Chine d’aujourd’hui. Mais, même si c’est le réel que je romance, il est indéniable que je romance. J.-P.T.

Les critiques
Babelio 
L’Express (Baptiste Liger et Éric Libiot)
BibliObs (Jérôme Garcin)
Le Carnet et les instants (Pierre Malherbe)
L’Humanité (Jean-Claude Lebrun)
Libération (Philippe Lançon)
Le Monde (Eric Loret)
Diacritik (Patrick Varetz)
Le Littéraire (Jean-Paul Gavard-Perret)

Les premières pages du livre
« Cher Jean-Philippe, est-ce que tu peux me transférer l’horaire de ton vol ? Il faut que je m’organise » m’écrivait Chen Tong quelques jours avant mon arrivée en Chine. Je suis arrivé à Guangzhou le 21 novembre 2014 dans la soirée, et Chen Tong m’attendait à l’aéroport. Je l’aperçus à distance vêtu d’une de ses éternelles chemisettes grises à manches courtes. Il se tenait immobile, les mains derrière le dos, le regard attentif, il se dégageait de sa personnalité un sentiment d’assurance et de calme. Il esquissa un sourire, à peine un sourire, l’encoignure de ses lèvres se souleva, tandis que ses yeux brillaient de complicité contenue. Mais rien de plus, son corps n’avait pas bougé, son visage était resté impassible, grave, placide. Je fis les derniers mètres pour le rejoindre, et on se donna l’accolade, avec précaution, mimant l’accolade plutôt que la donnant vraiment, il me tapa deux ou trois fois doucement dans le dos pour souligner nos retrouvailles. Il s’empara de ma valise et on passa les portes de l’aéroport, et aussitôt je fus assailli par l’odeur de la Chine, cette odeur d’humidité et de poussière, de légumes bouillis et de légère transpiration qui imprègne l’air chaud de la nuit. Nous ne disions rien sous les vastes auvents de verre incurvés de l’aéroport, et nous attendions la voiture qui devait venir nous chercher. »

Extrait
« La mère de Chen Tong était institutrice à la campagne, et Chen Tong la suivait à chaque fois dans les écoles ou collèges où elle enseignait. Le père de Chen Tong était peintre et calligraphe. Dans les années 1950, il travaillait comme photographe dans un journal de Ning Xiang, dans le Hunan, il se servait d’un appareil Dual, un 6 ´ 6, format 120. Une des photos qu’il a prises de la « commune du peuple » de son village a même été reprise par un journal japonais. La Révolution culturelle a ensuite fait zigzaguer le parcours de son père, qui « fut abaissé » jusqu’à ouvrier de laquage, selon l’expression de Chen Tong, puis qui a travaillé comme agent d’achat d’une usine de sprays pour l’agriculture, et enfin au Bureau de l’industrie, où il a pris sa retraite. Pour occuper ses vieux jours, il a loué un atelier pour fabriquer des enseignes et des panneaux publicitaires, qu’il a fini par confier à son disciple, avant de venir habiter chez Chen Tong, à Guangzhou, à l’âge de soixante-dix ans. Il est mort début 2014, le premier jour du Nouvel An chinois, un ou deux mois à peine après mon propre père (nous nous sommes annoncé mutuellement la mort de nos pères par mail dans les premiers mois de 2014). »

À propos de l’auteur
Jean-Philippe Toussaint est né à Bruxelles en 1957. Prix Médicis 2005 pour Fuir. Prix Décembre 2009 pour La Vérité sur Marie. Il a publié une quinzaine de romans et collaboré à quatre longs métrages. (Source : Éditions de Minuit)

Site internet de l’auteur

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