Contagions

GIORDANO_contagions

  RL2020

En deux mots:
Docteur en physique théorique et romancier, Paolo Giordano a su trouver les mots pour raconter ce moment particulier de l’histoire de l’humanité où une pandémie a paralysé la planète. Son essai éclairant ouvre aussi des perspectives pour l’avenir.

Ma chronique:

«Aucun homme n’est une île»

Il ne tient qu’à nous de réaliser le vœu de Paolo Giordano et de passer de la contagion à la réflexion vers ce monde qui reste désormais à construire. Car cet essai salutaire démontre combien les effets de la pandémie s’inscrivent dans la durée.

«Quand vous lirez ces pages, la situation aura changé. Les chiffres seront différents, l’épidémie se sera étendue, elle aura atteint tous les coins civilisés du monde, ou aura été domptée – peu importe. Les réflexions que la contagion suscite maintenant seront encore valables. Car nous n’avons pas affaire à un accident fortuit ou à un fléau. Ce qui arrive n’a rien de nouveau: cela s’est déjà produit et cela se reproduira.» Quand Paolo Giordano s’est décidé à écrire, un samedi 29 février, près de 85000 personnes étaient malades du COVID-19 (dont 80000 en Chine) et le nombre de morts approchait les 3000. L’Italie avait décidé des mesures de confinement et peu après, le monde allait s’arrêter. C’est ce qui rend cet essai aussi saisissant, c’est à la fois le décalage avec le «monde d’avant» et le vertige avec le monde qui vient. Passé l’urgence et le temps de la sidération quand, comme lui, nous avons «échoué dans un espace vide inattendu», il a bien fallu réfléchir aux moyens de s’en sortir, à imaginer quel sens ce nouveau monde pourrait avoir.
Pour le docteur en physique théorique qu’est Paolo Giordano, les mathématiques, la recherche scientifique, mais aussi en sciences humaines sont essentielles pour analyser et tenter de comprendre, aussi bien maintenant, dans ce qu’il appelle la phase des sacrifices autant que demain, durant la «phase la plus difficile, celle de la patience.»
Car c’est sans doute l’un des points essentiels de cette réflexion éclairante. Au moment où les premières mesures de déconfinement sont prises, il serait illusoire de croire que les choses vont redevenir normales. Tant qu’il n’y aura pas de vaccin, il faudra de la patience. Cependant, il ne tient qu’à nous de ne pas désespérer, même si les temps restent terriblement difficiles. De faire un meilleur usage de ce laps de temps, «nous en servir pour méditer ce que la normalité nous empêche de méditer: comment nous en sommes arrivés là, comment nous aimerions reprendre le cours de notre vie. Compter les jours. Appliquer notre cœur à la sagesse. Ne pas permettre que toute cette souffrance passe en vain.»
Aussi paradoxalement que cela puisse sembler avec les mesures barrière en vigueur, il nous faut comprendre que nous sommes membres d’une collectivité, «voir que nous sommes inextricablement reliés les uns aux autres et tenir compte de la présence d’autrui dans nos choix individuels.»
C’est aussi pour cela que je vous invite à acheter cet essai éclairant chez votre libraire – pour le lire si vous n’avez pas pu le faire jusque-là (rappelons que les éditions du Seuil ont choisi de mettre Contagions gratuitement à disposition sur leur site durant la période de confinement) – mais aussi pour conserver ce document qui, à n’en pas douter, sera un marqueur de votre histoire personnelle comme de celle du monde.

Contagions
Paolo Giordano
Éditions du Seuil
Essai
Nel Contagio, traduit de l’italien par Nathalie Bauer
64 p., 9,50 €
EAN 9782021465761
Paru le 29/05/2020
L’auteur s’est engagé à reverser une partie de ses droits d’auteur à la l’urgence sanitaire et la recherche scientifique.

Ce qu’en dit l’éditeur
Alors que le monde, frappé par l’épidémie du coronavirus, traverse une crise sanitaire sans précédent, un écrivain prend la parole. Homme de lettres et de science, mais citoyen avant tout, Paolo Giordano nous offre un témoignage personnel et une réflexion dont la portée va bien au-delà des soubresauts de l’actualité, de l’inquiétude et de l’incertitude immédiates. Ni « accident fortuit » ni « fléau », l’épidémie du COVID-19, nous dit-il avec espoir, vigueur et lucidité, est un miroir dans lequel doit se réfléchir la société, et qui peut ainsi nous conduire à une prise de conscience salutaire : nous appartenons tous à une seule et même collectivité humaine, et nous sommes les hôtes d’une nature que nous avons trop longtemps négligée. À cet égard, la contagion est le « symptôme » d’un désordre écologique auquel nous ne sommes pas étrangers – mais face auquel nous ne sommes pas non plus impuissants.
Un petit livre d’une grande sagesse, pour aujourd’hui et pour demain.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RTBF (Sophie Creuz)
Usbek & Rica (Fabien Benoit)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Rester à terre
L’épidémie de coronavirus brigue la première place parmi les urgences sanitaires de notre époque. Ni la première ni la dernière, peut-être pas la plus terrible non plus. Il est probable qu’elle ne produira pas davantage de victimes que beaucoup d’autres, or, trois mois après son apparition, elle a déjà établi un record : le SARS-CoV-2 est le premier nouveau virus à se manifester aussi rapidement à une échelle globale. D’autres, comme son prédécesseur le SARS-CoV, assez semblable, ont été vaincus très vite. D’autres encore, tel le VIH, ont comploté dans l’ombre pendant des années. Le SARS-CoV-2 a été plus audacieux. Son effronterie nous révèle ce que nous savions déjà et que nous avions toutefois du mal à mesurer : la multiplicité des niveaux qui nous relient les uns aux autres, partout, ainsi que la complexité du monde que nous habitons, de ses logiques non seulement sociales, politiques, économiques, mais également interpersonnelles et psychiques.
En ce rare 29 février, un samedi de cette année bissextile, où j’écris, les contagions confirmées dans le monde ont dépassé la barre de quatre-vingt-cinq mille – près de quatre-vingt mille dans la seule Chine – et le nombre de morts approche les trois mille. Cela fait plus d’un mois que cette étrange comptabilité tient lieu d’arrière-fond à mes journées. À cet instant aussi, je regarde la carte interactive de la Johns Hopkins University. Des cercles rouges se détachant sur un fond gris signalent les zones de diffusion : les couleurs de l’alarme, qu’on aurait pu choisir avec plus de sagacité. Mais, c’est bien connu, les virus sont rouges, les urgences sont rouges. Si la Chine et le Sud-Est asiatique ont disparu sous une unique grande tache, le monde entier est grêlé, et le rash s’aggravera inéluctablement.
L’Italie, à la surprise de bon nombre d’observateurs, s’est retrouvée sur le podium de cette compétition anxiogène. Il s’agit cependant d’une circonstance aléatoire. En l’espace de quelques jours, d’autres pays risquent d’être davantage touchés que le nôtre, y compris de manière inopinée. Dans cette crise, l’expression « en Italie » s’affadit, il n’y a plus ni frontières, ni régions, ni quartiers. Ce que nous traversons possède un caractère supra-identitaire et supra-culturel. La contagion est à la mesure du monde d’aujourd’hui, global, interconnecté, inextricable.
Je m’en rends bien compte, et pourtant, en observant le disque rouge sur l’Italie, je ne peux m’empêcher d’être impressionné. Mes rendez-vous des prochains jours ont été annulés en vertu des mesures de confinement, j’en ai moi-même repoussé d’autres. J’ai échoué dans un espace vide inattendu. C’est un présent largement partagé : nous traversons un intervalle de suspension de notre quotidien, une interruption de notre rythme, comme dans certaines chansons, lorsque la batterie cesse et que la musique semble se dilater. Établissements scolaires fermés, de rares avions dans le ciel, des pas solitaires et sonores dans les couloirs des musées, partout plus de silence que d’habitude.
J’ai décidé d’employer ce vide à écrire. Pour tenir à distance les présages et trouver une meilleure façon de réfléchir à tout cela. L’écriture a parfois le pouvoir de se muer en un lest qui ancre au sol. Ce n’est pas tout: je ne veux pas passer à côté de ce que l’épidémie nous dévoile de nous-mêmes. Une fois la peur surmontée, les idées volatiles s’évanouiront en un instant – il en va toujours ainsi avec les maladies.
Quand vous lirez ces pages, la situation aura changé. Les chiffres seront différents, l’épidémie se sera étendue, elle aura atteint tous les coins civilisés du monde, ou aura été domptée – peu importe. Les réflexions que la contagion suscite maintenant seront encore valables. Car nous n’avons pas affaire à un accident fortuit ou à un fléau. Ce qui arrive n’a rien de nouveau: cela s’est déjà produit et cela se reproduira.

Des après-midi de nerd
Je me rappelle certains après-midi, en seconde et en première, passés à simplifier des expressions. Recopier une longue série de symboles contenus dans un livre puis, pas à pas, la réduire à un résultat concis et compréhensible : 0, -½, a2. Derrière la fenêtre la nuit tombait, et le paysage laissait place au reflet de mon visage éclairé par la lampe. C’étaient des après-midi de paix. Des bulles d’ordre à un âge où tout, en moi et hors de moi – surtout en moi –, semblait virer au chaos.
Bien avant l’écriture, les mathématiques m’ont permis de réfréner l’angoisse. Il m’arrive encore, le matin au réveil, d’improviser des calculs et des successions de nombres : c’est en général le signe que quelque chose cloche. Je suppose que cela fait de moi un nerd. Je l’accepte. Et j’assume pour ainsi dire cet embarras. Or, il se trouve qu’en ce moment les mathématiques ne sont pas seulement un passe-temps à l’usage des nerds : elles sont l’instrument indispensable pour comprendre la situation et se débarrasser des suggestions.
Avant d’être des urgences médicales, les épidémies sont des urgences mathématiques. Car les mathématiques ne sont pas vraiment la science des nombres, elles sont la science des relations : elles décrivent les liens et les échanges entre différentes entités en s’efforçant d’oublier de quoi ces entités sont faites, en les rendant abstraites sous forme de lettres, de fonctions, de vecteurs, de points et de surfaces. La contagion est une infection de notre réseau de relations.

La mathématique de la contagion
Elle était visible à l’horizon comme un amoncellement de nuages, mais la Chine est loin, et puis pensez-vous… Quand la contagion a fondu sur nous, elle nous a étourdis.
Pour dissiper mon incrédulité, j’ai cru bon de recourir aux mathématiques à partir du modèle SIR, l’ossature transparente de toute épidémie.
Une distinction importante, d’abord : le SARS-CoV-2 est le virus, le COVID-19 la maladie. Ce sont des noms fastidieux, impersonnels, dont le choix répond peut-être au désir d’en limiter l’impact émotif, mais ils sont plus précis que le populaire « coronavirus ». Je les utiliserai donc. Pour plus de simplicité et pour éviter les confusions avec la contagion de 2003, j’abrégerai désormais SARS-CoV-2 en CoV-2.
Le CoV-2 est la forme de vie la plus élémentaire que nous connaissions. Afin de comprendre son action, nous devons adopter son intelligence limitée, nous voir ainsi qu’il nous voit. Et nous rappeler que le CoV-2 ne s’intéresse guère à nous, à notre âge, à notre sexe, à notre nationalité ou à nos préférences. Pour le virus, l’humanité entière se partage en trois groupes : les Susceptibles, c’est-à-dire tous ceux qu’il pourrait encore contaminer ; les Infectés, c’est-à-dire ceux qu’il a déjà contaminés ; et les Rejetés, ceux qu’il ne peut plus contaminer.
Susceptibles, Infectés, Rejetés : SIR.
D’après la carte de la contagion qui vibre sur mon écran, le nombre des Infectés dans le monde s’élève, à cet instant, à environ quarante mille ; celui des Rejetés, morts ou guéris, est légèrement supérieur.
Mais c’est l’autre groupe qu’il faut surveiller, celui qu’on ne mentionne pas. Les Susceptibles, les êtres humains que le CoV-2 pourrait encore infecter, constituent une population d’un peu moins de sept milliards et demi d’individus. »

À propos de l’auteur
Paolo Giordano, né en 1982 à Turin, est docteur en physique théorique et romancier (La Solitude des nombres premiers, Dévorer le ciel). Il vit entre Rome et Paris. (Source: Éditions du Seuil)

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Tu ressembles à une juive

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  RL2020

 

En deux mots:
«Tu n’es pas une juive» ou a contraire «Tu ressembles à une juive». Cloé Korman a dû entendre les deux assertions et combat avec vigueur et érudition le racisme et l’antisémitisme plus ou moins déclaré qui semble resurgir avec plus de vigueur aujourd’hui.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Les bonnes questions sur l’antisémitisme

Délaissant le roman, Cloé Korman nous offre un court essai, une réaction aussi érudite que salutaire sur l’antisémitisme et le racisme qui semblent regagner du terrain aujourd’hui. Un texte utile.

Il m’arrive peu souvent de parler d’essais et de documents dans ce blog qui est d’abord consacré à la littérature contemporaine. Si je fais aujourd’hui exception c’est à la fois parce que j’ai eu la chance l’an passé de rencontrer Cloé Korman, qui siégeait à mes côtés en tant que membre du jury du Prix Orange du livre, et ensuite parce que le thème traité dans son livre m’apparait très important, ayant malheureusement dû constater dans ma région – l’Alsace – une recrudescence d’actes antisémites.
La profanation des cimetières juifs est d’ailleurs évoquée dans ce livre, même si c’est à partir d’exemples personnels que la romancière ancre ce manifeste. Comme ces phrases entendues qui semblent anodines au premier abord et qui, si on prend la peine d’y réfléchir un instant, sont porteuses de préjugés, pour ne pas dire d’intentions blessantes. Ainsi ce «tu n’es pas vraiment juive» qu’une camarade lui lance en constatant qu’elle n’est pas «juive comme elle» ou comme elle le voudrait. «Je prends l’uppercut, je garde pour moi ma rage et je rentre méditer l’insulte…»
Ou à l’inverse ce «Tu ressembles à une juive» tout autant porteur d’à priori et qui vont pousser Cloé à prendre la plume, à développer ce sujet brûlant.
En déroulant son histoire familiale, celle des juifs alsaciens du côté de sa mère, et celle des juifs immigrés de Pologne du côté de son père, elle constate combien ce sujet est longtemps demeuré tabou, qu’il valait mieux ne pas en parler, que la clandestinité valait bien mieux. Animant des ateliers d’écriture en banlieue parisienne (elle est enseignante en Seine-Saint-Denis), elle constate aussi qu’elle ne dit rien de ce passé ou encore de son appartenance à cette communauté. Le non-dit est massif. «Il me ramène à ce constat: aimer on ne pas aimer les juifs est devenu, redevenu, un positionnement stratégique au sein de la société française. C’est une ligne brisée qui la parcourt à nouveau en tous sens et sert à séparer les riches des pauvres, les élites des laissés-pour-compte, les Blancs des non-Blancs, et dont l’instrumentalisation se fait toujours aux dépens des juifs, mais aussi de toutes les minorités qui se distinguent de la norme blanche, catholique, à laquelle l’extrême droite cherche à résumer cette société. Dans une atmosphère d’autant plus inquiétante qu’elle se place dans un contexte de montée des extrêmes droites partout en Europe et sur le continent américain.»
C’est du reste le passage le plus intéressant à mon sens, celui qui lie l’antisémitisme et le racisme, celui qui explique qu’il faut faire cause commune: «Le racisme, ce n’est pas seulement accuser l’autre de son altérité. C’est aussi tout faire pour qu’il n’en sorte pas, et cette stratégie est bien en place dans la société française. Elle est structurée suivant un dispositif qui exploite de façon scandaleuse la différence entre l’antisémitisme et le racisme, qui creuse habilement la différence entre les juifs et tous les autres.»
Rappelant les faits historiques qui ont conduit l’État français à organiser les rafles et à livrer les juifs aux Allemands, elle nous rappelle aussi qu’après le conflit, on a choisi d’«oublier» ce rôle en concentrant le «devoir de mémoire» sur les camps de concentration et en oubliant par exemple Drancy. Bien entendu, la Shoah et ses conséquences n’en constituent pas moins un volet fort intéressant, avant d’en arriver aux dernières évolutions, aux attentats en France mais aussi aux Etats-Unis ou encore en Nouvelle-Zélande et aux faits divers aussi sordides que choquants. Un panorama qui lui permet de conclure «qu’il faut penser la solidarité entre les luttes contre le racisme et contre l’antisémitisme, et mener ces combats de façon tolérante et pluraliste, en surmontant les divisions liées à nos origines sociales et culturelles ce qui exige sans doute de surmonter le racisme au sein même de l’antiracisme.»
S’il faut lire ce court essai, c’est à la fois parce qu’il est solidement argumenté, qu’il anime au débat, mais aussi parce que la patte de la romancière le rend très abordable, très plaisant. Oui, il faut mener ce combat, sauf à finir «dans un monde mort, un jardin aux statues où nous irions ressembler à mort à nous-mêmes jusqu’à ce que mort s’ensuive, jusqu’à ce que la rose soit à la rose moins qu’une rose mais une rose de poussière, une rose d’épines, un fil barbelé de cauchemar.»

Tu ressembles à une juive
Cloé Korman
Éditions du Seuil
Essai
108 p., 12 €
EAN 9782021432374
Paru le 9/01/2020

Ce qu’en dit l’éditeur
La France a une vieille tradition de racisme. Du Code noir à l’islamophobie contemporaine, la mise au ban de certaines populations a pris de multiples formes, souvent tragiques. Pour ma famille, ce fut le Statut des Juifs en 1940 qui marqua la plongée dans l’horreur et entraîna un sentiment d’aliénation durable.
«Attache tes cheveux sinon tu ressembles à une juive»: d’une assignation à être plus discrète, à me conformer à une certaine norme physique, je ferai la focale de ce récit. En tant que femme, en tant qu’enfant d’une famille juive rescapée mais aussi en tant qu’écrivaine des banlieues, des minorités, des marges, le clivage pervers entre la lutte contre l’antisémitisme et les autres luttes antiracistes me choque. Il produit des effets politiques et électoraux désastreux. Il est au service de toutes les oppressions. C. K.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RFI (Olivier Favier)
Times of Israël
Le Monde (Christine Rousseau)
BibliObs (Élisabeth Philippe)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Avril 2007. J’assiste à un office dans une synagogue du nord de Manhattan, où j’accompagne un groupe de Français. C’est pour Pessah, la fête qui célèbre la sortie d’Égypte, la fin de l’esclavage du peuple juif. En tant que femme, on m’oblige à rester au fond de la salle, derrière les hommes. Je ne vois, je n’entends rien. Tout est masqué par les silhouettes noires et les chapeaux des hommes.
Trouvant cette situation à la fois ridicule et humiliante, j’ai fini par quitter les lieux. J’ai décidé d’attendre dehors mes amis.
Je patiente sur le perron de la synagogue, en haut de quelques marches en pierres grises, et je regarde tomber la pluie en cette journée pourrie d’avril (Pessah voisine avec Pâques, libération des uns, résurrection de l’Autre se produisent chaque année à peu de temps d’intervalle). Qu’est-ce que cela veut dire, d’exiger que les femmes assistent à l’office (elles étaient tout aussi nombreuses que les hommes), mais qu’elles n’y entendent rien ? Pourquoi cette insulte à l’intelligence, ce mépris ? La misogynie de la religion juive est là. Comme elle est là aujourd’hui à Paris, en plein été, quand je regarde les petites filles des Buttes-Chaumont qu’on oblige à sortir en collants épais par trente-cinq degrés, comme si les jambes nues des fillettes de dix ans étaient un outrage au soleil, de même que les cheveux et les bras, les chevilles de leurs mères qui les attendent sur les bancs du parc en longues tenues noires et couvrantes. Comme est misogyne la religion catholique, dont le pape mène la lutte contre l’avortement en disant des femmes qui y ont recours qu’elles sont des meurtrières, qu’elles embauchent un « tueur à gages » contre leur bébé, et qui force chaque année des millions d’entre elles de par le monde à assumer des grossesses non désirées, indifférent à ce que signifie pour l’enfant à venir de naître à une mère qui ne veut pas de lui.
Mais je ne vois pas qu’en France on s’intéresse énormément à la misogynie des rabbins ou à celle du Saint-Père, je n’ai encore jamais constaté que ces sujets faisaient les gros titres de la presse hebdomadaire. Le premier cas serait jugé, sans doute à raison, antisémite, attirant l’attention sur les orthodoxies d’un groupe social rescapé d’un génocide, et qui ne représente qu’un seul pourcent de la population française. Dans le deuxième cas, on trouverait malvenu de s’en prendre à une religion à laquelle se rattache à peu près la moitié de la population. En revanche, la presse hebdomadaire de droite s’inquiète assidûment de la misogynie dans la religion de huit autres pourcent des Français, la religion musulmane. Les hebdomadaires nationaux de droite les désignent régulièrement comme les véritables ennemis des droits des femmes. Regardez-les, d’ailleurs, ces femmes musulmanes, avec leur voile signe de soumission. Elles prétendent le porter pour accompagner les sorties scolaires. Elles l’arborent au supermarché, au restaurant ! Y compris pour faire du jogging !
Ce jour-là à Manhattan, mon œil erre sur l’avenue pluvieuse et j’attends. J’attends mes amis français et leur volonté de célébrer cette fête, par cet office, me paraît plus que légitime. Car j’aime Pessah, ainsi que le dîner rituel qui l’accompagne, qu’on appelle le séder. C’est un moment de souvenirs joyeux. L’épopée de la sortie d’Égypte m’a émerveillée étant petite. Je me remémore l’audience de Moïse auprès de Pharaon, l’invasion des sauterelles dans la ville, les bébés sacrifiés… puis les eaux de la mer Rouge se refermant sur les troupes royales, les chevaux et les cavaliers engloutis, les lances qui percent la crête des vagues quelques instants encore avant de sombrer. La liberté au prix de cette noyade, de ces actes terribles. Enfin, la vie d’expédients dans le désert, que nous rejouons à la table familiale chaque année pendant mon enfance : mon père met sa kippah ; il ouvre une haggadah illustrée par l’encre lumineuse de Raymond Moretti, aux lettres colorées, sertie d’or ; il lit un ou deux des passages qu’il préfère, il prononce les mots en hébreu. Nous disons un poème pour l’interroger sur le sens de quelques aliments symboliques rassemblés sur la table et que ma petite sœur qualifie de « crudités ». J’aime Pessah comme j’aime Hannukah et ses flammèches. C’est à peu près toute mon éducation religieuse.
Mes amis arrivent enfin. Je pense que nous allons repartir dîner tous ensemble mais je ne suis pas au bout de mes peines. J’apprends que nous sommes invités à rester pour le séder avec les fidèles de cette synagogue. Comme je n’ai pas aimé l’esprit du lieu je m’empresse de refuser, je dis que je vais rentrer chez moi. Après la sommation dans la salle de prière, le rappel à mon statut inférieur de femme, je ne sais pas à ce moment-là que le pire est encore à venir, une remarque qui va me faire chanceler : « Si tu vas dîner seule au lieu d’être avec nous », c’est une camarade qui parle, « tu n’es pas vraiment juive. »
Qu’est-ce qui autorise cette jeune femme française, étudiante aux Beaux-Arts en échange dans une prestigieuse université new-yorkaise, qui aurait tout pour être plutôt éclairée et tolérante, à me déclarer non juive ? Je prends l’uppercut, je garde pour moi ma rage et je rentre méditer l’insulte, mais pas longtemps. En fait, je ne suis pas venue jusqu’ici pour réfléchir à mon identité juive. New York a beau être la ville cosmopolite par excellence, la ville de la sublimation des communautés, qui arborent leur folklore et leurs mœurs à travers les restaurants ethniques, les commerces, les églises de chaque quartier, chinois, latino, noir évangélique… rien ne m’intéresse moins à ce moment de ma vie que d’explorer mes origines. La remarque de cette compatriote me fait penser à un témoignage entendu peu de temps avant au mémorial d’Ellis Island, d’une immigrée des années 1930 fraîchement débarquée de Pologne à qui un psychologue de l’Administration, censé trier les personnes aptes au travail et les autres, demande dans quel sens elle envisage de balayer un escalier : « De haut en bas ? Ou de bas en haut ? » Dans le casque audio à disposition des visiteurs du grand hall des arrivées devenu musée, la voix de la femme commente : « Mais je ne suis pas du tout venue jusqu’ici pour balayer des escaliers ! » Voilà : pour ma part, à ce moment-là je ne suis pas à New York pour me demander si je suis, ou non, juive. »

Extraits
« Enfin, s’il était vrai, par quelque logique absurde, que je n’étais pas juive, et que mes parents, mes grands-parents dans leur athéisme plus ou moins consommé ne l’avaient pas été non plus, ils auraient pu compter sur d’autres qu’eux pour les désigner comme juifs et vouloir les assassiner en tant que tels. Le «tu n’es pas vraiment juive» de cette camarade sonnait comme un écho sordide au «vous n’êtes pas français» adressé à mes ancêtres en 1942, assorti de l’obligation de porter l’étoile jaune et d’aller s’inscrire eux-mêmes sur des registres servant à organiser leur extermination. »

«Il me ramène à ce constat: aimer on ne pas aimer les juifs est devenu, redevenu, un positionnement stratégique au sein de la société française. C’est une ligne brisée qui la parcourt à nouveau en tous sens et sert à séparer les riches des pauvres, les élites des laissés-pour-compte, les Blancs des non-Blancs, et dont l’instrumentalisation se fait toujours aux dépens des juifs, mais aussi de toutes les minorités qui se distinguent de la norme blanche, catholique, à laquelle l’extrême droite cherche à résumer cette société. Dans une atmosphère d’autant plus inquiétante qu’elle se place dans un contexte de montée des extrêmes droites partout en Europe et sur le continent américain.» p. 23

«Il est une identité juive, athée, intellectuelle, diasporique, qui n’est pas bien accueillie dans la France d’aujourd’hui. Et ce bannissement a tout à voir avec l’antisémitisme, qui hait les juifs pour leur culte, leurs traditions, mais aussi pour leur intégration, leur mélange à l’intérieur des autres territoires et des autres cultures qui les ont accueillis. La fabrication imaginaire de la matrice israélienne, cette simplification, ce renoncement au pluralisme juif, je considère cela comme un acte antisémite.» p. 35

«Le racisme, ce n’est pas seulement accuser l’autre de son altérité. C’est aussi tout faire pour qu’il n’en sorte pas, et cette stratégie est bien en place dans la société française. Elle est structurée suivant un dispositif qui exploite de façon scandaleuse la différence entre l’antisémitisme et le racisme, qui creuse habilement la différence entre les juifs et tous les autres.» p. 40

« C’est en mesurant ce danger qu’il faut penser la solidarité entre les luttes contre le racisme et contre l’antisémitisme, et mener ces combats de façon tolérante et pluraliste, en surmontant les divisions liées à nos origines sociales et culturelles ce qui exige sans doute de surmonter le racisme au sein même de l’antiracisme. À défaut, C’est le racisme qui nous pense et nous conduit collectivement dans un monde mort, un jardin aux statues où nous irions ressembler à mort à nous-mêmes jusqu’à ce que mort s’ensuive, jusqu’à ce que la rose soit à la rose moins qu’une rose mais une rose de poussière, une rose d’épines, un fil barbelé de cauchemar.» p. 107

À propos de l’auteur
Cloé Korman est née en 1983 à Paris. Son premier roman, Les Hommes-couleurs (Seuil, 2010), a été récompensé par le prix du Livre Inter et le prix Valery-Larbaud. Ses derniers livres parus au Seuil sont Les Saisons de Louveplaine (2013) et Midi (2018). (Source: Éditions du Seuil)

Page Wikipédia de l’auteur 

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Géopolitique du moustique

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En deux mots:
Après avoir exploré le coton, l’eau et le papier, Erik Orsenna poursuit ses voyages didactiques en s’attaquant cette fois au moustique. Un combat perdu d’avance, ou presque, mais qui n’en demeure pas moins passionnant.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Géopolitique du moustique
Erik Orsenna / Isabelle de Saint-Aubin
Fayard
Essai
288 p., 19 €
ISBN: 9782213701349
Paru en mars 2017

Où?
Poursuivant ses traités sur la mondialisation, l’auteur nous entraîne sur presque tous les continents, de Guyane au Cambodge, en passant par la Chine, le Sénégal, le Brésil et la France, sans oublier la forêt Zika en Ouganda.

Quand?
Si les reportages sont actuels, de nombreuses références historiques nous entraînent vers le passé tout au long de l’ouvrage.

Ce qu’en dit l’auteur
« Les moustiques viennent de la nuit des temps (250 millions d’années), mais ils ne s’attardent pas (durée de vie moyenne : 30 jours). Nombreux (3 564 espèces), volontiers dangereux (plus de 700 000 morts humaines chaque année), ils sont répandus sur les cinq continents (Groenland inclus).
Quand ils vrombissent à nos oreilles, c’est une histoire qu’ils nous racontent : leur point de vue sur la mondialisation.
Une histoire de frontières abolies, de mutations permanentes, de luttes pour survivre, de santé planétaire, mais aussi celle des pouvoirs humains (vertigineux) qu’offrent les manipulations génétiques. Allons-nous devenir des apprentis sorciers ?
Toutefois, ne nous y trompons pas, c’est d’abord l’histoire d’un couple à trois : le moustique, le parasite et sa proie (nous, les vertébrés).
Après le coton, l’eau et le papier, je vous emmène faire un nouveau voyage pour tenter de mieux comprendre notre terre. Guyane, Cambodge, Pékin, Sénégal, Brésil, sans oublier la mythique forêt Zika (Ouganda) : Je vous promets des surprises et des fièvres !
Pour un tel périple dans le savoir, il me fallait une alliée. Personne ne pouvait mieux jouer ce rôle que le docteur Isabelle de Saint Aubin, élevée sur la rive du fleuve Ogooué, au cœur d’un des plus piquants royaumes du moustique. » Erik Orsenna

Ce que j’en pense
Erik Orsenna est un vulgarisateur hors-pair. J’imagine qu’il pourrait même rendre l’analyse d’un bottin téléphonique passionnante. Fidèle au modèle qu’il a conçu pour nous expliquer la mondialisation et avec lequel il nous a successivement raconté le parcours d’une balle de coton, suivi le trajet de l’eau ou encore la fabrication du papier, il a cette fois choisi un animal comme figure de proue de la mondialisation: le moustique. À suivre notre académicien avide de savoir, on comprend très vite le potentiel formidable de cet insecte aussi minuscule que terrifiant.
Quelques chiffres suffisent du reste à illustrer la dimension du problème. En 2015, les moustiques ont causé la mort de plus de 800000 personnes, alors que la même année les conflits humains ont tué 580000 personnes. Même un bestiaire à la Prévert qui rassemblerait requins, lions, crocodiles, serpents, chiens, ours ou autres prédateurs n’arriverait pas à la cheville de ces insectes. Au tableau de chasse du moustique on répertorie les victimes du paludisme, de la dengue, du Zika, de la fièvre jaune, du chikungunya pour ne prendre que les parasites et virus les plus connus que transmettent ces espèces qui n’ont sans doute pas encore été toutes découvertes.
C’est dire le potentiel de nuisance de ces minuscules bestioles. C’est dire aussi combien le combat mené sur tous les continents est vital. Avec l’aide et la caution d’Isabelle de Saint-Aubin, Erik Orsenna peut se lâcher et entraîner le lecteur dans cette guerre à l’issue très incertaine, dans un combat où les plus malins ne sont pas forcément ceux qu’on croit (l’adaptabilité des moustiques aux pièges qu’on leur tend est phénoménale), dans une stratégie battue en brèche par le tourisme et les voyages qui rendent possible – voire inéluctable – l’invasion de nouvelles espèces dans des régions jusque-là préservées. Le cas du moustique-tigre en est un exemple révélateur.
Très didactique, l’ouvrage est construit sur une série de voyages et d’entretiens qui en le rendent aussi passionnant à lire qu’un roman. Découpé en trois grandes parties, il commence par dresser le portrait des moustiques (Qui sont-ils ?) avant de partir sur leurs traces (Où sont-ils ?) puis de détailler les recherches en cours (Comment s’en débarrasser?). Si le but du livre n’est pas de gâcher les vacances du lecteur, il faut bien reconnaître que les différentes techniques d’éradication, des recettes de grand-mère aux techniques utilisant la génétique, montrent toutes leurs limites.
Puis-je me permettre de vous suggérer l’achat d’un moustiquaire avant d’attaquer cet essai passionnant ? Car si vous avez besoin d’être rassurés, je ne vois guère que cette solution. Le très intéressant dossier complémentaire mis en ligne par l’Institut Pasteur n’étant pas vraiment susceptible de vous rassurer, au moins à court terme. Bzzzz, bzzzz !

Autres critiques
Babelio 
Paris-Match (Catherine Schwaab)
L’Express (Marianne Payot)
Le JDD (Bernard Pivot)
La Croix (Denis Sergent)
Le Point (Violaine de Montclos)
Blog Errances immobiles 


Erik Orsenna présente son livre « Géopolitique du moustique. Petit précis de mondialisation IV » (Fayard)

Les premières pages du livre 

Extrait
« Si certains parviennent tant bien que mal à la cinquantaine, la plupart d’entre eux, à commencer par les moustiques, ne vivent pas longtemps. En d’autres termes, ils ne sont pas embarrassés par leurs vieux. À peine ont-ils at teint la pleine force qu’ils ont la décence de mourir pour laisser la place aux jeunes. On pourrait objecter qu’ils perdent ainsi en expérience. Ce manque est pallié par leur très longue présence sur la Terre : en quatre cents millions d’années, certes on prend son temps, mais on s’adapte à tout !
Quand la dynamique de l’espèce l’emporte sur la revendication de l’individu, il y a gros à parier que la vitalité générale y gagne. »

À propos de l’auteur
Erik Orsenna est l’auteur de L’Exposition coloniale (prix Goncourt 1988), de Longtemps, de Madame Bâ et de Mali, ô Mali. Il a écrit aussi des petits précis de mondialisation, dont Voyage aux pays du coton (2006), et deux biographies, l’une consacrée au jardinier de Louis XIV, André Le Nôtre, Portrait d’un homme heureux (2000), et l’autre à Louis Pasteur, La Vie, la Mort, la Vie (2015). On lui doit également cinq contes célébrant la langue française dont La grammaire est une chanson douce (2001). Entré à l’Académie française en 1998, il occupe, sans légitimité aucune, le siège de Louis Pasteur et d’Émile Littré. (Source : Editions Stock)

Site internet de l’auteur 
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Mon mari et moi

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En deux mots
Sous forme d’exploration intime Elisabeth Jacquet cherche à définir le mari. Ce faisant, elle sonde sa vie de couple et cherche, au-delà de son cas, si la rue, la littérature, le cinéma reflètent son histoire personnelle.

Ma note
etoileetoileetoile (beaucoup aimé)

Mon mari et moi
Elisabeth Jacquet
Serge Safran éditeur
Essai sentimental
144 p., 14,90 €
EAN : 9791090175655
Paru en mars 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Il y a un homme et une femme. Puis il y a une femme et un mari. « Un jour un homme est devenu mon mari » dit-elle. Mais au fait qu’est-ce qu’un mari ?
Avec humour, sérieux, tendresse ou gravité, Élisabeth Jacquet explore le concept de mari, éternel ou pas, le considère, l’interroge, s’en étonne, cherche des éclaircissements.
Essai sentimental sous forme de précis conjugal, Mon mari et moi conte ce qui se joue au cœur de notre intimité quand nous la partageons avec quelqu’un d’autre.
Après le mariage pour tous, voici un petit livre pour tous sur le mariage.

Ce que j’en pense
Il y a sans doute de nombreuses façons de parler du mariage, le plus souvent on a affaire au mode ironique et cruel ou alors au mode épique et idéaliste. Pour faire court, on citera Sacha Guitry dans la première catégorie: « Les hommes n’ont que ce qu’ils méritent. Les autres sont célibataires! » Et Sören Kierkegaard dans la seconde catégorie: « Le mariage est et restera le voyage de découverte le plus important que l’homme puisse entreprendre. » Elisabeth Jacquet a choisi une troisième voie. Même si cette dernière n’est pas exempte ici et là d’une certaine ironie ou d’élans du cœur on qualifiera ce recueil de pensées et courts textes d’analyse réaliste, ponctuée de doutes et de nombreuses questions. Un peu comme une entomologiste, l’auteur observe sa vie conjugale et celle des autres, disséquant à la fois le langage (quand parle-t-on de conjoint, d’époux, de moitié, de régime matrimonial, de devoir conjugal?), la gestuelle (un doigt qui se glisse au creux d’un bras, un bras passé autour des hanches), les habitudes (la position de lit conjugal, la place de la brosse dans le salle de bain) avant de se lancer dans une étude comparative (sommes-nous les seuls ans ce cas? Comment font les autres?). On comprend vite que le fruit de ses réflexions ne nous est pas livré par une novice, mais s’appuie sur une belle expérience. Quand le temps a passé, que les habitudes se sont installées, que l’on associe « avec autant de constance et de naturel tu me manques à je ne peux plus te supporter? Viens on parle à je n’arrive pas à t’écouter? Lâche-moi à prends-moi dans tes bras? »
Les moments de poésie pure ont en effet vite fait de céder la place à la trivialité. Mais c’est sans doute dans cette curieuse manière de vivre ensemble que se cimente le couple : « De qui d’autre pourrais-je ainsi systématiquement trier les chaussettes ? Ou déchirer pour en faire d’astucieux chiffons les chemises et caleçons qu’il continue à porter même troués? Avec qui d’autre aussi longtemps partager les sanitaires, bruits odeurs et rituels de nos corps sans cesse à proximité? »
Car c’est bien dans les détails de la vie commune que se trouve la finalité du mariage et non dans les grandes envolées lyriques. Elisabeth Jacquet nous le fait habilement comprendre en construisant l’édifice commun sur la sommes «des âges, craintes, complexes, peurs, espérances, angoisses, désirs, rêves et chagrins». Avant d’ajouter avec lucidité qu’il est logique que cette somme entraîne quelquefois des dérapages.
Des allers-retour entre son mari et ceux qu’elle croise dans la rue ou dans la littérature, l’auteur essaie de trouver un modèle universel, une sorte d’archétype du mari. Mais il lui faut vite déchanter. Entre le mari de la duchesse de Guermantes et celui d’Anna Karénine, entre celui de Madame Bovary et celui de Rebecca, il n’y guère de similitude. Passant de la littérature au cinéma et allant jusqu’aux séries télé, Elisabeth Jacquet fait le même constat de typologies bien différentes. Ce qui explique aussi qu’il n’y a pas de règles ou de mode d’emploi, mais bien davantage une sorte de pari sur l’avenir. Exaltant autant que risqué : « Nous nous imaginions semblables et très différents, les mêmes mais autrement, puisqu’il était impossible de prévoir l’ensemble et la nature des événements qui prendraient place au cours de notre vie commune. »

Autres critiques
Babelio
Le Monde (Bertrand Leclair)
L’Alsace (Jacques Lindecker)
Blog Les lectures de Martine
Zazy – mon blogue de lecture
Blog Encres vagabondes
Blog Le Littéraire (Jean-Paul Gavard-Perret)

Les premières pages du livre 

Extrait
« J’ai remarqué ceci : s’il ne le fait pas dès le début ou presque, chaque couple dans la durée finit la plupart du temps par se marier. À cause des impôts, des enfants, de la maladie, de la vieillesse, à cause du partage des biens… Mais surtout pas car nous désirions braver le Temps, nous nous sentions si grelottants dans le grand néant qui nous entoure ! » (p.67)

À propos de l’auteur
Élisabeth Jacquet travaille différentes formes de narration. Chacun de ses livres possède, en fonction du sujet traité, sa forme singulière. Certains de ses textes, dont Mon mari et moi sont adaptés en fictions radiophoniques. (Source : Serge Safran éditeur)

Site internet de l’auteur 

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Bière qui coule n’amasse pas mousse

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Bière qui coule n’amasse pas mousse
Enfin la vérité (ou presque) sur quelques expressions françaises
Charlotte Dekoker
Digobar Éditions
110 p., 12 €
EAN : 9791096139002
Paru en octobre 2016

Ce qu’en dit l’éditeur
Une vraie fausse enquête érudite et complètement déjantée. Charlotte Dekoker nous invite à détricoter les expressions avec une imagination débridée et une mauvaise foi absolue. Un cocktail détonnant d’humour à partager sans modération !
Il aura fallu qu’une mi-Belge/mi-Ch’ti s’y attèle pour que l’on découvre enfin les origines loufoques et surréalistes d’une dizaine d’expressions françaises.
Nous nous demandons ainsi pourquoi il faut se tenir à carreau plutôt qu’à pique ou à trèfle, et quel est le programme de la politique de l’autruche. Nous découvrons que le fameux Pierre qui roule n’amasse pas mousse est une pure invention du lobby viticole destinée à piquer des parts de marchés aux vendeurs de cervoise.
La narratrice nous entraîne dans ses élucubrations et nous livre au passage quelques anecdotes croustillantes sur la vie privée de Gutenberg ou de Jésus Christ, voire, sur ses pratiques en matière de port de culotte.

Ce que j’en pense
*****
« Ce serait beaucoup plus simple si je pouvais vous donner un nom. Vous comprendriez tout de suite. A peine auriez-vous lu le prénom que, déjà, vous auriez deviné le reste. Déclic immédiat assuré. Satisfait ou remboursé. » Vous n’aurez pas à attendre la page 55 de ce délicieux opuscule pour en trouver le mode d’emploi, car je viens de vous le livrer en patûre. Rassurez-vous cette expression n’est pas à prendre dans l’acception de Simone de Beauvoir qui écrivait dans Les Mandarins que « Quand on livre un roman en pâture aux critiques, ils mordent l’un après l’autre » mais bien davantage comme un cadeau fait pour vous simplifier les choses, en quelque sorte l’exception qui confirme la règle.
Mais foin de digressions, commençons donc par le nom. Dekoker. Vous comprenez immédiatement qu’avec ce patronyme l’auteur est quelqu’un qui a du chien. Certes Dekoker n’est peut-être pas aussi viril que Dedoberman ou Depitbull, mais c’est un compagnon de jeu fidèle. En flairant cette piste, je suis tombé sur cette définition proposée par les spécialistes canins : «heureux de vivre, il sème la joie autour de lui. Sensible à nos humeurs, il sait que l’histoire d’Amour qu’il partage avec nous, c’est pour le meilleur et pour le pire. Si votre journée a été maussade, il viendra vous remonter le moral.» Pour résumer, on dira que Dekoker fait du bien à ceux qui font un bout de route avec lui. À condition de lui lâcher la bride sur le cou.
Car c’est avec une joyeuse liberté que les expressions françaises sont ici passées à la moulinette. Mais, comme diraient conjointement Mathieu Delaporte et Alexandre de La Patellière, avant d’en venir au sujet, une autre digression s’impose : Le Prénom.
Charlotte aura bien essayé de nous donner le change en allant sur le site internet du magazine ELLE pour essayer de se définir, mais nous ne sommes pas dupes et encore moins prêts à avaler toutes les couleuvres qui passent. En parlant de Charlotte, je ne pense pas à cet horrible couvre-chef que l’on vous oblige à porter dès que les consignes d’hygiène deviennent par trop rigoureuses, mais bien plutôt de ce délicieux dessert : «Qu’elle soit aux fruits, au chocolat ou encore au fromage blanc, la charlotte est un dessert plein de fraîcheur, toujours apprécié en fin de repas. Elle se décline en de nombreuses recettes faciles et fruitées.» Si jusqu’à aujourd’hui la plus célèbre d’entre elles est sans doute la charlotte à la fraise, je vous garantis que la variante Charlotte Dekoker gagne à être connue, tant elle est pétillante et surprenante. Vous allez vous régaler, c’est promis !
Je sens bien, amis lecteurs, que vous aimeriez en savoir davantage sur le contenu du livre. Vous vous dites peut-être que je vous mène en bateau. Que nenni !
Sans vous dévoiler comment pierre qui roule n’amasse pas mousse, par déviation sémantique, a donné le titre à cet essai (formidablement transformé, comme on dit aux bord des terrains de rugby), je vous mettrai sans doute l’eau à la bouche en faisant la liste des sept expressions que décortique la belle Charlotte, en les accompagnant d’un petit qualificatif de mon cru : Se tenir à carreau (à lire en axyant toutes les cartes en main), Pierre qui roule… (vous connaissez maintenant la suite, mais découvrirez la mise en bière d’une expression), Avoir les dents qui rayent le parquet (en oubliant de rouler un patin), Être dur de la feuille (tout en étant critique du système éditorial), la Politique de l’autruche (un exercice de devinette dans les arcanes du pouvoir), Mettre les points sur les i (et se mettre les typographes à dos), Se dorer la pilule (tout en passant des vacances aux frais de la princesse).
Par les temps qui courent, voilà un remède idéal à la morosité ambiante. Précipitez-vous chez votre libraire!

Autres critiques
Babelio
Le Figaro (Alice Develey – avec interview de l’auteur)

A propos de l’auteur
Si Desproges et Rabelais s’étaient rencontrés dans une taverne à Ostende, et que de leurs amours avait pu naître une fille… Ce serait elle. Elevée entre le Nord de la France et la Belgique, Charlotte Dekoker en a gardé l’humour et la générosité. A trente ans, elle vit aujourd’hui à Paris où elle occupe des fonctions de direction dans le secteur du mécénat. (Source : Digobar Éditions)

Page Facebook de l’auteur 

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