J’ai vu un homme

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J’ai vu un homme
Owen Sheers
Rivages
Roman
traduit de l’anglais par Mathilde Bach
352 p., 21,50 €
ISBN: 9782743633219
Paru en août 2015

Où?
Le roman se déroule principalement à Londres, mais aussi aux Etats-Unis, à New York, et au Pakistan.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Michael laisse planer le doute jusqu’à la dernière page, tel un héros de Hitchcock. Est-il simplement un mari détruit par la mort de sa femme, reporter de guerre tuée au Pakistan ? Ou un personnage manipulateur ? J’ai vu un homme est un formidable page-turner, dans la lignée de Samedi de Ian McEwan. Histoire d’amour, portrait d’un monde globalisé qui a banalisé la violence, récit d’un deuil, ce roman magnifique sera publié dans une douzaine de pays et s’annonce comme un succès international.

Ce que j’en pense
****
En refermant ce livre, une image m’est revenue en mémoire. Terrible. Celle de ce film montrant une bavure de l’armée américaine lors de la guerre en Irak. En juillet 2007, deux journalistes de l’agence Reuters et deux enfants ont notamment été tués «par erreur» par des tirs de l’armée américaine.
C’est une histoire semblable qui sert de point de départ au roman du Gallois Owen Sheers, en s’attachant aux conséquences d’un tel acte, à ce que l’on appelle prudemment les dégâts collatéraux, et qui feront trois victimes supplémentaires. Michael Turner est la première à entrer en scène. En rencontrant Caroline, ce journaliste devenu écrivain, a trouvé non seulement une âme sœur ¬– elle est grand reporter – mais au fil des semaines, elle devient aussi son épouse et la future mère de leurs enfants. Mais le rêve se brise lors d’un reportage au Pakistan. Un drone de l’armée américaine fait exploser son convoi. Michael se retrouve veuf, désemparé et cherche à tromper sa peine en partant s’installer à Londres. En emménageant, il croise son voisin Josh Nelson.
Ce banquier est la seconde victime. En décidant de prendre son voisin sous son aile protectrice, en lui faisant partager sa vie de famille, il ne se doute pas combien des conséquences de sa bonne action. Michael devient si proche de Josh, de Samantha son épouse et des enfants qu’il n’hésite pas à pénétrer dans l’appartement du voisin quand il constate qu’une porte est restée ouverte. Il voulait simplement récupérer un tournevis. Seulement voilà, en le voyant, la fille bascule de l’escalier et se tue. Michael décide de fuir. La suite ne se raconte pas, je vous laisse la découvrir tant elle est bien racontée.
Reste la troisième victime, le commandant McCullen. Il s’agit d’un pilote de drones sur une base près de Las Vegas. C’est lui qui a tué par méprise, Caroline. Et qui ne supporte plus cette mort qu’il a sur la conscience et qui, pour sa hiérarchie, fait partie des «risques du métier». Mc Cullen décide quant à lui de prendre la plume et d’écrire à Michael. Plus pour mettre des mots sur le drame qu’il vit que pour s’excuser. Puis, il prend la route, entend essayer de se reconstruire en vivant une nouvelle vie on the road again
La force de ce roman est de mettre en scène ces trois hommes qui ne sont pas coupable, mais qui tous se sentent responsables de la situation dramatique qu’ils ont contribué à engendrer. Comment peuvent-ils continuer à vivre avec ce poids ? Construit comme une enquête qui rend vite le lecteur addictif (on sent par exemple très bien sur les pas de Michael que quelque chose n’est pas normal dans la maison de son maison), excellent dans l’analyse psychologique, voilà sans aucun doute l’un des romans étrangers les plus réussis de la dernière rentrée littéraire. Ne passez pas à côté, comme j’aurais pu le faire sans le pouvoir de persuasion d’un libraire passionné, dont c’est ici l’occasion de souligner combien ils demeurent indispensables !

Autres critiques
Babelio
L’Express (Marianne Payot)
France Inter (L’humeur vagabonde – Kathleen Evin)
Blog Fragments de lecture (Virginie Neufville)
Blog A l’ombre du noyer
On l’a lu (Interview)
Blog Sur mes brizées
Blog Les chroniques assidues

Extraits
« L’événement qui bouleversa leur existence survint un samedi après-midi de juin, quelques minutes à peine après que Michael Turner, croyant la maison des Nelson déserte, eut franchi le seuil de la porte du jardin. Ce n’était que le début du mois, mais Londres se boursouflait déjà sous la chaleur. Les fenêtres béaient le long de South Hill Drive. Garées des deux côtés de la route, les voitures bouillaient, brûlantes, leurs carrosseries prêtes à craqueler au soleil. La brise du matin s’était retirée, laissant la rangée de platanes parfaitement immobile. Les chênes et les hêtres du parc alentour ne bruissaient pas davantage. La vague de chaleur s’était abattue sur la ville une semaine plus tôt, et cependant les herbes hautes qui s’étendaient hors de l’ombre protectrice des arbres commençaient à jaunir.
Michael avait trouvé la porte du jardin des Nelson entrouverte. Il s’était penché dans l’entrebâillement, l’avant-bras appuyé au cadre de la porte, et avait appelé ses voisins. »

« De la même manière , Michael trouvait un certain soulagement à ce que Caroline soit une inconnue pour Josh et Samantha. Josh croyait bien avoir vu l’un de ses reportages une fois dans un hôtel à Berlin, mais il n’en était pas persuadé. Ce qui était sûr , en revanche, c’est que ni l’un ni l’autre ne l’avaient jamais rencontrée en personne. A leurs yeux, sa mort était juste un événement dans la vie de Michael. Une chose avec laquelle il était arrivé à leur porte, comme avec le reste de son passé, alors qu’avec ses amis d’avant, il se sentait lesté d’une perte. Pour Samantha et Josh, Caroline n’existait qu’à travers ce que Michael racontait. Quand il leur parlait d’elle, il s’entendait raconter sa vie, et non sa mort. Ainsi, pour eux, il n’y avait pas d’ »avant » Caroline, il n’y avait que l’écho d’un être, qui résonnait encore chez cet homme assis à leur table, non pas comme une absence mais comme une partie de lui. » (p. 91)

« Las Vegas fournissait à l’Amérique des versions du monde, afin que l’Amérique n’ait pas besoin de s’y aventurer. D’autres pays, d’autres lieux étaient ainsi simultanément rapprochés et tenus à distance. Exactement comme ils l’étaient sur ces écrans qu’il observait à Creech. »  (p. 260)

A propos de l’auteur
Owen Sheers, né en 1974 aux îles Fidji, a grandi au pays de Galles. Ecrivain, poète et dramaturge, il a remporté de nombreux prix et publié plusieurs romans, dont Résistance traduit en français. (Source : Editions Payot & Rivages)

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La zone d’intérêt

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La zone d’intérêt
Martin Amis
Calmann-Lévy
Roman
400 p., 21,50 €
ISBN: 9782702157275
Paru en août 2015

Où?
Le roman se déroule principalement en Pologne, dans un camp de concentration qui ressemble fort à Auschwitz, ainsi que dans les villes de Katowitz, Cracovie, Varsovie, L’Allemagne d’où viennent et où vont certains protagonistes est également présente avec Brême, Berlin, Munich, Dachau, Stutthof, Flossenburg, Sachsenhausen, Rossbach, Rosenheim et Bolzano, dans les Alpes italiennes, ainsi que certaines opérations de l’armée allemande, notamment en Irak, à Wilhelma, une colonie sur la route entre Jérusalem et Jaffa et à Amman.

Quand?
L’action se situe de 1933 à 1948.

Ce qu’en dit l’éditeur
DÉCOR : Camp de concentration Kat Zet I en Pologne.
PERSONNAGES : Paul Doll, le Commandant : bouff on vaniteux, lubrique, assoiffé d’ alcool et de mort. Hannah Doll, l’ épouse : canon de beauté aryen, mère de jumelles, un brin rebelle. Angelus Thomsen, l’ officier SS : arriviste notoire, bellâtre, coureur de jupons. Szmul, le chef du Sonderkommando : homme le plus triste du monde.
ACTION : La météorologie du coup de foudre ou comment faire basculer l’ordre dans un système allergique au désordre. Comment explorer à nouveau la Shoah sans reprendre les mots des autres ? Comment oser un autre ton, un regard plus oblique ? En nous dévoilant une histoire de marivaudage aux allures de Monty Python en plein système concentrationnaire, Martin Amis remporte brillamment ce pari. Une manière habile de caricaturer le mécanisme de l’horreur pour le rendre plus insoutenable encore.
«Inventif, terrible, provocateur, et tout comme le Guernica de Picasso, d’une beauté incongrue.» Herald Tribune
«Amis réinvente l’enfer sur terre. Un acte de courage exceptionnel.» The Sunday Times
«Un tour de force de virtuosité verbale, un roman brillant et bouleversant irrigué par une profonde curiosité morale pour le genre humain.» Richard Ford

Ce que j’en pense
***
En guise d’introduction, il n’est pas inutile de rappeler que la parution de ce vingtième roman de l’un des romanciers Anglais les plus adulés dans son pays a failli ne pas se faire, Gallimard – son éditeur traditionnel – ayant refusé l’ouvrage. C’est finalement Calmann-Lévy qui a accepté de proposer cette version française. Un choix judicieux à mon sens, même si cette une satire située dans un camp de concentration n’est pas d’un abord très facile. Le choix de parsemer le texte de nombreux mots allemands ne facilite pas la lecture, pas plus que la construction qui donne tour à tour la parole aux principaux protagonistes. Je vois d’abord l’intérêt de La zone d’intérêt, au-delà de la polémique sur son bien-fondé et ses qualités littéraires, dans la psychologie des personnages, leurs réflexions et leur quotidien. Car il ne s’agit plus ici de témoigner de l’horreur, mais de vivre la chose du point de vue des exécuteurs de ces basses œuvres.
Loin des Bienveillantes, on passe ici de l’incongru à la cruauté la plus extrême, de la froideur administrative à une romance très fleur bleue. Le choc que provoque cette confrontation donne mieux que des dizaines d’études et d’analyses historiques, l’image de la terrifiante réalité.
Prenons, pour ouvrir ce bal funeste, l’échange de correspondance entre le commandant du camp, Paul Doll, et la filiale d’IG Farben, chargé de la mise au point et de la fourniture du gaz pour les chambres de la mort. Dans son jargon administratif, la lettre qui suit prouve combien les juifs n’étaient plus considérés comme des humains, mais comme de la marchandise : « Très estimé commandant,
Le transport de 150 éléments féminins nous est parvenu en bonne condition. Cependant, nous n’avons pas réussi à obtenir des résultats concluants dans la mesure où ils ont succombé aux expériences. Nous vous demandons donc de nous renvoyer la même quantité au même tarif. »
Si le commandant hésite à répondre positivement à cette demande, ce n’est pas pour des raisons d’état d’âme, mais parce qu’il est pris entre le marteau et l’enclume : «D’un côté le Quartier Général de l’Administration Économique ne cesse de me harceler pour que je m’évertue à grossir les rangs de la main d’œuvre (destinée aux usines de munitions) ; de l’autre, le Département Central de la la Sécurité du Reich réclame l’élimination d’un nombre maximal d’évacués, pour d’évidentes raisons d’autodéfense (les Israélites constituant une 5e colonne de proportions intolérables). »
Szmul, le chef du Sonderkommando et ses hommes – les sonders – vont encore un peu plus loin dans l’abjection. Pour eux, il faut que « les choses se passent le mieux possible et vite, parce qu’ils ont hâte de fouiller dans les vêtements abandonnés et de renifler tout ce qu’il pourrait y avoir à boire ou à fumer. Voire à manger.» Puis « Ils accomplissent leurs tâches immondes avec l’indifférence la plus abrutie. » en arrachant les alliances et les boucles d’oreille ainsi que les dents en or, cisaillant les chevelures, broyant les cendres avant de les disperser dans la Vistule.
Alors que les uns dépérissent et meurent, les autres s’empiffrent, se divertissent et tombent amoureux.
L’officier SS Angelus Thomsen a, par exemple, jeté son dévolu sur Hannah, la femme de Doll, qu’il trouve trop belle pour son chef. A l’ombre des baraquements de la solution finale et dans l’odeur infeste des fours crématoires, il compte fleurette…
Apparemment, il n’y a pour lui aucune contradiction entre sa mission d’extermination et ses sentiments : «…liquider des vieillards et des enfants requiert d’autres forces et vertus : radicalisme, fanatisme, implacabilité, sévérité, dureté, froideur, impitoyabilité, und so weiter. Après tout (comme je me le dis souvent), il faut bien que quelqu’un se charge de la besogne. »
Hannah, qui ne supporte plus guère son mari, prend cette initiative pour une distraction bienvenue, même si elle pense qu’il lui faut tenir son rang et ne pas donner un mauvais exemple à ces deux filles.
La soif de conquête prendra-t-elle le pas sur la morale ? On comprend la dimension symbolique de cette question et on laissera le lecteur se faire son opinion.

Autres critiques
Babelio
BibliObs (avec interview de l’auteur)
L’Express
Le Figaro Magazine
Télérama (Nathalie Crom)
Marianne (Alexis Lacroix)
20 minutes
Blog Addict culture
Blog MicMélo Littéraire

Extrait
« Elle s’appelait Hannah – Mme Hannah Doll.
Au Club des officiers, engoncé dans un canapé en crin de cheval, parmi les gravures équestres et les statuettes équestres en laiton, buvant des tasses d’ersatz (du café pour cheval), je me confiais à mon ami de toujours Boris Eltz :
« En un éclair, je me suis senti rajeuni. C’était comme lorsqu’on est amoureux.
— Amoureux ?
— J’ai dit “comme lorsqu’on est amoureux”. Ne fais pas cette tête. Comme. Une sensation d’inévitable.
Vois-tu… Comme la naissance d’un long et merveilleux amour. Un amour romantique.
— L’impression de l’avoir toujours connue et tout le tintouin ? Vas-y. Rafraîchis ma mémoire.
— Eh bien… On vénère, et c’est douloureux. Très. On se sent très humble, on se sent indigne. Comme toi et Esther.
— Rien à voir. » Boris pointait son index sur moi.
« Pour ma part, c’est juste un sentiment paternel. Tu comprendras quand tu la verras.
— Quoi qu’il en soit… L’instant a passé et je… Et je me suis mis à imaginer à quoi elle ressemblerait sans ses vêtements.
— Ah, tu vois ! Moi, je ne me demande jamais à quoi Esther ressemblerait sans ses vêtements. Si ça arrivait, je serais horrifié. Je fermerais les yeux.
— Et fermerais-tu les yeux, Boris, devant Hannah Doll ?
— Hum. Qui aurait pensé que le Vieux Pochetron pouvait se dégoter une belle plante comme ça !
— Je sais. Incroyable.
— Le Vieux Pochetron. N’empêche, réfléchis. Je suis sûr qu’il a toujours été pochetron… mais il n’a pas toujours été vieux.»

A propos de l’auteur
Enfant terrible des lettres britanniques, Martin Amis s’est taillé une réputation de romancier sulfureux, passé maître dans l’art de questionner notre morale et les excès de l’Occident. Satiriste postmoderne, expert en usage de l’ironie, de l’humour et de la fantaisie, il est l’auteur de douze romans, sept essais et deux recueils de nouvelles. Le Times l’a désigné comme l’un des plus grands écrivains anglais depuis 1945. (Source : Editions Calmann-Lévy)

Site Wikipédia de l’auteur

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Les vies multiples d’Amory Clay

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Les vies multiples d’Amory Clay
Willian Boyd
Editions du Seuil
Roman
Traduit de l’Anglais par Isabelle Perrin
528 p., 22,50 €
ISBN: 9782021244274
Paru en octobre 2015

Où?
Le roman se déroule principalement au Royaume-Uni, à Londres et dans les faubourgs, «non loin de Claverleigh, dans l’East Sussex, entre Herstmonceux et Battle», à Hastings, Amberfield, Brighton, Hove ainsi qu’en Ecosse, à Edimbourg et environs et sur les Hébrides pour finir sur l’île de Barrandale. Les épisodes suivants des vies multiples d’Amory vont la mener à Berlin, au Costa-Rica, en France à Paris, en Provence, à l’ouest de Strasbourg ainsi qu’à Bordeaux et Biarritz. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, Amory retournera en Allemagne à Wesel, avant de passer par les Pays-Bas puis Bruxelles. Les Etats-Unis avec notamment New-York et la Californie, notamment au nord de Los Angeles, à Glenbrook, le Vietnam, sans oublier l’évocation de vacances à Rome.

Quand?
L’action se situe de 1908 à 1983, de la naissance à la mort d’Amory Clay.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la très jeune Amory Clay se voit offrir par son oncle Greville un appareil photo et quelques conseils rudimentaires pour s’en servir. Elle ignore alors que c’est le déclencheur d’une passion qui façonnera irrévocablement sa vie future.
Un bref apprentissage dans un studio et des portraits de la bonne société laissent Amory sur sa faim. Sa quête de vie, d’amour et d’expression artistique l’emporte bientôt dans un parcours audacieux et trépidant, du Berlin interlope des années vingt au New York des années trente, de Londres secoué par les émeutes des Chemises noires à la France occupée et au théâtre des opérations militaires, où elle devient l’une des premières femmes photoreporters de guerre.
Sa soif d’expériences entraîne Amory vers d’autres conflits, des amants, un mari, des enfants, tandis qu’elle continue à poursuivre ses rêves, à combattre ses démons.
À travers le destin singulier et l’objectif téméraire d’une femme indépendante et généreuse, William Boyd nous promène au gré des événements les plus marquants de l’histoire contemporaine.
Une ode magnifique à la liberté des femmes !

Ce que j’en pense
****
Après avoir endossé les habits de James Bond, voici William Boyd ceux d’une femme photographe, Amory Clay. Si ce nom ne vous dit rien, c’est que le personnage est né de l’imagination du romancier, sorte de concentré de toutes ces femmes qui ont sillonné la planète avec leurs appareils et que l’auteur remercie à la fin de son récit. Pourtant on y croit de bout en bout, notamment parce que de nombreuses photos d’Amory Clay viennent témoigner des différents épisodes de sa vie. Cette dernière débute le 7 mars 1908 avec la naissance d’un garçon, du moins si l’on en croit les colonnes du Times. L’acte manqué du père – qui voulait un garçon plutôt qu’une fille – ne sera sans doute pas étranger au caractère intrépide d’Amory. Elle aura du reste besoin de tout son courage pour échapper à la mort quand son père, revenu très perturbé de la Grande Guerre, décide de foncer dans un lac au volant de sa voiture pour en finir. Amory parviendra non seulement à s’en tirer, mais sauvera aussi son père qui sera interné en asile psychiatrique.
Au moment de choisir son destin, la rescapée cherche un moyen d’échapper au pensionnat de jeunes filles et voit dans le Kodak Brownie n°2 qu’on lui offre le moyen de s’émanciper : elle sera photographe.
Ses premières expériences en tant qu’assistante de son oncle Greville qui photographie les personnalités lors de bals et réceptions, ont quelque chose de fascinant : « Je crois que tout le processus photographique me paraissait encore magique, à cette époque de ma vie : capturer une image sur la pellicule grâce à une brève exposition à la lumière, puis, par le truchement scientifique des produits chimiques et du papier, révéler une représentation monochrome de cet instant participait encore d’une alchimie ensorcelante. »
C’est cependant dans le Berlin des Années folles qu’elle va pouvoir expérimenter le « vrai » reportage. A l’aide d’un appareil camouflé dans un sac, elle photographie les cabarets et maisons de passe. L’exposition qui doit la faire connaître provoque un scandale. Elle doit détruire les clichés et payer une amende pour obscénité. Mais comme souvent cette publicité va lui permettre de rencontrer un Américain qui l’engage pour des photos de mode.
Elle s’ennuie toutefois à New York, même si elle passe d’un amant à l’autre, de son patron à un diplomate Français et décide de rentrer en Grande-Bretagne… où elle se fera tabasser par un groupe de Chemises Noires.
Femme volontaire face à la montée des périls, elle va tenter d’oublier son long séjour à l’hôpital en regagnant d’abord les Etats-Unis puis en étant envoyée spéciale en France et en Allemagne pour suivre la progression des alliés. Elle se rendra alors compte que la libération n’est pas seulement une fête. Sholto Farr qu’elle rencontre à ce moment et qu’elle épouse quelques jours après pourrait en témoigner, s’il ne noyait sa douloureuse expérience dans l’alcool.
Amory, devenue une Lady, met au monde des jumelles et passe quelques temps à materner, sans se rendre vraiment compte des drames qui couvent : «En devenant épouse et mère, j’avais perdu une partie de mon être, avec une grande maison à gérer. Amory Clay avait disparu, elle s’était évaporée. »
L’histoire aurait pu s’arrêter là, avec une nouvelle version de « grandeur et décadence». Ce serait faire peu de cas de la soif d’Amory qui décide de reprendre du service. En devenant une « vieille correspondante de guerre » au Vietnam, elle remplira à la fois une mission périlleuse, réalisera de superbes photos qui donneront un livre à succès et manquera d’y laisser la vie. Sans oublier les faux soldats australiens qu’elle n’aurait jamais dû voir et qui lui vaudront un retour précipité.
A Londres elle va constater que l’une de ses filles s’est envolée.
La voilà du coup repartie pour le désert californien. Elle y retrouvera son enfant au sein d’une communauté d’illuminés. Elle ne parviendra toutefois pas à la ramener avec elle.
Son journal de Barrandale, où elle a trouvé refuge, vient Donner tout au long du livre un éclairage plus vif sur certains épisodes, jusqu’aux ultimes moments dont on ne dira rien ici. Sauf que William Boyd démontre une fois de plus qu’il est un maître dans l’art de raconter les histoires et d’embobiner le lecteur. Qui en redemande !

Autres critiques
Babelio
Télérama
Libération
Les Echos
France Info  (Info culture – Thierry Fiorile)
Le Temps (Genève – André Clavel)
Le JDD (Bernard Pivot)
Blog Mots pour mots

Extrait
« Pendant la guerre, l’homme que nous avons vu le plus souvent et qui résidait parfois avec nous à Beckburrow était le frère cadet de ma mère, Greville, l’oncle Greville. Greville Reade- Hill, ancien opérateur de reconnaissance photographique dans le corps aérien de l’armée britannique, avait une aura de légende parce qu’il était sorti indemne de quatre accidents d’avion avant que le cinquième, finalement, lui casse la jambe droite en cinq endroits et qu’il soit démobilisé pour invalidité. Je le revois, en uniforme, arpenter Beckburrow en boitant. Puis il se métamorphosa en Greville Reade- Hill, photographe mondain. Il détestait cette étiquette, si appropriée fût- elle. « Je suis photographe- tout- court », protestait- il. Sans le savoir, Greville (je ne l’ai jamais appelé « mon oncle », il l’interdisait) décida du cours de ma vie quand il m’offrit un Kodak Brownie N° 2 pour mon septième anniversaire, en 1915. Voici ma
toute première photographie.
Greville Reade- Hill. Laissez- moi vous le camper, juste après la guerre, au moment où sa carrière commençait à décoller, de manière un peu poussive mais incontestable, comme un ballon à moitié rempli d’hydrogène. Un homme grand, aux épaules larges et au visage avenant, qui eût été vraiment beau n’était son nez un peu trop épais. Le nez Reade- Hill, pas le nez Clay (j’ai le nez Reade- Hill, moi aussi). Greville et moi avons toujours trouvé qu’un nez un peu trop proéminent peut vous donner un visage plus intéressant. Qui voudrait d’une beauté « conventionnelle » ? Pas moi, en tout cas, merci bien.
Je ne me rappelle pas grand- chose de cette première photographie, de ce premier clic mémorable de l’obturateur, le coup de pistolet qui donna le départ de la course du reste de ma vie. C’était à une fête d’anniversaire (celui de ma mère, je crois), à Beckburrow, au printemps 1915. » (p. 23-24)

A propos de l’auteur et de la traductrice
William Boyd, né à Accra (Ghana) en 1952, a étudié à Glasgow, Nice et Oxford, où il a également enseigné la littérature. Auteur réputé de fiction, d’essais et de théâtre, il est également scénariste et réalisateur. Avec Susan, sa femme, il partage son temps entre Londres et la Dordogne.
Isabelle Perrin, que tout destinait à une sage carrière universitaire, contracte le virus de la traduction littéraire auprès de sa mère Mimi. Les incurables duettistes cosigneront plus de trente traductions, dont tous les romans de John le Carré depuis La Maison Russie. (Source : Editions du Seuil)

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