Le Printemps des Maudits

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En deux mots
Par un soir d’orage un cavalier est recueilli par une famille de métayers. Ce messager du roi arrive à la veille du massacre des vaudois, ces exilés venus repeupler le Luberon et considérés comme hérétiques. Il va assister, impuissant, à la semaine sanglante.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La semaine qui ensanglanta le Luberon

Jean Contrucci a retrouvé un épisode oublié de notre Histoire, le massacre des «hérétiques» installés dans le Luberon après la Guerre de cent ans. L’occasion d’un formidable roman, mais aussi d’une réflexion sur les guerres menées au nom de la religion.

Il serait aisé de résumer ce roman en soulignant qu’il retrace l’un des épisodes les plus sanglants de notre histoire, le massacre des vaudois installés dans le Luberon durant la semaine sanglante d’avril 1545. Un quasi-génocide menée conjointement par les forces royales, l’armée du pape et les troupes provençales menées par Jean Maynier, baron d’Oppède et qui fera 3000 morts parmi ses «hérétiques» qui avaient choisi la Réforme.
Sauf qu’un tel résumé ne reflète pas le plaisir que l’on prend à lire Le Printemps des Maudits, sa trame romanesque parfaitement construite, le bruit et la fureur, le sang et les larmes sur lesquels repose cette histoire, à l’image de la scène d’ouverture, dantesque. Une nuit d’orage, alors que la famille rassemblée dans une petite masure est déjà sur les nerfs, une ombre se profile et des coups sont assenés sur la porte. L’homme qui a bravé les intempéries vient s’effondrer sur le sol, blessé au front.
Recueilli et soigné, il va se présenter et expliquer sa présence en Luberon. Arnaud de Montignac, capitaine aux gardes de Marguerite de Navarre, et chargé d’un message à l’intention du seigneur d’Allen, message que son valet transporte et qu’il lui faut retrouver. Après quelques péripéties, il parviendra à remplir sa mission. Mais ce qu’il apprend alors va l’inquiéter au plus haut point. La clémence jusque-là accordée aux vaudois par François Ier était remise en cause par le baron d’Oppède
qui s’était juré «de guérir ce pays infecté d’hérésie à la façon des chirurgiens quand ils curent une plaie». Et la convocation du Parlement par ce dernier ajoutait encore à la tension. Arnaud aurait volontiers conté fleurette à Isabelle, la fille de Martin Jaume, le métayer qui l’avait soigné qu’il avait retrouvé lorsque cette dernière livrait le linge du seigneur d’Allen, mais le jeune capitaine philosophe a compris que «la vie des hommes n’était faite que de brefs moments de grâce, bien vite effacés par d’inévitables tragédies». Une tragédie que l’édit de Mérindol va sceller.
Arnaud va alors tenter de sauver les vaudois, leur conseillant de fuir au plus vite. Mais ces derniers, fiers de leur foi et des terres qu’ils ont mis en valeur, refusent ce conseil. Jaume, sa femme et sa fille, comme les autres, croient que leur honnêteté et leur droiture les protègent. Mais dès le lendemain la tuerie commence, au grand désespoir d’Arnaud et du seigneur d’Allen.
Jean Contrucci s’est beaucoup documenté pour retracer ces massacres. Aux personnages de fiction, il a pris soin de mêler véritables acteurs de cette tragédie, retrouvant faits et lieux, dénichant des documents qu’il a habilement intégré au roman (voir ci-dessous la liste des personnages). Dans la même veine que ses romans historiques, à commencer par La Ville des tempêtes, qui se déroule en 1595, on retrouve aussi ici le sens de l’intrigue qui a fait le succès de sa série des Nouveaux mystères de Marseille et cette façon propre à l’auteur de ferrer son lecteur.
N’oublions pas non plus la belle leçon qui nous est ici offerte en constatant que jusqu’à notre XXIe siècle, avec la tentative d’instauration d’un état islamique, les guerres de religion se sont poursuivies. Les pessimistes diront que c’est bien la preuve que l’humanité n’a rien appris et que la permanence de ces combats est désespérer du genre humain. Les optimistes y verront au contraire la lumière dans les ténèbres, l’émergence d’hommes de bonne volonté et le besoin impératif de combattre l’obscurantisme. C’est de leur côté que je me range et que je vous encourage à lire et faire lire Le Printemps des Maudits !

La liste des personnages
Personnages de fiction
Arnaud de Montignac, jeune capitaine gascon aux gardes de la reine Marguerite de Navarre, sœur aînée du roi
François Ier, venu en Provence sur ses ordres pour enquêter sur la répression qui se prépare contre des paysans suspects d’hérésie vaudoise et luthérienne.
Jacquet, valet du capitaine.
Jacques II de Renaud, seigneur d’Allen (aujourd’hui Alleins, commune au nord-est de Salon-de-Provence), mentor et informateur d’Arnaud de Montignac. L’existence de ce gentilhomme est historiquement attestée, mais il est traité ici comme un personnage romanesque.
Blanche d’Urre de Saint-Martin, jeune épouse du seigneur d’Allen.
Margaux, cuisinière au château d’Allen.
Martin Jaume et sa femme Élise, paysans vaudois, métayers sur le fief du seigneur d’Allen.
Isabelle Jaume, seize ans, leur fille unique, amoureuse d’Arnaud de Montignac.
Claudius, leur valet.
Henri Chabert et sa femme Marthe, paysans catholiques voisins de Martin Jaume.
Michel de Nostredame, médecin et devin.
Boumian, chien berger de Crau appartenant à Martin Jaume ;
Artus, cheval navarrin du capitaine de Montignac ; Pernette, mule du valet Jacquet ; Clopin, mulet de Martin Jaume ; Chardon (et sa charrette), âne d’Isabelle Jaume.

Personnages historiques
Pierre Valdo (ou Vaudès), ancien bourgeois lyonnais, fondateur vers les années 1200 de la secte des Pauvres de Lyon, qui entendait revenir à la pureté évangélique en réaction aux dérives de l’Église. Condamné pour hérésie par le pape Innocent II au concile de Latran (1215). Ses disciples furent appelés « vaudois ».
*
Jean Maynier, baron d’Oppède, président du Parlement de Provence depuis 1543 et lieutenant général du roi en 1545 en l’absence du comte de Grignan, gouverneur de Provence, ce qui donne à ce magistrat un pouvoir militaire pour conduire la répression de l’hérésie vaudoise.
Famille d’Oppède
Anne Maynier d’Oppède, fille aînée du baron, épouse de François de Pérussis, seigneur de Lauris.
Claire Maynier d’Oppède, fille cadette du baron, épouse d’Antoine de Glandevès, seigneur de Pourrières.
Mérite de Trivulce, dame de Cental, farouche adversaire du baron d’Oppède, elle parviendra à le faire traîner en justice. Fille unique du condottiere italien Gian Giacomo Trivulzio. Au service de François Ier, celui-ci conduisait l’avant-garde française lors de la victoire de Marignan. Par son mariage avec Louis de Bouliers (Bollieri, en Piémont), Mérite devint dame (équivalent féminin de seigneur) de
Demonte et Centallo, en Piémont. En Provence on l’appelle simplement la dame de Cental. À la mort de son fils Antoine (1537), elle devint tutrice de son petit-fils, Jean-Louis Nicolas de Bouliers (treize ans à l’époque) seigneur de La Tour-d’Aigues et de la vallée d’Aigues.
Blanche de Lévis, dame de Lourmarin, veuve de Louis d’Agoult, mère de François d’Agoult, baron de Sault.
*
Les seigneurs et leurs fiefs
Louis Adhémar de Grignan, gouverneur de Provence de 1541 à 1547 (en mission dans le Saint-Empire romain germanique durant la semaine de répression de l’hérésie).
Pierre de Sazo, seigneur de Goult.
François de Simiane, seigneur de Lacoste.
Jean d’Ancézune, seigneur de Cabrières-du-Comtat (aujourd’hui Cabrières-d’Avignon).
Gaspard de Forbin, seigneur de Villelaure, La Roqued’Anthéron et Genson (aujourd’hui Saint-Estève-Janson), neveu du baron d’Oppède.
François de Pérussis, seigneur de Lauris, gendre du baron d’Oppède.
Antoine de Glandevès, seigneur de Pourrières, gendre du baron d’Oppède.
Pierre du Pont, seigneur de Goult, tué par Eustache Marron (voir ce nom).
*
Les prélats
Paul III, Farnèse, pape de 1534 à 1549.
Cardinal François de Tournon, ex-évêque d’Embrun, très impliqué dans la persécution de l’hérésie vaudoise, devenu le principal conseiller de François Ier en matière de politique religieuse, notamment.
Mgr Antoine Philholi (ou Filholi), archevêque d’Aix.
Mgr Jean Ferrier, archevêque d’Arles.
Mgr Pierre Ghinucci, évêque de Cavaillon.
Mgr Jacques Sadolet, évêque de Carpentras.
Mgr Antonio Trivulzio, vice-légat du pape en Avignon.
Jean de Roma, inquisiteur de l’ordre des jacobins (dominicains), connu pour sa cruauté envers les vaudois.
*
Les hommes de guerre
Antoine Escalin des Aimars, baron de La Garde-Adhémar, dit capitaine Polin, amiral de l’armée de mer du Levant du roi, commandant les forces royales surnommées les vieilles bandes du Piémont, après la victoire de Cérisoles sur les troupes de Charles Quint (avril 1544), qui mit fin aux guerres d’Italie.
Capitaine Vaujouine (ou Vaugines), très actif dans la répression de l’hérésie vaudoise.
Capitaine de Redortiers, commandant les troupes de Provence au siège de Cabrières.
Capitaine de Miolans, commandant les troupes pontificales au siège de Cabrières.
Pierre Strozzi, chef d’escadre des galères royales à Marseille.
*
Les rebelles
Colin Pellenc, meunier au Plan d’Apt, brûlé vif pour hérésie en 1540.
Eustache Serre, dit Marron (ou Marrò), chef des insurgés de Cabrières-du-Comtat. Ses compagnons avaient pour noms ou surnoms Chausses de Cuir, Guillaume Serre, Gambi de la Bouraque, Colin Bouch, Colin Cuiller, Roland de Ménerbes, Maistre Arnould.
*
Les hommes de loi et de justice
Barthélémy de Chassanée, président du Parlement de Provence au moment de la publication de l’édit de Mérindol (1540).
Guillaume Garçonnet, président du Parlement de Provence de 1541 à 1543.
François de La Font, Bernard de Badet, Honoré de Tributiis, commissaires chargés du procès-verbal de l’exécution de l’arrêt de Mérindol durant la répression de l’hérésie vaudoise en Luberon (12-18 avril 1545).
Philippe Courtin, huissier au Parlement de Provence.
*
Jean Coctel, président du tribunal au procès de 1551.
Jacques Aubéry, avocat au Parlement de Paris, avocat général au procès (1551) intenté aux responsables de la répression de l’hérésie vaudoise en Luberon.
*
Les manants et les gueux
André Maynard, bayle de Mérindol.
Jenon Romane, syndic de Mérindol.
Michelin Maynard, syndic de Mérindol.
Maurice Blanc, valet du bayle de Mérindol, fusillé à l’arquebuse.
Louis de Pierre, bayle de Lourmarin.
Monet Rey, syndic de Lourmarin.
Jean Cavalier, dit Compier, habitant de Lourmarin.
Barthélémy Millard, habitant de Lourmarin.
*
À la cour du roi de France
Marguerite d’Angoulême, reine de Navarre, sœur aînée de François Ier, veuve d’Henri d’Albret, roi de Navarre, grand-mère d’Henri IV.
François de Tournon (voir Les prélats), diplomate et homme d’État, farouche contempteur des vaudois, le cardinal avait négocié la libération de François Ier auprès de Charles Quint après le désastre de Pavie (1525). C’est lui qui conseilla au roi de «laver ses péchés dans le sang des vaudois».
Anne de Pisseleu, duchesse d’Étampes, favorite de François Ier.
Diane de Poitiers, favorite du roi Henri II, fils de François Ier.
Piero Gelido, trésorier du Comtat Venaissin, représentant du légat du pape en Avignon.
*
Charles, duc d’Orléans, poète, grand-oncle de François Ier.

Le Printemps des Maudits
Jean Contrucci
Éditions Hervé Chopin
Roman
348 p., 19 €
EAN 9782357205949
Paru le 4/03/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement au pied du massif du Luberon.

Quand?
L’action se déroule en 1545.

Ce qu’en dit l’éditeur
Avril 1545, quinze ans avant les guerres de religion, l’enfer en Luberon.
Par un soir de tempête, un jeune homme épuisé et blessé surgit dans la bastide d’un paysan. C’est Arnaud de Montignac, capitaine aux gardes de Marguerite de Navarre. La sœur de François Ier l’envoie auprès d’un seigneur ami pour s’informer de ce qui se trame sur les bords de Durance. Trois armées en ordre de bataille, celle du roi de France, les troupes pontificales et les forces provençales, s’apprêtent à fondre sur le pays pour en chasser des paysans condamnés pour hérésie. Les «vaudois» du Luberon, disciples de Pierre Valdo, à qui ils doivent leur nom, vont subir une véritable croisade, quinze ans avant les guerres de Religion. Au terme d’une semaine sanglante, neuf villages seront détruits, dix-huit autres pillés, trois mille paysans massacrés ou envoyés aux galères, leurs femmes violées et leurs enfants vendus, le pays dévasté pour longtemps.
Sur cet épisode tragique délaissé par la grande Histoire, Le Printemps des maudits, avec son lot d’intrigues, de combats, de chevauchées et d’amours en péril, retrouve la saveur des romans de cape et d’épée chers à Alexandre Dumas.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
RCF (Christophe Robert reçoit Jean Contrucci)
Blog Fiches livres
Podcast Radio Judaica
Blog Le Dit des Mots (François Cardinali)

Les premières pages du livre
Voyez la grande offense
Faite par les meschans
Au pays de Provence
Contre les innocens
Car ils ont mis à mort
Les chrétiens à grand tort

Entrés dans Cabrières
Pour la prendre et piller
Fille, femme et chambrière
Pour forcer et violer
Et meurtrir les enfans
Qui n’avaient pas trois ans

À mainte femme enceinte
Le ventre ils ont fendu
Sans avoir de Dieu crainte
Les enfans ont pendu
Qui n’avaient par trois mois
Au bout de leurs harnois

Ces malheureux infâmes
Plus que chiens enragez
Les hommes et les femmes,
Tant les jeunes qu’âgéz
Ils les ont tous défaicts
Ces malheureux infaicts
Complainte anonyme

Avertissement au lecteur, pour y voir clair dans une histoire compliquée.
Du 12 au 18 avril 1545, l’armée royale descendue du Piémont, les forces de Provence rameutées par le Parlement d’Aix et les troupes papales venues du Comtat Venaissin s’accordèrent pour déferler « en ordre de bataille et à enseignes déployées » sur les villages au pied du massif du Luberon et y massacrer des milliers de paysans qui étaient venus jadis – avec l’accord des seigneurs désireux d’accroître leurs revenus – repeupler ces terres, en rebâtir les villages et remettre en culture les fiefs ravagés par la guerre de Cent Ans.
Cette croisade génocidaire, conduite durant une semaine avec une violence et une cruauté inouïes, qui mobilisa cinq mille hommes et fit trois mille morts, annonce avec presque vingt ans d’avance les guerres de Religion qui ensanglanteront durablement le royaume.
La raison? Nombre de ces paysans, arrivés le plus souvent des Alpes, du Piémont et du Dauphiné, étaient porteurs de ce que l’Église qualifiait depuis trois siècles d’hérésie vaudoise. Ils étaient les lointains disciples d’un certain Pierre Valdo, riche bourgeois lyonnais qui, vers les années 1200, s’était dépouillé de tous ses biens pour revenir à la pureté du message évangélique. Il prônait la pauvreté et contestait les dérives et les abus de l’Église romaine. Les Pauvres de Lyon (premier nom de la secte vaudoise) persécutés et déclarés hérétiques par le pape Innocent II, avaient essaimé notamment dans les Alpes françaises et italiennes. En revenant s’installer dans la plaine de Durance au pied du massif du Luberon et dans le Comtat, ces montagnards devenus agriculteurs « importèrent » l’hérésie vaudoise en Provence. Ils y suivaient dans la discrétion leur foi et ses principes : refus du purgatoire, du culte des saints et de la Vierge Marie, prétention à lire l’Évangile en langue vulgaire sans le secours des clercs et rejet des sacrements administrés par des prêtres jugés indignes de leur sacerdoce. Pour cela, ils recouraient à leur propre clergé de prêcheurs itinérants venant les visiter «à domicile».
Cette obstination leur avait valu, dès leur arrivée en Provence, les foudres de l’Inquisition, mais «l’hérésie» était plus ou moins tolérée dès qu’il ne s’agissait que de paysans jugés «dévoyés de la vraie foi». On en brûlait quelques-uns, de temps à autre, pour le principe et l’exemple, mais on appréciait leur force de travail et les taxes qu’ils rapportaient à leurs seigneurs.
Les choses se gâtèrent quand, las d’être persécutés, les vaudois, croyant se mettre à l’abri, adhérèrent aux idées de la Réforme initiée par Luther. Alors, pour l’Église et ses servants clercs ou laïcs, il ne s’agissait plus de quelques paysans égarés «malsentants de la foi», mais d’une dissidence menaçant l’unité religieuse et physique du royaume en raison de leurs relations avec le monde protestant et ses princes.
Le 18 novembre 1540, en réaction à la rébellion de paysans suspectés d’hérésie – suite à la condamnation au bûcher de deux d’entre eux – le Parlement de Provence publia un édit condamnant « ceux de Mérindol » (une vingtaine de personnes), « tenant sectes vaudoises et luthériennes » qui ne s’étaient pas présentés devant lui pour abjurer, à être «brûsléz et ars tout vifs».
Pourtant, pendant cinq années, suite aux errements de François Ier qui ne cessa d’annuler ses lettres d’exécution par des lettres de grâce, l’édit de Mérindol resta lettre morte.
Que s’est-il donc passé en avril 1545 pour que tout à coup l’apocalypse s’abatte sur le Luberon et le Comtat? Une convergence de causes politico-religieuses qu’il serait fastidieux de détailler ici, mais que concentre entre ses mains celui qui fut le bourreau des vaudois du Luberon: Jean Maynier, baron d’Oppède. Il détient alors le pouvoir judiciaire, en tant que premier président du Parlement de Provence. En l’absence du gouverneur de Provence, en mission à l’étranger, il détient aussi le pouvoir militaire, ce qui lui permet d’avoir l’appui de l’armée royale, l’autorise à convoquer le ban et l’arrière-ban des forces provençales, et il a suffisamment d’alliés à la cour de France et dans le Comtat pour organiser une opération militaire d’envergure, conjointe avec les forces papales, visant à « la totale extirpation desdits vaudois et luthériens de ces lieux infectés d’hérésie ». D’autant que le baron d’Oppède a obtenu de l’ordre d’exécution signé par le roi que l’édit de Mérindol soit considérablement aggravé et étendu « aux lieux circonvoisins ».
C’est cette histoire tragique et forte que vous allez découvrir ici, par les yeux du jeune capitaine gascon Arnaud de Montignac venu enquêter sur place, qui en est le témoin principal.

5 avril 1545, en début de soirée
Dehors, la tempête redoublait.
Avril est souvent cruel en Provence. On croit le printemps installé, les arbres se poudrent de fleurs, la campagne enfile sa tunique vert tendre, mais que la chavane ouvre les cataractes du ciel et on a un avant-goût du Déluge. En quelques heures, elle gâte les récoltes et les fruits attendus, gâche des mois de travail acharné et ruine tout espoir d’arracher son pain à la terre avare.
À chaque coup de tonnerre le cœur d’Isabelle s’emballait. Allongée sur sa couche dans la pièce obscure qui lui servait de chambre, au premier étage de la bastide, la jeune fille pelotonnée sous sa couverture de laine grossière fermait les yeux à s’en faire mal. L’éclair, passé par la lucarne à la tête du lit, lui transperçait les paupières de son éclat, précédant de peu le fracas du tonnerre venu des cieux déchaînés.
Comme si le Bon Dieu avait décidé ce soir d’ensevelir les hommes sous les décombres de son paradis.
Cela durait depuis la tombée du jour, sans une seconde de répit. Des hauts du Luberon, décapités par les nuées noires, cascadaient des torrents furibonds venus grossir les flots boueux chargés des bois morts arrachés à ses rives par la Durance, lancée comme une folle vers ses épousailles avec le Rhône.
Perchée sur une butte à l’entrée du vallon de Fenouillet, entre La Roque-d’Anthéron et Valbonnette, La Crémade tremblait sur ses fondations. Les vagues de pluie mêlées de grêle crépitaient sur les tuiles rondes de la vieille bastide.
Le bruit était assourdissant. Sous les assauts furieux du vent, les poutres faîtières de la charpente craquaient comme les mâtures d’un voilier dans la tempête.
Dans la remise, à droite du bâtiment principal, les bêtes affolées bêlaient, meuglaient, bottaient contre les cloisons de bois de l’étable. Même Boumian – un grand berger de Crau noir et hirsute, capable de briser l’échine du loup quand il rôdait trop près du troupeau – n’en menait pas large, le museau entre les pattes, allongé aux pieds de son maître.
Dans la grande cuisine où fumait une flambée mourante, Martin Jaume, qu’on appelait Le Mestre, avait rallumé les trois chandelles posées sur la table encore encombrée des reliefs du repas. Planté au milieu de la pièce commune, tel un capitaine debout sur le pont balayé par les lames, son visage embroussaillé de poils gris levé vers le plafond, il écoutait gémir sa maison, les sens en alerte, attentif à tous les bruits qui en provenaient.
Dès les premiers signes de la tourmente à venir, le métayer avait quitté sa couche. Il avait remis ses chausses et ses grosses galoches aux semelles cloutées, avait fait trembler de son pas lourd les marches de bois qui menaient au rez-de-chaussée et gagné la vaste salle où se dressait la table familiale, flanquée de ses bancs et de ses coffres à linge ou à vaisselle. Depuis, droit comme un cyprès, il n’avait plus bougé : il écoutait la colère divine et tentait d’en déchiffrer la raison. Par sa seule présence, il voulait rassurer tout son monde, bêtes et gens, et même les pierres de la maison sortie de ses grosses mains de paysan. Il montrait à l’orage qu’il ne craignait pas de l’affronter face à face. L’air de dire à chacun: «Tenez bon. Vous ne risquez rien,
puisque je suis là.»
Avant de descendre, Jaume avait contemplé Élise, sa femme, agenouillée dans sa longue chemise de nuit. Sans reprendre souffle, elle marmonnait des patenôtres au pied du lit conjugal. Il l’avait rembarrée avec un haussement d’épaule:
— Cesse donc, avec ces bêtises de papiste ! Tu crois que le Bon Dieu ne sait pas ce qu’il fait ? As-tu oublié la promesse de l’Éternel à Moïse devant la Terre promise? «Je donnerai à votre pays la pluie en son temps et tu
recueilleras ton blé.»
Ce rappel ne rassurait pas la malheureuse Élise. Un œuf à la main, consacré le jour de la Sainte-Claire par le curé de Lauris, elle enchaînait en bredouillant ses invocations à la bienheureuse, réputée pour savoir chasser les nuages. Sainte Claire, éloigne le tonnerre et calme les éclairs, Amen.
Rien à faire: ni le défi du Mestre, ni les invocations de sa femme ne faisaient reculer la pluie. Dieu semblait devenu insensible aux plaintes de Sa créature. Jaume jura sourdement entre ses dents. Il pensait aux jeunes pousses de seigle à peine sorties de terre et déjà hachées par les grêlons, ensevelies sous la boue, et aux jeunes fleurs fragiles de ses oliviers qui venaient d’apparaître à l’aisselle des feuilles. Avec quoi payer la tasque, cette redevance au seigneur, qui la calcule en fonction de la récolte? Le seigneur Renaud d’Allen, qui lui louait ses terres, avait beau être l’un des plus généreux, des plus compréhensifs aux peines de ses métayers parmi les seigneurs du val de Durance, il faudrait multiplier les corvées pour compenser la dette à venir. Avec quels bras ? Dieu lui avait repris ses trois fils, lui faisant la grâce de n’épargner que sa fille…
À la lueur de l’éclair qui révéla le paysage comme en plein jour, Le Mestre jeta un coup d’œil par la fenêtre vers le champ en contrebas de la bastide, ruisselant à gros
bouillons vers la rivière. Les peupliers en bordure du cours d’eau s’agitaient comme une procession de possédés frappés par la danse de Saint-Guy. Il lui sembla voir quelque chose bouger, dans l’ombre des arbres. Une forme sombre se déplaçait avec peine, en zigzaguant. Un animal affolé sans doute, aucun être humain doué de raison ne se serait risqué dehors par un temps pareil.
La nuit noire retomba comme un rideau, laissant Jaume ébloui. Le Mestre avait fermé les yeux par réflexe en détournant son regard vers la table. Quand il les rouvrit, il fut surpris par une forme blanche, dressée immobile au pied de l’escalier venant de l’étage, une chandelle à la main. Boumian était à ses pieds, tremblant comme un chiot de l’année.
— Que fais-tu là, fille ? gronda le paysan en forçant la voix pour dominer le tintamarre des éléments déchaînés. Isabelle, dans sa longue chemise de nuit fermée au col par une aiguillette, un bonnet rond noué au menton sur ses cheveux dorés qui cascadaient jusqu’aux épaules, avec ses bras croisés sur sa poitrine, ressemblait à une statue de sainte dans sa niche. À ceci près qu’elle grelotait des pieds à la tête.
— J’ai peur, père. Et j’ai froid. Des tuiles ont bougé. L’eau vient jusque sur le pied de ma couche.
— J’irai voir ça demain, grogna Le Mestre. Ce temps-là dure pas, ici. Dieu ne va pas gaspiller toute Son eau rien qu’avec nous autres. Il Lui en faut pour ailleurs. Partout où les hommes travaillent la terre. Remonte te coucher, Isa. Comme elle n’avait pas l’air de vouloir bouger, le père haussa le ton :
— Allez, zou ! Que tu vas m’attraper froid pour de bon, à pieds nus, comme ça ! Fourre-toi sous ton lit, l’orage viendra pas t’y chercher.
Comme pour contredire le métayer, une série d’éclairs fulgurèrent, illuminant longuement la pièce, aussitôt suivis d’une formidable détonation : la foudre était tombée tout près de La Crémade. Isabelle, lâchant sa chandelle, poussa un cri d’horreur. Ses yeux sombres exorbités, ses traits figés, sa bouche ouverte disaient autant que sa voix sa frayeur. Jaume s’avança vers sa fille. Il cherchait son regard pour la rassurer. Mais ce n’était pas son père qu’Isabelle fixait avec autant d’intensité. Son buste était penché sur la gauche et elle semblait observer quelque chose que la silhouette paternelle massive lui masquait. Cette chose était derrière Jaume. Le Mestre pivota d’un bloc vers la fenêtre et, derrière la vitre dégoulinante qui en déformait l’image, il crut deviner une tête ruisselante et échevelée dont la bouche grimaçait, et deux mains crispées sur les gros barreaux de fer qui la protégeaient.
L’apparition avait été fugace. À l’éclair suivant, l’encadrement était vide.
Isabelle, au comble de la terreur, cria d’une voix qui se brisa :
— C’est un masque, père ! Le diable nous l’envoie !
Des coups furent frappés sur le bois de la porte. Jaume, un instant ébranlé, se reprit:
— Tais-toi, fille ! Le diable ne fait rien à l’affaire.
Il se saisit de la grosse fourche qu’il tenait en permanence dressée contre le mur, à droite de la porte d’entrée, pour être toujours en mesure de repousser un rôdeur. De sa main gauche, il entreprit d’ôter la barre de bois qui la barricadait. Isabelle, livide, s’était jetée à genoux et les doigts de ses mains crispées entrelacés, les yeux levés au ciel, elle disait une prière dont on n’entendait pas les mots.
La porte débarrée s’ouvrit en grand sous une poussée violente du vent, Jaume recula, le manche de sa fourche solidement empoigné à deux mains et, bien campé sur ses jambes à la manière d’un soldat maniant sa lance pour embrocher l’ennemi, il attendit, l’œil fixé sur le rectangle sombre qui s’ouvrait sur la nuit.
Boumian, surmontant sa terreur, s’était dressé, babines retroussées, et grondait tous crocs dehors. Sur le seuil inondé se tenait une silhouette d’homme que la lueur d’un éclair en arrière-plan rendait opaque:
— Qui tu es ? hurla Jaume. Un trèvo?
Pour toute réponse le fantôme fit un pas en avant et s’abattit tout d’une pièce, face contre terre, ses traits masqués par ses cheveux noirs rabattus vers le front, pareils à un paquet d’algues qu’on vient de tirer de l’eau. Déjà le chien était sur lui, ses deux pattes avant posées sur le dos du corps abattu, son mufle sur sa nuque, prêt à la briser. Le Mestre saisit la bête par son collier et tira violemment en arrière :
— Couché Boumian !
À la voix de son maître, le molosse redevint doux comme un agneau et alla se blottir aux pieds d’Isabelle. Le pourpoint détrempé de l’homme, aux larges manches à revers, était déchiré, son haut-de-chausse bouffant maculé. Il portait une épée au côté et des bottes cavalières à éperons. Que faisait-il dehors par cette nuit d’apocalypse?»

Extrait
« Qui donc avait conseillé à ces paysans d’abandonner la terre qu’ils avaient repeuplée, puis fécondée par leur travail? Avaient-ils pris au mot le baron d’Oppède qui s’était juré, lors d’une séance de la cour souveraine du Parlement de Provence, «de guérir ce pays infecté d’hérésie à la façon des chirurgiens quand ils curent une plaie»? » p. 89

À propos de l’auteur
CONTRUCCI_Jean_©Theo_OrengoJean Contrucci © Photo Theo Orengo

Jean Contrucci est né à Marseille en 1939, journaliste pour Le Provençal et Le Soir, critique littéraire pour La Provence, il est le correspondant du Monde pendant vingt ans. Auteur de polars plusieurs fois primé, il démarre sa série Les Mystères de Marseille chez Lattès en 2002, dont il a signé le dernier en 2018. Figure culturelle de Marseille, il est très reconnu pour ses romans historiques. N’oublie pas de te souvenir (Éditions Hervé Chopin, 2019) et La Ville des Tempêtes (Éditions Hervé Chopin, 2016) ont connu un beau succès en librairie. (Source: Éditions Hervé Chopin)

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la sirène, le marchand et la courtisane

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En deux mots
Un marchand ambitieux croit avoir tout perdu quand le capitaine du bateau qu’il a affrété revient sans son navire. Dans ses bagages, il ramène toutefois une sirène qui va lui assurer fortune et notoriété et lui permettre de faire la connaissance d’Angelica, à qui il va promettre une nouvelle sirène.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Une sirène peut en cacher une autre

Dans un premier roman époustouflant de virtuosité, Imogen Hermes Gowar nous entraîne à la fin du XVIIIe siècle dans une Angleterre avide de nouvelles découvertes, sur les pas d’un marchand prêt à tout pour obtenir les faveurs d’une femme qui a compris comment le manipuler.

Jonah Hancock est bien seul dans sa grande maison, si l’on omet le chat qui joue avec la souris qu’il a capturée. À 37 ans son épouse Mary a succombé en mettant au monde leur fils Henry, mort-né. Alors Hancock vit avec ses fantômes.
À une dizaine de kilomètres de là, dans un faubourg de Londres, Angelica reçoit Mrs Chappell, la mère maquerelle pour laquelle elle travaillait jusque-là. Car elle a décidé de continuer à recevoir des hommes, mais de s’affranchir de celle qui lui a appris à paraître bien davantage qu’une prostituée. Désormais, elle rêve de s’élever dans la société.
Hancock est sur les nerfs. Il a engagé une forte somme en affrétant un bateau dont il n’a plus de nouvelles. Et ce n’est pas les le capitaine Jones qui le rassure. Il revient sans bateau et sans cargaison, avec un simple paquet.
Il a tout vendu pour revenir avec un cadavre, mais pas n’importe lequel. Celui d’une sirène aux longs cheveux noirs. En cette fin de XVIIIe siècle, cette attraction qui devrait lui rapporter bien plus qu’il n’a perdu. D’abord incrédule, il doit bien constater que le bouche-à-oreille fonctionne. «Les premiers clients arrivent juste après l’aube et les visiteurs continuent à affluer même après que les cloches de St. Edmund ont sonné minuit; au cœur de la nuit, il faut tirer le verrou à la porte pour les empêcher d’entrer. Un groupe de catholiques vient prier pour débarrasser la créature de ses démons, mais en dépit de leur baragouin, la sirène ne remue pas ne serait-ce qu’une écaille. Des étudiants arrivent d’Oxford, déjà ivres, et la libèrent de sa cloche de verre avant de se la disputer en se battant entre eux. Après cet incident, Mr Murray s’arme d’une Matraque. Un émissaire de la Royal Society vient étudier la sirène: bien qu’il déclare n’être pas du tout déconcerté, son expression parle pour lui.»
En entendant parler de cette foule qui se précipite Mrs Chapell voit tout l’intérêt qu’elle pourrait tirer de la chose et propose un marché à Hancock, louer la sirène et en faire la principale attraction d’un spectacle qu’elle va imaginer. Après quelques réticences, il finit par accepter et se voit entraîner dans le monde de la nuit et du stupre, y fait la connaissance d’Angelica, qui comme lui espère sortir de sa condition. Mais contrairement aux politiques et aux hommes d’affaires corrompus, il se sent mal à l’aise devant tant de débauche et fuit, avant de réclamer sa sirène. Pour le faire changer d’avis, l’envoyé de Mrs Chapell lui transmet une invitation d’Angelica.
«Mr Hancock est un homme particulièrement impressionnable, c’est vrai. En moins de quatre heures, il se décide à visiter Angelica Neal dans la soirée. Il ne sait ni ce qu’il dira, ni ce qu’il fera, Mais elle m’attend, pense-t-il, je ne peux pas lui faire le déshonneur d’ignorer son invitation.»
Mais ce soir-là, il ne rencontra pas la prostituée, se décidera à récupérer son bien qu’il vendra pour 20000 livres, de quoi satisfaire ses projets de bâtisseur.
Après la sirène, voici le marchand et son ambition. On va le suivre dans Londres au moment où la ville se transforme, où de nouveaux quartiers émergent. Ce monde de la fin du XVIIIe siècle se construit sur des croyances et des rêves autant que sur l’ambition qui aveugle.
Avec un art consommé de la mise en scène, Imogen Hermes Gowar montre combien les femmes savent alors jouer de ces ambitions, profiter de l’aveuglement de ceux qui sont éblouis par l’irrépressible besoin d’ascension sociale, quitte à être à leur tour victimes de leurs propres ambitions. Très documenté, le roman entraîne le lecteur dans ce siècle où l’amour se pare de mysticisme et où les apparences sont fort souvent trompeuses. Comme dans Miniaturiste de Jessie Burton, on se frotte à la rigueur des uns, aux rêves des autres. C’est subtilement beau et c’est formidablement réussi pour un premier roman !

La sirène, le marchand et la courtisane
Imogen Hermes Gowar
Éditions Belfond
Roman
Traduit de l’anglais par Maxime Berrée
528 p., 22 €
EAN 9782714480767
Paru le 4/03/2021

Où?
Le roman est situé en Angleterre, principalement à Londres et dans les faubourgs.

Quand?
L’action se déroule à la fin du XVIIIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans la lignée de Miniaturiste de Jessie Burton ou du Serpent de l’Essex de Sarah Perry, un premier roman éclatant de style et d’imagination ; un véritable cabinet de curiosités dans la bonne société londonienne du XVIIIe siècle, où le merveilleux côtoie l’ivresse et l’extravagance.
Un soir de septembre 1785, on frappe à la porte du logis du marchand Hancock. Sur le seuil, le capitaine d’un de ses navires. L’homme dit avoir vendu son bateau pour un trésor: une créature fabuleuse, pêchée en mer de Chine. Une sirène.
Entre effroi et fascination, le Tout-Londres se presse pour voir la chimère. Et ce trésor va permettre à Mr Hancock d’entrer dans un monde de faste et de mondanités qui lui était jusqu’ici inaccessible.
Lors d’une de ces fêtes somptueuses, il fait la connaissance d’Angelica Neal, la femme la plus désirable qu’il ait jamais vue… et courtisane de grand talent. Entre le timide marchand et la belle scandaleuse se noue une relation complexe, qui va les précipiter l’un et l’autre dans une spirale dangereuse.
Car les pouvoirs de la sirène ne sont pas que légende. Aveuglés par l’orgueil et la convoitise, tous ceux qui s’en approchent pourraient bien basculer dans la folie…

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Toute la culture
Page des libraires (Linda Pommereul Librairie Doucet, Le Mans)
Blog Les lectures de Cannetille 
Blog Blondes and littéraires


Bande-annonce du livre «La Sirène, le Marchand et la Courtisane» d’Imogen Hermes Gowar © Production Place des Éditeurs

Les premières pages du livre
« Septembre 1785
LA MAISON DE JONAH HANCOCK a un toit en pente, des coffres encastrés comme dans une cabine de bateau, des murs chaulés à blanc, des plinthes noires et des poutres parfaitement chevillées les unes aux autres. Le vent souffle dans Union Street, et la pluie frappe contre les carreaux tandis que Mr Hancock, appuyé sur les coudes, se tient la tête à deux mains. Faisant courir ses doigts sur son crâne, il découvre quelques rares mèches ingrates oubliées par le barbier et se met à jouer avec, sans s’en irriter, avec une vague curiosité. En privé, Mr Hancock ne se soucie guère de son apparence ; en société, il porte une perruque.
C’est un gentleman bedonnant de quarante-cinq ans, vêtu de laine peignée, de futaine et de lin, des matières honnêtes et ordinaires qui correspondent à son crâne dégarni, au chaume grisonnant sur ses bajoues, à la peau égratignée et tachée d’encre de ses doigts. Il n’a jamais été bel homme (lorsqu’il s’assoit sur son tabouret, sa bedaine et ses jambes grêles lui donnent l’air d’un rat juché sur un poteau), mais il a un visage rond aimable et ses petits yeux aux cils clairs inspirent confiance. C’est un homme bien fait pour la position qu’il occupe dans le monde : le dernier fils d’une lignée de marchands – un enfant de Deptford –, qui n’a pas vocation à s’étonner ou à s’extasier devant les raretés qui passent entre ses mains robustes, mais uniquement à évaluer leur valeur, à griffonner des noms et des chiffres, et à les expédier dans la ville aux lumières exubérantes de l’autre côté du fleuve. Les navires qu’il envoie voguer à travers le monde – l’Eagle, la Calliope, le Lorenzo – parcourent le globe en tous sens, mais Jonah Hancock, lui, le plus tranquille des hommes, s’endort chaque soir dans la chambre où il a poussé son premier cri.
Son bureau est baigné d’un halo sinistre, chargé d’orage. Dehors, il pleut à verse. Les registres de Mr Hancock, ouverts devant lui, sont peuplés de caractères grands comme des pattes de mouche, mais il n’a pas la tête au travail et n’est pas mécontent de la distraction offerte par l’agitation qui règne à l’extérieur de la pièce.
Ah, se dit Mr Hancock, ce doit être Henry, mais quand il se retourne, il ne voit que la chatte. Presque renversée au pied de l’escalier, le derrière en l’air, les pattes arrière encore sur la dernière marche, elle tient entre ses pattes avant une souris qui se débat. Si sa petite bouche entrouverte révèle des dents brillant d’un éclat triomphal, sa position est précaire. Pour se redresser, elle va devoir lâcher sa proie.
« Chut ! gronde Mr Hancock. Allez, ouste ! »
Mais, étant parvenue à attraper la souris dans sa gueule, elle se pavane dans le hall. Après qu’elle a disparu de sa vue, il entend encore ses pattes danser sur le parquet, puis le bruit sourd du corps de la souris qui retombe sur le sol tandis qu’elle le jette en l’air, encore et encore. Il l’a souvent vue jouer à ce jeu et chaque fois, son miaulement a quelque chose d’interrogatif, de péniblement humain.
Il se retourne vers son bureau en secouant la tête. Il aurait juré que c’était Henry qui descendait l’escalier. Dans son esprit, la scène existe : son fils, grand et maigre, avec ses socquettes blanches et ses boucles brunes, passe la tête dans son bureau et sourit tandis qu’autour de lui la poussière scintille dans la lumière. Cette vision ne lui vient pas très souvent, mais elle a toujours le don de le perturber ; et pour cause, Henry Hancock est mort-né.
Bien que peu porté sur les spéculations oiseuses, Mr Hancock n’a jamais pu se défaire de l’idée que sa vie a dévié de son cours au moment même où la tête de sa femme est retombée sur l’oreiller du lit, là où elle a exhalé son dernier soupir en enfantant Henry. Il lui semble que l’existence qu’il aurait dû mener continue là, à portée de main, que seul un simple hasard l’en sépare, et, de temps à autre, il en perçoit une bribe, comme si un voile se levait un bref instant. Lors de sa première année de veuvage, par exemple, ayant senti un jour la chaleur d’une main humaine sur son genou durant une partie de cartes, il avait baissé les yeux avec l’espoir de voir un bambin potelé debout à côté de sa chaise. Pourquoi avait-il alors été si horrifié de voir la main gauche de Moll Rennie remonter lentement le long de sa cuisse ? Une autre fois, lors d’une foire, un petit tambour aux couleurs vives avait attiré son attention. Il rentrait avec lorsque, à mi-chemin, il s’était souvenu qu’il n’avait pas de petit garçon à qui l’offrir. Quinze ans ont passé depuis, mais dans les rares moments où il baisse la garde, il lui suffit d’entendre un éclat de voix dans la rue ou d’être tiré par la manche, et aussitôt il pense Henry, comme s’il avait un enfant depuis tout ce temps.
Sa femme Mary ne le hante jamais de la sorte, alors qu’elle était une vraie bénédiction. Morte à trente-trois ans, c’était une femme placide qui semblait avoir assez vu de ce monde et se trouvait fin prête à passer au prochain : Mr Hancock ne doute pas qu’elle soit allée au paradis ni qu’il doive l’y rejoindre un jour, et cela lui suffit. Il ne pleure que leur enfant, passé si rapidement de la naissance à la mort, d’un néant à un autre, comme un dormeur change de côté dans son lit.
De là-haut lui parvient la voix de sa sœur, Hester Lippard, qui tous les premiers jeudis du mois vient passer au crible son garde-manger et son linge, et pousser des cris d’orfraie devant ce qu’elle y trouve. Ce frère veuf l’encombre, mais ses enfants en hériteront peut-être un jour : si Mrs Lippard lui fait la charité de retirer sa plus jeune fille de l’école pour le servir comme gouvernante, c’est dans l’espoir raisonnable d’en être récompensée.
« Regardez, les draps ont piqué, dit-elle. Si vous les aviez rangés comme je vous l’ai dit… Vous avez bien tout noté dans votre carnet ? »
En réponse, un murmure à peine audible.
« Eh bien, c’est fait ? C’est pour votre profit, Susanna, pas pour le mien. »
Un silence, pendant lequel il imagine la pauvre Sukie courber l’échine, le visage blême.
« Je vous jure, vous me causez plus de tracas que vous ne m’en épargnez ! Alors, où est votre fil rouge ? Où ? L’avez-vous encore perdu ? Et qui va encore payer pour vous en ravoir, d’après vous ? »
Il se gratte la tête en soupirant. Où est la famille nombreuse qui devait peupler les pièces de cette maison bâtie par son grand-père et que son père a fini d’aménager ? Les morts, eux, sont bien présents. Il sent leur empreinte partout : dans le parquet affaissé, dans la colonne de l’escalier et dans l’appel des cloches des églises, St Paul à l’avant et St Nicholas à l’arrière. Les mains des charpentiers navals vivent encore dans les courbures des poutres, qui rappellent les ventres des grands bateaux, ou dans les linteaux gravés d’oiseaux, de fleurs, d’anges et d’épées, témoins éternels du labeur et du génie de ces hommes morts depuis longtemps.
Nul enfant ici pour s’émerveiller à son tour du talent exceptionnel des graveurs sur bois de Deptford, ni pour grandir au rythme des navires qui quittent les quais, étincelants, la cale pleine, et y reviennent battus et en lambeaux. Les enfants de Jonah Hancock sauraient, comme lui le sait, ce que c’est de placer toute sa foi et sa fortune dans un bateau et de le larguer vers l’inconnu. Ils sauraient qu’un homme qui attend un bateau, comme Mr Hancock à cet instant, est distrait toute la journée et ne dort pas la nuit, qu’il s’agite sans cesse et qu’un goût amer lui remonte dans le fond de la gorge. Il est brusque avec sa famille, ou bien sentimental à l’excès ; penché sur son bureau, il raye d’un trait de plume des calculs faits et refaits. Il se ronge les ongles.
À quoi bon toutes ces connaissances si elles disparaissent avec Jonah Hancock ? À quoi bon ces joies et ces peines s’il n’a personne avec qui les partager ; quel sens donner à son visage et à sa voix s’ils doivent finir en poussière ; quelle valeur a sa fortune sans garçons à qui la transmettre ?
Et pourtant, il arrive qu’il y ait autre chose.
Tous les voyages débutent de la même façon : des hommes se réunissent dans des tavernes et se grattent le menton en soupesant risques et obligations :
« J’en suis, dit l’un.
— Moi aussi.
— Et moi aussi »,
Car en ce monde personne n’accomplit rien tout seul. Les destins se lient en partageant la bourse. Et c’est pour cela qu’un homme prudent ne se met pas en affaires avec des ivrognes, des débauchés, des joueurs, des voleurs, ni quiconque Dieu sera amené à traiter sévèrement. On partage aussi ses péchés en liant les destins. Et une frêle embarcation est si vite précipitée contre les rochers. Une cargaison finit si facilement sous cinq brasses d’eau, au fond des ténèbres. Les poumons des marins peuvent bien respirer la saumure, leurs mains se boucaner ; seule la volonté de Dieu les protège.
Mais Dieu, que dit-il à Mr Hancock ? Où est la Calliope, dont le capitaine n’a pas envoyé la moindre nouvelle en plus de dix-huit mois ? L’été touche à sa fin. Tous les jours le mercure baisse. Si le bateau ne revient pas bientôt, il ne reviendra plus, et c’est peut-être sa faute. Qu’a-t-il fait qui mériterait un tel châtiment ? Qui joindra son destin au sien si on le soupçonne d’attirer la guigne ?
Quelque part, la marée tourne. Dans cet endroit où il n’y a nulle terre en vue, où d’un bout à l’autre de l’horizon, l’espace n’est qu’une étendue d’eau sournoise, une vague fait le dos rond et se retourne en soupirant, envoyant son murmure salé jusqu’à l’oreille de Mr Hancock.
Ce voyage-ci est spécial, dit le murmure, provoquant une étrange palpitation de son cœur.
Il changera tout.
Et subitement, dans le silence de sa maison, cet homme flétri qui tient sa tête entre ses mains est saisi par une allégresse et une excitation enfantines.
La pluie se calme. La chatte fait craquer le crâne de la souris entre ses dents. Et pendant qu’elle se lèche le bout du museau, Mr Hancock se prend à espérer.

2
LA PLUIE A PROBABLEMENT chassé tous les oiseaux, mais supposons que l’un d’eux, peut-être un corbeau, vient de se faufiler à l’extérieur de la maison de Mr Hancock en passant par les chevrons ; il gonfle maintenant ses plumes de bombasin, la tête penchée, observant le monde d’un œil blême et maussade. Ce corbeau, s’il déploie ses ailes, s’apercevra qu’elles sont chargées des remugles humides que la brise pousse depuis les rues en contrebas : goudron chaud, vase du fleuve, relents d’ammoniaque de la tannerie. Et s’il quitte son perchoir pour s’élever au-dessus des toits d’Union Street, il arrivera tout droit sur les quais, berceaux des futurs navires qui, dès leur prime enfance, se dressent plus hauts que tous les bâtiments. Certains, fin prêts, calfatés, avec leurs pavillons hissés et leurs figures de proue hardies, trépignent déjà, prêts à s’élancer ; d’autres, simples squelettes de bois fraîchement coupé, gisent en cale sèche telles d’immenses et pâles carcasses de baleines.
Si, de là, ce corbeau se dirige vers le nord-ouest en suivant la courbe du fleuve, et s’il vole dix kilomètres sans s’arrêter… mais est-ce crédible pour un corbeau ? Quelles sont leurs habitudes ? Quel est le périmètre de leur territoire ? S’il fait cela, fendant le ciel où refluent les nuages, il abordera la ville de Londres en longeant son fleuve crénelé sur chaque rive de quais grands et petits, construits de pierre jaune ou d’un bois noir qui s’affaisse.
Les débarcadères et les ponts contiennent le fleuve, mais après l’orage celui-ci roule des eaux grossies. Les bateaux aux voiles blanches ballottent, les matelots doivent s’armer de courage pour éloigner leurs petites embarcations des rives et voguer le long du courant. Tandis que le soleil s’éclipse, ce corbeau présumé survolera les verrières éblouissantes des fermes de melon de Southwark, la maison des douanes, la flèche à étages de l’église St Bride et la colonne du carrefour de Seven Dials, avant d’arriver au-dessus de Soho. Et lorsqu’il descendra se poser sur une gouttière de Dean Street, son ombre tombera brièvement sur une fenêtre au premier étage d’une maison particulière, voilant la lumière du jour, de sorte que le visage d’Angelica Neal se perdra un instant dans les ténèbres.
Elle est assise devant sa coiffeuse, fraîche et parfumée comme une crème à l’eau de rose, et picore dans un bol rempli de fruits cultivés sous serre, tandis que son amie – Mrs Eliza Frost – ôte la dernière papillote de ses cheveux. Enveloppée d’un peignoir par-dessus sa robe, elle a les joues encore rougies par le sommeil, et ses yeux sont irrésistiblement attirés par son reflet tout en fossettes dans la glace, comme si c’était le visage d’un amant. Un canari sautille et siffle dans sa cage, des miroirs scintillent un peu partout, et la surface de la coiffeuse est parsemée de rubans, de boucles d’oreilles et de petites fioles en verre. Tous les après-midi elles la déplacent de la chambre d’habillage au salon ensoleillé pour économiser les bougies.
« Ces mesures ne seront bientôt plus nécessaires, souligne Angelica tandis qu’une petite bourrasque de poudre à cheveux vole autour d’elle. Quand la saison aura débuté et qu’il y aura davantage d’endroits où être vue, et donc plus de gens pour me voir, notre vie sera beaucoup plus facile. »
Le sol est couvert de papillotes piétinées, triangles de papier qu’elles découpent dans les pamphlets religieux du prédicateur Wesley, distribués chaque jour aux prostituées de Dean Street.
Mrs Frost marmonne un mot incompréhensible tout en empoignant l’écheveau des cheveux blonds de son amie pour les remonter en un élégant chignon sur le sommet de son crâne. Elle doit retirer les épingles coincées entre ses lèvres avant de pouvoir répondre.
« J’espère que vous avez raison. »
Cela fait quinze jours qu’elles vivent dans cet appartement. Elles règlent le loyer en puisant dans une manne qui, en dépit du contrôle jaloux exercé par Mrs Frost, diminue à vue d’œil.
« De quoi vous inquiétez-vous ? demande Angelica.
— Je n’aime pas ça. L’argent qui va et qui vient. Sans qu’on sache de quoi demain sera fait…
— Ce n’est pas ma faute. »
Angelica ouvre de grands yeux ronds. Son peignoir glisse légèrement sur sa poitrine. Vraiment, ce n’est pas sa faute : jusqu’au mois dernier, elle était entretenue par un duc entre deux âges qui l’a adorée pendant les trois ans de leur liaison, mais qui l’a ensuite oubliée dans son testament.
« Vous en êtes réduite à laisser n’importe quel homme prendre ses aises avec vous », répond Mrs Frost.
Le dos de la brosse accroche un reflet du soleil. Mrs Frost est grande et mince, et la peau de son visage, qu’elle ne maquille pas, est douce et lisse comme du cuir de chevreau. Il est difficile de lui donner un âge, sa personne étant pareille à sa tenue, simple, soignée, légèrement nettoyée à l’éponge chaque soir, prudemment tenue à l’écart du monde.
« N’importe quel homme pouvant se le permettre, ce qui réduit le nombre, nuance Angelica. Écoutez, ma colombe, je connais votre opinion mais comme c’est moi qui vous paye, je ne suis pas obligée de l’écouter.
— Vous vous compromettez.
— Et comment ferais-je sinon pour nous nourrir ? Répondez à cela, vous qui tenez si consciencieusement nos livres de comptes. D’ailleurs, non, ne vous donnez pas la peine de répondre, parce que je sais très bien ce que vous allez dire. Vous allez me reprocher mes extravagances, mais aucun homme ne donne de billets à une femme qui a l’air d’une pauvresse prête à se contenter d’un demi-shilling. Je dois soigner mon apparence.
— Vous préférez ne rien savoir des comptes, dit Mrs Frost. Vous n’imaginez pas à quel point cela me complique la vie. »
Angelica en a assez. Elle agrippe les bras du fauteuil, elle frappe le sol de ses deux pieds, de sorte que les papillotes se soulèvent, réanimées, et frottent leurs ailes froissées.
« Ma vie aussi est très compliquée, Eliza !
— Gardez votre calme. »
Une nouvelle vigoureuse aspersion de poudre.
« Arrêtez ! proteste-t-elle en chassant d’une main le nuage au-dessus de sa tête. Vous allez cacher la couleur. »
Angelica veille jalousement à ses épais cheveux d’or, car ce sont eux qui ont fait sa réputation autrefois. Dans sa tendre jeunesse, elle était l’assistante et le modèle d’un coiffeur italien, et (d’après la légende) c’est de lui que la petite et dodue Angelica a appris non seulement l’art de la séduction, mais aussi l’art de l’amour.
Les deux femmes gardent le silence. Dans les moments d’impasse, elles savent ne pas insister : chacune se retranche dans ses pensées, toutes deux aussi butées que des pugilistes dans leur coin. Mrs Frost jette une brassée de papiers au feu tandis qu’Angelica plonge la main dans le bol de fruits et arrache un à un les raisins d’une grappe, les serrant dans son poing avant de lécher le jus qui coule sur sa paume. Les rayons obliques du soleil, par la fenêtre, lui réchauffent le cou. À vingt-sept ans, elle est encore belle femme, ce qu’elle doit en partie à la chance, en partie aux circonstances, et aussi à son bon sens. Ses yeux bleus ardents et son sourire voluptueux sont des dons de la Nature ; son corps et son esprit ont été préservés des labeurs qu’elle aurait pu connaître si elle avait été mariée ; elle a la peau claire, ses excréments ont un parfum agréable, et son corps est resté intact grâce aux petites capotes en boyau de mouton qu’elle conserve dans son cabinet, attachées par de fins rubans verts et méticuleusement rincées après chaque usage.
« Mourir était ce qu’il pouvait faire de mieux, dit-elle à Mrs Frost en signe de paix. Et juste à temps pour la saison. »
Son amie ne dit rien, mais Angelica refuse de se décourager.
« Je suis totalement indépendante, désormais.
— C’est ce qui m’inquiète. »
Mrs Frost, sans se radoucir, recommence néanmoins à coiffer Angelica.
« Comme je vais m’amuser, maintenant que je ne suis plus redevable à personne !
— Maintenant que vous n’êtes plus soutenue par personne, vous voulez dire.
— Oh, Eliza… »
Angelica sent les doigts froids de son amie sur son crâne ; elle se dégage et se tord le cou pour la regarder dans les yeux.
« Trois ans que je ne vois personne ! Aucune vie sociable, aucune fête, aucune distraction, enfermée dans un petit boudoir triste.
— Il vous traitait très généreusement.
— Et je lui en suis reconnaissante. Mais j’ai fait des sacrifices, et vous le savez : cet artiste qui a fait mon portrait à l’Académie ? Il m’aurait peinte cent fois si le duc ne le lui avait pas interdit. Ne puis-je pas profiter d’un peu de liberté ?
— Restez tranquille ou je n’y arriverai jamais. »
Angelica redresse la tête.
« J’ai connu des situations plus difficiles que celle-ci. Je suis seule au monde depuis l’âge de quatorze ans.
— Oui, oui. »
Mrs Frost – avant d’être Mrs Frost – balayait les grilles devant le célèbre Temple de Vénus de Mrs Elizabeth Chappell tandis qu’Angelica Neal – avant d’être Angelica Neal – y dansait nue.
« Ne comprenez-vous donc pas ? Si un homme a jeté son dévolu sur moi, d’autres le feront. Mais pour l’heure, il faut se montrer en société. Je dois me placer dans les bons cercles, montrer ma tête partout jusqu’à ce qu’elle soit bien connue, c’est le plus crucial. Aucune des très grandes courtisanes n’est particulièrement belle, vous savez, ou du moins très peu d’entre elles. Je suis belle, non ?
— Oui.
— Voilà, conclut Angelica, donc je vais réussir. »
Elle enfonce ses dents dans une pêche et se rassoit pour regarder son reflet mâcher et déglutir.
« Je me demande juste…
— Je crois même que les hommes me trouvent plus séduisante que jamais, la coupe Angelica. Je n’ai pas besoin d’être une mercenaire et de flatter le premier venu qui voudra de moi. Je suis en position de choisir.
— Mais ne risquez-vous pas…
— Le ruban bleu, pour mes cheveux. »
De la rue leur parvient un grand remue-ménage. Bondissant sur les pavés arrive un landau bleu ciel portant sur les côtés un blason de sphinx doré à la poitrine dénudée. Angelica sursaute.
« C’est elle ! Enlevez votre tablier. Non, gardez-le. Je ne voudrais pas qu’on vous confonde avec une invitée. »
Elle court à la fenêtre tout en se débarrassant de son peignoir aux plis vaporeux.
Le soleil se couche, nimbant la rue d’une brume couleur miel. Dans le landau, au milieu d’une poignée de jeunes femmes auréolées de mousseline blanche, se trouve Mrs Chappell elle-même, abbesse de King’s Place. Bâtie comme une armoire, plus empaquetée que vêtue, elle a la poitrine engoncée, comme un polochon, dans un taffetas crème orné de brandebourgs dorés. Lorsque le landau s’immobilise, elle se lève d’un pas mal assuré, les bras tendus devant elle, et sonne. Deux nègres en livrée bleu ciel sautent des strapontins pour l’aider à descendre.
« Tiens, de nouveaux domestiques, remarque Angelica en les regardant prendre chacun un coude pendant que les filles poussent les bourrelets de son ample croupe. Les pauvres hères… Ils ne savent pas encore qu’elle les paye la moitié de ce qu’ils valent. »
Le landau a des ressorts remarquables et Mrs Chappell atterrit sur les pavés, vacillante, dans un froufrou de dentelle et d’amidon ; plusieurs petits chiens détalent ; les filles descendent à sa suite ; et toutes ensemble, elles se mettent à folâtrer dans la rue en une farandole de traînes et de chapeaux à plumes, tandis que Mrs Chappell titube entre ses deux valets.
« Malin de sa part, d’employer deux Noirs si fraîchement débarqués d’Amérique qu’ils ne connaissent pas leur valeur. Imaginez, Eliza ! Être délivré de l’esclavage pour se retrouver à son service ! »
Ces flamboyantes visiteuses ne passent pas inaperçues dans Dean Street. Une blanchisseuse portant un panier sur le dos peste à voix basse à l’intention de son apprentie qui, les cheveux rabattus sous son bonnet, s’arrête net pour les regarder. Quatre garçons sifflent, des hommes lèvent leur chapeau ou s’accoudent sur leurs charrettes à bras en souriant. Les filles ondulent d’un air suffisant, faisant tournoyer leurs jupons et agitant leurs éventails : le cou incliné, elles exhibent la peau blanche de leurs avant-bras. Angelica ouvre la fenêtre et se penche au-dehors en mettant une main en coupe sur son front pour se protéger du soleil.
« Cette chère Mrs Chappell ! » s’exclame-t-elle, ce qui incite les filles à tournoyer encore plus vivement, le nez en l’air.
Le soleil embrase les cheveux d’Angelica.
« Comme c’est aimable à vous de me rendre visite !
— Polly ! aboie Mrs Chappell. Kitty ! Elinor ! »
Les filles se mettent en marche, secouant toujours leurs éventails.
« Eliza, chuchote Angelica dans son dos, il faut déplacer la table. »
Mrs Frost ramasse les rubans et les bijoux qui la couvrent.
« Une visite en coup de vent, répond Mrs Chappell en posant sa main sur sa poitrine.
— Montez, montez ! s’écrie Angelica, au centre de l’attention dans toute la rue. Montez boire une tasse de thé. »
Elle s’écarte de la fenêtre.
« Mon Dieu, Eliza ! Avons-nous du thé ? »
Mrs Frost retire d’un revers de main un rouleau de papier rose accroché à son corsage.
« Nous avons toujours du thé.
— Oh, vous êtes un ange. Un amour. Que ferais-je sans vous ? »
Angelica saisit un bout de la table à deux mains, Mrs Frost l’autre, et elles l’emportent ainsi, presque en clopinant, pour ne pas renverser toutes les babioles qui y sont posées. Les fruits roulent dans le bol, le miroir tremble sur son pied.
« Vous connaissez le but de sa venue, dit Angelica, le souffle haletant. Sommes-nous bien d’accord ?
— Je n’ai pas fait mystère de mon opinion. »
Mrs Frost tente de respecter les convenances qu’impose une conversation, mais elle marche à reculons tout en portant une table lourde, et elle doit sans cesse jeter des regards par-dessus son épaule pour éviter de se cogner au mur.
« Donnez-moi un peu de temps et vous aurez l’esprit tranquille. »
Dans la pièce d’habillage, elles manœuvrent la table autour du petit lit en fer de Mrs Frost.
« Dépêchons ! Posons-la n’importe où, nous aurons le temps de mieux l’installer quand elles seront parties. Maintenant, filez, filez leur ouvrir. N’oubliez pas d’essuyer les tasses avant de servir, Maria ne sait pas plus faire la poussière que la dernière des roulures. »
Mrs Frost s’éclipse aussi vite qu’un feu follet, tandis qu’Angelica s’attarde dans la pièce sombre pour s’observer dans le miroir. De loin, elle a fière allure – petite, élégante ; elle se rapproche, posant ses mains à plat sur la table pour mieux se voir. Le verre est froid, et la buée de son souffle s’épanouit puis se rétracte sur son reflet. Elle regarde ses pupilles se dilater et se contracter, étudie les contours de ses lèvres, légèrement irritées à cause de son client de l’après-midi. La peau autour de ses yeux est aussi blanche et lisse qu’une coquille d’œuf, elle a juste une petite fossette à chaque joue, comme une incise taillée avec un ongle, et une autre entre les sourcils qui se creuse quand elle les fronce. Elle entend les filles rire dans le couloir en bas de l’escalier, ce qui leur attire des remontrances de Mrs Chappell.
« Vous me donnez le tournis ! Et quel chahut, dans la rue – vous ai-je appris à vous comporter de cette façon ?
— Non, Mrs Chappell. »
Angelica fait jouer ses articulations, puis elle retourne dans le salon et choisit un fauteuil dans lequel elle prend place, alanguie, ses jupes soigneusement étalées autour d’elle.
« Et seriez-vous fières de vous si un petit malin le mentionnait dans la presse ? S’il était écrit dans le Town & Country que les sœurs de Mrs Chappell, la fine fleur de la jeunesse anglaise, jouent à saute-mouton dans la rue comme des filles de brasseurs ? Moi, jamais. Jamais. Approchez, Nell, je dois m’appuyer sur vous, cet escalier est au-dessus de mes forces aujourd’hui. »
Haletante, elle entre finalement dans l’appartement d’Angelica, soutenue par la rousse Elinor Bewlay.
« Oh, ma chère Mrs Chappell ! s’écrie Angelica. Je suis si heureuse. Quel plaisir de vous voir. »
Ce qui n’est pas absolument hypocrite : Mrs Chappell est ce qui se rapproche le plus d’une mère pour Angelica, et il ne faudrait pas s’imaginer que le commerce dans lequel elles exercent diminue l’affection qu’elles se portent. Après tout, les tenancières de bordel ne sont pas les seules mères à profiter de leurs filles.
« Asseyez-moi, mes filles, asseyez-moi, ahane Mrs Chappell en se dirigeant laborieusement vers un petit fauteuil japonisant, Angelica et Miss Bewlay la tenant par les bras et luttant comme avec une tente par gros vent.
— Pas celui-là ! s’alarme Mrs Frost, dont les yeux passent avec horreur des pieds fins du fauteuil à la masse énorme de Mrs Chappell.
— Par ici », piaille Polly, quarteronne aux yeux noirs, en tirant une chaise à bras d’un coin et en la glissant au dernier moment derrière Mrs Chappell.
La maquerelle, déjà imposante, augmente encore le volume formidable de son derrière, sous ses jupons, d’un imposant faux cul de liège qui émet un nuage de poussière et un bruit sourd lorsqu’elle s’assoit sur le siège. Elle se carre dans le fauteuil avec un long soupir chuintant. Le souffle court, elle désigne d’un geste son pied gauche et Polly lui glisse délicatement un tabouret dessous.
« Ma chérie, dit-elle, les lèvres violettes, après avoir repris un peu sa respiration. Mon Angelica. Nous revenons tout juste de Bath. J’ai abrégé notre séjour, je devais m’assurer que vous étiez bien installée. L’inquiétude m’empêchait de dormir, n’est-ce pas, les filles ? Vous n’imaginez pas ma détresse quand j’ai appris quel logement vous aviez dû prendre.
— Très temporairement, souligne Angelica. Il y a eu un quiproquo financier. »
Elle jette un coup d’œil aux filles, perchées toutes ensemble sur le sofa, qui suivent la conversation avec attention. Leur peau est irréprochable, leur corps menu aussi parfaits que celui de mannequins sous leurs robes de Perdita et le soupçon de mousseline blanche et de cordons qui font obstacle à leur nudité.
« Je ne vous ai pas présenté Kitty », dit Mrs Chappell en tendant la main vers la plus petite des filles.
Kitty exécute une révérence maintes fois répétée. C’est une créature frêle d’allure rêveuse, avec un long cou, de grands yeux pâles, bistrés comme le bord du lait écrémé, et des sourcils teints d’une nuance trop sombre.
« Maigre, commente Angelica.
— Mais une silhouette élégante, dit Mrs Chappell. On l’engraisse. Je l’ai trouvée à Billingsgate, couverte d’écailles de poissons et puant autant qu’une plage à marée basse, pas vrai, ma fille ? Tournez-vous, que Mrs Neal puisse vous voir. »
La jupe de la fille fait un bruit de soie et laisse échapper un parfum de petit-grain de ses plis. Elle bouge lentement, avec précaution. Dans un coin de la pièce, comme une petite musique de fond, Mrs Frost verse le thé. Polly et Elinor font le service tandis que l’abbesse parle en phrases courtes. Mrs Chappell souffle autant que si elle chantait un opéra, expirant à la fin de chaque phrase avant de se remplir désespérément les poumons pour continuer.
« On m’a dit qu’elle avait eu la variole. Ça ne devait pas être méchant, elle n’en garde pas la moindre marque. De la qualité, cette petite. Regardez comme elle se tient. Ce n’est pas moi qui lui ai appris : c’est son maintien naturel. Montrez vos chevilles, Kitty. »
Kitty soulève le bas de sa jupe. Elle a de petits pieds, que mettent en valeur ses chaussons argentés.
« Et a-t-elle de la conversation ? demande Angelica.
— C’est notre prochaine tâche, maugrée Mrs Chappell. Sa bouche aussi rappelle la marée basse. Elle ne l’ouvrira que lorsque je l’y autoriserai. »
Le silence retombe tandis qu’elles examinent l’enfant ; ou du moins elles cessent un instant de parler, car même au repos la respiration de Mrs Chappell fait autant de raffut qu’un orchestre de cornemuses.
« Elle va vous demander beaucoup de travail, remarque Angelica.
— C’est comme cela que je les aime. Les filles moyennes sont celles qui me causent le plus de soucis. Elles ont fréquenté les écoles pour dames. Elles ont appris le piano. Elles ont leurs propres conceptions de ce que sont les bonnes manières. Je préfère les gamines des rues à toutes ces filles de marchands. Cela m’épargne de devoir défaire le travail des autres.
— Je suis fille de marchand.
— Et regardez-vous ! Vous ne savez pas choisir. Vous poursuivez tous les caprices qui vous passent par la tête. J’ose à peine savoir ce qui vous arrive d’une semaine à l’autre ; si vous êtes sur le point de vous marier, ou si vous cumulez plusieurs fidèles visiteurs. Ou si vous en êtes réduite à faire le trottoir… (À bout de souffle, elle fixe Angelica d’un œil humide et austère.) Et ce n’est pas ce que je vous ai appris.
— Je n’ai jamais fait une chose pareille, proteste Angelica.
— J’entends ce qu’on me raconte.
— Il peut m’arriver de marcher sur le trottoir. Mais laquelle d’entre nous n’y a jamais mis les pieds ?
— Pas mes filles. Pensez-vous au fait que votre réputation rejaillit sur la mienne ? »
Elle s’éclaircit la gorge et passe aux choses sérieuses.
« Mrs Neal, je sais bien que votre infortune n’est aucunement votre faute et que de nombreux gentlemen vous tiennent en haute estime. Depuis la disparition de votre bienfaiteur, ils ne font que vous réclamer. “Où est notre petite blonde préférée ?” “Où est notre chère amie à la voix si douce ?” Que puis-je leur dire ? »
Elle presse la main d’Angelica contre le crêpe de son corsage.
« Vous pouvez leur donner mon adresse, répond Angelica. Vous voyez que je suis bien installée ici. Et tout près de la place, c’est terriblement raffiné.
— Oh, Angelica, mais vous êtes toute seule ! Cela me serre le cœur de vous savoir sans protection. Ma chère petite, nous avons de la place pour vous au couvent – nous avons toujours de la place. Ne voulez-vous pas envisager de revenir ? »
Les filles, Polly, Elinor et Kitty, ont subi un entraînement plus rigoureux et prestigieux que quiconque à travers le monde, mais lorsqu’elles sentent la surveillance se relâcher, elles retombent en enfance, et c’est pourquoi elles remuent doucement sur le sofa, se poussant les unes les autres à force de gigoter. La superbe d’Angelica les impressionne, elles la voudraient comme grande sœur, elles aimeraient chanter des duos avec elle, qu’elle leur apprenne de nouvelles façons de se coiffer. Tard le soir, quand les hommes sont enfin assommés, peut-être leur servirait-elle des tasses de chocolat en leur racontant les histoires scandaleuses de sa jeunesse. Elles voient Mrs Chappell se pencher en avant et poser sa main sur celle d’Angelica.
« Ce serait un poids en moins sur mon esprit que de vous avoir de nouveau sous mon toit.
— Et un argument de poids en faveur de votre bourse, que de faire la publicité de mes services », répond Angelica en lui offrant son plus beau sourire.
Mrs Chappell manie à la perfection l’art désarmant de la franchise, mais encore faut-il que les termes de la conversation lui conviennent.
« Certainement pas, s’offusque-t-elle. C’est vraiment le cadet de mes soucis. Et quand bien même, qu’y aurait-il de mal ? C’est la protection que je vous offre en premier lieu. Pensez-y, ma chère. Un médecin dévoué, un flot régulier de clients triés sur le volet, et les mauvais payeurs restent à la porte. Pas de lettres de change. Pas d’huissiers. »
Elle observe Angelica, aussi attentive qu’une chatte guettant sa proie.
« Nous vivons dans une ville dangereuse, reprend-elle jovialement en tapotant encore la main d’Angelica. Et dès que vous aurez trouvé un nouveau protecteur, ma foi, inutile d’en parler. Vous serez aussitôt libérée de mon service. »
Dans son coin, Mrs Frost est l’incarnation même du désespoir. Elle essaye de croiser le regard d’Angelica, mais celle-ci ne tourne pas la tête. Je ne suis plus aussi jeune que ces filles, se dit Angelica. Il ne me reste plus que quelques saisons pour me montrer sous mon meilleur jour.
Après un moment, elle répond :
« Je savais que vous me proposeriez de revenir. Et, madame, je vous suis reconnaissante pour le souvenir que vous gardez de moi. Vous êtes une véritable amie.
— Je veux seulement vous aider, ma chère. »
Angelica avale sa salive.
« Dans ce cas, puis-je vous demander votre aide là où elle est le plus nécessaire ? »
C’est une requête à laquelle peu de mères se montreraient réceptives. Mrs Chappell regimbe, naturellement.
« Comme vous êtes une femme prudente en affaires, reprend Angelica, je suis certaine que vous avez réfléchi à ce qui fait ma valeur. Est-ce ma présence perpétuelle dans votre maison ? Ou ne vaut-il pas mieux que je m’élève dans le monde ? »
Elle marque une pause. Une veine palpite au cou de Mrs Chappell. Les filles, obligeamment nourries et habillées, observent. Mrs Frost s’est assise sur le petit tabouret près de la porte. Angelica la voit presser sa main contre sa poitrine, en fait sur la poche secrète de son tablier, où elle cache leurs derniers billets de banque.
« Je propose de trouver le juste milieu », dit Angelica.
Personne ne parle. Le prochain pas est un pas de géant pour Angelica, mais elle attend trois, quatre secondes, avant de continuer posément :
« Je souhaite exercer mon art en toute indépendance. C’est le bon moment pour moi, je suis sûre que vous le comprenez. »
Mrs Chappell réfléchit. Sa langue – étonnamment rose et humide – apparaît brièvement entre ses lèvres grises. Comme elle ne dit rien, Angelica poursuit son argument.
« Je vous ferai la faveur d’apparaître dans votre maison en tant qu’amie. Vous ferez savoir que vous pouvez m’envoyer chercher chaque fois que la compagnie le désire, mais en échange je veux ma liberté. Je suis certaine que les prochaines années de ma vie seront très profitables : j’ai prouvé que je sais être une bonne maîtresse, et je peux l’être encore pour le bon gentleman, si je suis libre de le recevoir.
— Vous vous croyez capable de vous débrouiller seule ?
— Pas toute seule, madame. J’aurai besoin de votre aide. Mais vous m’avez lancée dans ce monde, ne voulez-vous pas que j’y fasse ma place ? Et à quoi devrai-je ma réussite sinon à vos méthodes ? »
L’abbesse met quelques secondes à esquisser un sourire, qui se fait alors rayonnant. Elle a des gencives pâles et vastes, et des dents jaunes et oblongues, comme les touches d’un clavecin.
« Je vous ai bien formée, croasse-t-elle. Vous n’êtes plus une simple prostituée, vous êtes une vraie femme, comme j’espère toujours voir mes filles le devenir. La meilleure petite frégate que j’aie jamais larguée dans Londres. Kitty, Elinor, Polly – surtout vous, Polly –, prenez-en de la graine. Vous avez l’opportunité de vous élever, mes filles, et il le faut. De l’ambition ! Toujours de l’ambition ! Pas de vulgaires filles de joie chez moi. »

Le cœur d’Angelica bat à tout rompre dans son corsage. L’espace d’un instant, le monde flotte autour d’elle : jamais elle n’avait osé répondre. Après que Mrs Chappell et ses filles sont parties, avec force adieux et marques d’affection, elle se jette sur le sofa avec allégresse.
« J’avais raison, exulte-t-elle devant Mrs Frost qui, tête basse, débarrasse les tasses avec des mouvements secs. Elle ne peut pas se payer le luxe de me traiter en ennemie. Elle me donne ma liberté.
— Vous n’auriez pas dû rejeter son offre, répond laconiquement Mrs Frost.
— Eliza ? »
Angelica se redresse. Elle essaye de sonder le visage de son amie, qui se détourne.
« Oh, Eliza, vous êtes en colère contre moi.
— Vous auriez pu songer à notre sécurité, finit par dire Mrs Frost.
— Mais nous sommes à l’abri. Ou nous n’allons pas tarder à l’être. Même si je n’y croyais pas avant, j’en suis certaine maintenant ; la mère Chappell sent d’instinct que je vais faire un tabac. »
Fâchée par la colère et la froideur de son amie, elle se lève pour la poursuivre à travers la pièce.
« Ma colombe, asseyez-vous avec moi. Venez, ma chère, venez. »
Prenant Mrs Frost par les épaules, elle essaye de la conduire vers le canapé, mais celle-ci est aussi raide qu’une poupée de bois sous ses habits de coton et de calmande.
« Je vous jure que je saurai nous protéger. Notre ascension commence, la vôtre et la mienne. »
C’est comme si elle était un fantôme, sa voix ne porte pas, ses mains n’ont pas d’effet ; Mrs Frost resserre son tablier autour de sa taille, ramasse le plateau contenant les restes des filles et se retire de la pièce.
« Ah non, non, se lamente Angelica. Ne partez comme ça. Ayez pitié… »
Mais les pas de Mrs Frost s’éloignent sans marquer le moindre arrêt, et Angelica se dit, Elle doit adorer me faire cela. Que moi, je la supplie. Quelle absurdité. De toutes ses forces, elle lui crie : « Comme vous voulez ! », puis, allant au pied de l’escalier, elle lance encore, moins fort : « Vous n’êtes qu’une idiote bornée ! Voilà ce que vous êtes. »
Mais Mrs Frost est partie depuis longtemps.

3
LE SOIR, MR HANCOCK reste près du feu avec sa nièce Sukie, comme il l’a fait toute la semaine.
« Vous n’avez pas envie d’aller dans une taverne ? » demande Sukie.
Et on ne peut lui en vouloir, car son oncle n’est pas de reposante compagnie. Il ne reste pas trois minutes tranquille dans son fauteuil avant de se lever comme si une guêpe s’était glissée sous son siège, après quoi il arpente le petit salon en ouvrant et en fermant des coffres dont il a déjà examiné cinq fois le contenu ; il s’appuie contre le manteau de la cheminée, ouvre un livre, mais les pages sont pareilles à des gribouillages, et il le repose. Deux fois, il va se planter sur le palier et demande à la bonne, Bridget, d’aller frapper à la porte d’entrée, sans être pour autant rassuré sur le fait qu’un visiteur serait nécessairement entendu.
« Cela ne vous ferait pas de mal quelques heures, insiste Sukie en songeant avec regret à ses propres projets pour la soirée, à savoir : se servir dans la boîte à thé et chaparder quelques cuillères de crème de la bassine de lait dans le cellier.
— Mais s’il y a des nouvelles de la Calliope et qu’on ne peut pas me trouver ?
— J’aimerais bien connaître celui qui a réussi à se cacher dans ce village.
— Hum… »
Il s’assoit, cale son poing sous son menton. Se relève.
« J’aurais peut-être mieux fait de rester en ville. Au café, ils ont toujours des nouvelles fiables.
— Mon oncle, quelle différence cela fait-il ? demande Sukie. Si la nouvelle arrive ce soir, que pourrez-vous y faire avant demain matin ? »
Elle est rusée, comme sa mère ; elle a la même façon de hausser les sourcils.
« Je le saurais, dit-il. Je ne peux pas être tranquille tant que je ne sais pas.
— Et vous faites en sorte que personne ne puisse l’être non plus. Il se peut que nous n’apprenions rien de plus avant longtemps…
— Non. C’est pour bientôt. J’en suis sûr. »
Et en effet, il en est sûr. Tous les nerfs de son corps vibrent comme des cordes de viole sous l’archet. Il s’avance vers la fenêtre et plonge son regard dans la rue sombre.
« Vous et vos jérémiades incessantes ! » s’exclame Sukie, une phrase venue tout droit de la bouche de sa mère.
Mr Hancock se crispe : le bonnet blanc et les lèvres pincées de sa nièce l’ont fait revenir quarante ans en arrière, comme si elle était sa grande sœur et lui un petit garçon. Mais les yeux de Sukie pétillent de malice.
« Je l’imite bien ? » demande-t-elle.
Son soulagement est tel qu’il ne peut s’empêcher de s’esclaffer.
« Jeune fille, vous êtes une coquine, dit-il. Et si je lui disais que vous vous moquez d’elle ?
— Alors je lui parlerai de tout le temps que vous passez dans les tavernes.
— Vous n’oseriez pas. »
Avoir des jeunes sous son toit lui fait du bien, il le reconnaît sans peine. Cela le réjouit de les entendre, Bridget et elle, se poursuivre en criant dans l’escalier, ou de les voir partir bras dessus bras dessous faire les commissions. Il tolère même qu’on lui fasse son lit en portefeuille de temps à autre : ne faut-il pas s’y attendre de la part d’une enfant de quatorze ans ? Pour le reste, Sukie est une excellente gouvernante, infiniment préférable aux bonniches acariâtres qui l’ont précédée. Si c’était sa fille, il mettrait son esprit vif à contribution pour tenir ses registres, mais il part du principe que ce qu’elle sait, sa mère ne tarde pas à le savoir. Il a pris la précaution de lui acheter une belle robe en soie et de la laisser la porter dans la maison ; ainsi, les froufrous l’accompagnant partout, il est au courant de ses déplacements.
Sukie, pour sa part, est secrètement ravie d’avoir été placée chez son oncle : de toutes les situations qui auraient pu échoir à une cadette, c’est de loin la meilleure. Elle craint le jour où son frère aura un autre enfant de sa grosse bonne femme et où elle, Sukie, sera envoyée à Erith pour nettoyer la chambre du bébé et lui essuyer les filets de bave. Ici, elle a sa propre chambre, et elle et Bridget ont bien assez de temps libre, car un vieil homme modeste ne réclame guère de travail.
« Voulez-vous que je vous fasse la lecture ? propose-t-elle, de guerre lasse. La soirée ne va pas passer toute seule.
— Très bien. Les essais de Pope, s’il vous plaît.
— Oh, quel ennui ! Je n’ai pas envie, mon oncle. Non. Choisissez autre chose. »
Il soupire.
« Je suppose que vous avez une idée en tête. »
De fait, elle tire aussitôt de sous son fauteuil un élégant petit volume comme on en vend à Fleet Street.
« Celui-là est très bien, dit-elle en faisant défiler les pages, penchée vers le feu. J’en suis à la moitié, donc vous allez devoir deviner les aventures qui ont eu lieu avant.
— Tellement de romans, s’émerveille-t-il. Une telle foule d’Emilia, de Mathilda, de Selina… Je n’aurais pas cru que les exploits de ces jeunes femmes puissent occuper autant de pages.
— J’en suis folle, répond-elle gaiement.
— Pas moi. »
(Mais c’est faux : Mr Hancock est un sentimental, et il adore que Sukie lui fasse la lecture. Sa voix porte, et elle ponctue la narration de coups de menton énergiques.)
« Vous allez adorer celui-là, mon oncle ! Il est passionnant. Et très instructif.
— Votre mère a raison. Je vous laisse trop d’argent de poche. Votre bibliothèque est plus garnie que la mienne. »
Les livres de Mr Hancock sont au nombre de dix-huit au total, si l’on exclut sa bible qui serait plutôt à classer comme un objet précieux. Enfin, parce qu’il apprécie la compagnie de Sukie davantage encore que celle d’Alexander Pope, il dit : « Alors ? Allez-vous lire ou non ? »
Elle remue dans son fauteuil pour se mettre à l’aise, puis s’éclaircit la gorge : Hu-hu-hu-hum…
À cet instant, on frappe un grand coup à la porte. Mr Hancock retire sa pipe de sa bouche et se lève avec une telle hâte qu’il renverse du tabac sur ses chaussures.
« Rasseyez-vous, mon oncle ! dit Sukie, déjà debout elle aussi.
— Cela a l’air important.
— Peut-être, mais il n’est pas convenable pour un gentleman de répondre lui-même à sa porte. Vous devriez engager quelqu’un. »
Et alors qu’il tergiverse, s’interrogeant sur sa qualité de gentleman, le coût d’un valet en livrée et l’absurdité de toutes ces questions, on frappe à nouveau.
« N’y allez pas, l’avertit Sukie, ajoutant d’une voix maternelle : Bridget va s’en occuper, c’est son travail. »
Mais elle ne peut s’empêcher d’ôter ses chaussons et de traverser la pièce sur la pointe des pieds. Poussant légèrement la porte, elle glisse sa tête par l’entrebâillement : elle a une vue dégagée sur le palier et jusqu’à la porte, au pied de l’escalier.
« Que voyez-vous ? demande-t-il.
— Rien. Bridget ! » appelle-t-elle à voix basse dans le noir.
Ce sont de grands coups qu’on donne maintenant contre la porte : les panneaux tremblent, et on entend vibrer les barreaux en fer du vasistas.
« Ouvrez, monsieur ! crie une voix dehors. C’est Tysoe Jones !
— Lui ! Il est venu en personne au lieu d’envoyer un message ! Mince, alors. Il y a quelque chose qui cloche. »
Mr Hancock se précipite hors de la pièce en bousculant Sukie et dévale l’escalier. Il fait noir comme à l’heure du Jugement dernier, mais il monte et descend ces marches depuis qu’il sait tenir debout, et il y a une vague lumière derrière lui, sa nièce lui ayant emboîté le pas avec une bougie pour allumer les chandeliers.
« Il ne faut pas qu’il voie la maison éteinte, et nous assis juste avec le feu », murmure-t-elle.
Mr Hancock dégringole lourdement jusqu’au pied de l’escalier, les poumons oppressés dans la poitrine, il répète : « Il y a quelque chose qui cloche, ça ne se passe pas comme cela d’habitude… », et pense, Qu’allons-nous faire maintenant ? Si le bateau est perdu, et la cargaison avec, ah ! quel coup dur ce serait ! Pourra-t-il encaisser ce coup ? Et ses investisseurs ? Beaucoup d’hommes risquent d’être déçus. Il biffe des chiffres dans sa tête en traversant le vestibule jusqu’à la porte d’entrée. Dieu soit loué, il reste la pierre : au pire, je vendrai mes maisons qui sont en location – et même celle-là s’il le faut, mais pourvu, mon Dieu, pourvu que je n’aie pas à vendre la maison de mon père.
Il ouvre fébrilement la porte, d’abord la grosse clé du trousseau, puis les verrous en haut et en bas. Le métal est lourd et peu coopératif : il doit s’y reprendre à deux fois avec le verrou du haut, qui coince toujours – « De l’huile, Sukie, va me chercher de l’huile pour la porte » –, jusqu’à ce qu’il cède d’un coup et pince sa paume, lui arrachant un juron. Dehors, il entend le capitaine Tysoe Jones qui s’impatiente.
« Je suis là ! » s’énerve Mr Hancock en serrant sa main endolorie.
Alors que la porte s’ouvre, la lumière augmente nettement ; Sukie a allumé l’ensemble des chandeliers, et voici le capitaine Tysoe Jones crûment éclairé. Il porte encore sa tenue de voyage, une veste si délavée par la mer et le soleil qu’elle semble gris colombe, sauf par endroits où le bleu d’origine a été préservé, sous le revers et aux poignets. Toute sa personne paraît également délavée, usée, à cause de son visage couleur brique rouge, aussi buriné que des plantes de pied, avec des rides blanches autour des yeux et de la bouche. Le chaume de ses joues scintille, comme si du givre y était accroché. L’air passablement irrité, il serre contre lui un sac en toile.
« Pourquoi vous a-t-il fallu aussi longtemps ? demande-t-il.
— Désolé. Je n’arrivais pas… Le verrou…, s’excuse Mr Hancock avec un geste d’impuissance.
— Faites-moi entrer. Je suis venu à pied de Limehouse. Je ne tiens plus debout. »
Il porte son sac les bras remontés contre sa poitrine, comme on tient un bébé endormi.
« Vous êtes rentré à bord de la Calliope ?
— Non. »
Le capitaine Jones pénètre dans la maison en passant devant lui.
« Je vous ai tout expliqué dans ma lettre.
— Je n’ai reçu aucune lettre. Je n’ai pas eu de vos nouvelles depuis votre départ de Londres en janvier de l’an dernier. Pas un mot ! »
Le capitaine Jones retire son chapeau. Il ne paraît pas encombré par son paquet ; celui-ci n’est ni lourd ni volumineux.
« Bonsoir, mademoiselle », dit-il en saluant Sukie.
Elle fait une petite révérence pour la forme, pas des plus élégantes bien qu’elle s’y entraîne souvent dans le miroir ovale accroché au-dessus de la cheminée. Elle a perdu son calme en même temps que sa langue, et ouvre de grands yeux ronds comme une enfant.
« Vous voulez sans doute du thé, finit-elle par dire.
— De la bière, dit Mr Hancock, même s’il se sent cruel de la corriger. Et demandez à Bridget d’apporter le reste d’épaule de bœuf. »
Sukie part en trottinant vers la cuisine. Il pense, Si le bateau est perdu, son père a perdu les cinq cents livres qu’il a investies. Que dira Hester ?
Il entraîne le capitaine Jones dans son bureau, se souvenant trop tard que les chandelles y sont éteintes. Il aimerait être un hôte prévenant mais, en dépit de l’obscurité qui y règne, les mots se bousculent.
« Où est mon bateau ?
— Que je sois pendu si je le sais. Pourrions-nous avoir un peu de lumière ? »
Ses mains tremblent en allumant les chandelles sur son grand bureau.
« Et la cargaison ?
— Je n’ai pas pris de cargaison, dit le capitaine Jones en s’asseyant avec un grognement soulagé. Je vous ai envoyé un courrier. »
Mais il n’y a pas eu de courrier ! Il est abasourdi, et cela doit se voir dans son expression car le capitaine Jones insiste.
« Une lettre. Je l’ai envoyée avec la Rosalie, qui est partie de Macao juste après mon arrivée.
— La Rosalie a sombré corps et biens. Je n’ai pas reçu votre lettre.
— Ah. Donc vous ne savez pas. »
Le silence tombe. Le capitaine Jones bourre sa pipe. La petite lumière du fourneau magnifie son air concentré quand il tire dessus, soulignant les ombres de son visage boucané. On entend la succion et l’aspiration de ses lèvres sur le tuyau, le tic-tac de l’horloge, les grincements de la charpente de cette vieille maison qui semble chercher une position plus confortable. Le sac en toile est posé sur les genoux du capitaine.
« J’ai vendu votre bateau, monsieur », annonce Jones.
Les entrailles de Mr Hancock se liquéfient. Ses mains deviennent moites. Il se force à penser, Je fais confiance à cet homme. C’est mon agent ; ma fortune fait la sienne. Il n’agit que dans mon intérêt.
« J’avais une bonne raison, dit le capitaine Jones. J’ai trouvé une chose extraordinaire, mais elle coûtait plus que je n’avais. Vous m’avez toujours encouragé à prendre les décisions que je jugeais pertinentes.
— Oui, dans les limites du raisonnable ! Un rouleau de tissu, une nouveauté à lancer sur le marché ; lorsque vous ne pouvez obtenir telle marchandise, lui en substituer une autre qui ne présente pas de plus grand risque… Mais avoir laissé mon bateau… C’est de mon revenu que l’on parle.
— Et du mien aussi. »
Le capitaine Jones est à l’aise : il a profité de son long voyage pour se familiariser avec cette nouvelle situation, et il a d’ailleurs toujours eu du flair pour les extravagances. Penché en avant sur sa chaise, il affiche un grand sourire.
« Et je vous assure que nous allons récupérer notre mise par cent, par mille ! Vous n’avez jamais vu une chose pareille. Personne n’a jamais rien vu de tel.
— Qu’est-ce que c’est ? »
Une idiotie que je ne vais pas pouvoir vendre, se dit Mr Hancock. Un chat à deux têtes, ou un nouveau genre de poison, ou des gravures obscènes qui me vaudront la prison.
« Où est la fille ? Faites-la venir ici.
— Ne vous donnez pas en spectacle avec vos sottises, soupire-t-il.
— Ce spectacle a besoin d’un public ! Faites venir tous ceux qui vivent sous votre toit. Allumez toutes les lampes. »
Mr Hancock est trop ébranlé pour opposer davantage de résistance au capitaine. Il sort d’un pas lourd dans le vestibule, mais aucun besoin de crier pour appeler Sukie. Elle attend derrière la porte avec Bridget – celle-ci a les yeux vitreux et le bonnet de travers, elle a encore dû s’assoupir dans l’arrière-cuisine –, le plateau avec la bière posé sur le parquet pour ne pas faire de bruit. Dans la pénombre, leurs visages se répondent comme deux échos, deux ovales tournés vers lui et attendant ses ordres.
« Vous avez entendu. Allumez les lampes.
— Oui, monsieur », dit Bridget.
Il entend un frisson dans sa voix : l’excitation lui noue la gorge. Les brocs en étain se heurtent et elle renverse un peu de bière sur le plateau en le soulevant, mais ses pas ne font pas le moindre bruit sur le parquet.
« Mettez vos chaussures, dit-il. On pourrait croire que vous écoutiez aux portes. »
Il apporte lui-même le plateau tandis que les filles enfilent leurs chaussons avant de les rejoindre. Le capitaine Jones a posé le sac sur le bureau. À la façon dont la toile tombe, Mr Hancock se dit qu’il n’y a rien de délicat dans ce qu’elle contient. Aussi léger qu’un oiseau et assez petit pour tenir dans le creux des bras ; comment cela peut-il valoir un grand navire et toute la cargaison prévue ?
Derrière lui, Mr Hancock sent les filles se serrer l’une contre l’autre. Toujours à se toucher, ces deux-là, à se pelotonner comme des chatons abandonnés par leur mère. Il entend un mouvement timide qui doit être la main de Bridget se refermant sur le coude de Sukie, et il redresse les épaules. Il regrette de ne pas avoir d’ami qui lui prenne le bras à cet instant.
« Au cours de mes voyages, dit le capitaine Jones, j’ai vu bien des choses étranges. Des choses que vous ne pourriez pas commencer à imaginer, mesdemoiselles. J’ai vu des vaches avec des cous épais comme des arbres. J’ai vu des Chinoises de taille normale avec des pieds pas plus gros que des petits pains. Et j’ai vu…
— Vous accouchez ? le coupe Mr Hancock.
— C’est dans le sac ? demande Sukie.
— Vous êtes une jeune femme d’une remarquable perspicacité. »
Le capitaine regarde son public avec une pointe d’agacement.
« Très bien. Terminons-en. Lorsque vous aurez vu la merveille que je vous ai apportée, peut-être serez-vous plus enthousiastes. »
Le capitaine Jones écarte la toile, et au début ils ne comprennent pas ce qu’ils voient. C’est brun, ratatiné comme une pomme oubliée au fond d’un tonneau, ou comme les rats morts depuis longtemps que Mr Hancock a retrouvés un jour prisonniers des briques dans le mur de la cuisine, tout desséchés par les éléments, avec leur peau qui craquait sous son pouce.
La chose fait la taille d’un nourrisson, et comme un nourrisson sa cage thoracique est fragile et pathétique sous sa fine peau de parchemin, et sa tête est grosse, et ses poings fermés devant son visage. Mais la comparaison ne va pas plus loin.
Car aucun enfant n’a de griffes aussi féroces, et aucun enfant ne dévoile de tels crocs dans ses rictus. De même qu’un enfant n’a jamais le torse qui se prolonge par une queue de poisson.
« Je l’ai achetée à un Hollandais rencontré à Macao, explique Tysoe Jones. Il la tenait lui-même d’un pêcheur japonais qui l’a capturée vivante. Dommage qu’elle n’ait pas survécu.
— Quelle drôle de méchante chose, s’exclame Sukie.
— Vous n’en savez rien.
— Je vois de quoi ça a l’air. »
Lorsqu’elle se couchera ce soir, elle aura oublié que cette chose est morte : dans son imagination, la créature tremble déjà de rage, essaye de sortir de son bocal et fouette l’eau en constatant son impuissance. Aussi sûrement que si elle l’avait vu de ses propres yeux, elle sait que l’eau autour de Java grouille de centaines de petits monstres identiques à celui-ci : elle entend leurs cris rauques, elle sent leur fureur.
« Elle ne peut plus vous faire de mal », dit Jones.
Elle le scrute avec méfiance.
« N’ai-je pas traversé les océans avec elle ? demande-t-il en écartant les bras. Et elle ne m’a pas coulé, comme on dit que font les sirènes, pas plus qu’elle ne m’a mordu, comme je sais que font les singes. »
Il rit, mais elle n’est pas rassurée.
« Approchez-vous. Regardez-la de plus près. »
Ils s’attroupent. Les filles laissent échapper un petit cri. Elles veulent la regarder, l’examiner, mais dans le même temps elles ont un mouvement de recul instinctif. Elle est si parfaitement morte.
« Je ne vois pas la moindre couture, dit lentement Mr Hancock. Pas de colle, pas de peinture. Comment a-t-elle été conçue ?
— Conçue ? Vous pensez qu’elle a été conçue ? »
Le capitaine Jones est indigné.
« Comme un tour de prestidigitation ? Non, elle n’a pas été conçue ! Cette sirène existe, tout simplement. Si une main l’a faite, s’emporte-t-il, c’est celle de Dieu. Après tout le mal que je me suis donné ! Après avoir traversé deux fois la moitié de la terre ! Ce qui fait, d’un point de vue pratique, la totalité de la terre. Quand, monsieur, vous ai-je jamais rapporté des faux ?
— Non, jamais, jamais. Bien sûr que non. Mais vous avez conscience qu’une sirène… ma foi, c’est absolument impossible.
— Avez-vous jamais trouvé un brin d’herbe dans tout le thé que j’ai livré à vos entrepôts ? proteste Jones.
— Non, non, non. Je ne sous-entendais pas…
— Ce n’est pas un jouet, insiste le capitaine. Ce n’est pas une… babiole. Vous ne pouvez pas l’acheter à une foire. C’est une authentique sirène.
— Je vois.
— Prenez-la dans vos mains, monsieur. Inspectez-la à loisir. Je vous assure, vous n’allez pas être déçu. »
Elle est posée sur la table, froide et furieuse, la bouche tordue en un éternel cri simiesque. Mr Hancock ne peut s’empêcher de vérifier que sa poitrine n’est pas agitée par une infime respiration.
« Allez-y. C’est votre sirène. Prenez-la. »
Et ainsi, il s’exécute. Il prend sa queue entre ses mains – ses écailles bruissent entre ses paumes. Elle est tellement sèche et fragile qu’il a une subite envie de la jeter par terre et de la piétiner, mais il n’en fait rien.
« Elle est entière…, murmure-t-il. Il n’y manque même pas les ongles. »
Elle a aussi des cheveux noirs soyeux sur la tête. Il n’arrive pas à faire le tri dans ce qu’il ressent : cette chose a sûrement été une créature vivante.
« Mais que vais-je en faire ? s’interroge-t-il. Ce n’est pas ce que j’avais commandé. Je vais décevoir beaucoup de gens.
— Il faut s’attendre à des aléas de temps à autre. C’est dans la nature de notre commerce.
— Mais c’est sans précédent ! Mon bateau est vendu de plein gré par son capitaine, qui utilise le produit de la vente pour acheter – en mon nom – la curiosité la plus affligeante qui soit ? Qui investira encore dans mes projets si je ne peux pas assurer que mon bateau est entre de bonnes mains ? »
Le capitaine Jones se frotte la nuque.
« Je ne l’avais pas vu de cette façon. »
Mr Hancock laisse éclater son exaspération.
« Mais enfin, Tysoe ! Vous avez eu une année et demie pour y penser ! Et vous me déléguez ces détails épineux, comme vous l’avez toujours fait. »
Le petit bruit que fait Sukie en se mordant un ongle lui rappelle que la bonne et elle sont encore présentes. Mr Hancock ne voit pas d’inconvénient à parler affaires devant Bridget, qui n’a aucune raison d’y prêter attention, mais quant à Sukie…
« Sortez, mesdemoiselles, dit-il en reposant doucement la sirène sur le bureau.
— Mais ne pouvons-nous pas…
— C’est une discussion entre hommes. Vous avez des choses à faire, non ? Allez, ouste. »
Il les renvoie sans perdre de temps, malgré leurs protestations ; après avoir refermé la porte à clé, il se retourne vers le capitaine Jones.
« Pourquoi avez-vous pensé que je serais content de recevoir cette… marchandise ? Je n’ai pas d’expertise…
— Quelle expertise ? rétorque Jones. Il n’y a aucun expert à travers le monde sur ce sujet. C’est une véritable sirène, elle ne réclame pas de travail de votre part. Seul un idiot réussirait à perdre de l’argent avec une sirène. »
Il passe la main dans ses cheveux.
« Seul un idiot serait en colère d’en recevoir une ! insiste Jones.
— Mais que vais-je en faire ?
— Ça alors, mais l’exposer !
— Je ne fais pas dans le spectacle, réplique Mr Hancock d’une voix sèche. Je vais signaler cette affaire à la Royal Society. Cela doit être une avancée importante pour la science, mais je ne suis pas non plus homme de science. »
Le capitaine Jones balaye l’idée d’un revers de la main, écœuré.
« Et comment ferez-vous pour vous rembourser ? Écoutez, ce n’est rien d’autre que du bon sens. Trouvez un café, faites payer un shilling par badaud, et disons trois cents badauds par jour – je reste prudent –, ma foi cela vous fait quatre-vingt-dix livres par semaine. (Voyant Mr Hancock encore plus consterné, il se dépêche de poursuivre.) Vous pourriez faire le tour du pays pour la montrer. Emmenez-la dans les foires. La province ne manque jamais d’appétit pour ce genre de choses.
— Quatre-vingt-dix livres par semaine, hein ? »
Il loue chacune des maisons de Hancock Row – son modeste empire de six logements à Butt Lane – pour trente-cinq shillings par mois, et il se trouve riche.
« Quatre mille par an. Et là encore, je suis prudent. »
Ces chiffres lui donnent le vertige. Qu’une chose aussi insignifiante puisse rapporter autant d’argent…
« Et elle est à moi ? »
Il contemple la sirène posée là, minuscule et délicate, veut la saisir, et, se méfiant de ses intentions, retire sa main.
« À vous. Pas à vos associés, ni à vos investisseurs. Rien qu’à vous. »
Il n’a personne à consulter. Son partenaire, Greaves, avec qui il partage des bureaux et parfois des entreprises, est parti sur le Lorenzo vers ce qui se fait désormais appeler les États-Unis. Il a des affaires en cours là-bas, et de nouvelles opportunités à saisir, mais Mr Hancock n’a pas très envie de commercer avec l’Amérique. Depuis la guerre d’Indépendance, leur séparation lui est une douleur personnelle, et un fossé de plus en plus grand s’est creusé dans ses relations professionnelles avec Greaves. S’il était là, quel conseil lui donnerait-il ?
Et Hester, alors ? Que dirait-elle si elle apprenait qu’il avait fait l’acquisition d’un tel phénomène ? « Les Hancock n’ont jamais dirigé un cirque, l’entend-il déjà dire, comme si elle était à son bras. Nous sommes d’honorables commerçants qui vendons des produits de qualité, nous ne donnons pas dans les farces et attrapes. Tu vas faire de nous la risée de toute la ville. » Mr Hancock contemple la créature, quelque peu hébété.
« Combien avez-vous dépensé pour cette folie ? s’enquiert-il enfin.
— Douze cents. Attendez, ne prenez pas cet air… C’était donné à ce prix.
— Et vous avez vendu le bateau pour…
— Six mille. »
À son crédit, le visage du capitaine Jones trahit son propre effroi.
« Je n’avais pas le choix ! Dieu m’en est témoin, vous auriez approuvé si vous aviez été là. »
Mr Hancock se sent engourdi, comme si de l’eau glacée coulait dans ses veines.
« La Calliope valait huit mille livres, murmure-t-il, avec son nouveau grand mât. »
— Je sais, répond le capitaine en baissant la tête. C’était une bonne fille, je m’en suis séparé à contrecœur.
— Qu’est-ce qui vous a pris ? » demande Mr Hancock en s’épongeant le front.
Le capitaine sort de sa poche de poitrine un reçu qu’il défroisse avant de le présenter à son patron d’un geste qui se veut conciliant.
« Il y a un coffre-fort avec quatre mille huit cents livres dedans, tout ce qu’il restait après le paiement de l’équipage. Je suis un honnête homme. »
Il lève la main pour prévenir d’éventuelles protestations, et continue avec un enthousiasme forcené : « Cette somme remboursera les investissements de vos associés pour ce voyage. Vous ne perdrez pas la face.
— Mais vous m’avez perdu deux mille livres, plus les deux mille que m’auraient rapporté les marchandises que vous auriez dû ramener. Et vous avez perdu mon bateau.
— Mr Hancock, je vous jure. La sirène… ce n’est pas un sac de haricots magiques, vous comprenez ? Elle a de la valeur, si vous êtes prêt à tenter votre chance.
— Je n’aime pas tenter la chance, soupire Mr Hancock. Je préfère la raison.
— Ma foi, ce n’est plus entre vos mains. »
Mr Hancock pourrait l’étrangler tant il le provoque avec son optimisme en ajoutant : « La providence vous a pris votre bateau, elle vous a donné une sirène à la place.
— C’est vous qui me l’avez pris, pas la providence, rétorque-t-il en se levant. Il est temps que vous preniez congé, je crois. »
Il ouvre la porte et sort devant son capitaine dans le vestibule, où il découvre les filles prises d’une frénésie ménagère qui ne leur ressemble guère, même en pleine journée, et encore moins à une heure pareille : Bridget époussette la rampe d’escalier avec énergie tandis que Sukie compte et recompte les bougies dans les chandeliers.
« Allons, Mr Hancock, insiste le capitaine Jones sans se démonter. Pourquoi ne pas essayer ? Juste le temps de récupérer la mise, le prix du bateau – en récupérer le double, même –, et ensuite vous vendez la malheureuse. Ce ne sera pas long.
— Resterez-vous à souper ? demande Sukie, voulant se racheter de sa bêtise. Ou à dormir ? Je peux préparer un lit. »
Le lit d’invité est toujours prêt, elle le sait parfaitement bien : Bridget n’aurait qu’à asperger d’eau de lavande les draps qui sentent le renfermé.
« Non, merci. Je suis pressé de voir ma femme. (Le capitaine Jones se fend d’un sourire tendre et triste à la fois.) Mon petit dernier avait cinq semaines lorsque je suis parti, et c’est maintenant un joyeux petit bambin qui tape dans un ballon et sait compter jusqu’à dix-huit d’après ce qu’on m’a écrit. Je vais pousser jusqu’à Woolwich dès ce soir, si ça ne vous dérange pas. »
La main sur la poignée de la porte, il fait un pas dehors.
« Réfléchissez à ce que je vous ai dit, Mr Hancock.
— Oui, marmonne ce dernier en détournant le regard, je vais y penser.
— Il faut fêter cela ! s’exclame Jones avec un sourire confiant. J’ai bien envie de montrer ma bobine à Londres. Tout au long de ce voyage, j’ai été soutenu par le souvenir de quelques heures passées avec bonheur dans une maison close de Long Acre. Un bagnio n’est-il pas l’endroit parfait pour célébrer une sirène ?
— Je vous en prie, il y a des jeunes filles ici.
— Bonsoir, monsieur. Bonsoir ! »
Mr Hancock referme la porte à double tour. Dans son bureau, il trouve Sukie et Bridget serrées l’une contre l’autre dans son grand fauteuil, les mains croisées sous le menton, les yeux rivés sur la sirène. Bridget bâille un grand coup mais Sukie, elle, est bien réveillée.
« Filez, leur ordonne-t-il. Vous êtes toujours dans mes pattes. Il est l’heure d’aller au lit.
— C’est quoi, un bagnio ? demande Sukie en étirant ses jambes devant elle.
— Un établissement où les gentlemen vont se faire poser des ventouses. (Il les éloigne de son bureau avec de grands gestes.) Ils prennent un bain, se font faire une saignée, ce genre de choses. Un lieu de santé.
— Je vois. »
Elle porte l’éteignoir aux bougies, tandis que Bridget souffle celles du vestibule. Lui, veilleuse en main, ferme les contrevents.
« Et la sirène, reprend-elle, fera-t-elle votre fortune ?
— Nous faisons notre propre fortune.
— Le capitaine a parlé de beaucoup d’argent.
— Eh bien, qu’est-ce que cela signifie ? Tu n’es qu’une fillette dans cette maison. Tant que les factures sont honorées en temps et en heure, quelle importance cela a-t-il pour toi qu’il reste peu ou beaucoup au pot ?
— Mère dit qu’il est de la dernière impolitesse de tenir les femmes à l’écart des comptes. Si elles doivent être ruinées, elles ont le droit de le savoir.
— Personne ne sera ruiné, grogne-t-il. Et pas un mot à ta mère de tout ceci.
— Cela nous concerne tous. L’investissement de mon père…
— Son investissement n’est pas en danger ; et s’il croit le contraire, il peut fort bien m’en faire part lui-même. Maintenant, je ne veux plus entendre parler de tout cela. »
Elle se retourne devant la dernière bougie, qui illumine son profil et les mèches flottant librement autour de son visage. Ses yeux se posent sur le bureau, où les doigts griffus de la sirène se découpent dans l’obscurité.
« Nous la laissons là toute la nuit ?
— Ma foi, elle n’ira nulle part. »
Avec un frisson, elle pose l’éteignoir sur la flamme.
Il fait le tour habituel de la maison, une lampe levée devant lui : par la cuisine pour verrouiller portes et contrevents, pendant que Bridget prépare son lit de camp ; puis à l’étage où il vérifie que tout est en ordre, le drapé de soie de Sukie bruissant dans son dos. Sans un mot, elles éteignent le feu dans le salon et ferment la porte du grenier afin qu’aucun voleur passant par les toits ne puisse s’y introduire.
Quand toute la maison est plongée dans le noir, Mr Hancock se retire dans sa chambre au deuxième étage et tire le loquet. Il pend sa culotte et ses bas sur une chaise tandis que la demeure prend ses aises dans le silence : les solives craquent et gémissent ; le vent s’engouffre dans les cheminées. Il écarte les rideaux de son lit quand il entend l’escalier grincer. Il tend l’oreille. Un nouveau grincement, plus près ; dans le tournant de l’escalier avant le premier étage, juge-t-il, là où la rampe joue dans sa fixation. Depuis les pièces du bas, plongées dans l’obscurité, quelque chose approche.
Avec sa chemise qui descend jusqu’à ses genoux, il fait quelques pas vers la porte et écoute. Quelque part en dessous de lui, un petit coup : ça frotte, ça racle contre le bois.
À travers le plancher, il entend Sukie étouffer un cri ; elle aussi a entendu. Et maintenant, elle aussi marche dans sa chambre. Un frisson lui parcourt la nuque. Elle ne va quand même pas aller voir. C’est lui qui est chargé de la protéger. Pourtant, alors qu’il l’entend tirer son loquet, il est cloué sur place.
Un murmure : « Je suis tellement contente que tu sois réveillée ! » Bridget. Bien sûr, qui d’autre cela pourrait-il être ? Quelle autre âme pourrait errer dans la maison à cette heure ?
« Tu m’as flanqué une frousse de tous les diables, gémit Sukie.
— Ah, pardon. Mais imagine comment je me sens. Je ne pourrai pas fermer l’œil avec cette chose juste à côté.
— C’est étrange, n’est-ce pas ?
— Ce n’est pas chrétien. Mais, Sukie, et si elle s’en prenait à nous ?
— Couche-toi avec moi. On dormira chacune notre tour pendant que l’autre monte la garde. Maintenant, chut, plus un bruit, ne réveillons pas mon oncle. »
Et le loquet se referme. Le murmure de leur conversation à voix feutrée se poursuit, ponctué de petits éclats de voix qui se dissolvent dans le silence. Fermant les yeux, il tente d’imaginer le petit Henry, un compagnon amical qui resterait avec lui dans le noir, mais rien ne vient. Puis il se met au lit, seul.

4
« ELIZA ! »
Il est midi, et Angelica se réveille. Après le départ de Mrs Frost, elle a joyeusement diverti un groupe de gentlemen jusqu’à trois heures du matin. Elle s’assoit dans le lit, énervée, et désireuse d’une tasse de thé.
« Eliza ! » appelle-t-elle à nouveau.
Pas de réponse.
Elle se lève. Sa chemise de nuit bouffant autour de ses cuisses, elle s’en va en trottinant dans le salon d’habillage. La coiffeuse est toujours en travers de la pièce et le lit de camp de Mrs Frost est vide et froid, avec le couvre-lit impeccablement tiré sur le traversin.
« Enfin, marmonne Angelica, elle n’a pas pu rester dehors toute la nuit. Où irait-elle ? »
Elle ne s’autorise pas à penser, Peut-être n’a-t-elle aucune intention de rentrer, mais l’idée flotte néanmoins dans l’air, comme pour la moquer. Elle entre dans le boudoir – en désordre après les réjouissances de la nuit, entre les coussins éparpillés sur le sofa et les verres poisseux de ratafia – et pousse même jusqu’à l’arrière-cuisine en soupirant « Liza, Eliza », déjà consciente que ses recherches seront vaines. Ce n’est jamais arrivé auparavant, ni rien du même ordre. Elle se plante au centre de la grande pièce et tire sur ses doigts pour en faire craquer les jointures : sa vieille amie Bel Fortescue viendra bientôt la chercher, rien n’est plus doux que voir les vieux amis. Et puis, alors que le duc nourrit maintenant les vers, le protecteur de Bel est bien vivant, plus débordant d’énergie que jamais, et il la chérit aussi passionnément qu’au premier jour.
« Je ne vais pas jouer la veuve éplorée, murmure Angelica. Je la vaux largement. »
En attendant, livrée à elle-même, elle doit entreprendre de s’habiller seule.
Sa coiffure tient encore, il faut juste lui redonner un peu de volume, ce qui ne pose guère de difficulté. Puis elle cherche ce qu’elle pourrait mettre sans le secours gracieux des mains et des yeux de Mrs Frost. Quelle aubaine, alors, que cette robe de Perdita ; une fois sa poitrine comprimée dans le corset de soie rose, elle donne sans trop de mal un peu d’effet à la mousseline blanche et dissimule les imperfections sous une grande écharpe bleue. Des femmes d’un moindre éclat s’effaroucheraient peut-être de la modestie de cette tenue, mais Angelica, sublime de visage comme de silhouette, n’a pas besoin qu’une robe l’embellisse. Elle rayonne tout simplement, telle une nymphe drapée d’étoffes.
« Ça a été plus facile que je ne le craignais », se félicite-t-elle en s’accroupissant devant sa coiffeuse pour s’appliquer du rouge aux joues.
Elle est satisfaite d’elle-même, sa compagne ne lui manque pas le moins du monde.
Lorsqu’elle monte dans le landau de Bel Fortescue, celle-ci observe sa robe de gaze d’un œil malicieux.
« Quelle sobriété, Jellie ! » dit-elle, toujours pleine d’esprit.
C’est un petit bout de femme aux yeux noisette, et une camarade parmi les prêtresses de Vénus depuis dix ans ou plus. Elle a le visage rond, le menton pointu, un petit nez retroussé et des mains d’enfant toutes mignonnes. Des hommes ont pleuré devant sa suavité grave, mais s’ils sont venus à elle en espérant qu’elle soit enfantine, ils se sont trompés à tous égards. À seize ans, Bel était déjà une maîtresse-reine ; adulte, elle est inaccessible. Son comte, le malin, a beau avoir meublé sa maison et rempli sa bibliothèque, c’est à peine s’il ose la supplier d’entrer dans son lit.
« Quoi, cela ? dit Angelica en prenant dans sa main sa mousseline, maintenue sur son corps par des cordons infimes. Je trouve que c’est la chose la plus pratique que j’ai jamais vue. Tellement simple et léger.
— Tellement simple et léger, répond Bel, que c’est à peine là.
— J’ai porté des tenues plus provocantes.
— Pas en pleine rue. »
Angelica détourne la tête, vexée par cette remarque.
« Oh, cher amour, reprend Bel avec chaleur. Je suis tellement heureuse de te voir redevenue toi-même. »
Au cœur de son dénuement, Angelica s’est laissée aller une fois à pleurer sincèrement en présence de son amie. C’était une erreur ; Bel la scrute maintenant avec intensité, cherchant une trace de regret, avant de poser une main sur son bras.
« Tu vas bien, j’espère ?
— Oh, je suis solide ! »
Le landau roule en silence, sans heurts ; capitonné de soie rose, il leur fait un écrin, comme deux perles dans une coquille d’huître. Aux vitres pendent des rideaux qui n’empêchent pas Angelica de jeter un rapide coup d’œil sur les splendeurs de Piccadilly.
« Alors, Bel, qui vais-je voir ? Il faut que tu me dises. Il y a tant de vieux amis que j’ai hâte de revoir.
— C’est très calme, pour l’instant. Le Parlement n’est pas réuni ; les personnalités de marque ne sont pas encore rentrées pour la saison. Tu pourrais prolonger encore ton isolement, si tes nerfs…
— Je suis ici, non ? répond-elle, agacée par la sollicitude de Bel. Il vaut peut-être mieux que je me montre avant la bousculade, je n’aime pas être la dernière arrivée.
— Personne ne t’en aurait voulu si tu étais restée à la campagne, insiste Bel. Cela se comprend.
— Beurk ! Je serais morte, là-bas ! Je déteste la campagne, Bel. Trop d’animaux, et la lumière n’est pas flatteuse.
— Mais tu sais que tu…
— Et les plafonds sont trop bas ! Mon Dieu, comme je suis contente d’être revenue au cœur de la vie. Où allons-nous ?
— Berkeley Square. (Les yeux de Bel se mettent à briller.) Je t’emmène au Negri pour te régaler de friandises.
— Oh, Bel ! s’exclame Angelica en joignant ses deux mains.
— Je sais ce que tu aimes : gelées, sabayons, biscuits. Je crois que c’est plutôt rare à la campagne. Au fait, Mrs Chappell t’a-t-elle rendu visite récemment ?
— Ah ! On en vient aux choses sérieuses. Et qu’est-ce que ça peut te faire ?
— Je m’intéresse. Si je jouais encore, je parierais qu’elle veut te remettre le grappin dessus maintenant que tu as retrouvé ta liberté. »
Angelica soupire.
« Elle est venue hier.
— Et tu lui as dit ?…
— Que je refusais de retourner chez elle. »
Trop polie pour rire à gorge déployée ou même sourire sans modération, Bel se contente de redresser les froufrous sur l’épaule d’Angelica, qui remarque pour la première fois son amusement.
« Tu imagines, Bel ? À mon âge ? Je n’en suis plus là !
— Une proposition dérisoire, confirme Bel. Très dévalorisante.
— Elle me laissera fixer mes prix et je dînerai à sa table. Nous serons d’excellentes amies…
— … et elle te facturera six pence les oranges qu’elle mettra dans ta chambre !
— Bien entendu. Et par courtoisie, elle fera nettoyer par ses filles les taches sur mes robes…
— … ce qui fera une demi-couronne en moins sur ton compte.
— Et chaque fois que je prendrai un verre de sherry, il sera noté.
— Et les draps de lits propres ! Oh, tu te souviens ?
— Des draps propres tous les jours ! »
Cela fait longtemps qu’Angelica n’a pas eu l’occasion d’évoquer ses griefs, et elle s’accroche joyeusement à la main de son amie.
« Elle me tiendrait en esclavage rien qu’avec les notes de blanchisserie. Si mon duc ne m’avait pas offert la liberté, je ne vois pas comment j’en serais sortie. Bel, je ne peux pas recommencer, je ne veux plus être asservie. Ai-je tort ? Est-ce de l’imprudence ?
— Non, non. Si nous avions voulu être cloîtrées, nous serions restées chez nous, au village, pas vrai ? D’ailleurs… (Elle jette un regard en biais à Angelica.) Je commence à croire que la mère Chappell perd la main. »
Elle va trop loin pour Angelica.
« Oh, non, dit-elle en secouant la tête. Non, je ne pense pas. Mrs Chappell est la première abbesse de tout Londres.
— Elle l’était, dit Bel. Elle se fait vieille maintenant. Elle ne comprend plus aussi bien les désirs du monde qu’il y a vingt ans. Des dames plus jeunes se font connaître, tandis qu’elle dépend de vieilles fidélités. »
Ses pensées animent sa petite personne quand elle parle ; ses sourcils se creusent, elle ouvre et ferme ses mains comme pour mettre en balance les arguments.
« Bien sûr, elle a toujours l’œil pour repérer les beautés, mais ces derniers temps je trouve qu’elle a aussi le goût des filles qui font ce qu’on leur demande et rien de plus. Elles ne la transcendent plus comme avant – et comme elles le devraient. Ce sont les putains les plus cultivées et les mieux éduquées de Londres, mais une putain reste une putain, non ?
— C’est certain, répond Angelica. Mais alors, pourquoi me veut-elle ?
— Toi, dit Bel, tu as un génie qui ne peut s’enseigner. »
Angelica remue sur son siège.
« Tu crois ?
— Oui. C’est ce qui fait de toi une courtisane, et non une jument. (Elle se penche vers Angelica.) Mère Chappell n’ose plus prendre de filles avec ce génie, elle a peur de ne plus savoir les faire entrer dans le moule. Elle espère que ton affection pour elle te rendra docile, et c’est précisément la raison pour laquelle tu ne dois pas retourner chez elle.
— Oh… »
Elle réfléchit un moment.
« Eliza dit le contraire. »
Une ombre de mépris traverse le visage de Bel.
« Tu la gardes encore ?
— Elle n’a personne d’autre. »
Angelica ne mentionne pas la défection de Mrs Frost ; elle n’a aucune envie d’y penser.
« C’est une couarde, tranche Bel en la prenant par le poignet. Elle veut que tu restes aussi petite qu’elle. Comme Mrs Chappell. C’est le problème avec les femmes. Les hommes n’ont pas peur ; ils s’entraident, ils se serrent les coudes pour se hisser. Les femmes croient que leur seul pouvoir réside dans le fait de se bousculer entre elles.
— Absolument ! Absolument ! C’est pour cela que j’ai besoin de ton aide. Pour ne pas tomber sous la coupe de Mrs Chappell, il faut que je commence à me créer des liens en toute indépendance.
— Je connais un gentleman. Pas ton genre, s’empresse d’ajouter Bel, mais il t’admire et tu pourrais lui accorder ta compagnie quelques heures. Les théâtres rouvrent, je crois ? Cela tombe bien, il a une loge à Drury Lane.
— Une bonne loge ? s’enquiert Angelica d’un ton méfiant. Assez bien placée pour que je m’y montre ?
— Tu ne te demandes pas si tu es assez bien pour y être vue.
— Idiote. Je sais que je le suis. Je mériterais d’être vue dans la loge du prince de Galles si seulement il daignait m’inviter.
— Mr Jennings t’acceptera, j’en suis sûre, dit Bel. C’est une fripouille – mais pas trop – et si ton but est de faire savoir que tu es de retour, c’est un arrangement idéal. Je vais lui écrire pour qu’il te garde une place ce soir.
— Oh, Bel ! Merci !
— Mais veille à bien te comporter, ne me donne pas de raison de le regretter. »
Le landau s’arrête en grinçant à l’ombre de Berkeley Square, et le visage de Bel s’éclaire comme un ciel où le vent chasse soudain les nuages.
« Ah, nous voilà arrivées ! Que veux-tu ? Mon cocher va aller passer commande.
— Quoi ? Et le plaisir des yeux, alors ? »
Berkeley Square est un lieu de parade qui n’attend qu’Angelica.
« Je veux y aller moi-même.
— Oh, s’il te plaît, ne m’y oblige pas. Je ne supporte plus qu’on me regarde.
— Viens, Bel !
— Pourquoi ne pas manger dans le landau ?
— Parce que nous ne sommes pas venues là pour ça. »
Angelica esquisse une moue têtue que Bel fait semblant de ne pas voir, mais elle ne peut ignorer la main de son amie qui lui presse le poignet.
« J’ai été si longtemps absente, Bel, dit-elle dans un soupir. J’en ai besoin.
— Oh, ma Jellie… »
Comme elles descendent, les passants tournent la tête dans leur direction, les jeunes filles raffinées en échangeant des petits coups de coude, les épouses en posant la main sur l’épaule de leur mari.
« Tu ne trouves pas cela étonnant ? murmure Angelica. Nous sommes retirées du monde, mais on ne nous oublie pas. Cela ne te fait-il pas plaisir ?
— Pas particulièrement, répond Bel Fortescue. Au moins, ils ne me traitent plus comme une Jézabel, je suppose que c’est déjà ça.
— J’adore ! » s’exclame Angelica en soulevant sa jupe à la hanche afin qu’elle tournoie autour de ses jambes, … »

Extraits
« Dix jours s’écoulent, Mr Hancock néglige son travail et passe son temps à la taverne, s’émerveillant de la foule que la sirène y attire. Les premiers clients arrivent juste après l’aube et les visiteurs continuent à affluer même après que les cloches de St Edmund ont sonné minuit ; au cœur de la nuit, il faut tirer le verrou à la porte pour les empêcher d’entrer. Un groupe de catholiques vient prier pour débarrasser la créature de ses démons, mais en dépit de leur baragouin, la sirène ne remue pas ne serait-ce qu’une écaille. Des étudiants arrivent d’Oxford, déjà ivres, et la libèrent de sa cloche de verre avant de se la disputer en se battant entre eux. Après cet incident, Mr Murray s’arme d’une Matraque. Un émissaire de la Royal Society vient étudier la sirène: bien qu’il déclare n’être pas du tout déconcerté, son expression parle pour lui. p. 89

Mr Hancock est un homme particulièrement impressionnable, c’est vrai. En moins de quatre heures, il se décide à visiter Angelica Neal dans la soirée. Il ne sait ni ce qu’il dira, ni ce qu’il fera, Mais elle m’attend, pense-t-il, je ne peux pas lui faire le déshonneur d’ignorer son invitation. Hors de question de céder sur la sirène, mais n’est-ce pas un excellent prétexte pour la revoir? Il en vient à la conclusion qu’aussi scandaleux soit le cercle dans lequel elle évolue, il doit se forcer à faire preuve de courtoisie. Car même si je ne suis pas aussi haut sur l’échelle sociale, c’est moi qui ai les meilleures valeurs morales. Je ne traiterais pas une femme de cette façon, je ne me distrairais jamais ainsi avec mes pairs. J’ai conscience, contrairement à ces messieurs, que tous les plaisirs ont un prix. p. 189

À propos de l’auteur
HERMES_GOWAR_ Imogen_©Ollie_GroveImogen Hermes Gowar © Photo Ollie Grove

Imogen Hermes Gowar a étudié l’archéologie, l’anthropologie et l’histoire de l’art à l’université East Anglia avant de travailler dans des musées. Les objets qu’elle y a côtoyés lui ont inspiré ses premiers textes de fiction et, en 2013, elle remporte le Malcolm Bradbury Memorial Scholarship et a l’opportunité d’intégrer un master de Creative Writing à East Anglia, toujours. De son mémoire de fin d’année – lauréat du Curtis Brown Prize –, naîtra La sirène, le marchand et la courtisane. Ce premier roman, qui a fait grand bruit en Angleterre lors de sa sortie, est finaliste de la Mslexia First Novel Competition et shortlisté notamment pour le Deborah Rogers Foundation Writers’ Award et le Women’s Prize for Fiction. (Source: Éditions Belfond)

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Civilizations

BINET_civilizations
  RL_automne-2019   coup_de_coeur

En deux mots:
Les Groenlandais finissent par poser pied en Amérique, suivis d’un certain Christophe Colomb. Mais son expédition va connaître une fin tragique. En revanche, les Amérindiens ont envie d’aller voir d’où venait ce «conquistador». Et voilà que l’Histoire s’écrit dans l’autre sens.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Nos ancêtres les incas

Dans une ébouriffante uchronie, Laurent Binet imagine que les européens n’ont pas colonisé l’Amérique, mais que les Amérindiens se sont installés en Europe. L’occasion de réviser quelques jugements tout en s’amusant.

Après nous avoir régalé avec La septième fonction du langage, sorte de thriller autour de Roland Barthes, Laurent Binet remonte plus loin encore dans le temps et n’hésite pas à réécrire l’histoire dans une savoureuse uchronie. Je ne sais s’il faut d’abord applaudir la virtuosité d’un récit qui entraîne le lecteur dans une épopée formidablement romanesque, l’érudition de l’auteur qui s’appuie sur une solide documentation ou encore l’habileté de la construction qui nous pousse à remettre en cause certains jugements un peu trop hâtifs sur l’Histoire telle qu’elle nous a été enseignée. Toujours est-il qu’on se régale de cette version joyeusement apocryphe qui, pour faire plus vrai, mêle différentes techniques narratives en nous proposant le journal de bord de Christophe Colomb, les minutes d’un procès, une correspondance entre des incas parcourant l’Europe et ceux resté au pays, quelques témoignages et même les articles d’une nouvelle constitution.
Après avoir une bonne fois pour toutes confirmé que Christophe Colomb ne fut pas le premier à poser le pied en Amérique mais les vikings qui, après avoir trouvé le Groenland peu hospitalier ont repris la mer vers le «pays de l’Aurore», avant d’arriver à Cuba puis gagner le continent du côté de Chichen Itza et de pousser jusqu’à Panama. En se mêlant à la population, ils importent les maladies, mais finissent par développer des anticorps.
À la saga de Freydis Eriksdottir succède l’expédition de Colomb et son édifiant journal de bord. Le rêve de gloire va se transformer en déroute et les trois caravelles avec leur poignée d’hommes ne pourront rien contre des autochtones assez malins pour comprendre la menace qui pèse sur eux et s’emparer des navires. Les voilà équipés pour prendre à leur tour le large. En 1531, les Incas envahissent l’Europe et vont bénéficier, pour leur part, de circonstances favorables. Lorsqu’ils débarquent à Lisbonne, un tremblement de terre vient de secouer la ville, entraînant panique et désorganisation. Atahualpa, leur chef, va très vite réussir à s’intégrer parmi les sphères dirigeantes grâce à un sens inné de la ruse et une faculté à décoder la psychologie de ses interlocuteurs. La lecture du Prince de Machiavel achève d’en faire un fin stratège qui va profiter des antagonismes et des appétits des différents monarques pour s’imposer dans cette Europe où les catholiques affrontent les partisans de la réforme. On peut de reste s’interroger à juste titre sur l’humanité de l’inquisition face à ceux qui implorent le dieu soleil.
Laurent Binet s’amuse ainsi à truffer le roman de clins d’œil à l’Histoire officielle qui voudrait que la civilisation soit européenne et les sauvages américains. Ce n’est du reste pas la moindre des vertus du livre: nous offrir des lunettes qui nous permettent de regarder avec un œil neuf l’Europe de Charles Quint et cette politique d’alliances et de trahisons, y compris matrimoniales. Vous l’avez compris, on apprend beaucoup dans ce roman tout en s’y amusant. Mais n’est-ce pas là la marque de fabrique du plus facétieux de nos romanciers?

Civilizations
Laurent Binet
Éditions Grasset
Roman
384 p., 22 €
EAN 9782246813095
Paru le 14/08/2019

Où?
Le roman se déroule du Groenland au «pays de l’Aurore», à Cuba, Chichen Itza, Panama, en Espagne, au Portugal, en France, en Allemagne, en Italie.

Quand?
L’action se situe principalement durant la première moitié du XVIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Vers l’an mille  : la fille d’Erik le Rouge met cap au sud.
1492: Colomb ne découvre pas l’Amérique.
1531: les Incas envahissent l’Europe.
À quelles conditions ce qui a été aurait-il pu ne pas être?
Il a manqué trois choses aux Indiens pour résister aux conquistadors.  Donnez-leur le cheval, le fer, les anticorps, et toute l’histoire du monde est à refaire.
Civilizations est le roman de cette hypothèse : Atahualpa débarque dans l’Europe de Charles Quint. Pour y trouver quoi?
L’Inquisition espagnole, la Réforme de Luther, le capitalisme naissant. Le prodige de l’imprimerie, et ses feuilles qui parlent. Des monarchies exténuées par leurs guerres sans fin, sous la menace constante des Turcs. Une mer infestée de pirates. Un continent déchiré par les querelles religieuses et dynastiques.
Mais surtout, des populations brimées, affamées, au bord du soulèvement, juifs de Tolède, maures de Grenade, paysans allemands: des alliés.
De Cuzco à Aix-la-Chapelle, et jusqu’à la bataille de Lépante, voici le récit de la mondialisation renversée, telle qu’au fond, il s’en fallut d’un rien pour qu’elle l’emporte, et devienne réalité.

Les critiques
Babelio
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En attendant Nadeau (Frédéric Werst)
La règle du jeu (Christine Bini)
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À voir À lire (Cécile Peronnet)
Actualitté (Victor de Sepausy)
Blog Les Chroniques Acides de Lord Arsenik
Blog La bibliothèque de Delphine Olympe 


Laurent Binet présente Civilizations © Production Hachette France

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« PREMIÈRE PARTIE
La saga de Freydis Eriksdottir
1. Erik
Il y avait une femme qui s’appelait Aude la Très-Sage, fille de Ketill au nez plat, qui avait été reine. C’était la veuve d’Olaf le Blanc, roi-guerrier d’Irlande. À la mort de son époux, elle était venue dans les Hébrides et jusqu’en Écosse où son fils, Thorstein le Rouge, devint roi à son tour, puis les Scots le trahirent et il périt dans une bataille.
Quand elle connut la mort de son fils, Aude prit la mer avec vingt hommes libres et partit en Islande où elle colonisa les territoires situés entre la rivière du Déjeuner et celle du Saut de Skrauma.
Arrivèrent avec elle beaucoup de nobles hommes qui avaient été faits prisonniers lors d’expéditions vikings à l’ouest et que l’on disait esclaves.
Il y avait un homme nommé Thorvald qui avait quitté la Norvège pour cause de meurtre, avec son fils, Erik le Rouge. C’étaient des fermiers qui cultivaient la terre. Un jour, Eyjolf la Fiente, parent d’un voisin d’Erik, tua des esclaves de ce dernier parce qu’ils avaient provoqué un glissement de terrain. Erik tua Eyjolf la Fiente. Il tua aussi Harfn le Duelliste.
Alors il fut banni.
Il colonisa l’île aux Bœufs. Il prêta ses poutres à son voisin mais quand il vint les réclamer, celui-ci refusa de les rendre. Ils se battirent et d’autres hommes moururent. Il fut banni à nouveau par le thing de Thorsnes.
Il ne pouvait plus rester en Islande et ne pouvait pas rentrer en Norvège. C’est pourquoi il choisit de voguer vers le pays qu’avait aperçu le fils d’Ulf la Corneille, un jour que celui-ci avait été dérouté vers l’ouest. Il baptisa ce pays Groenland, car il dit que les gens auraient fort envie d’y aller si ce pays portait un beau nom.
Il épousa Thjodhild, petite-fille de Thörbjorg Poitrine de Knörr, avec qui il eut plusieurs fils. Mais il eut aussi une fille d’une autre femme. Elle s’appelait Freydis.
2. Freydis
Sur la mère de Freydis, nous ne savons rien. Mais Freydis, comme ses frères, avait hérité de son père Erik le goût des voyages. Aussi embarqua-t-elle sur le bateau que son demi-frère, Leif le Chanceux, avait prêté à Thorfinn Karlsefni pour que celui-ci retrouve le chemin du Vinland.
Ils voyagèrent vers l’ouest. Ils firent étape au Markland, puis ils atteignirent le Vinland, et retrouvèrent le campement que Leif Eriksson avait laissé derrière lui.
Le pays leur parut beau et boisé, les forêts étant à peu de distance de la mer, avec des sables blancs le long des côtes. Il y avait là beaucoup d’îles et de hauts-fonds. Le jour et la nuit étaient de longueur plus égale qu’au Groenland ou en Islande.
Mais il y avait aussi des Skraelings qui ressemblaient à des trolls de petite taille. Ce n’était pas des Unipèdes comme on le leur avait raconté mais ils avaient la peau foncée et aimaient les étoffes de couleur rouge. Les Groenlandais leur échangèrent celles qu’ils possédaient contre des peaux de bête. On commerça. Mais un jour, un taureau mugissant qui appartenait à Karlsefni s’échappa de son enclos et effraya les Skraelings. Alors ils attaquèrent le campement et les hommes de Karlsefni auraient été mis en déroute si Freydis, furieuse de les voir fuir, n’avait ramassé une épée pour se porter au-devant des assaillants. Elle déchira sa chemise et se frappa les seins du plat de l’épée en insultant les Skraelings. Elle était dans une fureur démente et elle maudissait ses compagnons pour leur lâcheté. Alors les Groenlandais eurent honte et firent demi-tour, et les Skraelings, effrayés par la vision de cette créature plantureuse, hors d’elle-même, se débandèrent.
Freydis était enceinte et avait mauvais caractère. Elle se brouilla avec deux frères qui étaient ses associés. Comme elle voulait s’approprier leur bateau qui était plus grand que le sien, elle ordonna à son mari Thorvard de les tuer, ainsi que leurs hommes, ce qui fut fait. Freydis tua leurs femmes avec une hache.
L’hiver avait passé et l’été approchait. Mais Freydis n’osa pas rentrer au Groenland car elle craignait la colère de son frère Leif, quand il saurait qu’elle s’était rendue coupable de meurtre. Cependant, elle sentait que désormais on se défiait d’elle et qu’elle n’était plus la bienvenue au campement. Elle équipa le bateau des deux frères, puis embarqua avec son mari, quelques hommes, du bétail et des chevaux. Ceux de la petite colonie qui restaient au Vinland furent soulagés de son départ. Mais avant de reprendre la mer, elle leur dit : « Moi, Freydis Eriksdottir, je jure que je reviendrai. »
Ils mirent cap au sud.
3. Le sud
Le knörr aux larges flancs cingla le long des côtes. Il y eut une tempête et Freydis pria Thor. Le navire manqua se briser sur les rochers des falaises. À bord, les bêtes prises de terreur ruaient si fort que les hommes étaient sur le point de s’en débarrasser parce qu’ils craignaient qu’elles les fassent chavirer. Mais à la fin, la colère du dieu s’apaisa.
Le voyage dura plus longtemps qu’ils se l’étaient figuré. L’équipage ne trouvait nulle part où aborder car les falaises étaient trop hautes et quand ils découvraient une plage, ils apercevaient des Skraelings menaçants qui brandissaient leurs arcs et leur lançaient des pierres. Il était trop tard pour mettre cap à l’est et Freydis ne voulait pas faire demi-tour. Les hommes pêchaient du poisson pour se nourrir et comme certains burent de l’eau de mer, ils tombèrent malades.
Au milieu des rameurs, entre deux bancs, un jour où nul vent du nord ne leur venait en aide pour gonfler les voiles, Freydis accoucha d’un enfant mort-né qu’elle voulut nommer Erik comme son grand-père, et qu’elle rendit à la mer.
Enfin, ils trouvèrent une crique où accoster.
4. Le Pays de l’Aurore
L’eau y était si peu profonde qu’ils purent rejoindre à pied la plage de sable. Ils avaient emporté toutes sortes de bestiaux. Le pays était beau. Ils n’eurent d’autres soucis que de l’explorer.
Il y avait des prairies et des forêts aux arbres bien espacés. Le gibier y était abondant. Les rivières regorgeaient de poissons. Freydis et ses compagnons décidèrent d’établir un campement près de la côte, à l’abri du vent. Ils ne manquèrent pas de provisions, aussi pensèrent-ils rester là pour y passer l’hiver, car ils devinaient que les hivers devaient être plus doux, ou du moins plus courts que dans leur pays natal. Les plus jeunes étaient nés au Groenland, les autres venaient d’Islande ou de Norvège, comme le père de Freydis.
Mais un jour qu’ils avaient pénétré plus avant à l’intérieur des terres, ils découvrirent un champ cultivé. Il y avait des rangées de plantations bien alignées, comme des épis d’orge jaune dont les grains étaient croquants et juteux. Ainsi surent-ils qu’ils n’étaient pas seuls.
Ils voulurent eux aussi cultiver l’orge croquante mais ils ne savaient pas comment s’y prendre.
Quelques semaines plus tard, des Skraelings surgirent du haut de la colline qui surplombait leur campement. Ils étaient grands et bien bâtis, la peau huileuse, la face peinte de longs traits noirs, ce qui effraya les Groenlandais mais cette fois-ci personne n’osa bouger en présence de Freydis, de peur de passer pour un lâche. Du reste, les Skraelings semblaient moins hostiles que mus par la curiosité. Un des Groenlandais voulut leur donner une petite hache pour les amadouer, mais Freydis le lui interdit, et elle leur offrit à la place un collier de perles et une broche en fer. Les Skraelings parurent grandement apprécier ce dernier cadeau, ils se passèrent l’objet de main en main et se le disputèrent, puis Freydis et ses compagnons comprirent qu’ils souhaitaient les inviter dans leur village. Seule Freydis accepta l’invitation. Son mari et les autres restèrent au campement, non parce qu’ils avaient peur de l’inconnu, mais au contraire parce qu’ils avaient failli mourir précédemment dans une situation semblable. Ils désignèrent Freydis comme leur émissaire et leur déléguée, ce qui la fit rire car elle avait bien compris qu’aucun d’eux n’aurait le courage de l’accompagner. De nouveau, elle les insulta, mais cette fois-ci la honte n’eut aucun effet. Alors elle suivit seule les Skraelings, qui enduisirent sa peau blanche et ses cheveux rouges avec de la graisse d’ours, puis ils s’enfoncèrent avec elle dans des marais, à bord d’une barque creusée dans un tronc. On pouvait facilement tenir à dix dans cette barque, tant les arbres étaient gros dans ce pays. La barque s’éloigna et Freydis disparut avec les Skraelings.
On attendit son retour pendant trois jours et trois nuits, mais personne ne partit à sa recherche. Même son mari Thorvard n’aurait pas osé s’aventurer dans ces marais.
Puis, au quatrième jour, elle revint avec un chef skraeling qui portait des bijoux de couleurs vives autour du cou et aux oreilles. Il avait les cheveux longs mais rasés d’un seul côté, et l’on pouvait difficilement imaginer stature plus remarquable.
Freydis dit à ses compagnons qu’ils étaient ici au Pays de l’Aurore et que ces Skraelings s’appelaient le Peuple de la Première Lumière. Ils livraient une guerre à un autre peuple qui vivait plus à l’ouest et Freydis était d’avis qu’il fallait les aider. Et quand ils lui demandèrent comment elle avait compris leur langage, elle répondit en riant : « Eh bien, peut-être que moi aussi, je suis une völva ? »
Elle appela l’homme qui avait voulu donner sa hache aux Skraelings et, cette fois-ci, la lui fit remettre au sachem qui l’accompagnait (car c’est ainsi qu’ils désignaient leurs chefs). Neuf mois plus tard, elle accoucherait d’une fille qu’elle nommerait Gudrid, comme son ex-belle-sœur, la femme de Karlsefni, veuve de Thorsteinn Eriksson, qu’elle avait toujours détestée (mais ce n’est pas la peine de parler des gens qui n’interviendront pas dans cette saga).
La petite colonie s’installa dans le voisinage du village skraeling et non contents de cohabiter sans incidents, les deux groupes s’entraidèrent. Les Groenlandais enseignèrent aux Skraelings à chercher du fer dans la tourbe et à le travailler pour en faire des haches, des lances ou des pointes de flèche. Ainsi, les Skraelings purent s’armer efficacement pour défaire leurs ennemis. En échange, ils apprirent aux Groenlandais à cultiver l’orge croquante, en enfonçant les graines dans de petits tas de terre, avec des haricots et des courges pour qu’ils s’enroulent autour des grandes tiges. Ainsi pourraient-ils faire des stocks pour l’hiver, quand le gibier viendrait à manquer. Les Groenlandais ne désiraient rien d’autre que de rester dans ce pays. En gage d’amitié, ils offrirent une vache aux Skraelings.
Or, il arriva que des Skraelings tombèrent malade. L’un d’eux fut pris de fièvre et mourut. Puis il n’y eut pas longtemps à attendre pour que les gens meurent les uns après les autres. Alors les Groenlandais prirent peur et voulurent partir mais Freydis s’y opposait. Ses compagnons avaient beau lui dire que tôt ou tard, l’épidémie viendrait jusqu’à eux, elle refusait d’abandonner le village qu’ils avaient construit, faisant valoir qu’ici ils avaient trouvé une terre fertile et que rien ne garantissait qu’ils croiseraient ailleurs des Skraelings amicaux avec qui ils pourraient commercer.
Mais le sachem à la forte carrure fut frappé à son tour par la maladie. En rentrant dans sa maison, qui était un dôme tenu par des poteaux arqués recouverts de bandes d’écorce, il vit des morts inconnus joncher le seuil et comme une gigantesque vague emporter son village et celui des Groenlandais. Et lorsque cette vision se fut dissipée, il se coucha, brûlant de fièvre, et demanda qu’on aille chercher Freydis. Quand celle-ci vint à son chevet, il lui dit à l’oreille quelques mots tout bas, en sorte qu’elle fut seule à les savoir, mais il déclara de manière que tout le monde entende qu’heureux étaient les gens qui étaient chez eux partout sur la terre, et que le don du fer que les voyageurs avaient fait à son peuple ne serait pas oublié. Il lui parla de sa situation à elle, et lui dit qu’elle aurait une très grande destinée, ainsi que son enfant. Puis il s’affaissa. Freydis le veilla toute la nuit mais au matin, il était froid. Alors elle retourna auprès de ses compagnons et dit : « Allons, maintenant, il faut charger le bétail sur le knörr. »

Extrait
« Aucun de nous ne retournera au Groenland. Mon père avait nommé ainsi ce pays qu’il avait découvert pour attirer des Islandais comme vous, afin de renforcer sa colonie. En vérité, la terre n’était pas verte mais blanche, la plus grande partie de l’année. Ce soi-disant pays vert n’était pas accueillant comme ici. Regardez ces oiseaux dans le ciel. Regardez ces fruits dans les arbres. Ici, nous n’avons pas besoin de nous couvrir de peaux de bête ni de faire du feu pour nous réchauffer ou de nous abriter du vent dans des maisons de glace. Nous allons explorer cette terre jusqu’à ce que nous trouvions le meilleur emplacement pour fonder notre propre colonie. Car c’est ici qu’est le véritable Groenland. Ici, nous achèverons l’œuvre d’Erik le Rouge. »

À propos de l’auteur
Laurent Binet est né à Paris le 19 juillet 1972. Il a écrit en 2000 un récit d’inspiration surréaliste, Forces et faiblesses de nos muqueuses (éd. Le Manuscrit). En 2004, il publie La Vie professionnelle de Laurent B. (éd. Little Big Man) qui témoigne de son expérience d’enseignant dans le secondaire à Paris et en région parisienne. En 2010, a paru aux éditions Grasset HHhH (acronyme pour Himmlers Hirn heisst Heydrich, signifiant le cerveau d’Himmler s’appelle Heydrich), qui raconte la véritable histoire de «l’Opération Anthropoïde», au cours de laquelle deux résistants tchécoslovaques furent envoyés par Londres pour assassiner Reinhard Heydrich, chef de la Gestapo et des services secrets nazis. Réflexion sur la fiction romanesque et son articulation problématique à la vérité historique, le livre est remarqué par la presse dès sa sortie en janvier 2010. Il obtient le Prix Goncourt du Premier Roman. Suivront Rien ne se passe comme prévu (2012), La septième fonction du langage (2015) traduit dans une trentaine de langues et Civilizations (2019). Agrégé de Lettres Modernes, Laurent Binet enseigne dans la région parisienne et est chargé de cours à l’Université. Il a participé notamment à la mise en place de la convention ZEP-Sciences Po. Avant d’enseigner en France, il a dispensé des cours de français dans une académie militaire en Slovaquie. Musicien, il a été également chanteur-compositeur du groupe Stalingrad. (Source: Wikipedia)

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Le cœur battant du monde

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  RL_automne-2019  68_premieres_fois_logo_2019  Logo_second_roman

Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Après sa naissance Freddy est confié à Charlotte, une jeune Irlandaise, avec mission d’élever de son mieux ce bâtard. Très vite, il apparaît que Friedrich Engels et son ami Karl Marx, qui ont trouvé refuge à Londres dans ces années 1860, sont liés à Freddy. Une quête des origines, riche en rebondissements, commence…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Cachez ce fils que je ne saurais voir

Après l’impressionnant portrait de Magda Goebbels, Sébastien Spitzer s’attaque à Karl Marx, réussissant par la même occasion un formidable livre qui mêle à la fresque historico-politique une quête romanesque au possible. Époustouflant!

Sébastien Spitzer est arrivé en littérature il y a deux ans avec Ces rêve qu’on piétine qui nous avait fait découvrir l’étrange Magda Goebbels. Pour son second opus, il a choisi de revenir un peu plus loin en arrière, dans la seconde moitié du XIXe siècle, au moment où l’industrialisation gagne chaque jour du terrain et où la société vit de profondes mutations. Pour faire revivre cette époque, il n’imagine pas seulement quelques témoins de l’Histoire en marche, mais s’attache aussi à deux acteurs de ce changement, Friedrich Engels et son ami «Le Maure», de son vrai nom Karl Marx.
Lorsque s’ouvre le roman, il sont tous deux en Angleterre, contraints à l’exil après la publication du Manifeste du parti communiste et leur participation aux soulèvements de 1848 en Allemagne. Engels est à Manchester où il dirige avec son père une usine de filature et Marx à Londres où il poursuit son combat par l’écrit d’articles et la rédaction de ce qui va devenir Le Capital.
C’est dans cette «ville-monde immonde» que vit aussi Charlotte, contrainte à quitter son Irlande natale pour trouver refuge cette «Babylone à bout, traversée de mille langues, repue de tout ce que l’Empire ne peut plus absorber. Elle a le cœur des Tudors et se gave en avalant les faibles. Et quand elle n’en peut plus, elle les vomit plus loin et les laisse s’entasser dans ses faubourgs sinistres.»
Grâce à ses qualités, la jeune fille qui sait manier l’aiguille, mais aussi «ranger, plier, laver, écrire, compter, se tenir, se taire et danser quand c’est l’heure de faire la fête» va se voir confier la mission de nourrir et d’élever un bébé dont l’origine est secrète et qu’on appellera Freddy.
On l’aura compris, Sébastien Spitzer nous offre d’explorer la grande Histoire par son aspect le plus romanesque, à la manière de Dumas père. Cet enfant, objet de toutes les convoitises et qui, au fil des années va lui-même chercher à percer le mystère de sa naissance, nous vaudra quelques savoureux épisodes, guet-apens, tentative d’assassinat, fuite effrénée. Bref, une riche panoplie propre à séduire le lecteur.
Mais ce n’est pas là se seule qualité, loin de là!
Om saluera le remarquable travail documentaire qui nous fera découvrir la vie quotidienne sous le règne de Victoria, quelques épisodes marquants de la Guerre de Sécession, sans oublier la révolte des Irlandais contre la couronne britannique dépeints à chaque fois à travers les destins des personnages, fort souvent victimes des soubresauts d’une économie qui s’industrialise et se mondialise de plus en plus.
Et nous voilà au troisième point fort de ce superbe roman, celui qui met Friedrich Engels et Karl Marx en face de leurs contradictions et retouche quelque peu l’image des deux hérauts du communisme. Les 800 employés de l’entreprise Ermen & Engels de Manchester – dont quelques dizaines d’enfants – que dirige le fils Engels ne bénéficieront d’aucun privilège et seront bien loin d’être les fers de lance d’une quelconque dictature du prolétariat. Lorsque le coton américain viendra à manquer du fait du blocus, Friedrich Engels n’aura même aucun scrupule à se séparer de sa force de travail. Après tout, il lui fait bien trouver les moyens de soutenir financièrement Le Maure, qui entend mener grand train, tout en rêvant au «grand bouleversement» qu’il pressant «au cœur même du cœur battant du monde capitaliste». Il voit les contradictions et les failles du système : «Les cloaques des faubourgs étendent leur lie jusqu’au pied des beaux quartiers. La fortune des machines, puissantes, increvables, aggrave la misère des serre-boulons parqués dans des taudis. Ce système est un mensonge. L’argent est un vampire sans maître, jamais rassasié.» Pourtant, comme le rappelle Michel Onfray dans Le crocodile d’Aristote (à paraître le 3 octobre prochain chez Albin Michel) et de l’hebdomadaire Le Point a publié quelques extraits, «Marx a été et fut un bourgeois en tout.» Par son origine sociale, par ses études, par son mariage (il épouse la baronne Jenny Von Westphalen) et surtout par sa vie intime et son rapport au travail: «il engrosse la servante qui habite sous son toit et vit de l’argent donné par son ami». Et pour faire bonne mesure, on y ajoutera les heures passées à spéculer au Stock Exchange.
Sur le plan des mœurs, on ajoutera encore à ce tableau les deux sœurs Mary et Lydia qui partagent la couche d’Engels au grand dam du voisinage.
Dense, riche, enlevé: voilà une belle découverte de cette rentrée et la confirmation du talent de Sébastien Spitzer. Si les jurés des différents prix littéraires de l’automne cherchent encore à compléter leur sélection, on ne saurait trop leur conseiller de se plonger dans ce livre!

MOCZNAY_1953_Marx_Engels
Marx et Engels prennent le thé, tableau de Hans Mocsnay, 1953

Le Cœur battant du monde
Sébastien Spitzer
Éditions Albin Michel
Roman
448 p., 21,90 €
EAN 9782226441621
Paru le 21/08/2019

Où?
Le roman se déroule en Angleterre, à Londres et Manchester. On y évoque aussi Paris, Berlin, Bruxelles et Cologne ainsi que les États-Unis et les batailles de la Guerre de Sécession, comme Gettysburg et Atlanta.

Quand?
L’action se situe durant la seconde moitié du XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans les années 1860, Londres, le cœur de l’empire le plus puissant du monde, se gave en avalant les faibles. Ses rues entent la misère, l’insurrection et l’opium. Dans les faubourgs de la ville, un bâtard est recueilli par Charlotte, une Irlandaise qui a fui la famine. Par amour pour lui, elle va voler, mentir, se prostituer sans jamais révéler le mystère de sa naissance.
L’enfant illégitime est le fils caché d’un homme célèbre que poursuivent toutes les polices d’Europe. Il s’appelle Freddy et son père est Karl Marx. Alors que Marx se contente de théoriser la Révolution dans les livres, Freddy prend les armes avec les opprimés d’Irlande.
Après Ces rêve qu’on piétine, un premier roman très remarqué et traduit dans plusieurs pays, qui dévoilait l’étonnante histoire de Magda Goebbels, Sébastien Spitzer prend le pouls d’une époque où la toute-puissance de l’argent brise les hommes, l’amitié et l’espoir de jours meilleurs.

Les critiques
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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Tout au bout de Brick Lane, dans ce faubourg de Londres qu’on surnomme l’East End, c’est vendredi qui se pointe, avec tous ces bonshommes, fagotés et fiévreux. Ils sont banquiers, barbiers, armateurs ou fleuristes. Toute la semaine, ils se croisent sur leurs lieux de travail, se saluent aimablement, et parfois s’associent. Mais quand vient le vendredi, il n’y a plus de convenances. C’est leur jour de sortie, en quête de belles à louer pour des tendresses godiches à l’abri d’un coin de rue, quand tout luit sans briller.
Charlotte remonte cette faune vorace et fait la sourde oreille à tous ces bruits de succion, aux sifflets, aux clins d’œil et aux mains qui se tendent pour l’alpaguer. Elle connaît ces harangues, ces échos d’hommes avides qui se répandent dans son dos.
« Bagasse ! »
« Rombière ! »
La langue des grands mâles a d’infinies richesses pour maudire la beauté qui refuse de se livrer. Elle bataille et s’acharne. C’est la grammaire des fous. Des phrases de corps-à-corps. Des mots à bout portant. Des apostrophes blessantes.
Au début, les désirs de ces hommes lui faisaient des nœuds au bide. Elle planquait sa beauté, le teint de son âge rosé par le vent froid, ses lèvres bien dessinées, ses yeux de prairie vert-brun, comme à la fin de l’été. Elle est née ravissante, mais la ville l’a gâtée.
« Juste une fois, allons. Rien qu’une fois, ma duchesse. »
Dans cette extrémité de Londres que l’on surnomme « l’Abîme », Charlotte préfère se priver plutôt que de brader ce qui lui reste d’orgueil. Elle les déteste trop, tous ces forts en gueule qui se donnent des airs de pur-sang dans l’East End et qui, chez eux, se transforment en mulets auprès de leur épouse, dans leur maison, devant leur soupe épaisse, avec toute leur marmaille.
Charlotte tient contre elle un balluchon de linge sale. C’est toute sa garde-robe. Une chemise. Une robe. Et une vieille paire de bas qu’elle va devoir laver pour faire bonne impression. Elle est pressée. Le directeur de l’agence Cook a un poste à pourvoir. Une aubaine. Le travail se fait rare. Charlotte a rendez-vous ce soir. Pourvu qu’elle fasse l’affaire !
En traversant la rue, un élément pendouille et rebondit sur sa cuisse. C’est une manche de chemise. Elle la rabat d’une main et pelotonne le tout, bien serré contre son ventre, négligeant un court instant de regarder devant elle. Une dizaine de gamins sales se mêlent à la foule des trottoirs. Des rebuts du quartier nés parmi les bouts de ferraille, de rouille et de tessons de verre.
Charlotte fait un pas de côté. Elle se méfie d’eux. Elle les a vus faire. Ces grappes de petits voleurs sont passés maîtres dans l’art de chaparder, d’étourdir en essaim et de duper les sots. Ils n’ont pas leur pareil pour tirer une montre, une chaîne ou un porte-monnaie, avant de prendre feu comme la poudre d’escampette.
Ils vont tous dans le même sens. Ils ont repéré leur proie. Un couple qui n’a rien à faire là. Des bourgeois. Sans doute des étrangers.
« Un shilling ! S’il vous plaît, soyez bons, messieurs-dames. »
La dame semble hésitante mais son époux la reprend.
« Rien qu’une pièce ! »
Son homme l’entraîne plus loin.
Charlotte suit la scène qui se déroule de l’autre côté de la rue. Les faux mendiants se mettent à courir. L’un d’eux tient dans sa pogne la montre du monsieur. Charlotte devine la suite. Au prochain carrefour, il éclatera de rire et, si jamais le pauvre homme tentait de récupérer son bien, il prendrait certainement un coup de couteau dans le dos.
Que représente un shilling pour ce couple d’étrangers ? Une misère ! À peine le prix d’un billet d’entrée pour la Grande Exposition universelle de 1851. Ils sont des milliers à débarquer chaque jour pour la visiter. Ils viennent de France ou d’Allemagne. La reine Victoria a fait construire un vaste bâtiment au beau milieu de Hyde Park. Un édifice de verre et de fonte baptisé le Palais de Cristal. Depuis le mois de mai dernier, il abrite en son sein toutes les vanités du monde moderne : un piano automate, une locomotive à vapeur, des métiers mécaniques et des dizaines de machines à vapeur capables de filer le coton, de le tisser ou de laminer l’acier. À l’entrée de l’exposition, un immense bloc de houille, d’une bonne vingtaine de tonnes, est érigé comme un totem. C’est lui qui fait tourner les usines d’Angleterre. Ce bloc est le cœur sec et froid d’un nouveau monde sans cœur. »
Charlotte a vu le palais, de loin. Il est inaccessible. On dit qu’il ne faut pas y aller parce qu’il porte malheur.
Une mère et ses deux filles passent en cabriolet. La mère a belle allure. Ses filles sont pleines de boucles. Elles viennent de visiter le fameux palais. Elles exigent d’y retourner :
« Maman, je vous en supplie, on veut revoir l’éléphant d’Inde, maman ! Je vous en supplie ! Il avait l’air si triste, à balancer sa trompe d’un pied sur l’autre. Il a besoin de nous. On lui chantera des chansons douces ! Maman ! Retournons-y ! »
Charlotte ignorait qu’il y avait de la vie exposée là-bas. Elle imagine un éléphant tout gris, tout triste. Elle suit leur voiture qui trottine.
Un homme force le passage.
Le cocher lève son fouet.
Le piéton dresse le poing.
« Salauds de riches ! » grogne-t-il, tombé le cul par terre dans la boue de Brick Lane.
Charlotte reprend sa route et compte : deux filles, une mère. Trois tickets. Trois shillings. Avec ça, elle pourrait se payer des semaines à l’abri sous un toit et un lit rien que pour elle. Elle est si fatiguée. Son ventre se crispe. Elle enfonce son chapeau pour cacher son crâne ras. L’autre jour, elle a vendu ses cheveux à un perruquier du centre-ville. Deux shillings. L’auburn est à la mode. Elle a pu payer sa dette pour une chambre à six lits. Il ne lui reste plus grand-chose.
Pourtant sa mère lui a appris à coudre, à ravauder le lin comme le coton. Elle lui a enseigné le maniement de l’aiguille. Charlotte sait ranger aussi, plier, laver, écrire, compter, se tenir, se taire et danser quand c’est l’heure de faire la fête au son de la flûte et du violon. Charlotte est une bonne fille d’Irlande. Londres déborde de bonnes filles comme elle, venues de leur île ou de plus loin encore.
Londres est la ville-monde immonde. Ses rues sentent l’exil et la suie, le curry, le safran, le houblon, le vinaigre et l’opium. La plus grande ville du monde est une Babylone à bout, traversée de mille langues, repue de tout ce que l’Empire ne peut plus absorber. Elle a le cœur des Tudors et se gave en avalant les faibles. Et quand elle n’en peut plus, elle les vomit plus loin et les laisse s’entasser dans ses faubourgs sinistres.
Combien de temps encore ?
Un rayon de soleil frappe le bas de son visage.
Ses cheveux repousseront.
Ses seins ne lui feront plus mal.
Son enfant naîtra, avant le début de l’hiver. »

Extraits
« Elle lui a enseigné le maniement de l’aiguille. Charlotte sait ranger aussi, plier, laver, écrire, compter, se tenir, se taire et danser quand c’est l’heure de faire la fête au son de la flûte et du violon. Charlotte est une bonne fille d’Irlande. Londres déborde de bonnes filles comme elle, venues de leur île ou de plus loin encore.
Londres est la ville-monde immonde. Ses rues sentent l’exil et la suie, le curry, le safran, le houblon, le vinaigre et l’opium. La plus grande ville du monde est une Babylone à bout, traversée de mille langues, repue de tout ce que l’Empire ne peut plus absorber. Elle a le cœur des Tudors et se gave en avalant les faibles. Et quand elle n’en peut plus, elle les vomit plus loin et les laisse s’entasser dans ses faubourgs sinistres. »

« Le Maure guette le moment. Il est à pied d’œuvre pour fonder une autre ligue. Plus étendue et surtout plus puissante. Une internationale qu’il a décidé de loger au cœur même du cœur battant du monde capitaliste. Ici, à Londres, capitale de l’empire le plus puissant de l’histoire. C’est de là que viendra le grand bouleversement. Car l’Empire britannique porte en lui ses propres contradictions. Les cloaques des faubourgs étendent leur lie jusqu’au pied des beaux quartiers. La fortune des machines, puissantes, increvables, aggrave la misère des serre-boulons parqués dans des taudis. Ce système est un mensonge. L’argent est un vampire sans maître, jamais rassasié. »

« Engels est persuadé que le moment est venu. La crise est là. Profonde. Les usines n’ont plus rien à filer. Plus de coton. Plus de matière première. Les ouvriers n’ont plus rien à travailler. Cela fait des mois qu’ils ne touchent plus de salaire. Le peuple est en colère. II a faim. II a froid. II a peur, surtout. Il est capable du pire. Oui. Le moment est là. Celui du grand bouleversement. Il suffit de pas grand-chose pour fédérer les insurgés de Preston ou de Liverpool. Pourvu que le Maure soit bon.
Engels rajuste sa casquette de grosse laine. Elle est molle et humide. Elle gratte, mais il n’a pas le choix.
C’est un jour important.
C’est la grande réunion qu’il attendait depuis décembre. Le Maure a donné son accord. S’ils parviennent à convaincre les leaders du Lancashire de rejoindre l’Internationale, ils pourront se lancer. Mais il va falloir échapper à la vigilance de la police. »

« Je ne laisserai pas ce bâtard ni sa pute de nourrice nous nuire!»

À propos de l’auteur
Sébastien Spitzer est né par le siège en 1970 dans les beaux-quartiers de Paris. Il a suivi un cursus relativement classique, Khâgne, Sciences-Po. Mais après avoir découvert Miller, Hemingway et Fante, il s’est pris à rêver d’horizons lointains, d’une vie autre. À vingt ans, il est devenu journaliste. Pour Jeune Afrique, il a écrit ses premiers papiers sur le Congo, le Rwanda et l’Ouganda. Puis, il est devenu grand reporter pour Canal Plus, M6 et TF1. À quarante ans, deux enfants, un divorce et un psy, il s’est persuadé que le moment était venu de réaliser son rêve. Écrire un roman. Pendant trois ans, il s’est enfermé dans la salle de lecture du Mémorial de la Shoah pour se documenter sur l’histoire étonnante de Magda Goebbels et écrire un roman. Ces rêves qu’on piétine a été traduit dans plusieurs pays et remporté une quinzaine de prix littéraires. Le Cœur battant du monde est son deuxième roman. (Source: lesmots.co)

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Une année folle

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 En deux mots:
Charles et Antoine, qui ont soutenu Napoléon lors des Cent jours, sont arrêtés et traduits en justice. Deux destins, deux vies qui illustrent non seulement cette année folle de 1815 mais aussi l’honneur, la fidélité et… la trahison.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Fusillé pour l’exemple

Après Mousseline la Sérieuse, Sylvie Yvert fait un bond de quelques années pour nous conter Une année folle, celle de1815 à travers le destin de Charles, qui sera fusillé et d’Antoine qui va réussir une évasion spectaculaire.

Imaginez un roman qui raconterait les soubresauts politiques d’un pays qui en un an verrait passer trois régimes différents, enregistrerait l’une des plus humiliantes défaite militaire de son histoire, verrait un roi remplacé par un ex-Empereur, puis ce même roi revenir au pouvoir sans vraiment avoir pour autant l’adhésion de son peuple. Peut-être vous direz-vous alors que l’imagination doit avoir des limites et que le vraisemblable doit toujours présider le romanesque.
Seulement voilà Sylvie Yvert apporte la preuve qu’une fois de plus la réalité dépasse la fiction. Même si la formule peut paraître éculée, elle est tout ce qu’il y a de plus juste. Quand, le premier mars 1815 Napoléon débarque à Golfe-Juan, la France est dirigée par Louis XVIII. Un Monarque qui entend faire respecter son pouvoir et, en apprenant la nouvelle, envoie le Maréchal Ney qui s’était rallié à lui, arrêter ce petit caporal fauteur de troubles. Mais on sait aussi que le retournement de veste va devenir une habitude, non seulement pour lui mais pour de nombreux militaires et politiques. Parmi ceux qui rejoignent Napoléon, on trouve notamment Charles Angélique François Huchet de La Bédoyère et Antoine Marie Chamans de Lavalette.
La belle idée de Sylvie Yvert est de nous raconter cette année si particulière à travers le destin de ces deux hommes qui, s’ils n’ont pas joué les premiers rôles, symbolisent à la fois le tragique et le romanesque de la situation.
Lorsque s’ouvre le roman, la fête est finie. Nous sommes à l’heure du procès de ces aristocrates qui ont accueilli l’ex-empereur à bras ouverts. Charles dirigeait alors un régiment à Grenoble et fera allégeance à l’Empereur lorsque ce dernier croisera son chemin en remontant vers Paris.
Antoine se distingue quant à lui par son rôle d’agent double, en aidant notamment les fidèles à Napoléon à gagner l’étranger, en signant de faux passeports. Ont-ils été des fidèle sou des traîtres. Les chefs d’accusation de conspiration contre l’état et d’usurpation de fonctions sont-ils légitimes?
La suite de l’histoire a beau être connue, elle n’en demeure pas moins passionnante à lire. On y voit deux destinées, deux hommes bien nés se mettant au service de l’État et se retrouvant condamnés à mort pour cela. Des Cent-Jours à Waterloo, du retour de Louis XVIII avec La Seconde Restauration à l’exil à Saint-Hélène, des compromis aux compromissions, il y a dans cette année des rebondissements extraordinaires, des drames déchirants, de la comédie la plus désopilante. On y voit Chateaubriand, Benjamin Constant ou encore le grand Hugo commenter la tempête et avec eux la presse se déchaîner dans un sens puis dans l’autre.
Nous voilà finalement en résonnance avec l’actualité. Car l’autre grande vertu de ce roman est de nous apprendre à la prudence et à la modération plutôt qu’aux emballements trop intempestifs. 1815 nous apprend aussi à être un peu plus lucides face au tourbillon médiatique. Ce n’est pas là la moindre de ses vertus.

Une année folle
Sylvie Yvert
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
336 p., 19 €
EAN : 978xxx
Paru le 14 février 2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris, mais aussi en Bourgogne, en Savoie, à Chambéry et surtout Grenoble. On y évoque des voyages en Suisse, à Genève, en Égypte, au Caire

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Entrez dans la danse : une des plus sidérantes années de l’histoire de France commence. Fraîchement débarqué de l’île d’Elbe, Napoléon déloge Louis XVIII pour remonter sur son trône. « Son » trône? Après Waterloo, le voilà à son tour bouté hors des Tuileries. Le roi et l’Empereur se disputent un fauteuil pour deux, chacun jurant incarner la liberté, la paix et la légitimité.
Sur la scène de ce théâtre méconnu des Cent-Jours, deux fidèles de « l’Aigle » sont dans la tourmente. Deux héros oubliés liés par un sens de l’honneur et une loyauté hors du commun qu’ils vont payer cher…
Au bal du pouvoir la valse des courtisans bat la mesure face à un peuple médusé. Chorégraphe d’une tragi-comédie en cinq actes, Sylvie Yvert tisse avec une savoureuse habileté ces destins contrariés. Une fable intemporelle, enjouée et amorale.

Les critiques
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Wukali (Émile Cougut)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« La parole est à l’accusé.
« Messieurs », commence Charles avec résolution.
Son regard droit et ardent s’adresse, tout comme sa voix, aux jurés qui l’écoutent avec sévérité, visages fermés, sourcils froncés.
« Si dans cette journée importante ma vie seule était en cause, j’espère avec raison que celui qui, quelquefois, a su conduire de braves gens à la mort saura s’y conduire lui-même en brave homme. Je ne vous retiendrai pas longtemps… Mais ce n’est point devant vous, messieurs, que je dois appuyer sur le sentiment. Elle passera dans vos cœurs, messieurs, cette conviction intérieure que j’ai, que je proclame hautement, dans ma pensée, dans mon action : l’honneur est intact. »
Ses yeux clairs et francs se perdent maintenant vers les murs de cette salle comble, dont le grain se floute. Puis fixent de nouveau avec gravité ceux qui lui font face, assis sur une estrade semi-circulaire : « Je n’ai ni l’intention, ni la possibilité de nier des faits publics et notoires ; mais je proteste que je n’ai trempé dans aucun complot qui ait précédé le retour de Bonaparte ; je suis même convaincu qu’il n’a point existé de conspiration pour ramener Bonaparte de l’île d’Elbe. »
L’infortuné jeune homme de vingt-neuf ans, à la tournure élégante, est doté d’une physionomie fine et agréable. À peine plus pâle qu’à l’accoutumée, il est vêtu d’une longue redingote verte, conforme à sa haute taille, celle qu’il portait le jour de son arrestation. Belle allure, cheveux blonds implantés à la Chateaubriand, favoris, front haut, petite bouche finement ourlée, nez long et fin, yeux bleus, teint clair, il apparaît dépouillé de ses décorations puisqu’on vient de lui retirer sa Légion d’honneur. Celui qui déclamait naguère sur scène des vers avec fougue veut cette fois donner avec le calme de l’honnêteté les raisons qui ont déterminé sa conduite. Mais à peine a-t-il commencé son plaidoyer qu’il se voit déjà interrompu par un juré redoutant, à juste titre, une défense propre – qui sait ? – à prétendre le sauver. Voici donc ce colonel (ou bien est-il général ?) traduit au conseil de guerre. Il s’est rendu coupable, dit-on, de rébellion et de trahison, après avoir succombé à des sentiments mal éteints. Comprenant qu’il est condamné par avance, Charles ignore les feuillets volants qu’il tient à la main pour passer aux dernières lignes de son exposé, sans se départir de son attitude mêlant douceur et fermeté : « Une grande erreur que je reconnais, que j’avoue avec douleur, a été commise par l’ignorance des intentions du roi ; aujourd’hui les promesses royales sont exécutées, un peuple, se pressant à l’envi autour de son souverain, reconnaît que lui seul est digne de régner et peut faire son bonheur… Peut-être ne suis-je pas appelé à jouir de ce spectacle, ajoute-t-il avec noblesse, mais j’ai versé mon sang pour la patrie, et j’aime à me persuader que ma mort, précédée de l’abjuration de mes erreurs, sera de quelque utilité. »
Sa réparation tardive à l’endroit du monarque impressionne l’assemblée. Ne vient-il pas de nommer l’ex-empereur « Bonaparte », et non Napoléon, comme ces royalistes sincères pour qui Louis XVIII règne depuis la mort du jeune Louis XVII ? Sa sincérité ne fait aucun doute, mais le jury a décidé de faire d’un être d’exception, modeste et droit, un ambitieux vil et déloyal. Qu’on ne s’y trompe pas : malgré les apparences, cet officier voué au service de la France n’a rien d’un courtisan. Il serait aujourd’hui un impeccable serviteur de l’État dans une haute administration en principe apolitique. Rejeton d’une vieille famille de la noblesse bretonne, il appartient à un milieu dont il ne partage pas les idées. Et répond aussi, malgré lui, à cette caractéristique si française qui, depuis la Révolution, regarde tomber les régimes sans jamais éprouver de satisfaction durable. Mais comme son cœur ressemble à son esprit, purs l’un et l’autre, sa destinée ne peut se calquer sur la trajectoire d’un Talleyrand, girouette aux serments successifs, insubmersible Phénix.
L’avocat, qui déclare n’avoir trouvé que grandeur et noblesse dans l’âme de son client, a préféré le laisser parler et demande à ses juges d’offrir à l’accusé la liberté de lire l’entièreté de sa défense. Essuyant un refus, Charles reprend une dernière fois la parole : « Je puis prouver que les faits dont on m’accuse ne sont pas de nature à me faire perdre l’honneur, et du moment où vous m’empêchez de me défendre, je suis exposé à perdre à la fois la vie et l’honneur. »

Extraits
« Baptisé à l’église Saint-Sulpice, Charles est né trois ans avant la Révolution. Ce Breton fier de ses ancêtres venus d’Irlande quatre siècles plus tôt tient-il d’eux son sang bouillonnant? En tout cas, la devise de sa famille lui va comme un gant: Honneur et bienfaisance. Son père était capitaine des dragons auprès de Monsieur, frère de Louis XVI et futur Louis XVIII. Le jeune Charles est élevé entre la rue de la Planche à Paris, le château de Nogent-l ’Artaud dans l’Aisne et le château de Raray dans le Valois, posé près de Senlis, où sera tourné La Belle et la Bête de Cocteau. Ses balustrades offrent de spectaculaires sculptures cynégétiques du XVIIe siècle, uniques au monde, évoquant la chasse au cerf par le truchement de quarante-quatre chiens représentés dans des positions différentes. Souffrant, son père renonce à émigrer mais quitte Raray pour se retrancher à Nogent, château fort sécurisant malgré sa vétusté. De solides principes sont inculqués à l’enfant, dont l’apparente froideur cache mal une vive sensibilité, presque farouche, encore exaltée par ses lectures sur Rome ou la Grèce antique dans lesquelles il puise son culte des héros et le goût de la gloire. Ses auteurs favoris ? Boileau et surtout Racine. Comment ce caractère né entier ne pourrait-il vibrer avec Achille qui accepte la mort par sacrifice pour la patrie dans Iphigénie ?
Charles n’a que six ans lorsque Louis XVI est décapité et ne se souvient pas, adulte, du « jour affreux de sa mort ». Il ajoute cependant qu’il n’a pas éprouvé d’envie de vengeance, que le joug de Robespierre n’a pas pesé sur lui – sa jeunesse l’ayant tenu ignorant « pendant longtemps des crimes de la France ». »

« S’il y a eu un soleil à Austerlitz, c’est aussi parce que, en rentrant de l’expédition d’Égypte, Antoine a aidé Bonaparte à devenir Napoléon. Peu après son mariage de raison, il a quitté provisoirement Émilie pour rejoindre son maître au Caire. La ville poussiéreuse aux étroites ruelles encombrées de chameaux surchargés de ballots, la lumière dorée et la chaleur étouffante le surprennent, comme tout voyageur plongé dans ce mirage oriental qui inspire les poètes. Du bas des pyramides, il contemple ces quarante siècles qui ont précédé le nouvel Alexandre. Sa faveur naissante se confirme lorsque ce dernier lui offre le sabre recourbé du chef ennemi – Mourad Bey – qui vient d’être défait. Antoine se révèle bientôt un compagnon plein de franchise, de gaieté, lyrique à ses heures. C’est ainsi qu’il devient un intime du jeune prodige, tantôt pour suppléer son secrétaire – sa plume et sa subtilité ont été remarquées en sus de ses talents militaires –, tantôt, quand il cesse de parler politique, pour lui faire la lecture, privilégiant les histoires de fantômes dont il est paraît-il friand : « Voyons, monsieur l’enthousiaste, lisez-moi cette fameuse lettre de Lameillerie », demande Bonaparte abrité sous une mousseline pour se protéger des insectes. »

À propos de l’auteur
Née à Paris, Sylvie Yvert a été chargée de mission au Quai d’Orsay puis au ministère de l’Intérieur avant de se consacrer à la photographie. En 2008, elle publie Ceci n’est pas de la littérature, recueil de critiques littéraires, aux éditions du Rocher. Son premier roman, Mousseline la Sérieuse, paru en 2016 aux Éditions Héloïse d’Ormesson, a reçu le prix littéraire des Princes et le prix d’Histoire du Cercle de l’Union interalliée. (Source : Éditions Héloïse d’Ormesson)

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Belle-Amie

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En deux mots:
Georges Du Roy de Cantel, le «Bel-Ami» de Maupassant est de retour, avec l’ambition de grimper le plus haut possible l’échelle du pouvoir. Une ambition qui s’appuie sur ses réseaux politiques, dans la presse et l’économie, sans oublier les femmes. Qui vont œuvrer à sa grandeur et… à sa décadence.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

De «Bel-Ami» à «Belle-Amie»

Harold Cobert relève haut la main le défi de nous offrir une suite au «Bel-Ami» de Maupassant. Avec les mêmes codes et un savoureux clin d’œil à l’œuvre originale, il réussit même le tour de force d’en faire un roman aux notes très actuelles.

Il y a sûrement de nombreuses définitions au mot «écrivain». L’une d’entre elle pourrait être la capacité à produire des œuvres dans un genre et dans un style très différent. Avec Belle-Amie Harold Cobert prouve avec maestria combien sa plume s’adapte à l’histoire qu’il nous propose. Ce roman historique, nous proposant une suite à Bel-Ami, vient en effet après La mésange et l’ogresse, l’enquête romanesque sur l’épouse de Michel Fourniret.
Il n’est certes pas nécessaire d’avoir lu Maupassant pour apprécier ce roman, mais cela ajoute encore un peu de piment à la chose. Car les allusions entre les deux livres sont nombreuses. Harold Cobert s’amuse même à nous raconter la publication en feuilleton de ce roman qui met en scène un héros proche du sien par un jeune écrivain du nom de Maupassant.
Il n’oublie pas non plus de résumer l’œuvre de ce dernier pour nous rafraîchir la mémoire: « Georges se demandait parfois quelle aurait été sa vie s’il n’était pas tombé sur son ancien compagnon de régiment ce soir-là; si, bien que l’ayant reconnu après un bref effort de mémoire, il n’avait pas allongé le pas pour aller frapper sur son épaule. C’était peut-être la seule fois qu’il avait agi sans calcul, à la hussarde, porté par la surprise improbable de rencontrer une connaissance dans ce grand désert d’hommes qu’est Paris; surtout lui, alors petit employé aux bureaux des chemins de fer du Nord à quinze cents francs par an, qui avait si peu de relations dans cette ville, à l’exception de ceux avec qui il travaillait, des quelques prostituées qu’il fréquentait, quand il voulait se donner l’illusion de mener la grande vie. Après, tout s’était enchaîné très vite: un dîner chez Charles et sa femme Madeleine le lendemain, où il était venu avec des habits d’occasion et bon marché, payés grâce à l’argent que lui avait donné la veille son ancien camarade; dès le surlendemain il commençait en tant que chroniqueur à La Vie française, le journal qu’il dirigeait désormais depuis une dizaine d’années. »
Comme dans la fable de la Fontaine, La grenouille qui voulait se faire aussi grosse que le bœuf, les premiers succès de Georges Du Roy de Cantel ne font que faire croître son ambition. Lorsqu’on le retrouve, il gravit un échelon de plus en se faisant élire député de sa circonscription d’origine du côté de Rouen. Son but n’est pas de représenter ces «bouseux», mais d’occuper les bancs de l’Assemblée qui sont pour lui le lieu idéal pour les «petits arrangements d’intérêts bien consentis» et «d‘escroqueries, où la vanité la plus exacerbée le disputait à l’égoïsme le plus forcené» avant d’être un tremplin vers un poste de ministre.
Après lui avoir permis une élection triomphale, Siegfried lui promet des millions. Ce mystérieux homme d’affaires a, outre ses montages financiers plein de promesses, un argument irrésistible: sa sœur Salomé, femme aussi libre qu’entreprenante et qu’il n’aura de cesse de poursuivre de ses assiduités. Ne cherchez pas plus loin l’explication du titre. Dans cette version, les femmes prennent le pouvoir au moment où les hommes croient le détenir.
S’appuyant sur les deux scandales qui ont mis à mal la République en cette fin de XIXe siècle, celui dit des Décorations et celui du Canal de Panama, Harold Cobert nous offre à la fois un ouvrage très documenté et une histoire très moderne. Sans vouloir jouer ici l’antienne du «tous pourris», on est bien obligé de constater que les affaires et les scandales nourrissent aujourd’hui encore la suspicion vis à vis des politiques. Ce roman est l’un de mes coups de cœur de cette rentrée. Une petite merveille!

Belle-Amie
Harold Cobert
Éditions Les Escales
Roman
416 p., 19,90 €
EAN 9782365693776
Paru le 07/02/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et en Normandie, du côté de Rouen.

Quand?
L’action se situe à la fin du XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Que diriez-vous de retrouver Georges Duroy, le fameux «Bel-Ami» de Maupassant? Comment va-t-il poursuivre sa fulgurante ascension après son fastueux mariage avec Suzanne à la Madeleine? Mettant ses pas dans ceux du maître, Harold Cobert livre une suite possible au chef d’œuvre de Maupassant.
Que diriez-vous de découvrir la suite de la formidable destinée et de l’irrésistible ascension de Georges Duroy, le héros de Bel-Ami de Maupassant? Va-t-il se lancer en politique comme le suggère la fin du roman? Si oui, à quel niveau de pouvoir va-t-il réussir à se hisser ? Et sur tout, à quel prix ? Après s’être immergé dans l’écriture du maître, Harold Cobert esquisse ici une variation sur une suite possible du chef-d’œuvre de Maupassant qui n’est pas sans nous rappeler une vengeance à la Monte-Cristo. En nous entraînant dans les combats politiques de la fin du XIXe siècle et dans les coulisses de l’Assemblée nationale, il propose une vision cruelle de la collusion entre journalisme, politique et finance. Un étrange miroir de notre époque.
«Un pari fou et totalement réussi. Un somptueux plaisir de lecture !» Tatiana de Rosnay.

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Bande-annonce de Belle-Amie d’Harold Cobert © Production Éditions Les Escales

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Quand le serveur déposa sur la nappe le petit plateau d’argent contenant la monnaie de l’addition, Georges Du Roy de Cantel le poussa sur le côté, signe de pourboire pour le personnel.
Il s’appuya contre le dossier de la banquette en cuir, prit son verre de cognac dans le creux de sa main, le fit tournoyer avec nonchalance pour le chauffer, frisa sa moustache avec un geste familier d’homme du monde puis but une longue rasade. L’alcool lui enflamma la gorge, sa chaleur réconfortante ruissela jusque dans son ventre. Il aimait cette brûlure ; comme le picotement âcre du tabac, elle lui rappelait qu’il avait un corps et qu’il était en vie.
Il laissa planer un regard évasif et circulaire sur la salle. Les boiseries essaimaient une obscurité grandissante malgré le jour encore accroché dans le soir d’été ; cette pénombre relevait la luminosité des lampes éclairant les tables où, lorsqu’ils se penchaient sur leurs assiettes, apparaissaient les visages des clients venus dîner dans cet établissement. La belle société se pressait ici pour la discrétion du lieu, pour sacrifier à l’usage particulier de cette comédie de mœurs tacite où l’on feint de ne reconnaître quiconque et de n’être reconnu par aucun. Georges Du Roy de Cantel goûtait avec une délectation intense d’appartenir à cette élite, il jouissait de surprendre les yeux de certaines femmes s’attachant une fraction de seconde de trop sur sa personne, trahissant la faiblesse qu’il continuait de leur inspirer.
Léon Clément, le député radical qui faisait trembler tous les ministres en exercice, tira un étui à cigares de son veston :
« Georges ? »
Du Roy se tourna vers lui :
« Merci, Léon. »
Clément interrogea le troisième convive :
« Paul ? »
Paul Friand, le chef de file des opportunistes à la Chambre des députés, se redressa et accepta en remerciant d’un hochement de tête busqué.
Léon Clément arborait une physionomie anguleuse malgré un crâne rond qui commençait à se dégarnir et un embonpoint naissant. Ses yeux noirs, légèrement rentrés dans leurs cavités, étaient vifs, gaillards, pénétrants. Une épaisse moustache s’enracinait sous ses narines et tombait de la commissure de ses lèvres jusqu’à son menton, conférant à son sourire un caractère plus large, franc, mais aussi féroce. Il était l’homme politique le plus redouté de France.
Originaire de Vendée, médecin, fils d’un médecin républicain farouchement athée, il avait le tempérament trempé dans la sauvagerie impérieuse de l’Atlantique. On craignait tout autant sa plume et sa langue que son épée et son pistolet. Sa plume, car il assassinait d’un billet ses adversaires dans les colonnes de son journal, Le Glaive, dont le nom seul montrait quelle vertu de la justice emportait son affection. Sa langue, car sa rhétorique affilée et sa voix de stentor ne comptaient plus le nombre de gouvernements renversés, roulés d’une épithète au pied de l’hémicycle, faits d’armes oratoires qui lui avaient valu son surnom de « tombeur des ministères ». Son épée et son pistolet, enfin, car ceux qui avaient osé attaquer sa personne, son honneur ou son patriotisme en avaient été quittes pour un duel dans les brumes laiteuses de l’aube dont il était toujours ressorti invaincu.
Paul Friand, quant à lui, était à l’image de son obédience politique : un physique moelleux de bon vivant, des joues charnues couvertes d’une barbe à la Victor Hugo, l’œil bleu malicieux et moqueur. Fils d’un avocat du Calvados, avocat lui-même, son allure débonnaire inspirait un sentiment de confiance instantané, donnait une impression de rondeur souple qu’augmentait sa voix grave imprégnée de bonne chère, de liqueurs et de tabac. Pourtant, derrière son aspect bonhomme se cachait un esprit calculateur, aiguisé, tranchant, dont les saillies verbales blessaient à mort quiconque en était la cible. Sa corpulence fleurait les gauloiseries des banquets républicains, elle dissimulait la vélocité cynique de ses opinions derrière des apparences de chat replet ; de ces chats qui restent immobiles sur un canapé ou au coin du feu, que l’on croit volontiers somnolents ou absents à la situation, mais dont le coup de griffe part sans crier gare si jamais on pénètre dans son espace vital sans y être invité.
Georges alluma les cigares de ses deux soutiens politiques. Les volutes de fumée serpentèrent un instant dans l’air, entremêlées avec leurs pensées silencieuses. Du Roy posa ses coudes sur la table :
Bon, nous sommes donc d’accord?»
Clément but une gorgée de son cognac et s’exclama :
« outre oui!»
Friand défit un bouton de son gilet :
« Ne négligez pas les marchés lorsque vous serez en campagne à Canteleu et à Rouen. Les petites gens sont la proie privilégiée de votre adversaire bonapartiste. »
Clément éclata d’un rire sonore qui fit se retourner une partie du restaurant :
« De La Barre est un pleutre de la pire espèce, Georges ne va en faire qu’une bouchée. Il est fort en gueule mais n’a rien dans le pantalon. Lorsque je me suis battu en duel avec lui l’année dernière, il tremblait comme une fille et appelait après sa mère!»
Friand leva un sourcil avec une expression dubitative :
«Restez sur vos gardes, Georges. Écoutez, serrez des mains, compatissez. La proximité, c’est la clef.»
Du Roy acquiesça :
«Trois ans que je laboure déjà le terrain, seul ou avec Suzanne, pour rappeler l’enfant du pays et faire oublier le patron de presse parisien. Espérons que cela aura porté ses fruits.»
Clément vida son verre d’un trait et conclut :
« Vous êtes prêt, toutes les conditions sont réunies pour votre victoire. »
Il s’étira et proposa :
«Messieurs, j’ai rendez-vous avec une danseuse des Folies Bergère et plusieurs de ses amies, vous vous joignez à moi »
Comme personne ne répondait, il ajouta :
«Friand, ne faites pas votre protestant, je vous sais amateur de jupons autant que moi, sinon plus ! Et puis ce ne sera pas la première fois que nous partagerons des danseuses ou des actrices…»
Friand sourit en signe d’acquiescement et de capitulation. Clément se tourna vers Du Roy :
«Vous en êtes?»
Georges rajusta le revers de sa redingote :
« Pas ce soir. J’ai construit toute ma campagne sur la probité, je ne peux décemment pas m’afficher dans ce lieu de perdition. En tout cas, pas tant que l’élection n’est pas passée. »
Clément se leva :
«Vous avez raison. Nous nous rattraperons après votre triomphe ! »
Il lui adressa un clin d’œil. Friand se leva à son tour. Les trois hommes échangèrent de chaleureuses poignées de main.
Alors qu’il tournait les talons, Clément se ravisa :
« Vous venez toujours demain, à la conférence de Lesseps?»
Du Roy confirma :
« Bien sûr ! Et comptez également sur moi pour venir avant à la Chambre vous voir mettre à mort le ministre des Affaires étrangères. »
Clément lui donna une tape amicale sur l’épaule:
« Ce nigaud de Rouaux, il va tomber de haut, faites-moi confiance. J’aurai quelqu’un à vous présenter à la grand-messe de Lesseps pour le Nicaragua, quelqu’un qui peut beaucoup vous aider dans vos projets. »
Il coiffa son chapeau et, suivi de Friand, quitta l’établissement sous les murmures des clients. »

Extraits
« Georges se demandait parfois quelle aurait été sa vie s’il n’était pas tombé sur son ancien compagnon de régiment ce soir-là; si, bien que l’ayant reconnu après un bref effort de mémoire, il n’avait pas allongé le pas pour aller frapper sur son épaule. C’était peut-être la seule fois qu’il avait agi sans calcul, à la hussarde, porté par la surprise improbable de rencontrer une connaissance dans ce grand désert d’hommes qu’est Paris; surtout lui, alors petit employé aux bureaux des chemins de fer du Nord à quinze cents francs par an, qui avait si peu de relations dans cette ville, à l’exception de ceux avec qui il travaillait, des quelques prostituées qu’il fréquentait, quand il voulait se donner l’illusion de mener la grande vie. Après, tout s’était enchaîné très vite: un dîner chez Charles et sa femme Madeleine le lendemain, où il était venu avec des habits d’occasion et bon marché, payés grâce à l’argent que lui avait donné la veille son ancien camarade; dès le surlendemain il commençait en tant que chroniqueur à La Vie française, le journal qu’il dirigeait désormais depuis une dizaine d’années. »

« En arrivant le jour dit à sept heures et demie chez les Forestier, au 17 rue Fontaine, il n’avait pas conscience à quel point cette soirée allait infléchir radicalement le cours de son destin, à quel point toutes les personnes nécessaires aux différents degrés de son ascension seraient présentes: Madeleine, qui lui apprendrait les rudiments du journalisme avant de devenir quelque temps sa femme après la mort de Charles; Virginie Walter, mariée au patron de La Vie française, aujourd’hui retirée dans un couvent près de Rouen, qui serait sa maîtresse et dont il épouserait ensuite la fille, sa femme actuelle et légitime; Clotilde de Marelle, sa première amante du monde, celle vers qui il reviendrait sans cesse, celle qu’il quitterait plusieurs fois pour mieux la reprendre, même après son mariage avec Suzanne.
Il regardait la coupole de l’Opéra, dont les statues jetaient des éclats dorés dans la nuit grandissante, les lustres éclairant le foyer et les coursives scintillaient timidement, des étoiles lointaines dans un ciel d’encre ; il pensa de nouveau : «Toutes les femmes sont des filles, il faut s’en servir et ne rien leur donner de soi», et il se remit à marcher en direction de la Madeleine.
Il passa sans s’arrêter devant le Café de la Paix où se pressait une foule aisée parmi laquelle il entrevit des visages d’hommes de lettres, de journalistes, de députés ; il n’avait pas envie d’interrompre sa flânerie ni sa rêverie et poursuivit sa route sur le boulevard des Capucines. Où serait-il sans ces quatre femmes à qui il devait une partie non négligeable de sa position actuelle? Serait-il monté aussi haut, et surtout aussi rapidement, sans elles? »

À propos de l’auteur
Harold Cobert est l’auteur de plusieurs romans, dont Un hiver avec Baudelaire (Héloïse d’Ormesson, 2009 ; Le Livre de Poche, 2011), L’Entrevue de Saint-Cloud (Héloïse d’Ormesson, 2010), Jim (Plon, 2014 ; Le Livre de poche, 2016) et La Mésange et l’ogresse (Plon, 2016 ; Points Seuil, 2017). (Source : Agence Anne & Arnaud)

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50 chroniques de livre

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L’hôtelière du Gallia-Londres

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En deux mots:
Marie et Inès sont différentes en tout. Pauvre et riche, aimable et méchante, oisive et travailleuse. À travers leurs destins croisés, à travers deux portraits de femmes qui entendent s’émanciper, ce roman nous permet de vivre les bouleversements de la société française de la seconde moitié du XXe siècle.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

L’autre miracle de Lourdes

Bernadette Pécassou retrace dans L’hôtelière du Gallia-Londres l’essor de l’hôtellerie à Lourdes. Un autre miracle, riche en péripéties, qui va accompagner l’évolution de la société.

Si c’est grâce à Bernadette Soubirous que Lourdes va devenir à partir de 1858 l’un des plus importants lieux de pèlerinage en Europe, c’est grâce à une autre Bernadette que nous pouvons découvrir l’impact de ces apparitions de la vierge Marie sur l’économie locale. Dans son nouveau roman, Bernadette Pécassou-Camebrac a choisi deux femmes pour incarner cet essor aussi fulgurant qu’inattendu, Marie et Inès.
La première est fille d’un boulanger et vit dans le quartier populaire en haut de la ville. Ses parents, qui ne comptent pas leurs heures de travail, espèrent que leur dur labeur leur permettra de grimper l’échelle sociale et espèrent offrir à leur fille une vie meilleure. En attendant, et pour répondre aux besoins d’une clientèle de plus en plus nombreuse, Marie est chargée d’assurer les livraisons dans les hôtels et les pensions qui n’ont pas tardé à ouvrir pour accueillir la masse grandissante des pèlerins. Selon leurs moyens, ces derniers choisissent de loger dans une pension, comme celle que tiennent les parents de Josy, sa meilleure amie, ou dans le petit hôtel tenu par les parents de Chantal, une autre amie, voire dans un établissement plus huppé situé au pied du sanctuaire, comme le prestigieux Gallia-Londres tenu par les parents d’Inès.
Inès est certes camarade de classe de Marie, mais pour le reste les deux filles sont à l’opposé l’une de l’autre. Un fossé qui ne va du reste cesser de croître après que Marie ait compris la soif de pouvoir et le plaisir d’humilier d’Inès. Un jeu pervers qui a failli causer la mort de Béatrice, la jeune fille qu’Inès entendait soumettre à ses caprices. Et alors que la ville se transforme, que les premières habitations de fortune en bois cèdent le pas à des structures plus importantes, que les groupes hôteliers tentent de s’installer et que les bénévoles – en particulier les hospitaliers de Lourdes – tentent de se structurer, les deux adolescentes vont trouver un nouveau terrain d’affrontement: les beaux yeux de Paul.
Le beau jeune homme est un espoir du rugby dans une ville qui a fait de ce sport une nouvelle religion et voit le FCL devenir le club le plus titré de France.
Ne dévoilons pas ici laquelle des deux réussira à l’épouser, mais soulignons le talent avec laquelle Bernadette Pécassou a construit son roman. En nous offrant quelques rebondissements qui entretiennent joliment une dramaturgie combinant les rivalités aux éléments d’histoire locale et les ambitions avec les changements profonds de la société, elle mêle l’utile à l’agréable. Sans oublier l’une des mutations les plus spectaculaires de l’époque: la volonté d’émancipation des femmes. Car si le sexe dit faible n’a alors pas le droit d’avoir un compte en banque, il ne va pas pour autant abdiquer. Les combats sont ici édifiants avec quelquefois un coup de main du destin. Mais à Lourdes, comment pourrait-il en aller différemment? Une lecture à ne pas conseiller uniquement à ceux qui partiront en vacances dans les Pyrénées, mais ä tous ceux qui aiment les romans historiques bien troussés.

L’hôtelière du Gallia-Londres
Bernadette Pécassou-Camebrac
Éditions Flammarion
Roman
320 p., 20 €
EAN : 9782081391284
Paru le 6 juin 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Lourdes, mais aussi à Biarritz et au Pays basque.

Quand?
L’action se situe en 1956 et les années suivantes, avec un retour en arrière qui nous mène jusqu’au milieu du XIXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Inès avait l’air de l’ange qu’elle n’était pas. Marie l’avait compris. Fille unique, elle était la future héritière de l’hôtel le plus prestigieux de Lourdes situé au pied des sanctuaires, là où se pressaient les foules de pèlerins et où vivaient les propriétaires des affaires les plus florissantes, ceux de la haute.»
Sur fond d’intrigues au cœur d’un palace luxueux, dans une ville mystique jusque dans sa pierre de granit et ses brumes hivernales, L’hôtelière du Gallia-Londres brosse le portrait de destins individuels dans une société en pleine mutation. Des années 1950 à nos jours, entre essor de l’hôtellerie moderne et déchirements de la société, la rivalité de Marie et d’Inès est une histoire de pouvoir, de foi et de courage.

Les critiques
Babelio
Le Journal des femmes
La Nouvelle République des Pyrénées (Cyrille Marqué)

Les premières pages du livre:
« Inès avait l’air de l’ange qu’elle n’était pas. Marie l’avait compris. En admiration devant ses cheveux blonds, les autres enfants de l’école Massabielle oubliaient qu’elle cachait dans sa main délicate des griffes acérées dont elle usait sans état d’âme à la moindre contrariété. Ils semblaient ne pas voir son air hautain, ils lui pardonnaient tout. Fille unique, elle était la future héritière du Gallia-Londres, l’hôtel le plus prestigieux de la ville de Lourdes, situé au pied des sanctuaires, là où se pressent les foules de pèlerins et où vivent les propriétaires des affaires les plus florissantes, ceux de «la haute».
Marie avait commencé à déceler la noirceur du démon sous la trompeuse blondeur de l’ange un jour d’hiver et de froid sibérien quand, par le plus grand des hasards, elle avait assisté à une scène qui devait rester gravée au fer rouge dans sa mémoire.
Nous étions au cœur du terrible mois de février 1956.
Une exceptionnelle vague de froid paralysait le pays depuis plus de deux semaines. Les eaux du gave avaient gelé et la neige, tombée en abondance, recouvrait la ville. Le thermomètre était passé au-dessous des moins vingt degrés, la France et l’Europe entière étaient en alerte. La Nouvelle République du 12 février annonçait qu’en Corrèze, le record de froid était de moins trente-cinq degrés et à Nantes, la Loire charriait des glaçons longs de plus d’un mètre. C’était un temps à ne pas mettre le nez dehors ou mieux valait s’emmitoufler jusqu’aux yeux d’épaisses couches de laine, sous peine de sentir la moindre goutte geler dans ses narines. Harnachée de pied en cap, la petite Marie filait à l’épicerie Cazalé faire une course de dernière minute pour le repas du soir quand, passant devant la statue de sainte Bernadette près de l’église paroissiale, elle entendit une voix. Or, elle avait beau tourner la tête en tous sens, elle ne voyait personne. Pas le moindre passant, pas même un chien. Elle s’apprêtait à repartir quand la voix résonna à nouveau, toute proche. Elle s’arrêta, tendit l’oreille.
Cette voix si particulière… c’était celle d’Inès. Ça alors! Que pouvait bien faire cette pimbêche dans ce froid glacial, ce n’était pas son genre d’affronter les frimas, surtout à cette heure tardive? Intriguée, Marie s’était avancée vers le petit square de la statue de sainte Bernadette d’où la voix semblait provenir, et ce qu’elle découvrit la sidéra. Enveloppée d’une chaude pelisse à capuche bordée de renard argenté, gantée et chaussée de confortables bottines fourrées, Inès piétinait le sol et tapait ses mains l’une contre l’autre pour ne pas laisser le froid traverser ses gants et les semelles de crêpe de ses bottines.
— Tu avais dit que tu le ferais, disait-elle d’un ton sentencieux, si tu renonces maintenant ne compte pas sur moi pour rester ton amie. J’ai horreur des lâches et je ferai ta réputation…
(Elle s’adressait à une seconde personne, que Marie ne pouvait voir.) Tu n’auras plus qu’à fréquenter des filles de boulanger ou de pensions minables.
Étant justement fille de boulanger, Marie ne se faisait aucune illusion sur l’opinion qu’Inès pouvait avoir des filles comme elle, mais l’entendre le dire avec un tel mépris la blessa de manière inattendue. »

Extrait
« En cette deuxième moitié du XXe siècle, la famille de Marie Cassagne possédait une boulangerie et les parents de sa meilleure amie, Josy Dulac, une petite pension. Toutes deux étaient aussi liées avec Chantal, la fille des Fourcade, propriétaires d’un hôtel familial modeste mais rentable. Toutes trois vivaient en haut de la ville de Lourdes et rêvaient un jour d’habiter en bas, de l’autre côté du pont qui franchissait le gave, là où se dressaient les prestigieux hôtels trois étoiles, regroupés au plus près des sanctuaires religieux. Là où les foules de pèlerins venus du monde entier priaient la Vierge Marie, «Dame Blanche» apparue à Bernadette Soubirous en l’an 1858.
Avant les apparitions, la ville comptait à peine sept mille habitants. C’était une simple bourgade, incontournable passage vers les montagnes pyrénéennes, alors très à la mode pour les bienfaits de leurs eaux thermales, les mystères de leurs forêts et de leur faune sauvage. La riche société lourdaise vivait rassemblée autour de l’église et de la mairie sur la belle place Marcadal où trônait une fontaine de pierre sculptée de dauphins qui recrachaient l’eau des montagnes. C’était la place des cafés et des auberges où se croisait tout ce qu’une petite ville peut compter de notables, commerçants, hommes de loi, pharmaciens, médecins, journalistes. »

À propos de l’auteur
Bernadette Pécassou a publié de nombreux romans à succès chez Flammarion, dont La Belle Chocolatière (2001), L’Impératrice des roses (2005), La Passagère du France (2009), La dernière Bagnarde (2011), Sous le toit du monde (2013) et tout dernièrement L’hôtelière du Gallia-Londres (2018). Après une carrière de journaliste et réalisatrice pour la télévision, elle se consacre à l’écriture. (Source : Éditions Flammarion)

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L’imprimeur de Venise

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En deux mots:
En suivant Paolo qui entend faire connaître l’œuvre de son père, Alde Manuce, on découvre l’histoire des débuts de l’imprimerie et un nouveau pan de l’Histoire de Venise.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Crise dans l’édition… en 1500!

L’Espagnol Javier Azpeitia nous entraîne à Venise au début des années 1500 sur les pas des imprimeurs. Un passionnant roman historique construit comme un thriller.

Sur les pas d’un imprimeur du XVIe siècle, on découvre que dès les origines les acteurs de la chaîne du livre étaient confrontés aux questions qui agitent aujourd’hui encore le monde de l’édition. Si aujourd’hui on assiste à une redéfinition complète du secteur du fait de la transition numérique, en 1530 il s’agissait de définir un modèle dans lequel les mêmes questions de rémunération des auteurs, d’évolution des techniques ou encore de diffusion se posaient.
Mais, outre ce jeu de miroir qui ravira tous ceux qui s’intéressent à l’univers du livre, c’est sa construction subtile qui fait l’attrait de ce roman. Car Javier Azpeitia, qui enseigne la littérature et l’écriture créative à l’université de Salamanque, s’est d’abord distingué pour son roman noir intitulé Hypnos, couronné par le prix Hammet international du roman policier. Avec ce roman historique, il reste fidèle à son sens de l’intrigue et au suspense savamment orchestré.
Tout commence avec l’arrivée à Modène de Paolo Manuce. Nous sommes le 23 avril 1530. Le fils d’Alde Manuce (aussi connu sous le nom d’Alde l’Ancien) vient rendre visite à la veuve d’Andrea Torresani (ou Torresano). Dans ses bagages quelques livres, mais surtout le manuscrit qu’il a consacré à son père. Un hommage épique – et sans doute joliment embelli – à la gloire de ce pionnier. « Révèle-moi tout, Déesse, sur l’étonnant Alde Pio Manuce Romano, ce savant qui à Venise donna un nouveau sens à la lecture en transformant le papier en or. Parle-moi de l’inventeur sacré du livre transportable qui changea la façon de lire, de l’inventeur sacré de la page aux amples marges blanches, de la marque imprimerie, de la mise en pages en vis-à-vis de l’édition bilingue, de la typographie romaine et de la cursive rapide, de la ponctuation, de la pagination et des tables des matières, du catalogue de prix… »
On imagine la jubilation de l’auteur à faire revivre ces personnages réels en laissant le soin au roman de combler les vides biographiques. Si la motivation du jeune Alde arrivant à Venise pour créer une imprimerie et diffuser les grands classiques de la littérature grecque ne saurait guère être remise en doute, il n’en va peut-être pas de même s’agissant de sa candeur et de son innocence. Mais on s’amuse de son émoi lorsqu’il se retrouve pour la première fois sur une gondole avec une femme inconnue, on frémit lorsqu’il est victime d’un voleur de manuscrits, on partage avec lui les difficultés de l’entrepreneur qui, deux ans après son installation, n’a toujours pas produit le moindre ouvrage, notamment parce que les Allemands qui avaient vendu la presse à imprimer s’étaient envolés avant de la monter. On l’encourage dans sa volonté d’en savoir toujours plus, d’étudier aux côtés de Nicolas Jenson. On tremble avec lui lorsque ses beaux projets se heurtent à la censure, à la réprobation des élites qui ne voient pas d’un bon œil cette entreprise de diffusion du savoir au plus grand nombre. Mais on applaudit à cette idée, maintes fois utilisée depuis, d’imprimer dans un prologue une diatribe indignée à l’encontre du texte publié pour éviter l’indignation ecclésiastique. Enfin, on peut se réjouir de l’idée de publier de petits volumes en cursive et de lancer les premiers best-sellers en livre de poche signés Lucrèce, Virgile, Horace, Juvénal, Perse, Catulle, Tibulle, Pétrarque, Dante ou encore Sophocle et Euripide en grec. Ces « petits livres que tout le monde appelait désormais aldins, au format in-octavo, il était manifeste qu’ils avaient changé la façon de lire, poursuivait Paolo de plus en plus déterminé. Avait-on déjà vu autant de personnes paradant dans la rue, leur livre sous le bras, loin de leurs obscurs cabinets? Et de jeunes lisant dans leurs jardins des livres autres que de prières?»
Intrigues, espionnage, lutte pour les meilleurs auteurs et recherche d’avantages concurrentiels grâce à l’élaboration de nouvelles techniques d’impression et de reliure forment des épisodes aussi passionnants que documentés, tout comme la chasse aux contrefaçons qui se multiplient dans toute l’Europe.
N’oublions pas le mariage qui se profile entre Alde Manuce et Maria Torresani, la fille de son associé, et qui vient mettre une note sentimentale dans cette quête avec – entre autres – une nuit de noces à rebondissements. Car l’éditeur de Sur l’amour d’Épicure ne saurait déchoir.
On ne saurait, pour finir, que recommander de mettre en pratique la phrase qui accompagne la marque de cet éditeur – un dauphin s’enroulant autour d’une ancre – pour déguster ce livre : Festina lente (Hâte-toi lentement).

L’imprimeur de Venise
Javier Azpeitia
Éditions JC Lattès
Roman
traduit de l’espagnol par Anne Plantagenet
350 p., 21,50 €
EAN : 9782709659239
Paru le 14 mars 2018

Où?
Le roman se déroule principalement à Venise, mais également à Rome, Modène, Ferrare, Mantoue ou Carpi. On y évoque aussi d’autres centres européens de l’imprimerie tels que Lyon, Paris, Francfort, Anvers, Bâle ou Buda.

Quand?
L’action se situe au tournant des XVe et XVIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
En 1530, un jeune homme se présente dans une maison de la région de Modène, pour rencontrer la veuve d’Alde Manuce, le célèbre imprimeur vénitien. Il veut lui montrer le texte qu’il a écrit sur sa vie, sans savoir que la véritable histoire de Manuce n’a rien à voir avec le ton épique du récit qu’il a imaginé autour du héros de l’imprimerie.
En effet, lorsqu’en 1489, Alde Manuce arrive à Venise dans le but de réaliser des éditions raffinées des nombreux trésors grecs qu’il connaît, il doit faire face à de nombreuses difficultés auxquelles il ne s’attendait pas: vol de manuscrits, censure des puissants contre la diffusion de l’épicurisme, obligations commerciales d’Andrea Torresani, patron de l’imprimerie… Quand il se met en tête d’épouser la fille d’Andrea Torresani, les obstacles se multiplient encore.
Avec une juste dose d’ironie et une érudition discrète, L’Imprimeur de Venise recrée de manière éblouissante l’origine de l’édition à travers des personnages pionniers, dans une ville folle. L’époque de crise que traverse Venise n’est pas sans rappeler les défis du présent…

Les critiques
Babelio
Blog Les carnets d’Eimelle 
Blog La plume d’érable 
Blog Aldus 

Les premières pages du livre 
Parmi les différents types qui constituent l’espèce humaine, l’un des plus étranges est celui formé par les êtres qui renoncent à vivre le monde pour le lire. Des spécimens tous très semblables, faciles à distinguer à cause de leurs carences, si particulières. En général ils mènent des existences éteintes, plus encore par rapport à celles, enflammées, qu’ils découvrent dans leurs lectures. Leurs yeux ne brillent jamais face aux autres, uniquement dans la solitude de leurs cabinets. Là, entourés de paperasses, à la lueur malsaine de bougies, ils plongent dans un fleuve de mots où ils affirment trouver tout ce que les autres recherchent dans les rues des villes et sur les chemins perdus de la terre.
Souvent, entraînés par ce tourbillon qui les attend chaque matin dans leur bibliothèque, il n’est pas rare que ces hommes considèrent leur corps comme un compagnon gênant dont il est prudent d’ignorer les désirs, dans la mesure du possible. Par conséquent, pour beaucoup d’entre eux l’amour est juste une fiction, une de ces fables illustrant la folie où tombent ceux qui n’ont pas étudié les traités de mise en garde contre lui.
Parfois, il arrive qu’un de ces hommes étranges soit amené, à cause d’une ambition pénible ou du désir peut-être d’être utile aux autres, à affronter par mégarde le monde et à débarquer à un endroit de la chrétienté avec une malle de livres pour tout équipage, perdu loin de sa tanière, comme s’il venait d’être chassé du ciel et était soudain tombé là. Alors, les fantasmes dont il recouvrait son existence s’effondrent, et il se rend compte que sur le plan pratique il est totalement bon à rien. La réalité, finalement, cesse de s’écouler page après page et soudain la vie arrive, s’imposant avec toute sa spontanéité inopportune…
Des pensées de ce genre occupèrent l’esprit de Maria de Torresani, veuve de l’imprimeur Alde Manuce, dès l’instant où elle aperçut une litière portée par des ânes sur le chemin qui divisait l’horizon en deux. Ou plutôt dès qu’elle reconnut l’enseigne du véhicule, une tour flanquée de deux majuscules anciennes : A et T, initiales de la maison d’un autre imprimeur, Andrea Torresani, son père, mort lui aussi depuis des années.
Comme elle le faisait souvent en fin de journée, Maria était montée dans la petite loggia qui se trouvait en haut de sa villa de Novi, à Modène. Elle devait avoir désormais la cinquantaine. Quand ses cheveux étaient devenus blancs elle n’avait pas attendu deux semaines pour les teindre au henné, ce qui donnait également à son regard une teinte rouge.
Si on en croit le chroniqueur vénitien Marin Sanudo, invité à cette période dans la villa de Maria, nous étions le 23 avril 1530.
Lorsque la litière arriva enfin dans la cour pavée de la villa, la lumière du soleil couchant allongea verticalement l’ombre de la cabine, lui donnant un air spectral. Assis dedans, le voyageur dormait profondément, la tête appuyée contre la paroi en bois.
L’âne de devant se dirigea avec détermination vers un abreuvoir situé sur un côté de la cour. Une source déversait un petit jet d’eau qui, débordant du bassin en bois, serpentait ensuite dans une rigole en direction de jardinières pleines de rosiers. Et, comme prolongeant l’impulsion vitale de la rigole, les rosiers truffés de fleurs grimpaient sur la pierre de la façade de la villa, longeant sans la couvrir l’embrasure des fenêtres des deux étages jusqu’à la loggia d’où Maria suivait la scène.
Une très grande jeune fille, qui portait une robe chatoyante et un panier de fraises à la main, entra dans la cour en même temps que le véhicule. Elle comprit tout de suite que les animaux avançaient sans contrôle, et se dirigea à son tour vers l’abreuvoir, préoccupée. Mais quand elle vit que le voyageur s’était seulement endormi, elle se détendit, puis s’attarda un peu à le contempler, se demandant (du moins c’est ce que pensa Maria) ce qu’elle allait faire avec lui.
Il avait pour lui d’être presque aussi jeune qu’elle, devait juger la jeune fille aux fraises tandis qu’elle l’examinait, devina Maria. Il avait contre lui son apparence chétive et, sans aucun doute, son imprudence : seul et endormi en plein voyage, courant le risque d’être attaqué par des bandits, ce qui n’était en rien improbable dans le coin. De plus, il portait des habits luxueux jusqu’au ridicule, surtout l’extravagant capuchon bleu outre-mer, à la dernière mode de la cour, qu’il avait noué sur sa tête et dont la longue pointe tombait sur son épaule. On voyait qu’il venait de loin. La villa se trouvait à une demi-heure de route, à peine, de la citadelle de Novi, à Modène, mais il y avait facilement sept journées de voyage depuis Venise, siège de l’imprimerie d’Andrea Torresani.
La jeune fille aux fraises ne semblait pas remarquer que les deux ânes, accrochés à la litière par les brancards qui soutenaient celle-ci, l’un devant et l’autre derrière, avaient commencé une sourde bataille de position face à l’abreuvoir et la cabine s’agitait dangereusement. Le voyageur ouvrit alors les yeux et découvrit ceux de la jeune fille. Cela dura seulement un instant, car les sabots d’un âne glissèrent sur les pavés et les deux bêtes tombèrent par terre, renversant la cabine dans l’eau.
Les jeunes gens crièrent en même temps. Le voyageur se débattit et se retrouva assis sur le bassin, louchant vers la jeune fille, son gros sac de voyage trempé à côté de lui et le pompon du capuchon gouttant, décomposé, sur sa tête.
La jeune fille aux fraises le contempla, figée, les yeux grands ouverts et les lèvres pincées, puis ne put se retenir davantage de rire.
— Les livres! s’écria le voyageur, cherchant autour de lui.
Mais la malle aux livres, attachée derrière la cabine de la litière, avait été épargnée du désastre. La jeune fille finit par réagir et tendit au garçon une main qu’il prit avec la délicatesse appropriée. C’était un jeune homme très bien élevé.
— Je te remercie beaucoup pour ton aide, dit-il une fois hors de l’eau, tâchant de retrouver bonne figure. C’est bien la villa de Maria Torresani de Manuce?
— Oui… le Jardin. Tu ne serais pas un des fils de Maria… Paolo? demanda-t-elle à son tour.
Elle avait beaucoup entendu parler de chaque membre de la famille de son hôtesse. Chaque printemps, elle venait de Mirandola au Jardin et ne partait pas avant le milieu de l’automne.
En guise de réponse, Paolo Manuce ôta le capuchon mouillé de sa tête et esquissa une révérence stupide en ouvrant les bras.

Extrait
« Alde souriait aussi, flottant, sans oser la regarder. Jamais, en quarante et quelques années de vie consacrée à l’étude et à l’enseignement des lettres il ne s’était trouvé si près d’une femme qui ne fût pas sa mère ni une de ses sœurs. Il avait beau essayer, impossible d’éviter le contact avec son épaule, si nue, et même s’il s’était efforcé de ne pas croiser son regard un seul instant, il devinait la blancheur fantomatique de son visage imprégné de céruse, la vivacité de ses yeux bridés ombrés de bleu, l’épaisseur de ses lèvres brillantes, enduites de miel. Pour comble de malheur, de ses épaules et de la naissance de sa poitrine, du très large décolleté carré de sa robe, émanait un parfum de fleurs, endiablé, bouillant, ou peut-être était-ce de ses cheveux, des tresses qui s’enroulaient comme un serpent tranquille et doré autour de sa coiffe écarlate. »

À propos de l’auteur
Javier Azpeitia est né à Madrid en 1962. Il est l’auteur de nombreux romans, dont Hypnos, paru chez JC Lattès en 2003, récompensé par le prix Hammet international du roman policier. Il enseigne aujourd’hui la littérature et l’écriture créative à l’université de Salamanque. (Source : Éditions JC Lattès)

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Couleurs de l’incendie

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En deux mots:
Madeleine Pericourt est l’héritière de la fortune de son frère Edouard. Après avoir été trompée et spoliée, elle va chercher à prendre sa revanche. Entre petits arrangements et grandes manœuvres politiques, ce roman dépeint parfaitement l’entre-deux-guerres.

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

Ma chronique:

Les couleurs du chef d’œuvre

Disons-le d’emblée : Couleurs de l’incendie est un très grand livre. Sans aucun doute l’un de ceux qui marqueront cette année 2018.

Sans que la lecture du premier tome de ce qui est annoncé comme une trilogie ne soit nécessaire pour apprécier Couleurs de l’incendie, il serait dommage de passer à côté du premier volume, Au revoir là-haut, le Prix Goncourt de 2013 disponible en poche ou encore dans la superbe adaptation cinématographique d’Albert Dupontel. L’occasion de faire connaissance avec quelques-uns des protagonistes de ce deuxième tome et d’apprendre les raisons de la mort tragique de Marcel Péricourt. Car c’est avec la scène des obsèques du patriarche de la famille que s’ouvre ce formidable roman.
Je prends le pari qu’à la fin de ce chapitre initial vous serez conquis par le style et l’intensité du récit et n’aurez de cesse d’en apprendre davantage sur le tragique fait divers qui va secouer toute l’assistance, la chute du deuxième étage de Paul, qui va s’écraser sur le cercueil de son grand-père. « Dans la cour soudain silencieuse, le choc de son crâne sur le chêne, accompagné d’un bruit sourd, provoqua une secousse dans toutes les poitrines. Tout le monde était sidéré, le temps s’arrêta. Lorsqu’on se précipita vers lui, Paul était allongé sur le dos. Du sang coulait de ses oreilles. »
Après l’émoi suscité par ce qui semble devoir être un accident ou un suicide, les convoitises vont très vite revenir sur le devant de la scène. Nombreux sont en effet les descendants avides de se partager l’une des plus importantes fortunes de France. Qui va finir par échoir à sa fille Madeleine, ne laissant que des miettes à Charles Péricourt, à son collaborateur Gustave Joubert, à des associations d’anciens combattants et à quelques autres œuvres de bienfaisance.
Mais une fois digéré ce choc, les vautours reprennent leur envol et vont finir par fondre sur une proie facile, car Madeleine est entièrement concentrée sur ce fils qu’elle a failli perdre si tragiquement et qui se retrouve paraplégique. Ceux qui affirment la conseiller pour pouvoir mieux la délester vont s’en donner à cœur-joie. Une signature par ici, un placement par là et déjà les fonds changent de main.
Même le personnel de maison montrera son côté cupide, même André, l’amant qu’elle a engagé comme précepteur de son fils et dont elle peut «disposer» ainsi sous son propre toit, va la trahir.
Parachutée dans un milieu d’hommes, Madeleine n’aura guère le temps d’apprendre les codes et les règles de ce club qui « suivait un parcours immuable. La politique d’abord, puis l’économie, l’industrie, on terminait toujours par les femmes. Le facteur commun à tous ces sujets était évidemment l’argent. La politique disait s’il serait possible d’en gagner, l’économie, combien on pourrait en gagner, l’industrie, de quelle manière on pourrait le faire, et les femmes de quelle façon on pourrait le dépenser. »
Mais Pierre Lemaitre connaît trop bien les ressorts du roman noir pour ne pas bâtir sur ce terreau une vengeance que n’aurait pas renié Alexandre Dumas. Madeleine – Edmond Dantès au féminin – va démontrer un savoir-faire diabolique. Elle n’hésitera devant moyen pour parvenir à ses fins, allant jusqu’à se rapprocher de la pègre. De la duplicité à la malversation, du faux en écriture au chantage, de l’abus de confiance au retournement d’alliance, la panoplie déployée est aussi distrayante qu’efficace. Dupré, son allié dans ce plan machiavélique, résume bien sa mission: « aider à ruiner un banquier, à écraser un député, à dessouder un journaliste révolutionnaire, c’était une mission comme une autre en faveur du désordre, de la déstabilisation, une action de sape moderne… »
C’est plein de rebondissements, agrémenté de scènes très visuelles – à tel point que l’on «voit» déjà le film en lisant le livre – et très subtilement amené. Voilà pour le romanesque qui vaut à lui seul de se plonger dans ce roman.
Mais ce qui le rend exceptionnel, ce sont les différents niveaux de lecture supplémentaires, à commencer par la page d’Histoire qui nous est offerte. Derrière les épisodes tumultueux de cette riche famille, on trouve en effet la description très documentée de l’évolution politique, économique et sociale de l’entre deux guerres, de la peur du communisme et de la volonté de retrouver un pouvoir fort après la chute du cartel des gauches. Mais la droite qui revient en 1928 ne pourra rien pour juguler la crise financière qui, après les Etats-Unis frappera le pays au début des années Trente. Les frictions, les faillites, la misère vont provoquer de fortes tensions bin rendues dans le livre, entre les partisans d’un pouvoir fort et ceux qui veulent un front populaire. Déjà on voit poindre les Couleurs de l’incendie qui se prépare…
Avec malice et finesse Pierre Lemaitre nous propose aussi une réflexion plus actuelle. Comment ne pas voir, à la lumière des dernières actualités – allant jusqu’à la mise en examen d’un ex-président de la République – que la vigilance reste de mise. Que la soif de pouvoir, si ce n’est de l’argent, reste toujours un levier puissant et que les vautours sont loin d’avoir disparu…
Si vous n’avez pas encore découvert l’œuvre de Pierre Lemaitre, vous savez désormais ce qu’il vous reste à faire ! On ne voit pas les pages défiler et dès la fin du roman on réclame la suite.

Couleurs de l’incendie
Pierre Lemaitre
Éditions Albin Michel
Roman
544 p., 22,90 €
EAN : 9782226392121
Paru le 3 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et das les environs.

Quand?
L’action se situe en 1927 et Durant les années suivantes.

Ce qu’en dit l’éditeur
Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l’Europe.
Couleurs de l’incendie est le deuxième volet de la trilogie inaugurée avec Au revoir là-haut, prix Goncourt 2013, où l’on retrouve l’extraordinaire talent de Pierre Lemaitre.

Les critiques
Babelio 
France Inter (Le Masque et la plume)
Libération (Claire Devarrieux)
Culturebox (Laurence Houot)
Télérama 
LaPresse.ca (Josée Lapointe)
La Croix (Jean-Claude Raspiengas)
Le JDD (Alexandre Fillon)
Publik’Art (Bénédicte de Loriol)
Journal de Montréal (Karine Vilder)
Cultture-tops (Rodolphe de Saint-Hilaire)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Carobookine


Pierre Lemaitre présente Couleurs de l’incendie, deuxième volet de la trilogie inaugurée avec Au revoir là-haut, prix Goncourt 2013. © Production La Grande Librairie

Les premières pages du livre
« Si les obsèques de Marcel Péricourt furent perturbées et s’achevèrent même de façon franchement chaotique, du moins commencèrent-elles à l’heure. Dès le début de la matinée, le boulevard de Courcelles était fermé à la circulation. Rassemblée dans la cour, la musique de la garde républicaine bruissait des essais feutrés des instruments, tandis que les automobiles déversaient sur le trottoir ambassadeurs, parlementaires, généraux, délégations étrangères qui se saluaient gravement. Des académiciens passaient sous le grand dais noir à crépines d’argent portant le chiffre du défunt qui couvrait le large perron et suivaient les discrètes consignes du maître de cérémonie chargé d’ordonner toute cette foule dans l’attente de la levée du corps. On reconnaissait beaucoup de visages. Des funérailles de cette importance, c’était comme un mariage ducal ou la présentation d’une collection de Lucien Lelong, le lieu où il fallait se montrer quand on avait un certain rang.
Bien que très ébranlée par la mort de son père, Madeleine était partout, efficace et retenue, donnant des instructions discrètes, attentive aux moindres détails. Et d’autant plus soucieuse que le président de la République avait fait savoir qu’il viendrait en personne se recueillir devant la dépouille de « son ami Péricourt ». A partir de là, tout était devenu difficile, le protocole républicatin était exigeant comme dans une monarchie. La maison Péricourt, envahie de fonctionnaires de la sécurité et de responsables de l’étiquette, n’avait plus connu un instant de repos. Sans compter la foule des ministres, des courtisans, des conseillers. Le chef de l’Etat était une sorte de navire de pêche suivi en permanence de nuées d’oiseaux qui se nourrissaient de son mouvement.
A l’heure prévue, Madeleine était en haut du perron, les mains gantées de noir sagement croisées devant elle.
La voiture arriva, la foule se tut, le président descendit, salua, monta les marches et pressa Madeleine un instant contre lui, sans un mot, les grands chagrins sont muets. Puis il fit un geste élégant et fataliste pour lui céder le passage vers la chapelle ardente. »

 

À propos de l’auteur
Auteur de romans policiers (Robe de marié, Alex, Sacrifices) et de romans noirs (Trois jours et une vie), Pierre Lemaitre est unanimement reconnu comme un des meilleurs écrivains du genre et récompensé́ par de très nombreux prix littéraires nationaux et internationaux. En 2013, il obtient le prix Goncourt pour Au revoir là-haut, immense succès critique et public. (Source : Éditions Albin Michel)

Page Wikipédia du roman

Compte Twitter de l’auteur

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Quand Dieu apprenait le dessin

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En deux mots:
Pour asseoir son autorité le Doge Justinien envoie ses hommes à Alexandrie pour y dérober les reliques de Saint Marc. Ce qui nous offre une expédition mouvementée, un portrait saisissant des mœurs au IXe siècle et nous permet de découvrir les origines de Venise, la Sérénissime.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Naissance de la Sérénissime

La quête des reliques de Saint Marc permet à Patrick Rambaud de nous offrir un grand roman d’aventures et une belle fresque historique.

C’est dans un autre roman qui connaît actuellement un grand succès que j’ai trouvé le résumé de ce nouvel opus de Patrick Rambaud. Jean d’Ormesson dans Et moi, je vis toujours revient sur la genèse de l’une de ses villes préférées : « Née, dans un paysage ingrat au milieu des marais, d’un afflux de réfugiés chassés d’Aquileia, vous le savez déjà, par les Huns d’Attila, Venise est le triomphe du génie des hommes sur l’hostilité de la nature. Non, je ne vous parlerai pas de la basilique Saint-Marc qui doit son existence et son nom aux reliques de saint Marc l’évangéliste ramenées de Palestine, au risque de leur vie, par des marins vénitiens qui les avaient dissimulées sous de la viande de porc. » Or, c’est précisément à ses marins vénitiens que s’intéresse Patrick Rambaud, à leur malice et à leur intrépidité qui leur permirent de mener à bien leur projet un peu fou.
Mais avant d’en venir à cette belle relation d’un voyage à hauts risques, disons quelques mots d’une œuvre classique qui explique le titre du livre, le Décaméron de Boccace. Dans la sixième nouvelle de la sixième journée, on nous explique que « Dieu a créé les Baronci au moment où il faisait son apprentissage de peintre. Les autres hommes, il les a faits quand il savait déjà peindre. » Nous voici par conséquent revenus à cette époque où Dieu apprenait le dessin, où il tâtonnait encore, où il lui fallait encore affiner ses premières esquisses. Nous voici en 828.
Pour asseoir son pouvoir le Doge Justinien a une idée susceptible de calmer les Romains et les autorités religieuses en leur apportant la preuve qu’ils sont au même niveau de dévotion. Il veut offrir à ses fidèles une relique et confie à ses meilleurs hommes le soin d’aller dérober celle de Saint-Marc en terre impie: « Je vous sais rusés, débrouillez-vous mais rapportez ici la relique de l’évangéliste par tous les moyens! Sous la protection de saint Marc nous pourrons traiter à égalité avec Rome. Et nous fondrons une République de mille ans!»
Avec un amuse-bouche intitulé «La peur», l’auteur nous dresse un état des lieux dans les mœurs de l’époque. On peut les résumer abruptement en disant que le plus fort a toujours raison. Sur les pas des Vénitiens s’aventurant vers Mayence, on ne va pas tarder à s’en rendre compte. Ce sera aussi l’occasion pour ce détachement de faire une démonstration de son habileté à ruser. Une qualité qui va devenir indispensable dans la seconde partie, « Le pouvoir ». On y sent l’auteur des chroniques de Nicolas 1er et de François le Petit, désormais habitué à analyser les intrigues de pouvoir, dans son élément. Avec une jubilation non feinte, il nous détaille les moyens – souvent peu recommandables en terme de justice, de loyauté ou d’équité – mis en œuvre pour régner.
Mais c’est avec la trosième partie, « L’aventure » que je me suis le plus régalé. Dans les ruelles d’Alexandrie, sur la piste de ces reliques convoitées par les deux émissaires, Marino Bon et Rustico, on savoure, on tue, on s’amourache, on s’enivre au point d’oublier sa mission première, ou presque. Mais au bout du compte, on mettra bien la main sur ce que l’on pourra présenter comme les reliques authentiques. À moins que le titre du dernier chapitre, « La légende » ne soit aussi ne mise en garde sur la véracité historique de cette expédition. Mais qu’importe, l’essentiel n’est-il pas de «construire le roman national» comme on a pu l’écrire de l’histoire de France. Dans cette mission là, Patrick Rambaud est inégalable!

Quand Dieu apprenait le dessin
Patrick Rambaud
Éditions Grasset
Roman
288 p., 19 €
EAN: 9782246814863
Paru le 10 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en Italie, à Venise et dans les environs, à Torcello, Mamoniga, Scorpetho, Pavie mais aussi à Constantinople, Alexandrie ainsi que dans les Vosges, en route vers Mayence.

Quand?
L’action se situe au IXe Siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Au début du IXe siècle, « nous étions à l’âge des ténèbres. Le palais des doges n’avait pas encore remplacé la lourde forteresse où s’enfermaient les ducs. Les Vénitiens étaient ce peuple de marchands réfugiés dans les lagunes, pour se protéger des barbares. Ils ne voulaient pas affronter des ennemis mais cherchaient des clients: aux uns, ils vendaient des esclaves, aux autres du poivre ou de la soie. Leur force, c’étaient les bateaux – dans une Europe encore aux mains des évêques et des Papes. »
Venise la récalcitrante excite les convoitises et s’exaspère du pouvoir de Rome. Le 31 janvier 828, le doge de Rialto envoie deux tribuns en mission à Alexandrie pour ramener par tous les moyens la dépouille momifiée de saint Marc… Sous la protection d’un évangéliste de cette renommée, Venise pourra traiter d’égale à égale avec Rome et fonder ainsi une république de mille ans… Le roman d’une époque méconnue, racontée avec brio et ironie par Patrick Rambaud.

Les critiques
Babelio 
Paris-Match (Gilles Martin-Chauffier)
La Revue l’Éléphant (Lola Jordan)
Dans quelle éta-gère (monique Atlan)
Le littéraire.com (Serge Perraud)
Les Échos (Thierry Gandillot)
Blog DOMI C LIRE
Blog The unamed bookshelf 

Patrick Rambaud présente son roman Quand Dieu apprenait le dessin. © Production People Network

Les premières pages du livre 
« Pour Tieu Hong bien sûr,
Pour Henri de Régnier,
Pour mes amis de Venise, pour la petite dame du Rialto qui vend au printemps des artichauts minuscules, pour le fabricant de bottes de San Stefano, pour la patronne de La Rivetta qui m’a dépanné un dimanche soir avec une bouteille de Soave, pour les patrons d’Alla Frasca, près de la maison du Titien, qui réussissent une brandade de morue sans pareille, pour le facteur Cheval de Burano qui a un autographe de Gina Lollobrigida, pour le train qui arrive au matin à Santa Lucia, pour ce vieux monsieur impeccable dans son loden vert qui vient s’asseoir chaque jour à la même heure sur un banc des Zattere et ne regarde nulle part.

La peur
Dans l’île de Torcello, en 827, le tribun s’appelle Rustico. Son nom le résume: c’est une âme rude; il sait que la terre est plate et que la nef reconstruite de Santa Maria Asunta doit en marquer le centre. Rustico vit dans la certitude. Quand il regarde un arbre il a un œil de charpentier. Quand il regarde un poisson il a faim. Quand il regarde l’Adriatique il mesure la hauteur des vagues et la force du vent. Quand il voyage il cherche à ne pas se faire tuer. Quand il croise un inconnu il se demande d’où peut venir l’attaque. Au physique il a un nez trop long, des moustaches en crocs, des mains assez larges pour manier une hache, tirer un cordage ou emmaller des pièces d’or. Il sourit peu à cause de ses dents poussées de traviole, parce qu’il a acquis le sens des jolies choses à Constantinople en y étudiant les icônes, la grammaire et la prosodie. Il en a aussi ramené sa femme Kassia, fille de Phocas, un Byzantin riche qui fabrique des fours à pain. Lui-même a hérité de maisons, de cours et de jardins à Torcello. Il possède des forêts en terre ferme, des pâturages près de Mamoniga, quelques vignes à Scorpetho et deux bateaux de commerce ventrus capables de franchir la Méditerranée. Quelquefois il doit quitter son île pour une expédition commerciale.
Aujourd’hui il traverse les Vosges avec une caravane de marchandises précieuses. Dans les taillis, la capuche sur le front et l’œil à demi clos, avec son gilet de fourrure poils en dedans, il ne bronche pas. Il écoute de tout son corps. Sans nerfs. Il serre son javelot. La forêt est épaisse, le vent n’y pénètre pas et les sons s’y étouffent. Même la source qui glisse entre les pierres plates, on ne l’entend pas chanter. Soudain, vers l’ouest, Rustico perçoit un léger piétinement que la mousse engourdit, puis des craquements de brindilles. Les chèvres sauvages ont soif même si elles ont peur, en voici une, deux, plusieurs, inquiètes. La première renifle mais les chasseurs qui guettent ont une odeur rassurante: ils sentent le bouc. Une autre chèvre arrache les feuilles d’un arbuste, alors Rustico lance brutalement son javelot en poussant un cri. La bête se raidit et tombe, le ventre percé, et le sang gicle dans le ruisseau, une pluie de javelots s’abat sur les chèvres sauvages, cloue celle-ci contre un chêne, en fait déraper une autre sur les rochers humides. Les hommes sortent des broussailles et achèvent leur travail au couteau. En égorgeant sa chèvre, qu’il maintient d’une main par les cornes, Rustico reçoit sur le bras un jet de sang chaud. Il plonge maintenant son poignard de chasse dans la panse agitée de spasmes, on entend craquer les côtes sous la lame de fer. Les boyaux sortent. Chacun lave son javelot à même la source et vide les carcasses pour qu’elles soient moins lourdes à emporter jusqu’au camp provisoire. Puis ils s’en vont en tirant leurs chèvres par les pattes, laissant après eux une traînée rouge sur la mousse et les feuilles basses. Déjà les corbeaux se chamaillent en jacassant autour des intestins.
Ces hommes appartiennent tous au duché de Venise et voyagent ainsi depuis trois semaines dans les forêts, les tourbières dangereuses, la pierraille et les taillis serrés qu’ils ouvrent parfois à l’épée. Ils en ont assez de ces montagnes froides. « C’est encore loin, Mayence? » Le guide indigène, qui n’a pas de nez, bredouille en latin approximatif qu’après le monastère de Saint-Gandulf on y arrivera en une semaine si le Rhin est à nouveau navigable. Il n’est pas fiable, ce montagnard. On ne lui a pas coupé le nez pour rien. La nuit dernière on l’a surpris assis sur une peau de brebis fraîchement dépecée, le côté sanglant sous les fesses. Il a dû s’expliquer: le moyen, a-t-il dit, est infaillible pour que les démons sortent de terre. À Mayence, si on y arrive, on va se débarrasser du bonhomme. Pourquoi voulait-il que les démons sortent de terre? Comme s’il n’y en avait pas assez dans ces maudites forêts.
C’est la première fois que des marchands vénitiens s’aventurent si loin vers le nord. Jusqu’à présent ils se contentaient de livrer leur sel et les soieries orientales à Pavie, en remontant le Pô sur leurs barges. Déjà les Syriens et les Grecs n’avaient plus le monopole des épices d’Alexandrie, et les marins de Rustico avaient ramené d’Égypte du poivre, de l’encens, des teintures, des tissus brodés d’or qu’ils espèrent vendre cher aux barbares de Germanie. Ces produits si rares, peu encombrants, on pouvait en bourrer les navires et en tirer des fortunes. »

ExtraitS:
« Les croyances, toutes les espèces de croyances génèrent le désordre. Si tu crois, tu veux persuader ceux qui ne croient pas aux même choses que toi, tu t’imposes, tu légifères, tu ordonnes. Tous nos malheurs viennent de ces conflits lamentables et diaboliques. Ouvre les yeux, regarde autour, souviens-toi de ton périple vers Mayence, souviens-toi de Théodore, des amusements de Soulaymâne que seule retient sa sagesse mais jusqu’à quand? Les religions sont les manufactures où se fabriquent des monstres. Elles provoquent acharnement, délation, haine, meurtre, mépris, interdictions, rigidité, extermination, hécatombes, perversité, illusion, enfantillages…Quelle confusion !
– Arrête de parler, Marino, tu te fatigues en vain. »

« Comme c’est vilain, dit Thodoald.
– Silence ! commande Rustico. Un peu de respect pour le coude de sainte Werentrude que les parents de cette enfant ont mise à la broche !
– Elle n’avait qu’à se convertir à l’islam, dit Thodoald. Elle serait morte de vieillesse.
– Sûrement, mais elle ne serait pas sainte.
– Je sais : il faut choisir… »

À propos de l’auteur
Né à Paris en 1946, Patrick Rambaud est écrivain. On lui doit entre autres, chez Grasset, La Bataille (Grand prix du roman de l’Académie française et prix Goncourt), et une suite de célèbres chroniques sur la présidence de Nicolas 1er et de François le Petit. (Source : Éditions Grasset)

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