Sous les feux d’artifice

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En deux mots
En juin 1864 une bataille navale un peu particulière a eu lieu en rade de Cherbourg puisqu’elle opposait un navire confédéré et un navire yankee. Ce combat, à l’époque où se développe le tourisme et où on inaugure le casino, attire les foules. Et incite un journaliste parisien à lancer un pari sur l’issue de l’affrontement.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Ah Dieu! que la guerre est jolie

Un combat naval entre Confédérés et Yankees a eu lieu au large de Cherbourg. C’est cet épisode aussi improbable que saisissant que Gwenaële Robert retrace dans ce roman plein de bruit et de fureur qui a attiré les foules sur la côte normande.

Charlotte a épousé Maximilien. Elle est désormais impératrice du Mexique et débarque pleine d’espoir en Amérique centrale, ne sachant pas que Napoléon III lui a offert une illusion, sans compter le dédain affiché par son mari à son encontre. Car l’armée française s’enlise dans une guérilla incompréhensible, notamment à cause d’une totale méconnaissance du terrain. «Finalement, ces Mexicains mal armés, indisciplinés, montraient une forme d’acharnement qui ressemblait au courage et mettaient en déroute les meilleurs soldats du monde». Autrement dit, son voyage de Veracruz à Mexico sera tout sauf une sinécure.
Pendant ce temps, Théodore Coupet, journaliste à La Vie française est envoyé en reportage à Cherbourg. Le spécialiste des potins mondains va couvrir l’inauguration du casino, mais rêve d’un scoop qui lui permettrait de gagner du galon. Peut-être que l’arrivée conjointe dans la rade de l’Alabama, navire sudiste, et du Kearsarge le Confédéré, lui offrira cette opportunité. Car on murmure que le capitaine sudiste, «cette tête brûlée de Semmes», entend engager la bataille contre son ennemi du nord. Assistant aux préparatifs, le reporter qui rêvait d’aller couvrir la guerre de Sécession, constate avec plaisir qu’elle «vient à lui pour l’arracher à la médiocrité de sa vie.»
L’idée qui germe alors dans sa tête pourrait même lui permettre de faire d’une pierre deux coups. Il suggère à Mathilde des Ramures, qui a trouvé refuge à Cherbourg, de parier sur la victoire du Nord, qu’il croit inéluctable, et refaire ainsi une partie de sa fortune. Car son mari flambeur les a entraînés vers la ruine et a été contraint de suivre le corps expéditionnaire au Mexique. Une belle occasion de se rapprocher de cette femme troublante. Mais pour ne pas éveiller les soupçons, il va charger Zélie Tissot, la jeune fille croisée dans le train, d’effectuer les transactions. Car la foule se presse sur la Côte. Ce combat est pour tous les curieux un formidable spectacle et un jeu qui peut même leur rapporter gros. La poudre va parler…
Tout comme c’est le cas de l’autre côté de l’Atlantique où le plan conçu par Napoléon III pour mettre fin au blocus en établissant un couloir de contournement par le Mexique piétine depuis deux ans déjà. Il y a pourtant urgence, car le blocus qui empêche les livraisons de coton asphyxie la soierie lyonnaise, la rubanerie stéphanoise, la broderie lorraine et de manière générale toute l’industrie textile. Sous les feux d’artifice, c’est bien l’inquiétude qui domine car l’issue des combats reste bien incertaine.
C’est à ce moment-charnière de l’Histoire, au moment où le commerce se mondialise, que Gwenaële Robert a consacré le temps du confinement. Une période qui lui a permis de se plonger dans son abondante documentation et concrétiser son projet de roman, né après une visite à Cherbourg et plus particulièrement au cimetière. C’est là qu’elle a découvert les tombes de George Appleby et James King du CSS Alabama et, à leurs côtés, de William Gowin de l’USS Kearsarge. Nourrie des chroniques de l’époque, elle a parfaitement su retranscrire l’ambiance et l’atmosphère du XIXe siècle, ajoutant à son scénario les intrigues qui rendent la lecture si plaisante. On ne s’ennuie pas une seconde et on en apprend beaucoup. Bref, c’est une belle réussite.

Sous les feux d’artifice
Gwenaële Robert
Le Cherche-Midi éditeur
Collection : Les Passe-murailles
Roman
000 p., 20,90 €
EAN 9782749173108
Paru le 25/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Cherbourg et sur la côte normande. Il se déroule également au Mexique, de Veracruz à Mexico, sans oublier Paris, également évoqué.

Quand?
L’action se déroule du 10 au 17 juin 1864.

Ce qu’en dit l’éditeur
Seul le bruit de la fête peut couvrir celui de la guerre.
Lorsqu’un navire yankee entre en rade de Cherbourg un matin de juin 1864 pour provoquer l’Alabama, corvette confédérée que la guerre de Sécession condamne à errer loin des côtes américaines, les Français n’en croient pas leurs yeux.
Au même moment, Charlotte de Habsbourg, fraîchement couronnée impératrice du Mexique, découvre éberluée un pays à feu et à sang.
Le monde tremble. Mais le bruit des guerres du Nouveau Continent ne doit pas empêcher la France de s’amuser. Encore moins de s’enrichir. Théodore Coupet, journaliste parisien, l’a bien compris. Envoyé à Cherbourg pour couvrir l’inauguration du casino, il rencontre Mathilde des Ramures, dont le mari s’est ruiné au jeu avant de partir combattre au Mexique. Ensemble, ils décident de transformer la bataille navale en un gigantesque pari dont ils seront les bénéficiaires. À condition d’être les seuls à en connaître le vainqueur…
Pendant cette semaine brûlante, des feux d’artifice éclatent de chaque côté de l’Atlantique. Dans le ciel de Mexico comme dans celui de Cherbourg, ils couvrent les craquements d’un vieux monde qui se fissure et menace d’engloutir dans sa chute ceux qui l’ont cru éternel.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Télégramme (Jean Bothorel)
Lisez.com (entretien avec Gwenaëlle Robert)
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Les premières pages du livre
« 11 mai 1864
Océan Atlantique
Il ne l’a jamais touchée. Ni au soir de leurs noces, ni après. Pourtant cette nuit-là, ils ont dormi dans le même lit. Elle ne connaît rien aux choses du sexe, mais elle sait que c’est là que ça aurait dû se produire, le rapprochement de leurs deux corps vierges que séparait le voile d’une chemise de coton. Il ne s’est rien passé. Ils sont demeurés à distance l’un de l’autre, sous les draps empesés où leurs chiffres étaient partout brodés en rouge, son C enlacé à son M, comme une incitation à se mêler l’un à l’autre, en relief. Elle est restée longtemps immobile, les yeux fixés sur les lettres rouges qui se détachaient sur les draps, à la lueur du rayon de lune. Elle attendait de rencontrer sa peau, de sentir sa main sur son ventre, de deviner sa jambe contre la sienne, elle retenait son souffle, contractait ses muscles. Rien ne venait. Elle ne percevait même pas, sous les draps, la chaleur de son corps à lui, une sorte de rayonnement, l’électricité de sa chair. Il faisait froid comme la veille, dans le lit à une place où elle avait dormi seule. On eût dit qu’il était absent ou rejeté si loin qu’elle ne pouvait l’atteindre. C’était comme si un fleuve invisible traversait le lit, les condamnant à demeurer sur deux rives séparées. Lentement, elle a passé son doigt sur les boursouflures de coton des lettres brodées. Elle a senti sous la pulpe de son index l’injonction à s’unir, insistante, indiscrète, les courbes des majuscules enchâssées, C et M, Charlotte et Maximilien, et plus loin les initiales de leurs familles respectives, S-C et H, Saxe-Cobourg, Habsbourg, également enlacées. Soudain les initiales lui ont semblé obscènes, elle a repoussé le drap dans l’obscurité, elle s’est tournée vers lui, les yeux grands ouverts, effrayée de ce qui devait advenir, épouvantée qu’il n’advienne rien.

Il dormait. Elle l’a deviné à sa respiration régulière, au grognement plein de sommeil qu’il a émis en se retournant, soulevant le drap amidonné où s’est engouffré un air froid. Elle aurait dû être soulagée. La crainte de cet acte dont on n’avait rien pu lui dire – sauf qu’il était naturel et impérieux – s’éloignait. Elle bénéficiait d’un sursis. Mais celui-ci n’était pas moins inquiétant : et s’il durait toujours ? Est-ce qu’elle resterait vierge ? Est-ce qu’il ne l’aimait pas ? Était-ce sa faute ? Avant le mariage, on lui avait parlé de ses devoirs. « Tout dépend de l’épouse, de sa docilité et de sa capacité à se faire aimer. » Qui lui avait dit ça ? Sa femme de chambre ? Sa grand-mère ? Son confesseur ? L’avait-elle lu quelque part ? Elle était responsable de la bonne marche des choses. Responsable, c’est-à-dire coupable, si l’opération prenait un tour inattendu.

Dans l’obscurité de la chambre conjugale, Charlotte devinait confusément les conséquences dramatiques de cette nuit manquée. Elle voulait se rassurer. Ils n’étaient certainement pas les seuls, d’autres couples devaient vivre ainsi. Mais qui ? Elle a cherché dans son entourage, dans les ramifications de la famille royale de Belgique. Partout autour d’elle, des bourgeons surgissaient, des nourrissons braillards attestaient des mariages dûment consommés, les ventres belges, les ventres français, tous fécondés par des princes. Un frisson l’a parcourue, elle avait froid, elle était seule. Sa main a cherché à tâtons le drap. Elle l’a remonté sous son menton. Elle a fermé les yeux, est descendue au fond d’elle-même, là où tout s’éclaircissait, là où sa volonté ne rencontrait aucun obstacle.
Elle s’est promis que personne ne saurait rien de cet échec. Ni son père, ni ses frères, ni aucun des membres de sa belle-famille, ces Habsbourg empesés, obsédés par leur lignage. Elle a consacré le reste de la nuit à triturer l’abcès de cette blessure d’orgueil – après, elle n’y penserait plus. Elle se l’interdirait.

Lorsque l’aube s’est levée, elle n’avait pas dormi. C’est bien : il fallait afficher une petite mine. Au déjeuner, on lui a trouvé un air fatigué, mais résigné. Elle n’a pas démenti. Charlotte fait toujours ce qu’on attend d’elle.

Maintenant, sur le pont du bateau, elle y pense sans douleur. Son mari est accoudé au bastingage de la frégate, il regarde au loin, il aime la mer passionnément. Elle est le décor idéal pour ses épanchements mélancoliques, les rêveries de son esprit malade, gavé des poèmes romantiques mal digérés – Goethe, Hölderlin, Byron. Charlotte a craint jusqu’au moment du départ qu’il ne vienne pas. Maximilien a montré ces derniers temps des accès de mélancolie intense, des heures entières à rester prostré, muet, immobile tandis qu’elle se démenait pour remplir les malles, donner des ordres, boucler les préparatifs. Le dîner de gala organisé en l’honneur de leur départ a failli tourner au fiasco lorsqu’il s’est retiré brusquement, les épaules secouées par des spasmes nerveux. Son médecin a eu beau affirmer aux convives que ce n’était rien, la fatigue, le temps orageux, personne n’a été dupe. Le cadet des Habsbourg a passé la soirée enfermé dans le pavillon du parc, abattu, criant à travers la porte au valet envoyé par sa femme : « Je ne veux plus entendre parler du Mexique ! »

Charlotte s’est appliquée à faire oublier l’incident. Elle a présidé le souper avec beaucoup de naturel et de grâce, assuré une conversation brillante avec ses voisins, en italien, en espagnol, en français – toutes les langues sont faciles pour elle. Elle a fait les honneurs du château de Miramare, a guidé les invités dans le parc tandis qu’un orchestre invisible jouait des valses viennoises. On l’a trouvée rayonnante, son nouveau titre d’impératrice lui allait à merveille, c’est ce qu’ils disaient tous. Elle acquiesçait : c’est vrai qu’elle est faite pour régner, elle le sait depuis toujours – ces choses-là se devinent très tôt affirmait son père, le roi de Belgique. Mais toute princesse qu’elle était, elle n’était qu’une fille qui, pour son malheur, avait épousé le frère cadet d’un empereur : la mauvaise équation qui vous condamne à rester dans l’ombre, à regarder les souverains régnants avec envie et tristesse, à attendre un tour qui ne viendra peut-être jamais. On ne parle pas du malheur de n’être pas dynaste, on l’éprouve en secret, comme une maladie honteuse. Il faut pour vous en délivrer un événement tragique, ou une nouvelle inattendue, une couronne qui vous tombe du ciel : pour elle, ça a été celle du Mexique, et même si son mari montrait des réticences à la coiffer, elle savait que c’était leur seule chance de régner, de guérir de l’obsession de l’ordre de succession.

Quand les derniers convives sont partis, elle s’est laissée tomber sur son lit, épuisée, satisfaite d’avoir sauvé la face. Elle fait cela mieux que personne, depuis toujours. La vie est un devoir qu’il faut accomplir, on le lui répète depuis vingt-quatre ans. Quand bien même on aurait droit à une part de faiblesse, son mari a tout pris, il n’y a plus rien pour elle.

Depuis qu’on est en mer, Maximilien va mieux. Il parle avec les marins, il s’intéresse aux machines, aux cartes. Chaque matin, dans le silence de sa cabine, il se consacre à la rédaction d’instructions destinées à la future chancellerie. Il dessine des uniformes. Ensuite, il déjeune avec elle. À ceux qui les côtoient sur le Novara, ils offrent le spectacle d’un couple pudique mais harmonieux. Heureux même, si tant est que l’équipage d’un bateau soit à même de juger des états d’âme de Leurs Majestés. Pour elle, ça ne fait pas de doute, ça se voit. Elle n’a jamais été aussi belle, un peu exaltée quand même avec ses yeux brillants et ses joues qui rosissent si facilement. Elle a le sentiment enivrant d’accomplir son destin, enfin. Elle a grandi avec l’idée de régner. On l’a élevée pour ça, on l’a mariée pour ça. Pourtant, tout a mal commencé. Elle n’a connu d’abord que l’échec –son mariage, le royaume de Lombardie-Vénétie perdu après deux ans de règne, à peine. Ensuite, la solitude, l’ennui entre les murs de Miramare.

À vingt-quatre ans, Charlotte prend sa revanche. En devenant impératrice du Mexique, elle répond à toutes les espérances, les siennes d’abord. Reste à découvrir le peuple qu’elle a promis de servir, le pays sur lequel elle règne déjà, qui est loin et un peu inquiétant à cause de la guérilla et des régimes qui se sont succédé sans jamais réussir à y garantir la paix. Elle sait que l’armée française y piétine depuis deux ans, ce qui est mauvais signe attendu que c’est la plus puissante du monde. Mais elle a vu des photos, des peintures superbes rapportées à Miramare par la délégation d’Estrada. La végétation est splendide. On lui a montré d’extraordinaires collections de papillons, des colibris. Des cactus par milliers. Des temples éboulés entre des palmiers, les Maranta, les Gloxinia, ces noms mystérieux tracés au crayon sur des planches par des herboristes voyageurs. Et d’autres images de jungle, où des rideaux de lianes pendent langoureusement dans une débauche de tiges et de feuilles, où l’on devine une chaleur moite, rampante, dont elle sent confusément la sensualité. Dans son esprit la jonction se fait entre son désert conjugal et la verdeur luxuriante de son empire. Elle devine un décor où renaître, l’humidité chaude qui remonterait par capillarité et viendrait inspirer son époux, peut-être. Elle goûte par anticipation ses noces enfin vengées dans la moiteur de la jungle mexicaine.

Elle sourit, tout ira mieux là-bas, tout s’arrangera. D’ailleurs, ce n’est plus si loin. On approche de la Jamaïque. L’océan lui a semblé petit, très facile à traverser, plein d’animation. Le Novara a croisé des navires américains, des corvettes sudistes surtout, condamnées à errer sur le globe tant que durera la guerre de Sécession. On s’est salué de loin, avec respect et courtoisie – révérence discrète, gestes de déférence, sourires. Charlotte a reconnu dans ces forceurs de blocus des gentlemen, des nostalgiques de l’ordre ancien qui regardent dans la même direction, c’est-à-dire par-dessus leur épaule, laudator temporis acti. Pour elle, c’est le contraire. Que regretterait-elle du monde ancien dont l’ordre immuable la condamnait à jouer les seconds rôles, fille écartée du trône par la loi salique, épouse d’un cadet interdit de couronne ? Charlotte est tout entière tournée vers l’avenir, et l’avenir c’est cet empire que le Vieux Monde impose au Nouveau, preuve qu’il fait encore la loi sur le globe. À la messe quotidienne célébrée sur le pont, elle a prié pour la victoire des gentlemen sudistes. Par pur idéal ? Pas seulement. Elle sait que le nouvel empire du Mexique est destiné à mettre un frein à l’expansion yankee qui inquiète la France. Texas, Arizona, Californie, Nouveau-Mexique: ces États récemment tombés dans l’escarcelle américaine seront leurs nouveaux voisins. Elle devine que les relations diplomatiques seraient plus fluides si la Confédération gagnait la guerre. Il est toujours plus facile de s’entendre avec des gentlemen : on parle la même langue.

Le reste de la traversée, Charlotte l’a mis à profit pour organiser sa cour, rédiger une sorte d’étiquette inspirée de celle qu’elle a connue en Belgique. Ce sera raffiné et grandiose, un genre de Laeken tropical. Oui, tout s’arrangera. Napoléon III leur a promis une armée de vingt-cinq mille hommes et deux cent soixante-dix millions de francs, de quoi mettre un peu d’ordre en somme. Elle sort de son corsage le billet qu’elle garde toujours sur elle, comme un talisman: « Vous pouvez être sûre que mon appui ne vous manquera pas pour l’accomplissement de la tâche que vous entreprenez avec tant de courage. » Elle n’a rien à craindre. C’est l’empereur des Français qui l’a écrit. Un homme de parole et d’honneur, au sens où on l’entend dans notre immortelle Europe. »

À propos de l’auteur
ROBERT_gwenaele_©Le_Pays_MalouinGwenaële Robert © Photo Le Pays Malouin

Gwenaële Robert est professeur de lettres et écrivain. Elle a publié trois romans chez Robert Laffont dont Le Dernier Bain, prix Bretagne 2019. Elle vit à Saint-Malo.

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Un Noël avec Winston

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En lice pour le Prix Wepler 2022

En deux mots
De son enfance à sa mort, Winston Churchill aura pris plaisir à fêter Noël, à en respecter l’esprit et les traditions. Même si son côté iconoclaste l’a quelquefois conduit à adapter la fête de famille à sa sauce. Guidé par ce fil rouge, on redécouvre la vie de l’une des figures tutélaires du XXe siècle.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Dans les pas de Churchill

Corinne Desarzens tient haut la main le pari un peu fou de son confronter à Winston Churchill. Cette vraie-fausse biographie brosse un portrait sensible de l’homme agrémenté de belles digressions. Un régal!

Proposons aux amateurs de listes de chercher les personnages historiques qui feraient d’excellents personnages de roman. Il y a alors fort à parier que Winston Churchill figurerait en bonne place de leur classement, tant la longévité et le destin de cet homme offre d’histoires à raconter.
Mais avant de parler de ce combattant, permettez-moi d’évoquer un souvenir, comme le font les anciens combattants. Je me souviens d’une soirée passée il y a plus de 25 ans maintenant dans la ferme où Corinne Desarzens vivait alors. La romancière venait de sortir un superbe roman intitulé Aubeterre dans lequel elle imaginait – avec ces détails qui ne trompent pas sur la véracité des faits – la vie de la famille Bauer sur trois générations.
Si l’autrice vivait littéralement avec ses personnages et racontait leur vie avec un œil pétillant de malice, la conversation a aussi pris quantités d’autres chemins. Elle parlait avec un même enthousiasme de ses souvenirs d’enfance, de sa dernière émotion musicale, de recettes de cuisine qu’elle avait testé à ses lectures marquantes – Corinne pouvait déclamer des passages entiers des romans qu’elle avait aimé – ou encore de détails sur l’histoire du lieu où elle vivait et des soubresauts de l’actualité.
Si je reviens sur cette rencontre, c’est parce qu’elle éclaire on ne peut mieux le livre qui vient de paraître. Un Noël avec Winston est un cabinet de curiosités, un savant mélange de biographie moulinée à l’érudition et à la sensibilité folle de l’autrice. Ici les sensations comptent autant que les faits historiques, l’émotion autant que les faits d’arme.
J’irais jusqu’à dire que nous croisons ici un homme plus vrai que ce qu’en racontent les milliers de pages noircies. À commencer par les mémoires rédigées par tout un régiment, suivies de centaines d’autres ouvrages: «Trente-sept tomes de mémoires, mille biographes qui dévorent et picorent à leur guise. Recommencent pour dire autrement. Assemblent, omettent, éclairent, poussent, freinent, s’attardent, s’étonnent même quand c’est fini. Or ce n’est jamais fini. Chaque projecteur pivote dans la nuit, passant aux mêmes endroits, mais ce qu’il éclaire change.»
Corinne a aussi beaucoup lu, mais elle cherché la rabelaisienne substantifique moëlle, l’angle d’attaque qui permet de mieux cerner l’homme. Et a trouvé la fête de Noël, à la fois universelle et si particulière dans chaque famille. Winston a ainsi construit sa propre tradition, avec ses variantes, souvent révélatrices.
Ce sont particulièrement les repas qu’elle va détailler, des volailles au pudding ainsi que la magie des lieux, en particulier cette demeure de Chartwell qui sera le théâtre de nombreuses rencontres capitales et où Corinne joue les passe-murailles.
Dans le Kent, il oubliera Blenheim, «ce monstrueux palais aux cent quatre-vingt-sept pièces et quatre hectares de toiture» de sa jeunesse où «il joue aux échecs, élève des vers à soie, dessine, joue du violoncelle et remporte une coupe d’escrime. À quatorze ans, il peut réciter 1200 vers des Lais de la Rome antique de Macaulay et des scènes entières de Shakespeare. Par la suite, Shelley et Byron, Childe Harold de celui-ci précisément dont Winston extraira l’appellation de Nations Unies, et puis Keats. Qui? Keats, l’auteur encore inconnu de cette Ode to Nightingale qu’il s’empressera d’apprendre par cœur.»
Si la suite est plus connue, Corinne nous la rappelle à sa manière, de son arrivée au pouvoir en mai 1940 jusqu’à son triomphe en juillet 1945. Bien avant les autres, il avait compris ce que l’accession d’Adolf Hitler à la tête de l’Allemagne pouvait avoir comme conséquences. Il a alors consacré toute son énergie, envers et contre tous ou presque, dans ce combat à l’issue plus qu’incertaine. De fait, il n’aura pas sauvé uniquement l’Angleterre, mais contribué largement à la victoire des alliés. Sans oublier les poussières d’Empire qui resteront attachées à la Couronne.
Mais comme les triomphes sont de courte durée, il sera remercié dans la foulée avant de renaître et mener une seconde carrière politique de 1951 à 1955.
Rien de ce qui est important ne manque, des combats au parlement jusqu’aux difficiles négociations à Yalta avec un Roosevelt malade et un Staline intransigeant, mais l’essentiel, je l’ai dit, n’est pas là. Il est dans ce portrait subjectif d’un homme et dans les splendides digressions d’une formidable romancière.

Un Noël avec Winston
Corinne Desarzens
Éditions La Baconnière
Roman
168 p., 19 €
EAN 9782889600861
Paru le 8/09/2022

Où?
Le roman est situé au Royaume-Uni, de Blenheim dans l’Oxfordshire à Londres, en passant par l’Écosse et Westerham dans le Kent.

Quand?
L’action se déroule de la fin du XIXe siècle à 1965.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tournant le dos à la biographie linéaire en préférant un montage stylistique libre, Corinne Desarzens accueille les moments décisifs, les anecdotes et les histoires qui dessinent le portrait monstre d’un Winston Churchill éclatant et imprévisible. On découvre ainsi, cheminant par séquences dans sa vie, la tension lors du vote de remplacement de Chamberlain, l’atmosphère de la conférence de Yalta, les méthodes mnémotechniques du vieux lion pour retenir ses mille-sept-cents discours, sa demeure qui est un monde en soi, ses dettes, son combustible…
Ce portrait intime d’un homme excessif décrit, par-delà ses défauts et ses qualités, un sauvage, un phénix, un être que rien n’abat.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Télégramme (Stéphane Bugat)
Actualitté (Lolita Francoeur)
RTS (La librairie francophone)
Le blog de Francis Richard

Les premières pages du livre
Le meilleur moment, lors d’une fête, c’est l’avant et l’après. L’avant, plein d’appréhension, à élaborer les étapes des préparatifs, saisi par l’envie de fuir loin des aiguilles de la montre et d’ignorer le coup de gong à l’arrivée des premiers invités. L’après, une cuisse de poulet à la main, très tard, un sourire ruisselant de graisse, se laissant accueillir par la nuit ouverte. Le moment d’assister à l’effondrement des matières, de jubiler à l’arrogance enfin courbée d’un plat vedette, de dire merci à l’eau chaude consolant la vaisselle, oscillant entre l’envie de rester debout le plus longtemps possible, observant comme jamais auparavant les sinuosités de la graisse contre les parois de l’évier, et celle de se jeter sur le premier lit venu, de s’y enterrer jusqu’au printemps, rêvant de se débarrasser de tout. Pour s’emparer, encore, d’un morceau de bleu de Gex avec les doigts. Les contours encrés de montagnes, les longs jets de lassos capricieux des millibars, dans le bleu tenace, ou le presque vert du Morbier. Ce bleu de l’iris, cette fleur qui s’imprime elle-même, laissant les doigts tachés d’un bleu violacé. Une fête se savoure deux fois. Avidement, la première. En freinant, hallucinant, décelant partout des présages, la deuxième. Noël sert à ça. Nous avons bien mangé. Nous avons mangé autrement. L’assiette, comme le lit, est un carrefour. Un moment de vérité.
Car Noël, cette branche de genévrier qui peut être un champ de mines, est d’abord une assiette. Et Winston, Winston Churchill, c’est Noël. Noël à lui tout seul.

La façade principale de Blenheim, colossale bâtisse de l’Oxfordshire, mesure cent soixante mètres de long. Un renflement central, sein unique et bombé, coup d’estomac repoussant la table, sépare deux ailes aux mouvements majestueux d’une traîne balayant les pelouses. C’est dans une petite pièce, la plus proche de l’entrée que naît Winston, à une heure et demie du matin, le 30 novembre 1874. Le duc d’Édimbourg naîtra sur une table de cuisine. Les familles royales aiment les coutumes archaïques. C’est le temps de l’Avent, à Blenheim. Bourdonne l’essaim des domestiques, qui doivent rester invisibles. Les usages en vigueur, qui ne connaissent pas le rond de serviette aux initiales ou au nom de qui va s’essuyer plusieurs fois avec la même serviette, imposent de laver le linge de table après chaque repas. C’est le temps, déjà, des préparatifs de Noël, de tous ces Noëls de son enfance que le petit bouledogue au poil de feu passera loin de ses parents. De sa mère américaine aspirée par le tourbillon des bals et des liaisons. Des parents à qui Winston, suppliant, désespéré, écrira soixante fois et qui ne lui répondront, eux, que six fois. Une étoile polaire, qu’il aimera tendrement sans qu’elle lui rende, ou trop tardivement, cette tendresse. Un père dédaigneux, sans cesse enclin aux reproches, que Winston passera toute sa vie à vénérer. Une nounou quinquagénaire au nom glacial, Mrs Everest, qui lui dispensera la seule vraie chaleur, lui aux fesses entaillées par les coups de canne souvent administrés dans son école, Harrow. Tu seras bien, là-haut, c’est sur les collines, tu verras. Il joue aux échecs, élève des vers à soie, dessine, joue du violoncelle et remporte une coupe d’escrime. À quatorze ans, il peut réciter 1200 vers des Lais de la Rome antique de Macaulay et des scènes entières de Shakespeare. Par la suite, Shelley et Byron, Childe Harold de celui-ci précisément dont Winston extraira l’appellation de Nations Unies, et puis Keats. Qui? Keats, l’auteur encore inconnu de cette Ode to Nightingale qu’il s’empressera d’apprendre par cœur. Ces ressources, ces boucliers, ces pétards dans l’ourlet du suaire, ces passages essentiels qui, plus tard, maintiendront le moral des troupes en guerre, Winston se souciant autant du chant choral que de la pénurie de cartes à jouer. Cette attention à laquelle il n’a jamais eu droit, petit, explique l’enjouement fébrile et si contagieux qui incitera ses invités à se mettre à quatre pattes sur le parquet pour le voir reconstituer, avec des verres et des carafes, les phases décisives des batailles menées par ses ancêtres, les ducs de Marlborough. À Gettysburg, Winston désarçonnera le guide en le corrigeant sur la disposition des troupes et des canons. À seize ans, il écrit à un ami qu’il pressent une invasion d’une ampleur inouïe et l’assure qu’il sera à la hauteur le moment venu pour sauver la capitale et l’Empire. Son école: la caserne. Son université: le champ de bataille. Son mentor occasionnel: un amant de sa mère qui lui apprend comment utiliser, à la manière d’un orgue, chaque note de la voix humaine. Son premier grand amour: l’Empire. Car il tombe éperdument amoureux, oui, de toutes ces zones en rose sur la carte, des Indes malgré les suttees, les bûchers dressés pour les veuves, et les thugees, les assassinats rituels des voyageurs. L’Empire dont il décrit si bien la chaleur, si dense qu’on peut la soulever avec les mains, qui appuie sur les épaules comme un sac à dos et qui pèse sur la tête comme un cauchemar.
Pour l’instant, il n’est pas encore l’homme au cigare, ni l’icône de 1941, ce lion hargneux et au nez court à la Grace Kelly, immortalisé au moment où Yousuf Karsh, jeune photographe d’origine arménienne installé au Canada, vient de lui enlever, justement, if you please, Sir, son cigare de la bouche. Pas encore le bon vivant au sourire ensorcelant, prônant, à la Curnonsky – dont il est de deux ans le cadet –, la pratique raisonnée de tous les excès et l’abstention nonchalante de tous les sports. Le golf? Autant courir après une pilule de quinine. Et la course? Oui, s’il faut échapper aux suffragettes qui l’attaquent, un fouet de cheval à la main. Or il en pratique beaucoup, en réalité, et manifeste une extraordinaire agilité jusqu’à épuiser, à un âge avancé, son garde du corps, le fidèle inspecteur Thompson qui, lui, perdra 12 kilos en tentant de suivre son rythme. Poussé sur les scènes d’action, Winston s’expose à tous les dangers, bat un chiffre record du nombre d’accidents, d’une grave chute d’arbre à l’âge de dix-neuf ans aux fractures répétées et à la participation, avant même la Première Guerre, à quatre conflits en terres lointaines, en mission au Soudan puis contre les Boers, en Afrique du Sud. Durant une nuit effroyable, errant dans le désert sur une centaine de kilomètres après avoir échappé à une embuscade, son sauvetage sera Orion, cette constellation en forme de sablier, ce même #let d’étoiles qui, quelque temps plus tard et sans boussole, lui sauvera une seconde fois la vie. Le voici à Durban en Afrique du Sud, acclamé en héros le soir de Noël 1899. Il chassera le rhinocéros et le crocodile, et puis le phacochère à la lance. Lui-même écorché vif, sans anesthésie, il donnera un peu de sa peau, du diamètre d’une pièce de monnaie, pour la faire greffer sur un ami en danger. Un peu de son épiderme délicat, si délicat que Winston se contentera facilement du meilleur.
De sous-vêtements de soie, de bottes Lobb et de pantoufles en antilope grise de chez Hook, Knowles & Co. Une vie quotidienne tout aussi mouvementée, mordant sur le trottoir, en voiture, pour contourner les embouteillages, glissant un chèque de deux guinées dans une enveloppe pour remercier la chiromancienne qui lui annonce de grandes difficultés tout en lui promettant le sommet. Une vie déjà si mouvementée et si fertile en rebondissements qu’on peine à imaginer ce qui peut lui arriver de plus. Or nous ne sommes qu’en 1908. Page 80, et il y en a 1212, dans cette biographie d’Andrew Roberts, sans doute la plus fluide parmi le millier d’autres déjà parues. L’a-t-on imaginé jeune?

À la recherche d’un marque-page, je tombe sur un horaire des marées de 1968, de la région de Beg-Meil dans le Finistère où nous passions nos vacances en famille. Huit colonnes détaillant les phases de la lune commandant les hautes eaux et les basses eaux de cette mer séparant la France du royaume, là-bas, du charbon et de la brique rouge. Là-bas. Vibre un petit nerf. Plus tard, nous avons eu pour voisins Donald et Patricia Prater, Britanniques de retour de Nouvelle-Zélande, une fois leurs trois enfants élevés. Donald à la prestance espiègle et au sourire fugace avait combattu au 4e bataillon des Royal Fusiliers. J’ai fait la bataille du désert, se contentait-il de dire en guise de présentation, persuadé que c’était bien assez, ne se doutant pas de notre ignorance. Les êtres humains ont parfois d’autres qualités insoupçonnées, parfaitement non négociables, qui suscitent autour d’eux une admiration immédiate, où qu’ils se trouvent. Une chanson a capella, trois vers d’un poème, une mélodie sans raison provoquent un effet de surprise qui parfois serre le cœur. Négligeable? Une minute, à peine, tient en respect et peut sauver la vie. Notre voisin possédait un petit instrument à cordes, un petit instrument de rien qui, d’emblée le faisait aimer de tous. Mon père était jaloux, non de la bataille ni du sourire, ni même de la prestance, mais de l’humeur toujours généreuse, ensoleillée, naturelle de son voisin, et surtout parce que Donald jouait du banjo.
Il jouait du banjo à Noël.

1908: l’année où Winston, trente-trois ans, se rend à un dîner auquel, à la dernière minute et pour éviter d’être treize à table, l’hôtesse a convié Clementine Hozier, vingt-trois ans, qui consulte l’état de ses gants, hésite et ne tente que de faire durer sa robe blanche empesée. Winston a été fiancé deux ou trois fois, Clementine aussi, la troisième avec un lord qui avait les faveurs de sa mère, manœuvrant pour les laisser seuls, lâchés dans un labyrinthe toute une après-midi, mais cela n’avait rien donné. Fiasco qui, à la mère de Clementine, rappelle celui de la Cerisaie de Tchekhov, quand les anciens maîtres du domaine laissent seuls Lopakhine et Varia. Et que se passe-t-il? Rien, justement. Ils ne se disent que quelques phrases plates, parlent du froid, du thermomètre qui est cassé, de cette maison abandonnée, qui sera vendue et qu’on ne reverra plus. Tout le contraire survient, à ce dîner de 1908, de la sensation de démangeaison au ravissement, traversés, l’un et l’autre, par ce hunch, sorte d’intuition soudaine, hors de toute attente, presque toujours juste. Mille sept cents lettres, roucoulantes ou austères, échangées plus tard, Clementine sera toujours la reine de Winston. Mille sept cents, c’est aussi le nombre de discours qu’il prononcera d’ici la Deuxième Guerre. Avec un système anti-trous de mémoire bien à lui, mis au point depuis des décennies, en retenant les mots clefs de chaque phrase, scandés et relancés, dans le style psaumes. »

Extraits
« Il se relève toujours. Un phénix.
À se demander s’il faut prescrire le cul-de-sac pour rebondir et le malheur pour s’en sortir.
Un petit rondouillard debout sur les toits, à regarder les bombardements.
Un grand homme.
Ce halo de respect. Trente-sept tomes de mémoires, mille biographes qui dévorent et picorent à leur guise. Recommencent pour dire autrement. Assemblent, omettent, éclairent, poussent, freinent, s’attardent, s’étonnent même quand c’est fini.
Or ce n’est jamais fini. Chaque projecteur pivote dans la nuit, passant aux mêmes endroits, mais ce qu’il éclaire change.
À l’existence ignorée par quantité de gamins, persuadés que Sherlock Holmes, lui, a réellement vécu.
Très aimé. Bruyamment. En silence. Anéantis par le chagrin, les parents des sous-mariniers torpillés. Et tant d’ennemis.
Détesté. Cet incendiaire. Ce Don Quichotte égoïste. » p. 25

« Une maison ? À l’opposé, Chartwell, de cette définition alambiquée: un agrégat de techniques visant à réaliser l’adéquation entre soi et la planète, une pliure cosmique qui fait coïncider la psyché avec la matière. Cet accablement oublie la lumière. Déjà de la vie de l’esprit. Et ça dépasse ces mots solennels. La maison représente davantage que les matériaux qui la composent. Plutôt un lien d’amour qui noue l’homme aux choses.
C’est très vrai de Chartwell. C’est une enveloppe. Comme la peau est le dernier rempart du corps. Comme le siren suit ou zip-up-all-in-one, cette combinaison zipée, si confortable quelle qu’en soit la matière, est le vêtement idéal. Comme le temps, cette couverture, protège et consolide peu à peu les membranes.
Loin devant l’attachement de son propriétaire, Chartwell en est le prolongement naturel, les espaces extérieurs irriguant son être intérieur aussi sûrement et constamment que les passages de textes qu il connaît par cœur.
Blenheim, ce grand machin, ce monstrueux palais de Blenheim aux cent quatre-vingt-sept pièces et quatre hectares de toiture, n’est que le lieu de naissance de Winston. Rien de plus pour celui qui passe ses premières années en Irlande du Nord, à part quelques visites à l’un ou l’autre des membres de sa famille, et qui ne s’installera à Chartwell qu’à l’âge de quarante-neuf ans. Contrairement à d’autres demeures de personnalités, ce manoir, peu à peu et après bien des péripéties, devient l’œuvre de Winston. À la fois le lieu désigné pour rendre visite à l’histoire et du pain bénit pour ceux qui en coulisses vont en assurer l’entretien, recevant ainsi la confirmation qu’on se laisse toujours impressionner par les maisons. » p. 38

« De mème qu’une ville étrangère devient un univers sitôt qu’on connaît un seul de ses habitants, incitant à scanner des yeux, partout, la moindre mention de cette ville, s’intéresser à un nom particulier fait aussitôt voyager dans une vaste constellation. C’est une étoile fixe, d’autant plus brillante si elle s’allume lorsqu’on ne s’y attend pas.
L’aveu de choisir une biographie de Winston comme livre de chevet provoque un sourire, approuvant la perspective de s’encorder pour gravir une haute montagne, avec des provisions en abondance.
À moins que le seul nom de Churchill ne refroidisse l’atmosphère. Trop imposante, la statue, trop glissant, le marbre. Trop préoccupé, le regard, trop difficile à écarter tout à fait, cette transpiration par l’angoisse. Ne flottent plus qu’un relent de vieux cigare, de naphtaline, de toutes ces odeurs en voie de disparition, le crin de cheval et l’herbe mouillée, le soufre et les rubans encreurs, les stencils et les feuilles mortes rassemblées en tas qui fume. L’esprit de sérieux, la soudaine gravité jetée comme du sable sur les départs de feu, les fous rires et les chagrins, les enthousiasmes et les joies trop éruptives. » p. 107

À propos de l’auteur
DESARZENS_Corinne_©DR_La_BaconniereCorinne Desarzens © Photo DR – La Baconnière

Née à Sète en 1952, Corinne Desarzens est une écrivaine et journaliste franco-suisse licenciée en russe. Passionnée par les langues et l’art d’intercepter les conversations, parfois traductrice, auteure de romans, nouvelles et récits de voyage, dont Un Roi (Grasset, 2011), L’Italie, c’est toujours bien (La Baconnière, 2017), elle est l’une des grandes stylistes de Suisse romande. Elle a été lauréate des Prix suisses de littérature en 2020 pour La lune bouge lentement mais elle traverse la ville. (Source: Éditions La Baconnière)

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Le jour où le monde a tourné

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En deux mots
Les golden boys qui se promènent aujourd’hui dans la City de Londres sont souvent trop jeunes pour se rendre compte qu’ils sont le produit des années Thatcher. Pour leur rafraîchir la mémoire, les acteurs de l’époque prennent la parole et racontent cette époque qui a changé le monde.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

«À part, bien sûr, Madame Thatcher»

Après Detroit, voici Judith Perrignon au Royaume-Uni pour nous raconter les années Thatcher. Parcourant les lieux emblématiques et donnant la parole aux acteurs et observateurs, elle éclaire aussi le monde post-Brexit.

«La guerre n’est pas une chose réjouissante. Il n’y a rien de propre dans la guerre. Et personne — quelle que soit la beauté de ses principes — ne sort d’une guerre, propre. Qu’on soit du côté de l’oppresseur ou du côté des oppressés. Ça change définitivement quelque chose en vous.» L’actualité la plus brûlante vient donner à ces quelques lignes du nouveau livre de Judith Perrignon une force particulière. Si on n’y parle pas de l’Ukraine mais du conflit Nord-irlandais, on peut sans conteste y voir invariant de tous les conflits qui ont ensanglanté la planète. Et, en se souvenant du Bloody Sunday et de la fin de Bobby Sands et de ses amis grévistes de la faim, on peut donner raison à Renaud qui, à sa façon, a dressé son bilan des années Thatcher avec Miss Maggie (voir ci-dessous):
Dans cette putain d’humanité
Les assassins sont tous des frères
Pas une femme pour rivaliser
À part peut-être, Madame Thatcher
Outre ce conflit, Judith Perrignon nous rappelle que ces années ont également été marquées par un autre épisode militaire qui aurait pu tourner au drame, la Guerre des Malouines qui a opposé les Britanniques à l’Argentine et durant lequel la Dame de Fer aura réussi un coup de poker risqué, comme le rappelle Neil Kinnock, alors son principal opposant dans le camp des Travaillistes.
C’est du reste l’intérêt principal de ce livre qui privilégie la nuance à la condamnation et s’appuie à la fois sur le reportage et sur les témoignages d’une douzaine de témoins et d’acteurs. Outre Neil Kinnock, Charles Moore, ancien rédacteur en chef du Daily et du Sunday Telegraph, le Conservateur Kenneth Clarke, le conseiller politique de Margaret Thatcher Charles Powell, l’écrivain David Lodge, les militants nord-irlandais Danny Morrison, Eibhlin Glenholmes, Sean Murray, Robert McLahan, le parlementaire irlandais Jim Gibney, le syndicaliste Chris Kitchen ou encore l’ancien ministre français des Affaires étrangères Hubert Védrine prennent successivement la parole et donnent du relief à une histoire que beaucoup, il faut bien le reconnaître, aimeraient oublier. Comme un symbole, dans le musée de Grantham, la ville natale de Maggie, l’urne réservée aux visiteurs et qui pose cette question est vide: «En 1979, les électeurs britanniques devaient décider quel futur ils voulaient pour ce pays. Les années Thatcher qui ont suivi ont apporté d’importants changements que nous ressentons encore aujourd’hui. Est-ce que la Grande-Bretagne aurait été plus agréable à vivre, ou pire encore pour votre famille si les travaillistes ou les libéraux avaient gagné en 1979? Si vous en aviez l’occasion, changeriez-vous le cours de l’Histoire? »
Il n’en reste pas moins passionnant, à l’heure du Brexit, de se replonger dans ces années «où le monde a tourné», où le libéralisme est devenu la doctrine qui a dominé les économies occidentales et laissé une marque durable sur le monde entier – rappelons que Margaret Thatcher était au pouvoir en même temps que Ronald Reagan. Tout au long du livre, on peut ainsi revivre les épisodes marquants de cette révolution conservatrice, de l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher à son éviction. La grève des mineurs qui aura duré un an, le démembrement du réseau ferré ou du système de santé, les nationalisations dans le secteur de l’énergie ou encore la réforme immobilière qui a provoqué une pénurie de logement sociaux et une forte hausse des prix. Des éléments de réflexion qui nous ramènent une fois encore à l’actualité, en éclairant les choix que nous pourrons faire lors des prochaines échéances électorales.
Après Là où nous dansions, voici une nouvelle confirmation du talent de Judith Perrignon à se plonger dans une époque, une histoire, un sujet pour en sortir la «substantifique moelle».


«Miss Maggie», l’hymne anti-Thatcher de Renaud

Le jour où le monde a tourné
Judith Perrignon
Éditions Grasset
Roman
Traduit de
256 p., 20 €
EAN 9782246828211
Paru le 16/03/2022

Où?
Le roman est situé au Royaume-Uni, principalement à Londres, mais aussi en Irlande du Nord ou encore à Brighton ou dans le bassin houiller.

Quand?
L’action se déroule des années 1980 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Le Royaume-Uni des années 1980. Les années Thatcher. Elles sortent toutes de là, les voix qui courent dans ce livre, elles plongent au creux de plaies toujours béantes, tissent un récit social, la chronique d’un pays, mais plus que cela, elles laissent voir le commencement de l’époque dans laquelle nous vivons et dont nous ne savons plus comment sortir.
C’est l’histoire d’un spasme idéologique, doublé d’une poussée technologique qui a bouleversé les vies. Ici s’achève ce que l’Occident avait tenté de créer pour panser les plaies de deux guerres mondiales. Ici commence aujourd’hui : les SOS des hôpitaux. La police devenu force paramilitaire. L’information tombée aux mains de magnats multimilliardaires. La suspicion sur la dépense publique quand l’individu est poussé à s’endetter jusqu’à rendre gorge. La stigmatisation de populations entières devenues ennemis de l’intérieur.
Londres. Birmingham. Sheffield, Barnsley. Liverpool. Belfast. Ancien ministre. Leader d’opposition. Conseiller politique. Journaliste. Écrivain. Mineur. Activistes irlandais. Voici des paroles souvent brutes qui s’enchâssent, s’opposent et se croisent. Comment ne pas entendre ces quelques mots simples venus aux lèvres de l’ancien mineur Chris Kitchen comme de l’écrivain David Lodge : une société moins humaine était en gestation?
Comment ne pas constater que le capitalisme qui prétendait alors incarner le monde libre face au bloc soviétique en plein délitement, est aujourd’hui en train de tuer la démocratie?
Quand la mémoire prend forme, il est peut-être trop tard, mais il est toujours temps de comprendre. » J.P.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Blog Pamolico

Les premières pages du livre
« Soudain, le bruit de la ville change. La cadence des pas. Leur écho mécanique dans Lombard Street. Nous sommes entrés dans la City. Quartier financier de Londres. Il est 18 heures ce 5 février 2020. Les places boursières européennes viennent de fermer. Des rangées d’employés – ou plutôt d’opérateurs – se déversent dans la rue. Ils quittent leurs écrans où, toute la journée, clignotent d’enivrantes spéculations. Ils se frôlent sans se voir ni se toucher, tels des automates, comme s’ils étaient encore dans les circuits informatiques et financiers où circulent des milliers de milliards de dollars de transactions quotidiennes. Comme si le temps c’était de l’argent.
Ils sont trop jeunes pour se rappeler Margaret Thatcher mais ils sont en quelque sorte ses enfants. C’est elle qui a fait de la City la première place financière au monde. Assouplissement et changement des règles en un jour, 27 octobre 1986. BOUM! Un big bang a-t-on dit alors. Afflux immédiat des banques. Ainsi sont nés les Golden Boys. Des créateurs de richesse, des héros nationaux, disait-elle. Ils sont trop jeunes pour se rappeler le refrain des Not Sensibles, «I’m in love with Margaret Thatcher», ils pourraient les prendre au premier degré, ces petits punks qui criaient qu’ils aimaient Margaret Thatcher. C’était en 1979, l’année où elle est devenue Première Ministre.
La nuit tombe. C’est l’heure du pub. Depuis quatre jours, le Brexit est entré en vigueur. La Grande-Bretagne n’est plus membre de l’Union européenne. Le Royaume-Uni est en morceaux. Cinq morceaux, dit-on là-bas: L’Angleterre, l’Écosse, le Pays de Galles, et L’Irlande du Nord. Mais il y a aussi Londres, et ce qui n’est pas Londres. Au Cock & Woolpack sur Finch Lane, la clientèle déborde jusque dans la rue. Les corps se relâchent. Les rires fusent. Des hommes, beaucoup d’hommes en costumes et en groupe. Rares sont les femmes. Nous tendons notre micro. Radio publique française. Étiez-vous in love with Margaret Thatcher?
— Des Européens! On ne peut pas parler à des Européens! On n’a plus le droit! se marre le premier.
— Thatcher? réagit le deuxième. La grandeur de l’Angleterre! Je suis le produit de l’Angleterre de Thatcher. J’étais un gamin quand elle était Première Ministre, j’étais fier d’elle et de ce qu’elle faisait. Elle encourageait le business, mettait en avant les gens qui se bougeaient le cul et se mettaient au boulot. C’est tout ça qu’elle défendait. Et dans mon premier job, je me rappelle, je voulais en être de l’Angleterre de Thatcher, fallait bosser dur pour ça…
— Oui, faire de l’argent! Augmenter le capital! renchérit le troisième.
Maintenant, ils s’emballent.
— Sois commercial! Fais de l’argent! Business!
— C’était drôle, bien plus drôle qu’aujourd’hui! On n’a plus d’inflation, et qu’une faible croissance. C’était des années tellement excitantes.
Trois mètres plus loin, même question à d’autres clients. Eux sont de passage dans la capitale.
— Une sorcière. C’était une vieille sorcière.
— Elle a délibérément détruit des régions…
— Elle a décimé le nord-est de l’Angleterre.
— Elle a délibérément décimé des régions qu’elle n’aimait pas, qui ne votaient pas pour elle.
— Liquidé l’industrie.
— Elle a du sang sur les mains.
— Une femme diabolique.
— Une horrible femme. C’est ce que vous vouliez entendre?
— Elle a semé la division, elle aimait ça.
— Elle a créé une frontière entre le nord et le sud de l’Angleterre.
— Elle a fermé les chantiers navals. Elle a fermé les mines. Elle a fermé la métallurgie. Elle était obsédée par l’idée de briser les syndicats…
Ainsi, comme ça sans prévenir, quarante ans après, vous tendez un micro dans un pub, vous lâchez son nom, et surgissent ferveur ou colère, comme si c’était hier, comme si elle avait décidé du cours de leur vie.

On a oublié ses aigus, sa diction lente et appliquée dans un pays où plus qu’ailleurs l’élocution trahit vos origines sociales. Sa voix n’est pas raccord avec le souvenir qu’elle laisse, pas assez tranchante pour la Dame de fer. Sa voix n’annonce rien.
«J’ai fait sa connaissance après mon élection, en 1970. Elle était plus âgée que moi. Elle était alors secrétaire d’État à l’Éducation dans le gouvernement Heath. C’était l’incarnation même de la femme tory, se souvient Kenneth Clarke, pilier du parti conservateur et ministre de tous ses gouvernements. C’était une conservatrice plutôt à la droite du parti, avec des idées extrêmement traditionnelles, mais assez sensées. Elle était un peu trop inflexible et prévisible dans sa façon de penser. À l’époque, personne, pas même elle, ne l’imaginait à la tête du parti. Elle n’avait jamais entrepris de réforme majeure. Il y avait aussi son allure, elle portait toujours des tenues très classiques, typiquement tory. Les gens se moquaient souvent de ses éternels twin-sets et de ses perles, véritable uniforme des conservatrices provinciales d’âge mûr.»
Neil Kinnock, meneur de l’opposition travailliste dans ces années-là, se souvient de la première fois qu’il l’a entendue. «Ça devait être à la fin des années 1960, quand elle n’était encore qu’une simple députée de l’opposition au gouvernement travailliste. Elle était considérée comme une figure mineure à la voix perçante, et passait relativement inaperçue. Tout ça a changé en 1970. Une fois secrétaire d’État à l’Éducation, elle s’est fait connaître en supprimant la distribution gratuite de lait qui avait été instaurée dans les écoles après guerre. Maggie Thatcher est devenue “Milk Snatcher”, la “voleuse de lait”.»
L’ancien leader travailliste Neil Kinnock pourrait en parler des heures. Il était alors cet homme roux qui tempêtait sur les bancs du Parlement et qui aurait pris les rênes du gouvernement si elle avait trébuché. Mais elle a duré onze ans, élue puis réélue. Et lui n’aura jamais fini de revisiter ces années-là. Personne ne comprenait alors ce qui était en train de se jouer.
«Je n’ai pas eu l’impression que l’ensemble de la population virait plus à droite ni qu’ils rejetaient l’idée d’un système de démocratie sociale. D’ailleurs, quand on les sondait, une large majorité des gens disaient vouloir vivre en Suède plutôt qu’aux États-Unis. Ils préféraient un État providence plutôt qu’un système basé sur le chacun pour soi. Quelle que soit la question posée, une majorité d’entre eux se disait en faveur du modèle de consensus social-démocrate de l’après-guerre, avec un fort interventionnisme de l’État, la gratuité de l’enseignement et des soins médicaux indispensables et une couverture sociale pour lutter contre la pauvreté. Je ne crois pas qu’on assistait à un virage à droite. Alors, que s’est-il passé ? Le monde était en proie à l’un de ces spasmes intellectuels qui le secouent de temps à autre. Le monétarisme, la théorie selon laquelle le contrôle de l’inflation doit supplanter toute autre considération économique, était en vogue. D’après moi, elle n’a aucune base solide en sciences économiques. Mais elle a fissuré le consensus de l’après-guerre, on a dévié vers quelque chose de diamétralement opposé. Thatcher a réussi à donner l’impression qu’elle était l’initiatrice de ce processus de réforme, en réalité elle en a plutôt bénéficié. Ce courant existait déjà quand elle a pris la tête du parti conservateur. Elle lui a donné plus d’autorité, et même une certaine respectabilité, grâce à sa réputation d’inflexibilité. Elle a fait accepter par l’opinion publique cette vague de persuasion intellectuelle qui a appauvri le monde, désorganisé le commerce international, augmenté les déficits, alourdi la charge fiscale – sans augmenter les recettes – et semé l’inflation dans son sillage jusqu’à provoquer l’effondrement du système financier mondial. On ne peut pas vraiment appeler ça un succès ! Sans parler du chômage massif devenu endémique dans de nombreuses régions.»
Lorsqu’elle quitte le pouvoir, le monde a changé. Le mur de Berlin est tombé. L’Empire soviétique s’est effondré. Le bloc capitaliste triomphe de la guerre froide. C’est un véritable rouleau compresseur. Il exulte. S’étend. Démultiplie ses gains. S’est affranchi du dernier frein : l’État et sa régulation.
Et puis Microsoft a commercialisé sa première souris.
Le charbon est fini.
Des métiers disparaissent. Des vieux quartiers aussi.
C’est l’apparition du management.
D’un nouveau langage. Les mots fondent au profit d’obscurs sigles.
Les chiffres triomphent. Courbes d’audience à la télé. Élevage intensif dans les campagnes. Rendement imposé à l’hôpital.
La Bourse n’est plus la criée des hommes. Mais le produit de froides transactions électroniques.
Les punks se sont tus. Les Stranglers font des tubes dans des studios en pleine révolution digitale.
L’Histoire a connu une accélération technologique. Thatcher n’a rien inventé. Elle a été le bras armé d’un changement d’époque. Le thatchérisme n’existe pas, assure son ancien ministre Kenneth Clarke.
« Les réformes de Thatcher ont eu lieu à un moment où ce processus s’accélérait. Et le “thatchérisme” a servi de cible à la colère des gens confrontés au changement de leur économie locale. Ils imputaient au thatchérisme le progrès technique, l’économie moderne, la disparition des anciennes méthodes de production – ces rangées d’hommes et de femmes travaillant à la chaîne dans les grandes usines à des postes désormais obsolètes. Critiquer le thatchérisme était ainsi devenu une excuse politique dans certaines parties du pays. Mais le problème, ce n’est pas le thatchérisme. L’usine de chocolat Cadbury employait des milliers de femmes qui étaient debout devant la chaîne et attendaient que le chocolat passe pour l’emballer. Le thatchérisme aurait prétendument fait disparaître ces emplois. Mais en réalité, ce sont les gens qui ont inventé des machines capables d’emballer le chocolat plus vite que ces dames avec leur blouse blanche et leur chapeau. Et d’autres qui produisent un chocolat moins cher, plus rentable et peut-être même meilleur. Quand j’étais étudiant, je faisais des jobs d’été pour payer mes études. J’ai travaillé sur des machines à laver les bouteilles dans une brasserie et sur une machine à rouler les cigarettes à l’usine John Player. Des boulots ennuyeux, pénibles et répétitifs qui ont disparu il y a belle lurette. Ce qui a tué la vieille économie, c’est la technologie, l’économie moderne et la concurrence. Le problème, c’est que la nouvelle économie convient aux gens instruits, jeunes et ambitieux qui s’installent à Londres ou sa banlieue et qui y prospèrent. Ceux qui n’ont pas fait d’études, et en particulier les vieux qui se souviennent de l’époque où les usines employaient encore beaucoup de monde, ceux-là sont en colère. Parfois ils accusent Mme Thatcher, ou alors l’Europe, ou encore les Polonais et les autres étrangers. Tout ça est ridicule, ce n’est pas la faute de Mme Thatcher, ni celle de Bruxelles, et ce n’est pas non plus la faute des étrangers. C’est simplement qu’on ne les a pas aidés à s’adapter au monde du travail vers lequel s’achemine le XXIe siècle. Leurs enfants, s’ils ont bien travaillé à l’école, ont sans doute quitté Rotherham depuis longtemps. Ils vivent à Londres où ils gagnent bien leur vie dans la banque, la finance ou le numérique. Mais eux sont des laissés-pour-compte qui ont du mal à suivre le rythme et Margaret Thatcher est devenue un symbole, la cause de tous leurs problèmes. Mais il n’y a pas que Margaret Thatcher. Que ce soit en France, aux États-Unis, en Allemagne ou au Royaume-Uni, tous les pays occidentaux se heurtent au problème de ces régions et ces populations qui ne se sont pas adaptées aux changements économiques et industriels ni à la transformation rapide de la société. Donald Trump, le Brexit, Marine Le Pen… ils ont tous bénéficié du vote contestataire de ces laissés-pour-compte qui considèrent les partis politiques normaux comme la cause de tous leurs maux. Les politiciens de Washington, Paris ou Londres qui ont tout changé. Ils cèdent aux sirènes de l’extrême gauche ou de l’extrême droite, de la xénophobie et du racisme. »
Elle n’aurait fait qu’administrer sévèrement la potion amère d’un monde qui change. C’est la fusion d’une femme et d’un moment. Elle est devenue l’un de ces points de repère dont on parle encore longtemps après. Il y a eu Thatcher. Les années Thatcher. Faut-il parler d’une femme ? Ou d’une période ? Les Soviétiques ont apporté la touche finale au casting de l’Histoire. Ce sont eux qui l’ont baptisée Dame de fer, raconte Charles Powell, son ancien conseiller diplomatique, désormais installé dans les bureaux du luxe LVMH.
« Ce titre lui avait été décerné par l’Étoile rouge, l’organe de l’armée soviétique. C’était censé être insultant, mais elle a trouvé que c’était le meilleur surnom qu’on lui ait jamais donné et elle l’a volontiers adopté. Il lui allait comme un gant et à sa politique aussi, tant pour les affaires extérieures que pour les affaires intérieures. Sa volonté de s’opposer aux syndicats, qui jouissaient d’un pouvoir démesuré au Royaume-Uni dans les années 1970, sa volonté de lutter contre le terrorisme irlandais… Pour toutes ces choses, avoir le bon surnom lui a été très utile. Et je pense que ça l’a aussi servie auprès de M. Gorbatchev, avec qui elle a ensuite développé d’excellentes relations. J’ai toujours pensé qu’il la considérait comme quelqu’un sur qui tester ses idées. Quand il prévoyait des réformes, comme la Perestroïka ou la Glasnost, il en débattait d’abord avec Mme Thatcher. Et s’il parvenait à la convaincre que c’était la voie à suivre et que ça améliorerait leurs relations, alors ça valait la peine de le faire. Je crois qu’il appréciait assez ce titre de Dame de fer. »

Neil Kinnock
« Il y avait un certain Harry Enfield, un humoriste très drôle avec qui j’étais copain et qui avait créé un personnage de maçon cockney de l’East End londonien qui évoquait sans cesse des “tas d’argent”. Loadsamoney ! Un thatchériste caricatural dont les blagues hilarantes sur les excès de l’individualisme étaient autant d’attaques frontales contre Thatcher. Mais Loadsamoney est aussi devenu le surnom qu’on donnait à un certain type de gens. Beaucoup de jeunes aspiraient à gagner des tas d’argent, mais ça répugnait aux membres de la classe moyenne, plus calmes et respectables. Et on a vu apparaître d’autres personnages. Le samedi soir, il y avait une émission satirique de marionnettes à la télé, “Spitting Image”. Les caricatures de Thatcher étaient toujours cruelles et affreuses. Dans cette émission, elle apparaissait parfois en uniforme nazi. Elle n’était pas épargnée. Mais comme il fallait malgré tout que ce soit drôle, elle faisait preuve d’une force admirable par comparaison avec les gens qui la servaient au sein de son cabinet, de l’armée, de l’Église et partout ailleurs. C’était assez pervers.»

Son autorité nourrit le ressentiment comme sa popularité. Elle a alors l’âge de la reine Élisabeth II. Elle hante son pays. Heurte sa structure profonde tout en flattant ses souvenirs de vieil empire. Elle s’insinue dans les esprits, les conversations, les chansons, les films, les romans. Au pays qui n’a jamais touché un cheveu de son monarque, le chanteur Morrissey des Smith, d’une voix et d’une mélodie douces, a le propos tranchant.

Les gens bons
Ont un rêve merveilleux
Margaret à la Guillotine

L’écrivain David Lodge, homme très pondéré s’il en est, avoue qu’il ne put faire autrement que d’installer Thatcher dans son petit monde de fiction.
« J’ai écrit un certain nombre de romans, dont un intitulé Nice Work, qui a été traduit en France par Jeu de société. J’ai trouvé ça assez surprenant jusqu’à ce qu’on m’explique que c’était l’équivalent de notre jeu de Monopoly. Dans ce roman, je réagissais aux changements initiés par Margaret Thatcher au sein de la société britannique, dans le monde du commerce et de l’industrie, mais aussi dans le monde universitaire, mon propre domaine, celui qui m’intéressait le plus. On décrivait souvent sa politique comme une obsession pour le monétarisme, ou plutôt, comme l’ont écrit certains journalistes spirituels, le sadomonétarisme, par analogie au sadomasochisme. À cause de cette politique économique, les universités ont soudain été soumises à une forte pression budgétaire, parce que le système universitaire britannique dépend entièrement – ou dépendait alors – des fonds publics. Et la politique économique de Mme Thatcher visait à restreindre diverses dotations financières, en particulier des institutions sociales telles que les universités. Si bien que les universités ont vu leur budget diminuer et qu’elles ont dû se défaire de tous ceux qui n’étaient pas titularisés. Il a fallu réduire les effectifs. La même situation se produisait à plus grande échelle dans l’industrie où de nombreuses usines et entreprises devaient procéder à des coupes budgétaires et des licenciements, en particulier dans la région industrielle autour de Birmingham où je vis. Le taux de chômage y était très élevé, environ 17 %. Les jeunes étudiants sur le point de décrocher leur diplôme n’avaient pas grand espoir de trouver du travail. Tout le système économique s’était figé. J’imagine que c’est à ça que je réagissais en écrivant Jeu de société. À l’époque, j’étais en congé sabbatique. J’avais tout un trimestre devant moi et je voulais essayer d’écrire quelque chose sur l’état dans lequel se trouvait le pays. Thatcher n’était pas la seule responsable, mais elle avait beaucoup à y voir.
J’enseignais moi-même la littérature anglaise, ainsi que la critique littéraire et la théorie de la critique littéraire. C’était un de mes sujets de prédilection en tant qu’universitaire. Et j’ai imaginé cette histoire d’une jeune chargée de cours sous contrat temporaire qui craint de ne pas être titularisée à la fin de son contrat. Elle a peur de ne pas trouver d’emploi dans son domaine de compétence. L’autre personnage principal est le directeur général d’une entreprise de construction mécanique dans l’industrie automobile. Je connaissais déjà un peu le sujet parce que j’avais à l’université une étudiante d’une trentaine d’années qui avait repris ses études sur le tard, comme le faisaient beaucoup de femmes après avoir élevé leurs enfants. Son mari était le directeur général d’une usine qui fabriquait des pièces de voiture. Tous deux faisaient partie de notre cercle social. Et c’est grâce à ça que j’ai pu demander au vrai Vic, mon ami le directeur général, de me laisser l’observer au travail pour avoir une idée plus précise de ce qu’il faisait et de la façon dont ça se passait à l’usine. Il m’a aussitôt proposé d’être “son ombre” pendant quelque temps, c’est-à-dire de le suivre au quotidien pour observer ce qu’il faisait. C’est une technique assez courante dans l’industrie, quand un nouvel employé vient en remplacer un autre et qu’il faut le former. C’était donc le point de départ de mon roman, avec en arrière-plan cette espèce de crise économique ou en tout cas de période problématique pour l’industrie déclenchée par Margaret Thatcher. J’ai créé ou plutôt réutilisé une version fictive de Birmingham que j’ai appelée Rummidge. J’espérais mettre en lumière l’état de la Nation en faisant se rencontrer deux mondes totalement différents. L’univers culturel et parfois privilégié de l’université et le travail pénible et assez salissant de l’industrie, avec l’anxiété et les pressions qui s’exerçaient sur les entreprises de la région. Il y a un passage dans le roman où Vic se plaint des conditions dans lesquelles il doit opérer. Robyn lui dit : “Thatcher n’est-elle pas en partie responsable ?” et il défend Thatcher, vous vous en souvenez peut-être. Il pointe du doigt le fait qu’elle a beaucoup servi l’industrie en traitant très durement les syndicats. Il y a eu un conflit interminable tout près d’ici, à Longbridge, un peu après Birmingham, dans un gigantesque complexe industriel qui s’appelait alors Austin and Morris ou General Motors, je ne sais plus. Ils changeaient constamment de nom. Et il y avait sans cesse des conflits de travail dans cet immense complexe d’où sortaient des Austin Mini et des Morris Mini. La production était régulièrement interrompue par les grèves. Dans ce livre, Vic exprime son inquiétude face au vandalisme, à la destruction et la dégradation gratuites. Il y a un terme d’argot, en anglais, pour désigner les jeunes gens qui font ce genre de choses, les yobs – les loubards. »
Et bientôt l’écrivain se met à lire un extrait de son texte.
« Vic dit :
“On vit à l’ère des loubards. Tout ce que les loubards ne comprennent pas, tout ce qui n’est pas protégé, ils le bousillent, le rendent inutilisable pour les autres. Avez-vous remarqué les bornes kilométriques en venant ici ?
— C’est le chômage qui est responsable, dit Robyn. Thatcher a créé une sous-classe aliénée qui se libère de sa hargne en commettant des crimes et des actes de vandalisme. Comment leur en vouloir ?
— Vous leur en voudriez sûrement si vous vous faisiez tabasser en rentrant chez vous ce soir, dit Vic.
— Voilà un argument purement émotionnel, dit Robyn. J’imagine que vous soutenez Thatcher, évidemment ?
— Je la respecte, dit Vic. Je respecte tous ceux qui ont du cran.
— Même si elle a détruit l’industrie dans les environs ?
— Elle s’est débarrassée de la main-d’œuvre inutile et des réglementations abusives. Elle est allée trop loin, mais il fallait le faire. De toute façon, comme mon père vous le dira, il y avait davantage de chômage ici dans les années 1930, et infiniment plus de pauvreté, mais il n’y avait pas en revanche de jeunes gens qui tabassaient des retraités et les violaient, comme maintenant. Personne ne brisait les panneaux de signalisation ou les cabines téléphoniques pour s’amuser. Il s’est passé quelque chose dans ce pays. Je ne sais pas pourquoi ni vraiment quand ça s’est passé, mais dans cette histoire tout un tas de valeurs fondamentales ont disparu, comme le respect de la propriété, le respect des personnes âgées, le respect des femmes…
— Il y avait beaucoup d’hypocrisie, dans ce code traditionnel, dit Robyn.
— Peut-être. Mais l’hypocrisie n’est pas inutile.” »

Extraits
« On peut le relire dans le petit musée local de Grantham, où elle est née. Il y a dans un coin un espace qui lui est dédié. Une reproduction de sa chambre d’adolescente, son lit, sa robe. Puis, un peu plus loin, une urne au-dessus de laquelle il est écrit: «En 1979, les électeurs britanniques devaient décider quel futur ils voulaient pour ce pays. Les années Thatcher qui ont suivi ont apporté d’importants changements que nous ressentons encore aujourd’hui. Est-ce que la Grande-Bretagne aurait été plus agréable à vivre, ou pire encore pour votre famille si les travaillistes ou les libéraux avaient gagné en 1979 ? Si vous en aviez l’occasion, changeriez-vous le cours de l’Histoire ? »
La boîte est vide. Le musée peu visité. Comme sa ville natale qui n’ose pas installer sa statue. p. 52

Neil Kinnock
Comme beaucoup de gens, j’ai trouvé l’idée de déclarer la guerre à l’Argentine et d’envoyer la Navy sur place terriblement osée et dangereuse. Si j’avais été à sa place, ce qui ne risquait pas d’arriver, je ne l’aurais pas fait. Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de membres du gouvernement qui auraient pris une telle décision d’eux-mêmes. Parce que si les choses avaient mal tourné, que cette flotte avait été décimée et nos soldats faits prisonniers, ça aurait été une catastrophe non seulement pour elle, mais aussi pour la fierté nationale, Mais elle a eu le cran de prendre cette décision et de la mettre en œuvre. Et ça a été un succès. Je dois dire que d’un point de vue purement légal, je pense que la position britannique était justifiée. Les Argentins n’avaient pas le droit d’envahir les îles Malouines. Comme la plupart des gens éclairés, j’aurais préféré qu’on négocie un compromis. Celui qui me paraissait le plus plausible était de laisser les Britanniques occuper les Malouines sur la base d’un bail temporaire avant de les rétrocéder à l’Argentine. Cette solution n’a pas été retenue. Elle a foncé dans le tas. Si elle s’était trompée, sa vie et sa réputation auraient été complètement détruites. J’avais l’impression d’être revenu en temps de guerre, j’étais littéralement collé à mon poste de radio. J’avais fait mon service militaire dans l’armée et j’avais détesté ça. Je n’ai pas du tout la fibre militaire, Mais j’étais totalement fasciné par cette aventure héroïque. C’était la guerre de Troie. Des conquérants traversant l’océan et risquant leur vie. Il y avait là tous les ingrédients d’une épopée. Une épopée tragique, dans un sens, à cause du grand nombre d’hommes tués de part et d’autre. p. 74

Ronald Reagan est élu président des États-Unis deux ans après l’accession au pouvoir de Margaret Thatcher. Mais leur complicité s’est construite avant, se souvient Charles Powell.
«Sa relation avec le président Reagan était idyllique. Ils s’étaient rencontrés dans les années 1970, avant qu’elle ne devienne Première Ministre et alors qu’il n’était encore que gouverneur. Et ils ont très vite découvert qu’ils avaient beaucoup de choses en commun. Ils étaient tous deux de la même génération. Ils avaient vécu la Seconde Guerre mondiale et étaient conditionnés par l’expérience de la guerre et de l’après-guerre. Ils défendaient une fiscalité basse et une défense forte, la lutte contre le communisme qu’ils jugeaient intolérable, et le droit des gens à garder la plus grande partie de leurs revenus. Cette proximité idéologique naturelle a été un facteur décisif dans les années 1980. C’était d’autant plus intéressant qu’ils n’avaient pas le même caractère. Il parlait toujours très doucement et gentiment. Il était très calme. Il avait tout du président du conseil d’administration. Alors que Margaret Thatcher était tout l’inverse. Elle ne tenait pas en place, elle avait plutôt la nature d’un PDG. Pourtant, ils formaient un partenariat extraordinaire. Ça a largement bénéficié au Royaume-Uni parce qu’il lui prêtait une oreille très attentive. Après l’élection de George H. W. Bush, les choses ont quelque peu changé. Le Département d’État trouvait que le président Reagan s’était montré trop attentif au Royaume-Uni et qu’il l’avait fait au détriment de la France et de l’Allemagne. Mais tant que ça a duré, ça a très bien fonctionné. Je pense que c’est principalement grâce au président Reagan — et dans une moindre mesure à Margaret Thatcher — qu’on a pu mettre un terme à la guerre froide. Bien sûr, c’est aussi en grande partie grâce aux peuples d’Europe de l’Est et d’Union soviétique. Et grâce à la coopération avec l’Otan. Mais pour ce qui est de la volonté initiale d’éliminer la menace soviétique et des efforts victorieux en ce sens, aucun dirigeant occidental n’était plus impliqué que Reagan et Thatcher. p. 84-85

Dans les premiers jours du soulèvement pour les droits civiques, si le gouvernement avait engagé des réformes contre la discrimination, il n’y aurait pas eu ce conflit. L’IRA n’existait pas alors. Pas sûr qu’elle pouvait revendiquer douze membres dans toute l’Irlande, dans le Nord au moins. Il n’y avait plus aucune campagne militaire depuis peut-être vingt ans. Les jeunes ne vibraient par pour l’IRA, c’était le passé. Je connaissais, parce que ma famille y avait participé, mais c’était de l’histoire ancienne pour moi. Mais ils ont envoyé l’armée. Les soldats britanniques ont débarqué, ils ont tiré sur la population civile. On a encaissé quelques massacres. Puis il y a eu le Bloody Sunday à Derry. Et ça, ça a totalement retourné notre génération. Les jeunes ont soudainement voulu rejoindre les rangs de l’IRA pour se défendre. Comment on protège ses quartiers sans mécanismes de défense? Donc on n’a pas déclenché la guerre. La guerre n’est pas une chose réjouissante. Il n’y a rien de propre dans la guerre. Et personne — quelle que soit la beauté de ses principes — ne sort d’une guerre, propre. Qu’on soit du côté de l’oppresseur ou du côté des oppressés. Ça change définitivement quelque chose en vous. » p. 115

À propos de l’auteur
PERRIGNON_judith_©Patrick_SwircJudith Perrignon © Photo Patrick Swirc

Judith Perrignon est journaliste, essayiste et romancière. On lui doit notamment Les Chagrins, Les Faibles et les forts, Victor Hugo vient de mourir, L’insoumis (Grasset – France Culture), Là où nous dansions (Rivages). Elle a travaillé aux récits personnels de Gérard Garouste et Marceline Loridan-Ivens. (Source: Éditions Grasset)

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Le cœur d’un père

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En deux mots
Titus se rend au tribunal en lieu et place de son père pour constater que les créanciers ne le lâcheront pas et qu’il risque d’en être séparé, car jugé indigne d’élever un enfant. Mais Rembrandt, c’est du peintre Hollandais dont on parle ici, entend se battre avec ses armes, la peinture, pour conjurer ce sort funeste.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Mon père, le grand Rembrandt

Après Louvre, Josselin Guillois reste dans le domaine de l’art, mais nous propose cette fois de suivre Rembrandt dans son atelier, sur les pas de son fils Titus. Une page de l’histoire de l’art qui est aussi une exploration de la relation père-fils.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce premier mars 1656 n’est pas un jour heureux pour Rembrandt. En l’absence de son père, c’est son fils Titus qui accueille le créancier venu lui apporter sa convocation au tribunal. Il se rend alors au tribunal où il apprend que plusieurs plaintes ont été déposées à l’encontre de son père. Des griefs que le juge considère fondées. Il décide de condamner le peintre à s’acquitter au plus vite de ses dettes, le loyer en retard mais aussi le dédommagement des commanditaires de portraits qu’ils jugent non conformes à leurs exigences. A cela s’ajoute une menace plus lourde encore: «Si avant le lundi 8 mars le citoyen Rembrandt persiste à s’enfoncer dans la désastreuse situation financière et morale de son foyer, le tribunal le dépossédera de son autorité parentale, et placera ledit Titus sous la tutelle de la Chambre des Orphelins.»
Le salut pourrait toutefois venir de la défection d’un membre de la guilde des peintres qui réalisait d’une série de grands tableaux pour décorer l’hôtel de ville.
Si l’artiste, étranglé par les dettes, n’a guère le choix et accepte ce travail de commande, il entend toutefois le mener à sa guise. Faisant fi du cahier des charges, il renvoie les neuf édiles venus se faire tirer le portrait pour figurer en bonne place sur l’allégorie à la guerre du jeune État et demande à Titus d’aller explorer l’auberge la plus mal famée de Jordaan, le quartier où leurs maigres moyens leur ont permis de trouver refuge, pour en ramener neuf hommes aux trognes autrement plus marquées.
Lors de sa ronde de nuit, Titus va retrouver leur créancier dans une surprenante posture. Mais n’en disons pas davantage. Après nous avoir entrainé avec Louvre dans les recoins du musée, Josselin Guillois raconte le grand peintre Hollandais à travers les yeux de son fils, intégrant à son récit – qui se déroule durant une semaine de 1656 – la généalogie et les épisodes marquant d’une existence autour de laquelle la mort est omniprésente.
Grandeur et décadence, origine et vie familiale, tout y passe grâce aux questions que pose Titus à ce père qui, après le décès de son épouse, n’a guère de temps à consacrer à son fils. Il est trop pris par cet art bien au-dessus des contingences domestiques. Alors, retournant la logique, c’est le fils qui vient au secours du père. Non content de préparer ses toiles et ses pigments, il entend le décharger de tous ses problèmes quotidiens. Si l’auteur prend un peu de liberté avec la vérité historique, c’est pour souligner cet attachement viscéral à la peinture, mais c’est aussi pour raconter une relation fils-père qui aura permis à l’artiste de travailler jusqu’à son dernier souffle.

Le cœur d’un père
Josselin Guillois
Éditions du Seuil
Roman
224 p., 18 €
EAN 9782021495430
Paru le 4/03/2022

Où?
Le roman est situé principalement à Amstedam

Quand?
L’action se déroule durant une semaine de 1656.

Ce qu’en dit l’éditeur
1656. Rembrandt est l’artiste le plus célèbre et le plus reclus des Pays-Bas. Calomnié, endetté, renfrogné, il n’en fait qu’à sa tête. Plus personne ne lui passe commande, il marche au bord du gouffre.
Solitaire, le génie? Pas tout à fait. Il vit avec Titus, son fils, un adolescent de seize ans.
Mais voilà qu’une lettre arrive: les créanciers du grand peintre sont à bout, s’il ne s’acquitte pas ses dettes avant sept jours, le tribunal lui retirera son fils pour le placer dans un orphelinat.
Suivie d’une autre lettre: l’Hôtel-de-Ville d’Amsterdam commande à Rembrandt ce qui pourrait être la plus grande toile de sa vie, 25 mètres carrés de couleur. Il a 7 jours pour l’exécuter. Mais Titus, lui, réclame de l’amour de son génie de père.
Le chef d’œuvre envisagé exige-t-il toutes les privations? L’artiste est-il prêt à y sacrifier son fils?
Ces sept journées décisives, c’est Titus qui les raconte. Et c’est peut-être une histoire d’amour.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Ploërmelais (entretien avec l’auteur)

Les premières pages du livre
« Amsterdam, 1656
CHAPITRE I
Lundi
C’est puéril, mais chaque matin c’est pareil, je voudrais dormir, mais te guetter me réveille. Comme si je cultivais une bête dedans moi, à mes dépens, une espèce d’ourse très maternelle, qui vit dans ma grotte intérieure, et l’animal, elle est prête (le sourire aux lèvres !) à crever d’insomnie, pourvu qu’elle se régale de chaque pas de son rejeton très ingrat. Et cette grosse bête à l’intérieur refuse que je prenne du répit, alors, vers l’aube, elle s’ébroue, elle s’étire, parce qu’elle est furieuse, la grosse bête, que je rêve, et elle s’étire si dur, elle se secoue si fort, que c’en est cuit de mon sommeil. Ça rate pas ! Chaque matin après ta nuit de travail, quand tu descends de l’étage, quand les cloches du quartier n’ont pas commencé de sonner, quand la ville goûte encore un peu de torpeur, mon plafond grince, ton plancher craque, tu abandonnes le chevalet, tu quittes ton atelier, et la bête toujours à l’affût sonne alors le branle-bas, car elle veut le cueillir, son ourson qui revient de cueillette, et me voilà bien réveillé. L’ourson, c’est toi papa. Ce matin, très tôt, trop tôt, tu as refermé la porte de l’atelier, tu as descendu l’escalier, lourd comme un bœuf, tu as poussé du pied la porte de ta chambre. Et cette voix dedans moi qui me presse : « Qu’aura-t-il fait de beau cette nuit? Quelle nouvelle œuvre? Questionnons-le ! » Vrai, je vire cinglé de me laisser dompter par un animal inventé… Tout à l’heure, puisque j’étais éveillé, foutu pour foutu, je me suis dit : Autant le saluer. Je tendais l’oreille, tu soufflais dans ta chambre, de ton gros souffle chaud, vrai minotaure, et j’ai commencé à m’étirer. Tu as défait ta veste, et je me suis levé ; tu as retiré ta ceinture, elle est tombée violemment au sol, pendant que je mettais mon maillot ; tu as dû baisser ton caleçon, commencé de remplir ton pot de chambre, et je me suis dépêché de trouver mes chaussettes. Je me suis dit : Si j’arrive à les enfiler avant qu’il termine, il acceptera de manger une crêpe avec moi. Et je me suis dépêché, si tu savais ! « Salut papa, comment vas-tu? Tu as bien travaillé cette nuit? On petit-déjeune ensemble? » C’est ça que je voulais te dire. Mais je n’avais pas trouvé la deuxième chaussette que ton jet s’était tu. Je suis sorti de ma chambre, j’ai fait les trois pas pour arriver à ta porte, je t’ai entendu tomber sur le lit, et quand je suis entré tu ronflais.
L’état de ta chambre… Volets clos, pantalons en boule, caleçon qui paresse, sabots qui gisent, et cette odeur d’un bœuf qui ne vit que pour lui. Je n’allais pas te laisser dans ces parfums, alors j’ai entrouvert la fenêtre, et j’ai pris ton pot pour le sortir… mais tu es apparu, là. Étendu. Devant moi. Sur le dos. Tu es là. Faire face, je dois faire face. Ton ventre… si… grand. Et ton visage… relâché, tendre. Me pencher. Avoir le courage de me pencher. Mon Dieu, si quelqu’un me surprenait. Tu es là. Étendu. Endormi. Je suis fait de toi. Est-ce que tu es fait pour moi?
On a frappé en bas, j’ai sursauté, j’ai descendu l’escalier, le pot à la main, comme un couillon, et j’ai ouvert la porte, ce pot à la main, et quel couillon, car devant moi il était là, lui, le créancier, et quelle honte j’ai sentie.
Il portait la fraise à la confusion, souple, plissée, onduleuse, à laquelle il avait donné une teinte de pêche, le col ployant sous les dentelles, son vêtement était prune, ses souliers saumon, et sa bouche semblait une cuisse de nymphe émue. Ça respire l’aisance, l’autorité et l’argent. Une dague à sa ceinture m’a hypnotisé, une belle dague argentée, courte et souple, qui paraît très aiguisée. Comme il scrute. Il a regardé le pot, il m’a regardé, et j’ai compris que désormais il m’associerait à ce pot, et que je serais l’appendice de ce pot. Il a l’air cruel, mais sa peau est superbe, elle appelle étrangement les bontés et les soins. Il a des yeux verts, et sa dague avec le soleil matinal luit merveilleusement : Christian Christoffels.
« Ah, jeune homme, il ne suffisait pas que je traverse ces odeurs de rouille, de fumier, de sang des vaches, encore fallait-il qu’on me confronte à la pisse des Van Rijn? Soyez gentil, rangez cela. Vous êtes son fils, n’est-ce pas? Je vous reconnais. Vous avez changé, mais je vous reconnais, vous gardez votre museau d’enfant, et vos joues ont gardé leur rose, charmant. Je reconnais la beauté, quand elle est fraîche. J’ai un portrait de vous, savez-vous? Que j’ai accroché dans mon salon, au milieu de mes natures mortes, entre les nectarines et les poires. Attendez, c’était en 1644, quel âge aviez-vous alors? Je l’ai gardé ce tableau, il y a quelque chose. À l’époque, votre père me l’avait vendu pour 70 florins… Mais aujourd’hui, qui voudrait de votre image? C’était un peintre à l’époque, promis à être le plus grand, prêt à déclasser Rubens. Et puis il a cultivé le mauvais goût. Sa déchéance est sa juste punition. Bon. Alors comme ça on vit dans le Jordaan? (Il a regardé par-dessus mon épaule notre cuisine.) Et on se nourrit de harengs, c’est ça? Et de croûtes de fromage, n’est-ce pas? Je parie que boire une bière aigre vous coûte même cher, non? Bon, où est-il? »
J’ai dit d’attendre, et je suis monté te réveiller. Mais voilà, t’étais plus là. Ton lit était vide, et la fenêtre ouverte sur la rue. Papa…
Je suis redescendu, j’ai dit que je m’étais trompé, que tu étais sorti.
Christian Christoffels. Il a 50 ans peut-être, mais en paraît 30. J’osais pas trop le regarder, mais lui m’a inspecté, il m’a inspecté de bas en haut, et lui qui possède chez lui un portrait de moi, lui qui peut-être l’inspecte de la même manière qu’il m’inspectait à cet instant, lui qui vient chercher dans notre fange la matière de son indignation, eh bien il s’est approché de moi il a levé son bras et il m’a pincé la joue. J’ai pas pu l’empêcher.
« Vraiment? Il n’est pas là, le papa à son Titus?
– Non, monsieur.
– Et si j’entrais pour vérifier?
– Que voulez-vous?
– Mais c’est qu’il mordrait ! Ce que je veux? 3 470 florins. Intérêts et taxes compris. Ce n’est pas toi qui vas les sortir de ta culotte, si? Ton père me les doit, et j’ai attendu trop longtemps. Alors j’ai porté l’affaire devant le juge. Tiens, prends, donne cette lettre à ton père. Prends je te dis ! C’est une convocation, ne la perds pas, petit idiot. Si ton père rentre un jour, tu lui donneras. Après tout, il a peut-être fui Amsterdam, laissant son gosse là, après tout… J’ai assez connu ton père pour savoir qu’il est capable de lâchetés très gonflées. »
J’ai pris la lettre, mais il est resté là. Je crois qu’il voulait me voir lire, et j’avais pas la force de le chasser, alors j’ai lu en tremblant :
Au citoyen Rembrandt van Rijn,
Troisième convocation.
Aujourd’hui 1er mars à 13 heures vous êtes sommé de comparaître au tribunal d’instance de l’Hôtel de Ville d’Amsterdam.
En cas de nouvelle absence, le juge Franz van Wolff statuera, avec effet immédiat des sanctions.
Mais quand Christian Christoffels m’a vu incapable de poursuivre la lecture, il a changé de physionomie et, en regardant ses souliers, la gorge serrée, il a dit : « Il est bien misérable, le père qui ne tient l’affection de son enfant que par le besoin qu’il a de son secours. » Il parlait peut-être de lui. Puis il a tendu le bras, j’ai compris qu’il voulait me repincer la joue, cette fois pour signifier sa pitié, et je n’ai pas pu l’empêcher, et il l’a fait, en tordant bien ma peau. Puis il a repris un air odieux. « Je reviendrai. »
Je t’ai cherché partout dans la maison en agitant la lettre. Tu avais complètement disparu.
J’ai couru dehors, j’avais peur pour nous. J’ai fouillé le Jordaan. Mais tu n’étais nulle part. Alors je t’ai haï. Toi, l’abandonneur. Mais je m’en suis voulu, car un accident avait pu avoir lieu, alors j’ai scruté l’eau calme des canaux, prêt à voir ton corps flotter. Puis j’ai commencé à marcher, sans savoir pourquoi, vers l’Hôtel de Ville, la convocation à la main, presque disposé à écouter un juge.
Vraiment? Oui, j’allais écouter un juge m’expliquer tes manquements, tes défaillances, tes omissions : tous les trous qui te font. J’allais recevoir un portrait de toi qui, pour une fois, ne serait pas fait par toi.
J’arrive, et gardant la porte du tribunal un gaillard très trapu, peau blanche, barbe taillée, bouche de fraise, cils busqués, encore un à l’éducation raffinée, qui me dit : « La Chambre des Orphelins, c’est au deuxième étage. » Et j’ai dit : « Je me rends au tribunal », et il a dit : « À ton âge? », et j’ai répondu : « C’est pour mon père », et il a répondu : « Pauvre gosse. Va au premier. »
J’ai monté les marches, mon ventre faisait mal. Devant une porte, un autre gardien me dit d’attendre. Il me regarde, il est petit mais baraqué, il pourrait me tordre le cou entre l’index et son gros pouce, il me regarde, il est étrange, c’est vraiment étrange comme il me regarde. La porte s’ouvre, un bourgeois sort, aux yeux bouffis. Il me regarde. Il fond en larmes. Il part. Puis j’entends quelqu’un crier : « Affaire Rembrandt van Rijn ! », le gardien se secoue, il cherche un homme dans le couloir, je dis que c’est pour moi, je lui montre la convocation, il me fait entrer, et je vois qu’il a pitié.
Salle immense, la plus grande du monde, immenses murs jaunes, le bâtiment est trop neuf, pas encore eu le temps d’accrocher leurs allégories de la Loi, et c’est dans ce grand silence jaune qu’il a fallu marcher, et le parquet grinçait pas à mon passage, et quand je suis arrivé devant le juge, qui attendait sur une estrade, il a froncé les sourcils, et vraiment, comme les murs sont jaunes, comme ils sont jaunes. Quand il m’a bien vu, il a lâché : « Mais qui êtes-vous? », et j’ai expliqué. Indigné le bon juge, que tu te sois pas déplacé.
« Bon, tu es là, fils de Rembrandt, c’est déjà ça, alors écoute, et rapporte ma parole à ton père. »
J’ai dit : « Oui, monsieur le juge », il a rectifié : « C’est Votre Honneur. »
« Le citoyen Rembrandt van Rijn, 50 ans, résidant dans le Jordaan à Amsterdam, né à Leyde le 15 juillet 1606, fils de Harmen van Rijn, meunier, protestant, et de Neeltje van Zuytbrouck, boulangère, catholique.
« Ces dix dernières années, vingt-trois citoyens d’Amsterdam se sont plaints d’avoir été dupés par le peintre Rembrandt. Trois parmi eux ont porté leur affaire devant la justice. Il s’agit de Klaus Kuyper, Theo Franhel et Louis Tristan. Ceux-ci avaient passé commande auprès de l’artiste afin qu’il réalise leur portrait. Chaque contrat engageait une avance à verser au peintre. Rembrandt a reçu ces avances, mais, lorsque la toile fut achevée, les commanditaires se sont plaints que leurs portraits étaient loin de la réalité, loin de leur visage réel. Ils lui ont reproché sa manière rugueuse et revêche. Il s’agit donc de cas d’invraisemblance. Ils ont demandé au peintre des modifications que celui-ci a refusées. Ils ont alors demandé le retour de leurs avances, que celui-ci a refusé. Cela nuit à la réputation de tout le corps de métier. Il a été décidé que, sauf reversement des avances aux commanditaires susdits (qui s’élèvent à 933 florins), Rembrandt sera interdit d’honorer de nouvelles commandes privées provenant des citoyens d’Amsterdam. De plus, son exercice de la peinture est indigne depuis qu’il a cessé de cotiser à la guilde et qu’il en a été exclu, voilà dix ans déjà. Je précise par ailleurs que cette manière rugueuse et revêche, et cela doit-il étonner?, a également été critiquée relativement à ses manières et à ses mœurs.
« Tu suis mon garçon?
« Ce n’est pas tout. Le 1er mars 1646 le citoyen Rembrandt van Rijn a contracté un emprunt de 1 950 florins à Christian Christoffels, marchand de biens établi à Amsterdam, membre honoraire de la guilde des drapiers. Cet emprunt s’élève aujourd’hui à 3 470 florins, intérêts et taxes compris.
« Étant entendu que la saisie des biens de Monsieur Rembrandt van Rijn, il y a dix ans déjà, à savoir sa demeure, son mobilier, ses productions artistiques, ses collections personnelles, et leur mise en vente aux enchères ont déjà servi à la liquidation d’autres dettes précédemment contractées ; étant entendu qu’il n’a plus de titre de propriété, mais qu’il occupe en locataire la maison située au 2 rue des Tisonniers dans le Jordaan, et qu’il cumule onze mois d’impayés ;
« Monsieur Rembrandt van Rijn ne peut être considéré citoyen fiable d’Amsterdam.
« Entendu que le citoyen Rembrandt ne possède pas d’aptitudes dans d’autres pratiques que celles du métier de peintre, son endettement, ses déficits et la faillite de son commerce semblent assez certains… »
Le juge a suspendu sa lecture, m’a regardé, a soupiré, a continué :
« Rembrandt van Rijn est père et tuteur légal de Titus van Rijn, fils unique né le 8 mars 1640, né de Saskia van Uylenbourg, née le 2 août 1612, morte des suites de la couche, le 14 juin 1642. Étant considéré qu’il ne peut pourvoir à l’entretien financier de son fils ; étant considéré qu’il ne lui assure non plus aucune éducation morale ; étant donné qu’il manifeste un indigne désintérêt pour les préceptes éducatifs et les vertus de la morale calviniste,
« Le tribunal d’Amsterdam déclare que Monsieur Rembrandt van Rijn s’expose à l’inaptitude de la charge de l’éducation de son fils.
« Par conséquent,
« Si avant le lundi 8 mars le citoyen Rembrandt persiste à s’enfoncer dans la désastreuse situation financière et morale de son foyer, le tribunal le dépossédera de son autorité parentale, et placera ledit Titus sous la tutelle de la Chambre des Orphelins. De plus…
« Mais qu’as-tu mon garçon? »

Qu’est-ce que c’est que Rembrandt, quand il naît?
Il naît le 15 juillet 1606, à Leyde, à l’aube, c’est donc un bébé de l’été. Leyde est la deuxième ville d’une jeune nation indépendante, qui vient de se libérer de l’Espagne catholique. Quatre-vingts années de guerre, dont un siège mémorable en 1573 : pour affamer la population, les Espagnols ont incendié les moulins des alentours, parmi lesquels celui du grand-père de Rembrandt. Le siège a duré douze mois, et quand il est levé, la moitié de la population croupit dans les rues, morte, et mal enterrée. C’est alors que naît la mère de Rembrandt, que ses parents appellent Neeltje. Elle survit, elle grandit, elle accouche de Rembrandt. Le père du bébé est meunier, il s’appelle Harmen, son moulin noir aux palmes rouges surplombe un bras du Rhin, d’où le nom de famille : Van Rijn, du Rhin.
Harmen s’enamoure de son bébé, il le réveille la nuit pour l’embrasser, il le veille continuellement, ne le laisse pas tranquille. Rembrandt est leur neuvième enfant, avant lui, trois garçons, Clemens, Frans, Peter, trois bébés successifs, sont morts. Clemens et Frans ont été trouvés à l’aube dans leur landau sans vie, bleus. Peter a passé la première année, mais à l’âge de 6 ans il s’est noyé dans le Rhin. Quand Rembrandt pousse ses cris de nouveau-né, sa mère est épuisée par les peines et les grossesses, alitée elle ne peut que prier qu’il vive. Rembrandt a trois frères vivants : Conrad, l’aîné, Gerrit, puis Willem, et deux sœurs : Julia et Lysbeth. Tous en veulent à leur petit frère d’avoir épuisé leur mère, tous sauf Lysbeth, qui le soigne, le console. Lysbeth à laquelle Rembrandt s’attache comme à une mère. C’est elle qui va tirer le lait de la chèvre, qui fait boire bébé Rembrandt, car leur mère a tari la source de son lait.
Dans son berceau, la nuit, bébé Rembrandt régurgite, et à l’aube ce sont des mares de lait séché qui l’auréolent et lui collent à la peau ; il avale mal, il tousse, on a peur qu’il s’étouffe. Dans ces conditions, il grandit. Et, sitôt qu’il marche, il passe de longues heures dans le moulin de son père, dans l’odeur des céréales moulues. Le père, les mains toujours dans la farine, adore sourire à son dernier garçon. Le moulin, c’est un espace confiné, il y fait sombre, il faut veiller sur ce petit bonhomme, qui court à toute allure, et une fois, de justesse, son père bondit avant qu’une roue du moulin ne happe la main de l’enfant. Ce moulin fait vivre toute la famille, le père assure les besoins des siens grâce à la clientèle des brasseurs, à qui il fournit la farine de malt. Dans la maison collée au moulin, il y a une cuisine et deux chambres. À l’étage, ils dorment à six dans un lit : les parents, Conrad, Gerrit, Willem et Julia ; dans la pièce en dessous, ils dorment à quatre : Lysbeth, Rembrandt et deux employés du moulin. Un chien ronfle au pied du lit de Rembrandt, un barbet au pelage frisé, utilisé pour la chasse aux oiseaux d’eau, dans les marais.
Rembrandt est encore valétudinaire à 3 ans. Lorsqu’il est très malade, sa sœur Lysbeth va tirer le lait d’une vache, le mélange à de la farine de blé, à des œufs, à du sucre de betterave, et elle cuit des crêpes. Dessus, elle allonge du miel, et elle doit se battre pour que ses grands frères n’attrapent pas les douceurs ; elle protège son trésor jusqu’à le donner à son petit Rembrandt, qui se cache dans le moulin, et aime les avaler tièdes. Il possède déjà de longs cheveux blonds et bouclés. Quand il mange les crêpes, il s’en met partout, car il sèche ses doigts dans ses cheveux. Il dit qu’il est comme une biquette effarouchée. Ça fait rire son père, ça fait rire Lysbeth, ça fait soupirer sa mère, qui n’en peut plus de lui débroussailler les cheveux.
Il a 6 ans lorsque son père Harmen lui offre une mine graphite, un beau papier teinté, un peu grenu ; le matin, il dessine le moulin familial ; l’après-midi, il assiste à la noyade de son frère Conrad dans le Rhin, ses petits poumons gavés de l’eau du fleuve.

En m’éveillant, j’ai vu le juge qui me souriait : « Ça va aller, petit. Faut juste remettre ton père dans la bonne voie. Allez, debout. » Dehors, alors que le ciel était bleu, je me suis emprisonné dans un vœu : ne rien te dire. C’est comme ça, ça me regarde. Puis je suis rentré, et avant d’arriver à la maison j’avais arrêté de pleurer.

Aux premiers signes du crépuscule, toujours pas signe de toi. Mais pour qui me prends-tu? Pourquoi n’as-tu plus de parent pour te corriger, te donner la fessée? Je te la donnerais bien moi-même, je suis disposé à te cingler à coups de verges vertes, et tu demanderais pardon, et je continuerais, oui je continuerais, jusqu’à ce que nous nous tombions dans les bras. »

Extrait
« Ce n’est pas aux peintres de transfigurer notre monde! J’ai vu! J’ai vu chez les peintres combien l’approximation, la précipitation, la frustration, la colère, la petitesse aboutissent toujours au consentement à la médiocrité. J’ai vu le peintre blessé, dévasté par ses défaites intérieures, devenir, lorsqu’il veut vendre son travail, bâté, pontifiant, prétentieux! Il sait qu’elle est chétive, sa toile, vulgaire même, loin du compte initial, mais il laisse faire l’orgueil, et il vend, et il vend, et nous contemplons ébahis! Des cons devant le temple! Odieux. Le peintre n’est pas supérieur au modèle qu’il peint, c’est l’inverse qui est vrai. La preuve que la peinture nous trompe? C’est qu’elle a besoin d’un public. J’en ai soupé d’être trompé. Je crois pourtant que chez un peintre peut vivre le désir, le souhait, le noble souhait, la prière parfois, d’un idéal. Mais quoi, la main ne suit pas le cœur! Elle ne peut pas, elle échoue, tout le temps elle échoue. Ils ne peignent pas avec le cœur, ils peignent par orgueil. Leur tête est sale et rouillée et pleine de mensonges. Les lâchetés acceptées par le peintre deviennent pour le spectateur ignare d’admirables audaces. Mais le peintre sait que son tableau est raté, il le sait! Mais vit de ça! Et il laisse faire! Il se fait payer pour qu’on accroche ses défaites! Qu’on les admire! Odieux! Petit peintre lamentable! Je cherche un homme dans le peintre. Mais chaque peintre est un porc qui mâche sa lâcheté. » p. 130

À propos de l’auteur
GUILLOIS_Josselin_DRJosselin Guillois © Photo JG – DR

Josselin Guillois est né en 1986. Après Louvre (2019), Le cœur d’un père est son second roman. (Source: Éditions du Seuil)

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Là où le crépuscule s’unit à l’aube

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  RL_Hiver_2022

En lice pour le Prix des Romancières 2022

En deux mots
Julia, sans le sou, est contrainte de trouver refuge chez sa sœur à Saint-Pétersbourg. C’est là qu’elle va rencontrer le séduisant William Brandt, l’un des meilleurs partis du pays. Faisant fi des conventions, ils décident d’unir leurs destinées et d’oublier les troubles qui commencent à secouer la Russie.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Une famille dans la tourmente de 1917

En poursuivant l’exploration de son arbre généalogique Marina Dédéyan nous offre une formidable saga romanesque, mais éclaire aussi la révolution russe, avec son lot de drames. Le tout servi par une plume alerte et richement documentée.

Cette saga familiale commence à la fin du XIXe siècle avec Julia, l’arrière-grand-mère de la narratrice. Ce n’est pourtant pas elle qui est à l’initiative du livre, mais sa mère qui, à la faveur d’un été, a saisi sur un ordinateur le récit laissé par Baba. Grâce à la construction du livre, qui alterne la vie de Julia et la quête de l’auteure, explore les documents d’archives, les photos rassemblées et la généalogie aux branches multiples, on découvre toute la richesse de ce roman, encore rehaussée par le souci de rechercher entre la vérité de certains événements clé et la légende, prompte à travestir ou enjoliver le récit.
Mais revenons à Julia. Au début du livre, elle s’enfuit de l’usine où elle est employée pour éviter la main trop leste de son patron et regagne la maison familiale en banlieue de Riga. Arrivée chez ses parents elle se rend compte qu’elle ne peut demeurer là. Gabriel Berzins, son père, a en effet connu un grave revers de fortune, et est quasiment ruiné. Alors, pour échapper au mariage, même si elle est sans dot, elle choisit de rejoindre sa sœur Evguenia à Saint-Pétersbourg. «Gabriel devait faire confiance à Julia, à l’éducation qu’il lui avait donnée, à son caractère déterminé, aux qualités de son âme. Faire confiance à Julia, en priant Dieu avec ce qu’il lui restait de foi qu’il lui ouvrit un chemin de destinée plus favorable.»
À la même période, à Zurich, William Brandt mène grand train. Le jeune homme passe son temps dans les bras de ses différentes maîtresses lorsqu’il n’est pas à la chasse. Mais pour lui aussi l’heure du choix a sonné. Rester à Zurich, aller à Londres ou s’établir à Saint-Pétersbourg? C’est la capitale russe qu’il va choisir pour y installer et y faire fructifier la banque familiale, l’un des fleurons d’un empire commercial prospère dans toute l’Europe. Ce n’est toutefois pas sans un petit pincement au cœur qu’il quitte la Suisse et sa famille, à commencer par sa cousine Lou Salomé, dont il admire l’indépendance d’esprit et l’émancipation. Comme elle, qui passe de la fréquentation de Friedrich Nietzsche aux bras de Rainer Maria Rilke, il se dit que le mieux est de ne pas se marier. Sauf qu’à Moscou, il n’entend pas s’ennuyer et va s’inviter dans une soirée donnée par une mondaine qui fait office d’entremetteuse de luxe. Julia, prise dans un tourbillon où le luxe et les fanfreluches sont monnaie courante comprend alors que sa sœur n’est pas la modiste qu’elle prétendait être, même si elle ne comprend pas vraiment comment elle nage dans un tel confort.
Son destin va basculer le soir où William croise son regard. Le jeune homme est littéralement fasciné et n’aura de cesse d’essayer de la revoir. Evguéni, qui a compris son manège, met alors Julia en garde contre ces hommes qui passent d’une femme à l’autre, les laissant ensuite seules et déshonorées. Mais l’œil pétillant de sa sœur à l’évocation du banquier ne lui laisse guère de doute sur la suite. Au terme d’une cour assidue, William parviendra à mettre Julia dans son lit et même à entrevoir un mariage, même s’il contrevient à tous les usages.
Marina Dédéyan va alors déployer son talent de romancière pour accompagner le destin de Julia et de William dans un empire qui vacille de jour en jour. Les premières années du XXe siècle sont effervescentes, le monde entier semblant retenir son souffle alors que les artistes annoncent déjà les bouleversements à venir. Le tsar s’accroche à son pouvoir, ne sentant pas l’aspiration de plus en plus forte de son peuple à davantage de liberté, de démocratie. Pire, mal conseillé et influencé par des personnages sulfureux, il va accentuer la répression. En lançant le pays dans la Grande guerre, il fait le pari de ressouder la Russie derrière son souverain. De son quartier général, il ne verra pas la révolution qui embrase la capitale. Il ne verra pas non plus, depuis la maison voisine de la famille Brandt un certain Lénine haranguer la foule. L’Histoire est en marche avec son lot d’horreurs et de hasards, avec cette puissance qui écrase la raison et tue des centaines de milliers de personnes. Alors la seule issue consiste à fuir. Encore faut-il pouvoir bénéficier de circonstances favorables.
En explorant la branche de la famille Brandt de son arbre généalogique, Marina Dédéyan remplit d’émotions et de chair l’une des pages les plus mouvementées de l’Histoire. Elle nous rappelle le chaos et la confusion qui régnaient sur l’Europe toute entière au sortir de la Première Guerre mondiale et souligne aussi combien le formidable brassage de population qui en a résulté a redistribué les cartes de nombreuses familles.

Là où le crépuscule s’unit à l’aube
Marina Dédéyan
Éditions Robert Laffont
Roman
550 p., 22,50 €
EAN 9782221254301
Paru le 27/01/2022

Où?
Le roman est situé dans l’empire russe, à Riga, Arkhangelsk et Saint-Pétersbourg et dans le golfe de Finlande, mais aussi à Zurich, Londres, Hambourg, à Saint-Hélier sur l’île de Jersey, Paris ou encore Nice.

Quand?
L’action se déroule de la fin du XIXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une fresque russe familiale dans les pas de Lou Andreas-Salomé, Rilke, Nabokov, Fabergé et bien d’autres encore.
Ils rentrèrent en traîneau à Saint-Pétersbourg, dans le paysage bleuté de l’hiver. Les sapins, les bouleaux et les trembles se détachaient sur fond blanc telles des gravures à la pointe sèche. Le froid et le silence figeaient le monde dans une immuabilité rassurante. Le crissement des patins, le halètement des chevaux, le claquement du fouet, chaque son prenait une intensité particulière dans la pureté de l’atmosphère. La neige effacerait vite les deux sillons laissés derrière eux, la vie comme un passage.
Dans cette fresque russe, Marina Dédéyan explore la mémoire familiale pour retracer l’histoire de ses arrière-grands-parents au tournant du XXe siècle, entre grandeur d’avant-guerre et tourmente révolutionnaire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr


Bande-annonce du roman © Production Marina Dédéyan

Les premières pages du livre
« Quand Maman m’a annoncé qu’elle saisissait à l’ordinateur les souvenirs de Baba, je n’y ai prêté qu’une attention distraite, occupée que j’étais cet été-là à avaler des couleuvres. J’ai oublié quelles contrariétés me minaient alors le moral. Mon chagrin, pourtant bien réel, n’avait peut-être d’autre raison que de me plonger dans cet entre-deux, cet état de perméabilité propice à la création. Le message est arrivé. « C’est fou ce que ta grand-mère faisait comme fautes d’orthographe ! J’en ai corrigé beaucoup, mais il y en a certainement encore. Tu regarderas. »
Je n’ai pas regardé tout de suite. J’ai passé mon enfance suspendue aux lèvres de Baba. Je croyais connaître par cœur ses histoires, où contes, anecdotes familiales et souvenirs traçaient des sentiers de traverse vers des ailleurs merveilleux. Qu’apprendrais-je de plus que je ne savais déjà ? Il n’y avait jamais eu de secrets ni de tabous chez nous. Les frasques, les drames des uns et des autres appartenaient à notre folklore, à notre roman intime et enchanteur.
Mes couleuvres me pesaient sur l’estomac, et je n’avais pas non plus le courage de réveiller l’absence de Baba. Elle me manque, même si je n’ai pas à chercher très loin pour voir sa grande écriture penchée, entendre sa voix et respirer son parfum. Je me retrouve petite fille dans le salon de la maison médiévale aux murs de traviole, lorsque nous assemblions en un interminable patchwork des chutes de tissu faufilées sur des hexagones découpés dans des cartons à gâteaux – prétexte à de fréquents achats à la pâtisserie d’en face –, puis, des années plus tard, les derniers mois dans son minuscule studio, où le mince tuyau transparent de sa bonbonne d’oxygène la retenait captive. Jamais elle n’a cessé de raconter. Le soir où elle s’est tue, j’ai trié ses affaires et j’ai dormi là, dans son lit, pour garder son odeur, pour la retenir encore un peu auprès de moi.
Non, je ne voulais pas réveiller Baba, j’avais déjà trop à faire avec mes soucis du moment. Mais je devais à tout prix trouver un refuge pour ne pas me noyer, faire quelque chose afin de retenir les dernières lumières de l’été et les roses de mon jardin sauvage qui s’en allaient pétale après pétale. Je ne me rendrais pas sans combattre. À dix microlitres de larmes près, autant braver mes émotions.
Un après-midi, je me suis assise sur les marches du perron, à l’abri du noisetier. Les noisettes me rappellent de jolis souvenirs d’enfance, quand nous courions au fond du parc les mains pleines de notre cueillette pour les casser entre deux pierres. Coquille vide, déception. Graine en miettes, acceptation. Graine intacte, victoire et, double graine, récompense suprême ! Bonjour Philippine ! À nos pieds s’amoncelaient les bonnets dentelés tant prisés des elfes, que les botanistes nomment vilainement « involucres ». Ils ignorent sans doute que les fruits du noisetier sont ceux de la sagesse et que l’on fait de son bois les meilleures baguettes magiques.
L’ordinateur sur les genoux, j’ai ouvert la pièce jointe et j’ai lu, et j’ai pleuré. Au beau milieu de mon désarroi, quelque chose chatouilla alors mon flair… L’écran me donnait la distance, me poussait à regarder entre les lignes, à détecter les oublis, les incohérences, les omissions. Je tenais là une histoire extraordinaire, au bord de ma mémoire, au bout d’un clic. L’instinct de la romancière soulevait des centaines de « pourquoi ? ». Et pourquoi surtout ces souvenirs arrivaient-ils maintenant, neuf ans après que Baba s’en était allée avec ses grands châles, silhouette mince aux longues jambes, chaussures plates pour compenser sa haute taille, toujours élégante, même aux derniers jours de sa vie ? Ma Baba aux yeux si bleus. Pourquoi au même moment reparaissaient des cousins éloignés par de vieilles brouilles qui ne nous concernaient pas, et avec eux toutes ces photos des temps anciens que nous n’avions jamais vues ? Les signes indiquant la voie clignotaient et répondaient à mes balises de détresse.
La colère, la révolte l’emportèrent sur le reste, j’allais tordre le cou aux couleuvres. La louve s’anima en moi. La vie me revenait dans ce foisonnement, cette violence que je ne sais canaliser qu’en écrivant.
Je me suis demandé encore quelle urgence me poussait ainsi sur les traces familiales. Je ne suis pas assez vieille pour penser à un quelconque héritage et plus assez jeune pour avoir besoin de comprendre afin de me construire. Je sais d’où je viens et qui sont les miens. Peut-être le jalon de la mi-parcours, le sentiment aigu de ce qui s’efface et ne reviendra pas.
Ramasser les morceaux, mettre bout à bout les souvenirs de ceux qui sont là, les bribes d’anecdotes, raviver la mémoire, fouiller dans les livres, pister les traces, rapiécer les trous… Je devais trouver des réponses aux questions que nous n’avions pas songé à poser, transmettre à mon tour, à ma façon, en m’en remettant à l’intuition, en ouvrant en grand les portes de l’imaginaire afin d’explorer les méandres de cette histoire née entre les brumes anglaises, les soleils de l’Italie, l’opulence des grandes cités du Nord et les nuits transparentes des rives de la Baltique… Un roman, un voyage au pays des miens disparus, dont je ne connais pas toutes les péripéties ni les conséquences, car le récit échappe toujours à son conteur et la fiction révèle bien des vérités. Je ne sais pas ce qui m’attend, ce que j’attends.
Un roman, une quête, un défi…

Partie I
Le rêve de l’Ours

Livre 1
Le jour se découpait en carrés grisâtres aux meneaux des fenêtres. À cette morne perspective répondaient à l’intérieur l’alignement de tables et de bancs lustrés par l’usure, les murs chaulés en des saisons anciennes et quadrillés d’étagères semblables à celles des imprimeurs. Une quarantaine de jeunes filles en tablier de lin penchaient la tête sur leur ouvrage à la lumière si crue des lampes qu’elle réduisait leurs visages à des grimaces appliquées.
Dans cette résignation des demi-teintes qui précède la nuit, les couleurs jaillissaient entre leurs doigts agiles, le bouton d’or, le mimosa, le coquelicot, le garance, le bleuet, le lavande, le pervenche, le pin, le tilleul, le lichen ou encore le lilas, le glycine ou le fuchsia, en profusion de pétales de soie, fils à broder et perles de verre. Les ouvrières silencieuses découpaient, piquaient, cousaient, assemblaient, ici une fleur de gardénia ou un camélia, là une rose, une pensée, une pivoine, des brins de muguet…
À l’extrémité de chaque table se formaient des bouquets inodores de ces fleurs artificielles qui orneraient les chapeaux ou les robes des élégantes de Riga, de Saint-Pétersbourg. Et même de Berlin, Londres ou Paris, affirmait M. Vitols, le directeur de la fabrique, quand les affaires tournaient pour le mieux. En vérité, aucune de ses employées n’avait jamais vu ces belles dames d’assez près pour admirer sur leurs toilettes le fruit de leur travail. Seuls les couturières ou les chapeliers franchissaient les portes de l’atelier. Ils n’accordaient jamais un regard aux jeunes filles, réservant leurs prunelles à une observation suspicieuse pour pointer la tige mal arrimée, le pistil absent ou le pétale effiloché, en vue de négocier un rabais. Sans détourner les yeux de leur besogne, les ouvrières ouvraient cependant grand leurs oreilles à ces interminables palabres. Leur modeste salaire en dépendait et, plus immédiatement, l’humeur de l’aigre Mme Brombeere, la chef d’atelier.
Depuis bientôt trois ans qu’elle travaillait là, Julia n’était plus dupe ni des critiques outrancières des clients ni des obséquiosités de Mme Brombeere, âpre jeu de commerce. Elle avait appris à confectionner des camélias si parfaits qu’un papillon s’y serait trompé. Ils se vendaient toujours un bon prix. Son habileté lui valait parfois un compliment parcimonieux, rarement quelques kopecks de plus. Au moins lui épargnait-elle d’acerbes réprimandes, des heures supplémentaires. Mais elle tressaillit, comme ses camarades, lorsque M. Vitols en personne apparut dans l’encadrement de la porte, lui qui se manifestait uniquement pour des tours d’inspection ou afin de préparer la visite d’un client important.
Le visage rougi par le vent du dehors, ce vent glacé annonciateur des premières neiges de l’hiver balte, le directeur se tenait figé avec le sourire d’un acteur prêt à entrer en scène. Mme Brombeere se précipita à sa rencontre, cassa sa silhouette maigre en une révérence servile.
— Bonjour monsieur Vitols !
— Bonjour monsieur Vitols ! renchérirent en chœur quarante voix juvéniles.
Il fit un pas en avant et répondit d’un ton exagérément enjoué :
— Bonjour, mes charmantes fleurs !
Ainsi appelait-on à Riga les employées de la fabrique, recrutées jeunes, car il fallait avoir de bons yeux et les doigts fins pour ce labeur de précision, et réputées jolies. Aux lampes de l’atelier, elles ne gâtaient pas leur teint pâle de filles du Nord, et leurs mains demeuraient douces, contrairement à celles des paysannes. On les enviait, non pour leur salaire modique, mais pour la renommée qui leur permettait d’espérer un parti au-dessus de leur condition, un commerçant, un fermier aisé ou encore quelque petit tchinovnik, un de ces fonctionnaires qui pullulaient dans l’Empire russe.
Ainsi Julia était-elle devenue trois ans auparavant l’une des « fleurs de M. Vitols ». « Ma fille, quand la fortune manque, le travail reste la meilleure des dots », lui avait assené son père, sans que sa mère y trouvât à redire. Julia avait compris la douleur et les remords contenus dans ces propos, ceux d’un homme déchu de son rang, de son milieu, qui ne pouvait offrir à sa cadette l’avenir auquel il aspirait pour elle. Ses principes demeuraient sa seule richesse, sa dignité, et Julia sa plus grande fierté. Celle-ci s’efforçait à chaque instant de se montrer à la hauteur de l’amour paternel. Les fleurs fabriquées de ses mains devaient toutes être parfaites.
Elle ne releva donc pas la tête quand M. Vitols commença à arpenter l’atelier, les mains croisées dans le dos, adoptant la démarche d’un coq dans son poulailler. Certaines des ouvrières en profitaient pour s’accorder une petite pause, le nez en l’air, d’autres, intimidées, s’empourpraient, tandis que des effrontées adressaient des sourires en coin à leur patron. Loin de s’en formaliser, ce dernier ne se privait pas d’échanger quelques mots avec les plus aguicheuses. Dans son dos, Mme Brombeere rembobinait à la hâte du fil, repliait un coupon de tissu, essuyait un coin de table ou escamotait une fleur moins réussie, sans cesser d’adresser des regards chargés d’orage aux jeunes filles qui se laissaient distraire. Elle dirigeait l’atelier d’une façon qui tenait à la fois de la mère supérieure d’un couvent, bien qu’elle fût protestante, et du garde-chiourme. Il ne fallait cependant pas se fier aux apparences : en dépit de son intransigeance qui n’excluait ni les humiliations ni les sanctions sévères, les ouvrières averties la redoutaient beaucoup moins que M. Vitols. La mégère appliquait des règles établies, quand le directeur, sans se départir de son sourire ni de son air patelin, pouvait se montrer capable d’une cruauté aussi extrême qu’imprévisible.
Il s’arrêta soudain devant Julia, la jaugea un long moment pendant lequel, l’estomac noué et les paumes moites, cette dernière s’efforça de paraître concentrée sur sa tâche. Il saisit l’un des camélias et le retourna entre ses petites mains aux ongles soignés, aux doigts si menus qu’ils auraient pu être ceux de l’une de ses employées.
— Remarquable ! Remarquable ! s’extasia-t-il. Julia Berzins, n’est-ce pas, mademoiselle ?
Julia opina sans oser le regarder. Elle n’apercevait que le bas de son gilet de soie, tendu sur une discrète bedaine entre les revers de sa redingote.
— Quel âge avez-vous, Julia ?
— Quinze ans, monsieur.
— Quinze ans déjà ! Il me semble que vous êtes arrivée hier, une enfant encore. Vous voilà devenue une jeune femme, dont la grâce a grandi autant que la dextérité. Votre travail me procure une grande satisfaction. J’aimerais vous confier une commande particulière. Venez me voir dans mon bureau quand vous aurez fini, s’il vous plaît.
— Bien sûr, monsieur, murmura-t-elle en tremblant.
M. Vitols s’était exprimé à voix basse, presque en chuchotant, dans un débit rapide, mais de façon tout à fait distincte. Les voisines de Julia se poussèrent du coude. Lene, une rouquine au minois de chat, pouffa de rire. La grande Ilse, à deux places sur le même banc, soupira. Il courait sur le compte du propriétaire de la fabrique des histoires auxquelles Julia s’était refusée à prêter attention, le genre de mésaventures qui n’arrivent qu’aux filles sans vergogne.
Le directeur s’éloignait déjà, lançant à la cantonade avant de quitter l’atelier :
— À bientôt, mesdemoiselles !
— Au revoir, monsieur Vitols ! répondirent les ouvrières.
Des bavardages, des petits rires parcoururent leurs rangs. Mme Brombeere frappa l’une des tables d’un double mètre.
— Assez lambiné ! La journée n’est pas finie que je sache. Si vous traînez, vous resterez plus tard.
Le silence se rétablit, troublé seulement par le froissement de la soie, le cliquetis des ciseaux et, de temps en temps, une quinte de toux prestement étouffée. Enfin, la grosse cloche de l’église Saint-Jean sonna sept coups sourds dans la nuit. Les jeunes filles se levèrent, rangèrent fils, étoffes et aiguilles, puis se dirigèrent vers le vestibule. Julia leur emboîta le pas.
— Mademoiselle Berzins, n’oubliez pas votre rendez-vous avec M. Vitols, l’interpella Mme Brombeere.
Leurs regards se rencontrèrent. Julia lut dans celui de la chef d’atelier une lueur de revanche, une satisfaction malsaine. Combien cette femme haïssait-elle au plus profond d’elle les ouvrières, parce qu’elles étaient belles et fraîches, parce qu’elles pouvaient encore caresser leurs rêves au bout de leurs doigts graciles ? Mme Brombeere n’avait nul rêve à chérir, nul avenir auquel songer. Elle avait toujours été vilaine, et rien d’autre ne s’annonçait pour elle que la répétition de journées dont seuls le cycle des saisons et ses propres humeurs variaient les teintes. Personne n’avait jamais entendu parler d’un M. Brombeere, ni même d’un homme qui eût attendu une seule fois à la sortie de l’atelier cette créature fanée avant l’heure, le nez trop gros, les cheveux grisonnants tirés en un maigre chignon, les paupières lourdes et une bouche aussi appétissante que celle d’une carpe. Il arrive cependant que la laideur constitue une arme : voilà pourquoi Mme Brombeere triomphait ce soir en toisant Julia. Celle-ci frissonna et rejoignit ses compagnes, qui s’habillaient pour affronter le froid. La grande Ilse s’approcha d’elle.
— Veux-tu que je t’attende ?
— Ce ne sera pas nécessaire, je n’en ai pas pour longtemps. Tu sais, M. Vitols ne me mangera pas !
Ilse se força à sourire pour masquer son inquiétude. À dix-sept ans, elle en savait un peu plus sur la vie et sur la réputation de leur directeur, et elle considérait Julia comme une petite sœur. Au cours des mois les plus froids, quand la nuit s’étend à n’en plus finir, cette dernière était hébergée dans sa famille, partageant une paillasse avec elle et sa cadette Agneta, en échange d’œufs, de lait ou de légumes qui venaient améliorer leur ordinaire.
— C’est entendu ! Nous garderons ta soupe au chaud.
Ilse adressa un petit signe d’encouragement à son amie avant de s’enfoncer à regret dans l’obscurité. Que pouvait-elle ? Sa mère, veuve, comptait sur son salaire pour nourrir ses cinq autres enfants, encore tout jeunes.

2.
Julia lissa avec nervosité les plis de sa robe et inspira un grand coup avant de frapper à la porte du directeur. Celui-ci lui cria d’entrer. Il continua à écrire de longues minutes derrière son bureau de chêne, avant de daigner poser sa plume.
— Julia, je vous remercie d’être venue, lança-t-il, détaillant sa visiteuse de la tête aux pieds.
Dieu qu’il faisait chaud ici ! Les joues brûlantes, la jeune fille ne répondit rien, gênée d’un tel examen. Comme elle ne bougeait pas, Knuts Vitols se leva et lui indiqua la banquette qui faisait face à une paire de fauteuils gondole tendus de cretonne à rayures. Le tapis aux motifs géométriques assorti aux tentures lie-de-vin et le lustre doré d’un goût discutable achevaient de rendre l’endroit cossu, à l’image de la réussite de son occupant, et d’une ostentation vulgaire. Outre la fabrique de fleurs, M. Vitols possédait une tannerie et deux conserveries de poisson sur le port de Riga.
— Asseyez-vous donc, vous serez plus à l’aise, ajouta-t-il. Puis-je vous offrir un cordial ? Il fait si froid dehors.
Julia refusa, ce qui ne l’empêcha pas, lui, de se servir. Il fit tourner le liquide ambré dans le fond du verre, qu’il vida d’une gorgée, puis vint prendre place à côté d’elle. Horriblement mal à l’aise, celle-ci se tassa sur elle-même, cherchant à échapper à cette promiscuité. Le directeur sentait l’alcool ainsi qu’un parfum capiteux, vaguement écœurant.
— Ne vous montrez pas si timide, ma chère enfant ! Comment pourrais-je discuter avec vous, si vous ne me regardez pas ? feignit-il de se fâcher.
Elle tourna à moitié la tête vers lui, sur la défensive. Il lui sourit, découvrant une rangée de petites dents pointues entre ses lèvres rouges. Il passait pour bel homme, même si ses cheveux blonds peignés de côté masquaient une calvitie naissante. La quarantaine approchant, des traits fins, presque féminins, comme ses petites mains impatientes. Julia contenait mal son sentiment de répugnance face à ce personnage d’étroite carrure et à la fois grassouillet dans son costume coûteux, le gilet barré d’une chaîne qui retenait sa grosse montre en or.
— Ma petite Julia, encore une fois, je souhaitais vous féliciter pour la qualité de votre travail. Vous ne resterez pas une simple ouvrière, croyez-moi ! Vous êtes adroite, intelligente et franchement ravissante. Un petit coup de pouce du destin, et votre vie va changer. Vous vous rappelez que votre sœur Evguenia a été mon employée voici quelques années. Que fait-elle à présent ?
— Elle vit à Saint-Pétersbourg, elle est modiste, bredouilla la jeune fille.
— Voyez-vous cela, modiste à Saint-Pétersbourg, la capitale de l’Empire russe ! Certes, Riga n’est pas si mal, mais Saint-Pétersbourg ! J’aimais beaucoup Evguenia, le saviez-vous ?
Julia secoua la tête en signe d’ignorance. De sept ans son aînée, Evguenia ne se confiait guère à elle, même si, sous couvert de taquineries, elle lui témoignait la tendresse dont les privait leur mère. D’ailleurs, elle avait quitté le toit familial à l’issue d’une violente dispute avec cette dernière. Depuis, elle donnait de rares nouvelles. Julia regrettait ses rires, sa coquetterie joyeuse qui s’étaient pourtant estompés les derniers mois de leur vie commune.
— Ravissante, elle aussi, poursuivit M. Vitols. Si je puis me permettre, moins que vous. Et quinze ans seulement, m’avez-vous affirmé. L’âge de toutes les découvertes. L’âge béni, l’innocence d’une enfant et les attraits d’une femme. Vous a-t-on déjà dit que vous aviez des lèvres délicieuses, à croquer comme des fraises ? Non, bien sûr ! Ah, toutes ces merveilles !
L’air de rien, M. Vitols se collait maintenant à elle. Julia tenta de s’écarter, mais impossible d’aller plus loin, l’accoudoir cisaillait ses côtes. Le directeur, des gouttes de sueur au front, sa langue s’agitant entre ses petites dents, poursuivit ce qui ressemblait surtout à un monologue.
— J’ai toujours été très soucieux de l’avenir de mes jolies fleurs. Je me sens responsable de vous, un peu comme si vous étiez mes filles. Je sais me montrer généreux envers celles qui présentent d’aussi grandes qualités que les vôtres. Très généreux. J’ai juste besoin de vous connaître un peu mieux.
Il avait murmuré ces derniers mots à son oreille. Il posa sa main sur son genou. Julia se redressa d’un bond.
— Monsieur Vitols, je vous en prie…
— Allons, petite sotte, il n’y a pas de quoi s’affoler, répliqua-t-il d’un ton qui se voulait encore rassurant. Je vous l’ai répété, je ne désire que votre bien, en échange d’un peu… d’intimité.
— Je dois rentrer chez moi, se défendit Julia.
— Chez vous, par ce froid ? Faites-moi plutôt un de vos charmants sourires ! Des lèvres semblables aux vôtres sont destinées aux sourires ou aux baisers.
Debout à son tour, il barrait le passage à l’adolescente. Maladroitement, elle le repoussa. Plus fort qu’elle, il ne bougea pas d’un pouce.
— Tu me résistes, ma mignonne ? lui lança-t-il en passant au tutoiement. Pourquoi pas ? Cela me plaît aussi…
Un léger halètement saccadait désormais sa voix, et le rouge de sa bouche humide s’intensifiait. Affolée, Julia voulut se faufiler entre la banquette et le directeur, mais celui-ci l’emprisonna par la taille.
— Faite au tour, ma jolie ! Sois gentille avec moi et tu ne le regretteras pas ! Si tu crains pour ta petite fleur, ne t’inquiète en rien. Il y a d’autres moyens de passer un moment agréable, insista-t-il en concluant le propos d’un rire gras.
Après la gêne, après la panique, la colère s’empara de l’adolescente. Elle leva le bras, griffa à toute volée la joue de son agresseur et profita de sa surprise pour s’échapper vers la porte. Dans le vestibule désert où les blouses de ses compagnes pendaient à leur clou, elle jeta à la hâte sa pelisse sur ses épaules et attrapa ses bottes. Tandis qu’elle se précipitait à l’extérieur, Knuts Vitols fulmina :
— Ta sœur était moins stupide que toi ! Tu vas le regretter. Ne compte pas revenir demain !
Julia n’écoutait plus. Elle courait sur la terre détrempée, dans ses chaussons d’atelier qui se gorgeaient d’humidité, zigzagant entre les maisons de bois. Quand elle fut certaine de n’être pas suivie, elle s’arrêta pour reprendre son souffle, enfila les valenki, ses bottes de feutre, sur ses pieds glacés. Où aller ? Chez Ilse ? Comment lui avouer l’incident ? Ne risquait-elle pas de valoir des ennuis à sa camarade ? Retourner chez elle, alors, avec ces dix verstes à parcourir dans la nuit ? Pas d’autre choix.

3.
À la sortie des faubourgs de Riga, Julia croisa encore quelques maisons isolées, repliées sur elles-mêmes comme de gros chats frileux, un rai de lumière filtrant entre les rideaux tirés. Puis elle se retrouva seule dans l’obscurité et se rendit compte qu’elle n’avait pas de lanterne.
La grande route qui se déroulait vers le nord en parallèle de la Daugava jusqu’à Bolderaja esquissait à peine son ruban à travers la plaine bruissante. La jeune fille connaissait par cœur le chemin. Deux heures de marche en allant d’un bon pas qu’elle couvrait chaque jour, aller et retour, du dégel au début de l’automne. Mais jamais aussi tard, jamais aussi solitaire dans la bise hostile. Ses yeux, d’un coup, se remplirent de larmes. Quelle folie d’avoir refusé de se réfugier sous le toit surpeuplé d’Ilse ! Elle se remit à courir, pour arriver plus vite, pour faire taire la peur qui cognait à son cœur, pour oublier sa honte. Le vent soufflait sans répit son chant étrange et menaçant.
Des clochettes tintèrent quelque part dans son dos, des sabots martelèrent le sol de plus en plus fort. Julia se retourna. Un faisceau lumineux dansait à l’avant d’une troïka emportée à toute vitesse au trot puissant de son timonier, entre les deux chevaux de volée au galop. Arrêter l’attelage, demander de l’aide ? Mais à qui faire confiance cette nuit ? L’adolescente se rencogna au bord du fossé et reprit sa course quand le point jaune clignota loin devant elle pour finir avalé par l’obscurité, ignorant cette silhouette esseulée.
Par chance, la lune se leva au milieu d’un ciel glacé de milliers d’étoiles. Et la plaine se déploya dans des violets agités de houle sous les rafales, tantôt sourdes et continues, tantôt sifflantes et saccadées. Julia avançait, chahutée par les bourrasques, titubant parfois avant de recommencer à courir. M. Vitols s’agitait dans son esprit comme un pantin obscène, à gesticuler dans son bureau de petit-bourgeois et à hurler d’une voix de fausset. Une scène irréelle qui se perdait dans l’immensité et le mugissement du vent. Et Evguenia ? Que s’était-il passé avec elle ? Le temps s’étira aux infinis de la plaine.
Enfin, les premiers trembles annoncèrent les bois, puis les hêtres et les traits blêmes des troncs des bouleaux, les sapins qui dressaient leurs pointes d’encre, de plus en plus denses, en rangs serrés, chuchotant d’une cime à l’autre, grinçant et crissant dans le souffle nocturne. Julia aimait la forêt, connaissait mieux que quiconque les cachettes des myrtilles et des fraises en été, les meilleurs coins pour récolter les girolles et les cèpes à l’automne, les terriers des lapins ou des renards, les bosquets de noisetiers sauvages, les ruisseaux où se désaltéraient les daims, les mares à grenouilles. Ce soir, pourtant, elle se sentait étrangère à la cohorte hostile formée de part et d’autre de son chemin, qui tendait des branches décharnées comme des bras de mendiants ou chargées d’aiguilles drues, prêtes à l’assaillir. Que n’avait-elle, comme dans le conte, des rubans à nouer pour apaiser cette foule persifleuse ! Chaque craquement, chaque frôlement dans les taillis faisait bondir son cœur. Ces hululements provenaient-ils d’une chouette ou d’un loup ? Était-elle folle de défier ainsi la forêt ? Elle aurait voulu courir encore, mais elle n’en avait plus la force, le souffle court, une crampe lui tenaillant le côté. Peut-être ne parviendrait-elle jamais chez elle. Et si tout s’arrêtait là ? Elle se mit à prier, comme prient les enfants, pour empêcher la terreur de la submerger. Elle offrit tout au ciel qu’elle ne distinguait presque plus, à la lune qui se dérobait derrière un lambeau de nuage. Qui l’entendrait, qui la verrait, elle, frigorifiée au beau milieu de la nuit ?
Tout à coup, elle crut discerner une forme massive en travers du sentier. La forme s’étira, s’allongea, devint gigantesque, lui barrant le passage. Un ours ! Trop terrifiée pour crier, Julia se jeta à terre, ferma les paupières. Elle pria encore plus intensément afin de devenir minuscule, de disparaître dans l’instant ou de se fondre à l’haleine du vent. Inutile de courir, grimper ou même nager pour échapper à un ours. Entendit-elle vraiment un grognement ? Rien ne se passa, rien d’autre que la nuit, rien que la forêt qui ne dormait jamais. Lorsque Julia rouvrit les yeux, rien, rien sur le sentier que la trouée entre les arbres.
Avait-elle rêvé comme cette autre nuit, quand un ours énorme avait cherché à l’étreindre entre ses pattes ? Le lendemain, sa mère s’était moquée d’elle et avait raconté comment elle s’était réveillée en pleurant à leur voisine, la vieille Made, tandis que l’adolescente se blottissait dans un coin, honteuse. Un gentil sourire avait plissé le visage parcheminé de Made : « Ton rêve est merveilleux, avait-elle affirmé. Tu seras très, très riche et tu ne manqueras de rien dans ta vie. » Cette fois-ci, les larmes de Julia ne la tireraient d’aucun sommeil, même si le souvenir des paroles de Made la réconfortèrent un peu. Avancer, avancer encore.
Marchait-elle au moins dans la bonne direction ? Si elle se trompait, elle s’enfoncerait dans les marais, dans leur boue fangeuse et leurs clairières illusoires où même les plus avertis s’égaraient, parfois à jamais. Comment savoir ? Enfin, elle distingua les ailes du vieux moulin et reprit courage. Elle tourna à droite, jusqu’au pont aux planches branlantes. Peu après, la fourche, dont la branche gauche conduisait à la rivière et la droite chez ses parents, apparut. Le chemin s’étrécissait et s’assombrissait, comme s’il ne devait jamais finir. Alors un chien aboya. Bullig, le brave Bullig l’avait entendue ! Lorsque l’izba de rondins se dressa devant elle, l’adolescente se figea. Qu’allait-elle dire ? Comment annoncer à son père qu’elle avait été renvoyée ? Bullig aboyait de plus belle ; les bêtes s’agitaient dans l’étable. Une lumière s’alluma à l’intérieur, et la porte s’ouvrit. Son père, Gabriel, grand et sec, se dessina dans l’encadrement, le fusil à la main. Julia fondit en larmes : « Papa ! »

Telle est la vie des hommes. Quelques joies, très vite effacées par d’inoubliables chagrins. Il n’est pas nécessaire de le dire aux enfants.
Marcel Pagnol – Le Château de ma mère

Me voilà partie en quête, à collecter tout ce que je peux comme un oiseau fait son nid. Sur les photos les plus anciennes, Julia a une vingtaine d’années. J’interroge cette toute jeune femme dont le visage conserve des rondeurs enfantines sous l’apprêt du chignon. Le manche d’une ombrelle dans une main, un chapeau de paille à l’autre, elle semble déguisée en dame dans sa robe aux manches bouffantes, un camée épinglé sur le col à petits plis, la taille si mince étranglée encore par une ceinture blanche. Ses grands yeux fixent l’objectif, ses lèvres s’entrouvrent. Défie-t-elle le photographe, s’apprête-t-elle à prononcer un mot, à esquisser un sourire ? Mutine ou timide, elle prend la pose. L’héroïne du roman, Julia, mon arrière-grand-mère. Je ne me reconnais pas dans ses traits, et pourtant son sang coule dans mes veines.
Un jour, quand j’étais adolescente, Maman déballa d’un papier brun un tricot inachevé, trois aiguilles, une pelote de laine crème et le début d’un chausson de bébé : « Babouchka est morte avant de l’avoir achevé. C’est à toi maintenant si tu en as envie. » Je n’ai pas touché au tricot, je n’ai pas osé. J’ignore où il est maintenant rangé. Je songe à Julia vieille dame. Commencer par la fin pour remonter jusqu’au début.
« Maman, c’était où cette histoire avec ta grand-mère et Pagnol, quand il t’a offert des lucioles ? » Maman ne se rappelle pas bien : « J’étais toute petite, tu sais. Babouchka m’emmenait quelques jours en été à Saint-Martin-Vésubie. »
1950 ou 1951 peut-être. Julia fuit la touffeur de Cannes pour l’arrière-pays, le village provençal dominé par le campanile de son église. Elle a laissé la Russie très loin derrière elle, renoncé aux passions de la vie. Un séjour en compagnie de sa première petite-fille, le bonheur d’être grand-mère. Sans doute sont-elles descendues à La Châtaigneraie, hôtel pour clients aisés, affirmant sa respectabilité avec sa façade blanche découpée de fenêtres aux volets de bois sombre. Ce soir-là, pour profiter de la fraîcheur du parc, elle s’assied face aux montagnes sur l’un des fauteuils de fer forgé garnis de coussins en gros coton jaune pâle.
À une table proche, un homme tire de longues bouffées d’un cigare.
— La fumée vous dérange-t-elle ? s’enquiert-il avec courtoisie.
— Pas le moins du monde. Cela me rappelle mon mari.
L’homme a entendu son léger accent. Malgré ses cheveux blancs et son embonpoint, la vieille dame dégage un charme certain, une présence qui retient son attention. Cette femme a une histoire, il le devine. C’est sa vocation, son métier, de traquer les histoires. Il se présente, « Marcel Pagnol », et engage la conversation. Tous deux bavardent longtemps sous les tilleuls et les châtaigniers, se taisent aussi pour partager le silence troublé par leur chuchotement végétal. Les buissons scintillent de petites lumières vertes. « Des vers luisants ! » s’émerveille le cinéaste. « Ma petite-fille aimerait tellement voir ça ! » regrette Julia. Qu’à cela ne tienne, les complices réclament un bocal aux cuisines, moissonnent les coléoptères lumineux avant de gagner la chambre. La vieille dame appelle doucement l’enfant pour ne pas l’effrayer. Celle-ci se redresse, frotte ses yeux et sourit en reconnaissant sa grand-mère dans la pénombre. Le monsieur avec elle paraît très gentil. « M. Pagnol t’a apporté une surprise, mais il ne faut pas allumer la lampe », prévient Julia. Marcel Pagnol tend le bocal à la fillette. On ne distingue que le halo de ses cheveux dorés et les minuscules lueurs vertes. Présence bienveillante, rassurante des deux adultes, aussi ravis que l’enfant. Ils lui souhaitent une bonne nuit avant de s’éloigner sur la pointe des pieds. Maman contemple encore son trésor, puis le cache dans le tiroir de la table de chevet. Quelle déception au matin quand elle ne retrouve que de gros asticots marron !
M. Pagnol était parti. Mais l’histoire restera, et La Gloire de mon père, Le Château de ma mère, Le Temps des secrets, en bonne place dans la bibliothèque familiale, figurèrent parmi mes premières lectures.
Julia, que vas-tu me dire ? Que me raconte ton visage figé sur la photo centenaire ? Pour mes dix-huit ans, Baba m’a offert une de tes bagues. De mère en fille, je suis l’aînée par les femmes. Un tricot inachevé, un anneau et les lucioles d’un écrivain. Dis-moi, Julia, que dois-je chercher ?

Partie II

4.
— Vous m’abandonnez déjà, méchant homme ! lança Karola dans son dos, tandis qu’il reboutonnait sa chemise face à la psyché.
William Brandt se retourna. Blottie parmi les dentelles des oreillers, la jeune femme affichait un air de reproche. Elle n’avait remonté la courtepointe que jusqu’à sa taille, laissant ses petits seins pointer avec provocation.
— « Déjà » ? lui rétorqua-t-il, moqueur. Il me semble pourtant que nous avons fort bien occupé de nombreuses heures.
Elle enroula une de ses boucles autour de son index.
— Est-ce de ma faute si vous manifestiez tant de zèle à vous remettre à l’ouvrage ?
William vint s’asseoir au bord du lit, tira le drap et déposa un baiser sur la toison aussi dorée et frisée que la chevelure de sa maîtresse.
— Oui, ma chère, votre pleine et entière faute ! A-t-on idée d’être aussi désirable que vous ? Mais je dois partir. Ne m’avez-vous pas annoncé que votre époux rentrait dans la matinée ?
— Comme c’est bas ! Quelle piètre excuse ! feignit-elle de s’indigner. Mon mari rentrera quand je le voudrai. — Voilà un mari bien arrangeant ! À moins qu’il s’agisse d’un prétexte pratique pour vous débarrasser d’un amant au-dessous de vos espérances ?
Karola lui jeta un oreiller à la figure. William esquiva et continua à se rhabiller.
— Je suis vraiment désolé de devoir vous quitter, croyez-moi. Hélas, mon père m’attend pour un rendez-vous d’affaires. Vous connaissez comme moi la ponctualité maladive des banquiers zurichois.
Karola se contenta de hausser les épaules et d’accentuer sa moue la plus irrésistiblement boudeuse, tandis que William nouait sa cravate. Puis il ouvrit la porte de la chambre, découvrant sur le seuil une soubrette au tablier sans un pli, mais à l’air aussi déluré que son employeuse. Il salua cette dernière d’un baiser soufflé au bout des doigts, auquel elle daigna répondre par un battement de cils sur ses yeux verts. Quelle incroyable coquette, cette Karola Rubinstein ! songea le jeune homme en quittant le bel hôtel particulier de la Kappelergasse. Sûre de ses atouts, et une vraie diablesse au lit. Il lui faudrait cependant veiller à ce qu’elle ne devînt pas trop encombrante, car il préservait jalousement sa liberté de conduire en parallèle plusieurs entreprises auprès d’autres dames.
Soucieux de protéger la réputation d’une femme mariée, quoique Julius Rubinstein eût sans doute pu rivaliser par sa ramure avec un dix-cors, William n’avait pas demandé à son cocher de l’attendre. Il ne prit pas non plus la peine de héler un fiacre. Il n’avait pas une grande distance à parcourir, et le beau temps persévérait en cet automne 1897. Il s’engagea dans la Bahnhofstrasse, entre les façades des hôtels particuliers et les luxueuses vitrines qui la bordaient, obliqua pour emprunter l’un des élégants ponts de pierre jetés par-dessus la Limmat et rejoindre le lac par l’autre rive. Sa surface parfaitement lisse dupliquait les frondaisons flamboyantes des arbres, la crête bleutée des montagnes piquée çà et là d’un soupçon de blanc, un paysage mystérieux et symétrique, dans lequel William, enfant, imaginait une autre vie.
Même s’il ne cherchait plus l’infime différence qui prouverait l’existence de ce monde alternatif, il contemplait toujours avec plaisir ses subtiles variations d’humeur, la douceur de ses nuances, certain d’y puiser toute sa force rien qu’à le regarder, si la saison ne lui permettait pas de s’y plonger. Cette conviction lui venait sans doute de la décision que ses parents avaient prise de quitter la Russie pour Zurich, au climat plus clément, en raison de sa santé que les médecins prétendaient fragile. Sa sœur jumelle Élisabeth était morte à dix-huit mois, d’où la multiplication des précautions à son égard. Précautions qui avaient peut-être porté leurs fruits, puisqu’à vingt-sept ans, il en imposait par ses six pieds, cinq pouces. Bon buveur, solide mangeur, il ne pouvait se plaindre au pire que d’un petit rhume de temps à autre en hiver.
William s’engagea dans la Südstrasse, qui cachait derrière ses grilles de fer et ses rideaux d’arbres le secret de somptueuses propriétés. Il tira la clochette au portail du numéro 40, l’adresse de la villa Brunnenhof, leur demeure familiale. Son rendez-vous d’affaires n’était qu’une esquive pour se dérober aux ardeurs de Karola. Il avait besoin d’air.

5.
L’impressionnant manoir déclinait les codes du style néogothique promu par l’architecte anglais William Wilkinson, dont il était l’œuvre. La vigne vierge et le lilas soulignaient les grandes baies flanquées de pilastres blancs du rez-de-chaussée pour s’alanguir au ras des balcons du premier étage. Au second, les fenêtres cintrées annonçaient l’envolée des toits aux pentes abruptes dont les pignons défiaient les cheminées élancées. William contourna la bâtisse pour gagner les serres où, à cette heure de la matinée, il trouverait sa mère. Il l’aperçut, toute menue dans sa stricte robe noire, au milieu de quelques-uns de ses trente jardiniers. Il en fallait bien autant pour cultiver les orchidées auxquelles elle vouait une passion.
— Willy ! Je suis heureuse de vous voir.
— Moi aussi, Mère ! Comment vous portez-vous ? lui répondit-il en l’embrassant avec une pudeur empreinte de tendresse.
Il avait noté l’éclair de fierté dans ses prunelles quand il était apparu, autant que le soupçon de reproche dans sa voix. Ida Brandt adorait son fils, même si elle se désolait de ses incartades. Encore ne se doutait-elle pas du centième de celles-ci, songea le jeune homme, non sans une pointe de culpabilité. Luthérienne pieuse, elle vivait dans l’observance absolue des règles de sa religion. Elle ne portait aucun bijou, hormis son alliance, et s’interdisait la moindre fantaisie dans sa mise. Toute son ardeur, tous les débordements de son âme, elle les exprimait dans le soin constant de ses orchidées.
— Mon enfant, votre père et moi aimerions avoir une discussion avec vous, nous ouvrir à vous de certaines préoccupations qui vous concernent.
— Cattleya warneri, fit-il en désignant une fleur aux pétales d’un blanc teinté de mauve et au labelle violacé.
Ida sourit et le menaça du doigt.
— Ne cherchez pas à m’amadouer ou à me distraire. Je sais que vous avez appris de moi à reconnaître les variétés de cattleyas, à distinguer l’orchidée papillon du sabot-de-Vénus, le cambria du miltonia ou du dendrobium. Demain soir vous conviendrait ? Ou bien ce soir, après le dîner, car nous recevons le pasteur Müller et son épouse. Vous souhaiterez peut-être d’ailleurs être des nôtres…
— Demain soir, bien sûr, consentit le jeune homme. Pardonnez-moi, Mère, d’autres obligations m’attendent aujourd’hui. Je vous prie de transmettre au pasteur et à Mme Müller mes respectueuses salutations.
Alors qu’il tournait les talons, Ida Brandt ajouta :
— Puis-je vous demander ce qui vous retient à l’heure du dîner ?
Ida ne se montrait jamais indiscrète, et William, décontenancé, pria pour qu’elle ne le vît pas rougir en improvisant un mensonge.
— J’ai promis à Konrad von Bremgarten de chasser avec lui demain à l’aube. Nous dormirons au pavillon.
— Au pavillon, ce soir ? Je dois vous prévenir…
Mais son fils, déjà sur le chemin des écuries, ne l’entendit pas. Un valet en livrée l’intercepta pour lui présenter une enveloppe sur un plateau d’argent. Léger parfum de patchouli. Un mot non signé sur un bristol blanc, « Venez me voir », auquel était joint un billet pour l’Opernhaus, à la représentation du jour de Casse-Noisette. Le jeune homme s’amusa de la manœuvre de l’expéditrice, dont il avait aussitôt deviné l’identité. Elle savait parfaitement qu’il disposait d’une loge permanente à l’Opernhaus, le nouvel opéra de Zurich que ses parents avaient contribué à financer après la destruction de l’ancien Stadttheater dans un incendie. Elle savait aussi, car il le lui avait raconté, qu’il avait assisté avec beaucoup d’émotion à la première de la création du ballet à Saint-Pétersbourg en 1893. Il ignorait cependant si l’auteur du billet égalerait sur scène Antoinetta Dell-Era, même s’il ne doutait pas que, dans l’intimité, elle interpréterait une délicieuse Fée Dragée.
— Voudriez-vous faire livrer ce soir à l’Opéra une gerbe de lys à l’intention de la prima ballerina ? ordonna-t-il au domestique. Pas de message.
Il n’avait aucune intention de changer ses projets. La danseuse attendrait un peu, car il ne souhaitait guère s’afficher trop ouvertement comme l’un de ses fervents admirateurs au moment même où il courtisait une cantatrice prometteuse. Entre la légèreté des entrechats et l’opulence du contralto, la vivacité d’un fouetté et les accords d’un timbre sensuel, entre les déliés aériens et les courbes généreuses, il se refusait à choisir, sans compter Karola Rubinstein. Il aurait les deux, ou plutôt les trois, alors il devait jouer sa partition en finesse.

6.
Autant que les femmes, et peut-être plus, William appréciait la chasse. Seul de préférence, d’où le mensonge à sa mère, qui s’inquiétait de le savoir courir les bois sans compagnie. Elle était l’une des rares à connaître ce trait de sa personnalité. À Londres, à Saint-Pétersbourg, à Hambourg ou à Zurich, on fréquentait l’héritier fortuné et mondain, le bon vivant que l’on se disputait aux réceptions. La plupart ignoraient tout du jeune homme qui, des journées entières, sans personne à ses côtés, dans les marais ou au plus profond des forêts, traquait selon la saison le faisan, le perdreau, la poule d’eau ou la grive, le lièvre ou le renard, le sanglier et, défi suprême, l’ours brun. William aimait se perdre dans les sentes serpentant entre les souches, les troncs moussus et les touffes de fougères, tendre l’oreille au moindre frémissement, chercher, chercher plus loin, sifflant ses chiennes, deux grandes braques de Weimar au pelage argenté et aux yeux d’ambre.
Le soir de mi-novembre tombait, déversant ses brumes depuis les sommets à travers les ors et les pourpres de la forêt de Sihlwald. William n’avait pas pris la peine de prévenir le garde-chasse. En débouchant au milieu de la clairière entourée de grands hêtres et de chênes rouvres où se dressait le pavillon, il s’étonna donc d’apercevoir de la lumière à travers les volets. Des rôdeurs ? Il mit pied à terre, attacha son cheval et fit taire les chiennes avant de s’approcher. Il colla son oreille à la porte. On entendait le murmure d’une conversation à voix basse, des rires, de petits gémissements. Ils avaient l’air de bien s’amuser, là-dedans !
William tourna très doucement la poignée. La porte n’était pas verrouillée. Empoignant son fusil, il l’ouvrit d’un coup de pied brutal.
— Qui va là ?
Un cri lui répondit, tandis que ses yeux s’agrandissaient de surprise. Devant le feu de la cheminée, sur la dépouille du premier ours qu’il avait abattu, un couple nu cherchait fébrilement ses vêtements épars.
— Cousine Lou ?
— Cousin Willy ! Vous avez bien failli me faire mourir de peur ! s’exclama la belle trentenaire qui se couvrait à la hâte d’une chemise.
Le jeune homme s’empressa de se retourner pour lui laisser le temps de se vêtir. Il s’ingénia à se représenter son visage, afin d’oublier le délicieux corps entrevu. Or ce visage se révélait aussi plein d’attraits, sous les ondulations des cheveux répandus. Une grande bouche dessinant un énigmatique et perpétuel sourire, l’arc des sourcils étiré vers les tempes au-dessus des prunelles claires… On aurait dit que Lou sondait en permanence ses interlocuteurs, avec un mélange de douceur, de détermination et un soupçon de provocation. Rien de surprenant à ce que tant d’hommes eussent succombé au charme fou de sa cousine Lou von Salomé.
— Cher Willy, puis-je vous présenter mon ami, Rainer Rilke ? fit-elle une fois décente.
Les deux hommes se saluèrent, un peu gênés, surtout le jeune Rilke, à la main si fine qu’elle disparut dans celle de William. Quel âge avait ce garçon ? À peine plus de vingt ans, estima-t-il. Longiligne, le front très haut, couronné d’épais cheveux blonds, de grands yeux bleus embrumés, un collier de barbe duveteuse qui ne masquait pas la fossette à son menton, une bouche à la lèvre supérieure proéminente sous la moustache. William, malgré sa fréquentation assidue des femmes, s’étonnait toujours de leurs goûts en matière d’hommes. Autant qu’il put en juger, l’amant de sa cousine n’était pas d’un physique désagréable. Mais quel attrait trouvait-elle à ce drôle de nez en forme de pomme de terre ?
— Rainer est poète, précisa Lou, agitant une feuille manuscrite. Un talent exceptionnel. Écoutez-donc ceci :

C’est pour t’avoir vue
penchée à la fenêtre ultime,
que j’ai compris, que j’ai bu
tout mon abîme.

— Je ne peux guère me prétendre connaisseur en poésie, même si ces vers me paraissent fort bien tournés, approuva William, taisant sa déconvenue que son escapade en solitaire se trouvât compromise.
Tant qu’à voir du monde, il aurait mieux fait de se rendre au ballet et de prolonger la nuit dans les bras souples de la danseuse. Il était hélas trop tard pour retourner en ville, et il accepta de dîner en compagnie des amants. Même si le jeune poète resta peu disert, par timidité ou bien contrarié de cette incursion inattendue, William conversa agréablement avec Lou, toujours pleine d’esprit.
— J’ai eu le plaisir de saluer vos chers parents avant-hier, fit-elle. Des gens merveilleux, de nobles âmes. Ils parlent beaucoup de vous.
— Je crains de leur causer du tracas, s’attrista son cousin.
— Ils vous aiment tant, et leurs préoccupations tiennent à peu de chose. Je crois que votre mère souhaiterait vous savoir établi.
William hocha la tête avec un long soupir.
— Pas un jour ne passe sans qu’elle me propose telle ou telle fiancée. Je n’ai aucune envie de me marier. J’apprécie trop ma liberté !
— Comme je vous comprends ! Je pensais de même à votre âge. Mais croyez-moi, on peut trouver son compte dans des noces. Friedrich et moi avons réussi à nous entendre, à ce que chacun de nous conserve sa liberté, rétorqua sa belle cousine, sans prêter attention à la violente rougeur qui gagnait le visage de Rilke.
Quelle femme stupéfiante, songea William. Il se rappelait l’époque où Lou, toute jeune, avait décidé de vivre en compagnie de ses amis les philosophes Friedrich Nietzsche et Paul Rée, au grand scandale de la bonne société. Elle ne manquait pourtant pas de prétendants honorables, parmi lesquels le frère aîné de William, Charly. Elle avait mis un terme brutal à leur idylle par un quatrain assassin quand il en était venu à demander sa main. Des années plus tard, l’annonce de son mariage avec l’orientaliste Andreas sidéra autant qu’elle rassura sa famille. Lou acceptait enfin le lien qu’elle prétendait mépriser. Toutefois, on racontait que Friedrich Carl Andreas ne pouvait se targuer d’être un mari comblé, car la jeune femme aurait posé comme condition à leur union qu’elle ne serait jamais consommée.
Les ébats interrompus un peu plus tôt, qui ne laissaient aucun doute sur l’ardeur d’une passion à son apogée, prouvaient que Lou la rebelle satisfaisait ailleurs sa sensualité, en l’occurrence auprès de ce jeune poète d’une bonne quinzaine d’années son cadet. William eut une pensée émue pour ses parents, qui s’étaient refusés à écouter les ragots et accueillaient avec une affection constante la cousine Lou, en dépit de ses extravagances. Il se rappelait avec plaisir les mois durant lesquels ils l’avaient hébergée chez eux, à la villa Brunnenhof, au début de ses études. Un tourbillon joyeux avait alors envahi l’immense manoir, trop souvent silencieux pour l’enfant qu’il était. Cependant, la prude Ida ne devait guère se douter qu’elle abritait cette nuit des amours adultères dans leur pavillon de chasse.
— Plus que d’autres, vos parents se sentent certainement une responsabilité particulière à votre encontre… ajouta Lou.
Le regard de William s’obscurcit un bref instant à l’évocation des drames qui avaient marqué son enfance et son adolescence.
— Mes si chers parents s’inquiètent pour des broutilles, esquiva-t-il. Je me rappelle avoir caché dans le fond de l’armoire une bouteille d’un excellent bordeaux. Que diriez-vous de l’ouvrir à présent ?

7.
Après une nuit au cours de laquelle chacun s’était efforcé à la discrétion, William regagna Zurich. Il avait laissé le jeune poète et sa fougueuse cousine à leurs découvertes sensuelles ou littéraires, s’était contenté de tirer quelques coups de fusil dans une aube ouatée d’où seuls émergeaient les houppiers des hêtres centenaires.
Le carnier alourdi de deux faisans mâles à la queue rousse, il revint à la villa Brunnenhof, où il trouva Emanuel et Ida au petit salon. Dans son invariable robe noire, un châle de dentelle sur les épaules, les cheveux tirés en un chignon accentuant ses traits anguleux, Ida brodait. Emanuel, en veste de casimir brun sur un gilet blanc traversé d’une chaîne de montre, fumait son cigare, confortablement installé.
— Avez-vous vu notre chère Lou ? s’enquit Ida. Vous ne m’avez même pas laissé le temps hier de vous avertir de sa venue.
Avant que William pût répondre, Emanuel enchaîna, la voix chaleureuse, non dénuée d’autorité.
— Ma filleule reste toujours resplendissante, enthousiaste, malgré sa santé si précaire. Mais ce n’est pas d’elle que nous souhaitons vous entretenir. Puisque nous voilà tous trois réunis, nous pourrions avoir dès à présent cette conversation dont votre mère vous a parlé. Désirez-vous un café, un thé, un verre de liqueur ?
William les regarda l’un après l’autre, ses parents aimés, les seuls qu’il eût connus, son oncle et sa tante en réalité, qui l’avaient adopté après la mort de sa mère. Si dissemblables, qu’il était impossible à les voir de deviner leur lien de parenté. Ida était en effet la nièce d’Emanuel, la fille de son demi-frère Edmund. Et si proches, avec ce même sourire, la même joie dans les yeux pour l’accueillir, lui, l’enfant auquel ils n’avaient longtemps osé rêver en raison de leur consanguinité. Il leur devait la sincérité.
— Pardonnez-moi, je ne voudrais vous offenser, se lança-t-il, le débit un peu rapide sous le coup de l’émotion, mais je n’épouserai pas Teresa von Bubenberg. Une jeune fille agréable, d’excellente famille, de mœurs irréprochables, j’en conviens. Cependant, je me sens incapable de lier mon existence à la sienne. Ne serait-ce pas d’ailleurs lui causer beaucoup de tort que de lui donner pour époux un homme ne reconnaissant pas ses mérites à leur juste valeur ? Je vous en supplie, respectueusement, humblement, ne me demandez pas non plus de fréquenter Céleste Clavel ou Eleanor Crowe. Je ne veux pas me marier, pour l’instant.
Ida, trop réservée pour marquer sa déception, pinça imperceptiblement les lèvres à la tirade de son fils. Emanuel, quant à lui, eut un léger sourire qu’il s’empressa de réprimer.
— Willy, soyez remercié pour votre franchise, commença-t-il, même si vous savez combien cet aspect de votre avenir compte pour votre mère et pour moi. Mais ce n’était pas de cela que nous souhaitions vous entretenir, enfin, pas seulement. Vous avez l’âge auquel un homme doit envisager son avenir et songer à s’accomplir. Nous avons longtemps pensé, votre mère et moi, que vous voudriez vous établir à Zurich, où vous avez été élevé. Cela signifierait choisir une épouse parmi les jeunes filles de notre entourage et me seconder dans la direction de nos activités en Suisse et en Allemagne. Vos propos me conduisent à conclure que cela n’entre pas dans vos projets. Vous appartenez à un milieu, disposez d’une fortune qui vous autoriseraient une existence oisive et insouciante. Or, cela ne correspond ni aux principes dans lesquels nous vous avons élevé, ni aux qualités que Dieu vous a accordées.
— Vous êtes un garçon doué, mon fils, intervint Ida. Vous parlez six langues à la perfection, si bien qu’il est difficile de deviner vos origines. Vous montrez des talents pour les affaires. Votre père me le répète souvent. Ce serait pécher que de laisser inexploités ces dons du ciel.
William, d’ordinaire si sûr de lui, se tortillait sur sa chaise comme un garnement pris en faute. Il ne doutait pas de l’amour de ses parents et savait aussi qu’ils désapprouvaient sans le dire ouvertement son goût des plaisirs, une forme de dilettantisme ou de frivolité à laquelle il ne résistait guère. Rien d’excessif… Cependant, Emanuel et Ida, à la vie marquée par la théologie et le dévouement aux autres, ne comprenaient pas.
— Plusieurs choix s’offrent à vous, reprit Emanuel, et votre destin vous appartient. Si la France vous tente, nos confrères parisiens de Mercier & Perrier conservent un bon souvenir de votre apprentissage chez eux, de même qu’Albert Shubart à Lille. Mon ami Otto Kuhneman serait disposé à vous embaucher à Stettin, berceau lointain de notre famille. Vous pourriez vous installer à Hambourg, rejoindre votre frère Tommy auprès de vos oncles et cousins londoniens, ou encore votre aîné Charly en Russie.
Dans un élan spontané, William s’écria.
— Oui, la Russie ! Si vous le permettez, j’irai en Russie !
Comme ses parents semblaient attendre de plus amples explications, il reprit :
— Même si ma mère était anglaise, je ne me vois pas dans nos bureaux de la City. J’apprécie la France, mais je ne compte y retourner que pour des affaires ponctuelles ou pour l’agrément. Si je reste fier de mes racines germaniques, je suis profondément attaché à la Russie. J’y ai vécu ma petite enfance, baigné de sa langue, de ses parfums, de ses couleurs. Je sais que vous l’avez quittée à regret, pour ma santé. Notre cœur, notre âme sont russes. À chaque fois que je mets le pied dans ce pays, je me sens plus vivant, je me sens réellement exister. J’apprécie comme vous la Suisse, mais je l’ai toujours considérée comme une étape provisoire. La Russie, sans hésitation, sera mon avenir. Saint-Pétersbourg !
Aucun des deux hommes ne remarqua l’ombre de tristesse qui voila le regard d’Ida. Elle s’apprêtait peut-être à dire quelque chose, quand Emanuel, son sourire s’élargissant, approuva.
— Diable, voilà une envolée digne du tempérament le plus slave ! Moi qui suis né à Arkhangelsk, ai vécu là-bas la plus grande partie de ma vie, je comprends fort bien ce que vous éprouvez. Cependant, dites-moi plus précisément ce que vous comptez faire. Charly y dirige déjà notre négoce de céréales, ainsi que la cimenterie Zep et la banque d’escompte de Sibérie à Saint-Pétersbourg.
William avait le sentiment de passer un examen devant un jury dont la bienveillance n’excluait pas l’exigence.
— La Russie se prépare à une nouvelle ère, à un essor sans précédent, compléta-t-il. Les emprunts lancés auprès des puissances d’Europe occidentale et des États-Unis n’ont servi pour le moment qu’à rembourser ses dettes faramineuses. Votre ami Serge de Witte, qui a désormais entre ses mains les finances de l’empire, est un homme d’exception, comme vous aimez à le répéter. L’adoption de l’étalon-or va renforcer le rouble, assainir l’économie et favoriser l’afflux de nouveaux capitaux étrangers qui tomberont à point nommé pour développer le chemin de fer, l’industrie et le commerce. Je me réjouis de travailler auprès de Charly, de l’épauler de mon mieux, mais je voudrais aussi m’investir dans les activités bancaires. En nous appuyant sur la EH Brandt & Co que vous avez fondée il y a trente ans, sur les puissants réseaux de notre famille, nous nous donnons toutes les chances de succès. Alors, même si cela me chagrine de m’éloigner de vous, c’est à Saint-Pétersbourg que je veux œuvrer, avec votre bénédiction. D’ici vingt ans, j’en fais le pari, la Russie deviendra la première puissance mondiale. En espérant toutefois que notre jeune tsar se montrera à la hauteur de la tâche, et que le drame lors de son mariage n’était pas un triste présage…
Son père leva un sourcil. Certes, il connaissait les rumeurs sur le tempérament de Nicolas II, le nouvel empereur de toutes les Russies. On le prétendait faible, démuni face aux immenses responsabilités qui lui incombaient désormais. Quant à prêter l’oreille aux superstitions, cela ne figurait guère dans les habitudes des membres de la famille Brandt. La bousculade lors des noces impériales n’était qu’un accident, un terrible accident qui avait causé la mort de plus de mille trois cents malheureux et fait des centaines de blessés, imputable à la légèreté des organisateurs et à la bêtise de la foule attirée par la promesse de vin et de mets gratuits. Certains avaient établi un lien avec les trombes d’eau diluviennes qui s’étaient abattues sur le même champ de Khodynka lors du mariage d’Alexandre II et, des années après, son assassinat. Une simple coïncidence qui n’augurait en rien de l’avenir. Parfois, Emanuel se demandait si son fils adoptif, sous son insouciance apparente, n’avait pas hérité du côté fantasque de son père, de sa sensibilité exacerbée d’artiste. Il préféra choisir une autre interprétation à son propos.
— Je partage votre vision, approuva-t-il. Notre chère Russie a besoin d’un renouveau politique. Je crois en des hommes de la trempe de Sergueï Ioulievitch pour le lui apporter et la faire entrer dans le monde moderne.
— Quant à moi, je crois qu’il est temps pour mon cher époux et mon cher fils de déjeuner, l’interrompit Ida en tirant le cordon de la sonnette de service.
Elle savait que le sujet risquait d’entraîner une très longue discussion. Elle rangea avec soin son ouvrage et se dirigea vers la porte que William s’empressa de lui ouvrir. Tous les jours depuis que Robert lui avait confié le nourrisson, et tous ceux qui lui restaient à vivre, ne lui suffiraient pas à remercier le Ciel de lui avoir donné un fils. Elle ne doutait pas un instant qu’il réussît dans son entreprise, mais elle priait aussi pour qu’il fondât bientôt une famille. Des bambins galopant à travers leur propriété achèveraient de la combler.

Tu voulais avec tant de conviction faire de moi une dame
Que l’amour s’est envolé :
Nous n’appartenons qu’à celui qui nous fait plier
Et nous chérissons le plus ce devant quoi nous nous agenouillons.
Lou Andreas-Salomé – Correspondance

Depuis toujours, Lou appartient à la mythologie familiale. Une cousine, selon celle-ci. Une cousine comment, à quel degré ? Quels étaient les liens réels ? Je me jette à corps perdu dans la lecture des biographies, épluche la correspondance. Je retrouve celle avec Nietzsche et Paul Rée, qui me suit depuis la fac. Déjà soulignée par mes soins aux passages évoquant les Brandt. Le besoin de légitimer par cette filiation le désir d’écrire qui me taraudait, de trouver des anges gardiens pour accompagner mes balbutiements littéraires ?
Je prends contact avec l’un des spécialistes de Lou, qui tombe sans doute un peu des nues quand je lui annonce notre parenté. Mon nom ne lui est pas inconnu ; il a débuté sa carrière de professeur de lettres dans le même lycée que Papa. L’écriture ouvre des horizons infinis et montre combien le monde est petit.
Le puzzle se reconstitue. Une longue amitié et un mariage entre les deux familles, Emanuel Henry, parrain de Lou, qui joua un si grand rôle dans sa vie, Paul Rée la guettant derrière les grilles de la villa zurichoise, ce quatrain de rupture adressé à mon arrière-grand-oncle Charly, ces lettres d’Ida conservées à Göttingen. Maman se rappelle quand je lui fais part de mes découvertes : « Les sœurs aînées de Baba allaient souvent jouer, petites filles, chez les von Salomé à Saint-Pétersbourg. »
Plus que tout cela, c’est l’un des souvenirs d’enfance de Lou qui m’émeut.
Un hiver, le jardinier annonça à la petite Lioulia, la future Lou, que des visiteurs mystérieux s’étaient installés au fond du jardin. Elle y découvrit un bonhomme et une bonne femme de neige, auxquels elle inventa toute une existence. Jusqu’à un matin de printemps où, désolée, elle ne retrouva d’eux que deux paires de boutons noirs, un chapeau bosselé et une cape.
Baba me racontait une histoire jumelle, de celles qui constituèrent mon monde originel. Un hiver, elle confectionna avec sa sœur cadette une fée de neige. À l’approche des beaux jours, elle plaça un morceau de la fée dans une bouteille et l’enfouit au creux d’un arbre, convaincue qu’elle conserverait ainsi un peu de son pouvoir magique. Des mois plus tard, les deux enfants décidèrent de regarder ce que devenait le flacon enchanté et n’y découvrirent qu’un reste d’eau sale. La neige qui fond, la perte irrémédiable. Dans ses rêves prémonitoires, Baba voyait ceux qui allaient mourir au milieu d’un paysage enneigé.
J’ai fini par douter des contes de l’enfance, et cependant je ne cesse de chercher, à cœur perdu, peine perdue ou peine tout court, à les réparer, à créer des ailleurs. Lou et moi ne sommes pas appelées sur les mêmes chemins, même si j’aime comme elle marcher pieds nus dans l’herbe. Il y a toujours des petits cailloux blancs à trouver, des signes à déchiffrer, code secret du temps qui passe, de la vie qui va et vient. Traits d’union. Deux des derniers petits-cousins sont nés à Göttingen, là où Lou s’en est allée.

Partie III

8.
Sans un mot, la poussant doucement par l’épaule, le père de Julia la fit entrer, tandis qu’elle sanglotait à n’en plus finir. Sa mère Paulina apparut, dans sa chemise usée jusqu’à la trame, des mèches échappées de son bonnet de nuit.
— Que fais-tu ici ? Tu ne devais pas dormir chez les Ozilins ?
— Je ne pouvais pas… M. Vitols… hoqueta l’adolescente. J’ai perdu mon travail…
— Comment ça, tu as perdu ton travail ?! aboya Paulina, hors d’elle. Penses-tu que nous roulons sur l’or, que tu peux vivre en princesse à ne rien faire de tes dix doigts ?
— Assez ! la rabroua Gabriel. Allons nous coucher, nous parlerons demain.
Paulina regagna la chambre, drapée dans sa vieille chemise et sa dignité offensée, suivie de près par son époux. Julia se glissa dans le lit au coin de la pièce principale, séparé de celle-ci par un simple rideau.
Elle se crut incapable de dormir. M. Vitols la poursuivait en ricanant, sa petite langue pointée entre ses petites dents. Il n’avait plus de pantalon. Il courait après elle à travers la forêt, les pans de sa redingote au vent. Ces deux ailes noires voletant derrière lui, perché sur ses jambes grêles, il ressemblait à une vilaine pie. Une pie géante et velue. L’ours se redressait sur ses pattes arrière et dodelinait de sa lourde tête. « Viens, Julia, viens que je te serre dans mes bras ! » Elle tentait de s’échapper, dévalait une pente, l’ours à ses trousses. Il la rattrapait, lui léchait la figure avec des grognements satisfaits.
« Bullig ! » Le gros berger la fixait de ses yeux mouillés, et sa queue frappait en cadence le plancher. Gabriel Berzins, toujours levé le premier, tisonnait le feu. Courbé vers l’âtre, dans sa vieille veste d’intérieur, il paraissait bossu. La lueur des braises creusait encore sa joue. Julia se fit violence plus que d’habitude pour repousser les couvertures et affronter l’air froid du matin. Elle enfila ses valenki, jeta un châle sur ses épaules. Son père se redressa et se tourna vers elle. Sa barbe grise faisait paraître son visage encore plus émacié, mais on devinait à ses traits, à son allure, le beau jeune homme qu’il avait dû être en des temps meilleurs.
— Je vais tirer du lait pour le petit-déjeuner, murmura Julia.
Il lui désigna le cruchon sur la table de chêne, dont les nœuds, les espaces luisants d’usure, les éraflures, formaient une géographie énigmatique.
— Je m’en suis déjà occupé. Viens t’asseoir.
Elle obéit, tandis que son père la rejoignait et tranchait trois morceaux à la miche entamée d’un pain noir, compact. Paulina apparut, déjà habillée, les cheveux retenus dans un fichu. Pli dur au coin des lèvres, des yeux mornes comme un marais, elle se servit.
— Alors, ma fille, nous diras-tu tes méfaits ? lâcha- t-elle.
Julia baissa la tête, la gorge serrée. Comment raconter ? Gabriel gronda alors, non parce qu’il était fâché, mais parce que la vie l’avait raboté de toute forme de douceur.
— Tu sais combien il est dangereux de traverser seule la forêt, de nuit. Pourquoi n’es-tu pas restée chez la veuve Ozilins ?
Bullig posa sa tête sur les genoux de l’adolescente, un filet de bave aux babines, dans l’espoir de quelques miettes. L’arrière-train baissé, il se refrénait de toute sa volonté de chien d’appuyer sa requête d’un gémissement, d’un frétillement de la queue, trop bien dressé pour désobéir. Julia lui gratta le cou, et ses yeux s’embuèrent.
— M. Vitols… dans son bureau. Il a voulu, il a voulu… s’étrangla-t-elle.
Une gifle vola.
— Petite traînée, qu’es-tu, toi, allée le chercher ! cria sa mère. Ça minaude, ça fait l’effrontée, et voilà ce qui arrive ! Ta sœur n’a pas eu d’histoires, elle. Alors quoi ? T’a-t-on élevée, ton père et moi, pour que tu ailles te tortiller devant un monsieur ! Qu’espérais-tu ?
— Laissez-la donc ! la coupa Gabriel, arrêtant la seconde gifle.
Il plongea son regard dans celui de Julia, longtemps. Et elle lut dans le sien plein de colère et de douleur. Il n’avait besoin d’aucune explication pour comprendre, et d’ailleurs il n’en souhaitait pas. Elles n’auraient fait que le renvoyer à sa condition. Il ne pouvait rien, rien contre ce notable, rien pour préserver l’innocence de sa fille. Ses valeurs, sa lignée, ne pesaient pas plus qu’un souffle face au pouvoir et à l’argent. Paulina, la lippe mauvaise, s’était tue, soumise malgré tout à son mari. Comme sa fille et lui poursuivaient ce dialogue silencieux, elle s’enhardit à reprendre la parole, sans crier cette fois, mais avec ces accents traînants et geignards qui insupportaient l’adolescente.
— Qu’allons-nous faire d’elle, puisqu’elle ne peut pas retourner à la fabrique ? Où lui trouver un nouvel emploi ?
— Nous verrons, répondit son mari, toujours laconique.
— Ce n’est pas ça qui remplira notre marmite ! Si encore cette sotte avait attendu la fin de la semaine pour toucher son salaire ! Croyez-moi, les rumeurs ne vont pas tarder à circuler, et personne ne voudra embaucher une dévergondée. Alors il ne nous reste qu’à la marier. Si elle échauffe déjà les hommes, elle est en âge d’avoir un époux. Le gros Hans, le fils des Gunther, j’ai bien vu comment il la reluque au temple le dimanche. Ils ont une belle ferme, les Gunther, un peu de bien. Elle ne sera pas malheureuse, Julia. J’irai voir tout à l’heure le pasteur pour qu’il nous arrange ça au plus vite. Les Gunther seront d’accord, une jolie fille en bonne santé. Le gros Hans lui plantera bientôt des enfants dans le ventre, et ça lui calmera ses ardeurs.
Le front et les joues de Julia s’embrasèrent, mais elle resta à table malgré la nausée qui la gagnait. Pour son père. Elle devinait qu’il partageait le même dégoût, la même indignation à ces propos.
— Ma fille, peux-tu m’assurer que tu n’as à te reprocher aucune inconduite ? l’interrogea-t-il.
— Oui, mon père. Sur la Bible.
— Ah ça, petite impudente, tu ne t’en tireras pas si facilement ! brailla Paulina.
— Il suffit, ma femme. Julia ne ment pas. Et vous, vous n’irez pas voir le pasteur. Hors de question que cet idiot adipeux et sans manières de Hans touche à notre enfant.
Paulina ricana, balaya l’air d’un bras vindicatif, pointant le plafond bas, la cheminée noire de suie, leurs pauvres meubles bancals. Intérieur sommaire, miséreux, dans lequel s’étaient égarés une commode en marqueterie aux serrures de bronze et un tapis persan mangé aux mites, vestiges incongrus d’un lointain passé.
— Ah ça, il est beau notre château pour la petite princesse ! Et comment allons-nous la nourrir, cette bouche inutile ?
Rassemblant tout son courage, Julia murmura.
— Papa, Maman, je refuse d’être un poids pour vous. Si vous le voulez bien, je pourrais rejoindre Evguenia à Saint-Pétersbourg.
— Ta sœur s’est montrée plus maligne que toi, grinça Paulina. Elle a su économiser sur son salaire à la fabrique et la voilà maintenant modiste.
— Va donc nourrir les bêtes pendant que nous discutons, ta mère et moi, ordonna Gabriel.
* * *
Des rayons pâles peinaient à percer le brouillard. Julia aimait d’habitude ces aurores silencieuses où les sapins retenaient leur murmure, où les oiseaux se taisaient. Mais elle aurait préféré un matin plus sonore pour couvrir les éclats de voix entre ses parents et son tapage intérieur. Elle remercia ainsi Malvina, la grosse vache rouge, pour son long meuglement quand elle pénétra dans l’étable, et les poules qui l’encerclèrent en piaillant. Depuis toute petite, depuis le jour où on lui avait offert un poussin, boule de duvet frémissante dans son poing d’enfant, elle vouait à ces volailles une attention particulière. Elle restait fascinée par leur persévérante déambulation en quête d’un grain, leur patience majestueuse quand elles couvaient, le miracle de l’éclosion des œufs.
Julia n’avait pas fini de ratisser les litières, de distribuer l’eau, le grain et le foin, que son père vint atteler le cheval. Il n’adressa pas un mot à sa fille, pas un regard, et elle ne tenta pas de lui parler pendant qu’elle l’aidait à régler le harnais. Le mutisme de Gabriel ne signifiait ni une réprimande ni un reproche, seulement le besoin de plonger en lui-même, de s’absorber dans ses pensées.
Il se hissa sur la banquette de cuir craquelé, agita le fouet au-dessus des oreilles du cheval, une grande bête efflanquée et puissante au poil gris qui lui ressemblait curieusement. Julia le suivit des yeux, tandis qu’il s’éloignait sur le sentier caillouteux. Le remords la tenaillait d’avoir ajouté aux soucis de son père, à cette vie qui ne l’avait jamais ménagé. Où allait-il ? Collecter des fermages pour le compte du baron von Sielen, ramasser du bois mort, se livrer à quelque besogne incombant à sa charge d’intendant, ou tout simplement chercher un peu plus de solitude au fond des bois ? Où allait-il, la nuque raide, comme si sa vieille toque de renard pesait trop lourd sous ce ciel plombé, sans espace pour un coin d’espoir ? Elle rentra dans l’étable, s’accroupit pour ramasser les œufs. Blancs et parfaits dans sa main, si fragiles et pourtant capables d’abriter un début de vie. Les poules protestaient sans conviction, à petits coups de becs et gloussements réprobateurs, puis s’en retournaient picorer, oubliant déjà. Demain il y aurait d’autres œufs. Comme la vie pouvait être simple ! Mais de quoi serait fait demain ? Julia n’en savait rien, voulait avant tout effacer hier. Et Evguenia ? Accepterait-elle de l’accueillir ? Julia se rappelait sa sœur les derniers mois avant son départ. Un collier de perles d’ambre, une broche, un foulard brodé, réserve inépuisable de nouveaux colifichets qu’elle arborait chaque jour, l’humeur instable, à rire trop fort ou à garder les lèvres obstinément closes, hautaine parfois ou pleine de sollicitude envers sa cadette, suscitant des disputes avec leur mère, jusqu’au jour où elle fourra ses effets dans un sac de voyage et annonça qu’elle les quittait. Julia se demandait si son père la laisserait partir, ou s’il formait d’autres projets. »

Extraits
« Gabriel se versa une tasse de thé, tandis que sa femme et sa fille abandonnaient la conversation au crépitement de la pluie, au bois qui craquait dans l’âtre. Pas d’alternative à envoyer Julia au plus vite à Saint-Pétersbourg. Autrement, des rumeurs se colporteraient, on mettrait en doute son honnêteté. Ou alors, comme l’avait exprimé Paulina dans sa simplicité brutale, il faudrait la marier. Qui voudrait d’une jeune fille sans dot que ses parents cherchaient à établir à la hâte? Non, pas d’alternative: Gabriel devait faire confiance à Julia, à l’éducation qu’il lui avait donnée, à son caractère déterminé, aux qualités de son âme. Faire confiance à Julia, en priant Dieu avec ce qu’il lui restait de foi qu’il lui ouvrit un chemin de destinée plus favorable. p. 71

Le tsar écouta son nouveau conseiller. Il rendit public octobre un manifeste annonçant l’élection d’une Douma cette fois-ci d’un pouvoir législatif et garantissant les libertés civiles. Enfin une monarchie constitutionnelle! Serge de Witte en devint Premier ministre. Même si cette nomination rassurait, la circonspection restait de mise. L’empereur tiendrait-il cette fois-ci ses engagements? le comte de Witte peinait à former son gouvernement. Son ambitieux projet de réforme agraire pour rétablir la paix dans les campagnes ne recevait pas un bon accueil du souverain, et les heurts dans les villes persistaient. Socio-démocrates et socio-révolutionnaires continuaient à réclamer la tenue d’une Assemblée constituante. Il y eut encore des affrontements violents avec la police. À Moscou, une insurrection armée dans le quartier de la Presnia donna lieu à plusieurs jours de combats. À Pétersbourg, on arrêta les membres du Soviet des ouvriers, dont son jeune président, un certain Lev Trotski. Un semblant de paix revint, pour un temps que nul ne se serait risqué à estimer. Le soir du Nouvel An, on ouvrit néanmoins plus longtemps les fenêtres des maisons pour s’assurer que cette exécrable année 1905, cette année
rouge de sang et de fureur, cette année qui avait vu le plus vaste pays du monde vaciller, appartenait au passé. p. 265-266

Je découvre enfin le visage, en effet sublime, d’Alice von Haartman, qui devint mon arrière-grand-tante par alliance quand son fils Harry épousa ma grand-tante Lasty.
La très belle Alice me ramène aux Romanov. Les hasards de la vie firent que mes grands-parents maternels jetèrent l’ancre en Bretagne dans les années 1960, non loin de Sant-Briac, où résidait alors le grand-duc Vladimir, petit-fils d’Alexandre II. Oubliée l’opposition de leurs propres parents au tsarisme! Dans l’amour de leur patrie perdue et le chagrin de l’exil, ils devinrent amis avec l’héritier du trône de toutes les Russies et la grande-duchesse Leonida. Ces derniers intégrèrent ainsi mes paysages d’enfance. Ma sœur et moi courions nous cacher à chaque fois qu’ils venaient en visite, afin d’échapper à la révérence exigée par le semblant d’étiquette dont ils faisaient l’objet. Alors que je croisais leur fille, la grande-duchesse Marie, dans les rues de Dinard, elle me tira de l’embarras où me plaçait la perspective de ployer le genou au milieu du trottoir en me serrant avec affection sur son cœur. p. 277

À propos de l’auteur
DEDEYAN_Marina_©David_IgnaszewskiMarina Dédéyan © Photo David Ignaszewski

D’origine arménienne et russe, Marina Dédéyan a été élevée au sein d’une famille quelque peu bousculée par l’Histoire et nourrie d’histoires. De l’amour des livres transmis de génération en génération, elle a sans doute tiré sa vocation de romancière. Sa vision de l’Histoire et le souffle de son écriture ont conquis un lectorat fidèle. (Source: Éditions Robert Laffont)

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Les anges noirs de Berlin

CATTANEO_les_anges_noirs_de_berlin  RL_Hiver_2022

En deux mots
Eva fuit son pensionnat pour rejoindre sa tante à Berlin où elle rêve d’une carrière de chanteuse. Aidée par un banquier, elle mettra le pied à l’étrier en même temps qu’un jeune peintre au style novateur. Mais Hitler arrive au pouvoir et leurs rêves s’envolent…

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

L’art, ultime rempart contre la barbarie

En suivant une jeune chanteuse et un peintre prometteur dans le Berlin des années 1939-1940 Bernard Cattanéo nous offre un roman plein de bruit et de fureur. Et, au sortir de la guerre, des vies bouleversées que l’art réunira à nouveau, dans une dramatique quête de liberté.

À 17 ans, Eva décide de fuir le pensionnat où son pasteur de père l’avait inscrite. De Leipzig elle va gagner Berlin où sa tante Helwige a accepté de l’accueillir. Le rêve de la belle blonde est de devenir chanteuse et pour cela, elle compte sur les relations d’Helwige. Elle tient une parfumerie où se pressent les clients fortunés comme Oskar Schmid, le banquier.
Ce dernier va accepter d’employer la jeune fille à son service courrier le temps pour sa tante de lui trouver un professeur de chant et quelqu’un qui acceptera une audition. Les mois vont passer et l’impatience d’Eva grandir. Helwige va se sentir contrainte de contacter une ancienne relation à la réputation sulfureuse, l’Ange noir. Cette dernière accepte d’accueillir la jeune fille dans son cabaret des Templiers où très vite elle va se faire une place.
Un autre protégé de Schmid y subjugue le public, le jeune peintre Fritz Gühlen qui réalise à la vitesse de l’éclair des toiles présentant les prestations en cours. Son style particulier va pousser un galeriste à l’exposer. Le conte de fées est pourtant assombri par les bruits de bottes et les exactions de plus en plus nombreuses dans la capitale allemande où le parti nazi ne cesse de gagner du terrain. À la veille de la Nuit de cristal, le monde s’apprête à basculer dans l’horreur et les rêves vont virer au cauchemar. La capitale du Reich va se transformer en champ de ruines. La peur et la mort vont devenir le lot quotidien de ceux qui vont survivre à la tragédie. De ce bruit et de cette fureur vont émerger Eva et Fritz.
Bernard Cattanéo a construit son roman autour de ce moment de bascule, quand la vie ne tient plus qu’à un fil, quand un geste, une parole peut vous entrainer en enfer… Mais aussi quand l’humanité peut trouver son chemin parmi les anges noirs. C’est dans les décombres de la guerre et dans l’exil qu’ils se croiseront à nouveau, dans un tragique dénouement. Car le poids de l’Histoire pèse lourd sur ceux qui ont été broyés par la folie nazie. Reste l’art, comme rempart contre la barbarie, comme témoignage d’un esprit libre.

Les Anges noirs de Berlin
Bernard Cattanéo
City Éditions
Roman
304 p., 19 €
EAN 9782824619743
Paru le 5/01/2022

Où?
Le roman est situé en Allemagne, à Leipzig, Potsdam puis Berlin ainsi qu’à Halle. On y évoque aussi New York, Metz et Hambourg.

Quand?
L’action se déroule des années 1930 aux années 1950.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans l’Allemagne des années 1930, la jeune Eva fuit sa triste province et s’installe à Berlin où elle rêve de devenir chanteuse. Grâce à sa tante, qui voit en elle toute la fougue perdue de sa propre jeunesse, Eva rencontre une pléiade d’artistes plus ou moins fréquentables. Commence alors une vie tourbillonnante où Eva s’étourdit dans des fêtes et tombe amoureuse de Fritz, un génie de la peinture, artiste maudit aussi talentueux que sombre. Mais alors qu’Hitler renforce son emprise sur l’Allemagne, l’insouciance cède peu à peu la place à la peur. Tandis que Fritz choisit de mettre son art au service des nazis, Eva est approchée par la Résistance. Dans ce monde qui sombre dans le chaos, écartelée entre son amour, ses convictions et ses rêves de grandeur, la jeune femme va devoir faire des choix difficiles. Au péril de sa vie.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Blog Lili au fil des pages

Les premières pages du livre
« C’était surtout l’odeur d’urine qui l’incommodait. À croire qu’un bataillon de soudards s’était soulagé contre les murs lépreux. Elle aurait d’ailleurs été en peine d’imaginer ces hommes en pleine action : dans son monde, il était interdit d’y penser. Mais, sans pouvoir s’en faire une idée précise, elle rêva un instant à cette scène improbable. Elle avait basculé dans un univers inconnu, celui des hors-la-loi noyés dans la nuit sale, fugitifs traqués par les bien-pensants et, avec une joie mauvaise, elle laissait son imagination courir. Soudain, elle frissonna. De peur ou d’excitation ? Une locomotive ahanait au loin, et l’on entendait grincer des wagons sur les rails gelés. Elle se rencogna au milieu des caisses où elle avait trouvé refuge et ferma les yeux. Il devait être deux ou trois heures du matin, son cœur battait la chamade. Comment allait-elle sortir de ce trou à rats, hangar miteux et glacial échoué quelque part au bout des voies de chemin de fer de la gare de Leipzig ?
Des bribes de sa lettre lui tournaient dans la tête. À vrai dire, elle en ressassait tous les détails, encore étonnée de sa propre audace.
Quand vous lirez cette lettre, j’aurai quitté Sankt-Ferdinand – eh oui, je n’y suis pas restée pour travailler, il ne fallait pas me croire sur parole ! J’ai pris toutes les précautions possibles pour que vous ne me retrouviez pas… Jamais ! C’est bien pratique, ce règlement qui permet aux pensionnaires de s’en aller pendant les congés sans que les sœurs vérifient leur destination… Méthodes modernes, sans doute. Et vous, le luthérien qui me vouliez chez les catholiques parce que leurs collèges sont des prisons !
Ces religieuses, avant d’être des mégères, étaient des imbéciles. Il n’avait pas été bien difficile de les berner. Dans un demi-sommeil, la jeune fille revit le grand hall de l’institution et le visage lunaire de la concierge. Elle entendait encore sa voix geignarde :
— Vous avez demandé un billet de sortie… Pourquoi donc, Fräulein ? Vous seriez tellement mieux parmi nous, pour travailler vos examens pendant ces vacances ! Et puis, Monsieur l’Abbé compte sur vous pour la chorale…
Ah non !
Elles ne savaient pas que j’avais essayé par deux fois de m’enfuir de la maison, elles auraient été moins confiantes. Et vous, mon cher père, vous qui êtes si bon, vous n’entendez pas mon rire ?
Dans la pénombre, des images surgissaient, puis s’évanouissaient au milieu d’un tourbillon irréel. L’une d’entre elles s’imposa : sa chambre au vicariat, cette maison de pierre grise aux volets verts où elle s’était sentie si malheureuse.
Vous rappelez-vous que vous avez brûlé toutes mes coupures de journaux, toutes mes photos et même les petits objets que j’avais si patiemment rassemblés ? Je vous ai haï à ce moment, comprenez-vous ? Et j’ai décidé de vivre ma vie. Vous n’avez pas cru que votre « petite fille chérie », votre « chère Gudrun » oserait, n’est-ce pas ? Vous avez eu tort. La fille du pasteur en avait assez des sermons ; elle veut être chanteuse et le sera. Maman m’aurait laissée faire, elle. Si elle n’était pas morte en me mettant au monde, si je l’avais connue, je l’aurais aimée.
Le son strident d’un sifflet déchira la nuit et la fit sursauter. Elle bondit sur ses pieds et, en trébuchant, vint regarder par la fenêtre. Le carreau cassé laissait passer un courant d’air glacé. La nuit était sinistre, sans étoiles. Au loin, bien après la limite au-delà de laquelle les rails devenaient invisibles, elle apercevait les premiers bâtiments de la gare de voyageurs violemment éclairés. Un convoi s’ébranlait. Elle se laissa glisser contre le mur et ramena les pans de sa veste sur sa poitrine. De nouveau, elle ferma les yeux. Mais elle ne pouvait pas encore dormir. Toujours lui revenait le texte de la lettre qui l’avait vengée de son père.
Je ne serai pas une bonne petite ménagère, je ne ferai pas la fierté du pasteur Schweischericht, je ne rapiécerai pas les nappes d’autel, je ne ferai pas l’horrible cuisine « de chez nous », je n’épouserai jamais votre vicaire, vous entendez ? Jamais ! Je n’avais que dix ans quand vous êtes allé défiler avec ces affreux nazis, mais j’ai pleuré ce jour-là. Je ne veux pas de votre monde où on s’habille en noir pour demander pardon des fautes qu’on n’a pas commises. Parce que ce ne sont pas des fautes ! C’est une faute de vouloir vivre, c’est un péché d’être heureuse ? Oui, j’ai des amis « métèques ». Oui, j’aime les fêtes. Oui, j’adore chanter. Et pas vos cantiques !
Elle était partie depuis deux jours désormais, et son père avait reçu sa lettre. Ce devait être le branle-bas de combat, mais elle s’en moquait. Il lui fallait gagner Berlin, c’était sa seule chance de disparaître pour de bon. Personne ne la chercherait là-bas. Avant de sombrer dans un mauvais sommeil, elle songea que le pasteur la croirait morte. Et elle sourit.

Pendant la journée grise et froide rythmée par les passages de trains de marchandises, Gudrun resta cachée dans le petit bâtiment. Vu la poussière qui recouvrait les caisses et le plancher, elle se doutait que les lieux n’étaient pas souvent visités, sinon par des vagabonds. Ici ou là, elle déchiffra une étiquette, mais tout semblait dater de la guerre. Ce qu’elle ne savait pas, c’était que ce hangar était voué à la démolition dans les jours suivants. Pour l’heure, elle était tranquille, personne ne s’en préoccupait. Les quignons de pain de sa besace et sa gourde lui suffisaient pour tenir. Ce dont elle souffrait le plus, c’était de la saleté qui lui collait à  la peau. Mais elle aurait bientôt la chance d’un bon bain, elle en était sûre. Elle était toujours très sûre d’elle-même.
Le soir venu, la jeune fille se risqua dehors. Il n’y avait âme qui vive. Elle contourna les lieux pour mettre le bâtiment entre elle et la gare, lointaine mais éclairée, et buta sur une fontaine. Sans hésiter, elle actionna la pompe. Dans un gargouillis rauque, un peu d’eau jaillit. Qu’elle ne fût pas gelée fut une chance. Avec un réel bonheur, Gudrun se débarbouilla, insensible au vent, puis s’enfouit dans son manteau et se mit à courir en trébuchant sur les 10 voies. La ligne noire d’un bois l’engloutit, et elle piqua droit devant elle, se disant qu’il y aurait bien une route quelque part. Elle serrait dans sa poche sa boussole de campeuse, qui lui permettrait de s’orienter vers Berlin. Une pensée l’obsédait: prévenir Helwige. Mais elle ne doutait pas une seconde qu’elle trouverait refuge chez la jeune femme.
Après avoir été copieusement fouettée par les branchages, ce fut guidée par des lueurs encore indistinctes qu’elle parvint à un chemin rejoignant une zone industrielle. Elle s’engagea dans une rue sale et mal pavée. De hauts murs aveugles cachaient sans doute des usines, mais elle se dit que, là où il y a des travailleurs, il y a une auberge. C’était le cas: au coin d’un carrefour dominé par un lampadaire dont l’ampoule avait du mal à percer les ténèbres, elle vit une maison basse dont les fenêtres à petits carreaux jetaient sur les pavés humides des taches de couleur. «Ils auront le téléphone», songea-t-elle avec assurance. Après s’être arrêtée dans l’ombre au passage de cyclistes pressés de se mettre au chaud, elle se couvrit la tête d’un fichu de vieille femme, ferma son manteau jusqu’en haut, et alla résolument pousser la porte derrière laquelle on entendait des rires et des entrechoquements. Il y avait là plein d’hommes qui buvaient dans un brouhaha sympathique, et son entrée passa presque inaperçue. Elle avait caché ses cheveux d’or, masquait le bas de son visage et, avec sa musette informe, son vêtement gris, ses godillots, elle n’était guère appétissante. Une grosse femme s’agitait derrière le comptoir et jonglait avec des chopes énormes de bière mousseuse. C’était soir de paye, et elle ne savait où  donner de la tête.
— Un schnaps, dit Gudrun en grossissant sa voix. Vous avez le téléphone? On le lui indiqua d’un signe de tête après avoir vu la monnaie qu’elle tenait dans sa main. Traînant des pieds, elle contourna les hommes appuyés au comptoir et décrocha. Le cœur battant, elle demanda Berlin.
— Allo, Helwige?
— Oui… Qui parle?
— Helwige, c’est Gudrun. Tu m’entends?
— Gudrun… évidemment!
Une vague de bonheur envahit la jeune fille. Elle poursuivit à voix basse, suppliant sa tante de l’accueillir.
— Bon, tu t’es encore enfuie, dit Helwige.
— Inutile d’en parler au Bon Dieu!
— Tu te rends compte de ce que tu me demandes? Et arrête d’appeler ton père comme ça.
— Merci.
Gudrun raccrocha, but d’un trait la ration de schnaps, avec laquelle elle faillit s’étrangler, et s’en alla sans demander son reste. La femme la regarda partir d’un air suspicieux, puis haussa les épaules. Des gens bizarres, il y en avait décidément de plus en plus.
Elle marcha vite, en rasant les murs. Il fallait qu’elle se rapproche de la capitale, en évitant les grands axes, puis elle téléphonerait de nouveau. Sous un réverbère, elle déchiffra sa boussole et releva la tête pour fixer le trou noir qui lui faisait face, avant de s’y plonger d’un bon pas. Elle n’avait jamais eu peur, ce n’était pas maintenant qu’elle allait ressentir de la crainte. Au contraire, son cœur était léger comme une plume: elle était en passe de réussir, ce dont elle n’avait d’ailleurs jamais douté. C’était aussi ce que se disait sa tante en reposant le téléphone.
«Cette chipie va s’en sortir», songea-t-elle avec admiration. Dans le grand salon envahi par la pénombre, la jeune femme se dirigea vers le bar et se servit pensivement un whisky. Elle avait en tête le coup de fil reçu le matin même.
Une voix reconnaissable entre mille, à la fois sèche et embarrassée. Pour la première fois depuis plus de dix ans, elle avait entendu son beau-frère. Le pasteur était inquiet, certes, mais elle l’avait surtout senti vexé, humilié par ce qu’il prenait pour un affront ultime. Non seulement il avait été roulé, non seulement il constatait l’échec de son éducation, mais il devait s’adresser à la personne qu’il méprisait le plus. Un mépris mêlé de peur et, la jeune femme en était sûre, d’envie. Instinctivement, elle ne lui rendrait aucun service. Quand il commença à parler par circonlocutions, elle comprit que sa fille avait disparu. C’était au moins la troisième fois, et Helwige n’en était pas très surprise. Des lettres et des appels de Gudrun l’avaient de loin en loin tenue au courant des affres dans lesquels se débattait la jeune fille. Mais elle n’avait eu aucun moyen de l’aider. Dès qu’elle avait cherché à    dissuader sa nièce de prendre des risques, elle avait essuyé une rebuffade. Et elle ne savait plus rien depuis six mois, excepté par un entrefilet dans un journal mondain que le pasteur Schweischericht avait célébré le mariage d’un haut dignitaire nazi à   Munich, en le félicitant, dans son sermon, pour son engagement au service «de la régénération de l’Allemagne». Cela résumait tout le personnage.
L’appel avait été bref. La jeune femme ne mentait pas en disant qu’elle n’avait aucune nouvelle de sa nièce, et elle avait coupé court aux déblatérations guindées du pasteur sur «les rêveries imbéciles des jeunes filles» et sur «les tentations crapuleuses de la nouvelle Sodome berlinoise». Elle ne connaissait que trop, par Gudrun, les opinions de Schweischericht sur elle, sur son métier de parfumeuse, sur la capitale, sur la république et sur tout le reste, dans la mesure où ne flottaient pas (encore) sur le pays les bannières du parti de ce «Herr Hitler», dont le pasteur parlait avec tant de respect. Elle connaissait tout cela trop bien pour perdre son temps en vaines politesses.
Ce n’était que du bout des lèvres qu’elle avait vaguement promis de tenir le père au courant du destin de sa fille si elle en recevait des nouvelles. Une fois cet appel désagréable terminé, sans une pensée de compassion pour son beau-frère, elle se dit qu’elle n’en ferait rien. Puis elle attendit que Gudrun se manifeste, en se demandant au passage ce qu’elle-même pourrait lui conseiller. Elle n’avait certes pas envisagé que la jeune fille vienne chercher refuge chez elle après avoir travers  le pays. »

À propos de l’auteur
CATTANEO_Bernard_©DRBernard Cattanéo © Photo DR

Bernard Cattanéo est docteur en Histoire des idées politiques à Aix-en-Provence. Historien et journaliste, il a publié plusieurs documents historiques et des essais. Il signe un deuxième roman très juste qui fait revivre toute la complexité de l’Allemagne des années 1940. (Source: City Éditions)

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Ils ont tué Oppenheimer

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  RL_Hiver_2022

En deux mots
Robert Oppenheimer aurait aimé être écrivain ou cow-boy. Il sera finalement physicien et «père de la bombe atomique». Lui qui aimait la vitesse, les femmes et la recherche scientifique devra faire face à une cabale visant à l’éloigner du projet Manhattan qu’il dirigera pourtant avec brio.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

La vie trépidante du père de la bombe atomique

Dans un roman habilement construit, Virginie Ollagnier part à la recherche de Robert Oppenheimer. Esprit brillant poursuivi par les maccarthystes, il offrira une belle résistance aux obscurantistes avant de devoir céder.

En novembre dernier pour CNews Lyon, Virginie Ollagnier a raconté comment elle a rencontré Oppenheimer et comment le scientifique américain est devenu l’objet de toute son attention: «Il y a deux départs. À 13 ans en classe de physique chimie, il y a un portrait d’Oppenheimer, j’ai l’impression qu’il me regarde, je le trouve magnifique mais aussi triste, il me touche, je tombe amoureuse de lui! En 2015, dans une librairie, je tombe sur la biographie d’un scientifique, en une, une photo d’Oppenheimer. Je me dis, Robert que fais-tu là, qui es-tu? Je la lis, c’est scientifique et compliqué, c’était un esprit brillant, mais je veux savoir qui est derrière ce regard. Je commence à souligner ce qui m’intéresse. Les dates, des faits. Je prends des notes. Le déclic viendra quand, au cours de mes recherches, je me rendrai compte qu’il a été écouté par le FBI, c’est ça le monde libre? À travers son histoire, j’y vois alors la mort de la gauche américaine.» Le roman qui paraît aujourd’hui reflète bien la complexité du personnage et les enjeux géopolitiques liés à ses recherches et à ses engagements. Quand en 1942, le FBI a commencé à s’intéresser à lui, «Oppenheimer était un physicien non nobélisé, sans expérience de projets d’envergure, il n’était pas une figure tutélaire du monde scientifique, à peine plus qu’un excellent théoricien, célèbre et peu publié.» Voilà les faits, voilà une face de la médaille. L’autre montre «un scientifique débordant d’enthousiasme communicatif, admiré de ses pairs et prêt à secouer tout ce petit monde pour obtenir des résultats, il comprenait et partageait ses soucis et, miracle, répondait aux questions qu’il n’avait pas encore formulées, Et ça, c’était une première. Le physicien proposait des solutions pratiques, matérielles […] Un homme d’action, quoi.» Pendant de longues années c’est cette face brillante qui aura le dessus.
Virginie Ollagnier nous raconte comment, quelques mois plus tard, malgré des rapports le qualifiant de gauchiste, il est nommé directeur scientifique du Projet Manhattan et comment il va créer à Los Alamos, le laboratoire national qui va mettre au point les trois premières bombes atomiques de l’Histoire. S’il a choisi ce coin désertique du Nouveau-Mexique, ce n’est pas pour son isolement, mais parce qu’il a ici des souvenirs forts. Au début des années 1920, il y fait un séjour qui va le marquer. Au sortir de l’adolescence, il se prend pour un cow-boy, fait du cheval et galope en compagnie de Katherine Chaves-Page. «Très vite il était tombé amoureux du regard posé sur lui. Il avait redressé la tête, bombé le torse et tenté d’impressionner la cavalière. Pour la première fois, il voyait la fin de son enfance comme un espoir. Il existait un moment proche où l’incompréhension dans laquelle il se débattait depuis son entrée à l’école prendrait fin. Un temps où il aurait une place. Il n’avait jamais été enfant et, s’il était né vieux, ce n’était bientôt plus une fatalité.»
L’amour, la jalousie, la convoitise, la vengeance ou encore la soif de reconnaissance et de pouvoir. Voilà les sentiments qui donnent à ce roman toute sa puissance.
Il y est certes question des recherches du «père de la bombe atomique», mais il y surtout question des hommes et de leurs rivalités. Et d’une volonté farouche qui permet de franchir bien des obstacles. Car si les maccarthystes font finir par avoir sa peau, il n’aura de cesse de vouloir être réhabilité.
En choisissant de nous faire partager le résultat de ses recherches et ses hypothèses, Virginie nous propose une construction très originale qui délaisse la chronologie pour les temps forts, qui marie la marche du monde aux réflexions des scientifiques. Il est vrai qu’au sortir de la Seconde Guerre mondiale guerre, ils auront vu l’usage de leur arme de destruction massive et refuseront, pour beaucoup d’entre eux, d’aller plus loin dans cette folie. Autour de Robert Oppenheimer, les atomes n’ont pas fini de graviter !

Ils ont tué Oppenheimer
Virginie Ollagnier
Éditions Anne Carrière
Roman
346 p., 20,90 €
EAN 9782380822199
Paru le 07/01/2022

Où?
Le roman est situé aux États-Unis, notamment à Los Alamos au Nouveau-Mexique.

Quand?
L’action se déroule principalement des années 1940 à 1960.

Ce qu’en dit l’éditeur
Robert Oppenheimer aimait les femmes, courser les trains au volant de sa puissante voiture, affronter les tempêtes à la barre de son bateau et galoper sur les chemins du Nouveau-Mexique. Par-dessus tout, il aimait la physique car elle réveillait en lui le philosophe, le poète. Un poète riche, un philosophe inquiet de l’avenir des pauvres, un philanthrope qui finança le parti communiste et les Brigades internationales luttant contre Franco en Espagne. Aussi, lorsque en 1942 le général Groves le choisit pour diriger les recherches sur la création de la bombe atomique à Los Alamos, les services secrets, le contre-espionnage et le FBI se liguent pour empêcher la nomination d’un communiste. Groves résiste, convaincu de la loyauté de Robert Oppenheimer. Trois ans plus tard, après les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki, la célébrité et l’influence d’Oppenheimer sont immenses. Pour tous, il est devenu « Doctor Atomic ». Mais cet intellectuel sensible à l’art et aux exigences humanistes prend conscience de la responsabilité de la science et s’oppose à la volonté de la détourner au profit de l’armée. Il se fait de puissants ennemis au sein du complexe militaro-industriel, qui élabore un piège pour le faire tomber.
Ils ont tué Oppenheimer nous plonge au cœur de la guerre froide et du redoutable dialogue entre la science et le pouvoir. C’est le livre d’une bascule du monde, engendrée par la course à l’armement, mais aussi celui, plus intime, d’un homme flou, à la fois victime et bourreau, symbole du savant tourmenté par les conséquences morales de ses découvertes. Virginie Ollagnier fait de Robert Oppenheimer un formidable personnage de fiction.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Actualitté

Les premières pages du livre
1
Où comment Robert Oppenheimer entre en politique
Avant d’ouvrir les yeux, au moment où je sais que je rêve ou ne rêve déjà plus, les sons familiers me rappellent mon existence. Pour la dernière fois, le soleil se lève sur mon quartier. Avant d’ouvrir les yeux, je connais l’heure, je sais la pluie ou comme aujourd’hui la lumineuse aurore. J’entends rouler le camion des ordures, siffler le môme qui distribue mon journal, la voiture de Christine parfois, lorsque je traîne au lit.
Ne cède pas encore, écoute, me dis-je pour repousser les emmerdements qui s’ouvrent devant moi. C’est ainsi que je fais, je ferme les yeux. Par-dessus le barrage de ma volonté, malgré mon désir de reporter ce déménagement, malgré la colère, l’image de Robert renaît à mon esprit. Ça faisait longtemps, lui dis-je en comprenant combien sa présence est singulière et cohérente. C’est aujourd’hui que je me défais de mon temps, de ma vie telle que je l’ai toujours connue, mais j’emporte Robert dans mes cartons. Je quitte la maison mais il me suit. Pourquoi est-ce l’idéaliste Robert Oppenheimer, du haut des marches du Capitole, qui me vient ? Pourquoi l’homme puissant décidé à changer le monde ? Pourquoi pas le scientifique éreinté au lendemain de son procès, le visage défait, qui me hante depuis cinquante années ? Je me tourne vers mon poste de radio. Il ne ronronne pas encore les informations, mais son cadran lumineux dénonce l’heure et la date. Nous sommes le 29 juin 2004, il est 7 h 34. Exactement cinquante ans. Jour pour jour. Dix-huit mille deux cent soixante-deux aurores d’une vie à l’autre, d’une époque à l’autre, d’absurdes parallèles. Absurde coïncidence qui me réveille tout à fait. Un méchant hasard sépare mon matin du 29 juin 1954, jour du rendu du procès de Robert. Je me retourne, fâché. Mon matin attendra encore un peu.
Mais le matin ne m’attend pas, il fourmille de souvenirs. Comment ai-je pu autoriser l’assassinat de cet homme ?
À Newton la pomme tombée. À Einstein la langue pendue. À Robert le chapeau. À Robert le soleil du Nouveau-Mexique. Une allégorie de l’Amérique dans ce qu’elle se voyait de vaste, d’indomptable et de moderne. Robert, la bombe atomique, la domination, l’impérialisme, mais aussi la protection, le refuge, la défense. Robert, le sentiment national, l’unité, l’appartenance, mais aussi la déchirure, la désunion, la séparation. Robert le gauchiste, le communiste, l’ennemi de l’intérieur, le traître, l’espion, le conseiller des présidents traîné devant les juges du maccarthysme.
Le sommeil m’a laissé tomber. Chaque matin, je me réveille dans la peau du juriste qui a monté le dossier contre Oppenheimer. Je me réveille dans une peau vieillie et lâche… Lâche. Le mot, à peine passé, est pensé, puis pesé. C’est certain, je suis le lâche qui a fourni les armes, celui qui a introduit le soupçon dans le Droit, celui qui a mis fin à la présomption d’innocence aux États-Unis, à commencer par celle de Robert. J’étais l’outil d’un conglomérat qui me dépassait. J’étais l’avocat de la Commission à l’énergie atomique, un juriste qui a bien fait son travail, le juriste qui a assemblé les événements pour les travestir en preuves, qui a offert aux politiciens, aux militaires, aux industriels, aux prophètes de la Big Science la tête de Robert. J’ai permis de faire condamner pour défaut de loyauté un consultant sans pouvoir décisionnaire. Je suis tous ceux qui ne l’ont pas soutenu, qui n’ont pas dénoncé la forfaiture des puissants.
Avant l’humiliation du génie, la Commission à l’énergie atomique et ses partenaires militaires, industriels et universitaires ont profité de son éclat. Un héros trop utile. Afin de promouvoir l’avenir nucléaire, ils ont même embauché des substituts de l’icône. Je me souviens d’un film promotionnel de 1951 mettant en scène la ville atomique de Los Alamos. Après avoir présenté les habitants, les activités et masqué les secrets sous une musique enregistrée par l’orchestre de l’US Air Force, la Commission achève son film sur un vrai ou un faux docteur Oppenheimer. Les images dignes de Hollywood ont de la gueule. Les derniers rayons de soleil éclaboussent l’objectif de la caméra depuis la Colline de Los Alamos dans un chatoiement d’or et d’ocre typique du Nouveau-Mexique, les traits de lumière dorée dessinent une silhouette de danseur. Ainsi posté en haut d’une tour d’observation, Robert jette un rapide coup d’œil sur la journée écoulée, avant de courir ailleurs, à pas pressés, là où le public l’imagine à de nouvelles conquêtes scientifiques. Un plan si bref qu’aucun spectateur ne discerne le visage de l’homme, un plan si large que le spectateur imagine reconnaître les traits du père de la Bombe. Pour les derniers incrédules, une explosion atomique, l’allégorie avant l’ultime fondu au noir sur la Colline du Capitole. La voix off rappelle la nécessité de l’arme, la force de défendre ce qui nous est le plus cher, cette terre transmise en héritage, cette terre qui est notre foyer.
La silhouette n’est pas la sienne. Le chapeau n’est pas son pork-pie. À l’époque de ce film, Robert était déjà devenu l’homme à abattre.
J’entends la voiture de Christine quitter son parking. Elle part travailler. C’est l’heure de mon thé de retraité. C’est aujourd’hui, me répété-je pour me donner du courage, je déménage aujourd’hui. C’est finalement arrivé. Et je me lève.
Mardi 25 septembre 1945, Capitol Hill, Washington D.C.
Pour sa première conférence de presse, tous levèrent les yeux vers lui. En haut de l’escalier blanc, sa silhouette avait capté leur attention à la manière des super-héros à la mode. Comme eux, il était identifiable à un abrégé de vêtements, comme eux il possédait une faculté exceptionnelle. C’était cette dernière que les journalistes étaient venus observer. Oppenheimer avala les marches, projeté en avant dans un balancement de bras trop grands, de jambes trop longues. Comme les super-héros, le Doctor Atomic révélait une humaine et décevante banalité.
Oppenheimer se plaça devant les micros, face à la caméra, retira son chapeau, passa sa langue sur ses lèvres séchées de gravité. Ce qu’il s’apprêtait à énoncer sous un soleil d’été indien, face aux jardins du Capitole, serait concis, brutal. Des mots coûteux. Vers la droite, il jeta un œil au petit homme brun à lunettes, une main inquiète portée au visage. Alors, il regarda derrière la caméra, derrière le Washington Monument, derrière le Lincoln Memorial, planta ses yeux dans les yeux des téléspectateurs derrière l’œil mécanique et, sur un geste du caméraman, dit : « Il m’a été demandé si dans les années à venir il serait possible de tuer 40 millions d’Américains dans les vingt plus grandes villes du pays en une seule nuit grâce à des bombes atomiques. Je le regrette, mais la réponse est oui. » Il fit une pause après l’annonce de la mort potentielle de 40 millions ¬d’Américains. Un instant, le temps d’humecter ses lèvres, il chercha l’acquiescement derrière les lunettes du petit homme brun. Puis il déroula son allocution, capturant cet après-midi-là l’attention de ses compatriotes installés dans leurs salons devant le journal du soir. La bobine de film copiée serait diffusée aux grands médias de Washington, puis voyagerait vers les chaînes de télévision de chaque État. Le soir même, tous sauraient. « Il m’a été demandé s’il existait des contre-mesures aux bombes atomiques. Je sais que les bombes que nous avons créées à Los Alamos ne peuvent être détruites par des contre-mesures. Je crois qu’il n’existe aucun fondement qui permettrait de croire que de telles contre-mesures puissent être développées. Il m’a été demandé si la sécurité nationale repose sur l’espoir de tenir secrètes nos connaissances dans le domaine des bombes nucléaires. Je suis désolé, mais un tel espoir n’existe pas. Je pense que le seul espoir pour notre sécurité future repose sur une collaboration avec le reste du monde, basée sur la confiance et l’honnêteté. »
Pour une fois, il n’avait pas philosophé sur les doutes et les espoirs des scientifiques. Il n’avait pas dit l’agitation des laboratoires due à la demande des militaires de perfectionner ces armes. Il avait parlé droit, direct, sec, comme il savait le faire avec les ennuyeux. Après les dangers exposés, la dénonciation du secret militaire et l’unique chemin vers la paix ouvert, Oppenheimer quitta l’estrade. Il quitta des journalistes muets, peu coutumiers de la brutalité de sa franchise. Il n’entendit pas les murmures rompre le silence des chroniqueurs scientifiques. Il n’entendit pas les questions restées en suspens se déverser en chuchotis interrogatifs. En quelques pas, il doubla le petit homme à lunettes. Au trot, son ami et collègue le physicien Isidor Rabi suivit le mouvement en direction de Constitution Avenue. Le père de la bombe atomique abandonnait derrière lui le silence disloqué qu’il avait espéré provoquer.
Rabi lui sourit. « Ça y est, on les a réveillés. On va tous les avoir sur le dos. Le département de la Défense, l’Air Force, le FBI, les industriels, le président Truman, les banquiers, les journalistes, tous. »
Oppenheimer ralentit pour permettre à Rabi de le rattraper. Il lui fit un clin d’œil. « C’était le plan, non ? Maintenant, à nous de courir plus vite qu’eux. »

2
Où comment Robert Oppenheimer rencontre le général Groves
Le désordre de mon grenier est plus vaste que dans mon souvenir. Vaste comme l’âge de la maison qui a vu grandir ma famille, vieillir mes amis et passer les années, qui bientôt verra grandir une autre famille, vieillir d’autres amis. Chaque jour à ce bureau, j’ai retrouvé le portrait officiel de Robert à l’université de Berkeley. La mise en scène s’impose. La bibliothèque en arrière-plan, le mur blanc soulignant la largeur du dos, le livre tenu ouvert par la main gauche, le regard direct, les épaules penchées vers nous, l’ébauche du sourire, la lumière de face pour la transparence des yeux. Tout est maîtrisé. Nous sommes à la fin des années 1930, lorsque Robert revêt la respectabilité du professeur de physique théorique pour le photographe. Un jour, ma fille m’a dit : « Il partage avec Montgomery Clift une beauté distante mêlée de conquête. » Depuis, quand je croise ce regard penché vers moi, je retrouve la pudeur tapageuse qui fit le succès de l’acteur. Cette beauté faussement embarrassée m’a montré chaque matin le chemin du travail.
Parmi toutes, si j’ai choisi cette photographie ce n’est pas pour la belle gueule, mais pour le morceau de papier tenu serré entre le pouce et l’index de la main droite de Robert. Malgré la préparation de l’instantané, malgré l’installation des lumières, le cadre officiel et définitif, il a oublié entre ses doigts un petit morceau de papier. Peut-être n’est-ce qu’un marque-page de fortune retiré du livre ouvert pour la pose, cependant cette étourderie me marmonne mon ignorance. Je ne saurai jamais qui était Robert Oppenheimer. Constater chaque jour la présence de ce morceau de papier m’a permis de me réjouir de ses zones d’ombre et d’admettre ses secrets. Je me suis tenu au côté de son ami Isidor Rabi qui voyait en Robert une charade. Les autres, les institutions voyaient en lui un empêcheur de financer en rond.
Je crois que Robert n’a eu de cesse de faire entendre sa vérité et de défendre les libertés des citoyens contre les intérêts du complexe militaro-industrio-universitaire. Je crois que sa ténacité lui a valu d’être la première victime de cette association d’intérêts, qu’il avait contribué à créer.
Aujourd’hui encore, en 2004, d’un océan à l’autre Robert est célébré, dévisagé, sans être envisagé.
Je me souviens de l’intervention du doyen du département de physique de Berkeley, Mark Richards. Derrière le pupitre en bois mélaminé beige, il célébrait Robert. En costume gris et cravate blanche, Richards se dégage en clair sur les rideaux de l’amphithéâtre. Il annonce la victoire du complexe militaro-industriel sur nos esprits. Il définit notre nouvelle acception de la confiance. Après un panégyrique, il résume : « Le général Groves a choisi Oppenheimer, alors âgé de trente-neuf ans, pour encadrer le développement de la bombe dans ce qui est devenu le Laboratoire national de Los Alamos. Groves a choisi Oppenheimer malgré l’opposition d’un grand nombre de personnes. Il n’était pas récipiendaire d’un prix Nobel, n’avait aucune expérience administrative et c’était un gauchiste, un sympathisant communiste. » Richards lève le regard sur son auditoire. Il sourit déjà. Derrière ses lunettes rondes, ses yeux se plissent de la plaisanterie à venir, du bon mot bien senti. « Pouvez-vous imaginer de tels antécédents à un directeur du Laboratoire national de Los Alamos, aujourd’hui ? » La salle est secouée de rires, ces rires francs mais contenus des gens comme il faut. Ils valident le bon mot. La plaisanterie est plaisante. Non, bien sûr, cette situation ne pourrait pas se représenter, pensent-ils. Et leurs rires révèlent le soulagement partagé.
Dans cette connivence, j’entends un instantané de notre présent. La part d’héritage et la part souhaitée. L’espoir d’une frauduleuse sécurité. J’entends le portrait de notre société actuelle, celle d’après le 11 Septembre. J’y vois d’autres portraits, d’autres visages, de nouveaux ennemis. Et je redoute l’amalgame des catastrophes. Robert était de gauche, certes, mais ni un bolchevik ni un espion. Après la chute du mur de Berlin, avec l’ouverture des dossiers du KGB, il est apparu qu’il avait été plusieurs fois approché par les Soviétiques sans jamais être recruté. Aujourd’hui, je redoute d’autres confusions. Je pense aux terroristes qui ont écroulé New York, je pense à la nouvelle Catastrophe. Je vois la confiscation de nos libertés, comme mes concitoyens de gauche ont perdu les leurs pendant la guerre froide. Sans jamais les retrouver. Je connais notre appétence à la paix. Je connais l’appétence des gouvernements à la sécurité. Cela n’a pas tardé. En 2002, pour marquer l’impérieuse nécessité, pour imposer le coût de la guerre, la CIA a secoué le bas de son pantalon poudreux des décombres du World Trade Center. Elle a choisi d’en appeler à la Catastrophe. Elle a déclaré : « Tout ce que je peux dire, c’est qu’il y aura un avant et un après 11 Septembre, et qu’on ne prendra plus de gants. » Sans rien dévoiler de ses pratiques, elle a déchiré notre avenir pour bâtir un nouveau futur.
Jeudi 8 octobre 1942, université de Berkeley, Californie
La lenteur de l’arrivée en gare de Berkeley agaçait le général Groves. Il avait eu le temps de compter les enfants le long de la voie ferrée, le nombre de tapis étendus sur les barrières, les mouettes égarées loin de la côte. Groves soupira et appuya son front sur la vitre. Il était né impatient. Pour parfaire son caractère irascible, il était allergique aux mous, aux indécis, avec une aversion particulière pour les confus. Le verbe devait être clair, précis, rapide et le temps rempli au pas de gymnastique.
En 1941, il avait mis sa puissance naturelle au service de la construction du Pentagone et avait tiré le bâtiment du sol en à peine seize mois. Cette efficacité additionnée à une absence de modestie avait projeté son nom jusqu’à Washington. En septembre 1942, après avoir lancé la création de la bombe atomique, le président Roosevelt lui avait refilé le bébé.
Groves rêvait de guerres européennes. Il se voyait descendre l’Unter den Linden jusqu’à la porte de Brandebourg, avant d’occuper la place Rouge, debout sur un char. Mais le projet Manhattan le coinçait sur le sol américain et Groves détestait se sentir coincé. Depuis des mois, le général, formé dans la poussière du corps des ingénieurs de l’armée, s’attaquait au glacis de l’université. Las, il circulait d’un centre de recherche à un autre, traversant le pays de long en large à la rencontre des scientifiques de cette saloperie de projet Manhattan. Ce n’était pas le projet lui-même qui lui cisaillait les nerfs, non, c’était l’impression de perdre son temps à chercher un précis dans un océan d’évasifs.
Le lundi précédant son arrivée à Berkeley, Groves et son aide de camp Kenneth Nichols avaient été reçus par les cadors de Chicago. Des nobélisés, de futurs nobélisés, des directeurs de recherche travaillant sur le développement d’un réacteur nucléaire. Pas un ne lui avait tapé dans l’œil. Pas même le docteur Enrico Fermi, dont tous vantaient l’intelligence et la pédagogie. Groves avait trouvé peu claires ses explications. Fermi avait été rangé dans la catégorie des « flous » et définitivement disqualifié. La justification de son choix, que le général n’aurait jamais reconnue en public, se cachait dans l’ignorance de Fermi. Groves attendait une estimation fine de la puissance explosive de la future bombe atomique, afin de connaître la quantité exacte de matériel fissile à préparer. Son cerveau d’ingénieur exigeait de hiérarchiser les priorités, planifier le déroulé des étapes de la fabrication de la bombe, anticiper la construction des bâtiments dédiés aux expérimentations. De la maîtrise de l’échéancier scientifique dépendait l’organisation de son temps et Groves détestait dépendre d’autres que lui. En fin de réunion, le général leur avait demandé de se prononcer sur la quantité de matière fissile. Les scientifiques avaient convenu que leur faisceau de précision s’échelonnait entre 25 et 50 %. Là, le général avait perdu son sang-froid. Il n’était peut-être pas récipiendaire d’un doctorat, mais son sens pratique réclamait autre chose que cette approximation à la noix. C’était absurde. Les contrariétés de Groves se piquaient d’expressions fleuries pour assassiner ses interlocuteurs. Pourtant, s’il ne se privait pas de fouetter de mots, Groves le faisait avec calme, sa carrure remplaçant avantageusement les éclats de voix. Il fleurit donc les derniers instants de la rencontre d’indéniables brutalités langagières. Les -scientifiques demeuraient le méchant côté du projet Manhattan. Groves en était certain, il ne parviendrait pas à se plier à leur rythme, ni à leurs imprécisions. Il devait trouver un intermédiaire, un maître d’œuvre scientifique pour les comprendre et les houspiller, discuter leurs exigences et caresser leurs ego de divas. En désespoir de cause, il espérait le rencontrer sur la côte Ouest.
Ce jeudi 8 octobre, dans le bâtiment de bois du Radiation Laboratory de Berkeley, Groves comprit que le prix Nobel de physique Ernest Lawrence n’était pas son homme. Le nobélisé avançait des chiffres, mais il parlait en millions de dollars d’investissements pour sa nouvelle machine. Machine qui n’avait pas été foutue de faire sauter la barrière électrique de l’uranium, ni d’altérer sa structure. C’était impardonnable. La colère de Groves s’abattit sur son aide de camp. En militaire qui se respecte, le général passait ses frustrations sur Nichols ou dans des barres chocolatées Hershey’s, les deux solutions n’étant pas incompatibles.
Ce n’était pas un hasard si son ventre poussait de l’avant ou si dans l’intimité Nichols le traitait de sonovabitch, élégante contraction d’une vive insolence. Leur fréquentation illustrait à merveille la théorie du caleçon de laine. Au début, Nichols avait trouvé Groves irritant, à présent il lui était insupportable.
Alors que le manque d’argent semblait être l’unique résultat concret des expérimentations du Radiation Laboratory, Groves regarda sa montre. L’heure du déjeuner approchant, il pouvait s’autoriser la fuite. D’un geste martial, il stoppa les plaintes de Lawrence et, Nichols sur ses talons, quitta le laboratoire. Groves souffrait d’ennui et de consternation. Pour ne pas reconnaître son absence de résultats, Lawrence avait plaidé les problèmes de financement, la petitesse de son accélérateur de particules, l’étroitesse du laboratoire, le manque de personnel. Par-delà les mous, les indécis et les confus, Groves méprisait les lâches.
Le président de l’université avait organisé un déjeuner en l’honneur de Groves et des scientifiques détachés aux recherches secrètement menées à Berkeley. Depuis l’été 1942, les physiciens réunis en petits groupes travaillaient à la potentialité d’une bombe atomique. Tous espéraient rendre concevable l’inconcevable. Tous souhaitaient confronter leur intelligence aux mystères de la nature. La jubilation et l’excitation nourrissaient leur appétit de découverte.
Avant l’attaque de Pearl Harbor par les Japonais, la Seconde Guerre mondiale était entrée dans la vie des intellectuels américains en vagues de réfugiés venus trouver asile aux États-Unis. Parmi eux, nombre de chercheurs, qui dans leur fuite avaient déplacé le centre de gravité scientifique de l’Europe vers les États-Unis. Lorsqu’un doute naissait sur l’usage de l’énergie atomique, les scientifiques prenaient à témoin leurs homo¬logues réfugiés, écoutaient leurs récits sur Hitler, lisaient les noms des bateaux coulés dans l’Atlantique et se remettaient au travail. Le groupe dédié aux aspects théoriques des performances de la bombe, dirigé par l’Américain Robert Oppenheimer, réunissait le Hongrois Edward Teller, l’Allemand Hans Bethe, le Suisse Félix Bloch, les Américains John van Vleck, Emil Konopinski, Eldred Nelson, Stanley Frankel et Robert Serber. Mais les réfugiés n’étaient pas tous scientifiques. L’ami d’Oppenheimer, Haakon Chevalier, avait accueilli chez lui Vladimir Pozner, auteur de littérature, juif, antinazi notoire et militant communiste. À l’occasion de soirées chez Chevalier, Oppenheimer avait rencontré Pozner et les deux hommes s’étaient liés d’admiration. Oppenheimer aimait les lettres. Enfant, il avait hésité à se dédier à l’écriture. Jeune homme, il avait composé et publié de la poésie. Adulte, sa pensée scientifique s’articulait de littérature et s’émaillait de philosophie. Oppenheimer n’était pas un spécialiste, un monomane, un expert. Ses confrères l’avaient mis devant cette grave contradiction : on ne pouvait être à la fois poète et physicien. Selon ce théorème, l’opposition de la poésie et de la physique rendait ces activités incompatibles à habiter le même homme.
Les serveurs naviguaient sur les discussions liquides de l’apéritif, passant entre les scientifiques, les administratifs et les deux militaires. Les boiseries de la salle de réception résonnaient d’échanges anodins lorsque Oppenheimer entra. Son regard bleu effleura les deux inconnus. Le premier dévorait l’espace autour de lui, grand, carré, la voix forte, la ceinture trop tendue sur un ventre d’ancien sportif, gros coffre, yeux vifs sous des sourcils froncés. Le second, moins fort, moins voyant, moins en tout, déjà dégarni, portait des lunettes. Le scientifique aurait poursuivi son chemin si, d’un geste impérieux, le président de l’université ne l’avait convié à les rejoindre.
À son habitude, à grands battements de jambes, Oppenheimer traversa la salle. Nichols recula, réfractaire à la main tendue. Il savait Oppenheimer communiste, aussi ¬choisit-il la fuite plutôt que la compromission. Groves, conservant la curiosité qu’il appliquait à tous, le reçut d’une poignée de main rude. Détestant plus encore les ouï-dire que les scientifiques, avant de juger un homme le général le rencontrait. Oppenheimer lui rendit la fermeté de la main et du regard. Il était son genre d’homme, direct comme un coup de poing. Très vite, ils quittèrent la sphère de la conversation, délaissèrent Marcel Proust et John Donne, la guerre en Europe, les cours menés de front entre Berkeley et le California Institute of Technology, la construction du Pentagone, pour entrer dans le dur. Et le vide se fit autour d’eux. La rapidité, la perspicacité et l’évidence de leurs échanges les isolèrent. Ils ne se quittèrent plus. Les témoins parlèrent d’immédiateté.
Groves souriait. Ce premier sourire depuis des mois alarma Nichols, réfugié au buffet. Dans l’assemblée réunie pour le déjeuner, un seul scientifique ne devait pas se voir offrir le poste de directeur, et le général sympathisait avec lui. En 1933, Oppenheimer avait versé 3 % de ses revenus annuels à un fonds de soutien aux scientifiques juifs démissionnés des universités allemandes ; en 1937, il avait été secrétaire du bureau local du Syndicat national des enseignants et avait organisé des collectes de fonds pour les Brigades internationales prenant les armes pour soutenir les républicains espagnols contre Franco, des activités considérées comme anti-américaines. Puis le pacte germano-soviétique de non-agression avait été signé et Oppenheimer avait renoncé au communisme. Une erreur de jeunesse pour Groves. Une nouvelle virginité trop pratique pour Nichols.
Groves riait. Après la sidération, son aide de camp regarda le rire métamorphoser la physionomie du général, brider ses yeux et colorer ses joues. Groves et Oppenheimer prirent place à table sans que personne n’ose les rejoindre. En compagnie du prix Nobel Ernest Lawrence, l’anxieux Nichols surveillait l’évolution du déjeuner. Le plaisir de Groves ne se tarissait pas et celui ¬d’Oppenheimer semblait croître. Laurel et Hardy, pensa Nichols. Un long trait tracé avec style par un costume d’excellente facture, une ligne de fumée bleue à l’aplomb de sa main gauche et des yeux immenses face à un corps rond et massif, débordant de son uniforme, tripotant sa moustache avec jubilation. Perdu dans un nuage bleu, le général rigolait bouche ouverte, inhalant à pleins poumons une fumée qu’il détestait. Tel qu’il regardait Groves, Nichols pouvait le voir sombrer dans le charme d’Oppenheimer comme le miel emporte la cuiller.
Le corps massif du général dévala la pente douce l’entraînant jusqu’au taxi, puis la gare et enfin Washington. À bonne distance, Nichols marchait derrière. Il anticipait à regret les deux jours en tête à tête, enfermés dans leur wagon-lit. Trois nuits de ronflements. Quarante et une heures jusqu’à Chicago, puis dix-sept jusqu’à Washington. Tel était le temps imparti pour déraciner la passion du sonovabitch pour le communiste. Comment expliquer autrement cet engouement soudain pour Oppenheimer ? Nichols, en psychologue de mess, aurait parié sur un mariage prochain. Et là, courant vers le taxi, il était certain d’aller au-devant des problèmes. Il espérait tenir bon jusqu’à l’arrivée de la cavalerie du Federal Bureau of Investigation et des services secrets de l’armée. Ils ne laisseraient jamais un communiste diriger le projet le plus secret de l’histoire des États-Unis.
À peine son large séant posé sur sa couchette, Groves détailla les talents du docteur Oppenheimer. Les yeux portés de l’autre côté de la fenêtre où scintillait la baie d’Oakland, Nichols cherchait une échappatoire. S’il parvenait à différer la discussion jusqu’à la gare de San Francisco, il pouvait escompter la reporter au lendemain car Groves était un couche-tôt. Vers 21 heures, les notes prises dans la journée lues et réécrites, les dossiers classés, Groves éteignait sa lampe. Son ronflement n’attendait pas quelques minutes pour priver Nichols de repos. Cependant, ce soir-là, malgré l’heure avancée, le général ne dormait pas. Debout en pyjama et robe de chambre dans leur wagon-lit Pullman, il ne lâchait rien. Il avait vu en Oppenheimer son directeur et aucun argument ne parvenait à le détourner de son choix, pas même la suggestion d’une barre chocolatée Hershey’s. Groves connaissait son talent de visionnaire. La preuve ? Il avait été choisi par le président Roosevelt. Lui, et aucun autre.
D’un calme à se faire casser la figure, Nichols démontait les arguments à mesure que Groves les avançait. Une douce vengeance des brimades. Le 26 janvier 1942, le FBI avait recommandé une surveillance particulière d’Oppenheimer pour « possible appartenance » à un groupe « hostile à la prospérité du pays ». Oppenheimer naviguait entre syndicalisme, communisme, enseignement et direction de recherche au sein du projet Manhattan. Cette association entre la présidence d’un groupe de recherches top secret et une vie sociale dangereuse pour la sécurité de l’État dynamitait sa titularisation. Nichols énonçait les faits : Oppenheimer était un physicien non nobélisé, sans expérience de projets d’envergure, il n’était pas une figure tutélaire du monde scientifique, à peine plus qu’un excellent théoricien, célèbre et peu publié.
Séduit, Groves flirtait avec la mauvaise foi. Oppenheimer était un scientifique débordant d’enthousiasme communicatif, admiré de ses pairs et prêt à secouer tout ce petit monde pour obtenir des résultats, il comprenait et partageait ses soucis et, miracle, répondait aux questions qu’il n’avait pas encore formulées. Et ça, c’était une première. Le physicien proposait des solutions pratiques, matérielles, et pas dans dix ans, non, dès à présent. Un homme dont l’esprit cavalait au même rythme que le sien, chez qui l’urgence provoquait questions puis analyses, pour finalement, et sans confusion ni lâcheté, trancher. Un homme d’action, quoi. Cette ardeur lui était irrésistible. Même la démarche d’Oppenheimer, cette étrange manière de se précipiter en avant dans une chute rattrapée à chaque pas, traduisait, selon lui, l’efficacité du corps au service de l’esprit. De plus, si Oppenheimer était un gauchiste, il l’était à la manière des grands bourgeois se préoccupant de la misère des petits, de l’injustice du coût de l’éducation et des soins. Rien dans son discours ne laissait à penser à un bolchevik couteau entre les dents. Au pire soutenait-il le New Deal de Roosevelt et l’augmentation des impôts sur les multinationales. Mais Nichols restait insensible aux arguments. Poussant un soupir de taureau, Groves plissa les yeux. Cet échange musclé avec son aide de camp le préparait au débat qui l’attendait à Washington. Là-bas, il aurait à répondre à l’attaque coordonnée des services de renseignement et des manufacturiers redoutant plus l’espionnage industriel que les nazis. Aussi recensa-t-il ses arguments.
Groves rappela à Nichols les limites de sa mission. Primo, il était chargé de la fabrication du plutonium. Pour cela, il coordonnait le travail des industriels, organisant le bombardement de l’uranium pour obtenir le plutonium, cet isotope fissile qui changerait le cours de la guerre. Il était le référent de la General Electric, d’Union Carbide, de DuPont ou encore de Monsanto. En d’autres termes, Nichols gaspillait son temps à le contredire et perdait de vue l’ensemble du projet. Secundo, Nichols n’était que le financier de ces entreprises. N’avait-il pas obtenu une rallonge de six mille tonnes de lingots d’argent du Trésor américain en prévision d’investissements pharaoniques des grandes entreprises au service de la guerre ? Tertio, le général décidait car il était le chef, ce qu’il traduisit avec poésie : « Arrêtez de me faire chier, Nichols. J’ai entendu. Un communiste est un danger pour la sécurité du projet Manhattan et les brevets des entreprises, mais jusqu’à preuve du contraire Oppenheimer n’est pas communiste et, tant que vous n’aurez que des soupçons, il n’en sera pas un. » D’un geste vif et calculé, ce moment où la mauvaise foi remporte le point par forfait, le général attrapa son carnet posé sur sa tablette de nuit, envoyant valdinguer son réveil de voyage posé dessus. Le bruit métallique, les bonds dorés et la disparition de l’instrument sous la couchette suspendirent la dispute. « Ramassez-moi ça, Nichols. » Le régime militaire a ça de bon qu’une fois que vous êtes arrivé tout en haut, les autres vous obéissent. L’affrontement prit une pause pour célébrer l’humiliation. C’était décidé, Groves trouvait le physicien franc du collier et voyait son utilité sur le long terme. Oppenheimer tarabusterait les scientifiques, son enthousiasme cadencerait le rythme du général et son côté bon élève le rendrait obéissant. Oppenheimer deviendrait le chef d’orchestre et Groves lui fournirait les partitions.
« Pourquoi pas, général, répondit Nichols après avoir ramassé les morceaux de sa dignité et le réveil. Pourquoi pas un scientifique pour valider vos intuitions, mais sachez que je m’opposerai à sa nomination au projet Manhattan. »
La main de Groves s’écrasa sur son carnet, comme s’il écrasait le visage terne et froid de ce bureaucrate en gants blancs. Le doctorat de Nichols ne lui permettait pas de comprendre ce que l’expérience de terrain avait appris à Groves. À quoi bon perdre mon temps ? pensa le général, choisissant de quitter le compartiment. La perspective d’une nouvelle barre chocolatée au wagon-restaurant n’était pas une si mauvaise idée.
L’air du couloir sentait la fraîcheur des heures tardives, les résineux des forêts traversées et la fumée de la locomotive. Comme Oppenheimer, cette odeur n’était pas parfaite, mais c’était la bonne. En robe de chambre, traînant ses pantoufles vers les confiseries, Groves convoqua le soulagement réparateur de cette rencontre. Il s’agissait bien d’un soulagement après la lassitude, la crainte et le doute. Il avait trouvé son alter ego et n’y renoncerait pas.
Les quelques fumeurs encore présents envisagèrent son entrée avec circonspection. Même en tenue de nuit, le général marquait l’autorité que ses galons imposaient en uniforme. Il fronça ostensiblement le nez et gagna la table sous la fenêtre ouverte. Oppenheimer fumait, mais chez lui cela ne traduisait pas un loisir, plutôt l’impatience. Bien sûr il y avait quelque chose de séduisant dans ce regard direct et droit, bien sûr le général était sensible à l’intelligence et à la pédagogie, cependant c’était la franchise du scientifique qui l’avait convaincu. Oppenheimer avait exprimé l’intime conviction de Groves. Il avait reconnu que les scientifiques ne savaient pas grand-chose et qu’ils devaient apprendre vite, que cette situation leur demandait de calculer une bombe avant d’obtenir les matériaux fissiles, avant même de savoir comment les assembler. Il avait avoué qu’aucun d’entre eux n’était spécialiste d’une discipline qui n’existait pas encore et naîtrait en cours de route. Oppenheimer avait été honnête. Il avait demandé à Groves de lancer tous les fronts à la fois, la théorie en même temps que l’ingénierie, que la production de plutonium, que les sciences appliquées. Dans le cas contraire, ils perdraient la course contre Hitler. Ces mots auraient pu sortir tout droit du cœur du général. Il s’était senti seul trop longtemps pour ne pas reconnaître celui avec qui partager ses inquiétudes. La dernière proposition d’Oppenheimer avait été la meilleure. « L’échange d’idées est la source de la recherche, général. Les idées doivent se partager, s’écouter, se mâcher, se contredire.
— Nous ne sommes plus à l’université, docteur, on parle du plus grand secret de notre époque.
— Alors, créez une université secrète. »
À cet instant précis, Groves avait su qu’il croisait le regard de celui qui, comme lui, trouvait des solutions aux emmerdements.

3
Où comment Robert Oppenheimer échoue à faire interdire la bombe
Sans parvenir à les remplir, j’ai assemblé quelques cartons de transport pour recevoir mes souvenirs, les documents collectés, classés, agrafés depuis tant d’années. Saisi de la mystique des pèlerins, je regarde les frises colorées de mes Post-it. Tout est aligné là, chaque moment marquant, les faits retenus par ¬l’Histoire. Entre ces feuillets se cachent l’épaisseur des pensées, la fluidité des sentiments, la fragile vraisemblance. Même si tout ce que j’écris est vrai, ce tout est sujet à mon interprétation. L’Histoire est la peau du temps, fragment après fragment cousu par ceux qui racontent, ceux qui ont survécu, ceux qui ont gagné. Mes mots épinglés au mur retracent un chemin, ils n’expliquent pas. Mon enquête a créé un kachina, un masque, une parure à Robert. Les kachinas des Indiens hopis du Nouveau-Mexique incarnaient les mythiques esprits d’enfants morts noyés lors d’antiques migrations. Ces enfants morts volaient les enfants vivants et les emportaient dans l’au-delà. Pour soulager les défunts, une fois l’an, les Hopis peignaient des masques, cousaient des costumes, fabriquaient des poupées. Pour apaiser ces êtres originels, ils dansaient, ils commémoraient le souvenir de la noyade. Reconnaissants, les esprits renoncèrent à leurs funestes cueillettes.
Habillant Robert de couleurs et de plumes de papier, j’ai invoqué son kachina dans l’espoir d’accéder au sensible. Sous ma main s’étirent les informations collectées, défilent les années de sa vie. Les siennes. Les miennes. Les nôtres, depuis la bombe. Sur mon mur, j’ai affiché ses interrogations, non mes certitudes. Robert s’est niché en moi en éclats de souvenirs.
Mardi 2 juillet 1946, New York
« L’affaire est sans espoir. » Oppenheimer froissa le journal et le jeta sur la table du hall de l’hôtel. Le Washington Post annonçait le succès de l’essai nucléaire sur Bikini. La veille, la Navy avait vérifié qu’une bombe atomique était en mesure de couler un bateau de guerre, question à laquelle Oppenheimer avait répondu au président Truman, des mois auparavant, d’un laconique : « Oui, ce type de bombe peut couler un navire, l’unique variable à votre test est la distance séparant le bateau de l’explosion. »
Devant les ascenseurs, son regard gris fumée croisa le sourire désolé de son ami Isidor Rabi. Le sourire triste disait : « On s’est fait baiser, mon gars. » Depuis quelques jours, sans se le dire, ils avaient admis l’échec de leur plan, et la bombe atomique Able sur Bikini venait de l’homologuer. Rabi appuya sur le bouton-poussoir de l’ascenseur. « Opération Croisée des chemins : tu ne peux leur reprocher de manquer d’humour ! » Oppenheimer ne répondit pas, il tentait de juguler le froid de la colère plongeant dans ses veines. Des deux, il était le plus bouleversé, le moins résolu à l’abdication. Peut-être se croyait-il plus qu’un autre responsable de l’apocalypse nucléaire.
Dans le grincement mécanique de l’ascenseur les tirant vers le ciel nocturne, vers la terrasse de l’hôtel, au-dessus de New York, ils n’échangèrent plus un mot. À l’étage, le long couloir sentait la poussière de tapis et le vieux tabac. Parvenu devant la porte de sa chambre, Rabi hésita. Il reconnaissait les symptômes de la colère d’Oppenheimer. Givre intérieur, elle blanchissait ses lèvres. Il posa sa main chaude au-dessus du coude de son ami. « On fait monter le service d’étage et c’est toi qui régales. »
La porte à peine ouverte, sans allumer les lumières, Oppenheimer traversa la chambre, ouvrit la porte-fenêtre, sortit sur la terrasse et poussa un juron étouffé. Une injure comme Rabi n’en entendit plus. Un presque-cri, qui lui fit mal. Ce fut la dernière fois qu’il entendit pareil vocabulaire sortir de la nuit d’Oppenheimer. Les mains vaines, il déambulait en va-et-vient déréglés, avalant en trois pas la longueur de la terrasse. L’injure n’avait pas apaisé son corps. « C’est fini. Nous ne trouverons plus d’accord aux Nations unies. Les militaires ont fait péter la première bombe atomique en temps de paix. Ils nous ont coupé l’herbe sous le pied. Ils ont gagné. » Pour éluder cette évidence, Oppenheimer alluma une cigarette. En stratège, il avait élaboré l’interdiction de l’usage militaire de l’atome, en intellectuel, il avait stimulé la rationalité contre l’émotion, mais l’homme avait échoué. Silencieux, il s’abîma dans les lumières de New York sans que Rabi ose le tirer de ses pensées. Le corps de danseur se penchait sur le vide, revisitait sa méthode, ses manœuvres, traquant ses erreurs. « Je suis prêt à aller n’importe où, faire n’importe quoi, mais là je suis à court d’idées, Rab. Même la physique, l’enseignement me semblent sans objet maintenant. Je suis vidé, sec.
— Tu as des alliés.
— Quand le président n’en est pas, qui est assez puissant pour le faire changer d’avis ?
— Les médias, l’opinion publique.
— Pour l’effet que ça a eu. »
Oppenheimer tassa une nouvelle cigarette sur le cadran de sa montre et l’alluma. Il avait parrainé le Bulletin of Atomic Scientists, un journal créé par des anciens du projet Manhattan pour soulever le voile d’ignorance jeté sur l’atome, sur les bombes, un journal pour expliquer à la presse, pour avertir le public et la communauté scientifique. Il avait participé à la rédaction d’un opuscule intitulé One World or None. Ce recueil d’articles alertait sur les dangers de la bombe, expliquait les enjeux de la fission de l’atome et démontrait la nécessaire union des peuples du monde pour domestiquer la puissance nucléaire. Lors de sa publication, le Washington Post avait titré : « Pour le bien de la planète, lisez One World or None. » Mais les livres sont lus par ceux qui les choisissent et les essais approfondissent une pensée déjà attentive. Pour toucher le grand public, ils avaient produit un court-métrage et la connaissance était entrée dans les foyers. Le choc avait été grand et l’affolement général. Il brisait la croyance de monsieur et madame Tout-le-monde aux enfants jouant au ballon sur la pelouse des pavillons, à la béatitude du confort moderne, à la voiture achetée à crédit, à la Liberté éclairant le monde. L’isolationnisme de banlieue fut vaporisé. La société américaine contempla sa mort prochaine dans l’infini d’un ciel de feu. Oppenheimer n’avait pas compris la réponse de la population effrayée. Il souhaitait éduquer à la conscience politique de l’atome, il avait dit « Travaillons à son contrôle », ils avaient entendu « On va tous crever ».
« C’est ma faute si les Américains veulent plus de bombes. J’ai fait le jeu du lobby des armes.
— Oppie, les lobbys étaient déjà présents sur les Collines de Los Alamos et du Capitole. Les accords à l’ONU, tels que nous les rêvions, sont morts depuis que Truman t’a remplacé par un businessman. C’est lui qui a viré la science et la transparence de l’ONU. C’est lui qui les a remplacées par l’économie et la stratégie. Il a enterré ton plan. Toi, tu as fait ton possible. »
Les mains sur la balustrade de la terrasse, les yeux perdus dans New York, Oppenheimer poursuivait sa pensée. « J’avais encore quelques espoirs d’incliner les négociations dans mon sens, mais l’explosion d’Able a tout foutu en l’air. La Navy a offert à Staline l’opportunité de dénoncer notre manque de sérieux sur le désarmement. » Au-dessus d’eux scintillait une nuit d’étoiles d’été. « Il fallait montrer l’exemple de la frugalité atomique et astreindre les Russes à nous suivre. Il fallait les enchaîner à des accords internationaux en nous y enchaînant aussi. Il fallait renoncer à notre propre puissance atomique pour les empêcher d’exercer la leur. » Silencieux, Oppenheimer se retourna vers Rabi. Comme le destroyer USS Anderson, champion de la bataille de Midway et de la campagne de Guadalcanal, coulé à cinq cents mètres de l’épicentre de l’explosion d’Able, ses derniers espoirs avaient été envoyés par le fond.
Lorsque Oppenheimer était allé trouver Truman pour dénoncer le sang qui rougissait ses mains depuis Hiroshima, ce dernier lui avait rappelé sa place négligeable dans la chaîne de commandement. Lui seul avait ordonné le bombardement. Lorsque le président avait exhorté Oppenheimer à rejoindre l’équipe du test Able, le scientifique avait refusé, considérant la démonstration mathématique établie : plus proche de l’explosion égale plus de dégâts. Après cela, ils étaient demeurés chacun de son côté de Virginia Avenue.
Oppenheimer regarda au-dessous de la terrasse, tout en bas, jusqu’au vertige, les passants minuscules. Le 14 juin 1946, le gymnase du gothique Hunter College de New York avait été l’épicentre du monde, la capitale de l’élite diplomatique ; un ballet de voitures pavoisées, de drapeaux nationaux, pour un espoir de paix au sein du bâtiment temporaire de ¬l’Organisation des Nations unies. Peut-être Oppenheimer avait-il été naïf, mais il comptait bannir les armes atomiques, comme en 1925 les gaz de combat, vestiges de la Première Guerre mondiale, avaient été interdits. Il prétendait à la création d’une Autorité inter¬nationale de développement atomique à laquelle seraient confiés la recherche et le développement des applications pacifiques de l’énergie nucléaire, ainsi que la prévention de la construction et l’élimination des armes de destruction massive. Le Doctor Atomic avait déclaré le contrôle de l’atome, par toutes les nations, pour tous les peuples. Préférant les promesses économiques de la guerre froide à la concorde, Truman avait envoyé le courtier Bernard Baruch pour le remplacer. Baruch, membre du conseil d’administration des Mines Newmont propriétaires de mines d’uranium, était venu encadrer l’extraction minière. Là où le rapport Acheson-Lilienthal rédigé par Oppenheimer entendait contrôler la chaîne nucléaire des mines aux affectations scientifiques, Baruch avait prêché un désarmement total, promettant aux contrevenants des représailles atomiques exercées par l’Amérique seule. L’application de ces sanctions exigeait des membres du Conseil de sécurité de l’ONU de renoncer à leur droit de veto. Les négociations avaient été rompues.
L’optimisme féroce d’Oppenheimer l’avait poussé à suivre la délégation Baruch et à assister au dévoiement de ses propositions. Peut-être reste-t-il encore une chance, avait-il espéré. Impuissant, il se tenait là, assis derrière Baruch, à quelques mètres de Groves. L’homme qui portait la responsabilité de la bombe avait senti le sens de l’Histoire gonfler et virer de bord, il avait vu les intérêts industriels l’emporter sur l’intérêt général. Lorsque le souffle atomique d’Able avait pénétré le Hunter College, lorsque les représentants soviétiques avaient joué les scandalisés déjà debout, poings fermés, bouches enhardies d’avertissements, Groves s’était penché vers Oppenheimer. Il riait. Il disait : « Les États-Unis n’ont pas à se soucier de la bombe russe, ils ne savent même pas construire une Jeep. » Alors, terrassé par la bravade de Groves, par les intérêts privés de Baruch et la duplicité des Soviétiques, Oppenheimer avait allumé une nouvelle cigarette pour chasser le froid qui étouffait ses mots.
La fumée marbra de blanc la nuit, un brouillard vite dissipé dans la douceur estivale. Penché au-dessus de la rue, Oppenheimer allumait une cigarette avec la précédente. À son côté, Rabi s’appuya sur le garde-corps, tournant le dos à la ville. « Tu te rappelles comme nous étions sûrs de notre coup ? comme il nous paraissait simple d’imposer notre vision aux politiques ? »
Oppenheimer suivit la chute de son mégot, la braise scintillant dans la nuit jusqu’à disparition. « Depuis les fenêtres de ton bureau je regardais l’Hudson charrier ses blocs de glace. L’atmosphère de Noël simplifiait nos espoirs, leur donnait clarté et évidence. Oui, bien sûr, je me souviens. Nous devions nous faire engager à Washington pour prendre le pouvoir de l’intérieur.
— Je comptais sur ton charme pour ouvrir les portes, et ça a marché, on s’est fait de puissants amis. » De puissants ennemis, pensa Rabi avant de poursuivre : « Il paraît qu’une future Commission à l’énergie atomique administrée par des civils va voir le jour. Tu n’auras qu’à sourire et ils te feront une place, et tu me proposeras de te rejoindre.
— Tu comptes donc me suivre à Washington ?
— On ne va pas laisser l’atome aux mains des militaires. Si ?
— C’est vrai, on ne peut plus descendre du train en marche. Il y a trop en jeu.
— Alors on est foutus ! »
Et Rabi lui tapa dans le dos pour sceller le pacte.

4
Où comment Robert Oppenheimer propose le site de Los Alamos pour fabriquer la bombe
Au Nouveau-Mexique, la puissance de la nature est plus sensible qu’ailleurs. Elle jaillit des cascades, de la fraîcheur de l’ombre des arbres, du chant de la brise, du frémissement de la peau des chevaux, de la gorge des oiseaux, des parfums fauves de la terre. Cette musique colorée d’immensité révèle la mélodie intérieure de Robert. Contrairement à nombre de ses collègues, il n’était pas musicien. Sa musique à lui s’habillait de mots. De mots tranchants comme l’air des hauts plateaux, soyeux des torrents et solides de soleil. Voilà ce qui lui a été reproché, faire entendre sa voix tranchante, soyeuse et solide. Révéler à mots choisis ses doutes.
J’ai volé le deuxième volume de Hound & Horn dans une bibliothèque. Je n’ai pas oublié de le rendre, non, j’ai glissé la publication de Harvard contre ma poitrine, sous ma veste, délibérément. Je voulais posséder un poème de Robert dans son emballage d’origine. Je sais, c’est ridicule, mais en le serrant à nouveau entre mes doigts, en respirant son papier jauni, pas un instant je ne regrette mon geste. Le poème Crossing raconte le Nouveau-Mexique, la patience des chevaux, l’immensité de la terre et des cieux, l’effort, la nécessaire liberté.
Lundi 16 novembre 1942, mesa de Pajarito, Nouveau-Mexique
Oppenheimer rencontra le Nouveau-Mexique du temps où il se voulait écrivain. Il devint cow-boy. La découverte de la vitesse du galop, du lustré de la robe et de l’odeur animale chez l’adolescent contemplatif eut l’effet d’une bombe.
Le galop et Katherine Chaves Page. Le camp de base des randonnées était une simple cabane de rondins surplombant la rivière Pecos, louée à une famille d’aristocrates désargentés dont Katherine Chaves Page était l’héritière. Très vite elle avait montré son admiration pour la culture et la vivacité de l’adolescent. Très vite il était tombé amoureux du regard posé sur lui. Il avait redressé la tête, bombé le torse et tenté d’impressionner la cavalière. Pour la première fois, il voyait la fin de son enfance comme un espoir. Il existait un moment proche où l’incompréhension dans laquelle il se débattait depuis son entrée à l’école prendrait fin. Un temps où il aurait une place. Il n’avait jamais été enfant et, s’il était né vieux, ce n’était bientôt plus une fatalité.
Le galop et Katherine Chaves Page avaient changé le jeune homme fragile en un athlète fantasque. Il sondait son talent pour l’endurance, parcourant la région de Sangre de Cristo d’une montagne à l’autre, traversant rivières, canyons, vallées. L’équitation corrigea sa gaucherie, sans pour autant guérir son étrange manière de se déplacer. Mais, Katherine trouvant sa démarche charmante et audacieuse, il s’autorisait à conquérir l’immensité d’un État plus vaste que certains pays européens, à conquérir Katherine de dix ans son aînée. Sans retenue, sans excuse ni permission, il se découvrit heureux.
Ces souvenirs de liberté répondaient en écho aux vœux de Groves. Le plateau de la mesa de Pajarito, isolé au nord et au sud par des canyons, à l’ouest par les monts Pajarito, ouvert sur un seul pont enjambant le Rio Grande à l’est, s’offrait en écrin au grand secret.
« Aviez-vous envisagé un lieu aussi beau, général ? Deux mille mètres d’altitude, un ciel bleu et sec presque toute l’année.
— Il ne neige pas ici ?
— Le plus souvent, il neige sur les cimes que vous voyez là-bas. »
Oppenheimer pointa de sa cigarette le massif blanc qui barrerait bientôt le coucher du soleil. Il avait observé la réticence du général à toute idée nouvelle, aussi lançait-il chacune de ses propositions sous la forme d’une boutade, puis, quelques jours plus tard, reprenait l’idée plus sérieusement. Ainsi assouplissait-il le cuir du militaire.
« L’armée n’aura qu’à nous fournir des skis.
— Pourquoi ça ?
— Pour skier.
— Vous avez failli m’avoir, Oppenheimer.
— Une écurie ?
— Elle est bien bonne celle-là ! »
Le général se sentait fort de l’armée et de l’université pour s’opposer aux requêtes d’Oppenheimer. Jamais ces institutions n’autoriseraient les femmes et les enfants sur un site militaire. Oppenheimer avait semé l’idée de la présence des familles, des loisirs au sein du laboratoire. L’idée allait germer et croître. Dans quelques semaines, lorsqu’ils en discuteraient à nouveau, le chemin ne serait plus si long avant qu’ils tombent d’accord sur le nombre de chevaux mis à disposition par l’armée. Oppenheimer exposa la suite des solutions apportées aux exigences de Groves. Santa Fe n’était qu’à une heure trente ¬d’Albuquerque, la gare de triage entre l’est et l’ouest des États-Unis.
« Vous vendez bien votre camelote, Oppenheimer.
— N’est-ce pas ? »
Il souffla la fumée de sa cigarette sur l’immensité du ciel. En ces terres amies, il se sentait capable des plus grands défis et le défi était grand. « Nous n’avons pas le choix, général. Si, comme les services secrets vous l’ont confirmé, Heisenberg dirige le projet atomique allemand, alors nous devons agir vite, très vite. Lançons-nous dans une campagne de recrutement.
— Docteur, vous connaissez les limites de ma patience. C’est vous qui vous chargerez du recrutement des scientifiques.
— Commençons par réunir ici ceux qui sont déjà au travail. Ils choisiront leurs équipes. Pour les autres, je m’en occupe. »
Voilà ce qui enchantait Groves, la réactivité d’Oppenheimer, cette vitesse de compréhension des enjeux et la mise en œuvre de réponses pondérées par le but commun.
« Ce lieu est parfait. »
Le général examina la mesa au-dessous d’eux. La Ranch School de Los Alamos abritait une cinquantaine de garçons venus étudier et se confronter à la vie sauvage. Un îlot en territoire pueblo. Par déformation professionnelle, il réfléchit aux canalisations d’eau, à l’électrification, à la gestion des déchets, aux routes, aux baraquements. Il espérait loger les quelque cinq cents hommes de la bombe. Il construisit une petite ville de cinq mille âmes, où l’on skia, où l’on dansa.
« N’est-ce pas. La nature du Nouveau-Mexique est une des plus belles. Une terre hopie, pueblo et apache. La terre de ces Indiens qui ne cèdent pas, tenaces jusqu’au sacrifice. C’est la terre de Geronimo.
— Bien sûr, bien sûr…
— Une fois la guerre terminée, nous rentrerons chez nous, nous rendrons ce lieu aux Indiens, aux daims, aux sources, aux arbres. »
Les rêveries sibyllines d’Oppenheimer interrogeaient Groves sur sa réelle naïveté ou une potentielle manœuvre. Il n’existait pas de polygraphe pour ces mensonges-là. Mais si la plupart des remarques du scientifique l’amenaient à réorienter ses stratégies, celle-ci était ridicule. Si l’État réquisitionnait l’immensité, y dressait un laboratoire dédié à l’atome, il ne la rendrait pas. Ni aux Indiens ni à personne. Groves préféra ne pas commenter et ramena la conversation sur la répartition de leur travail. Il prendrait en charge le matériel, le scientifique réunirait des cerveaux.
« Bien. Comment pensez-vous…
— Je vais devoir exposer nos recherches et donner à mes collègues l’assurance que le Gadget sera achevé à temps pour affecter l’issue de la guerre contre le nazisme, sinon…
— Sinon ils ne viendront pas. J’ai compris. Cependant, n’en dites pas trop, le projet Manhattan est classé top secret, seul un groupe très restreint connaît son existence et ceux-là ont engagé leur honneur sur un secret absolu. »
Oppenheimer tira sur son clope. « Je leur dirai que nous fabriquons des radars. »
À leurs pieds, la fin d’après-midi allongeait les ombres de la Ranch School. Les bâtiments de pierre, les chalets de bois se laissaient caresser d’écarlate et les garçons guidaient les chevaux vers leurs box. Il était l’heure de rentrer. Entre le lac et le bâtiment principal de l’école, sur la terre ocre, un enseignant rassemblait les plus jeunes pour l’activité sportive de fin de journée. Ils battaient des bras, sautillaient sur place avant de s’élancer autour du lac pour une course de détente. Le plus grand secret américain serait retenu dans ces espaces de montagne, paysage d’aventures, territoire de westerns.
À trente-huit ans, Oppenheimer n’espérait plus devenir écrivain, il espérait convaincre : « Si vous êtes des scientifiques, vous avez le sens de l’aventure ; si vous êtes des scientifiques, vous croyez qu’il est bon de comprendre comment fonctionne le monde. C’est là le grand défi ; le cœur du mystère, sur lequel nous travaillons. Devant nous s’ouvrent des jours intenses pour la physique ; nous pouvons espérer, je pense, être en train de vivre un âge héroïque des sciences physiques, alors qu’un nouveau et vaste champ expérimental naît sous nos yeux. Ceux qui parmi vous pratiquent la science, qui essaient d’apprendre, vous savez à quel point la connaissance est nécessaire. »
Groves comptait l’argent destiné à l’achat de la Ranch School, à l’expropriation des Indiens pueblos et à la construction des infrastructures du laboratoire. Il comptait les arbres à arracher, les tonnes de terre à égaliser. Oppenheimer réfléchissait au devenir de la terre de Geronimo, aux arbres, au désert, au vent. Sa décision bouleversait un monde parfait. Un temps seulement, espéra-t-il.

5
Où comment Robert Oppenheimer tombe dans le piège du Comité sur les activités anti-américaines
À la retraite, j’ai pris mes aises dans le grenier. Sur le mur de droite, j’ai suspendu la photographie de Frank et de Robert enfants. Cheveux peignés, pose artificielle et culottes courtes. Je n’en connais pas la date exacte, mais la situe autour de 1914 ou de 1915. Le costume sombre, trop grand de Robert est épinglé d’une cravate. Le costume marin blanc de Frank, de nœuds. Portrait de studio. Bottines noires à lacets craquantes de cirage. Bottines blanches à boutons et chaussettes blanches en accordéon. Deux enfants, deux esprits brillants nés à huit ans d’écart. Assis, Robert tient Frank serré contre lui. Robert sourit à peine, promesse d’un bon fils. Frank sourit large, encore trop jeune pour promettre. Entre eux se tient invisible la mort de leur frère Lewis Frank Oppenheimer, quarante-cinq jours après sa naissance. Un frère disparu quatre années après Robert, quatre années avant Frank. Dans l’étroitesse de leur fraternité, capturé par le photographe, se cache le serment de protection.
Voilà toute l’histoire. Pour assassiner Robert, la guerre froide commença par exiler Frank. Après avoir assigné Hollywood puis quelques politiciens de Washington, le Comité sur les activités anti-américaines a braqué ses lumières sur les scientifiques. Il faut dire qu’ils prenaient des libertés sur le discours officiel. Encore convaincu d’être un citoyen parmi les autres, Robert déclarait : « Il faut nous souvenir que nous sommes une puissante nation. Les États-Unis ne doivent pas conduire leurs affaires dans une atmosphère de peureuse méfiance. Des politiques développées et menées dans une telle atmosphère nous engageraient dans toujours plus de secret et une menace de guerre imminente. » Il était temps de le faire taire. Pour le faire taire, il fallait menacer l’être sur le berceau duquel il s’était engagé à protéger la vie. Et Frank était en danger. Si le Comité sur les activités anti-américaines condamnait le communisme de Frank, il n’enseignerait plus la physique à l’université du Minnesota, il deviendrait un paria. Et paria, il le devint.
Avec la fin de la guerre, nos pieds ont été pris dans un courant d’arrachement, ces mouvements de mer qui vous emportent au large pour vous noyer. La nouvelle guerre froide nous a plongés dans l’angoisse d’une indiscutable guerre nucléaire, dans les coups d’État en Amérique du Sud, la conquête de l’Asie et de l’Europe par les communistes, les procès de nos ennemis de l’intérieur le soir à la télé. »

Extraits
« Lundi 16 novembre 1942, Mesa de Pajarito, Nouveau-Mexique.
Oppenheimer rencontra le Nouveau-Mexique du temps où il se voulait écrivain. Il devint cow-boy. La découverte de la vitesse du galop, du lustré de la robe et de l’odeur animale chez l’adolescent contemplatif eut l’effet d’une bombe.
Le galop et Katherine Chaves-Page. Le camp de base aux randonnées était une simple cabane de rondins surplombant la rivière Pecos, louée à une famille d’aristocrates désargentés dont Katherine Chaves-Page était l’héritière. Très vire elle avait montré son admiration pour la culture et la vivacité de l’adolescent. Très vite il était tombé amoureux du regard posé sur lui. Il avait redressé la tête, bombé le torse et tenté d’impressionner la cavalière. Pour la première fois, il voyait la fin de son enfance comme un espoir. Il existait un moment proche où l’incompréhension dans laquelle il se débattait depuis son entrée à l’école prendrait fin. Un temps où il aurait une place. Il n’avait jamais été enfant et, s’il était né vieux, ce n’était bientôt plus une fatalité. » p. 39

« Oppenheimer cloisonnait sa vie, domestiquait ses émotions depuis si longtemps que la fragmentation lui était devenue coutumière. Une habitude établie pour se préserver des attaques des garçons de son enfance, devenue une seconde nature preste à l’oubli. Cette protection lui avait permis de se reconstruire, de se défaire du passé, de devenir l’homme qu’il souhaitait être. Avec le temps, cette discipline s’appliquait à tout, du Gadget à Jean. Oppenheimer se délaissait des souffrances, des bonheurs, les rangeait dans un coin reculé de son esprit pour ne jamais les partager. Cette île dont seuls ses pas foulaient la plage le retirait de la vie, mais lorsqu’il revenait parmi les hommes, il se concentrait sur l’instant, sur l’essentiel. Et ce soir-là l’essentiel était Jean. » p. 102

À propos de l’auteur
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Virginie Ollagnier est écrivaine et scénariste de bande dessinée. Elle a notamment publié Toutes ces vies qu’on abandonne, Rouge argile (Liana Levi) et Nellie Bly (Glénat). (Source: Éditions Anne Carrière)

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La liberté des oiseaux

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En deux mots
Après la Seconde Guerre mondiale, la famille Groen va être confrontée à une nouvelle tragédie. Quand l’Allemagne se divise Johannes est fonctionnaire à Berlin-Est, son épouse infirmière. Leur fille aînée Charlotte est passionnée par le socialisme tandis que sa sœur Marlene est une artiste amoureuse du fils d’un pasteur qui décide de fuir à l’Ouest. Un choix aux conséquences dramatiques pour toute la famille.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Une famille allemande

Dans cette passionnante saga Anja Baumheier retrace le parcours de la famille Groen dans une fresque qui couvre toute l’histoire contemporaine allemande, de la Seconde Guerre mondiale à la scission, et de la chute du mur de Berlin jusqu’à aujourd’hui. Un premier roman bouleversant.

Si vous prenez une famille allemande et remontez les générations jusqu’au début du siècle passé, alors il y a fort à parier que vous disposerez d’un formidable matériel romanesque, tant l’histoire de ce pays – notamment à l’est – a été riche et bousculée, dramatique et violente, mais aussi exaltante et puissante.
Saluons donc d’emblée la performance d’Anja Baumheier qui, pour son premier roman, a réussi une fresque qui mêle habilement l’intime à l’universel au fil des époques.
Après la scène d’ouverture qui se déroule en 1936 et raconte comment le petit Johannes a découvert sa mère pendue dans le grenier on bascule dans le Berlin d’aujourd’hui au moment où Theresa reçoit une lettre d’un office notarial lui annonçant que Marlene Groen lui lègue sa maison de Rostock à parts égales avec Tom Halász. Une nouvelle qui la sidère, car on lui a toujours expliqué que Marlene, sa grande sœur, avait disparu en 1971 en faisant de la voile sur la Baltique et qu’elle n’a jamais entendu parler de Tom. Mais le notaire va lui confirmer la chose et lui remettre un pli contenant une clé et un mot de Marlene commençant par cette citation: «Chère Theresa,
«Voiler une faute par un mensonge, c’est remplacer une tache par un trou.» (Aristote) Je voulais t’écrire depuis longtemps, mais j’étais trop lâche, je n’en ai pas trouvé le courage. Et je ne voulais pas non plus te compliquer la vie. Maintenant c’est la force qui me manque, le cancer a gagné la partie. On ne peut rien changer au passé, mais on peut essayer d’améliorer le présent. C’est pourquoi j’aimerais que Tom, Anton et toi contribuent à combattre le mensonge.
Affectueusement»
Le chapitre suivant nous ramène en 1946 à Rostock où, au sortir de la Seconde Guerre mondiale Johannes va croiser la route d’Elisabeth. Le fonctionnaire va tomber amoureux de la belle infirmière. Ils se marieront l’année de naissance de la RDA avec des rêves pleins les yeux. Kolia, qui a tendu la main à Johannes perdu dans les ruines, va proposer à son ami de le rejoindre à Berlin et de grimper dans la hiérarchie en intégrant la sécurité intérieure. Sans demander son avis à son épouse il accepte et l’entraîne dans la capitale où elle va intégrer l’hôpital de la Charité et se consoler en retrouvant Eva, une amie d’enfance. Elle n’est pas insensible non plus au charme d’Anton Michalski, l’un des médecins les plus doués de l’établissement.
Les deux filles du couple vont, quant à elles, vouloir suivre des chemins très différents. Charlotte, l’aînée, est passionnée par le socialisme et entend construire ce nouveau pays en faisant confiance aux dirigeants. Sa sœur Marlene, qui a un tempérament d’artiste, aspire à la liberté et à de plus en plus de peine à se soumettre aux contraintes du nouveau régime. Quand elle tombe amoureuse de Wieland, du fils d’un pasteur, elle décide de le suivre dans son projet de fuite à l’Ouest. Une entreprise très risquée…
On l’aura compris, les personnages qui vont se croiser tout au long du roman vont se retrouver au centre d’un maelstrom, entraînés par l’Histoire en marche et par des secrets de famille qui vont finir par éclater. Ainsi l’arbre généalogique d’Elisabeth et Johannes dans version officielle, avec ses trois filles Charlotte, Marlene et Theresa, va se voir vigoureusement secoué. Entre les injonctions de la Stasi, la fuite à l’ouest, la construction du «mur de la honte», puis sa chute et la réunification du pays, les amours contrariées et les mensonges imposés par la raison d’État, la vérité va trouver son chemin et finir par éclater et nous offrir des pages bouleversantes. Un premier roman captivant !

La liberté des oiseaux
Anja Baumheier
Éditions Les Escales
Premier roman
Traduit de l’allemand par Jean Bertrand
432 p., 22 €
EAN 9782365694483
Paru le 4/11/2021

Où?
Le roman est situé en Allemagne, principalement à Berlin, mais aussi à Rostock. On y évoque aussi Munich et Prague ainsi que l’île de Rügen.

Quand?
L’action se déroule de la Seconde guerre mondiale à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Deux sœurs enquêtent sur leur enfance passée en RDA et sur les non-dits qui pèsent sur leur famille. Une fresque sublime et captivante.
De nos jours, Theresa reçoit une mystérieuse lettre annonçant le décès de sa sœur aînée Marlene. C’est à n’y rien comprendre. Car Marlene est morte il y a des années. C’est du moins ce que lui ont toujours dit ses parents. Intriguée, Theresa, accompagnée de son autre sœur Charlotte, part en quête de réponses. Se révèle alors l’histoire de leurs parents, l’arrivée à Berlin au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la carrière de leur père dans la Stasi, la suspicion et la paranoïa, l’influence terrible de son chef, Kolia. Mais surtout, la personnalité rebelle de Marlene, qui rêvait de fuir à l’Ouest…
Grande saga au formidable souffle romanesque, La Liberté des oiseaux retrace quatre-vingts ans d’histoire allemande et nous plonge au cœur de destinées ballottées par l’Histoire.

Les critiques
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Les premières pages du livre
Autrefois (1936)

Jaksonów
Huit heures, enfin ! Johannes rejeta la couverture, sauta du lit et dévala l’escalier en pyjama, les cheveux en bataille. Une faible lueur pénétrait par la fenêtre dans le couloir de la vieille ferme. Johannes s’était tellement réjoui de fêter son anniversaire ! Sa mère avait promis de passer toute la journée avec lui. Il ne serait même pas obligé d’aller à l’école, avait-elle précisé. Depuis la dernière marche d’escalier, il bondit dans la cuisine. Une table en bois grossier occupait le centre de la pièce, une étagère à vaisselle garnissait un pan de mur, et un seau à cendres était posé à côté de la cuisinière. Mais sa mère n’était pas là, ni dans la pièce adjacente. Johannes se doutait de ce que cela augurait : elle ne se lèverait pas de la journée.
La porte de la chambre était restée entrebâillée. En entrant, il reconnut aussitôt une odeur familière de valériane, d’alcool et de bois humide. Les rideaux de lin brut n’étaient pas complètement tirés. À travers une fente, Johannes vit qu’il neigeait à l’extérieur, et la lumière blafarde du matin donnait aux flocons un aspect fantomatique. Doucement, il s’assit au bord du lit. Sa mère avait les yeux fermés, ses longs cheveux défaits étaient étalés sur l’oreiller tandis que sa poitrine se soulevait régulièrement. Sa bouche pâle aux lèvres gercées et sa peau blême lui donnaient un teint cireux, comme si elle n’était plus tout à fait là. Si près d’elle, Johannes pouvait sentir des relents de sueur et l’odeur désagréable de son haleine. Les noms latins imprimés sur les boîtes de médicaments qui encombraient la table de nuit ne lui disaient rien. Contre le mur était appuyée une photo à bord dentelé qui avait été prise avant la naissance de Johannes. Il avait du mal à croire que cette femme alitée était la même que celle de la photographie. Cette dernière souriait en direction de l’appareil, une main appuyée sur la hanche. Sa peau claire resplendissait, ses cheveux noirs étaient coupés court. Il prit la photo et la retourna. Un prénom et une date, Charlotte 1916, étaient inscrits au dos dans une belle écriture manuscrite.
Sa mère ouvrit des yeux vitreux et cernés de rouge.
— Je te souhaite un bon anniversaire.
Johannes se pencha pour la prendre dans ses bras, mais elle le repoussa.
— Non, Hannes, ça m’empêche de respirer. Tu le sais bien.
Johannes recula en hochant la tête. Sa gorge se noua. Il se détourna et parcourut la chambre du regard, sans savoir où poser les yeux. Finalement, il fixa le tableau qui était accroché au-dessus de la commode. Il représentait un paysage de neige, et il eut soudain l’impression que des ombres allaient se détacher de cette surface claire pour lui sauter au visage. Il baissa la tête.
Je sais qu’elle ne va pas bien. Mais c’est mon anniversaire, elle aurait quand même pu se forcer, pensa-t-il sans oser le dire à voix haute. Il avait déjà commis cette erreur un jour, et sa mère avait fondu en larmes :
— Tu crois que ça me plaît d’être comme ça ? lui avait-elle reproché.
Dehors, quelqu’un frappa à la porte. Johannes se leva, traversa le couloir et alla ouvrir. Ida Pinotek, la propriétaire de la ferme voisine, apparut dans l’encadrement. Un foulard noué autour de la tête, elle portait un tablier à carreaux et tenait dans sa main une grande assiette avec une part de gâteau au chocolat.
— Hannes, bon anniversaire, mon garçon ! J’espère que tu aimes toujours le gâteau au chocolat ?
Johannes opina de la tête tandis qu’Ida Pinotek le serrait dans ses bras. Elle était de petite taille et attendait son troisième enfant. Son ventre était tellement proéminent que Johannes effleura à peine son buste.
Il ne put retenir ses larmes plus longtemps.
Ida Pinotek lui caressa la joue.
— Charlotte est encore au lit ?
Il fit signe que oui.
— Mon pauvre garçon.
Elle voulut ajouter quelque chose, mais se ravisa et se mordit la lèvre inférieure.
— Ne t’inquiète pas. Ça va passer. En attendant, c’est l’heure d’aller à l’école. Hubert et Hedwig t’attendent.
Johannes repensa une seconde à la promesse que sa mère lui avait faite de passer cette journée avec lui.
— J’arrive tout de suite, madame Pinotek.
Il fit un crochet par la chambre de sa mère et jeta un coup d’œil à l’intérieur. Elle s’était rendormie. Johannes s’habilla en vitesse, enfila son manteau, mit son cartable sur son dos et suivit la voisine dehors.
L’après-midi, lorsqu’il rentra à la maison, sa mère n’était toujours pas levée. Il alla dans la cuisine où était resté le gâteau de la voisine. Johannes avait faim, mais la seule vue du chocolat lui donna un haut-le-cœur. Il prit la part et alla la jeter sur le tas d’ordures derrière la maison. Il attrapa une branche pour la recouvrir avec des déchets en décomposition. Il ne voulait pas faire de peine à Ida Pinotek.
*
Hubert et Hedwig Pinotek étaient installés à la grande table de la cuisine et décoraient des petits sablés de Noël. Johannes, couché sur le divan, regardait la cire d’une bougie du sapin goutter sur le plancher en bois.
— Tu ne veux pas participer, Hannes ?
Ida Pinotek posa sa main sur l’épaule de Johannes.
— Non, madame Pinotek. Je préfère rester ici.
— Tu peux, mon garçon. L’état de ta mère devrait bientôt s’arranger. Tu verras, l’an prochain, vous pourrez fêter Noël ensemble.
Elle passa sa main dans ses boucles brunes, puis retourna vers la cuisinière pour sortir du four une nouvelle fournée de biscuits.

Deux semaines s’étaient écoulées depuis l’anniversaire de Johannes. Et sa mère n’avait pas quitté sa chambre. Sur le chemin de l’école, Johannes en avait parlé à Hubert et Hedwig. Le soir même, Ida Pinotek était venue frapper à la porte. Sur un ton qui n’admettait aucune contestation, elle avait dit à Johannes de rassembler quelques affaires et de venir s’installer chez eux. Johannes était resté planté là sans bouger, alors la voisine lui avait promis qu’il ne resterait chez eux que le temps que sa mère aille mieux. Depuis, Johannes habitait chez les voisins.
La bougie s’éteignit dans un grésillement. Johannes se redressa et leva les yeux. Par la fenêtre, il vit de la lumière en face dans la chambre de sa mère. Il avait espéré toute la journée pouvoir passer la soirée de Noël avec elle. Il bondit du canapé et traversa la cour en chaussettes. Mais quand il arriva dans le couloir, la lumière avait été éteinte. Johannes s’immobilisa et écouta à travers le silence. Il entendit alors du bruit au grenier. Qu’est-ce que c’était ? Sa mère était-elle montée là-haut ? Johannes grimpa les marches quatre à quatre et atteignit la vieille porte en bois à bout de souffle. Il essaya de l’ouvrir, mais elle était verrouillée de l’intérieur.
— Maman ?
Hésitant, Johannes essayait de pousser la porte lorsque la voix d’Ida Pinotek résonna en bas.
— Hannes, qu’est-ce que tu fabriques ? Tu marches en chaussettes dans la neige ? Tu vas attraper froid, mon garçon.
— Elle est réveillée, madame Pinotek, j’ai vu de la lumière. Mais elle n’est pas dans son lit.
Il se pencha par-dessus la rambarde.
— Qu’est-ce que tu fais là-haut ?
— J’ai entendu du bruit, mais la porte est fermée. D’habitude, elle reste toujours ouverte.
Ida Pinotek gravit lentement l’escalier en soutenant son dos d’une main. Elle devait accoucher dans quatre semaines et avait du mal à se déplacer. Les marches craquaient sous ses pas. Lorsqu’elle arriva devant le grenier, Johannes s’écarta d’un pas. Ida Pinotek appuya de toutes ses forces contre la porte mais rien ne bougea. À la troisième tentative, elle réussit à l’ouvrir et Johannes se rua à l’intérieur.
Le grenier était plongé dans le noir, on ne pouvait rien distinguer.
— Il n’y a personne, Hannes. On va redescendre. Ce sera bientôt l’heure d’ouvrir les cadeaux, dit Ida Pinotek en s’approchant de l’escalier.
Johannes chercha le mur de la main. Il trouva enfin l’interrupteur. L’ampoule du plafond s’alluma, clignota un bref instant et s’éteignit. Mais il avait eu le temps d’apercevoir sa mère, la corde passée sur la poutre et le tabouret renversé.
Aujourd’hui
Berlin
L’odeur qui s’échappait de l’assiette recouverte de papier aluminium parvint aux narines de Theresa et celle-ci reconnut aussitôt le plat du jour : du rôti de porc avec une jardinière de légumes et de la purée. Pendant qu’elle le déballait, une musique militaire tonitruante lui parvenait du salon.
— Monsieur Bastian, vous pouvez baisser un peu le son ?
— Vous dites ?
Le vieillard avait dû autrefois être doté d’une voix sonore. Il avait raconté à Theresa qu’au temps de la RDA, il avait servi dans l’Armée populaire en tant que lieutenant ou capitaine, elle ne se souvenait pas exactement. Les yeux de monsieur Bastian brillaient dès qu’il évoquait cette époque. Aujourd’hui, sa voix avait faibli et avait du mal à couvrir le son du téléviseur.
Theresa glissa la tête à travers le passe-plat entre la cuisine et le salon.
— Est-ce que vous pouvez mettre un peu moins fort ?
Elle montra du doigt le poste posé à côté des étagères murales en stratifié typiques de la RDA.
Monsieur Bastian sourit et l’éteignit complètement, tandis que Theresa posait l’assiette tiède sur la table.
— Vous allez vous régaler. C’est du rôti de porc, votre plat préféré.
— Merci, madame Matusiak, vous êtes une perle. Qu’est-ce que je ferais sans vous ? Vous ne voulez pas vous asseoir près de moi ?
— Ce serait avec plaisir, mais mon temps est compté. Et je dois encore faire le ménage.
Elle sortit dans le couloir et revint avec un chiffon à poussière. Elle était toujours étonnée que des gens remplissent leur séjour de meubles aussi imposants, comme chez sa sœur Charlotte où tout un pan de mur était encombré par des placards. À chaque fois qu’elle passait la voir, Theresa ne pouvait s’empêcher de s’en faire la réflexion. Pendant que Theresa époussetait les vases, les photos de famille et la vaisselle exposés sur les étagères, monsieur Bastian, derrière elle, mâchait avec délectation en faisant grincer son dentier.
— Au fait, où en est votre exposition ? Tous les tableaux sont prêts ?
Theresa reposa une photo de mariage.
— Il m’en reste un à peindre si je ne veux pas me faire incendier par Petzold. Le vernissage aura lieu dans trois semaines.
— Vous y arriverez, madame Matusiak. Il faut laisser le temps au temps, comme on dit. Je peux vous assurer à mon âge que j’en ai souvent fait l’expérience.
Pendant que Theresa secouait son chiffon, le métro aérien passa devant la fenêtre dans un fracas de ferraille, et la voiture de tête s’engouffra dans le tunnel en direction de Pankow. Theresa aimait son travail d’auxiliaire de vie, elle s’était attachée aux personnes qu’elle côtoyait jour après jour. Mais sa vraie passion, c’était la peinture. Elle dessinait depuis sa plus tendre enfance, sans avoir jamais pensé pratiquer autrement que pour le plaisir. Jusqu’à sa rencontre avec Albert Petzold, qui tenait une galerie d’art dans la Oderberger Straße. Elle était ravie qu’il lui ait proposé d’exposer ses tableaux. Elle en avait toujours rêvé, mais n’avait jamais osé montrer ses œuvres à d’autres personnes que Charlotte et sa fille, Anna. La rencontre avec Petzold avait été le fruit du hasard. Six mois plus tôt, Theresa s’était rendue au musée d’Histoire naturelle pour dessiner le grand squelette de dinosaure dans la galerie vitrée. Elle avait presque terminé quand un homme s’était arrêté derrière elle pour regarder par-dessus son épaule. Ils avaient alors engagé la conversation, et Albert Petzold avait invité Theresa à passer le voir dans sa galerie de Prenzlauer Berg pour lui montrer son travail.
Theresa ferma la fenêtre et jeta un œil au coucou accroché au-dessus du canapé.
— J’ai fini, madame Matusiak.
Monsieur Bastian avait vidé son assiette et posé les couverts en travers, il ne restait pas même un peu de sauce. Il appartenait à cette génération qui mangeait tout ce qu’on lui servait.

Theresa s’allongea dans la baignoire et savoura la chaleur du bain. La journée avait été fatigante, et elle sentait son dos la tirailler. Elle ferma les yeux et se réjouit à l’idée de passer une soirée tranquille. Elle pensait commander une pizza et travailler un peu à ses tableaux. Elle s’apprêtait à rajouter de l’eau chaude lorsque la sonnette de la porte d’entrée la fit sursauter. Qui pouvait bien lui rendre visite à cette heure ? Sûrement que sa fille, Anna, qui avait la clé et téléphonait toujours pour prévenir avant de passer. La sonnette retentit de nouveau. Theresa se leva, enroula une serviette autour de sa tête, enfila son peignoir et se dirigea vers la porte.
— Madame Matusiak, Theresa Matusiak ?
Theresa acquiesça d’un signe de tête.
— Vous voulez bien signer ici ?
Le facteur lui tendait une lettre recommandée.
Theresa signa le formulaire, le remercia et referma la porte. Perplexe, elle retourna l’enveloppe dans tous les sens. Pourquoi recevait-elle un recommandé ? Il provenait de l’étude de notaires Herzberg & Salomon domiciliée dans la Schönhauser Allee. Theresa se ressaisit et déchira l’enveloppe.
Chère Madame,
Nous vous faisons savoir par la présente que madame Marlene Groen a déposé son testament à notre étude. Suite à son décès la semaine dernière, nous vous informons qu’elle vous lègue sa propriété de Rostock à parts égales avec monsieur Tom Halász. Nous vous prions de nous contacter au plus vite afin de régler les formalités.
Avec nos plus sincères condoléances,
p. o. Maître Kai Herzberg.
Theresa laissa retomber la lettre. Marlene venait de mourir ? Ce devait être une erreur. Ce courrier n’avait aucun sens. Sa grande sœur avait disparu en 1971 dans un accident de bateau. Marlene s’était noyée alors qu’elle faisait de la voile sur la Baltique avec son père, Johannes. Elle venait de fêter ses dix-sept ans. La perte de l’enfant avait causé une telle douleur à ses parents que, par la suite, ils avaient évité autant que possible d’en parler.
Theresa s’approcha de la fenêtre, laissant des empreintes humides sur le plancher. Songeuse, elle resta immobile devant ses tableaux appuyés contre le mur. Les toiles représentaient des visages mélancoliques, évoquant un peu les portraits de Modigliani. Theresa caressa du bout des doigts la joue d’une femme au teint pâle, coiffée d’un chapeau à large bord. Ses parents, Johannes et Elisabeth Groen, avaient eu trois filles. Theresa, Marlene et Charlotte, l’aînée. Theresa, la cadette, n’avait pas connu Marlene qui était morte avant sa naissance. Quelque temps après le décès, Elisabeth s’était retrouvée enceinte sans le vouloir et n’avait pas eu le cœur de renoncer à cet enfant.
Theresa s’arracha à la contemplation du tableau et parcourut une nouvelle fois la lettre. Elle tressaillit en lisant les termes de « propriété de Rostock ». Une propriété ? Elle n’y avait pas prêté attention à la première lecture. Theresa retira la serviette enroulée autour de sa tête et pensa à la maison de Rostock qui avait autrefois appartenu à ses parents. Ils l’avaient vendue après la chute du mur. Pendant tout ce temps-là, c’était donc Marlene qui en avait été la propriétaire ? Alors qu’elle était censée être morte depuis des années ?
Theresa avait la gorge sèche. Elle alla à la cuisine et but à même le robinet. Puis elle prit son téléphone sur la table et composa le numéro de sa sœur Charlotte, l’aînée, la fille raisonnable qui trouvait toujours une solution à tout. Peut-être pourrait-elle l’éclairer ?
— Charlotte ? C’est moi. Tu as un moment ?
Theresa retourna au salon et regarda par la fenêtre.
— Pas tellement. Je pars demain matin en formation à Magdebourg et je dois encore préparer mes affaires. Que se passe-t-il ?
— Eh bien, je viens de recevoir une lettre recommandée. C’est au sujet de Marlene. Elle… Visiblement elle a vécu jusqu’à la semaine dernière.
À l’autre bout de la ligne, elle ne percevait que la respiration de Charlotte.
— Tu es encore là ? demanda Theresa.
— Oui… Écoute, ce n’est pas possible. Marlene est morte depuis des années.
— Je sais, je n’y comprends rien. Et le plus étonnant, c’est que Marlene m’a apparemment légué sa maison.
Theresa s’assit sur la chaise qui trônait devant son chevalet près de la fenêtre.
— Quelle maison ?
— Celle de Rostock. Tu sais, la maison que papa a vendue à un investisseur en 1992. Charlotte, cette histoire est invraisemblable. Tu aurais une explication ?
— Non, je trouve ça tout aussi étrange… Je crois que tu vas devoir interroger maman, même si ça risque d’être compliqué.
— C’est ce que je vais faire. Dès demain matin. Peut-être s’agit-il d’un malentendu ou d’une erreur, qui sait ?
Pensive, Theresa regarda la lettre sur le chevalet.
— Charlotte, j’ai encore une question. Tu connais un certain Tom Halász ?
— Non, ça ne me dit rien, pourquoi ?
— Pour rien, juste comme ça. Je te rappellerai dès que j’en saurai plus.
*
Le lendemain matin, après avoir fixé un rendez-vous avec la secrétaire de l’étude Herzberg & Salomon, Theresa prit le S-Bahn pour se rendre à Lichtenberg, où sa mère Elisabeth vivait depuis cinq ans dans un établissement pour personnes dépendantes. Celui-ci se trouvait tout près du parc zoologique où Elisabeth emmenait souvent Charlotte et Theresa pendant leur enfance, et ces dernières espéraient que cette proximité pourrait raviver la mémoire de leur mère.
Cette maison de retraite spécialisée s’était imposée comme la meilleure solution. Après la mort de Johannes en 1997, Elisabeth avait eu un regain d’énergie et avait beaucoup voyagé. Theresa et Charlotte la voyaient rarement. De son côté, Theresa traversait une période difficile. Elle venait de se séparer de Bernd, le père d’Anna, et devait s’organiser pour élever seule son enfant. Quant à Charlotte, dépitée, elle suivait une formation de fonctionnaire des finances à la suite du refus de l’Allemagne réunifiée de reconnaître son diplôme de professeur d’instruction civique obtenu au temps de la RDA.
Trois ans plus tard, l’état de santé d’Elisabeth s’était mis à décliner. Elle avait commencé par oublier ses clés quand elle sortait de chez elle, puis à ne plus retrouver sa maison et à confondre le nom de ses enfants. Un jour où Charlotte lui rendait visite, elle avait même appelé la police, pensant qu’elle était victime d’un cambriolage. À mesure qu’elle perdait la mémoire, Elisabeth se montrait agressive, et il était devenu de plus en plus difficile pour ses filles de s’occuper d’elle. Elisabeth avait même accusé Theresa de lui voler de l’argent. Et puis elle oubliait de s’alimenter. Les deux sœurs avaient dû se résoudre à la confier à des professionnels.

Dans la maison de retraite, le personnel entassait les plateaux du repas de midi sur des chariots en métal pour les ramener à la cuisine. Theresa passa à l’accueil et monta dans l’ascenseur qui sentait l’infusion de menthe et le produit désinfectant. Elle appuya sur le chiffre quatre. La porte se referma lentement et la cabine couverte de miroirs se mit en mouvement.
La porte de la chambre d’Elisabeth était ouverte, Theresa entra sans frapper. Sa mère était assise droite dans son lit et contemplait le tableau qui était accroché au mur. Une reproduction de La Belle Chocolatière, la célèbre peinture de Jean-Etienne Liotard qui ornait autrefois le salon de Johannes et Elisabeth. Il offrait un contraste criant avec la chambre moderne et aseptisée, tout comme la commode ancienne qu’Elisabeth avait également rapportée de chez elle.
La maladie avait rapidement altéré le visage d’Elisabeth. Elle avait désormais les cheveux clairsemés, les yeux éteints, et sa bouche était réduite à un simple trait. Le chemisier beige et le gros gilet qu’elle portait la faisaient paraître encore plus frêle qu’elle n’était déjà. Theresa ne put s’empêcher de penser à la photo de mariage de ses parents. Sa mère n’était plus que l’ombre de cette femme magnifique qu’elle avait été autrefois.
— Bonjour, maman. C’est moi dit Theresa en chuchotant.
Elisabeth ne détacha pas son regard de La Belle Chocolatière, seule sa main tressaillit brièvement.
Sur la route, Theresa s’était demandé comment elle amènerait la conversation sur Marlene et elle avait décidé d’aborder le sujet en douceur.
— Tu vas bien ?
Elisabeth ne réagit pas.
Theresa s’assit au bord du lit.
— Je suis venue parce que j’ai quelque chose à te demander. À propos de Marlene. J’ai reçu hier une lettre recommandée…
Elisabeth tourna la tête et fixa Theresa droit dans les yeux.
— Tais-toi !
Theresa sursauta, surprise par la violence de ces mots. Où sa mère avait-elle trouvé l’énergie de parler aussi fort ? Elle qui n’arrivait plus à manger toute seule. Il y avait une telle détermination dans sa voix. Theresa ne l’avait plus entendue parler sur ce ton depuis bien longtemps.
Elisabeth tourna à nouveau son regard vers le tableau.
— Marlene a toujours causé des ennuis. Il a fallu mettre bon ordre à la situation, sinon la famille aurait éclaté.
Sa voix chevrota.
— Qu’est-ce que tu dis ?
Theresa se rapprocha de sa mère, mais celle-ci ne réagit pas.
Theresa prit la main d’Elisabeth. Elle était glacée.
— C’est Anton qui l’a sauvée.
Qui était Anton ? Theresa releva la tête sans comprendre. Sa mère avait fermé les yeux et elle lui caressa doucement le dos de la main.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda de nouveau Theresa.
Mais elle eut beau répéter la question, Elisabeth se mura dans le silence.

Autrefois (1943)

Rostock
— Quand est-ce qu’il reviendra, papa ?
Käthe prit la main d’Elisabeth.
— Peut-être au printemps, répondit-elle avant de se lever.
La cave ne mesurait que quelques mètres carrés et sentait le moisi. Le stock de bougies était presque épuisé, et les vivres, conserves et bocaux commençaient à manquer. Le seau d’aisance était plein et dégageait une odeur nauséabonde. Une fois de plus, Käthe avait éludé la question concernant Emil. Peut-être au printemps. Pourquoi avait-elle dit cela ? Elle savait qu’Elisabeth n’en croyait pas un mot. À seize ans, cette dernière comprenait bien des choses.
Cela faisait déjà cinq mois que la police était venue chercher Emil. Celui-ci savait parfaitement ce qu’il risquait en participant aux réunions clandestines organisées dans le port et en distribuant des tracts pacifistes. Käthe et Elisabeth vivaient maintenant depuis trois mois dans cette cave, autant pour se protéger des bombardements que par crainte de voir revenir les hommes en uniforme. L’entrée de leur cachette était dissimulée derrière une étagère encastrée dans un renfoncement du mur. Les deux planches du bas étaient simplement posées, et il suffisait de les retirer pour passer à travers le meuble. Elisabeth et Käthe montaient le moins possible dans la maison, seulement pour chercher de l’eau et vérifier que tout était en ordre.
— Il ne reviendra pas, c’est ça ?
Elisabeth prit la dernière bougie et la tourna dans sa main.
— Lisbeth, tu es trop grande pour que je te joue la comédie. Je ne sais pas quand ton père reviendra. Je ne sais même pas s’il rentrera un jour.
Tout à coup, une sirène se mit à retentir. Les deux femmes sursautèrent et jetèrent un regard apeuré à travers la grille du soupirail. Il pleuvait et on ne distinguait qu’une petite portion de trottoir. Il faisait sombre, et des éclairs illuminaient les pavés humides à intervalles de plus en plus rapprochés. Puis elles virent des gens passer, des chaussures d’enfants et de grossiers souliers de femmes marcher en hâte en direction de l’abri antiaérien. On entendait des cris et des pleurs. Elisabeth se colla à sa mère.
Käthe posa sa main sur la tête de sa fille.
— Dans cette cave, on est en sécurité. De toute façon, ça ne pourra pas être pire que ce qu’on a vécu l’an passé.
Malgré ces paroles confiantes, Käthe avait du mal à garder contenance. Elle ne se souvenait que trop de la nuit d’épouvante qu’elle avait vécue en avril dernier. Des milliers de bombes s’étaient abattues sur Rostock, et le vent de mer s’était chargé de propager les incendies. Après l’attaque, elles avaient erré avec Emil au milieu des rues dévastées, complètement hagarde. Un nombre considérable d’immeubles avaient été ravagés par les flammes, des sections de rues entières avaient été anéanties, et des centaines de personnes vagabondaient désormais sans abri. La vieille ville ressemblait à un champ de ruines, le toit de l’église Saint-Pierre était parti en fumée et il ne restait rien du théâtre municipal que Käthe et Emil avaient l’habitude de fréquenter.
Elisabeth poussa un cri en entendant les premiers tirs de la défense antiaérienne. Elle se serra un peu plus contre sa mère qui ne pouvait contenir le tremblement de sa main posée sur les cheveux de sa fille. Elle s’efforçait de ne pas laisser paraître sa peur. L’une de nous doit se montrer forte, pensait-elle.
Un étrange silence s’installa dehors, puis les bombes se mirent soudain à siffler et une énorme détonation retentit. La vitre du soupirail explosa et des éclats de verre volèrent sur le matelas posé sous la fenêtre. Elisabeth sursauta, et Käthe sentit qu’elle avait mouillé sa culotte.

Le bombardement ne s’acheva qu’après minuit. Le silence retomba, tout semblait paisible. Un chien se mit à aboyer. Des chaussures passèrent à nouveau devant le soupirail, cette fois dans l’autre sens. Une odeur de soufre pénétrait à travers la grille. Elisabeth se dégagea des bras de sa mère, poussa les débris de verre et s’étendit sur le matelas.
— Je reviens tout de suite.
Käthe se leva, retira les planches de l’étagère et se faufila à travers l’ouverture. Elle se pencha pour attraper le seau d’aisance et remonta lentement l’escalier pour sortir de la cave.
La maison était intacte, les vitres des fenêtres du haut avaient tenu bon. À côté de la porte se trouvait une malle. Käthe en sortit une culotte propre, alla dans la salle de bains, fit tremper dans la lessive celle qu’elle venait de retirer et sortit devant la maison. La rue était encore pleine de fumée. Du côté du port, des flammes s’élevaient dans le ciel. Käthe regarda prudemment autour d’elle : personne en vue. Elle descendit les marches et vida son seau dans une bouche d’égout. En se retournant, elle remarqua un paquet posé sur les marches du perron. Elle s’approcha et vit un broc d’eau fraîche, des bougies et une miche de pain emballées dans du papier journal. Käthe se dépêcha de les ramasser et de les ramener à l’intérieur. En ces temps de pénurie, qui pouvait bien encore se permettre de partager ? Käthe retourna dans la salle de bains, rinça sa culotte et la suspendit sur le fil à linge.
Quand elle revint dans la cave, Elisabeth s’était endormie. La couverture de laine grossière gisait à côté du matelas. Comme elle ressemblait à son père avec ses cheveux blonds et sa stature un peu frêle ! Käthe ramassa la couverture et l’étendit sur sa fille. Soudain, elle perçut un bruit inhabituel au-dessus de sa tête. Le vent avait plaqué un tract contre le soupirail et le faisait vibrer.
Käthe se leva, tira le papier à travers la grille et lut. Édition spéciale. Défaite allemande à Stalingrad, les soldats prisonniers des Russes.
*
À trois jours de marche de Rostock
Johannes s’enfonçait dans la neige jusqu’aux genoux. Il avait de la fièvre et tremblait de tout son corps. La lanière de son sac en cuir lui lacérait le dos, son pantalon était trempé et son manteau bien trop fin par ce froid glacial. Son pied lui faisait tellement mal qu’il n’arrivait plus à marcher, et il fut obligé de s’asseoir. Lors de son départ précipité, il avait glissé sur une flaque gelée et était tombé dans un fossé. Une latte de clôture lui servait de béquille, il avait les mains calleuses. Il n’avait pas eu le temps de réfléchir, le danger était trop grand. Depuis que les troupes de Hitler avaient été battues à Stalingrad, l’Armée rouge avançait inéluctablement. La population allemande devait fuir la Silésie.
Un homme avec une charrette à bras, qui venait de rejoindre le convoi, l’aida à se relever.
— Quel âge as-tu, mon garçon ?
— Seize ans tout juste.
L’homme hocha la tête.
— Si jeune et déjà livré à toi-même, sur les routes. Monte, je peux te tracter un moment.
Johannes n’eut même pas la force de le remercier. Il se redressa et se hissa dans la charrette. Entre les valises, les malles et une luge, un bébé dormait, emmitouflé dans un manteau en fourrure. Johannes s’allongea à côté de cette masse douillette. Ses yeux se fermèrent, et il rêva de sa mère.

Un craquement sec tira Johannes du sommeil.
— Quoi ? Que se passe-t-il ? Où… ?
L’homme qui tirait la charrette s’était arrêté : l’essieu avant venait se de briser en deux.
— La charrette est foutue.
Il fixa longtemps Johannes du regard. Son visage était creusé, ses pupilles jaunâtres, et il toussait.
— Qu’est-ce qu’on va faire ?
L’homme toussa à nouveau. Il tira de la poche de son manteau déchiré un mouchoir qu’il plaça devant sa bouche. Quand la quinte de toux fut passée, il jeta un coup d’œil au tissu, puis le montra à Johannes. Il était taché de sang.
— Je ne vais plus tenir longtemps. Je voudrais te demander une faveur : pourras-tu t’occuper d’Hanna ?
— Qui est-ce ?
L’homme rangea son mouchoir dans son manteau et montra la charrette de la main.
— Ma petite-fille. J’ai promis à ma fille de la conduire en lieu sûr.
Johannes regarda le paquet posé à côté de lui. L’enfant avait les yeux fermés.
— Qu’est-ce qui lui est arrivé, à votre fille ?
L’homme ne répondit pas.
D’autres réfugiés arrivaient. Eux aussi avaient une charrette, mais tirée par un cheval si maigre qu’il avançait au pas.
— Tu t’occuperas d’elle ? Tu veux bien ?
— D’accord.
Johannes retroussa le bas de son pantalon. Sa cheville était devenue violette.
— Je reviens tout de suite. Je vais me mettre à l’écart pour me soulager.
L’homme traversa le chemin et disparut derrière un bosquet.
Johannes écarta le manteau en fourrure et posa sa main sur le corps du nourrisson. Il était glacé. Il retira sa main et plaça son oreille près du nez de la petite Hanna. Rien. Elle ne respirait plus.
Un coup de feu retentit. Le son provenait du bosquet. Johannes fut pris d’un vertige, il ne sentait plus ses pieds, ses mains s’étaient raidies et une douleur atroce lui labourait le crâne. Il s’étendit auprès du bébé mort. Toutes ses forces l’avaient abandonné et ses yeux se fermèrent de nouveau.
La charrette suivante était arrivée à la hauteur de Johannes.
— Eh là ! cria une voix de femme.
Johannes ouvrit les yeux.
— Oui, chuchota-t-il.
— Tu es vivant, tant mieux.
Une femme était debout à côté de la charrette.
— Descends et prends l’enfant.
— Mort, dit simplement Johannes.
— Alors passe-moi au moins la fourrure.
Johannes ne bougea pas. La femme monta sur la charrette, retira l’enfant du manteau de fourrure et le reposa.
— Reprends la route, mon garçon. Encore trois jours de marche et on sera à Rostock.

Aujourd’hui

Berlin
L’étude de notaire se trouvait tout près de la station de métro Eberswalder Straße. Theresa arriva avec un quart d’heure d’avance et lut les plaques dorées accrochées à l’entrée : deux notaires, un cabinet de chirurgie esthétique, un coach de vie privée, deux allergologues. L’entrée était recouverte de moquette bordeaux. Theresa examina son reflet dans les plaques brillantes. Elle portait un chemiser blanc et un élégant pantalon gris. Ses cheveux, qu’elle gardait habituellement lâchés, étaient rassemblés en une tresse. Elle monta l’escalier jusqu’au premier étage et s’apprêtait à sonner quand la porte s’ouvrit.
— Madame Matusiak ?
Theresa confirma d’un signe de tête.
Maître Herzberg devait avoir à peu près le même âge qu’elle, ce qui la surprit.
— Je suis ravi de vous rencontrer. Encore toutes mes condoléances. Je peux vous offrir quelque chose ? Un café, un verre d’eau, une limonade ?
— Je prendrais bien un café.
Une femme corpulente en costume lilas apparut derrière lui dans le couloir.
Maître Herzberg se tourna vers elle :
— Madame Schmidt, deux cafés, s’il vous plaît.
— Bien sûr. Avec du lait et du sucre ?
Maître Herzberg et Theresa approuvèrent.
— Par ici, madame Matusiak, je vous en prie.
Theresa suivit maître Herzberg à travers un étroit couloir au bout duquel il ouvrit une porte.
— Installez-vous, je reviens tout de suite.
Theresa entra dans le bureau et regarda autour d’elle. La pièce, inondée d’une lumière chaude, était également garnie de moquette bordeaux. Devant la fenêtre se trouvaient deux canapés et un fauteuil, tous en cuir beige, et des étagères couvertes de classeurs occupaient tout un pan de mur. Sur une table en verre, on avait disposé une coupe en cristal remplie de fruits artificiels. Theresa s’assit dans le fauteuil et regarda les deux photos posées sur le bureau : l’une représentait une femme et l’autre deux enfants. Maître Herzberg entra et referma la porte.
— Madame Matusiak, je suis à vous.
Il déposa sur la table en verre un petit plateau avec deux tasses de café et une assiette de biscuits, alla chercher deux enveloppes brunes sur son bureau et s’assit près de Theresa. Il ouvrit la première et s’éclaircit la voix.
— Par la présente, je soussignée Marlene Groen lègue à Theresa Matusiak, née Groen, et Tom Halász ma maison sise 1 Sankt-Georg-Straße à Rostock.
Theresa s’enfonça un peu plus profondément dans le fauteuil et maître Herzberg lui tendit l’autre enveloppe.
— Celle-ci vous est destinée personnellement.
Elle était matelassée. Theresa la tâta du bout des doigts, elle contenait un objet dur, sans doute une clé.
Un nuage vint cacher le soleil et plongea le bureau dans l’ombre, donnant soudain à la pièce une atmosphère froide. Sans un mot, Theresa prit sa tasse et but son café.
— Eh bien ?
Maître Herzberg, qui regardait Theresa à travers ses lunettes, lui faisait penser à un comédien dont elle n’arrivait pas à retrouver le nom.
— Vous êtes sûr ?
— Que voulez-vous dire ?
Maître Herzberg prit un biscuit et croqua dedans.
— Ce document a-t-il bien une valeur juridique ? Il n’y aurait pas une erreur ?
Maître Herzberg releva ses lunettes sur son front.
— Tout est parfaitement en règle sur le plan juridique. Vous n’avez aucun souci à vous faire.
— Je ne sais quoi en penser.
— Eh bien, vous pourriez simplement vous réjouir d’hériter d’une maison, vous auriez pu tomber plus mal. Avec ma femme, dit-il en désignant la photo posée sur son bureau, on cherche actuellement à se loger. Dans le quartier, les loyers ont tellement augmenté, c’est invraisemblable.
Pendant toutes ces années, Theresa ne savait même pas que Marlene était encore en vie. Elle pensait que tout allait s’éclaircir lors de ce rendez-vous, que cette histoire se révélerait finalement être un malentendu. Mais le testament de Marlene était tout à fait explicite, aucune méprise n’était possible.
— Une dernière chose. Je n’arrive pas à joindre le cohéritier, monsieur Tom Halász. Vous savez peut-être où il réside ?
Theresa croisa les jambes en se demandant si elle devait avouer au notaire qu’elle n’avait jamais entendu parler de cet homme.
— Nous allons essayer de le contacter ensemble. Vous êtes d’accord ?
Theresa acquiesça d’un signe de tête. Maître Herzberg alla chercher un dossier sur son bureau, l’ouvrit, tapa un numéro sur son téléphone et alluma le haut-parleur.
Au bout de la troisième sonnerie, la boîte vocale se déclencha.
— Entreprise de débarras Halász. Je ne suis pas joignable pour le moment. Laissez-moi un message, je vous rappellerai dès que possible.
*
Son téléphone portable se mit à sonner dans l’appartement. Tom sursauta et gémit en ouvrant les yeux. Sa tête le lançait. La sonnerie s’arrêta enfin et il se tourna sur le côté. Une femme était couchée près de lui. Elle était nue, étendue sur le ventre, la tête tournée vers la porte, si bien que Tom ne voyait pas son visage. Il essaya de retrouver son nom, en vain. Il ne se souvenait que du bar où il avait passé la soirée avec son collègue Konstantin, assis au comptoir. Konstantin était parti peu après minuit, il avait dû ensuite rencontrer cette femme. Cindy ? Melanie ? Tom se leva et se dirigea vers la salle de bains.
Son portable était posé sur la machine à laver. Encore ce numéro qui avait déjà essayé de le joindre plusieurs fois ces derniers jours. Cette fois, le correspondant avait laissé un message.
— Bonjour monsieur Halász. Ici maître Herzberg de l’étude Herzberg & Salomon. C’est au sujet de Marlene Groen. Merci de me rappeler au plus vite.
Tom garda les yeux rivés sur le téléphone. Marlene. Comment avait-elle pu le retrouver après tout ce temps ? Est-ce qu’elle tentait à nouveau de s’immiscer dans sa vie ? Et pourquoi avait-elle demandé à un notaire de le contacter ? Il devait encore s’agir d’une histoire d’argent.
Une voix de synthèse proposa à Tom plusieurs options : « Pour rappeler votre correspondant, faites le 1 ; pour effacer le message, faites le 2 ; pour le sauvegarder, faites le 3 ; pour réécouter le message, faites… »
Tom appuya sur la touche 2.

Autrefois (1946)

Rostock
— Au suivant, s’il vous plaît.
Elisabeth éternua, prit un mouchoir dans le tiroir du bureau et se moucha bruyamment. Ce jour-là, elle aurait préféré rester chez elle au chaud pour se soigner, mais elle avait été réquisitionnée pour aller travailler car un nouveau camp de personnes déplacées venait d’ouvrir.
Un jeune homme s’avança devant elle, les yeux baissés.
— À vos souhaits, murmura-t-il.
— Merci. Votre nom, s’il vous plaît ?
— Johannes Groen.
Il leva enfin la tête vers elle.
Elisabeth éternua une nouvelle fois.
— Eh bien, vous avez attrapé un bon rhume.
Le jeune homme souriait, mais ses yeux étaient marqués de cernes profonds. Des boucles brunes désordonnées lui tombaient sur le front, et, malgré son allure, Elisabeth le trouva attirant. Il portait un pantalon usé jusqu’à la corde, une chemise à carreaux et un manteau beaucoup trop grand pour lui. Une écharpe rayée marron et vert en laine rêche était enroulée autour de son cou.
Elisabeth baissa les yeux et se concentra sur sa machine à écrire.
— D’où venez-vous ?
— De Jaksonów, en Silésie. On m’a envoyé ici déposer une demande de logement.
Elisabeth éternua à nouveau.
Le jeune homme dénoua son écharpe et la lui tendit en souriant.
— Tenez. Vous me faites de la peine.
— Mais je ne peux pas accepter. Vous en avez besoin…
Elisabeth s’interrompit. Elle ne voulait pas insinuer qu’il n’avait sans doute rien d’autre à se mettre. Elle trouva le geste généreux, si bien qu’elle prit l’écharpe et le remercia.
— On ne peut pas laisser une jolie femme tomber malade.
Ses yeux avaient retrouvé de l’éclat et ses joues s’étaient creusées de petites fossettes.
Elisabeth sentit soudain que ses mains tremblaient. Devant la porte de son bureau, une longue file de gens attendait. Il fallait qu’elle se dépêche, elle n’avait pas le temps de discuter plus longtemps avec lui. Elle aurait pourtant aimé savoir d’où il venait et pourquoi il avait dû quitter son pays, au lieu de se contenter des seules informations nécessaires pour remplir le formulaire. Mais l’administration des personnes déplacées n’était pas l’endroit idéal pour faire connaissance. Elle suspendit l’écharpe sur le dossier de sa chaise, prit deux formulaires sur son bureau, glissa un papier carbone entre les deux, et inséra le tout dans la machine à écrire.
— Votre âge ?
— Dix-huit ans.
Elisabeth sentit ses joues s’empourprer tandis qu’elle tapait à la machine. Pourquoi la présence de cet homme la troublait-elle à ce point ? Comment se pouvait-il qu’un inconnu fasse battre son cœur aussi vite ? Jamais un homme n’avait produit chez elle un tel effet. Ses doigts ne trouvaient plus les touches du clavier, elle dut recommencer. Dans quelques mois, elle suivrait une formation d’infirmière. Mais, en attendant, ce poste lui rapportait un peu d’argent dont sa mère et elle avaient grand besoin pour vivre.
Une fois le formulaire rempli, elle tendit le double à Johannes Groen. Elle espérait qu’il ne remarquerait pas l’empreinte humide que sa paume avait laissée sur le papier.
Au moment où il saisit le formulaire, leurs mains se touchèrent.
— À l’occasion, je repasserai chercher mon écharpe, si vous êtes d’accord. Je sais où vous trouver.
Il sourit une nouvelle fois, se retourna et sortit.
*
Le nouveau camp où Johannes logeait désormais était certes plus grand, mais composé de baraques tout aussi sommaires. Il y régnait une odeur atroce. Derrière la cabane, le puisard n’avait pas été vidé depuis des jours. Johannes retenait sa respiration et allait faire ses besoins le plus vite possible. Il était fatigué. Depuis quelques semaines, pour gagner un peu d’argent, il aidait à déblayer les ruines de la ville détruite et à trier les pierres. Ce travail l’épuisait, et il rentrait au camp chaque soir un peu plus éreinté. L’administration lui avait attribué un lit dans une baraque en planches rudimentaire qu’il partageait avec deux autres garçons de son âge. Edmund et Otto étaient tous deux originaires de Breslau, mais ils n’étaient pas très causants et, lorsqu’ils n’étaient pas de sortie, ils passaient le plus clair de leur temps à dormir.
Ils ne disposaient que du strict minimum. Une table, trois planches qui servaient de lit et une étagère contre le mur pour ranger leurs vêtements et les quelques effets personnels qu’ils avaient pu emporter.
Johannes s’étendit sur le lit, remonta sur lui la couverture en laine râpeuse et ses yeux se fermèrent aussitôt. Il dormait déjà profondément quand des voix le tirèrent de son sommeil. Il se redressa en baillant et aperçut un groupe d’hommes à travers la fenêtre. Ils portaient des uniformes gris-vert, certains une chemise bleue avec un écusson cousu sur la manche : un soleil jaune et les initiales FDJ1. Ces gars s’étaient déjà rassemblés la veille au soir. Johannes se leva, sortit de la cabane et se dirigea vers eux. Ils étaient assis autour d’un feu de camp et l’un d’eux jouait de la guitare. Johannes les écouta chanter un moment. Il s’apprêtait à partir quand l’un d’eux s’écarta du groupe et s’avança vers lui en fumant.
— Privet malish, mon gars, attends un peu.
Johannes s’immobilisa.
— Viens t’asseoir avec nous.
L’homme tira de la poche de son uniforme un paquet de cigarettes russes et le tendit à Johannes.
— Non, merci.
— Tu ne fumes pas ? De toute façon, ce n’est pas bon pour la santé, dit-il en riant. Comment tu t’appelles ?
— Johannes.
— Un joli nom. Chez nous, on dit Ivan ou Vania.
Il prit Johannes par le bras et l’entraîna vers le feu.
— Moi, c’est Kolia.
Les flammes répandaient une agréable chaleur, les chansons du groupe étaient enjouées et parlaient d’un avenir radieux. Johannes s’assit près de Kolia qui allumait une nouvelle cigarette.
— Finalement, j’en prendrais bien une.
Kolia acquiesça et sourit à Johannes.
— Vanioucha, si je peux faire autre chose pour toi que t’offrir une cigarette, n’hésite pas à venir me voir. On aura besoin de renfort pour construire le socialisme.
*
— Tu pars à Berlin ? Si vite ?
Elisabeth tendit à Eva un drap propre.
Depuis qu’elles avaient toutes les deux commencé la formation à l’hôpital, les jeunes femmes étaient devenues inséparables. Elles se racontaient tout et passaient tout leur temps libre ensemble. Dès que c’était possible, elles s’arrangeaient pour travailler en même temps. Quelques semaines plus tôt, quand Eva avait raconté qu’elle pensait déménager à Berlin avec son époux Otto, Elisabeth avait espéré que leur projet n’aboutirait pas trop vite. Mais voilà qu’Eva lui annonçait maintenant qu’elle serait partie d’ici deux mois.
— Tu sais, Lisbeth, c’est une chance unique. Ils cherchent de toute urgence des infirmières à l’hôpital de la Charité. Et Berlin compte tellement de chantiers qu’Otto gagnera plus d’argent là-bas.
Eva tendit le drap sur le matelas.
— Viens donc avec nous. Berlin, c’est formidable.
— Je ne sais pas.
Eva sortit un autre drap du placard.
— Qu’est-ce qui te retient ici ?
Elisabeth regarda par la fenêtre. Elle songeait à Johannes Groen. Cela faisait des mois qu’elle pensait à lui et elle n’avait pas quitté un seul jour son écharpe. À tel point qu’un jour, sa mère lui avait fait remarquer qu’elle risquait d’avoir trop chaud, maintenant que le printemps était arrivé, mais Elisabeth avait secoué la tête en souriant.
— C’est à cause de ce Johannes ?
— Tu peux donc lire dans mes pensées ?
Elisabeth réajusta sa coiffe d’infirmière.
— Tu n’arrêtes pas d’en parler depuis des semaines ! Pourquoi est-ce que tu ne vas pas le voir dans le camp où il habite ?
D’un geste, Eva lissa une dernière fois le drap sur le lit. Elle prit une paire de gants en caoutchouc, les poudra de talc et s’essuya les mains dans son tablier.
— Je n’ose pas. J’ai peur de m’être imaginé des choses avec cette histoire d’écharpe. D’ailleurs, il n’est jamais revenu la chercher. Ce n’était peut-être qu’un geste de politesse.
— Ça m’étonnerait ! Les hommes n’ont pas l’habitude de distribuer leur écharpe aussi facilement. D’ailleurs, il est peut-être passé te voir à ton ancien poste alors que tu travaillais déjà ici. Va le voir ! De toute façon, tu n’arrives pas à l’oublier.
— Je sais, je l’ai trouvé tellement séduisant ! s’exclama Elisabeth, si fort que la patiente qui était couchée près de la fenêtre tendit son index devant sa bouche.
— Excusez-moi.
La malade sourit.
— Ah, quand l’amour s’en mêle, mademoiselle ! Moi aussi, j’ai connu ça quand j’avais votre âge…
Elisabeth prit la boîte de talc des mains d’Eva et la rangea dans le placard.
— Johannes, rien que son nom, tu ne le trouves pas magnifique ?
— Oui MA-GNI-FIQUE, reprit Eva en éclatant de rire.
— Tu te moques de moi ! Mais je me fais peut-être des idées. En plus, qui sait s’il est encore à Rostock?
*
Une semaine plus tard, lorsque Elisabeth sortit de l’hôpital après son service, elle n’en crut pas ses yeux. C’était lui, en chair et en os ! Johannes Groen était assis sur un banc devant l’hôpital, en train de lire. Habillé d’un pantalon en velours côtelé, d’une chemise bleue sans col et d’un gilet en laine gris, il avait l’air complètement différent de l’homme qu’elle avait rencontré la première fois. Elisabeth ne savait pas comment se comporter. Lentement, elle s’approcha de lui et s’arrêta deux pas avant le banc. Johannes était tellement absorbé dans sa lecture qu’il ne fit pas attention à elle. Il avait repris du poids, des couleurs, et ses cheveux avaient retrouvé du volume.
Elisabeth prit son courage à deux mains, inspira profondément et s’éclaircit la voix :
— Excusez-moi ! On se connaît, vous vous souvenez de moi ?
Johannes releva la tête et passa la main dans ses cheveux, l’air songeur.
Elisabeth baissa les yeux. Visiblement, il ne l’avait pas reconnue. Il faut dire que leur rencontre remontait déjà à un certain temps.
— Au bureau des personnes déplacées. Un jour où j’étais enrhumée…
Elisabeth se trouva ridicule, elle avait du mal à formuler une phrase intelligible alors qu’elle avait imaginé tant de fois cette scène de retrouvailles.
— Je m’appelle Elisabeth Havelmann. Et vous, vous êtes Johannes Groen, n’est-ce pas ?
— C’est vrai.
Il se leva en la dévisageant, puis son visage s’illumina en un instant.
— Mais oui, je m’en souviens maintenant. Vous avez gardé mon écharpe ?
Elisabeth rougit.
— Qu’est-ce que vous faites dans cet hôpital ?
Johannes rangea le livre dans son sac en cuir.
— Une formation d’infirmière. Et vous ? Vous semblez pourtant en bonne santé.
Des gouttelettes de sueur perlaient sur le front de la jeune femme.
— Un garçon du camp ne se sentait pas bien. Je l’ai accompagné.
Johannes sourit.
— Rien de grave ?
— Non, je crois qu’il se remettra vite. Elisabeth, je suis désolé de ne pas vous avoir reconnue tout de suite.
— Ce n’est pas grave, dit Elisabeth en jouant avec une boucle d’oreille.
— Vous accepteriez de venir vous promener avec moi demain ?
*
Johannes se présenta le lendemain matin devant la maison d’Elisabeth. Les moineaux gazouillaient dans les arbres et le soleil brillait déjà si fort qu’Elisabeth ne portait qu’un gilet sur sa robe verte lorsqu’elle sortit dans la rue. Johannes avait appuyé une vieille bicyclette contre la clôture du jardin. Sur le guidon était suspendu un panier recouvert d’une nappe à carreaux.
— Venez, Elisabeth, nous partons en balade. On pourrait suivre la rivière Warnow.
Du bout de sa chaussure, Johannes traça le chemin dans les graviers.
— À bicyclette ? Comment allons-nous faire ?
Elisabeth observa le cadre rouillé d’un air inquiet.
— Elle va bien nous porter, faites-moi confiance. Vous ne risquez rien, j’en fais mon affaire.
Elisabeth releva le bas de sa robe, s’assit sur le porte-bagages, et Johannes se mit à pédaler. Elle se tenait à lui pour ne pas tomber. Elle avait passé ses bras autour de sa taille et sentait la chaleur de son corps à travers sa chemise. Les rues de Rostock avaient beau être encore dévastées par la guerre, Elisabeth avait l’impression de ne s’être jamais sentie aussi bien de toute sa vie. Les jours passés dans la cave, la faim, la peur, tout cela avait subitement disparu. Elle ne pensait plus qu’à Johannes désormais.
La rivière Warnow n’était pas loin, mais Johannes s’embrouilla, tourna plusieurs fois au mauvais endroit, crut prendre des raccourcis, mais rallongea le trajet.
— Vous ne connaissez pas le chemin ?
— Oh, je pourrais rouler toute la vie comme ça avec vous.
Elisabeth sentit ses joues s’empourprer.

Ils étendirent la nappe sur le sol au bord de la Warnow et Johannes souleva le rabat du panier.
— J’espère que vous aimerez tous ces plats russes.
Elisabeth observa avec curiosité la salade de pommes de terre aux harengs, les raviolis pelmeni, le gâteau au fromage blanc vatrouchka, les bonbons batontchiki et deux bouteilles de kvas, une boisson fermentée.
— Kolia m’a aidé à préparer le pique-nique. C’est lui aussi qui m’a procuré la bicyclette.
— Qui est Kolia ?
Elisabeth sortit du panier les deux bouteilles et le décapsuleur.
— Un ami et presque un père pour moi, même s’il n’en a pas l’âge. Il est venu de Moscou pour aider à reconstruire le pays. Il m’a même trouvé un emploi. Avant, je déblayais les décombres. Maintenant, je travaille dans l’administration.
Johannes prit une bouteille et l’ouvrit.
— Vous avez les yeux qui brillent quand vous parlez de lui, dit Elisabeth en souriant.
— Il y a de bonnes raisons à cela. Il s’occupe de moi. J’ai enfin trouvé quelqu’un qui…
— … qui veille sur vous, c’est ça ?
Johannes baissa les yeux.
— Et vos parents ?
— C’est un sujet douloureux. Et il vaut peut-être mieux ne pas l’aborder lors d’un premier rendez-vous.
Johannes but une grosse gorgée de kvas.
— Mais puisque vous m’avez posé la question : je n’ai pas connu mon père, et ma mère était très malade. Un jour, je l’ai retrouvée morte dans le grenier.
Johannes eut du mal à retenir ses larmes.
— J’ai vécu un temps avec la famille qui habitait dans la ferme voisine. Et puis la place a manqué et je me suis retrouvé dans un orphelinat.
— Je suis désolée.
Johannes rangea la bouteille dans le panier et se mit à contempler la rivière, perdu dans ses pensées. Une péniche passa dans un bruit de moteur. Sur le pont était assis un vieil homme qui fumait la pipe en fixant un point à l’horizon. Un teckel couché sur ses genoux leva mollement la tête et regarda dans la direction des jeunes gens quand le bateau arriva à leur niveau. Tous deux restèrent silencieux un moment, à observer la surface de l’eau agitée de vaguelettes, quand des cris d’oiseaux firent sursauter Elisabeth.
Ils levèrent les yeux vers le ciel.
— Regardez, Elisabeth, les grues cendrées sont de retour ! dit-il en tendant le doigt.
— Elles sont tellement nombreuses. C’est très bon signe.
Enfant, lors d’un séjour avec ses parents à la Baltique, sur l’île de Rügen, Elisabeth avait vu des centaines d’oiseaux se poser dans un champ. Son père lui avait expliqué que les grues faisaient une halte à Rügen, en automne, pour se rassembler avant de migrer vers des régions plus tempérées. Depuis, la vue de ces oiseaux gracieux lui procurait une sensation de confiance et de sécurité. Elle sourit.
— Que voulez-vous dire ?
— Les grues portent bonheur.
Elisabeth baissa les yeux et vint plonger son regard dans celui de Johannes. Puis elle appuya sa tête contre son épaule, tandis qu’il passait son bras autour d’elle.

Aujourd’hui

Berlin
Lorsqu’elle arriva dans la rue en quittant l’étude de maître Herzberg, Theresa aperçut sa fille en face à la terrasse d’un café, assise dans une balancelle de jardin. Elle prenait appui sur ses baskets pour se donner de l’élan et se bercer tranquillement, plongée dans son téléphone portable. Alors que Theresa s’engageait sur la chaussée, elle ne remarqua pas le tramway qui venait de tourner au coin de la rue. Le chauffeur fit sonner sa cloche, Theresa recula aussitôt mais buta contre le bord du trottoir, trébucha et tomba sur les genoux en poussant un cri qui alerta les passants, affolés. Tandis qu’elle commençait à reprendre ses esprits, elle vit une tache rouge s’imprimer sur l’étoffe claire de son pantalon.
Anna bondit de la balancelle et accourut vers sa mère.
— Tout va bien, maman ?
Theresa acquiesça d’un signe de tête et attendit qu’elle l’aide à se relever.
Anna prit sa mère par le bras.
— Tu fais de ces choses. Il faut traverser au passage clouté, tu me l’as suffisamment répété quand j’étais petite. Tu avais oublié ?
Theresa ne put s’empêcher de sourire. Elles se dirigèrent lentement vers le bar où elles prirent place.
— J’ai eu tellement peur, j’ai besoin d’un remontant.
— Il n’est que quatre heures et demie… dit Anna en consultant sa montre.
Theresa fit signe à la serveuse et commanda un café-vodka. Elle prit une serviette sur la table et tamponna la tache sur son pantalon.
— Je crois qu’il est fichu.
— Pour enlever une tache de sang, il suffit de frotter avec du shampooing et de l’eau froide. J’ai vu ça sur un tuto YouTube.
Les yeux verts d’Anna brillèrent dans la lumière du soleil.
Theresa posa la serviette et regarda sa fille. Le temps filait tellement vite. Cela faisait déjà deux ans qu’Anna avait pris un appartement et entamé des études d’histoire et de sciences de la culture à l’université Humboldt. Pour gagner un peu d’argent, Anna travaillait comme guide le week-end au musée de l’Histoire allemande sur l’avenue Unter den Linden. Elle était indépendante financièrement, et Theresa était heureuse de constater qu’elle avait plutôt bien réussi l’éducation de sa fille.
— Alors, comment ça s’est passé chez le notaire ? Cette histoire d’héritage, c’était vraiment une erreur?
Anna reprit son léger mouvement sur la balancelle.
— Manifestement, non. Marlene m’a bel et bien légué la maison de Rostock. À moi et à ce Tom.
— Bizarre. Raconte-moi ce que tu sais sur Marlene.
La serveuse apporta le café. Theresa en but aussitôt une grande gorgée et commença à se détendre, la vodka ne tarda pas à faire son effet.
— Marlene est morte à dix-sept ans dans un accident de voilier. Alors qu’ils étaient partis naviguer avec notre père sur la mer Baltique, une tempête a dû éclater sans prévenir, et le bateau s’est retourné. On n’a jamais retrouvé son corps, et il n’y a jamais eu d’enterrement. C’est à peu près tout ce que je sais. Je suis née plus tard, je n’ai pas connu Marlene. Mes parents n’en parlaient jamais, et j’ai fini par ne plus poser de questions. J’imagine que c’était trop douloureux pour eux de parler de cet enfant qu’ils avaient perdu.
Theresa étendit ses jambes sous la table.
— Aujourd’hui, tout porte à croire que tes parents t’ont menti et que Marlene n’est pas décédée à cette époque-là.
Theresa opina de la tête.
— Et qui est ce Tom ? demanda Anna en sortant son portable.
— Range-moi ça, s’écria Theresa sur un ton de reproche.
Anna reposa son téléphone sur ses genoux.
— Excuse-moi, dirent-elles dans un même élan.
Theresa esquissa un sourire. Toute cette histoire d’héritage la minait alors qu’elle était censée se concentrer sur la préparation de son exposition. Depuis qu’elle avait reçu la lettre de maître Herzberg, elle n’avait pas retouché à ses pinceaux. La situation semblait tellement absurde. Comment pouvait-elle concevoir que sa sœur qu’elle croyait décédée depuis longtemps venait de lui léguer l’ancienne maison de ses parents ? Et qui était ce Tom, dont elle n’avait jamais entendu parler et qui se retrouvait maintenant lui aussi copropriétaire de la maison ? Theresa fit signe à la serveuse et commanda un deuxième café-vodka.
— Il s’appelle Tom Halász. Je n’en sais pas plus.
— On va regarder, une seconde, dit Anna en reprenant son portable. Débarras d’appartement Tom Halász, ça te dit quelque chose ?
Theresa fit un effort pour se souvenir de ce que Tom avait annoncé sur sa messagerie.
— Oui, je crois que c’est ça.
Anna passa le téléphone à Theresa.
— Mais, dis-moi, c’est qu’il est joli garçon !
Sur l’écran s’était affichée la photo d’un jeune homme à qui Theresa donnait une trentaine d’années. Il avait les yeux bruns, le teint mat et son sourire laissait apparaître une rangée de dents impeccablement alignées. Theresa dut reconnaître que Tom, si c’était bien lui, ne manquait pas de charme. Mais ce visage n’expliquait pas du tout pourquoi Marlene avait légué sa maison à eux deux.
— Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?
— Aucune idée. Je vais commencer par fumer une cigarette.
Theresa farfouilla dans son sac à la recherche de son paquet de tabac. Son regard s’arrêta sur l’enveloppe que maître Herzberg lui avait remise. Elle la posa sur la table.
— C’est le notaire qui me l’a donnée.
— Et tu la sors seulement maintenant ?
Anna se saisit de l’enveloppe.
— Je peux ?
— Je t’en prie.
Theresa se roula une cigarette et l’alluma.
Anna ouvrit l’enveloppe. Elle contenait une clé et une lettre qu’elle parcourut brièvement.
— Aristote ? Qu’est-ce qu’il vient faire là ?
— Comment ça ?
— Tiens, lis toi-même.

Chère Theresa,
« Voiler une faute par un mensonge, c’est remplacer une tache par un trou. » (Aristote.)
Je voulais t’écrire depuis longtemps, mais j’étais trop lâche, je n’en ai pas trouvé le courage. Et je ne voulais pas non plus te compliquer la vie. Maintenant, c’est la force qui me manque, le cancer a gagné la partie. On ne peut rien changer au passé, mais on peut essayer d’améliorer le présent. C’est pourquoi j’aimerais que Tom, Anton et toi contribuent à combattre le mensonge.
Affectueusement,
Marlene

Theresa laissa retomber la lettre.
— De quel mensonge parle-t-elle ? Remplacer une tache par un trou ? Qu’est-ce qu’elle veut dire par là? demanda Anna.
Theresa haussa les épaules et contempla la lettre d’un air pensif.
— Et qui est ce Anton ?
— Je n’en ai pas la moindre idée. Mais ta grand-mère Lisbeth a aussi mentionné son nom quand je suis allée la voir hier. Bizarre… Je suis certaine de ne jamais avoir entendu parler de lui auparavant.
— Anton, Tom… Tout ça est bien mystérieux.
Anna ramassa la clé sur la table et l’examina.
— Je crois qu’on va devoir aller faire un tour à Rostock. Et aussi essayer de contacter ce Tom.
— Oui, tu as raison.
Anna plaqua brusquement sa main devant sa bouche et disparut à l’intérieur du café. »

Extraits
« Les murs étaient tapissés d’un papier peint beige à losanges discrets. Sous la fenêtre était disposé un grand lit protégé avec un couvre-lit datant des années 1960 et orné de grosses fleurs turquoise, brunes et jaunes. À côté du lit était posée une lampe sphérique orange. Une armoire paysanne sculptée se trouvait en face d’un canapé en velours cannelle au dossier garni de tapis au crochet blanc et d’une table réglable à manivelle sur laquelle se trouvait un coffret décoré de motifs peints, comme ceux qu’on ramenait autrefois des vacances en Hongrie ou en Bulgarie.
— C’est dément, non ?
Anna se laissa tomber sur le canapé, soulevant un nuage de poussière.
— Si je raconte ça dans mon séminaire d’histoire, ils vont vouloir organiser un voyage pour venir voir ça. On a vraiment l’impression de remonter le temps. p. 101

« Pendant qu’ils attendaient leur plat, Theresa explora la salle du regard. Sur le mur près de l’entrée était suspendu un drapeau de la RDA, ainsi que des fanions et des insignes. Au-dessus des tables, des étagères étaient décorées de postes Sternradio, de tourne-disque, de vaisselle, de produits ménagers, de bocaux de légumes, de paquets de lentilles Tempo et de café Rondo, de chewing-gums et de tablettes de chocolat, de cosmétiques Florena, de livres, de magazines et de disques. À côté du bar étaient punaisées des photos d’enfants portant le foulard bleu ou rouge des pionniers, d’adolescents en chemise du mouvement de la Jeunesse et de jeunes gens en uniforme de l’Armée populaire nationale.
Monsieur Bastian but une gorgée de bière.
— Vous vous souvenez? Vous aussi, vous avez grandi en RDA.
— J’avais dix-sept ans quand le mur est tombé, j’ai fêté ma majorité à la porte de Brandebourg le soir du Nouvel An 1989. Un peu que je m’en souviens !
Le visage de monsieur Bastian se rembrunit.
— C’est dommage qu’on veuille faire une croix sur cette époque. Avec la réunification, les gens ont tout jeté pour réaménager leur appartement. Un scandale, si vous voulez mon avis. »
NB. Le restaurant «L’Osseria» qui est décrit ci-dessous est désormais fermé.

À propos de l’auteur
BAUMHEIER_Anja_©Dagmar_MorathAnja Baumheier © Photo Dagmar Morath

Anja Baumheier est née en 1979 à Dresde et a passé son enfance en RDA. Professeure de français et d’espagnol, elle habite aujourd’hui à Berlin avec sa famille. La Liberté des oiseaux est son premier roman. (Source: Éditions Les Escales)

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Châteaux de sable

LA_ROCHEFOUCAULD-chateaux_de_sable

  RL-automne-2021

Sélectionné pour le prix littéraire Maison Rouge

En deux mots
Louis Robinson est ravi de faire la connaissance du narrateur, descendant d’une famille aristocratique qui aura beaucoup soutenu le monarque à l’heure de la Révolution française. Le fantôme de Louis XVI va l’engager pour écrire sa «vraie» vie. Après tout, le roman national est d’abord un roman.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Les confidences de Louis XVI

En imaginant sa rencontre avec le fantôme de Louis XVI dans la France des gilets jaunes, Louis-Henri de la Rochefoucauld va tout à la fois déconstruire le roman national et remettre en perspective son histoire familiale. Avec humour et érudition.

On le sait, l’aristocratie aura payé un lourd tribut à la Révolution française qui, pour asseoir son autorité, guillotinait à tour de bras tous ceux qui portaient une particule. La famille de La Rochefoucauld détient le triste record du nombre de morts durant cette période. À la suite de cette dispersion façon puzzle ne subsisteront que quelques beaux rêves de restauration. Plus prosaïquement, les descendants de la noblesse se classent aujourd’hui en affairistes « qui avaient froidement suivi l’évolution des espèces en s’assimilant à la haute-bourgeoisie friquée, les irréductibles « qui tournaient en rond dans les pièces mal chauffées de châteaux angevins » et les précurseurs amnésiques qui se métissaient. Quant à Louis-Henri, il se sent « condamné à vivre de façon parodique » et trouve refuge dans le journalisme et la littérature. Des piges et des entretiens qui lui permettent d’entretenir une famille, même s’il aimerait offrir un avenir plus flamboyant à sa petite fille Isaure.
C’est lors d’un mariage joyeusement arrosé qu’il va faire LA rencontre qui va bousculer sa vie. Louis Robinson va lui proposer d’être son nègre, de raconter la « vraie histoire » de sa vie, car il n’est autre que le fantôme de Louis XVI. Intrigué mais aussi séduit, le narrateur s’achète carnets et stylo et se rend quai de Bourbon pour recueillir les confidences du monarque déchu et de son épouse. Une Marie-Antoinette qui n’a rien à voir non plus avec la femme frivole entrée dans la postérité.
L’opération réhabilitation est lancée!
Grâce au dispositif narratif choisi par l’auteur, on va se régaler des télescopages entre l’actualité du moment et les «souvenirs» de ce couple qui a traversé le temps. Ainsi, toutes proportions gardées, Antoinette voit un parallèle entre la vie recluse à Versailles et l’actuel président qui, bien des siècles plus tard n’a pas vu venir les gilets jaunes. Ces «Gaulois réfractaires» vont même finir par donner des idées à Georges Lemoine. L’homme tient un bar clandestin où se réunissent les fidèles de Louis XVI et rêve de s’appuyer sur ces révoltés pour faire tomber le régime.
Se basant sur une solide documentation, l’auteur va raconter à sa manière les jours qui ont fait basculer le régime et la dernière tentative de restaurer un pouvoir désormais honni. On retrouve aussi ici l’ambiance et certains thèmes croisés dans Le Club des vieux garçons. On y cherchait tout autant un espace de liberté en s’accrochant à des principes un peu surannés et folkloriques, mais en y mettant du panache et de l’audace. Car comme disait Danton, cet ennemi juré, «Pour vaincre, il nous faut de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace» !

Châteaux de sable
Louis-Henri de La Rochefoucauld
Éditions Robert Laffont
Roman
244 p., 19 €
EAN 9782221256091
Paru le 26/08/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris, mais également en Franche-Comté et en Champagne, notamment à Pargny-les-Reims.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière, notamment autour de 1789-1793.

Ce qu’en dit l’éditeur
«J’avais mis beaucoup de temps à m’intéresser à la Révolution, et plus encore à la comprendre. Puis, j’y étais revenu, et la période m’avait semblé capiteuse. Malgré l’atrocité des faits, tout y était beau : les lieux, les vêtements, les noms des bons, des brutes et des truands. Mon déphasage trouvait un écho dans la figure de Louis XVI. J’avais le goût des causes perdues et le plus grand des guillotinés était indéfendable. Quand aurait-il enfin un bon avocat?»
Tour à tour mélancolique et drolatique, ce roman met en scène un héritier de la noblesse d’épée qui ne sait plus à quel saint se vouer.
Jeune père un peu paumé, précaire dans la presse, le narrateur vit dans un monde en voie d’extinction. Rien de grave : issu d’une famille décimée sous la Révolution, il a appris le détachement. Trop à l’ouest pour avoir des convictions politiques, il n’est pas royaliste, mais ne croit pas non plus au mythe d’une France nouvelle née en 1789… jusqu’au jour où Louis XVI lui apparaît! Et s’il s’amusait à réhabiliter ce grand dadais mal-aimé, émouvant malgré lui?
« Quand on n’a plus de château à transmettre, on peut au moins tenter d’aménager pour ses enfants une mémoire habitable. »

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Page des Libraires (Murielle Gobert Librairie Passerelles à Vienne)


De quoi parle votre roman Louis-Henri de la Rochefoucauld ? © Production Éditions Robert Laffont

Les premières pages du livre
« 1. « Je crois aux forces de l’esprit… »
L’épisode eut lieu il y a quelques années au château de ma grand-mère. Une jeune fille engagée pour l’été était venue trouver mon père. Le plus souvent, elle tapait à sa porte parce qu’elle avait surpris une chauve-souris dans une chambre et avait besoin de lui pour s’en débarrasser. Mon père s’en chargeait d’un coup de fouet de chasse bien ajusté. Dans ce noble art, c’était un champion. Cette fois-ci, la situation était plus préoccupante : « Monsieur le comte, pardon de vous déranger… Je suis très embêtée d’avoir à vous annoncer ça, mais je ne veux plus faire le ménage au dernier étage. J’ai trop peur. » Allons bon ! Peur de quoi ? Embarrassée, la jeune fille avait poursuivi : « Il y a des bruits étranges en haut, quelque chose de bizarre… Ça va vous paraître fou, tant pis : je pense que la maison est hantée. » D’ordinaire flegmatique derrière sa cravate, qu’il n’enlevait que pour dormir, mon père en avait bondi de son fauteuil : « Des fantômes ? Formidable ! Extra ! Si vous en croisez à nouveau, prévenez-moi, je serai ravi de les rencontrer : ils ne peuvent être que mes ancêtres ! »
Dans la galerie de portraits, à elle seule une histoire de la mode à travers les âges, certains anciens ne demandaient qu’à sortir du mur pour se dégourdir les jambes. Communiquer avec ses aïeux, faire tourner les tables de la mémoire : ainsi avais-je été élevé. Au cours des repas, mon père nous expliquait comment nous descendions des rois de France – leur sang coulait dans nos veines. Il nous arrivait de franchir la Manche. J’avais été frappé d’apprendre que je descendais de Charles Ier, le roi d’Angleterre qui fut décapité en 1649, et donc de sa grand-mère, Marie Stuart, raccourcie pour sa part en 1587. Petit, déjà, ces têtes coupées me montaient au cerveau.

À la naissance de mes dernières sœurs, des jumelles, ma mère n’arrivait plus à s’occuper de ses cinq enfants. Elle avait demandé à mon père de nous sortir, mon frère et moi. Nous emmenait-il au stade ? Il n’aimait pas le sport. Je me souviens de nos fous rires devant les glaces déformantes du Jardin d’acclimatation, de promenades dans la forêt de Rambouillet, d’une visite des Grandes Écuries du château de Chantilly. J’avais cinq ans. Savais-je que ces écuries avaient été construites au XXVIIIe siècle par Louis-Henri de Bourbon, septième prince de Condé ? Ce Louis-Henri croyait à la métempsycose et aimait les chevaux à un point tel qu’il pensait se réincarner en canasson. Cette branche illustre des Bourbons s’était éteinte deux générations après lui, en 1830, le jour où son petit-fils, lui aussi prénommé Louis-Henri, neuvième prince de Condé et plus grande fortune de France, avait été retrouvé pendu à l’espagnolette d’une fenêtre de sa chambre. Sur ces explications, nous remontions dans la voiture. Mon père réajustait son nœud de cravate en se regardant dans le rétroviseur intérieur. « Tu portes décidément un très joli prénom », me disait-il sur le chemin du retour.
Quand j’avais atteint l’âge de six ou sept ans, il m’avait estimé assez mûr pour retourner au berceau – c’est-à-dire découvrir le château de La Rochefoucauld, tenu par une de nos tantes. Une fois encore, nous étions entre hommes, assis mon frère et moi sur la banquette arrière, direction la Charente. Après un tour de la maison millénaire, nous avions assisté depuis les gradins au son et lumière qui se donnait le soir. Il y avait un vrai tournoi. Puis un acteur jouait le rôle du roi Charles VII. À voix basse, mon père assurait les commentaires : « Charles VII était notre invité au château quand il a appris la fin de la guerre de Cent Ans, en 1453. » Je n’avais bien sûr aucune idée de ce qu’était la guerre de Cent Ans, mais restais sidéré par cet étrange spectacle, l’histoire mise à la portée d’un enfant, un Puy du Fou personnalisé. Le problème, c’est que, avec mon goût pour les distorsions drolatiques, les différents tableaux du son et lumière se mêlaient dans mon esprit aux glaces déformantes du Jardin d’acclimatation – je peinais à y voir autre chose que de la poudre aux yeux.

À vingt et un ans, vaguement inscrit à la Sorbonne, j’avais commencé à collaborer à Technikart, magazine branché dont les bureaux bordéliques se trouvaient place de la Bastille. Nous n’étions pas toujours payés, mais la liberté de ton qu’on y avait valait tous les salaires. Je pensais naïvement m’échapper de mon milieu. Même là, j’étais tombé sur un cousin éloigné. Le fondateur, Fabrice de Rohan Chabot, grand hurluberlu hirsute et grisonnant, portait des pantalons de couleur rapiécés et des vestes Old England piquées dans l’armoire de son père, qui vivait villa Montmorency. Avec ses bottes usées et sa façon de parler si frappante, grivoise et seigneuriale à la fois, Fabrice semblait tout droit sorti de la cour de François Ier. Il descendait du chevalier de Rohan, celui qui avait judicieusement corrigé Voltaire en 1726 – ses laquais avaient rossé le philosophe à coups de gourdin. « Arouet ? Voltaire ? Enfin, avez-vous un nom ? » lui avait lancé Rohan. Ce à quoi l’autre avait répondu : « Voltaire ! Je commence mon nom et vous finissez le vôtre. »
Finissais-je le mien ? Venant de ce monde à part où l’on vous donne le prénom des princes de Condé, j’avais quelque chose de spectral. J’avais essayé de vivre ma vie, n’avais pas franchement réussi. Dans la réalité, je n’avais pas percé. Titulaire d’une modeste licence de philo, n’ayant jamais connu le salariat, écrivain sans lecteurs et pigiste précaire, homme d’intérieur avec au compteur sept échecs au permis de conduire, je flottais dans une dimension parallèle. Découvrirais-je un jour un ou deux trucs intéressants ? N’étais-je bon qu’à prendre la poussière ? À vingt-deux ans, âge auquel on se lance dans le monde du travail, le suicide d’un ami d’adolescence m’avait fait prendre encore un peu plus de distance avec le cours des choses. Il avait retourné contre lui le fusil de son grand-père. Cette image me hantait, elle me hantera toujours. Puis un événement aussi insondable que nos séances de spiritisme généalogique avait achevé de faire de moi un vieux machin dépassé : le 26 novembre 2016, année de mes trente et un ans, j’avais eu une fille. La paternité détraque votre rapport au temps ; du jour au lendemain, vous déléguez le futur à quelqu’un d’autre. Le présent étant par définition invivable, il ne vous reste plus que le passé à habiter.
Lorsque s’ouvre ce deuxième acte de votre existence, mieux vaut vous lever du bon pied. À la naissance d’Isaure, j’avais mis à la poubelle mes baskets trouées et commencé à collectionner les chaussures anglaises. J’avais acheté deux paires de mocassins à glands et repris un manteau de loden de mon grand-père maternel, lequel m’avait aussi légué une calvitie qui ne cessait de s’épanouir au sommet de mon crâne. Ainsi vêtu et dégarni, myope et migraineux, j’arpentais les rues du XVIe arrondissement. En allant chercher le pain, je croisais parfois Édouard Balladur et son épouse, qui habitaient à côté de chez moi, boulevard Delessert. Oublié de tous, l’ancien Premier ministre avait l’air empaillé dans ses beaux costumes d’un autre temps. Je n’étais pas sûr de paraître plus jeune que lui. M’ayant considéré dès notre premier verre comme un bibelot à revendre un jour à une brocante de quartier, mon épouse ne s’en faisait pas, du moins le croyais-je ; mes trois petites sœurs, en revanche, s’inquiétaient de mon évolution.

Voyons le bon côté des choses : quand on est un fantôme, on ne prend plus rien au tragique. Le problème, naturellement, c’est qu’on a du mal à se vendre sur le marché de l’emploi – nul ne confie un travail qualifié à un type qui s’en fout. Deux ou trois rédacteurs en chef aussi inconscients que Rohan Chabot m’avaient donné ma chance. À défaut d’exister vraiment, j’écrivais dans la presse des portraits d’artistes plus ou moins valables derrière lesquels je m’effaçais. Je n’avais pas les moyens de mon oisiveté, et pourtant mon quotidien n’était qu’un incessant bavardage, comme ce livre le montrera assez.
Parfois, tel ou tel interlocuteur me retournait la question. J’y avais eu droit avec l’écrivain Andreï Makine, de l’Académie française. Il parlait tellement vite, avec ses restes d’accent russe, que je ne comprenais pas tout ce qu’il me racontait, d’autant que l’ambiance de la brasserie Wepler, où nous étions installés, n’aidait pas à la concentration. En cette heure creuse de l’après-midi, quelques vieux messieurs lisaient le journal en digérant leurs rognons. La lumière orangée et le cuir ramolli des banquettes étaient propices à la sieste. Quant à Makine, académicien atypique à la carrure d’ancien du KGB et à la belle gueule anguleuse de statue soviétique, avec son regard d’acier qui vous transperçait, il semblait vouloir vous hypnotiser, vous endormir – et pourquoi pas jeter votre corps dans la Volga.
Une fois ses réponses dans la boîte, nous avions repris un café et inversé les rôles : il m’avait interrogé sur ma famille, surpris d’apprendre que, avec quatorze victimes, les La Rochefoucauld détenaient le record du nombre de morts sous la Révolution française, toutes compétitions confondues. La liste donnait le tournis. Pierre-Louis et François-Joseph avaient donné le coup d’envoi le 2 septembre 1792 : frères, tous deux évêques, ils avaient été assassinés à la prison des Carmes. Deux jours plus tard, le 4 septembre, Louis-Alexandre tombait dans un guet-apens à Gisors : molesté, lapidé, achevé d’une trentaine de coups de gourdin et de pique. Au printemps 1793, Marie-Françoise, Charlotte-Louise et Louise-Charlotte avaient été exécutées « pour être nées aristocrates et porter le nom de La Rochefoucauld ». Ce fut ensuite le tour d’Adélaïde-Marguerite, de Gabrielle-Françoise et de Françoise-Perrine (quels prénoms !), noyées à Nantes sur ordre de l’impitoyable Carrier. L’amazone Marie-Adélaïde, qui combattait avec ses paysans en Vendée, fut guillotinée le 24 janvier 1794. Suzanne, qui à soixante-huit ans guerroyait elle aussi, l’avait précédée sur l’échafaud. Ses deux fils, Alexandre-Marie et René-Claude, connaîtraient le même sort, l’un guillotiné, l’autre fusillé. Anne, enfin, fut guillotinée le 8 mars 1794 place de la Révolution, à Paris.
Nous avions payé cher le prix de l’agitation populaire. Le jacobinisme était-il un humanisme ? Vous avez quatre heures. À l’école, les manuels de l’Éducation nationale ne m’avaient pas convaincu des bienfaits de la Terreur. Makine n’avait pas l’air d’accorder plus de crédit que moi à la démocratie représentative ni aux sacro-saintes institutions républicaines, tout ce fumeux charabia auquel plus personne ne croyait. À ses yeux, seule la littérature comptait. Jusqu’ici imperturbable dans son étrange manteau trop grand pour lui, le charmeur de serpents slave avait cédé au naturel : « Mais ma parooole, Louis-Henriii ! Il faut en faire un romaaan ! Et de toute urgence ! “Je viens de la famille dont le sang a le plus coulé sous la Révolution” : quelle incroyaaable première phraaase ! » J’avais déjà consacré un livre à ce sujet, et ça n’avait pas été un tube. Il faut dire que, au lieu de crier au génocide et de demander réparation à l’État, bref, de pleurnicher, j’avais choisi de m’exprimer sur le mode comique. La victimisation était tendance, mais le sanglot de l’aristo ne m’avait pas semblé un créneau porteur pour s’attirer les faveurs des médias. Aurais-je dû faire du lobbying nobiliaire ? Réunir les cent mille derniers représentants du second ordre ? Lancer la Particule Pride, une marche des fiertés d’un nouveau genre et d’une autre tenue, un défilé de perruques poudrées dans les rues de ce qu’on appelait jadis le faubourg Saint-Germain ? Je divaguais. Makine et moi, nous ne nous écoutions plus. Deux cinglés face à face. Alors que nous nous séparions, il m’avait serré la main à m’en écraser les os, me répétant une dernière fois avec des intonations illuminées de prophète dostoïevskien : « Réfléchissez-y, La Rochefoucauld ! Aucun autre thème n’est intéressant pour vous. Vous ne pouvez qu’y revenir. La Révolution, c’est voootre sujeeet ! »

Nous étions en 2018, j’avais atteint l’âge du Christ et j’étais à la ramasse. Un an plus tôt, un jeune banquier d’affaires qui se prenait pour Bonaparte avait été élu président de la République. Durant sa campagne, il avait publié un livre intitulé Révolution. Il aurait mieux fait de ne pas jouer au plus malin : le complotisme et la contestation ne cessaient de monter en France. On sentait que ça clochait. Par ailleurs, avec les islamistes, la décapitation était redevenue à la mode. Je ne faisais pas encore le lien, mais tout cela ne me disait rien qui vaille.
Sans cesse réveillé par les cauchemars de ma fille, je ne fermais plus l’œil de la nuit ; dormant debout, je rêvassais à longueur de journée. Dans les rues comme en moi, tout était devenu flou, brouillé, brumeux. Un coaltar complet. En septembre, des valises sous les yeux, j’attendais le métro en bâillant. Tout autour, sur le quai, des cadres du secteur tertiaire se penchaient sur leur téléphone portable. J’ai levé la tête et vu cette affiche publicitaire :

« Mais c’est une révolte ?
— Non, Sire, c’est une révolution ! »
Réponse du duc de La Rochefoucauld-Liancourt à Louis XVI le 14 juillet 1789

Il s’agissait d’une pub pour un mascara de chez Chanel, le modèle Révolution – décidément. On y voyait une photo du produit, très à son avantage sur un joli fond noir ; et, au-dessus, en guise de slogan, ce dialogue entre Louis XVI et mon aïeul. Comment mon ancêtre se retrouvait-il, post mortem et sans droits d’auteur, concepteur-rédacteur pour un cosmétique ? Mais d’abord : qui était ce La Rochefoucauld-Liancourt, qu’on peut appeler Liancourt pour aller plus vite ? Je dois ici me fendre d’une brève digression à destination des équipes marketing de Chanel.

Né en 1747, Liancourt avait hérité la charge de grand maître de la garde-robe du roi, passe-temps qui aurait plu à Yves Saint Laurent, mais qui paraît fastidieux en notre ère du survêtement pour tous. Responsable d’une partie des diamants de la Couronne, il devait surtout veiller à l’allure de Sa Majesté et s’occupait de ses fournisseurs et tailleurs. Chaque matin, à son réveil, il tirait la chemise de nuit royale par la manche droite – le premier valet s’occupait de la manche gauche. Puis il bouclait les souliers du monarque, lui attachait son épée, l’aidait à passer son habit et le cordon bleu de l’ordre du Saint-Esprit… De son propre aveu, Liancourt n’avait pas été un aigle dans ses études. Bègue, il ne pouvait briller dans la conversation par des reparties piquantes ; il était néanmoins curieux, fin, caustique, et sa longue amitié avec Talleyrand prouve qu’il avait l’estime des gens d’esprit. Très bien en cour sous le ministre Choiseul, qui le considérait comme un fils, ou quasi, il avait été chez lui à Versailles, « pays du déguisement » dont il ne raffolait pas, même s’il y avait ses appartements.
L’arrivée de la du Barry dans la couche de Louis XV avait précipité, en 1770, la disgrâce de Choiseul, et donc la sienne, ce qui ne lui avait pas déplu. « Notre famille a toujours eu un égal éloignement et pour l’état de domesticité, et pour celui d’intrigue », écrivait ce descendant d’un des leaders de la Fronde. Marié à dix-sept ans, comme c’était l’usage, Liancourt prétendait ne pas avoir cédé « à la douce facilité des mœurs d’alors ». Appartenant à la jeunesse dorée, il avait voyagé en Angleterre et ailleurs. Rue de Seine, à l’hôtel de La Rochefoucauld, où sa tante tenait salon, la décoration était correcte (œuvres du Titien, de Véronèse, Poussin, Raphaël et Léonard de Vinci). On y rencontrait tous les savants et économistes en vue à l’époque, deux futurs présidents américains (John Adams et Thomas Jefferson), des troubadours prometteurs – le jeune Mozart était venu jouer quelques airs en 1778. Dans son propre hôtel particulier, au 58, rue de Varenne, en face de Matignon, Liancourt menait grand train : des domestiques à tous les étages, un millier de bouteilles à la cave, deux diligences à ses armes, des armoires remplies de vêtements découpés dans des velours, satins et gourgourans achetés chez Lenormand, rue Saint-Honoré. Grand fumeur de cigare, il n’était pas un minet, un fils à papa ne pensant qu’à claquer ses louis d’or dans les cafés du Palais-Royal : il avait servi dans son régiment de dragons ; et, sur ses terres, en seigneur éclairé, il luttait contre la mendicité, cherchait à moderniser l’agriculture et l’industrie.
Quelle belle année que 1774 pour tous ceux qui avaient encore un cerveau au Royaume de France : grâce à la petite vérole, Louis XV enfin cassait sa pipe ! Dans un texte tordant, Liancourt raconte les dix nuits qu’il avait passées au chevet du satyre agonisant en robe de chambre dans son lit de parade. Une partie de plaisir que de voir ce grand douillet de Louis XV au pieu, en train de geindre, avec six médecins, trois chirurgiens et trois apothicaires lui tâtant le pouls à tour de rôle. Les vils vautours qui s’étaient invités à Versailles dans le sillage de la du Barry sentaient que le vent tournait. Ces goujats avaient essayé de le faire sortir de la pièce, mais Liancourt n’avait rien voulu entendre – on ne dégageait pas un duc comme un manant. Les saignées n’ayant pas donné de résultats probants, Louis XV avait reçu un lavement. Le visage enfoncé dans son oreiller, les fesses à l’air : quelle fin glorieuse pour l’héritier de Saint Louis… À la grande satisfaction des honnêtes gens et au grand chagrin des faquins, le roi se mourait, le roi était mort. La du Barry, ses bijoux et toute sa clique de mauvais plaisants avaient été foutus dehors. Louis XVI avait été appelé à régner, avec, jamais loin de lui, Liancourt, qui resterait toute sa vie « attaché par sentiment à ses qualités et à ses vertus ». Fréquentant la frange libérale de l’aristocratie, Liancourt avait compris très tôt que les temps changeaient. Il avait tenté d’intégrer le roi à cette révolution en cours. Les choses, on le sait, ne se passèrent pas comme prévu. Le 14 juillet, pour aller de Paris à Versailles, laquelle de ses voitures avait-il fait atteler par son fidèle écuyer, François Le Soindre ? Son cabriolet, l’une de ses deux berlines ou l’une de ses diligences ? Et quand avait-il prévenu Louis XVI de la prise de la Bastille ? Les sources ne concordent pas. Dans des écrits qu’il a laissés, Liancourt affirme que c’est pendant la nuit, vers une heure du matin, qu’il était entré dans la chambre du roi pour lui apprendre que le premier domino était tombé.

Tout m’est revenu d’un coup, sur ce quai de métro, ce matin de septembre, face à une pub pour le mascara Révolution de chez Chanel… J’avais l’impression que Liancourt était là, à côté de moi, à regarder lui aussi l’affiche. Je sentais sa présence, repensais à sa vie mille fois racontée par mon père, aux menaces de mort qui avaient pesé sur lui, à son exil en Amérique, à son retour tardif d’émigration et tout le toutim. Le sort des vieilles familles de ce temps. J’ai raté un premier train.
En m’ouvrant les yeux, ce mascara m’a renvoyé à Makine, à sa poignée de main qui m’avait fait si mal. J’ai raté un second métro. Après l’Académie française, voilà que l’industrie du luxe me renvoyait à son tour à la Révolution française. Fallait-il y voir un signe ? Comme François Mitterrand, je croyais aux « forces de l’esprit ». Je n’ignorais pas que, en privé, le monarque socialiste affirmait que la mort de Louis XVI avait été « le drame de la France ». Inutile de se cacher plus longtemps derrière son maquillage : tout me rappelait auprès du roi ! J’avais assez perdu de temps dans des voies sans issue.

Lecteur admiratif des moralistes du XVIIe siècle et aspirant à une vie ascétique dont j’étais bien incapable, je n’étais pas mécontent de mon sort plus que dérisoire. En 2018, j’occupais la charge de grand maître de la garde-robe de ma fille. Quand j’habillais Isaure le matin, je ne réglais pas que la question épineuse de la manche droite : les caisses de mon ménage étant ce qu’elles étaient, je n’avais pas les moyens d’engager un premier valet pour la manche gauche. J’avais beau manquer d’ambition sociale, je pouvais quand même viser plus haut ; d’autant que, un jour prochain, ma fille enfilerait seule ses vêtements.
J’aurais préféré travailler pour Louis XVI. Il m’inspirait une profonde affection. L’historiographie avait accablé de noms d’oiseau le poussah pusillanime, considéré comme un fils à papa à silhouette de sumo, un soliveau soumis aux caprices de sa femme, un bricoleur de serrures impuissant et parjure… Léon Bloy, taquin, parlait de « citrouille creuse ». N’en jetez plus ! Je pensais tout le contraire de Sa Majesté. Il avait poussé à son paroxysme cette qualité souveraine : le détachement. Sous ses bourrelets bonhommes, je voyais un fakir qui avait remarquablement su serrer les dents sur la planche à clous de la Révolution. Derrière son rire d’adolescent bébête qui, paraît-il, mettait mal à l’aise, j’entendais autre chose qu’un « débile cerveau » (Bloy, encore) : Louis XVI n’était pas un intellectuel mais un poète, et l’un des plus accomplis que la Terre eût portés. Aucun artiste n’égalera jamais la performance définitive que fut sa décapitation – il faisait lui-même ses cascades. Son bon naturel valait mieux que ses idées. Même de son courage il ne tirait pas de vanité. Quant à sa clownerie, elle n’était pas comprise. Cet homme secret, pudique et dépressif avait caché son jeu. Sans partir dans des trémolos ultraroyalistes gênants pour tout le monde, ne pouvait-on pas dire que le roi très chrétien était tombé en martyr ? Il avait donné sa vie, il était mort pour la France – et, depuis, son peuple n’avait cessé de cracher sur sa tombe. Le stoïcien dodu avait pourtant incarné un certain génie de chez nous, versant perdant magnifique. Être un Vercingétorix christique, pardon, mais c’était autre chose que présider la Ve République avant de mourir de vieillesse…

À la fin tu es las de ce monde moderne… Je n’avais pas toujours tenu l’exécution du roi pour le péché originel de la France, ni l’Ancien Régime pour un paradis perdu. Ignare, j’avais mis beaucoup de temps à m’intéresser à la Révolution, et plus encore à la comprendre un peu. En vieillissant, j’y étais revenu, et la période m’avait semblé capiteuse. J’en aimais profondément la couleur, les personnages et le climat. Malgré l’atrocité des faits, tout y était beau : les lieux, les vêtements, les noms des bons, des brutes et des truands. Mon déphasage trouvait un écho dans la figure de Louis XVI. J’avais le goût des causes perdues, et, de même que le malaise aristocratique était inaudible, le plus grand des guillotinés était indéfendable. Quand aurait-il enfin un bon avocat ? Sa condamnation à mort ainsi que celle de Marie-Antoinette avaient été expéditives. Il était temps de rouvrir leurs dossiers et de réécrire l’histoire.
Faites entrer l’accusé ! Décrocher en exclusivité un grand entretien de Louis XVI : telle était ma nouvelle raison de vivre. Par mes activités dans divers journaux, je connaissais quelques attachées de presse, certaines étaient des amies, mais aucune n’avait la ligne directe de cette célébrité en quête d’un second souffle. Depuis longtemps déjà, me répondait-on, il n’assurait plus la promo. À la place, on me proposait de rencontrer des comédiens à gros sabots, des chanteuses à frange, des romancières tout en jambes, des éditorialistes avec implants capillaires. Aucun de ces profils ne me faisait vibrer. J’avais des principes : désormais, ce serait Louis XVI ou rien. Je ne transigerais pas. J’aurais dû modifier mon répondeur : « Vous êtes bien sur le portable de Louis-Henri de La Rochefoucauld. Si vous avez mis la main sur le numéro de Louis XVI, laissez-moi un message ; sinon, vous pouvez raccrocher. »
Pour meubler mes insomnies, j’ai lu d’une traite les mille pages de la biographie de référence de Louis XVI, plusieurs essais, les maigres souvenirs de son dernier confesseur, Edgeworth de Firmont… Je voulais moi aussi lui en arracher, des confessions. Avec ce bon client, j’aurais tiré un papier fleuve mettant fin à plus de deux siècles de contre-vérités.
Ce projet n’était peut-être pas très rationnel ni très sérieux, mais, grâce à Chateaubriand, je gardais l’espoir de le retrouver. Vers la fin de ses Mémoires d’outre-tombe, dans un passage lyrique où il revient sur le « monarque immolé », le petit vicomte breton écrit : « Un échafaud élevé entre un peuple et un roi les empêche de se voir : il y a des tombes qui ne se referment jamais. » J’avais saisi que c’était une image des deux France irréconciliables et de la fin de la Monarchie au pays de Clovis. Mais si on jouait à prendre cette phrase au sens strict ? Et si la tombe de Louis XVI ne s’était vraiment jamais refermée ? Alors, il pouvait s’en échapper – et, sur ce doux rêve, je reposais ma lecture en cours et m’endormais, rasséréné.
Un mois a passé ainsi. Fin septembre, j’étais toujours dans cet état d’esprit quand, aussi démentiel que cela puisse paraître, j’ai sympathisé avec le fantôme de Louis XVI.

2. Louis XVI revient parmi les siens
Ce jour-là, Alexandre, mon cousin issu de germain, prenait femme. Le futur duc d’Estissac vivait à Zurich depuis quinze ans, et nous ne nous voyions presque plus, mais nous étions liés à vie par un arrière-pays qui, avec la fuite des années, nous rendait rêveurs : les étés de notre enfance passés dans le château peuplé de gentils fantômes que se partageaient nos grands-mères, sœurs jumelles ayant épousé deux frères – un temps que les moins de cent ans ne peuvent pas connaître.
Les frangines assuraient la régence dans ce coin de Franche-Comté ; maire de la commune depuis 1977, mon père attendait son tour sans piaffer. Quand j’étais enfant et qu’après cinq heures de voiture j’apercevais enfin, entre les sapins, un petit pan de mur blanc, c’était la délivrance, le début des grandes vacances. Des fenêtres du château, on ne voyait aucune trace de pollution urbaine – juste une étendue infinie de forêts, de fermes et de prés aux mille nuances de vert… Les jours de grand beau temps, le mont Blanc apparaissait, majestueux, au fond d’un ciel rose. Je passais là-bas trois semaines chaque été avec mes sœurs, mon frère Jean, nos cousins Alexandre et Charles-Henri et les nombreuses vaches du coin, élégantes montbéliardes qui venaient brouter jusqu’aux abords de la maison. Elles étaient tolérées ; les touristes, non. Inutile de faire la police : les hivers, rudes, écartaient les gêneurs – nous étions à une quarantaine de kilomètres de Mouthe, lieu le plus froid de France. En juillet, nous n’étions pas plus dérangés. Qui, depuis Gustave Courbet, a compris la beauté de ces paysages ? Pas besoin d’aller faire un tour dans le Montana quand on a couru en culotte courte dans une telle réserve naturelle. Du Saut du Doubs à la croix de Reugney et de la source de la Loue au point de vue du Moine, tout semblait protégé, à l’abri des ravages du progrès. C’était l’endroit où se désintoxiquer de la vie citadine. Des traitements de choc y étaient prodigués. À la table des adultes, où la cravate était de rigueur, le vin d’Arbois déliait les langues et remontait les malades. Pasteur n’a-t-il pas dit que cette boisson était le meilleur remède connu ? Nous, les enfants, étions soignés par les plats du terroir de Mme Bichet, robuste cuisinière qui eut la chance de mourir avant d’avoir entendu parler de recettes au quinoa et d’allergies au gluten. Après ces solides repas, c’était parti pour de longues soirées de ping-pong ou de jeux de société dans ce dernier étage aux chauves-souris qui faisait peur aux jeunes filles. Avec les cousins, nous parlions parfois de ce que nous ferions de nos vies vingt ans après, et puis plus tard, quand Alexandre serait duc – perspective qui nous faisait beaucoup rire. L’âge adulte nous paraissait loin.

En ce samedi 29 septembre, revenons-en au fait, mon cousin se mariait ! Qui est encore sensible au patois suranné de la vieille noblesse d’épée ? Mon frère, garçon fantasque derrière ses airs sages, était très excité par les noces de « notre prochain chef de branche ».
La messe a été célébrée par un abbé de Habsbourg à Notre-Dame du Val-de-Grâce. Sur le parvis, des trompes de chasse ont accueilli les jeunes mariés. Sous le grand ciel bleu qui surplombait Paris, nous nous sommes rendus à pied à la réception. Marcher dans ce quartier perdu où nous avions longtemps été chez nous et où nous ne l’étions plus, c’était emprunter les couloirs du temps. L’oxygène, tout à coup, faisait l’effet de l’éther. Rue Saint-Dominique, nous sommes passés devant Latham & Watkins et le Boston Consulting Group, ces grosses boîtes américaines où plusieurs de mes amis avaient cramé leur jeunesse contre des rémunérations à rendre jaloux Crésus. Mon père, que l’argent intéressait si peu, a préféré s’arrêter devant les grilles de l’imposante Maison de la Chimie. Me souvenais-je que cet hôtel avait été le nôtre de 1820 à 1929 ? La propriété, avec son jardin intérieur, s’étendait jusqu’à la rue de l’Université. Après avoir soupé, notre ancêtre Roger de La Rochefoucauld, le duc d’Estissac de l’époque, avait coutume d’enfiler sa robe de chambre pour traverser la pelouse et rejoindre son frère Arthur, qui habitait de l’autre côté du gazon. Ensemble, ils fumaient la pipe en discutant de l’actualité brûlante des années 1870.
D’un hôtel l’autre, nous sommes arrivés au 1, rue Saint-Dominique, actuelle ambassade du Paraguay et partie de la Maison de l’Amérique latine où se tenait le cocktail. On n’y avait pas toujours parlé espagnol. En 1767, les parents et la grand-mère du jeune Talleyrand y avaient posé leurs malles – ils y louaient des appartements. Plus tard, au début du XXe siècle, l’immeuble avait appartenu au duc de Mortemart, frère d’une trisaïeule. De celui-là on causait encore dans la famille. Les Mortemart avaient la passion des singes. Ma trisaïeule en voulait un comme animal de compagnie dans son château. Bien qu’il fût ami des bêtes, son mari avait mis le holà. Le frère de cette originale, lui, n’avait pas été empêché de donner libre cours à leur marotte. À la mort de sa femme, il l’avait remplacée par une guenon. Le soir, à l’heure du dîner, ils s’installaient ensemble au salon. Parlaient-ils de Darwin ? Je l’ignore, en tout cas ça papotait jusqu’à l’annonce du maître d’hôtel : « Monsieur le duc est servi. » En habit, le duc de Mortemart donnait le bras à sa guenon, et ils passaient à table – elle prenait ses repas en face de lui. Les singes étant mal classés au palmarès des grandes fortunes, au moins ne pouvait-on le suspecter d’en vouloir à sa dot. On n’était pas si regardant, alors, avec les secondes épouses. La guenon avait égayé les vieux jours de ce grand-oncle, jusqu’à ce qu’il manifeste des signes de délire et décède en 1926, sans doute de la syphilis.
Quelle rue chargée de souvenirs ! Cette histoire de singe faisait partie des bonnes anecdotes de mon père, de ses classiques que j’aimais lui faire répéter. Mon père, je regrettais de l’avoir malmené dans mes premiers livres – j’étais jeune. J’avais mis du temps à comprendre que ce que je prenais pour une éducation austère et stricte cachait autant de principes précieux que de fantaisie. »

Extrait
« — Quand on vous chasse par la porte, vous entrez par la fenêtre… Ne paniquez pas: j’ai peut-être mieux à vous proposer. Si vous m’aidiez à mettre de l’ordre dans ma bibliothèque, pour commencer?»
Celle-ci explosait, débordant de livres reliés à son chiffre, de journaux et de libelles, avec du pour et du contre: des numéros de L’Ami du peuple et du Père Duchesne, Réflexions sur le procès de la reine de Mme de Staël et Réflexions sur le jugement de Louis Capet de Joseph Fouché, Éloge historique et funèbre de Louis XVI de Galart de Montjoie et Louis XVI et ses vertus aux prises avec la perversité de son siècle de l’abbé Proyart, Les Pamphlets libertins contre Marie-Antoinette d’Hector Fleischmann, et même des mangas à la gloire de la reine. On trouvait aussi d’épais traités de géographie, des textes de Montesquieu, des récits de voyage du capitaine Cook, tout le théâtre de Molière, pas celui de Beaumarchais (faut pas rêver), plusieurs éditions de L’Imitation de Jésus-Christ, beaucoup d’auteurs latins (Horace, Virgile, Tacite, Tite-Live, Ovide, Sénèque, Suétone), Histoire de Marie-Antoinette des frères Goncourt, L’Autrichienne en goguettes de Mayeur de Saint-Paul, Un épisode sous la Terreur de Balzac, deux livres de l’avocat Maurice Garçon (Louis XVII ou la fausse énigme et Plaidoyer contre Naundorf) et l’intégrale de Paul et Pierrette Girault de Coursac.
«Ce sont vos plus grands fans, les Girault de Coursac?
— Des obsessionnels. Tous les deux historiens, mariés l’un à l’autre, ils n’ont travaillé que sur moi. Rendez-vous compte que, de 1950 à 1999, ils ont publié en duo une vingtaine de livres me concernant! Leur cas relève de la psychiatrie. Ils avaient même prénommé leur fils Louis-Auguste en mon hommage. C’est trop de dévotion, j’en suis presque gêné…»
Arrivais-je après la bataille? Paul et Pierrette Girault de Coursac avaient-ils tout dit sur Louis XVI? Ils étaient morts, n’avaient pas le monopole du monarque, et plus personne ne les lisait… p. 55-56

À propos de l’auteur
LA_ROCHEFOUCAULD_Louis-Henri©FranceTVLouis-Henri de La Rochefoucauld © Photo DR – France Télévisions

Louis-Henri de La Rochefoucauld est critique littéraire et romancier. Il est notamment l’auteur de La Révolution française et du Club des vieux garçons. (Source: Éditions Robert Laffont)

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Le Printemps des Maudits

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En deux mots
Par un soir d’orage un cavalier est recueilli par une famille de métayers. Ce messager du roi arrive à la veille du massacre des vaudois, ces exilés venus repeupler le Luberon et considérés comme hérétiques. Il va assister, impuissant, à la semaine sanglante.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La semaine qui ensanglanta le Luberon

Jean Contrucci a retrouvé un épisode oublié de notre Histoire, le massacre des «hérétiques» installés dans le Luberon après la Guerre de cent ans. L’occasion d’un formidable roman, mais aussi d’une réflexion sur les guerres menées au nom de la religion.

Il serait aisé de résumer ce roman en soulignant qu’il retrace l’un des épisodes les plus sanglants de notre histoire, le massacre des vaudois installés dans le Luberon durant la semaine sanglante d’avril 1545. Un quasi-génocide menée conjointement par les forces royales, l’armée du pape et les troupes provençales menées par Jean Maynier, baron d’Oppède et qui fera 3000 morts parmi ses «hérétiques» qui avaient choisi la Réforme.
Sauf qu’un tel résumé ne reflète pas le plaisir que l’on prend à lire Le Printemps des Maudits, sa trame romanesque parfaitement construite, le bruit et la fureur, le sang et les larmes sur lesquels repose cette histoire, à l’image de la scène d’ouverture, dantesque. Une nuit d’orage, alors que la famille rassemblée dans une petite masure est déjà sur les nerfs, une ombre se profile et des coups sont assenés sur la porte. L’homme qui a bravé les intempéries vient s’effondrer sur le sol, blessé au front.
Recueilli et soigné, il va se présenter et expliquer sa présence en Luberon. Arnaud de Montignac, capitaine aux gardes de Marguerite de Navarre, et chargé d’un message à l’intention du seigneur d’Allen, message que son valet transporte et qu’il lui faut retrouver. Après quelques péripéties, il parviendra à remplir sa mission. Mais ce qu’il apprend alors va l’inquiéter au plus haut point. La clémence jusque-là accordée aux vaudois par François Ier était remise en cause par le baron d’Oppède
qui s’était juré «de guérir ce pays infecté d’hérésie à la façon des chirurgiens quand ils curent une plaie». Et la convocation du Parlement par ce dernier ajoutait encore à la tension. Arnaud aurait volontiers conté fleurette à Isabelle, la fille de Martin Jaume, le métayer qui l’avait soigné qu’il avait retrouvé lorsque cette dernière livrait le linge du seigneur d’Allen, mais le jeune capitaine philosophe a compris que «la vie des hommes n’était faite que de brefs moments de grâce, bien vite effacés par d’inévitables tragédies». Une tragédie que l’édit de Mérindol va sceller.
Arnaud va alors tenter de sauver les vaudois, leur conseillant de fuir au plus vite. Mais ces derniers, fiers de leur foi et des terres qu’ils ont mis en valeur, refusent ce conseil. Jaume, sa femme et sa fille, comme les autres, croient que leur honnêteté et leur droiture les protègent. Mais dès le lendemain la tuerie commence, au grand désespoir d’Arnaud et du seigneur d’Allen.
Jean Contrucci s’est beaucoup documenté pour retracer ces massacres. Aux personnages de fiction, il a pris soin de mêler véritables acteurs de cette tragédie, retrouvant faits et lieux, dénichant des documents qu’il a habilement intégré au roman (voir ci-dessous la liste des personnages). Dans la même veine que ses romans historiques, à commencer par La Ville des tempêtes, qui se déroule en 1595, on retrouve aussi ici le sens de l’intrigue qui a fait le succès de sa série des Nouveaux mystères de Marseille et cette façon propre à l’auteur de ferrer son lecteur.
N’oublions pas non plus la belle leçon qui nous est ici offerte en constatant que jusqu’à notre XXIe siècle, avec la tentative d’instauration d’un état islamique, les guerres de religion se sont poursuivies. Les pessimistes diront que c’est bien la preuve que l’humanité n’a rien appris et que la permanence de ces combats est désespérer du genre humain. Les optimistes y verront au contraire la lumière dans les ténèbres, l’émergence d’hommes de bonne volonté et le besoin impératif de combattre l’obscurantisme. C’est de leur côté que je me range et que je vous encourage à lire et faire lire Le Printemps des Maudits !

La liste des personnages
Personnages de fiction
Arnaud de Montignac, jeune capitaine gascon aux gardes de la reine Marguerite de Navarre, sœur aînée du roi
François Ier, venu en Provence sur ses ordres pour enquêter sur la répression qui se prépare contre des paysans suspects d’hérésie vaudoise et luthérienne.
Jacquet, valet du capitaine.
Jacques II de Renaud, seigneur d’Allen (aujourd’hui Alleins, commune au nord-est de Salon-de-Provence), mentor et informateur d’Arnaud de Montignac. L’existence de ce gentilhomme est historiquement attestée, mais il est traité ici comme un personnage romanesque.
Blanche d’Urre de Saint-Martin, jeune épouse du seigneur d’Allen.
Margaux, cuisinière au château d’Allen.
Martin Jaume et sa femme Élise, paysans vaudois, métayers sur le fief du seigneur d’Allen.
Isabelle Jaume, seize ans, leur fille unique, amoureuse d’Arnaud de Montignac.
Claudius, leur valet.
Henri Chabert et sa femme Marthe, paysans catholiques voisins de Martin Jaume.
Michel de Nostredame, médecin et devin.
Boumian, chien berger de Crau appartenant à Martin Jaume ;
Artus, cheval navarrin du capitaine de Montignac ; Pernette, mule du valet Jacquet ; Clopin, mulet de Martin Jaume ; Chardon (et sa charrette), âne d’Isabelle Jaume.

Personnages historiques
Pierre Valdo (ou Vaudès), ancien bourgeois lyonnais, fondateur vers les années 1200 de la secte des Pauvres de Lyon, qui entendait revenir à la pureté évangélique en réaction aux dérives de l’Église. Condamné pour hérésie par le pape Innocent II au concile de Latran (1215). Ses disciples furent appelés « vaudois ».
*
Jean Maynier, baron d’Oppède, président du Parlement de Provence depuis 1543 et lieutenant général du roi en 1545 en l’absence du comte de Grignan, gouverneur de Provence, ce qui donne à ce magistrat un pouvoir militaire pour conduire la répression de l’hérésie vaudoise.
Famille d’Oppède
Anne Maynier d’Oppède, fille aînée du baron, épouse de François de Pérussis, seigneur de Lauris.
Claire Maynier d’Oppède, fille cadette du baron, épouse d’Antoine de Glandevès, seigneur de Pourrières.
Mérite de Trivulce, dame de Cental, farouche adversaire du baron d’Oppède, elle parviendra à le faire traîner en justice. Fille unique du condottiere italien Gian Giacomo Trivulzio. Au service de François Ier, celui-ci conduisait l’avant-garde française lors de la victoire de Marignan. Par son mariage avec Louis de Bouliers (Bollieri, en Piémont), Mérite devint dame (équivalent féminin de seigneur) de
Demonte et Centallo, en Piémont. En Provence on l’appelle simplement la dame de Cental. À la mort de son fils Antoine (1537), elle devint tutrice de son petit-fils, Jean-Louis Nicolas de Bouliers (treize ans à l’époque) seigneur de La Tour-d’Aigues et de la vallée d’Aigues.
Blanche de Lévis, dame de Lourmarin, veuve de Louis d’Agoult, mère de François d’Agoult, baron de Sault.
*
Les seigneurs et leurs fiefs
Louis Adhémar de Grignan, gouverneur de Provence de 1541 à 1547 (en mission dans le Saint-Empire romain germanique durant la semaine de répression de l’hérésie).
Pierre de Sazo, seigneur de Goult.
François de Simiane, seigneur de Lacoste.
Jean d’Ancézune, seigneur de Cabrières-du-Comtat (aujourd’hui Cabrières-d’Avignon).
Gaspard de Forbin, seigneur de Villelaure, La Roqued’Anthéron et Genson (aujourd’hui Saint-Estève-Janson), neveu du baron d’Oppède.
François de Pérussis, seigneur de Lauris, gendre du baron d’Oppède.
Antoine de Glandevès, seigneur de Pourrières, gendre du baron d’Oppède.
Pierre du Pont, seigneur de Goult, tué par Eustache Marron (voir ce nom).
*
Les prélats
Paul III, Farnèse, pape de 1534 à 1549.
Cardinal François de Tournon, ex-évêque d’Embrun, très impliqué dans la persécution de l’hérésie vaudoise, devenu le principal conseiller de François Ier en matière de politique religieuse, notamment.
Mgr Antoine Philholi (ou Filholi), archevêque d’Aix.
Mgr Jean Ferrier, archevêque d’Arles.
Mgr Pierre Ghinucci, évêque de Cavaillon.
Mgr Jacques Sadolet, évêque de Carpentras.
Mgr Antonio Trivulzio, vice-légat du pape en Avignon.
Jean de Roma, inquisiteur de l’ordre des jacobins (dominicains), connu pour sa cruauté envers les vaudois.
*
Les hommes de guerre
Antoine Escalin des Aimars, baron de La Garde-Adhémar, dit capitaine Polin, amiral de l’armée de mer du Levant du roi, commandant les forces royales surnommées les vieilles bandes du Piémont, après la victoire de Cérisoles sur les troupes de Charles Quint (avril 1544), qui mit fin aux guerres d’Italie.
Capitaine Vaujouine (ou Vaugines), très actif dans la répression de l’hérésie vaudoise.
Capitaine de Redortiers, commandant les troupes de Provence au siège de Cabrières.
Capitaine de Miolans, commandant les troupes pontificales au siège de Cabrières.
Pierre Strozzi, chef d’escadre des galères royales à Marseille.
*
Les rebelles
Colin Pellenc, meunier au Plan d’Apt, brûlé vif pour hérésie en 1540.
Eustache Serre, dit Marron (ou Marrò), chef des insurgés de Cabrières-du-Comtat. Ses compagnons avaient pour noms ou surnoms Chausses de Cuir, Guillaume Serre, Gambi de la Bouraque, Colin Bouch, Colin Cuiller, Roland de Ménerbes, Maistre Arnould.
*
Les hommes de loi et de justice
Barthélémy de Chassanée, président du Parlement de Provence au moment de la publication de l’édit de Mérindol (1540).
Guillaume Garçonnet, président du Parlement de Provence de 1541 à 1543.
François de La Font, Bernard de Badet, Honoré de Tributiis, commissaires chargés du procès-verbal de l’exécution de l’arrêt de Mérindol durant la répression de l’hérésie vaudoise en Luberon (12-18 avril 1545).
Philippe Courtin, huissier au Parlement de Provence.
*
Jean Coctel, président du tribunal au procès de 1551.
Jacques Aubéry, avocat au Parlement de Paris, avocat général au procès (1551) intenté aux responsables de la répression de l’hérésie vaudoise en Luberon.
*
Les manants et les gueux
André Maynard, bayle de Mérindol.
Jenon Romane, syndic de Mérindol.
Michelin Maynard, syndic de Mérindol.
Maurice Blanc, valet du bayle de Mérindol, fusillé à l’arquebuse.
Louis de Pierre, bayle de Lourmarin.
Monet Rey, syndic de Lourmarin.
Jean Cavalier, dit Compier, habitant de Lourmarin.
Barthélémy Millard, habitant de Lourmarin.
*
À la cour du roi de France
Marguerite d’Angoulême, reine de Navarre, sœur aînée de François Ier, veuve d’Henri d’Albret, roi de Navarre, grand-mère d’Henri IV.
François de Tournon (voir Les prélats), diplomate et homme d’État, farouche contempteur des vaudois, le cardinal avait négocié la libération de François Ier auprès de Charles Quint après le désastre de Pavie (1525). C’est lui qui conseilla au roi de «laver ses péchés dans le sang des vaudois».
Anne de Pisseleu, duchesse d’Étampes, favorite de François Ier.
Diane de Poitiers, favorite du roi Henri II, fils de François Ier.
Piero Gelido, trésorier du Comtat Venaissin, représentant du légat du pape en Avignon.
*
Charles, duc d’Orléans, poète, grand-oncle de François Ier.

Le Printemps des Maudits
Jean Contrucci
Éditions Hervé Chopin
Roman
348 p., 19 €
EAN 9782357205949
Paru le 4/03/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement au pied du massif du Luberon.

Quand?
L’action se déroule en 1545.

Ce qu’en dit l’éditeur
Avril 1545, quinze ans avant les guerres de religion, l’enfer en Luberon.
Par un soir de tempête, un jeune homme épuisé et blessé surgit dans la bastide d’un paysan. C’est Arnaud de Montignac, capitaine aux gardes de Marguerite de Navarre. La sœur de François Ier l’envoie auprès d’un seigneur ami pour s’informer de ce qui se trame sur les bords de Durance. Trois armées en ordre de bataille, celle du roi de France, les troupes pontificales et les forces provençales, s’apprêtent à fondre sur le pays pour en chasser des paysans condamnés pour hérésie. Les «vaudois» du Luberon, disciples de Pierre Valdo, à qui ils doivent leur nom, vont subir une véritable croisade, quinze ans avant les guerres de Religion. Au terme d’une semaine sanglante, neuf villages seront détruits, dix-huit autres pillés, trois mille paysans massacrés ou envoyés aux galères, leurs femmes violées et leurs enfants vendus, le pays dévasté pour longtemps.
Sur cet épisode tragique délaissé par la grande Histoire, Le Printemps des maudits, avec son lot d’intrigues, de combats, de chevauchées et d’amours en péril, retrouve la saveur des romans de cape et d’épée chers à Alexandre Dumas.

Les critiques
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Lecteurs.com
RCF (Christophe Robert reçoit Jean Contrucci)
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Podcast Radio Judaica
Blog Le Dit des Mots (François Cardinali)

Les premières pages du livre
Voyez la grande offense
Faite par les meschans
Au pays de Provence
Contre les innocens
Car ils ont mis à mort
Les chrétiens à grand tort

Entrés dans Cabrières
Pour la prendre et piller
Fille, femme et chambrière
Pour forcer et violer
Et meurtrir les enfans
Qui n’avaient pas trois ans

À mainte femme enceinte
Le ventre ils ont fendu
Sans avoir de Dieu crainte
Les enfans ont pendu
Qui n’avaient par trois mois
Au bout de leurs harnois

Ces malheureux infâmes
Plus que chiens enragez
Les hommes et les femmes,
Tant les jeunes qu’âgéz
Ils les ont tous défaicts
Ces malheureux infaicts
Complainte anonyme

Avertissement au lecteur, pour y voir clair dans une histoire compliquée.
Du 12 au 18 avril 1545, l’armée royale descendue du Piémont, les forces de Provence rameutées par le Parlement d’Aix et les troupes papales venues du Comtat Venaissin s’accordèrent pour déferler « en ordre de bataille et à enseignes déployées » sur les villages au pied du massif du Luberon et y massacrer des milliers de paysans qui étaient venus jadis – avec l’accord des seigneurs désireux d’accroître leurs revenus – repeupler ces terres, en rebâtir les villages et remettre en culture les fiefs ravagés par la guerre de Cent Ans.
Cette croisade génocidaire, conduite durant une semaine avec une violence et une cruauté inouïes, qui mobilisa cinq mille hommes et fit trois mille morts, annonce avec presque vingt ans d’avance les guerres de Religion qui ensanglanteront durablement le royaume.
La raison? Nombre de ces paysans, arrivés le plus souvent des Alpes, du Piémont et du Dauphiné, étaient porteurs de ce que l’Église qualifiait depuis trois siècles d’hérésie vaudoise. Ils étaient les lointains disciples d’un certain Pierre Valdo, riche bourgeois lyonnais qui, vers les années 1200, s’était dépouillé de tous ses biens pour revenir à la pureté du message évangélique. Il prônait la pauvreté et contestait les dérives et les abus de l’Église romaine. Les Pauvres de Lyon (premier nom de la secte vaudoise) persécutés et déclarés hérétiques par le pape Innocent II, avaient essaimé notamment dans les Alpes françaises et italiennes. En revenant s’installer dans la plaine de Durance au pied du massif du Luberon et dans le Comtat, ces montagnards devenus agriculteurs « importèrent » l’hérésie vaudoise en Provence. Ils y suivaient dans la discrétion leur foi et ses principes : refus du purgatoire, du culte des saints et de la Vierge Marie, prétention à lire l’Évangile en langue vulgaire sans le secours des clercs et rejet des sacrements administrés par des prêtres jugés indignes de leur sacerdoce. Pour cela, ils recouraient à leur propre clergé de prêcheurs itinérants venant les visiter «à domicile».
Cette obstination leur avait valu, dès leur arrivée en Provence, les foudres de l’Inquisition, mais «l’hérésie» était plus ou moins tolérée dès qu’il ne s’agissait que de paysans jugés «dévoyés de la vraie foi». On en brûlait quelques-uns, de temps à autre, pour le principe et l’exemple, mais on appréciait leur force de travail et les taxes qu’ils rapportaient à leurs seigneurs.
Les choses se gâtèrent quand, las d’être persécutés, les vaudois, croyant se mettre à l’abri, adhérèrent aux idées de la Réforme initiée par Luther. Alors, pour l’Église et ses servants clercs ou laïcs, il ne s’agissait plus de quelques paysans égarés «malsentants de la foi», mais d’une dissidence menaçant l’unité religieuse et physique du royaume en raison de leurs relations avec le monde protestant et ses princes.
Le 18 novembre 1540, en réaction à la rébellion de paysans suspectés d’hérésie – suite à la condamnation au bûcher de deux d’entre eux – le Parlement de Provence publia un édit condamnant « ceux de Mérindol » (une vingtaine de personnes), « tenant sectes vaudoises et luthériennes » qui ne s’étaient pas présentés devant lui pour abjurer, à être «brûsléz et ars tout vifs».
Pourtant, pendant cinq années, suite aux errements de François Ier qui ne cessa d’annuler ses lettres d’exécution par des lettres de grâce, l’édit de Mérindol resta lettre morte.
Que s’est-il donc passé en avril 1545 pour que tout à coup l’apocalypse s’abatte sur le Luberon et le Comtat? Une convergence de causes politico-religieuses qu’il serait fastidieux de détailler ici, mais que concentre entre ses mains celui qui fut le bourreau des vaudois du Luberon: Jean Maynier, baron d’Oppède. Il détient alors le pouvoir judiciaire, en tant que premier président du Parlement de Provence. En l’absence du gouverneur de Provence, en mission à l’étranger, il détient aussi le pouvoir militaire, ce qui lui permet d’avoir l’appui de l’armée royale, l’autorise à convoquer le ban et l’arrière-ban des forces provençales, et il a suffisamment d’alliés à la cour de France et dans le Comtat pour organiser une opération militaire d’envergure, conjointe avec les forces papales, visant à « la totale extirpation desdits vaudois et luthériens de ces lieux infectés d’hérésie ». D’autant que le baron d’Oppède a obtenu de l’ordre d’exécution signé par le roi que l’édit de Mérindol soit considérablement aggravé et étendu « aux lieux circonvoisins ».
C’est cette histoire tragique et forte que vous allez découvrir ici, par les yeux du jeune capitaine gascon Arnaud de Montignac venu enquêter sur place, qui en est le témoin principal.

5 avril 1545, en début de soirée
Dehors, la tempête redoublait.
Avril est souvent cruel en Provence. On croit le printemps installé, les arbres se poudrent de fleurs, la campagne enfile sa tunique vert tendre, mais que la chavane ouvre les cataractes du ciel et on a un avant-goût du Déluge. En quelques heures, elle gâte les récoltes et les fruits attendus, gâche des mois de travail acharné et ruine tout espoir d’arracher son pain à la terre avare.
À chaque coup de tonnerre le cœur d’Isabelle s’emballait. Allongée sur sa couche dans la pièce obscure qui lui servait de chambre, au premier étage de la bastide, la jeune fille pelotonnée sous sa couverture de laine grossière fermait les yeux à s’en faire mal. L’éclair, passé par la lucarne à la tête du lit, lui transperçait les paupières de son éclat, précédant de peu le fracas du tonnerre venu des cieux déchaînés.
Comme si le Bon Dieu avait décidé ce soir d’ensevelir les hommes sous les décombres de son paradis.
Cela durait depuis la tombée du jour, sans une seconde de répit. Des hauts du Luberon, décapités par les nuées noires, cascadaient des torrents furibonds venus grossir les flots boueux chargés des bois morts arrachés à ses rives par la Durance, lancée comme une folle vers ses épousailles avec le Rhône.
Perchée sur une butte à l’entrée du vallon de Fenouillet, entre La Roque-d’Anthéron et Valbonnette, La Crémade tremblait sur ses fondations. Les vagues de pluie mêlées de grêle crépitaient sur les tuiles rondes de la vieille bastide.
Le bruit était assourdissant. Sous les assauts furieux du vent, les poutres faîtières de la charpente craquaient comme les mâtures d’un voilier dans la tempête.
Dans la remise, à droite du bâtiment principal, les bêtes affolées bêlaient, meuglaient, bottaient contre les cloisons de bois de l’étable. Même Boumian – un grand berger de Crau noir et hirsute, capable de briser l’échine du loup quand il rôdait trop près du troupeau – n’en menait pas large, le museau entre les pattes, allongé aux pieds de son maître.
Dans la grande cuisine où fumait une flambée mourante, Martin Jaume, qu’on appelait Le Mestre, avait rallumé les trois chandelles posées sur la table encore encombrée des reliefs du repas. Planté au milieu de la pièce commune, tel un capitaine debout sur le pont balayé par les lames, son visage embroussaillé de poils gris levé vers le plafond, il écoutait gémir sa maison, les sens en alerte, attentif à tous les bruits qui en provenaient.
Dès les premiers signes de la tourmente à venir, le métayer avait quitté sa couche. Il avait remis ses chausses et ses grosses galoches aux semelles cloutées, avait fait trembler de son pas lourd les marches de bois qui menaient au rez-de-chaussée et gagné la vaste salle où se dressait la table familiale, flanquée de ses bancs et de ses coffres à linge ou à vaisselle. Depuis, droit comme un cyprès, il n’avait plus bougé : il écoutait la colère divine et tentait d’en déchiffrer la raison. Par sa seule présence, il voulait rassurer tout son monde, bêtes et gens, et même les pierres de la maison sortie de ses grosses mains de paysan. Il montrait à l’orage qu’il ne craignait pas de l’affronter face à face. L’air de dire à chacun: «Tenez bon. Vous ne risquez rien,
puisque je suis là.»
Avant de descendre, Jaume avait contemplé Élise, sa femme, agenouillée dans sa longue chemise de nuit. Sans reprendre souffle, elle marmonnait des patenôtres au pied du lit conjugal. Il l’avait rembarrée avec un haussement d’épaule:
— Cesse donc, avec ces bêtises de papiste ! Tu crois que le Bon Dieu ne sait pas ce qu’il fait ? As-tu oublié la promesse de l’Éternel à Moïse devant la Terre promise? «Je donnerai à votre pays la pluie en son temps et tu
recueilleras ton blé.»
Ce rappel ne rassurait pas la malheureuse Élise. Un œuf à la main, consacré le jour de la Sainte-Claire par le curé de Lauris, elle enchaînait en bredouillant ses invocations à la bienheureuse, réputée pour savoir chasser les nuages. Sainte Claire, éloigne le tonnerre et calme les éclairs, Amen.
Rien à faire: ni le défi du Mestre, ni les invocations de sa femme ne faisaient reculer la pluie. Dieu semblait devenu insensible aux plaintes de Sa créature. Jaume jura sourdement entre ses dents. Il pensait aux jeunes pousses de seigle à peine sorties de terre et déjà hachées par les grêlons, ensevelies sous la boue, et aux jeunes fleurs fragiles de ses oliviers qui venaient d’apparaître à l’aisselle des feuilles. Avec quoi payer la tasque, cette redevance au seigneur, qui la calcule en fonction de la récolte? Le seigneur Renaud d’Allen, qui lui louait ses terres, avait beau être l’un des plus généreux, des plus compréhensifs aux peines de ses métayers parmi les seigneurs du val de Durance, il faudrait multiplier les corvées pour compenser la dette à venir. Avec quels bras ? Dieu lui avait repris ses trois fils, lui faisant la grâce de n’épargner que sa fille…
À la lueur de l’éclair qui révéla le paysage comme en plein jour, Le Mestre jeta un coup d’œil par la fenêtre vers le champ en contrebas de la bastide, ruisselant à gros
bouillons vers la rivière. Les peupliers en bordure du cours d’eau s’agitaient comme une procession de possédés frappés par la danse de Saint-Guy. Il lui sembla voir quelque chose bouger, dans l’ombre des arbres. Une forme sombre se déplaçait avec peine, en zigzaguant. Un animal affolé sans doute, aucun être humain doué de raison ne se serait risqué dehors par un temps pareil.
La nuit noire retomba comme un rideau, laissant Jaume ébloui. Le Mestre avait fermé les yeux par réflexe en détournant son regard vers la table. Quand il les rouvrit, il fut surpris par une forme blanche, dressée immobile au pied de l’escalier venant de l’étage, une chandelle à la main. Boumian était à ses pieds, tremblant comme un chiot de l’année.
— Que fais-tu là, fille ? gronda le paysan en forçant la voix pour dominer le tintamarre des éléments déchaînés. Isabelle, dans sa longue chemise de nuit fermée au col par une aiguillette, un bonnet rond noué au menton sur ses cheveux dorés qui cascadaient jusqu’aux épaules, avec ses bras croisés sur sa poitrine, ressemblait à une statue de sainte dans sa niche. À ceci près qu’elle grelotait des pieds à la tête.
— J’ai peur, père. Et j’ai froid. Des tuiles ont bougé. L’eau vient jusque sur le pied de ma couche.
— J’irai voir ça demain, grogna Le Mestre. Ce temps-là dure pas, ici. Dieu ne va pas gaspiller toute Son eau rien qu’avec nous autres. Il Lui en faut pour ailleurs. Partout où les hommes travaillent la terre. Remonte te coucher, Isa. Comme elle n’avait pas l’air de vouloir bouger, le père haussa le ton :
— Allez, zou ! Que tu vas m’attraper froid pour de bon, à pieds nus, comme ça ! Fourre-toi sous ton lit, l’orage viendra pas t’y chercher.
Comme pour contredire le métayer, une série d’éclairs fulgurèrent, illuminant longuement la pièce, aussitôt suivis d’une formidable détonation : la foudre était tombée tout près de La Crémade. Isabelle, lâchant sa chandelle, poussa un cri d’horreur. Ses yeux sombres exorbités, ses traits figés, sa bouche ouverte disaient autant que sa voix sa frayeur. Jaume s’avança vers sa fille. Il cherchait son regard pour la rassurer. Mais ce n’était pas son père qu’Isabelle fixait avec autant d’intensité. Son buste était penché sur la gauche et elle semblait observer quelque chose que la silhouette paternelle massive lui masquait. Cette chose était derrière Jaume. Le Mestre pivota d’un bloc vers la fenêtre et, derrière la vitre dégoulinante qui en déformait l’image, il crut deviner une tête ruisselante et échevelée dont la bouche grimaçait, et deux mains crispées sur les gros barreaux de fer qui la protégeaient.
L’apparition avait été fugace. À l’éclair suivant, l’encadrement était vide.
Isabelle, au comble de la terreur, cria d’une voix qui se brisa :
— C’est un masque, père ! Le diable nous l’envoie !
Des coups furent frappés sur le bois de la porte. Jaume, un instant ébranlé, se reprit:
— Tais-toi, fille ! Le diable ne fait rien à l’affaire.
Il se saisit de la grosse fourche qu’il tenait en permanence dressée contre le mur, à droite de la porte d’entrée, pour être toujours en mesure de repousser un rôdeur. De sa main gauche, il entreprit d’ôter la barre de bois qui la barricadait. Isabelle, livide, s’était jetée à genoux et les doigts de ses mains crispées entrelacés, les yeux levés au ciel, elle disait une prière dont on n’entendait pas les mots.
La porte débarrée s’ouvrit en grand sous une poussée violente du vent, Jaume recula, le manche de sa fourche solidement empoigné à deux mains et, bien campé sur ses jambes à la manière d’un soldat maniant sa lance pour embrocher l’ennemi, il attendit, l’œil fixé sur le rectangle sombre qui s’ouvrait sur la nuit.
Boumian, surmontant sa terreur, s’était dressé, babines retroussées, et grondait tous crocs dehors. Sur le seuil inondé se tenait une silhouette d’homme que la lueur d’un éclair en arrière-plan rendait opaque:
— Qui tu es ? hurla Jaume. Un trèvo?
Pour toute réponse le fantôme fit un pas en avant et s’abattit tout d’une pièce, face contre terre, ses traits masqués par ses cheveux noirs rabattus vers le front, pareils à un paquet d’algues qu’on vient de tirer de l’eau. Déjà le chien était sur lui, ses deux pattes avant posées sur le dos du corps abattu, son mufle sur sa nuque, prêt à la briser. Le Mestre saisit la bête par son collier et tira violemment en arrière :
— Couché Boumian !
À la voix de son maître, le molosse redevint doux comme un agneau et alla se blottir aux pieds d’Isabelle. Le pourpoint détrempé de l’homme, aux larges manches à revers, était déchiré, son haut-de-chausse bouffant maculé. Il portait une épée au côté et des bottes cavalières à éperons. Que faisait-il dehors par cette nuit d’apocalypse?»

Extrait
« Qui donc avait conseillé à ces paysans d’abandonner la terre qu’ils avaient repeuplée, puis fécondée par leur travail? Avaient-ils pris au mot le baron d’Oppède qui s’était juré, lors d’une séance de la cour souveraine du Parlement de Provence, «de guérir ce pays infecté d’hérésie à la façon des chirurgiens quand ils curent une plaie»? » p. 89

À propos de l’auteur
CONTRUCCI_Jean_©Theo_OrengoJean Contrucci © Photo Theo Orengo

Jean Contrucci est né à Marseille en 1939, journaliste pour Le Provençal et Le Soir, critique littéraire pour La Provence, il est le correspondant du Monde pendant vingt ans. Auteur de polars plusieurs fois primé, il démarre sa série Les Mystères de Marseille chez Lattès en 2002, dont il a signé le dernier en 2018. Figure culturelle de Marseille, il est très reconnu pour ses romans historiques. N’oublie pas de te souvenir (Éditions Hervé Chopin, 2019) et La Ville des Tempêtes (Éditions Hervé Chopin, 2016) ont connu un beau succès en librairie. (Source: Éditions Hervé Chopin)

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