Smith & Wesson

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En deux mots:
Au bord des chutes du Niagara Tom et Jerry s’occupent un peu comme ils peuvent, l’un de météorologie, l’autre des suicidaires. Mais le jour où Rachel, la journaliste du San Francisco Chronicle, arrive avec son projet fou, nos deux hommes vont retrouver une nouvelle jeunesse.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Tom & Jerry au Niagara

Tom Smith et Jerry Wesson n’ont rien à voir avec la bande dessinée, pas plus qu’avec des fabricants d’armes. Et c’est tant mieux, car la fantaisie d’Alessandro Baricco vous enchantera!

Encore un régal signé de la plume élégante et facétieuse d’Alessandro Baricco. L’auteur de Soie, de Trois fois dès l’aube et de La jeune épouse choisit cette fois la forme du dialogue pour nous retracer l’histoire de Tom Smith et Jerry Wesson. L’œuvre est trop riche en digressions pour parler d’une vraie pièce, on parlera plutôt d’une «fantaisie», terme qui peut du reste s’appliquer autant au fond qu’à la forme de ce livre court et pétillant de malice.
Les deux personnages principaux s’appellent Tom et Jerry, mais c’est un hasard. Tout comme leurs patronymes respectifs, Smith et Wesson, qui n’ont rien à voir avec des fabricants d’armes à feu. Le premier est un inventeur qui s’intéresse à la météorologie et aux statistiques, l’autre s’amuse à repêcher les candidats au suicide – plutôt morts que vifs – qui se jettent du haut des chutes du Niagara.
C’est du reste dans ce décor grandiose que nos deux hommes se rencontrent par une belle journée de 1902. Leurs occupations respectives leur laissent largement le temps de dialoguer, de parler de la pluie et du beau temps, mais aussi de Mme Higgins, l’admirable hôtelière qui ne loue pas seulement des chambres, mais aussi ses charmes.
Mais l’entremetteuse va perdre de son intérêt le jour où apparaît la belle Rachel, journaliste au San Francisco Chronicle et à la recherche d’un scoop capable de relancer ses affaires moribondes. Comme survivre à une chute dans les chutes.
Pour réussir ce pari, il faudra associer le savoir de nos deux compères et le sens de la communication de Rachel. Smith conçoit un tonneau rembourré tandis que Wesson jongle avec les éléments, calcule l’itinéraire. Ce qui ne garantit pas forcément la réussite de l’opération et la survie de l’intrépide voyageuse.
Aussi, quand le grand jour arrive, c’est un mélange de peur et d’exaltation qui prévaut. Le ballet au bord de l’abîme est une merveille de drame, de comédie, de fantaisie burlesque et de jeu morbide. Autant dire une fête d’émotions contradictoires parfaitement orchestrée pour régaler un lecteur qui se délecte du spectacle proposé.
Car nous sommes vraiment au spectacle, un peu comme si ces dialogues avaient bien davantage à voir avec une pièce de théâtre qu’avec un roman.
Ajoutez-y la belle inventivité de l’auteur et vous aurez tous les ingrédients d’une aventure hors du commun avec, comme ce fut le cas pour Diogène, un tonneau comme accessoire principal de la légende.
Tom, Jerry et Rachel forment un trio que vous n’êtes pas prêts d’oublier!

Smith & Wesson
Alessandro Baricco
Éditions Gallimard
Roman
traduit de l’italien par Lise Caillat
160 p., 16 €
EAN : 9782070179039
Paru le 17 mai 2018

Où?
Le roman se déroule entre Canada et Etats-Unis, sur les bords et au milieu des chutes du Niagara.

Quand?
L’action se situe au début du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Maintenant je résume: on attendait un tas de choses de la vie, on n’a rien fait de bien, on glisse peu à peu vers le néant, et ce dans un trou paumé où une splendide cascade nous rappelle tous les jours que la misère est une invention humaine et la grandeur le cours naturel du monde.»
Année 1902, Tom Smith et Jerry Wesson se rencontrent au pied des chutes du Niagara. L’un passe son temps à rédiger des statistiques météorologiques; l’autre à repêcher les corps engloutis par les rapides. Rencontre exceptionnelle, comme celle que les deux types font avec Rachel Green, jeune journaliste prête à tout pour dénicher le scoop du siècle, même à embarquer Smith et Wesson dans son projet loufoque: plonger dans les chutes du Niagara et s’en sortir vivante. Tout le monde en rêve, personne ne l’a jamais fait. Il ne reste alors qu’à se glisser dans un tonneau, défier les lois de la physique et sauter. Nous avons tous besoin d’une histoire mémorable, d’un exploit hors norme pour réaliser quelque chose qui nous soit vraiment propre.

Les critiques
Babelio
Libération (Claire Devarrieux)
BibliObs (Didier Jacob)
Blog Sur la route de Jostein

Les premières pages du livre
PREMIER MOUVEMENT
Allegro

Non loin des chutes du Niagara.
Intérieur d’une cabane de fortune, bordélique mais digne.
Un homme est couché sur son lit. Il ne dort pas nécessairement.
Il est là, tranquille.
On frappe à la porte.

WESSON
[L’homme sur son lit] Qui est-ce ?
SMITH
[Derrière la porte] Mme Higgins, là-haut à l’hôtel, m’a parlé de vous. Elle m’a dit que je pouvais venir vous voir.
WESSON
Mme Higgins est une putain !
Pause
WESSON
Vous m’avez entendu ?
SMITH
[Toujours derrière la porte] Oui, je vous ai entendu. À vrai dire, je n’ai pas d’avis sur la question. Je peux entrer?
WESSON
Poussez, c’est ouvert.
Smith entre, il découvre l’homme sur son lit.
SMITH
Excusez-moi, je ne savais pas que vous dormiez…
WESSON
Je ne dors pas, je suis alité. Tous les quatre mois je reste au lit cinq jours, pour remettre mes organes en place, la position horizontale aide à rétablir l’équilibre interne, je reste au lit et mange de la purée de fèves. Je me lève juste pour pisser, mais rarement. Et pour réchauffer ma purée de fèves.

SMITH
Remarquable.
WESSON
Vous devriez essayer.
SMITH
N’est-ce pas un tantinet ennuyeux.

WESSON
L’ennui fait partie de la cure.
SMITH
Bien sûr. Ça vous dérange si je prends une chaise?
WESSON
Faites, faites.

SMITH
[Il prend une chaise et s’installe à côté du lit.] C’est Mme Higgins qui m’a parlé de vous.
WESSON
Très belle femme, vous avez remarqué.
SMITH
Splendide, oui.
WESSON
Elle n’a pas de mari, pas d’enfants, c’est louche. Alors d’aucuns se demandent avec qui elle couche, ou dans quel but, vous vous l’êtes demandé ?

SMITH
Je n’en ai pas souvenir, non.
WESSON
Avec ses clients !

SMITH
Bien sûr.
WESSON
Une putain, mais entendons-nous bien. Elle le fait par passion, elle ne se fait pas payer, il n’y a pas un dollar qui circule, c’est juste par passion. Une femme admirable. Vous logez à l’hôtel?

SMITH
J’y suis resté trois semaines.
WESSON
Rien passé ?
SMITH
Dans quel sens ?
WESSON
Avec Mme Higgins.
SMITH
Non, rien.
WESSON
Elle est assez exigeante.
SMITH
J’imagine.

WESSON
Elle a une préférence pour les avocats. Vous êtes avocat?
SMITH
Moi? Je suis météorologue.

WESSON
Mais encore?
SMITH
J’ai ma propre méthode pour prévoir le temps, je l’ai brevetée, ça fonctionne pas mal. J’utilise la statistique, vous connaissez?
WESSON
Donnez-moi un exemple.
SMITH
Prenons Chicago. Et prenons un jour de l’année. Disons le jour de Noël. Bon. Je sais quel temps il a fait le 25 décembre à Chicago ces soixante-dix-sept dernières années.
WESSON
Mais qui est assez con pour s’intéresser au temps qu’il a fait à Noël il y a dix ans?
SMITH
Moi. »

À propos de l’auteur
Alessandro Baricco est un écrivain, musicologue et homme de théâtre italien.
Après des études de philosophie et de musique, Alessandro Baricco s’oriente vers le monde des médias en devenant tout d’abord rédacteur dans une agence de publicité, puis journaliste et critique pour des magazines italiens.
En 1991, il publie, à 33 ans, son premier roman Châteaux de la colère, pour lequel il obtient, en France, le Prix Médicis étranger en 1995. Il a également écrit un ouvrage sur l’art de la fugue chez Gioacchino Rossini et un essai, L’Âme de Hegel et les Vaches du Wisconsin où il fustige l’anti-modernité de la musique atonale.
En 1993, il obtient le prix Viareggio pour son roman Océan mer. En 1994, avec quelques amis, il fonde et dirige à Turin une école de narration, la Scuola Holden – ainsi nommée en hommage à un personnage de J. D. Salinger – une école sur les techniques de la narration.
Passionné et diplômé en musique, Alessandro Baricco invente un style qui mélange la littérature, la déconstruction narrative et une présence musicale qui rythme le texte comme une partition.
Désireux de mêler ses textes à la musique pour les enrichir (puisqu’il les construit dans cet esprit), il demande au groupe musical français Air de composer une musique pour City (2001).
Il a également présenté des émissions à la télévision italienne (RAI) sur l’art lyrique et la littérature. Il est un des collaborateurs du journal La Repubblica où il a publié en 2006 un feuilleton, intitulé Les Barbares.
En 2008, il écrit et réalise son premier film, Lezione 21. En février 2014, il révèle qu’il aurait décliné une proposition de devenir ministre de la Culture. Alessandro Baricco vit actuellement à Rome avec sa femme et ses deux fils. (Source : Babelio)

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L’imprimeur de Venise

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En deux mots:
En suivant Paolo qui entend faire connaître l’œuvre de son père, Alde Manuce, on découvre l’histoire des débuts de l’imprimerie et un nouveau pan de l’Histoire de Venise.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Crise dans l’édition… en 1500!

L’Espagnol Javier Azpeitia nous entraîne à Venise au début des années 1500 sur les pas des imprimeurs. Un passionnant roman historique construit comme un thriller.

Sur les pas d’un imprimeur du XVIe siècle, on découvre que dès les origines les acteurs de la chaîne du livre étaient confrontés aux questions qui agitent aujourd’hui encore le monde de l’édition. Si aujourd’hui on assiste à une redéfinition complète du secteur du fait de la transition numérique, en 1530 il s’agissait de définir un modèle dans lequel les mêmes questions de rémunération des auteurs, d’évolution des techniques ou encore de diffusion se posaient.
Mais, outre ce jeu de miroir qui ravira tous ceux qui s’intéressent à l’univers du livre, c’est sa construction subtile qui fait l’attrait de ce roman. Car Javier Azpeitia, qui enseigne la littérature et l’écriture créative à l’université de Salamanque, s’est d’abord distingué pour son roman noir intitulé Hypnos, couronné par le prix Hammet international du roman policier. Avec ce roman historique, il reste fidèle à son sens de l’intrigue et au suspense savamment orchestré.
Tout commence avec l’arrivée à Modène de Paolo Manuce. Nous sommes le 23 avril 1530. Le fils d’Alde Manuce (aussi connu sous le nom d’Alde l’Ancien) vient rendre visite à la veuve d’Andrea Torresani (ou Torresano). Dans ses bagages quelques livres, mais surtout le manuscrit qu’il a consacré à son père. Un hommage épique – et sans doute joliment embelli – à la gloire de ce pionnier. « Révèle-moi tout, Déesse, sur l’étonnant Alde Pio Manuce Romano, ce savant qui à Venise donna un nouveau sens à la lecture en transformant le papier en or. Parle-moi de l’inventeur sacré du livre transportable qui changea la façon de lire, de l’inventeur sacré de la page aux amples marges blanches, de la marque imprimerie, de la mise en pages en vis-à-vis de l’édition bilingue, de la typographie romaine et de la cursive rapide, de la ponctuation, de la pagination et des tables des matières, du catalogue de prix… »
On imagine la jubilation de l’auteur à faire revivre ces personnages réels en laissant le soin au roman de combler les vides biographiques. Si la motivation du jeune Alde arrivant à Venise pour créer une imprimerie et diffuser les grands classiques de la littérature grecque ne saurait guère être remise en doute, il n’en va peut-être pas de même s’agissant de sa candeur et de son innocence. Mais on s’amuse de son émoi lorsqu’il se retrouve pour la première fois sur une gondole avec une femme inconnue, on frémit lorsqu’il est victime d’un voleur de manuscrits, on partage avec lui les difficultés de l’entrepreneur qui, deux ans après son installation, n’a toujours pas produit le moindre ouvrage, notamment parce que les Allemands qui avaient vendu la presse à imprimer s’étaient envolés avant de la monter. On l’encourage dans sa volonté d’en savoir toujours plus, d’étudier aux côtés de Nicolas Jenson. On tremble avec lui lorsque ses beaux projets se heurtent à la censure, à la réprobation des élites qui ne voient pas d’un bon œil cette entreprise de diffusion du savoir au plus grand nombre. Mais on applaudit à cette idée, maintes fois utilisée depuis, d’imprimer dans un prologue une diatribe indignée à l’encontre du texte publié pour éviter l’indignation ecclésiastique. Enfin, on peut se réjouir de l’idée de publier de petits volumes en cursive et de lancer les premiers best-sellers en livre de poche signés Lucrèce, Virgile, Horace, Juvénal, Perse, Catulle, Tibulle, Pétrarque, Dante ou encore Sophocle et Euripide en grec. Ces « petits livres que tout le monde appelait désormais aldins, au format in-octavo, il était manifeste qu’ils avaient changé la façon de lire, poursuivait Paolo de plus en plus déterminé. Avait-on déjà vu autant de personnes paradant dans la rue, leur livre sous le bras, loin de leurs obscurs cabinets? Et de jeunes lisant dans leurs jardins des livres autres que de prières?»
Intrigues, espionnage, lutte pour les meilleurs auteurs et recherche d’avantages concurrentiels grâce à l’élaboration de nouvelles techniques d’impression et de reliure forment des épisodes aussi passionnants que documentés, tout comme la chasse aux contrefaçons qui se multiplient dans toute l’Europe.
N’oublions pas le mariage qui se profile entre Alde Manuce et Maria Torresani, la fille de son associé, et qui vient mettre une note sentimentale dans cette quête avec – entre autres – une nuit de noces à rebondissements. Car l’éditeur de Sur l’amour d’Épicure ne saurait déchoir.
On ne saurait, pour finir, que recommander de mettre en pratique la phrase qui accompagne la marque de cet éditeur – un dauphin s’enroulant autour d’une ancre – pour déguster ce livre : Festina lente (Hâte-toi lentement).

L’imprimeur de Venise
Javier Azpeitia
Éditions JC Lattès
Roman
traduit de l’espagnol par Anne Plantagenet
350 p., 21,50 €
EAN : 9782709659239
Paru le 14 mars 2018

Où?
Le roman se déroule principalement à Venise, mais également à Rome, Modène, Ferrare, Mantoue ou Carpi. On y évoque aussi d’autres centres européens de l’imprimerie tels que Lyon, Paris, Francfort, Anvers, Bâle ou Buda.

Quand?
L’action se situe au tournant des XVe et XVIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
En 1530, un jeune homme se présente dans une maison de la région de Modène, pour rencontrer la veuve d’Alde Manuce, le célèbre imprimeur vénitien. Il veut lui montrer le texte qu’il a écrit sur sa vie, sans savoir que la véritable histoire de Manuce n’a rien à voir avec le ton épique du récit qu’il a imaginé autour du héros de l’imprimerie.
En effet, lorsqu’en 1489, Alde Manuce arrive à Venise dans le but de réaliser des éditions raffinées des nombreux trésors grecs qu’il connaît, il doit faire face à de nombreuses difficultés auxquelles il ne s’attendait pas: vol de manuscrits, censure des puissants contre la diffusion de l’épicurisme, obligations commerciales d’Andrea Torresani, patron de l’imprimerie… Quand il se met en tête d’épouser la fille d’Andrea Torresani, les obstacles se multiplient encore.
Avec une juste dose d’ironie et une érudition discrète, L’Imprimeur de Venise recrée de manière éblouissante l’origine de l’édition à travers des personnages pionniers, dans une ville folle. L’époque de crise que traverse Venise n’est pas sans rappeler les défis du présent…

Les critiques
Babelio
Blog Les carnets d’Eimelle 
Blog La plume d’érable 
Blog Aldus 

Les premières pages du livre 
Parmi les différents types qui constituent l’espèce humaine, l’un des plus étranges est celui formé par les êtres qui renoncent à vivre le monde pour le lire. Des spécimens tous très semblables, faciles à distinguer à cause de leurs carences, si particulières. En général ils mènent des existences éteintes, plus encore par rapport à celles, enflammées, qu’ils découvrent dans leurs lectures. Leurs yeux ne brillent jamais face aux autres, uniquement dans la solitude de leurs cabinets. Là, entourés de paperasses, à la lueur malsaine de bougies, ils plongent dans un fleuve de mots où ils affirment trouver tout ce que les autres recherchent dans les rues des villes et sur les chemins perdus de la terre.
Souvent, entraînés par ce tourbillon qui les attend chaque matin dans leur bibliothèque, il n’est pas rare que ces hommes considèrent leur corps comme un compagnon gênant dont il est prudent d’ignorer les désirs, dans la mesure du possible. Par conséquent, pour beaucoup d’entre eux l’amour est juste une fiction, une de ces fables illustrant la folie où tombent ceux qui n’ont pas étudié les traités de mise en garde contre lui.
Parfois, il arrive qu’un de ces hommes étranges soit amené, à cause d’une ambition pénible ou du désir peut-être d’être utile aux autres, à affronter par mégarde le monde et à débarquer à un endroit de la chrétienté avec une malle de livres pour tout équipage, perdu loin de sa tanière, comme s’il venait d’être chassé du ciel et était soudain tombé là. Alors, les fantasmes dont il recouvrait son existence s’effondrent, et il se rend compte que sur le plan pratique il est totalement bon à rien. La réalité, finalement, cesse de s’écouler page après page et soudain la vie arrive, s’imposant avec toute sa spontanéité inopportune…
Des pensées de ce genre occupèrent l’esprit de Maria de Torresani, veuve de l’imprimeur Alde Manuce, dès l’instant où elle aperçut une litière portée par des ânes sur le chemin qui divisait l’horizon en deux. Ou plutôt dès qu’elle reconnut l’enseigne du véhicule, une tour flanquée de deux majuscules anciennes : A et T, initiales de la maison d’un autre imprimeur, Andrea Torresani, son père, mort lui aussi depuis des années.
Comme elle le faisait souvent en fin de journée, Maria était montée dans la petite loggia qui se trouvait en haut de sa villa de Novi, à Modène. Elle devait avoir désormais la cinquantaine. Quand ses cheveux étaient devenus blancs elle n’avait pas attendu deux semaines pour les teindre au henné, ce qui donnait également à son regard une teinte rouge.
Si on en croit le chroniqueur vénitien Marin Sanudo, invité à cette période dans la villa de Maria, nous étions le 23 avril 1530.
Lorsque la litière arriva enfin dans la cour pavée de la villa, la lumière du soleil couchant allongea verticalement l’ombre de la cabine, lui donnant un air spectral. Assis dedans, le voyageur dormait profondément, la tête appuyée contre la paroi en bois.
L’âne de devant se dirigea avec détermination vers un abreuvoir situé sur un côté de la cour. Une source déversait un petit jet d’eau qui, débordant du bassin en bois, serpentait ensuite dans une rigole en direction de jardinières pleines de rosiers. Et, comme prolongeant l’impulsion vitale de la rigole, les rosiers truffés de fleurs grimpaient sur la pierre de la façade de la villa, longeant sans la couvrir l’embrasure des fenêtres des deux étages jusqu’à la loggia d’où Maria suivait la scène.
Une très grande jeune fille, qui portait une robe chatoyante et un panier de fraises à la main, entra dans la cour en même temps que le véhicule. Elle comprit tout de suite que les animaux avançaient sans contrôle, et se dirigea à son tour vers l’abreuvoir, préoccupée. Mais quand elle vit que le voyageur s’était seulement endormi, elle se détendit, puis s’attarda un peu à le contempler, se demandant (du moins c’est ce que pensa Maria) ce qu’elle allait faire avec lui.
Il avait pour lui d’être presque aussi jeune qu’elle, devait juger la jeune fille aux fraises tandis qu’elle l’examinait, devina Maria. Il avait contre lui son apparence chétive et, sans aucun doute, son imprudence : seul et endormi en plein voyage, courant le risque d’être attaqué par des bandits, ce qui n’était en rien improbable dans le coin. De plus, il portait des habits luxueux jusqu’au ridicule, surtout l’extravagant capuchon bleu outre-mer, à la dernière mode de la cour, qu’il avait noué sur sa tête et dont la longue pointe tombait sur son épaule. On voyait qu’il venait de loin. La villa se trouvait à une demi-heure de route, à peine, de la citadelle de Novi, à Modène, mais il y avait facilement sept journées de voyage depuis Venise, siège de l’imprimerie d’Andrea Torresani.
La jeune fille aux fraises ne semblait pas remarquer que les deux ânes, accrochés à la litière par les brancards qui soutenaient celle-ci, l’un devant et l’autre derrière, avaient commencé une sourde bataille de position face à l’abreuvoir et la cabine s’agitait dangereusement. Le voyageur ouvrit alors les yeux et découvrit ceux de la jeune fille. Cela dura seulement un instant, car les sabots d’un âne glissèrent sur les pavés et les deux bêtes tombèrent par terre, renversant la cabine dans l’eau.
Les jeunes gens crièrent en même temps. Le voyageur se débattit et se retrouva assis sur le bassin, louchant vers la jeune fille, son gros sac de voyage trempé à côté de lui et le pompon du capuchon gouttant, décomposé, sur sa tête.
La jeune fille aux fraises le contempla, figée, les yeux grands ouverts et les lèvres pincées, puis ne put se retenir davantage de rire.
— Les livres! s’écria le voyageur, cherchant autour de lui.
Mais la malle aux livres, attachée derrière la cabine de la litière, avait été épargnée du désastre. La jeune fille finit par réagir et tendit au garçon une main qu’il prit avec la délicatesse appropriée. C’était un jeune homme très bien élevé.
— Je te remercie beaucoup pour ton aide, dit-il une fois hors de l’eau, tâchant de retrouver bonne figure. C’est bien la villa de Maria Torresani de Manuce?
— Oui… le Jardin. Tu ne serais pas un des fils de Maria… Paolo? demanda-t-elle à son tour.
Elle avait beaucoup entendu parler de chaque membre de la famille de son hôtesse. Chaque printemps, elle venait de Mirandola au Jardin et ne partait pas avant le milieu de l’automne.
En guise de réponse, Paolo Manuce ôta le capuchon mouillé de sa tête et esquissa une révérence stupide en ouvrant les bras.

Extrait
« Alde souriait aussi, flottant, sans oser la regarder. Jamais, en quarante et quelques années de vie consacrée à l’étude et à l’enseignement des lettres il ne s’était trouvé si près d’une femme qui ne fût pas sa mère ni une de ses sœurs. Il avait beau essayer, impossible d’éviter le contact avec son épaule, si nue, et même s’il s’était efforcé de ne pas croiser son regard un seul instant, il devinait la blancheur fantomatique de son visage imprégné de céruse, la vivacité de ses yeux bridés ombrés de bleu, l’épaisseur de ses lèvres brillantes, enduites de miel. Pour comble de malheur, de ses épaules et de la naissance de sa poitrine, du très large décolleté carré de sa robe, émanait un parfum de fleurs, endiablé, bouillant, ou peut-être était-ce de ses cheveux, des tresses qui s’enroulaient comme un serpent tranquille et doré autour de sa coiffe écarlate. »

À propos de l’auteur
Javier Azpeitia est né à Madrid en 1962. Il est l’auteur de nombreux romans, dont Hypnos, paru chez JC Lattès en 2003, récompensé par le prix Hammet international du roman policier. Il enseigne aujourd’hui la littérature et l’écriture créative à l’université de Salamanque. (Source : Éditions JC Lattès)

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les huit montagnes

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Voici cinq bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce que Paolo Cognetti est le Le 71e lauréat du Prix Strega, l’équivalent du Goncourt en Italie, pour ce roman. Il a été traduit ou est en cours de traduction dans 31 pays.

2. Parce que, avant de passer au roman, l’auteur avait publié son «carnet de montagne» sous le titre Le Garçon sauvage (éditions Zoé). Il y racontait un été dans le val d’Aoste. «Là, il parcourt les sommets, suspendu entre l’enfance et l’âge adulte, renouant avec la liberté et l’inspiration. Il plonge au cœur de la vie sauvage qui peuple encore la montagne, découvre l’isolement des sommets, avant d’entamer sa désalpe, réconcilié avec l’existence. » Ce texte est une sorte d’esquisse de son roman.

3. Parce que la langue de Paolo Cognetti est travaillée, les phrases sont d’une rare poésie et l’écriture n’oublie aucun de nos sens. On sent, on touche, on respire, on entend et on voit les personnages évoluer dans leur milieu.

4. Parce que, comme l’écrit Philippe Claudel, « c’est un livre essentiel, où souffle le grand vent des cimes, où les morsures du soleil et de la neige se conjuguent pour piqueter la peau et faire trembler le cœur, où roulent les torrents, ceux nés des glaciers et ceux, plus dangereux et plus capricieux encore, de la vie. C’est un livre d’une grande humanité, où le désenchantement et le doute sans cesse se confrontent à l’émerveillement et à l’espoir. C’est un livre de vie, puissant, universel, et toujours modeste -ce qui n’est pas la moindre de ses qualités. »

5. Pour cette citation : « Un lieu que l’on a aimé enfant peut paraître complètement différemment à des yeux d’adultes et se révéler une déception, à moins qu’il ne nous rappelle celui que l’on n’est plus, et nous colle une profonde tristesse. »

Les huit montagnes
Paolo Cognetti
Éditions Stock
Roman
Traduit de l’italien par Anita Rochedy
304 p., 21,50 €
EAN : 9782234083196
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
« Quel que soit notre destin, il habite les montagnes au-dessus de nos têtes. »
Pietro est un garçon de la ville, Bruno un enfant des montagnes. Ils ont 11 ans et tout les sépare. Dès leur rencontre à Grana, au cœur du val d’Aoste, Bruno initie Pietro aux secrets de la montagne. Ensemble, ils parcourent alpages, forêts et glaciers, puisant dans cette nature sauvage les prémices de leur amitié.
Vingt ans plus tard, c’est dans ces mêmes montagnes et auprès de ce même ami que Pietro tentera de se réconcilier avec son passé – et son avenir.
Dans une langue pure et poétique, Paolo Cognetti mêle l’intime à l’universel et signe un grand roman d’apprentissage et de filiation.

Les critiques
Babelio
L’Express (Philippe Claudel)
Librairie les cinq continents 
Blog mots pour mots (Nicole Grundlinger)
Blog Lire par Elora 
Blog A sauts et à gambades
Blog Cannibales lecteurs 


Paolo Cognetti présente Les huit montagnes © Production Hachette livres

Les premières pages du livre
« Mon père avait une façon bien à lui d’aller en montagne. Peu versée dans la méditation, tout en acharnement et en bravade. Il montait sans économiser ses forces, toujours dans une course contre quelqu’un ou quelque chose, et quand le sentier tirait en longueur, il coupait par la ligne la plus verticale. Avec lui, il était interdit de s’arrêter, interdit de se plaindre de la faim, de la fatigue ou du froid, mais on pouvait chanter une belle chanson, surtout sous l’orage ou en plein brouillard. Et dévaler les névés en lançant des cris d’Indiens.
Ma mère, qui l’avait connu enfant, disait que même alors, il n’attendait personne, trop occupé qu’il était à rattraper tous ceux qu’il voyait plus haut : c’est qu’il en fallait de bonnes jambes pour se montrer désirable à ses yeux, et dans un éclat de rire elle laissait entendre qu’elle l’avait conquis ainsi. Avec le temps, elle finit par bouder leurs ascensions, préférant s’asseoir dans les prés, tremper les pieds dans l’eau, ou deviner le nom des herbes et des fleurs. Et même sur les sommets, elle aimait surtout observer les cimes plus lointaines, repenser à celles de sa jeunesse et se remémorer quand elle y était allée et avec qui, pendant que mon père se laissait gagner par quelque chose comme du dépit et ne demandait qu’à rentrer.
C’étaient, je crois, des réactions opposées à une même nostalgie. Mes parents avaient émigré en ville vers l’âge de trente ans, quittant la campagne vénitienne où ma mère était née et où mon père, orphelin de guerre, avait grandi. Leurs premières montagnes, leur premier amour, ça avait été les Dolomites. Il leur arrivait parfois de les nommer dans leurs conversations, quand j’étais encore trop petit pour suivre ce qu’ils disaient, mais certains mots retentissaient à mes oreilles par leurs sonorités plus fortes, plus lourdes de sens. Le Catinaccio, le Sassolungo, les Tofane, la Marmolada. Mon père n’avait qu’à prononcer l’un de ces noms, et les yeux de ma mère brillaient. »

Extrait
« Un peu plus haut, une bâtisse solitaire se dressait au bord de l’eau, comme la maison d’un gardien. Elle tombait en ruine au milieu des orties, des mûriers, des nids de guêpes qui séchaient au soleil. Il y en avait beaucoup, au village, des ruines comme celles-là. Bruno posa les mains sur les murs de pierre, à l’endroit où ils se rejoignaient en formant un coin tout en fissures, s’y hissa, et ni une ni deux se retrouva à la fenêtre du premier étage.
« Allez, viens ! » dit-il, en se penchant vers moi. Mais il ne pensa pas à m’attendre pour autant, peut-être parce qu’il se disait que la montée n’avait rien de compliqué, ou parce qu’il n’imaginait pas que je puisse avoir besoin d’aide, ou alors c’était simplement sa façon de faire : compliqué ou pas, on se débrouille tout seul. Je l’imitai du mieux que je pouvais. Je sentis la pierre rugueuse, tiède, sèche sous mes doigts. Je m’écorchai les bras au rebord de la petite fenêtre, regardai à l’intérieur et vis Bruno disparaître par une trappe du grenier, sur une échelle qui descendait au rez-de-chaussée. Je crois que j’étais déjà prêt à le suivre n’importe où. »

À propos de l’auteur
Paolo Cognetti, né à Milan en 1978, est l’auteur de plusieurs recueils de nouvelles, d’un guide littéraire de New York, et d’un carnet de montagne. Les Huit Montagnes, son premier roman, en cours de traduction dans 31 pays, a reçu le prix Strega. (Source : Éditions Stock)

Site Wikipédia de l’auteur 

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La femme nue

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En deux mots:
Une femme trompée va essayer de faire payer son mari et ses maîtresses. Une soif de vengeance qui passe par un harcèlement continuel, y compris sur les réseaux sociaux. Mais est-ce la bonne recette pour se reconstruire ?

Ma note: ★★★ (bien aimé)

La femme nue
Elena Stancanelli
Éditions Stock
Roman
traduit de l’italien par Dominique Vittoz
216 p., 19 €
EAN : 9782234082557
Paru en mai 2017

Où?
Le roman se déroule principalement à Rome et en proche banlieue

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
La vie d’Anna vole en éclats quand Davide la quitte. Incapable d’accepter la séparation, elle pirate son compte Facebook, suit ses moindres mouvements à l’aide de son portable, et scrute de façon obsessionnelle ses échanges avec sa nouvelle conquête. Très vite, Anna ne dort plus et maigrit de façon alarmante. Prise au piège dans ce vertige virtuel de suppositions et de fantasmes, elle décide d’élaborer un scénario implacable pour humilier sa rivale…
Dans une langue alerte et caustique, la narratrice dévoile ses comportements les moins avouables et célèbre la renaissance du corps.

Ce que j’en pense
Dans La Chair de Rosa Montero une femme qui commence à sentir le poids des ans entend ne pas renoncer à son pouvoir de séduction et veut continuer, coûte que coûte, à faire «fonctionner » son corps. Elena Stancanelli explore ici une variante plus jeune, mais tout autant obsessionnelle.
Les deux romans ont cette autre similitude: ils commencent tous deux par une rupture. Lorsque Davide oublie de raccrocher son téléphone, Anna va brutalement se rendre compte de son infortune. Elle entend en effet celui qui partage sa vie se vanter de son charme, de ses conquêtes et de ses relations sexuelles. Face à un tableau de chasse aussi impressionnant, on comprend la rage d’Anna et son désir de se venger de ses rivales, à commencer par la principale d’entre elles qui sera affublée du surnom «Chien».
Pour oublier son corps «blessé mortifié, violé, utilisé, puni», il lui faut tout décortiquer de la vie de sa rivale, la suivre chez elle, à son travail, sur les réseaux sociaux et lui faire rendre gorge. Mais il lui faut tout autant essayer de masquer sa dépression en ayant recours à tous les expédients: nourriture, pilules, alcool, drogue et sexe. Autant de solutions qui n’en sont pas et qui vont au contraire l’entraîner dans un jeu pervers plutôt que de lui permettre de se reconstruire. La plaie reste béante.
Elena Stancanelli ne cache rien de cette quête douloureuse, de cette brûlure. Son style est à l’image du traumatisme : dur, cru, sec. Avec cette interrogation qui sourd tout au long du livre: existe-t-il une issue à ce genre de drame, surtout lorsqu’il est vécu d’abord comme un échec personnel ? L’espoir peut-il trouver un point d’ancrage dans ce naufrage ? Je vous laisse le découvrir dans cette nouvelle exploration de la nature humaine et de ses tourments.

Autres critiques
Babelio
Blog Chaise longue et bouquins 
Blog Parenthèse de caractère(s)
Blog Les Jardins d’Hélène 

Les premières pages du livre

Extrait
« Je pense qu’il ne se doutait de rien. Avant tout parce que, comme toi, il n’avait pas la moindre idée de ce que je manigançais. Et même quand il découvrait quelque chose, il ne pouvait pas imaginer qu’il ne s’agissait que de la partie émergée d’un iceberg de mesquinerie. Personne ne l’aurait pu, lui moins que quiconque.
Davide ne m’a jamais vraiment comprise, et réciproquement, en vertu de quoi les cinq années de notre histoire ont été certes chaotiques, mais amusantes. Comme je te le disais, nous n’étions pas de ces couples éclairés qui se parlent et trouvent des solutions. Même dans les périodes où ça marchait bien entre nous. Nous ne partagions aucun centre d’intérêt. Si peu de choses nous réunissaient que je ne saurais même pas dire lesquelles. Si nous avions répondu à un questionnaire sur les affinités dans le couple, nous serions arrivés bons derniers.
On vivait une histoire d’amour, point barre, sans grands discours, sans projets. »

À propos de l’auteur
Née à Florence en 1965, Elena Stancanelli a reçu le prix Giuseppe Berto en 1999 pour son premier roman, Benzina (Mille et une nuits, 1998). Auteur de nombreux romans et recueils de nouvelles, elle rédige régulièrement des chroniques pour La Repubblica. La femme nue a été finaliste du prix Strega, du prix Ninfa Galate et du prix Caccuri. (Source: Éditions Stock)
Compte Twitter de l’auteur (en italien)

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L’été en poche (35)

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Trois fois dès l’aube

En 2 mots
Dans le hall de hôtel, des rencontres se font, des vies basculent. Lorsque le temps est suspendu, lorsque tout est possible, lorsque le destin peut basculer. Ce petit livre est un grand livre !

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Fabienne Pascaud (Télérama)
« Les personnages de Baricco sont souvent obstinés dans leur folie douce, solitaires et déterminés. Mais leur solitude est riche d’une force intérieure incandescente. Qui les broie et les magnifie. Comme des torches vives. Qui éclairent longtemps après qu’on les a, nous aussi, observées se consumer. »

Vidéo


Présentation du livre par Diane Shenouda. © Production Europe 1

L’été en poche (1)

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La jeune épouse

En 2 mots
En attendant que son futur mari revienne d’un voyage en Angleterre une jeune femme est initiée à la sensualité par sa belle-famille.

Ma note
etoileetoileetoileetoile(j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Jeanne de Ménibus (ELLE)
«Dans ce roman tout n’est qu’élégance, raffinement et sensualité. Oscillant entre ironie et mélancolie, l’écrivain observe ses personnages de loin pour mieux se fondre ensuite dans leurs corps et dans leurs âmes. Une réussite absolue.»

Vidéo


Alessandro Baricco présente « La jeune épouse » à l’occasion du Festival Italissimo (à Paris, en avril 2016. © Production Librairie Mollat.

L’Amie prodigieuse I, II, III

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Celle qui fuit et celle qui reste est une superbe réussite et peut très bien se lire sans avoir mis le nez dans les deux premiers tomes, d’autant que l’auteur nous offre la galerie des personnages dès le début du récit. 

L’Amie prodigieuse
Elena Ferrante
Éditions Gallimard
Roman
traduit de l’italien par Elsa Damien
400 p., 23,50 €
EAN : 9782070138623
Paru en octobre 2014

Le nouveau nom – L’Amie prodigieuse II
Elena Ferrante
Éditions Gallimard
Roman
traduit de l’italien par Elsa Damien
560 p., 26,50 €
EAN : 9782070145461
Paru en janvier 2016

Celle qui fuit et celle qui reste – L’Amie prodigieuse III
Elena Ferrante
Éditions Gallimard
Roman
traduit de l’italien par Elsa Damien
480 p., 23 €
EAN : 9782070145461
Paru en janvier 2017

L’enfant perdue – L’Amie prodigieuse IV
Elena Ferrante
Éditions Gallimard
à paraître en septembre 2017

Où?
Cette tétralogie se déroule principalement à Naples, mais nous fait aussi voyager à Ischia, à Pise, à Rome, à Florence.

Quand?
L’action se situe dans les années 1950, puis durant les décennies suivantes.

Ce qu’en dit l’éditeur
Après L’amie prodigieuse et Le nouveau nom, Celle qui fuit et celle qui reste est la suite de la formidable saga dans laquelle Elena Ferrante raconte cinquante ans d’histoire italienne et d’amitié entre ses deux héroïnes, Elena et Lila.
Pour Elena, comme pour l’Italie, une période de grands bouleversements s’ouvre. Nous sommes à la fin des années soixante, les événements de 1968 s’annoncent, les mouvements féministes et protestataires s’organisent, et Elena, diplômée de l’École normale de Pise et entourée d’universitaires, est au premier rang. Même si les choix de Lila sont radicalement différents, les deux jeunes femmes sont toujours aussi proches, une relation faite d’amour et de haine, telles deux sœurs qui se ressembleraient trop. Et, une nouvelle fois, les circonstances vont les rapprocher, puis les éloigner, au cours de cette tumultueuse traversée des années soixante-dix.
Celle qui fuit et celle qui reste n’a rien à envier à ses deux prédécesseurs. À la dimension historique et intime s’ajoute même un volet politique, puisque les dix années que couvre le roman sont cruciales pour l’Italie, un pays en transformation, en marche vers la modernité.

Ce que j’en pense
*****
Je connais un excellent remède contre la déprime hivernale. Il a pour nom L’Amie prodigieuse et vous guérira sans aucun effet secondaire. En revanche, il faudra vous préparer à un marathon de lecture, surtout si vous décidez de commencer la saga par le tome I (Avec la parution du troisième volume, les deux premiers sont désormais disponibles en poche chez Folio).
Rien ne vous empêche toutefois de commencer avec le volume II, voire avec le volume III car Elena Ferrante est comme le bon vin, elle se bonifie au fur à et mesure.
Partant de ce principe, la rédaction du magazine Lire va devoir se préparer à décerner pour la seconde année consécutive son prix du meilleur roman de l’année à l’auteur qui veut rester anonyme puisque Le Nouveau nom a été couronné en 2016 et qu’à mon sens Celle qui fuit et celle qui reste est jusqu’à présent le meilleur des trois… en attendant le quatrième et dernier tome !
Mais commençons par le commencement et L’amie prodigieuse qui nous entraîne dans le Naples des années 50. C’est là que va naître une indéfectible amitié – même si elle va subir de nombreux accrocs – entre Elena Greco, dite Lenù ou Lenuccia, la narratrice, et Rafaella Cerullo, dite Lina ou Lila. Deux gamines qui vivent dans un quartier pauvre de la ville et que nous verrons grandir jusqu’à l’adolescence.
Grâce au choix de deux filles au passé, à la famille et à la psychologie bien différente, le classique roman de formation prend une dimension sociale, voire politique. Lina la petite rebelle aime bien provoquer et prendre des initiatives, mais aussi profiter de son statut d’élève surdouée pour vouloir tout régenter. Lenù la timide semble se complaire dans le rôle de suivante, même si – aiguillonnée par son amie – elle va également réussir sa scolarité. Alors que Lina se transforme en femme fatale et va davantage s’intéresser aux garçons qu’à ses études, Elena tente de cacher ses rondeurs et son acné derrière des lunettes d’intellectuelle.
Voici venu le moment de dire que de nombreux personnages, pas si secondaires que cela puisqu’on va en retrouver beaucoup dans les volumes suivants, viennent enrichir le roman et le rendre quelquefois aussi un peu difficile à suivre.
Choisissons-en quelques-uns dans la famille de Lila pour commencer. La jeune fille rêve de sortir de la misère en imaginant que son père cordonnier pourrait ouvrir une boutique de chaussures de luxe que son frère Rino aurait créées.
Sa mère, dont le rôle le plus joyeux semble être de surveiller sa progéniture avec extrême rigueur. Le père de Lenù est appariteur à la mairie de Naples, sa mère peut être apparentée à une sorcière. Ajoutons-y Don Achille, à qui on confiera le rôle de l’ogre, Mme Oliviero l’institutrice qui sera la bonne fée, Donato Sarratore dont le métier ne cheminot ne va pas enpêcher de taquiner la muse, Pasquale le maçon communiste, Antonio le mécanicien courageux et Stefano le charcutier-épicier qui va jeter son dévolu sur Lina et finir par l’épouser.
La noce qui clôture ce premier tome restera sans doute longtemps dans votre mémoire, notamment en raison de la présence de deux frères qui vont s’inviter à la fête.

* * * * * * * *

Avec Le Nouveau nom nous avons basculé dans les années soixante. Lina semble devoir être la reine du quartier, mais on comprend assez vite que sa nouvelle vie de couple n’est pas précisément ce à quoi elle aspirait : «Si rien ne pouvait nous sauver, ni l’argent, ni le corps d’un homme, ni même les études, autant tout détruire immédiatement. »
Voilà Lina jalouse de Lenù qui continue à suivre ses études et n’a pourtant pas non plus une vie facile. Si le parcours des deux amies semblent les éloigner l’une de l’autre, elles vont finir par se retrouver pour des vacances communes à Ischia. C’est là, dans un décor idyllique au bord de la mer, qu’Elena Ferrante a choisi de nous offrir l’épisode choc de ce second tome. On y verra la grandeur et surtout la décadence de la belle Lila et la chrysalide Lenù se transformer en papillon et entamer la danse de la séduction, empruntant par la même occasion les habits de la Fée bleue. Cette histoire, imaginée par Lila et saluée par Mme Oliviero, est le symbole de leurs parcours croisés. Lila aurait dû être écrivain, mais c’est Lenù qui endosse le rôle et va chercher à devenir une intellectuelle reconnue, une bourgeoise établie, même si elle promène aussi un sentiment de culpabilité vis à vis de cette amie-ennemie. Car on le sait bien, qui aime bien châtie bien.
Il n’est par conséquent pas étonnant de voir ce second tome se clore sur une double naissance: celui d’un fils pour Lila, celui d’un livre pour Elena.

* * * * * * * *

Comme je l’ai souligné en introduction de cette chronique qui présente les trois tomes de cette saga, Celle qui fuit et celle qui reste est une superbe réussite et peut très bien se lire sans avoir mis le nez dans les deux premiers tomes, d’autant que l’auteur nous offre un résumé et la galerie des personnages dès le début du récit. Nous sommes désormais au seuil des années 1970, au moment où il semble bien que l’amitié entre Elena et Lila a volé en éclats. Éloignées géographiquement et sentimentalement, les deux femmes ont désormais des trajectoires diamétralement opposées, même si leur aspiration à la liberté reste toujours aussi forte et aussi difficile. Après la parution de son roman, Elena va rejoindre son fiancé Pietro à Florence, tandis que Lila, qui a réussi à se séparer de son mari violent, doit subvenir à ses besoins et à ceux de son fils Gennaro en travaillant dans une usine de charcuterie non loin de chez elle, en banlieue napolitaine. Alors que l’une tente d erefaire sa vie avec Enzo, l’autre essaie d’oublier le beau Nino. Autour d’elles, l’Italie est aussi en train de basculer dans la violence, les révoltes étudiantes et les années de plomb.
La grand talent d’Elena Ferrante – et c’est sans doute ce qui rend son roman aussi addictif – est justement de parvenir à faire de petits détails biographiques un matériel historique qui nous permet de littéralement «vivre» la période traversée. L’influence de la camorra dans les quartiers populaires de Naples, les tensions entre groupuscules fascistes et révolutionnaires d’extrême-gauche sont ici incarnées, tout comme le machisme que l’on dépeint trop souvent comme ordinaire et qui aliène pourtant la presque totalité des femmes, y compris lorsqu’elles ont un statut social plus élevé.
Rendez-vous à la rentrée littéraire de septembre pour découvrir L’Enfant perdue, le dernier volet de cette tétralogie.

Autres critiques
Babelio 
BibliObs (Didier Jacob – avec extraits d’un recueil d’entretiens à paraître en 2018)
Le Figaro (Elena Scappaticci)
Le JDD (Marie-Laure Delorme)
La Croix (Francine de Martinoir)
Le Temps (Eléonore Sulser)
Télérama (Fabienne Pascaud)

Les premières pages du troisième volume

Extrait
« Bref, année après année, la situation me semblait empirer. Lors de cette période pluvieuse, la ville s’était fissurée et un immeuble entier s’était affaissé sur le côté – comme si quelqu’un s’était appuyé sur le bras vermoulu d’un vieux fauteuil et que ce bras avait cédé. Des morts, des blessés. Et puis des cris, des coups et de petites bombes artisanales. On aurait dit que la ville couvait en son sein une furie qui n’arrivait pas à sortir et qui du coup la rongeait, sauf lorsqu’elle surgissait comme une éruption de pustules gonflées de venin qui s’en prenaient à tout le monde : enfants, adultes, vieillards, gens des autres villes, Américains de l’OTAN, touristes de toutes nationalités et Napolitains eux-mêmes. Comment résister, dans ces lieux de désordre et de danger, dans les périphéries, dans le centre, sur les collines ou au pied du Vésuve ? »

A propos de l’auteur
Probablement née à Naples en 1943, ville présente dans ses romans, Elena Ferrante (un pseudonyme) vivrait selon certains en Grèce. Selon d’autres, elle serait retournée s’installer à Turin.
L’auteur dont quasiment rien n’est connu avec certitude, refuse d’être un personnage public et ne s’est pas présentée à la remise des prix, à savoir le Prix Oplonti et le Prix Procida Elsa Morante, que son premier roman « L’Amour harcelant » (L’amore molesto, 1992) avait obtenu. Elle n’accorde aucune interview, à l’exception de celle parue dans le journal « L’Unitá » en 2002. Son deuxième roman « Les jours de mon abandon » (I giorni dell’ abbandono) est sorti en 2002.
Ferrante a également publié « La Frantumaglia » (2003), un recueil de lettres à son éditeur, de textes et de réponses à ses lecteurs où l’auteure parle d’elle-même, de son travail et de son observation du monde. Elle tente de faire comprendre ses raisons de demeurer dans l’ombre, parle d’un désir d’auto-préservation de sa vie privée, d’un souci quelque peu névrotique d’inaccessibilité, de son souci de maintenir entre elle et son lectorat une certaine distance et de ne pas se prêter aux jeux des apparences où risquent de l’entraîner les contacts avec la presse. Elle est fermement convaincue que ses livres n’ont pas besoin d’une 4ème de couverture reproduisant sa photographie et entend qu’ils soient perçus comme des organismes auto-suffisants auxquels la présence de l’auteure ne pourrait rien ajouter de décisif.
« L’Amore Molesto » a été porté à l’écran en 1995 par Mario Martone, avec Anna Bonaiuto dans le rôle de Delia, la fille. Roberto Faenza a adapté « I Giorni dell’Abbandono » en 2005.
En 2011 a été publié le premier volume du cycle « L’amie prodigieuse » (L’Amica geniale) suivi en 2012 du second volume « Le nouveau nom » (Storia del nove cognome). En 2013 paraît « Storia di chi fugge e di chi resta », suivi en 2014 du quatrième et dernier volume, « Storia della bambina perduta ». La tétralogie a notamment connu un énorme succès au Royaume Uni et aux États-Unis.
En 2015, Roberto Saviano propose la candidature de son roman « L’amica geniale » au prix Strega, ce que l’auteur accepte.
Fin septembre 2016, dans différents médias européens, le journaliste Claudio Gatti évoque le nom d’Anita Raja, éditrice et traductrice de Christa Wolf en particulier, épouse de Domenico Starnone (1943), écrivain et journaliste. Ni Anita Raja, ni les éditions E/O, qui publie Ferrante, n’ont cependant confirmé cette hypothèse. (Sources : Babelio, Evène, Wikipedia)

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La Jeune Épouse

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La Jeune Épouse
Alessandro Baricco
Gallimard – Du monde entier
Roman
traduit de l’italien par Vincent Raynaud
224 p., 19,50 €
ISBN: 9782070178919
Paru en avril 2016

Où?
Le roman se déroule principalement en Italie, dans une ville qui n’est pas nommée. On y évoque toutefois la plage de Marina di Massa, l’Argentine, l’Angleterre, un voyage en France, à Paris, ainsi qu’un couvent des environs de Bâle.

Quand?
L’action se situe au début du siècle passé.

Ce qu’en dit l’éditeur
Italie, début du XXe siècle. Un beau jour, la Jeune Épouse fait son apparition devant la Famille. Elle a dix-huit ans et débarque d’Argentine car elle doit épouser le Fils. En attendant qu’il rentre d’Angleterre, elle est accueillie par la Famille. La Jeune Épouse vit alors une authentique initiation sexuelle : la Fille la séduit et fait son éducation, dûment complétée par la Mère, et le Père la conduit dans un bordel de luxe où elle écoutera un récit édifiant, qui lui dévoilera les mystères de cette famille aux rituels aussi sophistiqués qu’incompréhensibles. Mais le Fils ne revient toujours pas, il se contente d’expédier toutes sortes d’objets étranges, qui semblent d’abord annoncer son retour puis signifient au contraire sa disparition. Quand la Famille part en villégiature d’été, la Jeune Épouse décide de l’attendre seule, une attente qui sera pleine de surprises.
Avec délicatesse et virtuosité, l’auteur de Soie et de Novecento pianiste ne se contente pas de recréer un monde envoûtant, au bord de la chute, qui n’est pas sans rappeler celui que Tomasi di Lampedusa dépeint dans Le guépard. Il nous livre aussi, l’air de rien, une formidable réflexion sur le métier d’écrire.

Ce que j’en pense
****
Roman d’initiation, roman historique et roman sur les arcanes de la création littéraire, le nouvel opus signé Alessandro Baricco ne décevra pas ses adeptes, de plus en plus nombreux.
Nous sommes cette fois en Italie au début du siècle passé. Deux familles, l’une de riches propriétaires terriens, l’autre d’industriels décident d’unir leur destinée en mariant leurs enfants. Le fils de l’une épousera la fille de l’autre à ses dix-huit ans. En attendant de sceller cette union, le père de la jeune fille décide d’émigrer en Argentine, tandis que le père du jeune homme décide d’envoyer son fils en Angleterre pour y étudier les secrets de l’industrie textile et rapporter ce qui servirait au mieux la prospérité familiale. «Nul ne s’attendait à ce qu’il revînt au bout de quelques semaines, puis nul ne remarqua qu’au bout de quelques mois il n’était pas encore rentré.»
La Jeune Épouse, débarquée d’Argentine, l’attendra chez ses futurs beaux-parents. « Elle n’aura besoin d’aucune chambre des invités, annonça paisiblement la Fille. Elle dormira avec moi. (…) Elle devint donc un membre de la Maison et, là où elle avait imaginé entrer comme épouse, elle se retrouva sœur, fille, invitée, présence appréciée et objet décoratif. »
Pour combler l’attente, elle découvre cette famille aux mœurs un peu particulières où le serviteur ne parle pas, mais a développé un système de « communication laryngé », où le petit-déjeuner est pris jusqu’à trois heures de l’après-midi, où lorsque l’on part en villégiature dans les montagnes françaises, il faut vider la maison pour la laisser respirer et où on se méfie du sommeil, car il semble que tous les membres de la famille soient morts durant la nuit. La Fille a par exemple une manière particulière d’ « entrer dans la nuit » qu’elle va apprendre à son invitée, intriguée par les gémissements qu’elle entend. « La Jeune Épouse nota qu’en parlant la Fille avait légèrement écarté les jambes, puis qu’elle les avait refermées après avoir glissé une main entre elles. Cette main, elle la conservait à présent entre ses cuisses et le remuait lentement. »
Des colis arrivent régulièrement d’Angleterre, annonçant que le Fils poursuivait son voyage d’étude et l’initiation de sa future femme se poursuit. Après la Fille, au tour de la Mère d’éclairer sa bru sur les mystères de l’existence. Si elle a beau avoir des raisonnements plutôt sibyllins, elle sera très claire dans ses conseils : « prends soin de la femme que tu es dans tes yeux et dans ta bouche. Jette tout, mais conserve les yeux et la bouche : tu en auras besoin un jour. » Une nuit lui suffira aussi pour lui démontrer comment elle devra procéder.
La jeune Épouse doit « à cette femme la certitude que le sexe triste est le seul gâchis qui nous rende pires que nous sommes. » et va pouvoir le vérifier une nouvelle fois en accompagnant le Père dans l’une de ses visites au bordel. Cette nouvelle étape son initiation va également lui permettre d’apprendre de la bouche de son futur beau-père le suicide de son père en Argentine ainsi que les dispositions testamentaires qu’il a prises. Et le futur mari qui n’arrive toujours pas…
Il y a du Désert des Tartares dans ce roman là ! Mais il y a aussi toute la finesse du style de l’auteur, une élégance classique, baroque, qui donne à des faits ordinaires, voire triviaux, une poésie et un raffinement merveilleux. Après Trois fois dès l’aube, l’écrivain nous en apporte ici une nouvelle fois la démonstration. Sans oublier toutefois de jouer avec son lecteur en changeant brusquement de narrateur, faisant ainsi écho à la manière dont il conduit son récit, voire comment l’histoire et les personnages le conduisent lui. Baricco est un virtuose, jusque dans l’introspection narrative.

Autres critiques
Babelio
RTL (Les livres ont la parole – Bernard Lehut)
Elle (Jeanne de Menibus)
Culturebox (Laurence Houot)
La Croix (Francine de Martinoir)
La cause littéraire (Sylvie Ferrando)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Dans la bibliothèque de Noukette

Extrait
« Père annonça de façon solennelle que le mariage entre la richesse agraire et la finance industrielle était, pour les entrepreneurs du Nord, une étape naturelle de leur développement, ouvrant par là même une voie de transformation idéale pour tout le pays. Il en déduisait en outre la nécessité de dépasser des schémas sociaux qui appartenaient désormais à un autre temps. Dans la mesure où il formula la chose en ces termes exacts et assaisonna son propos d’une paire de jurons artistement placés, tous jugèrent satisfaisante son argumentation, qui mêlait une imparable rationalité et un solide instinct. Nous décidâmes seulement d’attendre que la Jeune Épouse fût devenue un peu moins jeune : en eff et, il s’agissait d’éviter de possibles comparaisons entre un mariage si bien pesé et certaines unions paysannes, hâtives et vaguement animales. En plus d’être assurément confortable, cette attente nous parut consacrer une authentique supériorité morale. Oubliant les jurons, le clergé local ne tarda guère à donner sa bénédiction.
Ils se marieraient donc. » (p. 20)

A propos de l’auteur
Alessandro Baricco est un écrivain, musicologue et homme de théâtre italien.
Après des études de philosophie et de musique, Alessandro Baricco s’oriente vers le monde des médias en devenant tout d’abord rédacteur dans une agence de publicité, puis journaliste et critique pour des magazines italiens.
En 1991, il publie, à 33 ans, son premier roman Châteaux de la colère, pour lequel il obtient, en France, le Prix Médicis étranger en 1995. Il a également écrit un ouvrage sur l’art de la fugue chez Gioacchino Rossini et un essai, L’Âme de Hegel et les Vaches du Wisconsin où il fustige l’anti-modernité de la musique atonale.
En 1993, il obtient le prix Viareggio pour son roman Océan mer. En 1994, avec quelques amis, il fonde et dirige à Turin une école de narration, la Scuola Holden – ainsi nommée en hommage à un personnage de J. D. Salinger – une école sur les techniques de la narration.
Passionné et diplômé en musique, Alessandro Baricco invente un style qui mélange la littérature, la déconstruction narrative et une présence musicale qui rythme le texte comme une partition.
Désireux de mêler ses textes à la musique pour les enrichir (puisqu’il les construit dans cet esprit), il demande au groupe musical français Air de composer une musique pour City (2001).
Il a également présenté des émissions à la télévision italienne (RAI) sur l’art lyrique et la littérature. Il est un des collaborateurs du journal La Repubblica où il a publié en 2006 un feuilleton, intitulé Les Barbares.
En 2008, il écrit et réalise son premier film, Lezione 21. En février 2014, il révèle qu’il aurait décliné une proposition de devenir ministre de la Culture. Alessandro Baricco vit actuellement à Rome avec sa femme et ses deux fils. (Source : Babelio)

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Meurtres à la pause-déjeuner

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Meurtres à la pause-déjeuner
Viola Veloce
Liana Levi
Roman
256 p., 18 €
ISBN: 9782867467769
Paru en mai 2015

Où?
Le roman se déroule principalement à Milan et dans la région, à Cesano Boscone, Buccinasco, Lambrate ainsi qu’à Teolo, un village de Vénétie. Le refuge du col San Marco dans le Val Brembana est également évoqué.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est toujours avant le retour des trois cents autres salariés que se termine la pause-déjeuner de Francesca. Cela lui permet d’éviter de rébarbatifs échanges entre collègues. Et aussi de bénéficier en toute quiétude des lavabos. Jusqu’au jour où, brosse à dents à la main, elle aperçoit sous l’indiscrète porte des toilettes deux pieds dans une position peu naturelle. Deux pieds qui appartiennent à son insupportable collègue Marinella, laquelle gît là, une corde autour du cou… Ce n’est que le début d’une longue série de meurtres. Dans ce que les médias surnomment désormais l’Entreprise Homicides il paraît évident que l’assassin rôde toujours. Sermons directoriaux, regards suspicieux, bruits de couloir, mails revendicatifs amènent le syndicat à s’en mêler pour demander une prime de risque. Mais le risque majeur pour Francesca n’est-il pas de mourir étouffée entre une mère qui ne pense qu’à la marier et un papa-poule à l’envahissante sollicitude? Drôle, enlevé et mordant, ce roman, après être devenu un best-seller sur Internet, n’a pas mis longtemps à trouver un éditeur et un producteur de cinéma.

Ce que j’en pense
***

Voilà un polar désopilant qui vous plonge dans le monde des grandes entreprises, vous fait voyager du côté de Milan et vous propose un agréable moment de lecture. Que demander de plus ?
Une intrigue qui tienne la route et un de sociologie qui ne soit pas rébarbative, mais nette en avant quelques travers de nos sociétés contemporaines. Rassurons d’emblée le lecteur un peu rebuté à l’idée de se plonger dans un livre né sur internet et dont le style n’est pas le point fort : tout y est à tel point que même les quelques traits un peu caricaturaux passent sans que l’on se rende vraiment compte de la taille des ficelles.
Mais il est temps de faire la connaissance de Francesca, employée du service Planification et Contrôle d’une grande entreprise milanaise, qui ne va pas tarder à devenir pour les médias « l’entreprise homicide ». Car le cadavre que découvre Francesca dans les toilettes en revenant de sa pause-déjeuner (si vous chercher quelques recettes de cuisine italienne, le roman pourra aussi vous servir) n’est qu’une première victime du service.
Bientôt la psychose s’installe, car un second, puis un troisième meurtre viennent fragiliser l’entreprise ainsi que les relations entre collègues.
Dès lors, on va suivre la façon dont chacun essaie de vivre avec ce drame. Les cadres dirigeants d’un côté, les employés de l’autre. Sans oublier le PDG et les représentants syndicaux.
On s’amuse beaucoup au fil de l’enquête. D’autant que les parents de Francesca essaient de profiter de l’occasion afin de caser leur fille (la mère) ou de la couver encore davantage (le père). La scène du speed-dating est aussi hilarante que, par exemple, celle durant laquelle la police mène les interrogatoires et essaie de comprendre ce que font à longueur de journée les responsables et employés du service Planification et Contrôle.
Bien entendu, on ne dévoilera pas ici la suite des investigations et la résolution de l’énigme. Disons simplement que tous ceux qui, comme moi, ont l’habitude des grandes entreprises, devraient parfaitement «visualiser» ce récit. Du reste, on se réjouit de voir ce que le cinéma pourrait faire de ce roman, puisqu’un producteur est déjà sur les rangs.

Autres critiques
Babelio
Paris Match
Le Figaro (Evene)
Blog Quatre sans quatre
Blog Les carnets d’Eimelle http://lecture-spectacle.blogspot.ch/2015/05/meurtres-la-pause-dejeuner-viola-veloce.html
Réseau K-Libre (Laurent Greusard)

Extrait
« Je pose l’étui sur un des lavabos. Je fais sortir du tube un peu de pâte blanche, je m’apprête à mettre la brosse dans ma bouche, et en levant les yeux vers le miroir je vois le reflet de deux pieds abandonnés dépassant sous une des portes de toilettes, qui chez nous comme à Sing Sing ont un jour en haut et en bas. Déconcertée, je me demande ce que ces pieds font là, normalement ils sont rattachés à des jambes en position verticale. Quelque chose ne va pas. Brosse à dents à la main je m’approche.
On dirait les pieds de Marinella Sereni. Je reconnais les escarpins marron qu’elle porte aujourd’hui, assortis comme toujours à une jupe plissée beige et un chemisier
à petites fleurs roses.
Elle pourrait avoir eu un malaise, s’être évanouie… j’ouvre instinctivement la porte. Par terre, le dos sur le carrelage gris et la tête près de la cuvette, c’est bien Sereni.
Elle a les yeux exorbités et un énorme nœud de corde blanche autour du cou.
Dieu du ciel, elle est morte, raide morte !
Un fluide glacial inonde mes veines. Je sens mes mains et ma tête devenir aussi froides que si mon cœur allait s’arrêter, congelé par la peur. Seuls mes yeux fonctionnent encore et je regarde fixement, ahurie, la jupe beige de Marinella, parfaitement tirée sur ses jambes. Elle a les bras sur la poitrine, une main sur l’autre, comme si l’assassin avait remis de l’ordre avant de sortir. Le cadavre de Sereni a l’air déjà prêt à être mis en bière : il ne manque plus que les cierges et les couronnes de fleurs. »

A propos de l’auteur
Viola Veloce travaille réellement dans une grande entreprise à Milan et se cache derrière un pseudonyme. Meurtres à la pause-déjeuner a d’abord connu un grand succès sur Internet avant de très rapidement trouver un éditeur et un producteur souhaitant l’adapter au cinéma. (Source : Editions Liana Levi)

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