Garçon au coq noir

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En deux mots
Après avoir assisté au massacre de ses frères et sœurs, Martin s’enfuit avec un coq qui ne le quittera plus, à la fois confident et bouclier, car on ne tarde pas à voir en lui le diable. Avec un peintre itinérant, il va entamer un périple semé d’embûches. Un voyage initiatique, une leçon de vie.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Un conte noir venu de la nuit des temps

Stefanie vor Schulte réussit une entrée en littérature remarquée avec ce roman d’initiation dans la grande veine des contes qui ont dû bercer son enfance. Son garçon au coq noir est une version pour adultes, aussi cruelle que poétique.

Il avait à peine trois ans lorsque le malheur s’est abattu sur lui et sa famille. Pris d’un coup de folie, son père a massacré toute la famille, le laissant miraculeusement en vie au milieu d’un bain de sang et d’un coq noir qui désormais ne le quittera plus. «Mais que le garçon soit aujourd’hui en bonne santé, qu’il ait toute sa tête et, il faut bien l’avouer, une aimable nature, voilà qui est à peine concevable, et difficile à supporter. Plus d’un aurait préféré qu’il ne survive pas, pour ne pas avoir constamment sous les yeux ce sujet d’étonnement et de honte.»
Le seul à lui adresser un mot gentil est le peintre itinérant chargé de réaliser le retable de l’église. Dès lors, il sait qu’il partira avec lui. Pour échapper à la bêtise et à la convoitise. Pour s’ouvrir au monde, même si la contrée est hostile et le danger permanent, car la famine et les maladies ravagent le pays. Sans compter le froid persistant. Il se jure pourtant de revenir pour la belle Franzi qui travaille à l’auberge et mérite aussi un meilleur sort.
Après leur départ les villageois découvrent stupéfaits le souvenir laissé par le peintre en s’approchant du retable. «Dans les visages – est-ce un hasard, non, ça ne peut pas être un hasard – ils se reconnaissent les uns les autres.
Cette gueule de travers, là, c’est bien la tienne.
Et ce soldat tout moche, c’est à toi qu’il ressemble.
Puis un éclair les traverse: Franzi en Marie, juste ciel, quel sacrilège. Mais le pire est à venir, qui laisse tout le monde sans voix: c’est Jésus. Le peintre lui a donné les traits de Martin. C’est ainsi que le doux visage de l’enfant trône au-dessus des villageois, pour l’éternité.»
Commence alors un voyage périlleux traversé d’épisodes qui sont autant d’épreuves qui vont développer l’esprit du garçon et lui faire franchir bien des périls jusqu’au moment où il arrive devant le château où vit une Princesse sans âge qui s’entoure d’enfants qui eux ont toujours le même âge. Un prodige rendu possible par une escouade de cavaliers chargés de voler ces enfants dans tout le pays, semant la terreur et le malheur. Martin décide alors de faire cesser ces exactions. L’épilogue de ce livre étant lui aussi une nouvelle prouesse.
Car Stefanie vor Schulte, qui a étudié la scénographie et la création de costumes, a construit son roman comme une suite de scènes fortes faites d’images qui marquent, un village en ruines, des affamés prêts à tout, la peur des loups-garous, une troupe de saltimbanques qui tous se heurtent à l’intelligence et au courage d’un garçon intrépide dans sa quête des enfants enlevés. Le tout servi par une langue riche en contrastes, cruelle et douce, violente et poétique.
Ce conte pour adultes qui se déroule à une époque lointaine peut aussi se lire comme un chant d’espoir, un appel au réveil des consciences devant un monde qui va à sa perte. Non, tout n’est pas perdu. Avec discernement, avec une farouche volonté, il est possible de contrer tous ces malheurs qui s’abattent sur nous.

Garçon au coq noir
Stefanie vor Schulte
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
Traduit de l’allemand par Nicolas Véron
206 p., 19 €
EAN 9782350878188
Paru le 25/08/2022

Où?
Le roman est situé dans un pays au climat très rude qui n’est pas situé précisément.

Quand?
L’action se déroule il y a plusieurs siècles, vraisemblablement au Moyen Âge.

Ce qu’en dit l’éditeur
Martin, onze ans, n’a qu’une chemise sur le dos et un coq noir sur l’épaule lorsqu’il emboîte le pas d’un peintre itinérant pour fuir le village où, depuis toujours, on se méfie de lui. Aux côtés de cet homme qui ne dessine que le beau, il déjoue les complots, traverse les rivières, se confronte aux loups, à la faim, à l’épuisement. Fort de sa ruse et de la complicité de son ami à plumes, le garçon secourt ceux qui, plus vulnérables encore, se laissent submerger par les ténèbres. Au terme de cette quête, parviendra-t-il à percer le mystère qui se dissimule derrière la légende du cavalier noir, ravisseur d’enfants?
Grâce à une écriture simple et captivante, Stefanie vor Schulte entoure chacun de ses mots d’une atmosphère saisissante. Brutale et merveilleuse, cette fable gothique ancrée dans un folklore lointain montre à chacun de nous que l’espoir perce partout, même au cœur de la nuit.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Page des libraires (Jean-Baptiste Hamelin, Librairie Le Carnet à spirales à Charlieu)
Blog La livrophage
Blog L’Atelier de Litote
Blog des arts

Alix de Cazotte, responsable des relations libraires présente Garçon au coq noir © Production Éditions Héloïse d’Ormesson

Les premières pages du livre
« 1
QUAND VIENT LE PEINTRE qui doit faire le retable de l’église, Martin sait qu’à la fin de l’hiver il s’en ira avec lui. Il partira sans même se retourner.
Le peintre, il y a longtemps qu’on en parle au village. Et maintenant qu’il est là et qu’il veut entrer dans l’église, la clé a disparu. Henning, Seidel et Sattler, les trois hommes qui font ici la pluie et le beau temps, la cherchent à quatre pattes dans les églantiers devant la porte de l’église. Le vent fait bouffer leurs chemises et leurs pantalons. Leurs cheveux volent dans tous les sens. De temps à autre, ils secouent la porte. À tour de rôle. Au cas où les deux autres n’auraient pas bien secoué. Et ils sont tout étonnés, chaque fois, qu’elle soit toujours fermée à clé.
Le peintre est là, son attirail miteux à ses côtés, et les regarde en souriant d’un air moqueur. Ils s’étaient fait de lui une tout autre idée, mais un peintre, dans la région, ça ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval. Surtout en temps de guerre.
Martin est assis sur la margelle de la fontaine, à une petite dizaine de pas de la porte. Il a onze ans. Il est très grand et très maigre. Il vit de ce qu’il gagne. Mais le dimanche il ne gagne rien, il doit donc jeûner. Ce qui ne l’empêche pas de grandir. Lui arrive-t-il jamais de porter un vêtement à sa taille ? À peine son pantalon cesse-t-il d’être trop grand qu’il est déjà trop petit.
Il a de très beaux yeux. C’est la première chose qu’on remarque. Des yeux noirs et patients. Tout en lui semble sage et réfléchi. Et c’est ce qui met mal à l’aise les gens du village. Ils n’aiment pas qu’on soit trop turbulent ou trop calme. Grossier, ça peut se comprendre. Sournois aussi. Mais un garçon de onze ans qui a l’air réfléchi, ça leur déplaît.
Et puis il y a le coq, bien sûr. Le garçon l’a toujours avec lui. Perché sur son épaule. Ou assis sur ses genoux. Caché sous sa chemise. Quand la bestiole est endormie, on dirait un vieillard, et chacun au village murmure que c’est le diable.
La clé reste introuvable, mais le peintre, lui, est toujours là. Il va bien falloir lui montrer l’église, à cet homme. Henning pérore dans le vide, jusqu’au moment où lui vient un soupçon. C’est Franzi qui a la clé. Dieu sait où il a pêché cette idée. On la fait quand même appeler. Martin s’en réjouit déjà. Il aime beaucoup Franzi.
Franzi arrive aussitôt. De l’auberge, où elle travaille, il n’y a pas loin. Elle a quatorze ans, un fichu qu’elle arrange sur ses épaules. Le vent fait danser ses cheveux devant ses yeux. Elle est très belle, et ça donne envie aux hommes de lui faire du mal.
Il apparaît que Franzi n’est pour rien du tout dans cette histoire de clé. C’est bien ennuyeux.
On a perdu assez de temps comme ça à chercher, il faut trouver une autre solution. Le peintre, en attendant, s’est assis sur la margelle, à côté de Martin. Le coq virevolte depuis l’épaule du garçon, sautille sur les baluchons barbouillés du peintre en donnant de petits coups de bec.
A-t-on le droit de défoncer la porte d’une église ? Voilà ce que se demandent les trois hommes. D’employer la force pour ouvrir la maison de Dieu ? De casser une fenêtre ? Lequel de ces sacrilèges est le plus grave ? La porte ou la fenêtre ? Chacun convient que la violence est à écarter, on n’accède pas au Seigneur par un coup de pied bien placé, mais par la foi et les Écritures.
« Ou par la mort », glisse Franzi.
Elle a de ces audaces, pense Martin. Rien que pour ça, il faudrait passer toute une vie à la protéger, pour la regarder avoir des audaces comme celle-là.
Le peintre rit. Il se plaît bien ici. Il lance une œillade à Franzi. Mais elle n’est pas de celles qui rendent les œillades.
C’est une question à poser au pasteur, mais le seul qu’on connaisse est au village voisin. Celui d’ici, on l’a mis en terre l’année dernière, et aucun nouveau pasteur n’a poussé depuis sur les arbres. Et on ne sait pas trop où en trouver un autre, car jusque-là, autant qu’on s’en souvienne, il y en avait toujours eu un, personne ne saurait même dire ce qui était là en premier, le village ou bien le pasteur et l’église. Toujours est-il que, depuis, on fait appel au pasteur d’à côté. Mais comme il n’est plus tout jeune et qu’il lui faut du temps pour parcourir la distance d’un village à l’autre, le culte du dimanche n’a pas lieu avant midi bien sonné.
Donc, il faudrait demander au pasteur du village voisin comment pénétrer dans la maison de Dieu. Mais qui va aller le trouver à cette heure ? Dans le ciel s’amoncellent des nuages jaunes, et il faut marcher à travers champs, sans aucun abri pour se protéger. Et là-haut, les éclairs se succèdent sans discontinuer. Braoum ! Braoum ! Braoum ! Ça peut durer comme ça toute la nuit. Et Henning, Seidel et Sattler sont des membres trop éminents de la communauté villageoise pour qu’on leur fasse risquer ainsi leur vie.
« Je peux y aller », propose Martin. Il n’a peur de rien.
« Au moins, si c’était lui, la perte ne serait pas bien grosse », marmonne Seidel. Les autres hésitent. Ils savent Martin suffisamment dégourdi. Nul doute qu’il saura transmettre la question. Et se rappeler la réponse. Ils pèsent le pour et le contre, se concertent à voix basse. Et finissent par dire : « C’est bon, vas-y.
– Pourquoi donc aucun d’entre vous n’y va-t-il par ce temps de chien ? demande le peintre.
– Il a le diable avec lui, répond Henning. Il ne peut rien lui arriver. »

2
LA CAHUTE EST À FLANC DE COTEAU, la dernière en montant, à la lisière des prés couverts de givre et de la forêt. Il faut passer devant quand on veut y mener les bêtes. Parfois, l’enfant est sur le seuil, saluant aimablement et proposant son aide. Parfois aussi, le coq est perché sur la manivelle de la meule, cette meule affaissée dans le sol au fil des ans, couverte de lichen, à jamais immobilisée par le gel. Et contre laquelle le père a affûté sa hache avant de les tuer tous, à l’exception du garçon.
C’est là que, peut-être, tout a commencé.
Bertram est monté parce que la famille n’avait pas été vue au village depuis plusieurs jours. Ils devaient de l’argent, et il faut tout de même que les débiteurs se montrent, pour qu’on puisse leur faire des remontrances.
Bertram, donc, gravit la colline afin de rappeler la famille à ses devoirs sociaux.
« Tous morts », raconte-t-il. Tout réjoui de se dire que chacun, au village, est désormais suspendu à ses lèvres et qu’il aura jusqu’à la fin de ses jours quelque chose à raconter. Il entre donc dans la cahute, mais aussitôt un diable noir lui saute dessus. Le coq. Il se fait griffer aux mains et au visage. Il se met à quatre pattes pour se protéger, et c’est alors qu’il voit le sang.
« Du sang partout. La puanteur, les cadavres. Une vision de l’Apocalypse, je vous dis, dit-il.
– Une vision de quoi ? demande quelqu’un.
– Ça fait des jours qu’ils étaient là, je vous dis. C’est déjà plein de vers. Tout grouillants. Pouah. »
Il crache par terre et son petit-fils, qui adore son grand-père, l’imite aussitôt. Il lui tapote la joue.
« Brave petit. » Puis, se tournant vers les autres : « Saloperie de coq. C’est le diable incarné. Pas question que je remonte là-haut.
– Mais le garçon, dit quelqu’un.
– Le garçon, oui, il était vivant. Au milieu de tout ça. Il a eu tout le temps de devenir fou. Tout ce sang, ces plaies, toutes béantes, vous comprenez. Ces entrailles à nu. Vraiment pas beau à voir. Si avec ça l’enfant n’est pas devenu fou. »
L’enfant n’est pourtant pas devenu fou, et n’est pas mort non plus. Il doit avoir dans les trois ans, et s’accroche à la vie avec obstination. Sans personne pour s’occuper de lui. Les corps, bien sûr, ils les ont évacués. Mais lui, ils n’ont pas osé s’en approcher. Sans doute étaient-ils effrayés par le coq. Ou simplement un peu fainéants.
Mais que le garçon soit aujourd’hui en bonne santé, qu’il ait toute sa tête et, il faut bien l’avouer, une aimable nature, voilà qui est à peine concevable, et difficile à supporter. Plus d’un aurait préféré qu’il ne survive pas, pour ne pas avoir constamment sous les yeux ce sujet d’étonnement et de honte.
Il se contente de peu. On peut lui confier son bétail toute la journée, et il s’estime heureux avec un oignon pour tout salaire. C’est bien pratique. Si seulement il ne faisait pas aussi peur, avec ce coq sur le dos. Ce n’est pas un enfant de l’amour. Il est taillé pour la faim et le froid. La nuit, il prend le coq avec lui sous la couverture, on le sait de source sûre. Car le matin, c’est lui qui le réveille quand il a manqué le lever du soleil, ça le fait bien rire, et les gens du village, en l’entendant depuis tout en bas, se signent sur la poitrine à la pensée que cet enfant joue et partage sa couche avec le Malin. Mais ils continuent de passer avec leur bétail devant sa cahute. Avec des oignons sur eux, à toutes fins utiles.

3
L’AULNE EST EN FLAMMES au milieu du champ, et s’effondre dans un nuage de poussière noire.
Déjà, l’éclair suivant est pour Martin. Une douleur aiguë lui parcourt l’échine et éclate dans sa tête. L’espace d’un instant, tout est suspendu, il se demande s’il ne va pas mourir. Mais aussitôt ou longtemps après, lui-même n’en sait rien, il revient à lui. L’orage est passé. Il voit dans le ciel les nuages mettre le cap sur d’autres horizons, ici c’en est fini pour aujourd’hui.
Martin essaie de se relever. Il ne peut retenir quelques larmes, car s’il est soulagé d’être vivant, il a peut-être aussi espéré être délivré de tout ça. Délivré de la vie. Le coq patiente à son côté.
Quelque temps plus tard, il arrive au village voisin. Il trouve la maison du pasteur. Il est trempé jusqu’aux os. Ses dents s’entrechoquent.
« Qu’il est maigre, dit la femme du pasteur. Une fois ses habits enlevés, on ne le voit même plus. »
Elle l’emmitoufle dans une couverture poussiéreuse et l’assied devant le poêle, où sont déjà installés plusieurs enfants. Ceux du pasteur et de sa femme. Ils en ont eu d’autres encore, mais qui sont morts. Il y a du gruau d’avoine. La femme en verse dans des bols qu’elle pose sur le poêle en faïence. Les enfants se bousculent tout autour et s’empressent de cracher dans celui qu’ils pensent être le plus rempli, pour que personne ne le leur prenne.
Martin les émerveille. Il claque toujours des dents, mais essaie de sourire. Il n’a jamais vu d’enfants aussi joyeux. Ceux de son village ont tout le temps peur. Ils marchent courbés en avant, en esquivant soigneusement les grandes personnes, si promptes à distribuer les taloches. C’est quelque chose que Martin connaît bien, tout comme la douleur aiguë qu’on ressent quand la lanière de cuir vous entaille la peau du dos, il s’est donc souvent dit qu’il se passait très bien d’avoir une famille. Mais une famille comme celle du pasteur, ma foi, il ne dirait pas non.
Les enfants n’ont pas laissé le moindre flocon, mais il reste du potage. La femme du pasteur lui en apporte une écuelle. Le potage est clair, son odeur lui est étrangère, mais il le réchauffe.
Il profite du feu. Le coq est allé se fourrer dans un coin, et pousse de petits cris quand les enfants s’approchent de lui.
Martin peut maintenant expliquer la raison de sa visite. Il décrit la situation au village, fait part des réticences de Henning, Seidel et Sattler.
« Quels idiots, dit la femme du pasteur.
– Et toi, mon garçon, que penses-tu de tout ça ? », demande le pasteur à Martin avec un sourire complice.
Martin n’a pas l’habitude qu’on lui demande son avis. Il faut d’abord qu’il s’interroge lui-même pour savoir s’il a son idée sur la question.
« Si Dieu est comme tout le monde le dit, ça lui est égal qu’on cherche la clé ou qu’on enfonce la porte.
– C’est une bonne réponse, dit le pasteur.
– Mais si c’est celle que je rapporte à Henning, il ne sera pas satisfait.
– Dieu, Lui, le sera.
– Mais comment me connaît-il ? Personne ne prie pour moi.
– Dieu est partout, et Il est infini. Et Il a mis en nous une part de Son infinité. Notre bêtise, par exemple, est infinie. Nos guerres aussi. »
Martin se sent tout sauf infini.
« L’infinité de Dieu est une chose que nous avons du mal à garder pour nous. Il faut toujours qu’elle cherche à sortir, et c’est à cela que Dieu nous reconnaît. À la trace que nous laissons. Tu comprends ?
– Non, dit Martin.
– Bon. »
Le pasteur se gratte la tête et s’arrache quelques cheveux.
« Voici un exemple, dit-il en les brandissant devant Martin. Nous en avons plein la tête notre vie durant, et notre vie durant il nous en repousse. Et un autre exemple encore. »
Il se frotte l’avant-bras avec les ongles, jusqu’à ce que les peaux mortes se détachent.
« La peau, dit-il avec un air de conspirateur. Nous en perdons sans arrêt. Et puis nous devons aussi pisser. Et saigner. Et comme ça, sans fin, jusqu’à notre mort. Jusqu’à ce que nous soyons auprès du Tout-Puissant. Mais pendant ce temps, Il nous suit à la trace, et sait débusquer chaque pécheur, aussi bien caché qu’il soit. »
Le pasteur s’approche tout près de Martin et cueille de ses doigts tremblants un cil sur sa joue.
Martin regarde le cil. Il est pareil à n’importe quel cil, pense-t-il à part soi, et il s’empresse de le dire tout haut.
« Mais le cil sait, lui, qu’il t’appartient. Et il le dit à Dieu. »

4
LE PASTEUR A CERTES muni Martin de bonnes paroles, mais non d’une réponse propre à satisfaire Henning, Sattler et Seidel. Ils seront courroucés, et lui en feront évidemment porter la faute. Il a, en outre, la nette certitude d’avoir laissé échapper un détail. Alors qu’il peine sur le chemin du retour, où les prés gorgés d’eau retiennent à chaque pas son pied qu’il ne parvient à soulever qu’en ahanant lourdement, son cerveau tourne à un régime qui rend son corps résistant au froid. Et lorsqu’il finit par atteindre le village, il sait non seulement où se trouve la clé, mais aussi ce qu’il va répondre aux trois hommes.
Ces derniers, tout comme la veille, déploient devant l’église une agitation qui sied à la gravité de l’heure. Et l’enfant a beau s’être montré courageux, avoir bravé la tempête, s’être coltiné le trajet dans les deux sens, ils trouvent le moyen de faire comme si c’était lui qui leur était redevable et comme si eux, en revanche, n’avaient à lui témoigner aucune reconnaissance.
« Tu as vu, il est là », dit Henning.
Le peintre est de nouveau assis sur le rebord de la fontaine, si tant est qu’il l’ait quitté, en train de manger des œufs durs, lesquels passent difficilement sans eau-de-vie. Ça tombe bien que Franzi lui en ait apporté. Franzi, qui froisse de joie son tablier avec ses poings quand elle aperçoit le garçon. Ce Martin qu’elle aime comme on aime quelque chose qu’on est seule à comprendre et qui de ce fait n’appartient qu’à soi.
Henning s’est planté devant Martin. Ils se regardent l’un l’autre.
« Ah, nous commencions à être impatients », dit Seidel, sur quoi Sattler frappe l’enfant au visage, si fort que celui-ci se retrouve à terre.
Henning lui crie après : « Espèce d’imbécile. Je ne lui ai encore posé aucune question. »
Sattler hausse les épaules comme pour s’excuser, Martin se remet debout. Sa décision est prise, il ne dira pas qu’il sait où est la clé, ni qu’il n’a reçu du pasteur que des réponses déconcertantes.
« Alors ? demande Henning.
– Alors voilà, répond Martin tout en léchant une goutte de sang sur sa lèvre. Il faut que vous fabriquiez une deuxième porte. »
Les trois hommes se regardent. Chacun des trois est rassuré que les deux autres n’aient pas compris non plus.
« Dans la première, dit Martin. Dans la grande porte en bois. Il faut tailler une deuxième porte dedans, une porte d’une modestie qui plaise à Dieu. Voilà ce qu’a dit le pasteur. Exactement ça. »
Les trois regardent la porte de l’église. Puis Martin. Sans un mot. Puis de nouveau la porte.
« Une porte d’une modestie qui plaise à Dieu », répète Martin d’un ton résolu, en hochant la tête. Le peintre est toujours assis sur la margelle et entend tout. Ce que ces gens peuvent être bêtes, pense-t-il. Il est vraiment bien tombé.
Les trois se concertent une fois de plus, mais à quoi bon, puisque c’est ce qu’a dit le pasteur, il n’y a qu’à faire ce qu’il a dit. Déjà Sattler est parti chercher des outils, déjà le voilà de retour avec un marteau et une scie. On trace à grand-peine le contour de la petite porte sur la grande. Et il faudra aussi un vilebrequin.
Martin s’assied sur la margelle, à côté du peintre. Celui-ci lui tend une poignée de noix. Il les mange avec gratitude, bien que ça lui irrite la gencive et même la gorge, jusqu’aux oreilles. Franzi apporte un pichet de jus de fruits. Les voilà maintenant assis tous les trois, tandis que Henning, Seidel et Sattler se mettent au travail. Sans habileté particulière. Si bien que Martin, Franzi et le peintre vivent un moment délicieux de béatitude contemplative, où ils n’ont rien d’autre à faire que de les regarder s’atteler à une tâche d’une incroyable stupidité.
La porte, il faut bien le dire, ne sera pas un chef-d’œuvre d’artisanat, Henning, Seidel et Sattler ne possédant en la matière qu’un savoir-faire limité. Leur talent principal consiste à intimider autrui. Un procédé qui, il est vrai, a fait ses preuves. Après avoir, donc, découpé à la scie un rectangle dans la porte en bois et l’avoir fait basculer, faute d’avoir calculé leur coup, à l’intérieur de l’église, voilà qu’ils s’empêchent mutuellement d’entrer car le Seigneur, ils le savent d’expérience, est à cheval sur l’étiquette. Ce qui est très éloigné de la vérité. Ils le savent aussi. La vérité, c’est qu’ils ont surtout la frousse de passer par cette ouverture sciée de travers. Ils ont des sueurs froides à la simple idée que le garçon ait pu se tromper en rapportant le message du pasteur et qu’eux-mêmes, au lieu de demander des précisions supplémentaires, se soient mis au travail sur de mauvaises bases. Quelques gifles de plus, et le message de Martin aurait peut-être été différent. Leur aurait du moins facilité les choses.
Reste à trouver des gonds et une serrure, et comme il n’y en a pas en réserve dans le village, ils vont démonter la porte de Hansen, non, surtout pas Hansen, il est toujours par monts et par vaux, très juste, alors celle de la vieille Gerti. Elle proteste vertement, mais se ravise quand on lui assure que sa serrure et ses gonds ne pourraient remplir plus noble tâche que d’être partie intégrante de la porte d’une église. Une noblesse qui s’étend naturellement à sa propre personne. Elle pourra utiliser la nouvelle porte autant qu’elle le voudra, quel besoin d’un chez-soi quand on a le Seigneur pour demeure ?
Le peintre est de plus en plus heureux d’être là. Jamais encore, au cours de toutes ses années passées à pérégriner, il n’avait assisté à quelque chose d’aussi absurde. Ni rencontré deux âmes aussi droites et deux visages aussi beaux que ceux de Franzi et Martin.
Lorsque le trou fait dans la porte devient porte à son tour, et qu’à force de tâtonnements, clé et serrure trouvent leur juste place, Henning, Seidel et Sattler sont fiers comme des gamins. Si seulement ils avaient à exécuter chaque jour une besogne de ce genre, la vie au village serait bien plus agréable.
La porte, d’une modestie plaisant à Dieu, s’ouvre et se ferme, et il se produit évidemment une bousculade pour savoir qui des trois doit entrer et sortir le premier, mais Henning, dans un bref accès de magnanimité, décide de laisser la préséance à Sattler. Un affront que jamais Seidel ne pardonnera aux deux autres. Il continuera certes de s’asseoir sans façons à table avec eux, mais sera rongé par un secret désir de vengeance qui lui fera échafauder toutes sortes de plans pour les éliminer. Empoisonnements, accidents – évidemment provoqués – et autres chutes en montagne, son ingéniosité est sans limites. Il a tant d’idées qu’il pourrait faire carrière comme auteur de romans policiers à suspense, mais son imagination est hélas en avance sur son époque, et lui-même ne sait au demeurant ni écrire ni lire.
Le peintre est enfin convié à entrer dans l’église.
« Veux-tu venir avec moi ? », demande-t-il à Martin. L’enfant caresse le coq entre les plumes. S’il pouvait ronronner, il le ferait volontiers.
Mais Martin n’entre pas, il n’a pas le droit, car c’est Henning qui est maître de l’accès à l’église. Et le garçon fait partie des réprouvés du village, qui n’ont rien à faire dans la maison de Dieu.
Il est de toute façon trop fatigué et sait qu’il aura bien d’autres occasions de revoir le peintre, ce dont il se réjouit d’avance. Il sourit en voyant Hansen sortir, ébouriffé et titubant, de la pénombre de l’église et se cogner contre Henning et le peintre.
Oui, se dit Martin, riche idée que celle de la porte. Et, soit dit au passage, légitime défense.

5
QUAND VIENT GODEL, Martin est prêt. Ce qu’il porte sur lui, il l’avait déjà cette nuit. Il prend le coq et l’installe sur son épaule.
« Il faut vraiment qu’il vienne aussi ? demande Godel.
– Il vient aussi, répond le garçon.
– Tu dois porter les pommes de terre.
– Oui.
– Sans lui, ce serait moins lourd pour toi. »
Martin sourit.
« Tu vas devenir bossu », dit Godel. »

Extrait
« On s’approche donc, et plus on s’approche, plus le malaise est grand, car dans les visages — est-ce un hasard, non, ça ne peut pas être un hasard – ils se reconnaissent les uns les autres.
Cette gueule de travers, là, c’est bien la tienne.
Et ce soldat tout moche, c’est à toi qu’il ressemble.
Puis un éclair les traverse: Franzi en Marie, juste ciel, quel sacrilège.
Mais le pire est à venir, qui laisse tout le monde sans voix: c’est Jésus. Le peintre lui a donné les traits de Martin.
C’est ainsi que le doux visage de l’enfant trône au-dessus des villageois, pour l’éternité. » p. 61

À propos de l’auteur
VOR_SCHULTE_Stefanie_©Gene_Glover-DiogenesStefanie vor Schulte © Photo Gene Glover – Diogenes

Née à Hanovre, en Allemagne, en 1974, Stefanie vor Schulte a étudié le théâtre et la conception de costumes. Elle vit aujourd’hui à Marburg avec son mari et ses quatre enfants. Garçon au coq noir est son premier roman. Elle a déjà remporté le prix Mara Cassens du meilleur premier roman de l’année en Allemagne, ainsi que le prix du Festival du premier roman de Chambéry. (Source: Éditions Héloïse d’Ormesson)

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Le rocher blanc

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En lice pour le Prix Médicis étranger 2022

En deux mots
2020, 1969, 1907, 1775: quatre époques et quatre voyages jusqu’au rocher blanc. Dans ce roman choral on suit une écrivaine, un chanteur qui ressemble furieusement à Jim Morrison, deux sœurs qui essaient d’échapper à un destin funeste et une poignée d’Espagnols débarquant dans ce Nouveau Monde.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’écrivaine, le chanteur, l’esclave et le conquistador

Au large de San Blas, sur la côte pacifique du Mexique, un rocher blanc fascine les voyageurs depuis des siècles. Dans ce roman choral Anna Hope convoque quatre voyageurs à quatre époques différentes pour décrypter la magie du lieu.

Il y a plusieurs façons de résumer ce roman. On peut ainsi commencer de façon chronologique, comme un générique. Par ordre d’apparition, on va ainsi croiser une romancière qui, après la naissance d’un enfant qu’elle a mis plusieurs années à attendre, se rend avec son mari et sa fille au Mexique jusqu’au Rocher blanc. Ils s’agit pour le couple d’honorer la promesse faite au chaman qui leur a permis d’enfanter. Nous sommes en 2020, et alors qu’une pandémie s’abat sur le monde, ils vont essayer de se retrouver entre autochtones et groupes New Age.
Puis on remonte dans le temps jusqu’en 1969. C’est à ce moment que l’on va croiser un chanteur qui lui aussi traverse une crise existentielle. Il pense trouver une réponse à ses questions dans un hôtel proche de la mer et du rocher blanc.
En poursuivant ce voyage dans le temps, on remonte en 1907, alors que le trafic d’êtres humains était florissant. Les Yoeme, un peuple amérindien, est alors quasiment décimé par les esclavagistes qui n’hésitent pas à séparer les familles et à épuiser les plus résistants. Avec sa sœur blessée, notre troisième protagoniste va tenter de survivre à quelques encablures du rocher blanc.
Nous arrivons enfin en 1775, lorsqu’un navire arrive d’Espagne. En face du rocher blanc, un lieutenant va sombrer dans la folie et déstabiliser toute l’expédition.
Mais on peut aussi choisir le résumé géographique et parler de ce lieu inspiré. Car le rocher blanc existe bel et bien. On le trouve à la pointe sud du golfe du Mexique, du côté de San Blas. S’il fascine tant depuis des siècles, c’est parce que le «Tatéi Haramara» est un lieu sacré. Selon la tribu Wixárika, le rocher a été le premier objet solide à émerger de l’eau. Il serait donc à l’origine de toute vie et est devenu pour les descendants de cette tribu, mais aussi pour de nombreux autres adeptes, un lieu de pèlerinage pour offrir des sacrifices et rendre grâce.
Anne Hope a toujours la même dextérité lorsqu’il s’agit de construire ses histoires. C’est ainsi qu’elle joue ici de la temporalité et des quatre récits en effectuant des allers-retours jusqu’à boucler le livre comme elle l’avait commencé, avec l’écrivaine qu’il n’est pas usurpé de confondre avec la romancière puisqu’elle a avoué avoir effectué ce même parcours. C’est alors qu’elle se documentait sur le rocher blanc qu’elle avait promis d’aller voir avec son mari et sa fille qu’elle a découvert la magie du lieu et ces histoires, toutes basées sur des faits réels.
On pourra par conséquent faire une troisième lecture de ce très riche livre, celle qui explore le sacré. À travers l’épopée des différents personnages, on retrouve en effet les thèmes de la quête spirituelle et de la recherche de sens. Après l’appropriation, le pillage de la nature pillée, voire sa destruction, le besoin de rédemption et l’envie de croire à une possible guérison émergent. L’espoir d’une nature qui retrouverait sa puissance originelle, servie par des humains reconnaissants.

Le Rocher blanc
Anna Hope
Éditions le bruit du monde
Roman
Traduit de l’anglais par Élodie Leplat
328 p., 23 €
EAN 9782493206053
Paru le 18/08/2022

Où?
Le roman est situé principalement au Mexique, du côté de San Blas

Quand?
L’action se déroule à quatre époques différentes, en 1775, 1907, 1969 et 2020.

Ce qu’en dit l’éditeur
Comment une petite dizaine d’individus originaires des quatre coins du monde se sont-ils retrouvés dans un minibus aux confins du Mexique, en compagnie d’un chaman?
S’ils semblent tous captivés par ce rocher blanc auquel la tribu des Wixárikas attribue des pouvoirs extraordinaires, l’une d’entre eux, écrivaine, tente de prendre soin de sa fille, tout autant qu’elle réfléchit à la course du monde, et à l’écriture de son prochain roman. Autour de ce rocher se sont déroulées d’autres histoires qui pourraient bien l’inspirer.
En remontant le fil du temps, Anna Hope décrit les rêves et la folie qui ont animé les hommes dans leur entreprise de conquête. Elle s’attache pour cela à quelques personnages, et en s’appuyant sur l’intensité dramatique et les élans contradictoires de chaque existence, compose un roman d’une puissance irrésistible.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France TV info (Laurence Houot)
La Vie
ELLE (Flavie Philipon)
Untitled magazine
Ernest mag (Philippe Lemaire)
Kimamori (Yassi Nasseri)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Look Travels


Anna Hope présente son livre Le Rocher blanc © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« L’Écrivaine – 2020
Maman ?
Oui, ma chérie ?
Tu sais quoi ?
Quoi ?
Un milliard c’est beaucoup plus que des tonnes.
C’est vrai. Tu as raison.
Maman ?
Oui, ma chérie ?
Je peux regarder un autre dessin animé ?
*
Il fait très chaud à l’arrière du minibus.
La fillette de l’écrivaine, avachie à côté d’elle, casque sur les oreilles, les yeux rivés sur l’écran crasseux de l’ordinateur portable, regarde un dessin animé avec trois enfants en tenues de super-héros. Ils ont un totem ailé et un engin volant. Un garçon coiffé d’une mèche grise et une fille sur un hoverboard sont leurs ennemis. Ils sont respectivement habillés en lézard, en chouette et en chat. Dans cet épisode le garçon habillé en lézard perd sa voix, ou la retrouve, l’écrivaine ne sait plus, même si elle l’a regardé d’un œil plus d’une fois. Cinq épisodes téléchargés à la hâte dix jours plus tôt dans une chambre d’hôtel étouffante de Mexico, c’est tout ce qu’elle a eu, tout ce que sa fille a eu, une fois que les cahiers de coloriage, les encas et le jus de fruits ont perdu leur attrait, pour se distraire du trajet interminable.
La femme remue sur son siège, les miettes de biscuits salés sur ses genoux tombent par terre. Elle a le dos raide. Tout est raide. La peau tannée par le désert, les lèvres gercées. Elle a veillé toute la nuit dernière autour d’un feu, avec les onze autres passagers de ce minibus, à plus de mille mètres d’altitude dans les montagnes de la Sierra Madre occidentale. Avant l’aube, ils ont jeté de la terre sur les cendres à coups de pieds, rassemblé leurs affaires, leurs duvets, leurs couvertures poussiéreuses, leurs chapeaux et leurs sacs, qu’ils ont ensuite descendus, avec les enfants, à flanc de montagne. Désormais, après presque sept heures de trajet, après les pins, après les montagnes, la végétation change, il y a des palmiers, des bougainvilliers, et, peintes sur la façade de petites tiendas en bord de route, des publicités gaies, maritimes, pour Pacífico, la bière de la côte : une ancre et la mer encadrées par une bouée de sauvetage.
Elle devrait vraiment essayer de dormir, mais comme les épisodes du dessin animé doivent être changés manuellement, si elle s’assoupissait, il lui faudrait se réveiller après onze minutes. Ce qui serait à coup sûr pire que de ne pas dormir du tout. Sans compter que, bientôt, d’ici deux ou trois heures, peut-être moins, ils ne seront plus dans ce minibus, mais dans la ville de leur destination, un vestige colonial ensommeillé, et lorsqu’ils auront achevé la dernière étape de ce voyage, il y aura une chambre d’hôtel, un lit, la climatisation, une Pacífico bien fraîche, de quoi manger. Et ensuite, peut-être, dormir.
Sur l’écran de l’ordinateur portable, le générique défile. La femme appuie sur pause et tire sa fille vers elle. La fillette se tortille. Elle est chaude. Elle a les joues rouges. Son haleine tiède, semblable à la levure, sent l’absence de dentifrice et le trop-plein de sucre.
Tu veux manger quelque chose ?
Elle se penche en avant, farfouille dans la poche du siège. Maigre récolte : des crackers de la veille. Une pomme. Des chips épicées.
Sa fille secoue la tête. Ses yeux vitreux retournent à l’écran. Lait, dit la fillette. Du. Lait.
Du lait, elle ne veut boire que du lait. Pas d’eau. Du lait d’avoine si possible, sinon d’amande. Trois, quatre, cinq fois par jour, à même la bouteille. Ce qui a nécessité des arrêts fréquents dans les épiceries de bord de route.
On n’a pas de lait, ma puce. On va bientôt s’arrêter et j’irai en acheter. Promis.
Sa fille fait la grimace. On dirait qu’elle est sur le point de pleurer. Ou de taper quelque chose. Je-Veux-Du-Lait.
La plupart du temps, durant ce voyage, là sur cette banquette double qu’elles ont partagée pendant des kilomètres et des heures d’autoroute mexicaine, c’est cette moue qu’a faite sa petite fille. L’écrivaine ne lui en veut pas. La plupart du temps, durant ce voyage, c’est aussi l’humeur qu’elle a eue.
Je. Veux. Du. Lait. JE-VEUX-MON-LAIT !
Mon cœur. On n’a pas de lait. Je viens de te le dire. Une histoire ? tente-t-elle en tendant la main vers son Kindle.
Une fois, quand sa fille était toute petite, elle s’était rendue à un groupe de parentalité, où on avait bien fait comprendre aux mères présentes l’importance des affirmations.
On présente trop de choix aux enfants, avait expliqué la femme qui dirigeait l’atelier. Ils sont complètement déboussolés. Comment sont-ils censés savoir ce qu’ils veulent pour dîner ? On pense être de bons parents en leur donnant des alternatives, en formulant les choses sous forme de questions, mais en réalité c’est tout l’inverse.
Des affirmations. Pas de questions. Tout le monde s’en portera bien mieux.
L’écrivaine n’a jamais vraiment réussi à choper le truc.
Non ! s’écrie à présent sa fille en secouant la tête. Pas une histoire. Un autre des-sin a-ni-mé.
Sa fille, en revanche, à trois ans, maîtrise parfaitement la phrase affirmative. La femme hausse les épaules. À ce stade du jeu, elle a renoncé à toute autorité et sa fille le sait.
D’accord, dit-elle en pianotant sur le clavier. D’accord.
Elle trouve l’épisode suivant et voilà les mini super-¬héros repartis, libérés de leur léthargie digitale, fusant à travers l’écran en laissant des traînées de vapeur dans leur sillage. On dirait qu’ils vivent dans une ville française, ces super-¬héros de gamins, qui bondissent par-¬dessus des maisons grises anarchiques aux toits mansardés éclairés par une froide lune septentrionale. Sa fille fredonne la chanson du générique en martelant le rebord du siège avec ses mollets.
Au cœur… de la nuit… vous aider… quiii… héros… an justiciers… Pyjamasques lala Pyjamasques…
Sur le siège de devant, la Sénégalaise se tourne à moitié et sourit en entendant le refrain. Dans l’interstice entre les sièges, l’écrivaine voit la fille de la Sénégalaise profondément endormie, pelotonnée contre sa mère, le visage lisse et détendu. Les lèvres entrouvertes.
Il y a beaucoup de choses qu’elle aimerait apprendre sur le rôle de mère : elle aimerait apprendre, par exemple, comment cette élégante Sénégalaise parvient à garder sa fille calme et sereine pendant toute la durée de ce trajet éreintant sans l’aide d’un écran. Comment elle parvient à être stricte sans être méchante. Comment elle semble ne jamais être à deux doigts de disjoncter. L’écrivaine aimerait aussi apprendre comment, chaque fois qu’ils sont arrivés dans un nouveau lieu, même les endroits les plus improbables, la Sénégalaise a aussitôt réussi à se mettre en quête d’une casserole, à faire bouillir de l’eau, à la verser dans une bassine, puis à déshabiller sa fille pour la laver.
La première fois qu’elle a assisté à cette scène, elle est restée abasourdie en voyant la fillette immergée à hauteur de genoux dans la bassine en plastique rouge au beau milieu du désert. Elle avait une ceinture en cuir attachée autour de la taille.
C’est pour la protéger ? demanda-t-elle.
Oui, répondit la Sénégalaise tout en lavant sa fille de ses mains fermes et assurées, sans en dire plus.
De quoi ? aurait-¬elle voulu savoir.
Ce qu’elle aurait aussi voulu demander, c’était : Où ¬pourrais-¬je en trouver ? Pour ma fille, pour moi ?
À la place, elle demanda à emprunter la bassine une fois qu’elles eurent terminé.
Après ces ablutions, la fille de la Sénégalaise était habillée de vêtements propres, sa peau massée avec une huile au parfum sucré, tandis que la fille de l’écrivaine retournait directement jouer dans la poussière – l’épaisse poussière du désert qui n’en était pas vraiment, plutôt du sable et de la terre, qui recouvraient tout : les cheveux, les habits, les poumons. Sa fille adore cette poussière : au moment d’allumer le feu le soir, elle insistait pour dormir par terre plutôt que bien emmitouflée dans les couvertures et les duvets de ses parents. Si on ne cédait pas à sa volonté, elle protestait, hurlait, pleurait, se lamentait. S’ensuivait alors, devant tout le monde, une étrange saynète, où l’écrivaine et son mari tentaient de ramener la fillette, à force de cajoleries, à la sécurité des duvets, loin des flammes.
Invariablement, pendant chacune de ces scènes, la Sénégalaise et sa fille dormaient à poings fermés, pelotonnées ensemble sur une couverture à même le sol, où elles restaient, sans bouger, toute la nuit.
À l’extérieur du minibus, le soleil frappe. Les pieds de maïs projettent leur ombre sur les champs écrasés de chaleur. La route est désormais droite – ce matin, ils ont longuement suivi les méandres du Río Grande de Santiago, mais à la dernière ville ils ont traversé le fleuve, et l’ont laissé suivre son cours plus au nord.
Ils auraient dû, peut-être, s’arrêter pour essayer d’acheter du lait dans cette dernière bourgade, mais sa fille dormait alors ; tout le monde dormait alors, sauf l’écrivaine à l’arrière et son mari et les deux hommes, un Mexicain et un Colombien, près de lui à l’avant. Ils bavardaient, ces trois-là, et comme il n’y avait pas de musique, elle réussissait à les entendre : ils parlaient d’un événement qui s’était produit récemment tout près de cette petite ville paisible, quand les membres du cartel Jalisco Nuevo avaient, apparemment, descendu au lance-¬roquettes un hélicoptère de la police. Les hommes évoquaient cela d’une voix sobre et étouffée tandis que le minibus traversait lentement la place, passait devant l’église, devant des petits enfants en uniforme qui rentraient de l’école main dans la main, leur cartable tressautant sur le dos.
La violencia, disait le Mexicain en secouant la tête, alors qu’ils reprenaient la route principale. C’était trop, trop dans les écoles, trop dans les rues. Il envisageait de quitter Guadalajara, sa ville natale, avec sa femme sénégalaise et son enfant, pour aller en Espagne.
Mais c’était il y a une heure environ. À présent ils passent de la musique à l’avant et l’ambiance est différente, festive. Son mari parle, raconte une histoire, gesticule au volant.
L’écrivaine se penche, l’appelle. Si tu vois un OXXO, tu pourras t’arrêter ? Il nous faut du lait.
Son mari n’entend pas : tout le monde rigole à son histoire. Le Mexicain rit. Elle rit aussi, la jeune Française assise sur le siège derrière son mari. Elle les a rejoints récemment, n’a sa place dans le minibus que depuis environ vingt-¬quatre heures. Elle les a rencontrés dans les montagnes, où elle voyageait seule, dans le cadre de ses recherches sur la médecine traditionnelle pour un livre qu’elle doit publier en France. Ils l’ont invitée à faire le trajet avec eux. D’ailleurs c’est peut-être bien elle, l’écrivaine, qui a lancé cette invitation, elle ne se rappelle plus trop comment ça s’est passé, mais la jeune femme a accepté facilement, jetant son sac à dos d’une légèreté enviable à l’arrière du minibus, prenant place à l’avant, où les brises sont fraîches.
L’écrivaine observe le dos de son mari : l’alignement de ses épaules, le crochet de son bras sur le rebord de la vitre ouverte. Il a recommencé à fumer pendant ce voyage, une cigarette pendouille en permanence entre ses doigts. Elle connaît bien cette version de lui. C’est celle qu’elle a connue en premier, vingt ans auparavant, à moitié fou, en manque de sommeil, toujours sur le fil du rasoir, fumant comme si sa vie en dépendait.
Ils se séparent, son mari et elle, après vingt ans de vie commune.
C’est un fait nouveau.
Ce n’est d’ailleurs un fait que depuis quelques semaines. Avant, c’était une possibilité : une issue potentielle parmi tant d’autres. Mais à présent il semblerait que ce soit le cas, sans équivoque.
Il y a bien des façons de raconter cette histoire.
L’une d’elles pourrait être qu’ils se séparent parce qu’un jour à l’automne dernier, en Angleterre, il lui avait envoyé un texto : Il faut qu’on parle. Quand elle l’avait reçu, la femme avait immédiatement compris deux choses : qu’il allait lui annoncer une nouvelle qu’elle n’avait pas envie d’entendre et qu’elle savait déjà ce que c’était.
Et elle avait vu juste.
Elle se rappelle la réaction de son corps, le galop de son souffle court, presque un halètement. D’accord, avait-¬elle dit. Qui ?
Quand il avait terminé son inventaire, elle se rappelle être restée assise le plus immobile possible, pour faire le point. Sa première pensée avait été : Ce pourrait être pire. Il n’y en avait pas tant que ça en réalité. Il n’était amoureux d’aucune. Aucune ne faisait partie de ses amies proches à elle. Aucune n’était enceinte. Elle s’était abstenue, contrairement à ce qu’elle aurait pensé faire un jour, de lui demander des détails. Ça pourrait venir plus tard. Elle croyait, même alors, que la situation pouvait encore être sauvée.
Mais, bien sûr, ce n’est là qu’une façon de raconter l’histoire. Il y en a beaucoup d’autres. On pourrait la raconter du point de vue de la jeune femme qui a baisé son mari dans une petite ville universitaire d’Angleterre : ses propres amours, ses désirs, ses envies, ses besoins. Avec un peu d’audace, on pourrait essayer de la raconter du point de vue du lit conjugal : un lit fabriqué pour eux par un ami ébéniste quand il avait appris qu’ils essayaient de concevoir un enfant. On pourrait faire parler le lit – lui faire raconter toutes les nuits différentes, toutes les différentes formes d’amour et de tristesse ou de colère ou de chagrin et d’absence dont il avait été témoin.
Ou bien on pourrait tout simplement admettre que c’est compliqué. Que toutes les histoires ont de multiples facettes, et en rester là.
L’écrivaine se penche pour tapoter la Sénégalaise sur l’épaule. Vous pourriez passer le message à mon mari, s’il vous plaît ? Il nous faut du lait.
La femme hoche la tête, tape sur l’épaule de la Française devant elle en désignant d’un geste le mari, et la Française se penche à son tour pour toucher le dos du mari. Il se retourne avec un grand sourire, heureux de ce contact physique. La Française désigne l’arrière du minibus et le visage du mari change, revêt le masque sombre de la responsabilité parentale.
Ça va dans le fond ?
Du lait, lance l’écrivaine. Si tu vois une épicerie OXXO, tu pourrais t’arrêter s’il te plaît ? Il nous faut du lait.
Pas de problème.
Et on pourrait essayer de mettre la clim ? On étouffe à l’arrière.
Son mari tripatouille la climatisation. Un filet d’air frais parvient péniblement jusqu’au fond.
Merci.
Son mari se remet à parler, reprend là où il s’était arrêté, rassemblant les fils de l’histoire qu’il racontait, jactant à l’envi dans sa plus belle imitation de Neal Cassady, tenant salon au volant.
Lors de leur première rencontre, vingt ans plus tôt, dans une jungle du Mexique mitraillée de lumière, ils en étaient venus à parler littérature. Il lui avait dit qu’il adorait Kerouac – Ce passage dans Sur la route où ils entrent dans Mexico et là, bam ! tout s’ouvre.
Il était alors au Mexique depuis trois mois, jeune maître de conférences en psychologie étudiant le chamanisme, recherche qui prenait la forme d’une exploration systématique de la moindre plante psychédélique qui lui tombait sous la main. De manière assez improbable, peut-être, cette marotte de jeunesse s’était transformée en carrière durant leurs années de vie commune. Tous les deux ans, dans son université, il donne une conférence où des groupes exaltés de scientifiques et d’universitaires glosent du potentiel des plantes psychédéliques pour la science et la médecine occidentales.
Ce sont des gens sérieux, ces scientifiques et ces universitaires, des gens brillants qui possèdent des chaires de recherche dans des universités de renommée internationale. Tout en arpentant les cours carrées, ils parlent de leurs études sur les effets de la psilocybine sur la dépression. Ceux de l’ayahuasca sur les traumatismes intergénérationnels. De la MDMA sur les Israéliens et les vétérans américains traumatisés. Ces scientifiques possèdent des milliers de données, des laboratoires de recherche, des IRM et des acronymes à la pelle. Et ils sont soutenus par de gros fonds financiers : des start¬upeurs testostéronnés de la Silicone Valley et d’anciens banquiers de chez Goldman.
Une nouvelle renaissance, disent-¬ils, après les expériences ratées des années 1960. Une ruée vers l’or. Une nouvelle frontière.
Deux ans plus tôt, son mari avait fait partie d’une équipe qui avait donné du LSD à des scientifiques dans un hôpital universitaire du nord de Londres ; leurs cobayes étaient des doctorants d’Oxford, d’éminents mycologues et de jeunes chercheurs qui travaillaient pour l’accélérateur de particules du CERN. Il s’agissait de la réplique partielle d’une étude menée à l’origine dans les années 1960 : on avait donné aux participants une faible dose de LSD, des masques pour les yeux et des casques audio, puis on les avait encouragés à se concentrer sur les problèmes théoriques les plus profonds de leur recherche. Ils en étaient sortis, pour la plupart, avec des choses très intéressantes à dire.
Mais l’écrivaine trouve cela dérangeant, cette arrivée en masse des privilégiés, cette évocation des frontières qui n’est manifestement pas interrogée. Ils aiment invoquer les Grecs, aussi, ces hommes : ils baptisent leurs entreprises d’après d’anciens cultes du mystère, d’anciens rites d’initiation.
Aujourd’hui son mari profite d’un congé sabbatique en partie financé par un milliardaire anglais porté sur le sacré. L’écrivaine s’est rendue chez lui une fois : un manoir de cinquante chambres avec son parc à cerfs privé et un temple dessiné par Lutyens dans le jardin. Le milliardaire avait invité à un colloque certains des meilleurs anthropologues, historiens de la culture, neuropsychopharmacologues, ethnobotanistes et psychiatres du monde, afin de discuter du statut ontologique des rencontres de substances enthéogènes.
Enceinte de seize semaines à l’époque, et vite fatiguée des présentations, elle se cachait dans sa chambre le soir, lisant Jane Austen pendant que ces éminents scientifiques buvaient du vin et du whisky et se promenaient dans le domaine.
Mais elle avait oublié cette conversation au sujet de Kerouac jusqu’à récemment, alors qu’elle écoutait une émission en podcast où, dans un studio de l’Est londonien, deux jeunes femmes intelligentes à la voix sensuelle débattaient des mérites littéraires respectifs de certains livres. Dans cette émission-¬là, les deux journalistes se demandaient si on pouvait faire confiance à un homme qui appréciait Kerouac.
Non, décrétaient-¬elles. Absolument pas. Puis elles s’esclaffaient de concert comme pour dire : Voilà au moins une évidence, non ?
Curieusement, l’écrivaine s’était trouvée vulnérable, devant ces propos, comme si tout ce qu’elle ressentait, tout l’épouvantable chagrin qu’elle essayait de contenir, aurait pu somme toute être évité si elle avait eu de meilleurs goûts en matière d’hommes littéraires.
Mais la vérité c’est qu’elle ne déteste pas Kerouac. Du moins elle ne le détestait pas avant. Adolescente, elle avait même une carte postale avec une citation de Sur la route accrochée au mur :

Les seuls qui m’intéressent sont les fous furieux, les furieux de la vie, les furieux du verbe, qui veulent tout à la fois, […] qui flambent, qui flambent, qui flambent, jalonnant la nuit comme des cierges d’église.

Sur l’écran, les vaillants justiciers sont retournés au lit. Après avoir sauvé la journée, ou la nuit, ou les deux, les voilà bien au chaud dans leur pyjama.
Maman ?
Oui ?
Je peux regarder un autre dessin animé ?
Oui.
L’écrivaine met en route l’épisode suivant : « Yoyo et l’épée de maître Fang ».
Pas celui-là. Je l’ai déjà vu celui-là, maman.
C’est tout ce qu’on a, mon cœur.
DU LAIT ! hurle sa fille. JE VEUX DU LAIT !
De l’autre côté de l’allée, l’homme endormi s’agite, ouvre un œil.
Lo siento, s’excuse la femme. Je suis désolée.
L’homme ne dit rien, il se contente de regarder par la vitre, jaugeant la route – une autoroute où les pylônes défilent dans le paysage.
Cerca, dit-il. Una hora. Más o menos.
Sí, cerca, confirme-t-elle.
L’homme referme l’œil et semble se rendormir.
Il a plus de soixante-¬dix ans, bien qu’on lui en donne vingt de moins. Sa grande bouche aux lèvres charnues dont les commissures pointent légèrement vers le bas lui confère une expression ironique permanente. Il n’a pas de rides. Il porte une doudoune noire par-¬dessus une chemise et un pantalon de coton blanc. Sur les ourlets du pantalon bondissent des cerfs brodés dans de vibrantes nuances de rose et de violet. Aux pieds, il porte des huaraches : des sandales de cuir avec des semelles en pneu. Il est, dans la langue de son peuple, les Wixárikas, un mara’akame. Un chaman. Il n’est pas ce à quoi on pourrait s’attendre, cependant, cet homme. Il n’est pas de ceux qui cherchent à mettre à l’aise. Il adore les blagues – plus elles sont crues, mieux c’est. Le jour, sa langue n’est jamais dans sa poche. On ne le trouve sur aucun site Internet. Il ne court pas après les avis cinq étoiles.
Cet homme aussi a veillé autour du feu. Plusieurs générations de sa famille étaient à ses côtés : son fils, la femme de son fils, quatre de leurs sept enfants. Il a chanté cinq chansons pour scander le passage de la nuit, la voix brisée exactement aux bons endroits – grave puis aiguë, grave puis de nouveau aiguë –, et entre deux mélopées, les Mexicains, la Française, l’Allemande, la Sénégalaise, les Anglais et le Colombien, installés près du feu, se rapprochaient des flammes, récitaient des prières à voix haute ou en silence, chantaient leurs propres chansons, faisaient des offrandes de chocolat ou de tabac, demandaient une guérison, adressaient des remerciements. Se comportaient, de façon générale, comme si, là-haut, cinq cents ans de modernité, de méthode scientifique, d’iPhone et d’avions n’avaient pas existé ou avaient été bannis, à la lumière du feu et des étoiles, de l’enceinte des montagnes de la Sierra Madre occidentale.
Cet homme chanta son dernier chant juste avant l’aube, et à la fin, il fit lentement le tour du cercle pour leur caresser les joues et celles de leurs enfants avec des plumes qu’il faisait délicatement glisser sur leur peau : des plumes qui sentaient l’animal, la sueur et la graisse. Il en suçait la tige, dont il extrayait de petits cristaux, qui étaient offerts au feu. Puis, malgré l’obscurité, il rassembla ses maigres affaires et conduisit sa famille en bas de la montagne, prêt pour le trajet jusqu’à la côte. Son fils, la femme de son fils et leurs enfants sont quelque part loin devant à présent, dans un pickup où les gamins sont entassés à l’arrière.
Si on en croit la datation au carbone 14 de la cendre dans leurs foyers cérémoniaux, ils accomplissent le même rituel, cet homme et ses ancêtres, ces mêmes chants et offrandes au feu, depuis plusieurs milliers d’années. Le groupe indigène auquel ils appartiennent est l’un des rares à ne pas avoir été conquis par les Espagnols, des nomades du désert qui s’étaient réfugiés dans la haute Sierra pour échapper à la poudre, à la torture et à l’oppression des colonisateurs. Ces dix derniers jours, le trajet qu’ils ont emprunté dans ce minibus blanc, à travers le centre, le nord et l’ouest du Mexique, depuis Zacatecas jusqu’au désert de San Luis Potosí, puis jusqu’à la haute Sierra Madre occidentale avant de redescendre jusqu’à la mer, est une ancienne route de pèlerinage. Seulement, avant, ce pèlerinage n’avait jamais été effectué par une bande hétéroclite venue de trois continents, au volant d’un minibus blanc loué à Guadalajara ; avant, on marchait.
L’écrivaine a conscience du caractère improbable de toute cette situation. Ce voyage. Ce pèlerinage. La tentation de tout mettre entre guillemets. Conscience du risque de ridicule, une devinette postmoderne, le début d’une blague :
Qu’est-ce qui rassemble un Mexicain, un Colombien, une Sénégalaise, une Française, une Allemande, une Anglaise et deux Anglais, un Suédois, deux enfants et un chaman de soixante-¬dix ans sur une autoroute de l’État de Nayarit au Mexique en tout début d’après-¬midi à l’orée du printemps, au début de la troisième décennie du xxie siècle ?
Elle a glané des bribes d’histoires, des fragments, des hypothèses quant aux raisons de la présence ici de chacun des autres voyageurs. Le Suédois qui travaille dans un bureau à Stockholm et a évoqué une dépression si profonde qu’il voulait se suicider. L’Allemande, la quarantaine bien sonnée, qui fait bien plus âgée, le visage ravagé par d’innombrables souffrances. La Sénégalaise qui ne parle presque pas en présence des hommes, mais qui s’est animée en faisant la cuisine l’autre soir, lui racontant comment elle est venue ici, comment elle a rencontré son mari mexicain au bord de la route au Sénégal, comment elle en est tombée amoureuse et a quitté tout ce qu’elle connaissait, les terres de sa famille, sa mère, ses cousines et ses tantes, pour une vie en périphérie d’une ville mexicaine. Comment, malgré les longs jours de voyage, le manque de confort, le manque de sommeil, elle se retrouve à effectuer ce trajet pour sa fille. Pour donner les offrandes. Demander protection.
Oui, acquiesça l’écrivaine. C’était aussi la raison de sa venue ici. Pour donner les offrandes. Demander protection. Oui. Oui.
Il existe de nombreuses façons d’expliquer sa propre présence à l’arrière de ce minibus, de nombreux points de départ à cette histoire.
On pourrait dire la vérité, main sur le cœur, expliquer que la femme est écrivaine. Qu’elle est ici au Mexique afin ¬d’effectuer des recherches pour l’écriture d’un roman, un roman qu’elle ne sait comment entamer.
Mais même ça ne serait pas toute la vérité : la véritable histoire commence bien des années plus tôt.
Pour faire simple, on pourrait dire qu’elle et son mari ont tenté pendant sept ans d’avoir un enfant. Durant ces sept années, ils ont tout essayé, graphiques, régimes, médicaments, applications, aiguilles, mais rien n’a fonctionné. Et puis, un jour, le mari a été contacté par le jeune Mexicain à l’avant du minibus. Il travaillait avec un groupe indigène du nord du Mexique. Ils voulaient venir au Royaume-¬Uni. On lui avait dit que son mari était le genre de personne susceptible de pouvoir écrire une lettre de recommandation sur un papier à en-tête universitaire, le genre de papier qui pourrait aider un chaman Wixárika à franchir les barrières de l’immigration. Son mari pourrait-¬il l’aider ?
Et voilà comment l’écrivaine s’était retrouvée, plusieurs années en arrière, assise autour d’un feu, à prier pour un enfant.
Cet acte, cette prière, ne lui étaient pas venus facilement, pas du tout. Comment donc était-¬on censé prier ? À qui donc, après deux mille ans de chrétienté et de patriarcat, était-¬on censé adresser cette prière ? Qui était censé écouter ? Dieu ? Le feu ? Le cerf bleu sacré pour les Wixárikas mais qui n’avait absolument rien à voir avec son héritage culturel ? Et puis quel droit avait-¬elle en cette phase avancée du jeu du colonialisme, de la violence et de la dépossession, d’être tranquillement assise là près d’un feu avec un chaman indigène pour réclamer ce qu’elle désirait ?
Néanmoins, tout le reste ayant échoué, elle avait suivi les instructions. Essayé de prier. Plus tard, une fois la cérémonie terminée, l’homme l’avait allongée dans une petite pièce, avait fait brûler du charbon, puis s’était penché sur elle avec une plume, dont il avait sucé la tige pour extraire de son utérus ce qui ressemblait à de petits cristaux. Cristaux qu’il avait examinés en marmonnant dans sa barbe.
Il y a un an, l’écrivaine s’était rendue pour la première fois dans la haute Sierra. Cette visite était non négociable. Après avoir prié pour un enfant, l’enfant était arrivé, il fallait s’acquitter du marché. Cela n’impliquait pas d’argent, du moins pas directement. Cela impliquait un sacrifice. Cela impliquait d’emmener leur fille au Mexique pour remercier.

Peu après leur arrivée au village, on leur avait demandé, à son mari et à elle, d’acheter un mouton. À ces mots, elle avait éclaté de rire : Vous plaisantez, non ? Mais le chaman et sa famille étaient loin de plaisanter. Ils étaient on ne peut plus sérieux.
L’animal avait été tué lors d’une petite cérémonie au pied de la croix en bois de la place du village. Sa fille, naturellement curieuse, juchée sur les épaules de son père, avec son chapeau de pompier rose pour la protéger du soleil, avait regardé les derniers soubresauts de vie du mouton. Le sang de l’animal avait été recueilli dans un petit saladier en calebasse, et les hommes avaient plongé leurs plumes dans l’épais liquide rouge avant de les tamponner sur des pièces, sur leur peau, et tout ce qu’ils voulaient bénir. En regardant agoniser le mouton, son gros œil noir révulsé vers le ciel, la femme avait été surprise. Elle s’était toujours imaginé le sacrifice comme une abstraction, quelque chose d’immatériel, or il n’y avait guère plus matériel que de regarder un animal mourir.
Le mouton avait ensuite été rapporté au domaine familial, où les femmes l’avaient découpé en silence, efficaces, afin de le plonger avec des légumes et de l’eau dans une grande marmite qu’elles avaient scellée avec de la pâte et mise à cuire sur le feu pendant des heures. Plus tard ce soir-là, bien d’autres personnes étaient arrivées, chargées d’assiettes en plastique, elles s’étaient assises sans bruit avec de gigantesques bouteilles de Coca, de Fanta et de Sprite et des piles de tortillas, attendant qu’on leur serve un peu de ragoût de mouton, attendant de manger la chair de l’animal qui avait été tué en remerciement de la vie de leur fille.
Malgré leurs doudounes, leurs pickups et leurs téléphones portables, les Wixárikas obéissent à des logiques plus anciennes et plus vastes : la réciprocité, le sacrifice. Un soleil qui ne se lève pas de plein droit. Un soleil qu’il faut célébrer. Un soleil qu’il faut remercier.
Dans la poche latérale du sac de la femme se trouvent plusieurs petits bols en calebasse : des xukuri, chacun de la taille d’une main d’adulte. Des figurines en cire d’abeilles sont collées à l’intérieur : on leur a demandé de les confectionner, hier après-¬midi, à l’ombre d’une chaumière. Demandé de façonner la cire en cerf, en gerbe de maïs, en figurines censées représenter leur famille. L’écrivaine se rongeait les sangs : ses figurines n’étaient pas assez nettes, pas assez claires, son cerf avait l’air boiteux. Elle n’était même pas complètement sûre de ce à quoi ressemblait une gerbe de maïs. Mais elle faisait de son mieux pour former les images, qu’elle plaquait sur la peau grattée de la calebasse.
Ces offrandes votives, ils doivent les relâcher sur l’eau, elle le sait : quand ils atteindront le rocher blanc, d’ici quelques heures.
Dans son sac à lui, son mari transporte une bougie, sur laquelle est soigneusement cousu un ruban bleu : la troisième de trois. La première a été déposée dans le désert, une semaine auparavant ; la deuxième au sommet d’une montagne sacrée, El Quemado ; la troisième, la seule qui reste à présent, sera offerte à la mer.
Le minibus ralentit, quitte l’autoroute pour rejoindre une station-¬service. De l’autre côté d’une aire se trouve une boutique. Pas un OXXO, mais ça pourrait convenir.
Son mari se gare devant une pompe et se penche par la vitre pour demander à l’employé de faire le plein.
Le mara’akame ouvre un œil et contemple l’aire en béton nue. Muy bonito, dit-il sèchement, avant de refermer l’œil.
Le mari de la femme apparaît devant leur vitre ouverte. Il se penche, fait une grimace à leur fille, qui lève les yeux, aux anges, en tendant ses petites mains pour appuyer sur les joues de son père.
Papa !
À voir le plaisir vertigineux et électrique qu’ils éprouvent au contact l’un de l’autre, on dirait qu’ils ne se sont pas vus depuis des mois, des années.
Ça va, vous deux, à l’arrière ? demande-t-il.
Étouffant.
Ouais. C’est mieux avec la clim ?
Un peu. Tu peux rester avec elle pendant que je vais chercher du lait ?
Bien sûr.
L’écrivaine cherche à tâtons son porte-¬monnaie dans la poche du siège, puis franchit cahin-¬caha des pieds, des sacs et des couvertures poussiéreuses pour atteindre le bitume, dehors. Le soleil brûle, réverbéré par les pompes à essence et les flaques de gazole. La chaleur est intense. Son mari est allé se mettre côté passager. Il s’étire, elle voit le bas de son torse. La peau pâle à l’endroit où elle disparaît dans le pantalon. Il porte un jean, des bottes, un bandana noué autour du cou – une chemise noire brodée, comme celle d’un cow-boy. Une casquette de base-ball. Des lunettes de soleil burlesques achetées à un étal en bord de route quelque part sur le trajet : ridicules, improbables, le genre de lunettes à effet miroir qu’une femme aurait pu porter dans les années 1980. Bizarrement, ça lui va bien, tout juste, mais ça lui va.
On n’est plus très loin maintenant, dit-il sur la fin de son bâillement.
Ouais. Tu veux que je t’achète quelque chose ?
Il hausse les épaules. De l’eau ?
Pas de problème.
Ils se sont mis à se parler comme ça. Comme les personnages d’une pièce. Minimalistes. Gênés. En un sens, précis.
Elle hésite ; avant elle lui mettait les mains sur les joues. Avant, elle lui mettait les mains sur le cou. Avant, elle mettait ses mains à l’endroit où son torse plonge dans son jean. Parfois ils s’embrassaient, pendant des heures et des heures. Le contact de sa peau lui retournait les sangs. Désormais ils se contentent d’un hochement de tête, comme de vagues connaissances.
Elle traverse l’aire pour se rendre aux toilettes. Elle porte encore ses vêtements d’hier soir : des leggings pour avoir chaud, une jupe longue, un maillot de corps Thermolactyl à manches longues. Dans la cabine elle retire les leggings épais, puis le maillot de corps qui crépite d’électricité statique et de sueur. Elle passe aux toilettes puis va se laver les mains au lavabo. Dans le petit miroir, son visage semble étonné : les yeux méfiants, les cheveux couverts de poussière, les lèvres gercées et fendillées presque jusqu’au sang.
Le distributeur libère une gouttelette de savon vert pomme. Dans sa tête, tandis qu’elle se lave les mains, le visage du Premier ministre britannique apparaît – son visage clownesque – et lui intime de chanter Joyeux anniversaire deux fois. Obéissante, elle s’exécute.
La dernière fois qu’elle s’est retrouvée à proximité du Wi-Fi, il y a trois jours, elle a réussi à regarder les informations. Il était clair que ce qui avait semblé, avant qu’ils quittent Mexico une semaine plus tôt, une menace susceptible d’être facilement contenue, se muait vite en autre chose : des rayons de supermarchés vides dans toute l’Angleterre, des unités de soins intensifs débordées en Italie. Plus de papier toilette ni de gel hydroalcoolique dans les magasins. Un Premier ministre britannique s’adressant à la nation pour expliquer qu’il faut se laver les mains pendant vingt secondes – le temps qu’il faut pour chanter Joyeux anniversaire deux fois.
Joyeux anniversaire.
Joyeux anniversaire.
Joyeux a-ni-ver-sai-re. Joyeux anniversaire.
Elle a eu quarante-¬cinq ans quelques mois auparavant. Plus de la moitié de sa vie.
Avec de la chance.
Et pourtant ce fléau, ce nouveau coranavirus, n’est pas le cheval sur lequel l’écrivaine avait misé.
Pas depuis l’avant-¬dernier été, quand, en pleine canicule, elle avait lu l’article d’un universitaire anglais qui prédisait des étés arctiques sans glace au cours de la prochaine décennie, la faillite de nombreuses régions à céréales, la probabilité d’un effondrement sociétal à court terme.
Pas depuis que, peu après cette lecture, elle avait regardé la vidéo YouTube d’une quinquagénaire qui, dans son salon, prononçait un discours intitulé « En route vers l’extinction, comment y remédier ». Cette femme avait un doctorat en biophysique moléculaire. Elle parlait calmement des données récentes, du fait qu’il y avait plus de dioxyde de carbone dans l’air qu’à n’importe quel moment depuis la période du permien, où 97 % de la vie sur Terre s’était éteinte, gazée par du sulfure d’hydrogène. Du fait que la Terre était déjà bien avancée dans la sixième extinction de masse, et que cette annihilation biologique s’accélérait. Que le principe de précaution avait été abandonné par ceux qui nous gouvernaient et qu’ils avaient capitulé devant les lobbies de combustible fossile et du gain à court terme. Cette femme parlait de gestionnaires de fonds spéculatifs, de PDG de sociétés de courtage qui mettaient la dernière main à leurs bunkers souterrains en se demandant comment ils parviendraient à maintenir leur autorité sur leurs agents de sécurité quand la société se serait effondrée, et que l’argent aurait perdu toute valeur.
Cette femme parlait ensuite tout aussi calmement du fait que la seule réponse logique à l’inaction criminelle des gouvernements face à ces menaces était de s’engager dans la désobéissance civile non violente. Elle parlait d’action sacrificielle. De la nécessité d’être un bon ancêtre. Du besoin de courage, pas d’espoir. Elle expliquait que le courage est la détermination à bien faire, sans l’assurance d’une fin heureuse.
Elle parlait des suffragettes, de Gandhi, de Martin Luther King, de la nécessité d’avoir des gens prêts à se faire arrêter lors d’actions perturbatrices de masse. Prêts à aller en prison.
L’écrivaine avait eu la même réaction, en lisant cet article et en regardant cette vidéo, que lorsque son mari lui avait avoué ses multiples infidélités : un souffle court qui confinait au halètement, presque risible. De la sueur qui perlait sur ses paumes. L’impression de se regarder d’un point de vue extérieur, de remarquer sa respiration, ses mains, son corps, de percevoir nettement cette sensation qui, dans les deux cas, ressemblait à un choc et à la confirmation d’une chose qu’elle savait depuis très longtemps.
Elle restait éveillée dans son lit, nuit après nuit, à vérifier son fil Twitter, à lire article sur article ; les différentes conséquences causées par deux degrés de réchauffement, trois, quatre.
C’était le non linéaire qui la terrifiait : l’idée qu’une fois les seuils critiques franchis, le monde risquait de se réchauffer à une vitesse dévastatrice, l’Amazone se transformant en savane. L’eau sombre ne faisant qu’absorber toujours plus de carbone à cause de la disparition de la glace polaire qui, par sa blancheur, réfléchissait les rayons du soleil – l’effet albédo. Tout serait déformé, retourné, les puits de carbone changés en déversoirs.
Elle parcourait les chemins poussiéreux autour de son ¬village avec sa fille, cueillait des mûres, lui apprenait à nommer ce qu’elle voyait : aubépine, noisetier, gland, rouge-gorge, chêne.
Elle emmenait sa fille à ce groupe parents-¬enfants, la regardait célébrer le cycle des saisons au rythme des travaux manuels avec les autres mais, au fond d’elle, elle cherchait désespérément une prise : bientôt il n’y aurait plus de saisons, plus de plantations, de bourgeonnements, de fruits ni de récoltes, plus aucun des rythmes qui avaient alimenté l’humanité pendant plus de onze mille ans, depuis que la glace avait fondu au début de l’holocène.
Il nous faut de nouvelles histoires, disaient les gens, il nous faut de nouvelles histoires pour nous sortir de ce pétrin.
Mais alors que l’été devenait de plus en plus chaud puis que l’automne cédait place à l’hiver, avec son lot de nouvelles toujours plus terrifiantes (apparemment les insectes avaient déserté les pare-brise des voitures et les jungles : 75 % d’entre eux, disparus, nul ne savait où), les seules histoires qui lui venaient à l’esprit en plein cœur de la nuit, c’étaient des cauchemars. Elle ne cessait de penser à La Route, le moment où la mère, comprenant qu’elle n’a pas la force de continuer, s’ouvre les veines avec un éclat d’obsidienne.
Elle se dirige vers le distributeur de papier, il est vide, alors elle se sèche les mains sur sa jupe et sort en se protégeant les yeux du soleil tandis qu’elle retraverse l’aire pour aller à la boutique.
L’écrivaine a conscience que plus tard dans la journée, ou demain, quand ils auront achevé ce périple, quand ils auront mangé et dormi, elle et son mari devront se reconnecter avec leur ordinateur pour évaluer la situation. Prendre des décisions. Essayer de contacter des compagnies aériennes susceptibles ou non de les prendre en charge. S’ils parviennent à réserver des vols, ils quitteront le Mexique pour l’Angleterre, retourneront à un printemps gris, à des rayonnages vides, à la séparation, au divorce et – qui sait ? – à un potentiel effondrement de la société.
Il n’y a pas de lait dans les réfrigérateurs, pas de lait d’avoine, d’amande ni de vache, juste de l’eau et de la bière. Elle choisit la plus grande bouteille d’eau puis se dirige vers le comptoir pour payer.
En avril dernier, par une journée où il faisait 25 degrés à l’ombre, l’écrivaine s’était jointe à plusieurs milliers de personnes pour bloquer Oxford Circus dans le centre de Londres. Elle était assise au tout premier rang de la foule, à côté d’un bateau rose baptisé du nom d’un activiste du Honduras assassiné, quand quatre agents de la police métropolitaine étaient venus l’informer qu’elle contrevenait à l’article 14 de la Loi sur l’Ordre public, et l’avaient invitée à se déplacer. Comme elle refusait de bouger, ils avaient tendu les bras vers elle, un officier pour chacun de ses membres, et l’avaient emportée.
Elle avait été emmenée à un commissariat non loin de Victoria Station, où elle avait passé la nuit dans une cellule, les yeux rivés sur le numéro d’un centre de désintoxication peint à la bombe au plafond. Toutes les demi-¬heures, quelqu’un venait voir si elle allait bien. On lui avait donné une couverture et des pommes de terre et des flageolets réchauffés au micro-¬ondes.
Il y avait eu plus d’un millier de personnes arrêtées durant ces quelques jours d’avril. Elle avait été jugée à l’automne avec deux autres femmes : une grand-mère de Swansea, et une jardinière d’Oswestry. La grand-mère avait pleuré à la barre. Et la jardinière expliqué qu’elle constatait chaque jour les impacts du changement climatique dans son travail, que ses filles refusaient d’avoir à leur tour des enfants. Que cette évolution, au sein même de sa relativement courte vie, lui brisait le cœur.
Quant à l’écrivaine, elle avait revêtu sa plus belle robe et plaidé non coupable. Elle avait affirmé que ses actions étaient proportionnelles à la menace. Elle avait dit au juge qu’elle avait agi pour sa fille. Afin qu’elle puisse avoir un monde où habiter.
Elle avait conscience, debout à la barre, de quelque chose de performatif, de théâtral, dans cette procédure judiciaire. La greffière, une quinquagénaire, avait pleuré. Le juge avait écouté, hoché la tête, et lui avait donné une amende. En quittant la salle d’audience, elle avait eu le sentiment intense et étourdissant d’être du bon côté de l’histoire.
Mais parfois l’écrivaine imagine une autre sorte de tribunal, un tribunal du futur, un Nuremberg intergénérationnel, où l’on demanderait à sa génération de répondre des crimes contre l’avenir. Elle s’imagine prendre place à la barre.
Qu’avez-vous fait quand vous avez compris que le monde brûlait ?
J’ai manifesté. J’ai été arrêtée, j’ai passé la nuit en cellule.
Et pourquoi avez-vous fait ça ?
Je l’ai fait pour ma fille. Je voulais lui donner un avenir. Cela me semblait être le seul moyen.
Le seul moyen pour faire quoi ?
Pour attirer l’attention sur l’échelle et l’urgence de la menace.
Et ensuite ?
J’ai pris un long-¬courrier pour aller au Mexique.
Je vois. Pouvez-¬vous expliquer pourquoi ?
Il fallait que j’adresse des remerciements. Des offrandes. Que je demande protection. Pour ma fille. Que je fasse des recherches pour mon livre.
En traversant la planète en avion ? En carbonisant les os des ancêtres animaux de votre fille à dix mille mètres d’altitude ?
Elle paie l’eau, puis retourne là où attend le minibus. Le réservoir rempli des os de dinosaures prélevés sous les déserts de Syrie ou du Koweït, ou dans les gisements de pétrole du Venezuela.
À peu près à l’époque où elle avait été arrêtée, un écrivain noir de renom avait posté un Tweet dans lequel il se demandait si ces activistes qui se retrouvaient dans des cellules auraient été si prompts à se livrer corps et biens si des gens comme eux avaient connu dans leur histoire des morts en garde à vue.
À l’époque, quand elle avait lu ce commentaire, l’écrivaine s’était sentie sur la défensive : c’était tout l’intérêt, justement, non ? Ces gens issus en majorité de la classe moyenne blanche, ces grands-mères, ces pasteurs, ces médecins et ces rabbins utilisaient ce privilège en se laissant arrêter.
Mais entre-temps, elle était devenue moins sûre ou, du moins, plus consciente de son propre désir de se trouver au centre de l’histoire. D’être celle qui sauve, finalement, la planète.
Elle sait parfaitement qu’elle était une touriste dans cette cellule.
Ces derniers temps, elle a eu l’impression d’être piégée dans un paysage à la Escher – chaque entreprise condamnée à une complication, à l’hypocrisie, aux conséquences. »

Extraits
« C’est l’Ouest. Longtemps il n’y a eu ici que de l’eau, de l’eau qui bouillonnait, claquait et ne parlait qu’à elle-même : parfois l’eau était un aigle, avec les cornes d’un cerf.
Parfois un gigantesque serpent à deux têtes.
Parfois une grande oreille, écoutant l’ancestrale obscurité saumâtre.
Et puis un jour, un rocher est apparu, cime blanche au-dessus des vagues : le premier objet solide du monde.
L’eau se mouvait contre lui : gifler, piquer, sucer, tirer.
En ce mouvement, cette friction, faisait de la vapeur, devenait nuage, tombait en pluie, donnait la vie.
C’est le lieu où pour la première fois, l’informe s’est épris de la forme.
Et donc, et donc, et ainsi alors, voilà comment le monde est né. » p. 195

« Son cœur bondit devant la scène qui s’offre à lui : le Rocher blanc, éclipsé par la magnificence de ces navires et tout leur chargement, ces navires qui sont prêts, les voiles déployées, et il ressent cet élan – oui, ils hisseront les voiles ce soir, cap à l’ouest dans la nuit. » p. 222

À propos de l’auteur
HOPE_Anna_©Laura Hynd_RandomHouseAnna Hope © Photo Laura Hynd – Random House

Anna Hope est née en 1974 à Manchester. Après avoir accompli des études d’Art dramatique entre Londres et Oxford, elle vit aujourd’hui dans le Sussex. Ses trois premiers romans, Le chagrin des vivants, La salle de bal (Grand Prix des lectrices de ELLE 2018) et Nos espérances ont été publiés aux éditions Gallimard. Le Rocher blanc est paru simultanément en France et en Grande Bretagne (The White Rock) chez Penguin Books.

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La montagne et les pères

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En deux mots
Maintenant qu’il a fait sa vie loin de ce coin du Montana où il a grandi, Joe Wilkins se souvient. Il raconte son enfance, sa famille, ses connaissances. Il raconte le travail acharné, la souffrance ponctuée de drames et l’envie d’ailleurs.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

De retour dans le Montana

Avec La montagne et les pères Joe Wilkins s’éloigne du nature writing pour nous offrir un roman d’apprentissage qui débouche sur des questions existentielles. Sur la justesse de nos choix, sur la force des racines, y compris dans une nature hostile.

À l’heure de raconter sa vie, Joe Wilkins se plonge dans ses souvenirs, essaie de démêler ce que tient du vécu et de la légende, d’une sensation ou du rêve. Mais ce dont il se souvient parfaitement, c’est de ce jour où il a dû grimper dans la voiture de son grand-père, serré contre son frère, à côté de sa sœur aînée pour aller jusqu’à l’hôpital accompagner son père dans la mort. Il se souvient de la famille en pleurs et des trop courtes années avec lesquelles il aura pu partager des souvenirs avec lui, notamment lorsqu’ils allaient chasser ensemble. Il se souvient aussi des escapades avec son frère dans ce coin de l’est du Montana, le Big Dry. La nature désertique y a fait fuir la plupart des habitants, la compagnie ferroviaire y a même récupéré rails et traverses pour ne laisser que la saignée de la voie ferrée. Mais c’est là, aux côtés du grand-père qu’il a grandi et qu’il a appris à survivre. Au sein d’une famille unie que se mère tenait à bout de bras: «ma mère est mère et père et Dieu, et ma sœur avec son maquillage et poster de Jon Bon Jovi en veste de cuir est une adolescente et mon frère aux yeux ensommeillés est un enfant, et je suis un enfant: blondinet et aimé, un garçon que tout émerveille et que tout désoriente, déjà trop grand pour mon jean d’occasion, avide de connaître ce jour nouveau.»
Le chapitre suivant, remontant le temps, va être consacré à sa mère, à son parcours, ses rêves d’évasion et à sa rencontre avec celui qui deviendra son père et ses différentes affectations qui les mèneront de Seattle jusqu’au Big Dry. Suivront une galerie de personnages qui ont croisé et formé le narrateur. De Keith Nelson, le voisin qui lui parlait comme un homme en lui offrant des montagnes de cheeseburgers, Pa Peters, le vieil homme qui connaît les meilleurs endroits pour pêcher, coach Drease qui va en faire son chouchou, l’oncle de Caroline du Nord Clifton Wilkins, le gros Donnie Laird qui a réparé le panneau de basket, la tante Edith Freeman qui lui a fait découvrir le restaurant chinois ou encore leur prof Frank Hollowell, sans oublier les histoires du grand-père.
Dans les trois parties suivantes, Joe Wilkins va procéder par cercles concentriques et élargir son horizon. Il se sociabilise et revient sur ses amis et connaissances, sur ses professeurs, sur les gens qui ont croisé sa route et lui ont permis de se construire et de prendre le large au sens propre comme au sens figuré.
Ce roman d’apprentissage autant que d’hommage à ses parents va le conduire jusqu’à la transcendance, jusqu’à ces questions existentielles comme celle sur la théodicée, c’est-à-dire «les interrogations et les explications, les luttes contre ce qu’il faut comprendre comme la justice divine, le fait qu’un Dieu bon et omniscient ait choisi ceci pour certains d’entre nous, et cela pour d’autres, qu’il ait dit: “Je vous donne la vie. À vous, je donne la vie. Et à vous, je donne la douleur.”» Oui, le nature writing réserve bien des surprises!

La montagne et les pères
Joe Wilkins
Éditions Gallmeister
Roman
Traduit de
288 p., 23,40 €
EAN 9782351782101
Paru le 18/08/2022

Où?
Le roman est situé aux États-Unis, principalement dans le Montana. On y voyage aussi à Seattle, Minneapolis ou encore en Caroline du Nord.

Quand?
L’action se déroule des années 1970 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le Big Dry, dans le Montana. Des hautes plaines âpres et presque vides frappées par la sécheresse, auxquelles des hommes durs à la tâche s’obstinent à arracher de quoi survivre. C’est dans ce monde qu’a grandi Joe Wilkins, élevé après la mort précoce de son père par une mère qui avait renoncé à ses rêves d’aventure pour suivre l’homme qu’elle aimait, et un grand-père qu’on pourrait croire tout droit sorti de la conquête de l’Ouest. À travers son histoire et celles de quelques autres, Wilkins raconte cet univers magnifique et violent, qui dès leur plus jeune âge marque les enfants, forge les hommes et interroge le mythe américain de la virilité dans l’Ouest sauvage.
Avec émotion et lyrisme, Joe Wilkins ressuscite une époque qui paraît hors du temps. Mais ce voyage à la recherche d’un père disparu n’est-il pas, finalement, une quête de soi-même ?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
A Voir A Lire (Cécile Peronnet)
Le Télégramme (Anne Lessard)
Blog Pamolico

Les premières pages du livre
« PROLOGUE
La nuit
Ce dont je me souviens, sans hésitation, c’est de l’obscurité.
Ce dont je me souviens, c’est d’être tiré de l’obscurité du sommeil par mon grand-père – je ne vois que le large bord sombre de son chapeau en feutre gris – et d’être délicatement installé sur la housse en peau de mouton de la banquette arrière dans l’Oldsmobile de mes grands-parents. Ce dont je me souviens, c’est de mon frère cadet, son petit corps tiède contre moi, et au-delà, ma sœur aînée, son dos droit et son absence de sourire. Elle a treize ans et elle comprend ce qu’il se passe, elle a enfoui son visage entre ses mains. Ce dont je me souviens, c’est d’être tiré de l’obscurité du sommeil et plongé dans l’obscurité d’une profonde nuit d’hiver, dans l’est du Montana.
Ce dont je me souviens, c’est des phares de l’Oldsmobile creusant l’obscurité, trouant l’espace devant nous : les deux voies de l’autoroute, les bras des peupliers dans l’hiver, l’éclat soudain d’un escarpement de grès et les Bull Mountains en arrière-plan. Mon grand-père appuie-t-il doucement sur la pédale de frein alors que nous filons sur les lacets au-dessus de la rivière ? À qui sont ces yeux jaunes près du fossé ? Un lièvre ? Une moufette ? Un coyote, peut-être ? Mon frère s’est-il mis à pleurer, lui aussi ? Je ne sais pas, je ne sais pas – je vois un peu dans l’obscurité, mais pas très loin.
Ce dont je me souviens, c’est d’un prêtre aux yeux secs vêtu d’une soutane noire qui enlace ma mère éplorée. Sommes-nous allés dans une pièce voisine ? Ou mon père a-t-il été roulé jusqu’à nous ? Je ne sais pas, je ne m’en souviens plus, mais peu importe, il est bien là – mon père, immobile et froid, sur une table métallique. Le prêtre se penche au-dessus de lui, ses fines lèvres bougent et récitent une prière. Une part de moi-même voudrait affirmer qu’il plonge deux doigts dans un petit flacon au large goulot et dessine une croix à l’huile sur le front paternel. Une part de moi-même voudrait affirmer qu’à la lumière des néons de l’hôpital, je vois luire la croix d’huile.
Ce dont je me souviens, c’est de ma mère qui touche mon père, ses mains partout sur ce corps jaune chimique : ses bras maigres comme des bâtons et son visage enflé, son crâne chauve et son torse enfoncé. Ce dont je me souviens, c’est de nous tous, en pleurs, même mon grand-père. Ce dont je me souviens, c’est que tout ceci est trop insoutenable.
Nous partons. Ou bien mon père est emporté. J’ignore comment, mais nous ne sommes plus au même endroit que lui, ou au même endroit que son corps, et nous sommes effondrés sur des chaises d’hôpital en plastique. Nous pleurons encore, plus doucement à présent, nos mains inutiles et aussi étranges que des ailes dans la lumière trop puissante de cette pièce. Nous y restons quelques minutes ou quelques heures. Je ne sais pas. Mais qu’il ait été emporté ou qu’il ait toujours été dans une autre salle, après ces quelques minutes ou ces quelques heures, nous nous levons tous pour aller le voir une dernière fois – même mon petit frère, dont les respirations humides résonnent à présent comme de minuscules cloches chagrines – et je ne me lève pas, je ne quitte pas ma chaise pour les suivre. Je ne vais pas voir mon père. Tous les autres y vont. Pas moi. Je suis triste et apeuré, et ils me laissent ainsi.
Suis-je seul à cet instant ? Il me semble que je suis seul, je me vois seul. Me laissent-ils vraiment dans cette salle anonyme d’hôpital ? Le prêtre reste-t-il avec moi ? Ou une infirmière mince et affairée ? Je ne m’en souviens pas.
Il y a tant de choses dont je ne me souviens pas.
Et une part de moi-même voudrait dire, et alors ? Qu’est-ce que ça signifie, en vérité, de se souvenir ? Si un coyote fait claquer ses crocs jaunes dans la nuit, si une croix d’huile brise et éparpille la lumière, si je suis seul ou non – quelle importance ? La lumière s’est brisée, d’une manière ou d’une autre. Ce coyote n’est sûrement plus que poussière. Mon père est toujours dans le Montana, et n’est plus que poussière. Et moi ? Je ne suis plus ce garçon triste au visage rond. Plus apeuré ni seul, en imaginant que je l’aie été un jour. Et si je ne me suis pas levé pour aller voir mon père, je me dis que ça n’a pas d’importance.
Ou bien, comme un enfant, fais-je semblant ?
Voilà l’histoire : Ma femme et moi rentrons d’une visite chez des amis à Chicago. C’est le soir, nos phares repoussent la pénombre sur cette autoroute plane et droite du Midwest. Je me repose sur le siège passager, le front contre la vitre fraîche. Juste à la sortie de Moline, j’aperçois au-delà d’une clôture le faible clignement de deux yeux jaunes – et en un instant, je ne suis qu’une frêle embarcation à la dérive sur la rivière en crue et boueuse des années en dégel ; en un instant, je ne suis qu’un garçon orphelin de père, le cœur brisé dans les distances intérieures que façonne la solitude ; en un instant, je ne souhaite rien d’autre que de me lever et de revoir mon père. Nous partons sans jamais partir. Nous grandissons sans jamais grandir. Nous pleurons la perte, nous pleurons et pleurons.
Mais parfois, aussi, nous nous souvenons, et nous faisons volte-face pour affronter ce chagrin. Se souvenir est l’inverse de faire semblant, c’est commencer à s’avouer la vérité. Et je sais pourtant – pourquoi mon grand-père, ce doux cow-boy qu’il était, pourquoi portait-il son chapeau à l’intérieur de la maison ? Pourquoi l’onction à ce moment-là, alors que mon père était mort depuis des heures ? – que la mémoire ne suffit jamais. La mémoire tourne et glisse, elle cille dans la pénombre. Comme un trait luisant d’huile, la mémoire trompe et dessine des arcs-en-ciel dans la lumière. C’est dans les flots d’une histoire que le garçon commence à comprendre. Que le garçon devient un homme. Un homme meilleur. À travers les histoires, nous apprenons à vivre comme des êtres humains dans la sombre demeure de nos corps. Car, quoi que l’on fasse, on y est seuls. Et on méprise, à juste titre, cette pénombre solitaire. On tend le bras comme on peut, et on cherche à tâtons une autre main – celle d’une mère, d’un frère, d’une sœur, d’une amante, d’un fils –, on leur offre notre cœur, notre histoire.
Je me souviens encore d’une dernière chose : mon grand-père me prend entre ses bras durs. Il me tire de sous mes couvertures en laine et mon édredon en patchwork. Il me pose, délicatement, au bord du vieux lit superposé militaire que je partage avec mon frère. Il me dit de m’habiller, mais j’ai encore sommeil, je n’ai pas envie de me réveiller ni de m’habiller. J’essaie de me recoucher et de me blottir sous les couvertures. Mon grand-père ne me secoue pas, ne me réprimande pas. Il me prend simplement dans ses bras. “Ton père a besoin de toi, dit-il. Il faut que tu ailles voir ton père.” »

Extraits
« Et encore fatiguée par le labeur agricole de la veille mais nous préparant pourtant le petit déjeuner, ma mère est mère et père et Dieu, et ma sœur avec son maquillage et poster de Jon Bon Jovi en veste de cuir est une adolescente et mon frère aux yeux ensommeillés est un enfant, et je suis un enfant: blondinet et aimé, un garçon que tout émerveille et que tout désoriente, déjà trop grand pour mon jean d’occasion, avide de connaître ce jour nouveau. » p. 48

« Bientôt, je quitterai le Montana, j’irai à l’université — mais c’est comme si j’étais déjà parti. Toute la journée, je rêve et divague, toujours la tête ailleurs, peut-être dans le dernier livre que j’ai lu ou dans un univers lumineux de ma propre invention — si loin que je ne remarque même pas le ciel à l’ouest se teinter d’un noir d’ecchymose, ni les plaies déchiquetées en forme d’éclairs. Un grondement de tonnerre me ramène aussitôt à la réalité. Les premiers grêlons s’abattent et ricochent sur les pierres. » p. 210

« La théodicée, c’est ainsi que l’appellent les croyants: Les interrogations et les explications, les luttes contre ce qu’il faut comprendre comme la justice divine, le fait qu’un Dieu bon et omniscient ait choisi ceci pour certains d’entre nous, et cela pour d’autres, qu’il ait dit: “Je vous donne la vie. À vous, je donne la vie. Et à vous, je donne la douleur.”
Peut-on avoir confiance en un Dieu aussi capricieux et aussi malveillant? Et qu’en est-il alors de nos pères et de nos mères, nos premiers dieux, les plus puissants ? » p. 272

À propos de l’auteur
WILKINS_Joe_©DRJoe Wilkins © Photo DR

Joe Wilkins est né et a grandi au nord des Bull Mountains, dans l’est du Montana. Il est l’auteur de plusieurs recueils de poésie et d’un récit sur son enfance et son adolescence, La montagne et les pères qui paraît en 2022 après son premier roman, Ces Montagnes à jamais. Il vit actuellement avec sa famille dans l’ouest de l’Oregon, où il enseigne à Linfield College.

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Ce n’est pas un fleuve

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En deux mots
Trois amis réussissent à sortir une raie géante lors d’une de leurs parties de pêche. Un exploit inutile, à l’image de leur vie misérable. Mais quand l’un d’eux disparaît, ils vont bien devoir se remettre en cause.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Quand la mort étend ses tentacules

L’argentine Selva Almada nous entraîne dans une nature sauvage où vit un petit groupe d’habitants qui tentent de survivre dans ce milieu hostile, générateur de tensions et de violence.

C’est l’histoire de trois copains, trois garçons qui ont grandi ensemble et que l’on retrouve au début du roman lors d’une partie de pêche. Après plusieurs heures à traquer une raie géante, ils vont parvenir à leurs fins et sortir l’animal géant de près de 100 kilos du fleuve.
«Tous les trois sont déjà des hommes. Pas des gamins, comme Tilo en ce moment. Des hommes qui approchent de la trentaine. Célibataires. Ils n’allaient pas se marier. Aucun d’entre eux n’allait se marier. Jusqu’à ce jour, du moins, aucun d’entre eux n’allait se marier. Pour quoi faire. Ils étaient là les uns pour les autres. Et quand ce n’était pas le cas, Enero avait sa mère; Negro avait ses sœurs, qui l’ont élevé; Eusebio pouvait avoir qui il voulait. Alors à quoi bon se maquer avec une fille, puisqu’il pouvait les avoir toutes.»
Mais à l’image de leur prise, ce gros poisson qui fait leur fierté, ils se heurtent à l’indifférence d’une micro-société qui a appris qu’il n’y a aucune raison de fanfaronner dans ce coin perdu d’Argentine, que seules les tournées de Maté et l’ivresse qui les accompagnent peuvent leur faire oublier leur condition peu enviable.
À la suite de la disparition d’Eusebio, emporté par le fleuve et dont les plongeurs finiront par retrouver le corps, une suspicion générale s’installe. Du côté des anciens, du côté des femmes et même au sein du groupe désormais décimé.
La raie va finir par suivre le chemin d’Eusebio et provoquer colère et incompréhension. La mort va étendre ses tentacules. C’est dans cette chaleur moite, ce climat très lourd, tendu, que l’on va finir par comprendre le concours de circonstances qui a conduit au drame.
Selma Almada a expliqué que lorsqu’elle était enfant, elle voyait son père partir à la pêche avec ses amis et revenir après quelques jours, la plupart du temps sans poissons mais avec la gueule de bois. Des souvenirs d’enfance qui souvent chez elle forment le point de départ de ses romans. Les fidèles de l’autrice argentine se souviendront avec bonheur de Après l’orage, Les Jeunes Mortes ou encore Sous la grande roue. On y retrouve cette plume âpre et sensuelle, ces paysages qui sont des personnages à part entière et ce goût particulier à sonder l’âme humaine dans des situations de crise. C’est alors – comme ici – qu’elle se met à nu. La violence qui sourd derrière les silences et qui se nourrit des légendes – forcément noires – que l’on aime à se raconter pour conjurer la peur.

Ce n’est pas un fleuve
Selva Almada
Éditions Métailié
Roman
Traduit de l’espagnol (Argentine) par Laura Alcoba
128 pages 16,00 €
EAN 9791022611718
Paru le 14/01/2022

Où?
Le roman est situé en Argentine, au détour d’un fleuve en pleine jungle.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le soleil, l’effort tapent sur les corps fatigués de trois hommes sur un bateau. Ils tournent le moulinet, tirent sur le fil, se battent pendant des heures contre un animal plus fort, plus grand qu’eux, une raie géante qui vit dans le fleuve. Étourdis par le vin, par la chaleur, par la puissance de la nature tropicale, un, deux, trois coups de feu partent.
Dans l’île où ils campent, les habitants viennent les observer avec méfiance, des jeunes femmes curieuses s’approchent. Ils sont entourés par la broussaille, par les odeurs de fleurs et d’herbes, les craquements de bois qui soulèvent des nuées de moustiques près du fleuve où le père d’un des trois hommes s’est noyé. Ils se savent étrangers mais ils restent.
À chaque page, le paysage, les éléments façonnent le comportement et la psychologie des personnages qui confondent le rêve et la réalité, le présent et les souvenirs dans la torpeur fluviale.
Dans cet hymne à la nature, Selva Almada démystifie l’amitié masculine, sa violence, sa loyauté. Avec un style ensorcelant, l’auteur vous emporte loin avec un langage brut et poétique où les mots et les silences font partie de l’eau. Ce roman est une caresse de mains rêches qui reste collé à votre peau, à votre mémoire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Benzine Magazine (Alain Marciano)
Espaces latinos
Que Tal Paris
Son du monde
Blog sur la route de Jostein

Les premières pages du livre
« Enero Rey est debout sur son bateau, les jambes écartées, son corps est massif, imberbe, il a le ventre gonflé, il fixe la surface de l’eau et attend, un revolver à la main. Sur le même bateau, Tilo, le jeune homme, est cambré, l’extrémité de la canne appuyée sur sa hanche, il fait tourner le moulinet, tire sur le fil : c’est un cordeau de lumière contre le soleil qui décline. Negro, la cinquantaine, comme Enero, n’est pas sur le bateau mais dans le fleuve même, l’eau lui arrive aux testicules, son corps est également cambré, le soleil et l’effort font rougir son visage, tandis qu’il déroule et enroule le fil, sa canne forme un arc. La petite roue du moulinet tourne, sa respiration est celle d’un asthmatique. Le fleuve est immobile.
Fatiguez, fatiguez-la. Tirez sur le fil, tirez. Faites-la décoller, décoller.
Après deux ou trois heures, il est fatigué, il en a un peu marre, mais Enero répète les mêmes consignes dans un murmure, comme s’il priait.
Il a la tête qui tourne. Il est étourdi par le vin et la chaleur. Il relève la tête, ses minuscules yeux sont rouges, enfoncés dans son visage gonflé, il est ébloui et soudain tout devient blanc, il perd pied, il veut prendre sa tête dans ses mains et le coup de feu part tout seul.
Tilo, sans interrompre ce qu’il est en train de faire, pince ses lèvres et lui lance.
Qu’est-ce que tu fais, le soleil t’a tapé sur la tête !
Enero se ressaisit.
Ce n’est rien. Continuez. Fatiguez, fatiguez-la. Tirez sur le fil, tirez. Faites-la décoller, décoller.
Elle monte ! Elle est en train de monter !
Enero se penche par-dessus bord. Il la voit venir. Telle une immense tache, sous l’eau. Il vise et tire. Un. Deux. Trois coups de feu. Le sang monte à la surface, de grosses bulles se forment, gorgées d’eau. Il se redresse. Il range son arme. Il la cale entre la ceinture de son short et le bas de son dos.
Tilo, depuis le bateau, et Negro, dans l’eau, la soulèvent. Ils l’agrippent par les volants gris que forme la chair. Ils la lancent à l’intérieur.
Regarde un peu l’animal !
Dit Tilo.
Il prend le couteau, coupe la queue, la renvoie au fond du fleuve.
Enero pose ses fesses sur le petit siège du bateau. Son visage est en sueur, sa tête bourdonne. Il boit un peu d’eau de la bouteille. L’eau est tiède, il boit quand même de longues gorgées, puis verse le restant sur son crâne.
Negro monte à bord du bateau. La raie prend tellement de place que c’est difficile de faire un pas sans lui marcher dessus. Elle doit faire dans les quatre-vingt-dix, cent kilos.
Putain de vieille bestiole !
C’est Enero qui prononce ces mots, tandis qu’il tapote sa cuisse et rit. Les autres rient aussi.
Elle s’est bien battue.
Dit Negro.
Enero prend les rames et s’engage au milieu du fleuve, puis il change de cap et continue à ramer, longeant le rivage jusqu’à l’endroit où ils campent.
Ils ont quitté leur village à l’aube, dans la camionnette de Negro. Tilo, assis au milieu, s’occupait du maté. Enero avait le bras posé sur la fenêtre ouverte. Negro était au volant. Ils ont vu le soleil se lever lentement sur l’asphalte. Tôt le matin, déjà, ils ont senti la chaleur vive.
Ils ont écouté la radio. Enero a pissé au bord de la route. Dans une station-service, ils ont acheté des viennoiseries et ils ont rempli leur thermos pour continuer à boire du maté.
Ils étaient contents d’être ensemble, tous les trois. Ça faisait longtemps qu’ils préparaient ce voyage. Pour une raison ou pour une autre, ils l’avaient annulé à plusieurs reprises.
Negro s’était acheté un nouveau bateau et il voulait l’essayer.
Tandis qu’ils traversaient le fleuve pour se rendre sur l’île dans le bateau tout neuf, comme d’habitude, ils se sont souvenus de la première fois où ils sont venus là avec Tilo. Il était tout petit à l’époque, le gamin marchait à peine, ils avaient été surpris par un orage qui avait envoyé valser leurs tentes, alors le gamin, petit comme il était, avait été mis à l’abri sous le bateau retourné, coincé entre deux arbres.
Ton père s’en est pris plein la tête quand nous sommes rentrés.
A dit Enero.
Et ils ont repris l’histoire que Tilo connaît déjà par cœur. Eusebio avait amené le gosse en cachette, sans prévenir Diana Maciel. Ils étaient séparés depuis que Tilo était né. Tous les week-ends, Eusebio prenait le gamin avec lui. Mais ce jour-là, soudain, Diana avait réalisé qu’elle avait oublié de mettre dans le sac de Tilo, avec ses vêtements de rechange, un médicament qu’il devait prendre. Alors Diana avait débarqué chez Eusebio, mais il n’y avait personne. C’est un voisin qui lui avait dit qu’ils étaient allés sur l’île.
Pour corser le tout, l’orage s’était abattu sur toute la région. Sur le village aussi. Diana était morte de trouille.
Elle nous a tous engueulés.
A dit Enero.
Diana Maciel les avait traités de tous les noms, tous les trois, et ils n’avaient pas pu retourner chez elle ni revoir Tilo pendant plusieurs semaines.
Arrivés à l’endroit où ils campent, ils sortent la raie, glissent une corde dans les trous qui sont derrière les yeux et l’accrochent à un arbre. Les trois orifices percés par les balles se perdent sur le dos tacheté. Si ce n’était en raison de leur circonférence plus claire, presque rosée, on pourrait croire que c’est un motif supplémentaire sur la peau.
Une bonne bière, je mérite au moins ça.
Dit Enero.
Il est assis par terre, tournant le dos à l’arbre et à la raie. Sa tête ne bourdonne plus, mais il sent quand même un nœud, là.
Tilo s’avance, il ouvre la glacière et sort une bière de l’eau glacée où flottent quelques glaçons. Il la débouche à l’aide de son briquet et la lui tend, pour que ce soit lui, Enero Rey, celui qui la mérite, qui y colle ses lèvres en premier. La bière coule dans sa bouche, rien que de la mousse qui s’échappe de ses lèvres dessinant un feston blanc sur sa moustache très noire. C’est comme se faire des bains de bouche avec du coton. C’est seulement après la deuxième gorgée qu’arrive le liquide froid, amer.
Negro et Tilo s’assoient également, ils sont en rang d’oignons, ils se passent la bouteille.
Dommage, on n’a pas d’appareil pour se prendre en photo.
Dit Negro.
Tous les trois tournent la tête pour regarder la raie.
On dirait une vieille couverture que l’on a tendue à l’ombre.
Alors qu’ils en sont à leur deuxième bouteille, un groupe de gamins débarque, ils sont maigres et noirs comme des anguilles, avec des yeux immenses. Ils s’attroupent devant la raie, se donnent des coups de coude, se poussent les uns les autres.
Regarde regarde regarde. Purée. Sacrée bête !
L’un des gamins prend un bâton et l’enfonce dans les trous laissés par les balles.
Sortez de là !
Dit Enero en se levant d’un coup, immense, comme un ours. Les petits gamins partent en courant, ils disparaissent de nouveau dans la forêt.
Vu qu’il est debout, vu qu’il a fait l’effort de se lever, Enero en profite pour piquer une tête. L’eau le fait sortir de sa torpeur.
Il nage.
Il plonge.
Il flotte.
Le soleil commence à décliner, un vent léger frise la surface de l’eau.
Soudain, il entend le bruit d’un moteur qu’accompagnent les vagues. Il s’écarte, se met à nager vers le rivage. Un hors-bord surgit, rasant l’eau, ouvrant sa surface en deux comme une toile pourrie. Accrochée à l’arrière, une fille en bikini fait du ski. L’embarcation prend un virage abrupt et la fille roule dans l’eau. Au loin, Enero voit émerger sa tête, les cheveux longs collés sur son crâne.
Il pense au Noyé.
Il sort de l’eau.
Sur la côte, Negro et Tilo sont debout, les bras croisés sur la poitrine, ils suivent les mouvements du hors-bord.
Des gamins excités.
Dit Negro.
Tous les week-ends, c’est la même chose. Ils font peur aux poissons. Un de ces jours, il faudrait leur foutre la frousse.
Tous les trois se retournent et tombent sur un petit groupe d’hommes. Ils ne les ont pas entendus arriver. Les habitants de l’île ont le pas léger.
Bonjour.
Un des hommes prend la parole.
Les gamins nous ont raconté, alors on est venus voir. Une bête magnifique !
Les autres regardent la raie. Ils se tiennent debout à côté de l’animal pour en estimer la taille.
Je m’appelle Aguirre, dit le seul du groupe à parler, et il leur tend la main, qu’ils serrent l’un après l’autre.
Enero Rey, dit Enero, et il s’approche du groupe, saluant tout le monde. Negro et Tilo le suivent, ils l’imitent.
Elle est grande, pas vrai ?
Enero dit ces mots et il donne des petites tapes sur le dos de la raie, mais il retire sa main aussitôt, comme si elle brûlait.
Aguirre observe les orifices de près, puis il dit.
Trois balles ? Vous lui avez tiré trois fois dessus. Une seule balle suffit.
Enero sourit, dévoilant le trou qu’il a à la place d’une incisive.
Je me suis emballé.
Il faut faire en sorte de ne pas… s’emballer.
Dit Aguirre.
Tilo, sers un petit verre de vin à nos amis.
Negro prononce ces mots et il s’avance.
La gamin court jusqu’au rivage où ils ont enterré la dame-jeanne pour qu’elle reste fraîche. Il l’apporte et sert à ras bord une timbale en métal.
Il tend le verre à Aguirre, qui le lève.
À votre santé, dit-il, il prend une gorgée et passe le verre à Enero. Il reste un moment à regarder sa main gauche, celle à laquelle il manque un doigt, mais il ne pose pas de questions. Enero s’en aperçoit, mais il ne dit rien non plus. Il préfère le laisser gamberger.
La dernière fois, le Bonhomme que vous voyez là a pêché une raie encore plus grande. Aguirre pavoise. Combien de temps tu t’y es collé ?
Tout l’après-midi, répond l’autre, le regard en coin.
Et combien de balles tu as tiré?
Une seule. Une seule suffit.
C’est que mon copain ici présent est un peu maladroit.
Negro dit ces mots, puis il rit.
Les gars de la télé étaient venus, lâche celui qui avait déjà pêché une raie plus grande encore que la leur. On en a parlé dans le journal du soir, dit Aguirre. Le samedi suivant, il y a plein de gens de Santa Fe et de Paraná qui sont venus. Ils ont cru qu’ici, nous avions des raies à ne plus savoir qu’en faire. Comme si c’était facile. Vous, vous avez eu de la chance.
Et le coup de main, dit Enero. De la chance et le coup de main. La chance seule ne suffit pas.
Aguirre sort un paquet de tabac de la poche de sa chemise ouverte qui laisse à découvert son torse osseux, sur son ventre gonflé de vin. Il se roule une cigarette en un rien de temps. Il l’allume. Il fume en marchant vers le rivage, puis il reste là, à regarder l’eau. »

Extrait
« Tous les trois sont déjà des hommes. Pas des gamins, comme Tilo en ce moment. Des hommes qui approchent de la trentaine. Célibataires. Ils n’allaient pas se marier. Aucun d’entre eux n’allait se marier. Jusqu’à ce jour, du moins, aucun d’entre eux n’allait se marier. Pour quoi faire. Ils étaient là les uns pour les autres. Et quand ce n’était pas le cas, Enero avait sa mère; Negro avait ses sœurs, qui l’ont élevé; Eusebio pouvait avoir qui il voulait. Alors à quoi bon se maquer avec une fille, puisqu’il pouvait les avoir toutes. Alors, à trente ans, tous les trois sous le soleil du rivage. »

À propos de l’auteur
ALMADA_Selva_©Mardulce_EditoraSelva Almada © Photo DR Agustina Fernandez

Selva Almada est née en 1973 à Villa Elisa (Entre Ríos, Argentine) et a suivi des études de littérature à Paraná, avant de s’installer à Buenos Aires, où elle anime des ateliers d’écriture. Elle est l’une des écrivains les plus reconnus en Amérique latine ces dernières années. Ses livres ont reçu un excellent accueil critique en France et à l’international. Elle est également l’auteure de Après l’orage, Les Jeunes Mortes et Sous la grande roue. (Source: Éditions Métailié)

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Les dévastés

DIMOVA_les_devastes RL_Hiver_2022

Lauréate du Prix Fragonard 2022

En deux mots
Alors que la Bulgarie est prise en tenaille entre les armées allemandes et soviétiques, Nikola refuse le plan de son épouse Raïna de quitter le pays. Un choix qu’il paiera de sa vie. Les crimes contre les ennemis du peuple vont alors se multiplier, laissant femmes et enfants démunis.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Victimes du totalitarisme

En racontant un pan demeuré tabou de l’histoire de la Bulgarie, Théodora Dimova réussit un formidable plaidoyer contre l’oubli et nous rappelle à la vigilance face à tous les totalitarismes.

Les rumeurs de guerre se faisant de plus en plus persistantes, Raïna veut suivre l’exemple de nombreux compatriotes et fuir la Bulgarie. Nikola, son mari, ne comprend pas son attitude, lui qui au bout d’un travail acharné a réussi à vivre de sa plume, à la tête d’une revue et publiant régulièrement des romans. Il ne se voit pas quitter leur belle propriété de Boliarovo, des terres héritées des parents de Raïna pour une vie précaire en Suisse. Tout juste envisage-t-il de laisser son épouse partir avec ses enfants, Siya et Teodor. Mais pour Raïna la famille constitue un tout qui ne saurait être divisé et elle décide de rester aux côtés de son mari.
Un choix lourd de conséquences puisque, en cette année 1940, la Bulgarie va être secouée par un mouvement initié par Moscou, le combat contre tous les fascistes, contre tous les ennemis du peuple. Voilà que naissent des milices, des comités de salut public dont la première mission est l’éradication de tous ces militaires, hauts fonctionnaires, capitaines d’industrie, intellectuels qu’ils jugent mauvais. Très vite, Nikola va se retrouver sur leur liste. Malgré ses paroles rassurantes et son envie de croire que la raison l’emportera, il est arrêté, torturé, jugé par un simulacre de justice. Raïna aura beau intercéder en sa faveur, tenter de le faire libérer, elle n’obtiendra guère plus qu’un allègement passager de ses mauvais traitements avant son exécution.
Le sort de l’écrivain sera aussi celui de nombreuses autres personnes qui ont refusé de quitter leur pays.
Théodora Dimova choisit de nous raconter plusieurs de ces récits, de dire le destin de ces familles brisées par l’arbitraire de ce nouveau pouvoir personnalisé par un trio de bourreaux, trois jeunes hommes qui vont prendre un malin plaisir à arrêter chaque jour ceux qu’ils n’aiment pas. Vassa, Yordann et Anguel sont les oiseaux de mauvais augure de cet épisode dramatique de l’histoire de la Bulgarie longtemps resté tabou. Ce n’est du reste pas un hasard qu’aucun membre du gouvernement ne sera présent au moment des cérémonies en hommage aux victimes de ces crimes d’État.
En confiant à Alexandra, la petite-fille de Raïna, le soin de creuser cette histoire familiale, Théodora Dimova peut donner du recul à l’analyse, mais aussi nous révéler quelles furent les suites de ces forfaits. Comment les veuves ont survécu, comment leur combat a été mené au fil des années. Un roman fort et très émouvant, mais aussi un plaidoyer contre l’oubli et pour une analyse lucide du régime totalitaire. On ajoutera qu’au moment où l’Europe est à nouveau en guerre, ce livre peut aussi se lire comme un cri d’alarme, un appel à la vigilance.

Les dévastés
Théodora Dimova
Éditions des Syrtes
Roman
Traduit du bulgare par Marie Vrinat
240 p., 21 €
EAN 9782940628926
Paru le 6/01/2022

Où?
Le roman est situé en Bulgarie, à Boliarovo et Sofia, Sliven, Loukovit, Etropolé

Quand?
L’action se déroule de 1940 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
La reconstitution de la mémoire et la parole donnée aux oubliés sont au cœur des Dévastés. C’est un roman choral aux portraits poignants de femmes ordinaires devant un événement extraordinaire : la terrible épuration qui suit l’arrivée au pouvoir des communistes, en 1944, et ses stigmates.
Trois femmes se retrouvent, un froid matin de février 1945, au bord de la fosse commune dans laquelle ont été jetés les corps des hommes qu’elles aimaient, et dont les destins se sont croisés dans une même cellule. Comme tant d’autres, ils ont été torturés, condamnés et sommairement exécutés, emportés par la rage révolutionnaire. Des décennies après, l’image de la fosse du cimetière de Sofia, où la neige tombe sans la recouvrir de sa blancheur continue de hanter les esprits…
Les biographies familiales s’entrelacent dans une prose intense. Les trois femmes sont dépassées par la tragédie du meurtre de leurs époux, la destruction soudaine de leur vie et de leur bonheur. Au-delà des figures masculines assassinées qui émergent à travers leurs récits, la douleur, dans ce livre, est un personnage central. Elle jaillit des phrases et parvient, de façon à la fois étrange et subtile, à alarmer et à réconforter, peut-être même à guérir.
Les Dévastés est un portrait de l’élite intellectuelle bulgare broyée par la terreur. Mais c’est aussi celui d’une société dans laquelle la tragédie est longtemps tue au point de devenir un douloureux secret. Sans pathos aucun, Théodora Dimova parvient à l’émotion pure et à une véritable empathie. Son style subtil et direct ainsi que la sobriété de l’écriture, en font une évocation empreinte d’humanité.

Les critiques
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Théodora Dimova présente son roman Les Dévastés © Production éditions des Syrtes

Les premières pages du livre
« RAÏNA
Le mois le plus froid, la nuit la plus noire, le vent le plus glacial. Raïna va et vient, comme une chauve-souris, entre les pièces, comme si elle ne voyait pas les murs, en s’y cognant. Elle erre dans l’appartement en cette nuit de février, amaigrie, assombrie, exsangue, l’ombre de la femme qu’elle était encore seulement quelques mois auparavant, elle ne trouve pas sa place, s’approche d’un objet puis s’en écarte, comme s’il la brûlait. Elle ouvre une fenêtre et tend l’oreille dans le silence de la nuit glacée, le froid fait irruption, elle s’enveloppe encore plus chaudement dans son étole en angora gris foncé, recule, s’empresse de refermer la fenêtre et reprend son absurde promenade d’une pièce à l’autre, dans le salon, le bureau, la chambre à coucher, elle passe devant la chambre des enfants, s’arrête, écoute jusqu’à ce qu’elle perçoive la respiration paisible et régulière de Siya et de Teodor, puis retourne à la fenêtre, l’ouvre de nouveau et se fige dans l’attente d’un bruit quelconque.
Oui, Petko lui avait promis qu’à l’instant où il apprendrait quelque chose il lui enverrait un message ou viendrait en personne, à défaut, il trouverait le moyen de lui faire signe. Mais elle n’avait aucune nouvelle de lui, ce qui augmentait sa tension nerveuse.
La voici de nouveau dans la cuisine, mais que faire dans la cuisine, sa longue jupe de laine se prend dans les pieds des chaises qui entourent la table, ranger la nappe, déplacer le petit vase, redresser l’icône, ouvrir le cellier, voir les bocaux de confiture de cerises blanches rangés l’un à côté de l’autre dans un ordre si apaisant. À chaque bocal est attaché un papier blanc avec un fil, on dirait une petite robe, et maintenant, refermer le cellier, traverser de nouveau le couloir à pas de loup en marchant sur les dalles blanches et pas sur les noires, puis, dans le salon, faire le tour des fenêtres, mettre encore un peu de charbon dans le poêle de faïence, le charbon est près de se terminer et il faut l’économiser, elle ne sait pas où on l’achète, dans les entrepôts jouxtant la ville, lui a-t-on dit, mais quels entrepôts, comment les trouvera-t-elle, c’est l’affaire des hommes, c’était Nikola qui s’occupait du charbon, Nikola qui s’occupait des taxes scolaires à l’école allemande, de la rémunération de la petite bonne, Koula, qui somnolait sur la banquette de la cuisine. Pouvait-on vraiment dormir pareille nuit, Koula comprenait-elle ce qui se passait ou avait-elle du mal à réaliser, avec son esprit indolent, et n’y croyait-elle pas complètement. Il va revenir, kakoraïno, il va revenir, répétait Koula d’un ton incantatoire, la nuit où l’on avait emmené Nikola, c’était à la mi-octobre et, depuis lors, tout avait tourné au cauchemar dont Raïna ne se réveillait que pour s’enfoncer dans un rêve encore plus sinistre. Elle était de taille moyenne, altière, avec une distinction naturelle, la peau mate et les cheveux châtain clair, les yeux noisette et un peu malicieux qui s’éclairaient toujours lorsqu’elle commençait à discuter avec quelqu’un. Il émanait d’elle légèreté naturelle et joie de vivre, de respirer l’air, d’être avec les autres créatures autour d’elle. En sa présence, les choses les plus infimes et apparemment les plus insignifiantes du quotidien resplendissaient et acquéraient du charme. Je ne comprends pas comment tu parviens à faire du poisson que tu as acheté et cuisiné une aventure aussi excitante, s’exclamait Nikola extasié en s’affairant impatiemment autour d’elle dans l’attente fébrile du dîner en perspective. Car tout devait être ordonné, bien arrangé, beau, et alors seulement on pouvait s’asseoir à table et commencer le repas. Devant toi, je me sens comme insignifiant, Raïnitchka, confiait parfois Nikola d’un air pensif, et elle, elle riait et passait les doigts dans les cheveux de son mari. Même si je suis bien plus intelligent et cultivé que toi, s’écriait Nikola en riant à son tour, et il prenait sa main gracieuse dans la sienne. Cultivé et intelligent, mais en réalité manquant de profondeur et prévisible. Peu importe si je tire de ma poche un savoir quelconque, comme un prestidigitateur. Alors que la manière dont tu vas acheter et cuisiner un poisson, ça, ça a du sens et c’est essentiel, et toutes mes connaissances ne valent pas un clou face à ton poisson, Raïna, ma petite biche à moi, chuchotait tendrement Nikola, tandis que les yeux de Raïna se mettaient à briller comme de l’or. Peu de temps auparavant, encore, elle ressemblait à la fois à une fée et à une concubine, une créature d’un autre ordre, jetée malgré elle parmi les hommes, enveloppée dans un cocon d’un monde distinct, impénétrable aux autres. Entre ces derniers et elle, il y avait toujours une distance, un abîme invisible qui incitait à ce qu’on le franchisse, elle attirait aussi bien les hommes que les femmes, qui aspiraient à devenir ses confidents et ses amis, afin de déchiffrer son mystère. Les gens adoraient être conviés aux dîners donnés par Raïna et Nikola, aux pique-niques qu’ils organisaient avec une énergie infatigable et avec dévouement près de leur villa de Boliarovo. Peu de temps auparavant, encore, leur demeure était le centre de leur cercle artistique rassemblant ceux qui partageaient leurs idées, et quiconque y avait accès se sentait intégré aux valeurs élevées du monde de l’art. Ils organisaient des après-midi littéraires, comme ils les appelaient pour blaguer, durant lesquels, au milieu d’un cercle restreint et choisi d’amis, Nikola lisait durant des heures les chapitres de son nouveau roman qu’il venait de rédiger, après quoi Raïna servait un dîner léger fait de sandwiches et de vin, et tous se lançaient dans des commentaires fort intéressants de ce qu’ils venaient d’entendre, qui s’achevaient parfois à l’aube. Nikola aimait dire pour plaisanter que, sans ces lectures, il ne pourrait pas écrire, que, grâce aux débats et aux explications qui duraient toute la nuit, il peaufinait ses idées, exprimait son intuition, voyait réellement ses héros assis parmi eux, les entendait parler, suivait leurs gestes, les expressions de leur visage, leurs réactions. Nikola s’efforçait de voir ce qu’il avait écrit à travers les yeux de ses auditeurs, il les interrogeait, leur posait des questions harassantes, mais il était certain que ces discussions l’aidaient, lui indiquaient la bonne direction, sans compter qu’elles étaient le fondement qui donnait sa forme et précisait les principes de leur cercle littéraire nommé avec humour par eux-mêmes « Cercle 19 ».
Elle passait pour la énième fois de la chambre à coucher à la salle à manger, de là dans le vestibule, le long du haut buffet en noyer dont les vitrines de cristal laissaient voir les figurines en verre et les verres en cristal, le long des fauteuils et du divan à la nouvelle tapisserie rose foncé qu’elle avait changée cet été-là. C’était comme si tout avait appartenu à une autre vie : le choix de l’étoffe, de la couleur, la commande des artisans qui travaillaient dans la maison et avaient fini en quelques jours de retapisser les meubles viennois anciens, et tout cela s’était passé durant l’été, à peine cinq ou six mois auparavant, Raïna ne pouvait s’arrêter d’y penser, durant l’été, tandis que quelques-uns seulement prêtaient l’oreille aux rumeurs selon lesquelles la Bulgarie allait rompre ses relations diplomatiques avec l’Allemagne, l’Union soviétique lui déclarerait la guerre afin d’avoir un prétexte pour franchir le Danube, pénétrer dans le pays, fouler le sol des Balkans, ce qui avait toujours été le but de l’Empire. À ce moment-là, durant l’été, les rumeurs concernant une éventuelle occupation par les Alliés étaient quelque chose de bien réel que les imprévisibles caprices du destin pouvaient encore permettre d’éviter. Et, de fait, un grand nombre de personnes quittaient le pays et partaient surtout en Suisse, or Raïna avait une cousine germaine qui y avait fait un mariage heureux. Raïna se rappelait chaque jour de cet été préoccupant et chaud, empreint de trouble et de tensions. Ils vivaient dans leur villa de Boliarovo, Siya et Teodor passaient toute la journée dans le jardin, ils se balançaient sur les balançoires à cordes que Nikola leur avait confectionnées, ou bien ils sortaient avec les enfants du voisinage et ne rentraient, épuisés d’avoir joué, qu’en entendant la voix inquiète de leur mère qui les appelait de la rue. Nikola travaillait sur les manuscrits pour la revue ou sur son nouveau roman qui, selon ses propres mots, racontait le naufrage de la génération qui avait connu son épanouissement après la Guerre européenne. Les pertes endurées par la Bulgarie, à ce moment-là, s’étaient transformées en traumatismes profonds auxquels ses héros n’avaient ni la force ni le courage de faire face. Les stigmates de la société se transforment en tragédie individuelle, c’est ce qui va arriver à notre génération, Raïna, son épanouissement a également été fauché par cette guerre dont nous attendons qu’elle prenne fin le plus tôt possible. Ce qui s’est produit va inéluctablement se répéter, sous une forme ou sous une autre, c’est, comment dire, ma révélation, ce que je veux le plus suggérer à mes lecteurs.
Souvent, des amis venaient spécialement de Sofia faire un crochet par leur villa de Boliarovo pour passer le chaud après-midi d’été à l’ombre et dans la verdure de leur jardin. Du petit jet d’eau avec la sculpture d’une jeune fille dansant s’échappait le paisible clapotis qui donnait une impression de fraîcheur. Raïna servait sur la petite table de marbre près du kiosque un sirop de griotte dans de hauts verres, ainsi qu’un café turc fleurant bon qu’elle venait de moudre avec son petit moulin. Raïna se rappelait ces après-midi nonchalants, sans un brin de vent, durant lesquels même les chats s’abritaient du soleil brûlant. On commentait les nouvelles de la politique, on se livrait à des conjectures quant à d’imprévisibles arrangements entre les grandes puissances, on partageait des pressentiments confus concernant l’issue des opérations militaires. Ce qui dominait, c’était la colère à l’égard du cabinet et des ministres qui ne parvenaient pas à gérer les conséquences des bombardements, le retour de la population évacuée, les rues demeuraient excavées ou jonchées de bâtiments écroulés, le chaos était maître du ravitaillement, le marché noir et la flambée des prix s’étalaient impunément, la gendarmerie n’arrivait pas à faire face aux attaques des maquisards à l’encontre de laiteries, d’entrepôts de l’armée, de trains, des maires, collecteurs d’impôts, gardes champêtres, gardes forestiers étaient tués impunément, les agressions contre la population pacifique devenaient de plus en plus odieuses.
Les pensées de Raïna revenaient souvent à un jour d’été, à la fin du mois d’août. Nikola et elle attendaient à la gare de Boliarovo le train pour Sofia. Les chemins de fer avaient du retard, ils durent attendre sur le quai plus d’une demi-heure dans la chaleur accablante. Et Raïna les imagina montant dans le train pour se rendre non pas à Sofia qui se trouvait à quarante minutes de distance, mais à Genève, chez sa cousine Lora. Dans cette rêverie, Raïna avait rassemblé dans son coffret en bois tous les bijoux qui lui venaient de sa mère et ceux que Nikola lui avait achetés au fil des ans : la bague de diamant, les bracelets en or, les perles, les ambres. Ils avaient libéré le bureau de la revue, pris les documents les plus précieux, laissé leur demeure avec les objets et meubles aimés qu’elle renfermait, les tableaux, les livres, le piano, ils avaient chargé leurs vêtements dans plusieurs valises et montaient, avec Siya et Teodor, dans le train pour Genève, afin de commencer une nouvelle vie, incertaine et inconnue, mais loin du danger sans nom qui les guettait ici. Le train arriva, ils montèrent dans le compartiment, ils étaient seuls, Nikola ouvrit la fenêtre, avec le vent chaud leur parvint l’odeur de graisse de machine brûlée dont on enduisait les traverses de bois. Et, tout à coup, Raïna éclata en sanglots, elle pleurait en silence, comme si elle venait d’apprendre une nouvelle tragique et irréversible. Pourquoi pleures-tu, Raïna, lui demanda Nikola, il vint s’asseoir à côté d’elle et la prit tendrement dans ses bras. Il éprouvait une inquiétude inexprimable, mêlée à de l’embarras, lorsque sa femme pleurait, ses yeux noisette s’éclaircissaient à en paraître presque jaunes, tandis que ses paupières rougissaient, et elle ressemblait encore plus à une biche poursuivie par une invisible menace. Fichons le camp d’ici, Nikola, partons, allons vivre ailleurs. Qu’est-ce que tu veux dire, ébahi, Nikola s’écarta un peu pour mieux l’observer. Il paraît que Staline a enjoint à un maréchal, j’ai oublié son nom, de préparer un régiment à occuper la Bulgarie. Il aurait ordonné la lutte armée contre tous ceux qui ne partagent pas les idées de la révolution bolchevique. Si nous allons chez Lora en Suisse, elle nous aidera jusqu’à ce que nous puissions nous prendre en mains. Vincent et elle font preuve de tant de compassion à notre égard, ils sont si sympathiques, et dans chacune de ses lettres, elle m’exhorte à aller chez eux. Ils nous céderont une chambre dans un premier temps, ensuite, nous trouverons une location. Je peux trouver du travail comme institutrice ou n’importe quoi d’autre, toi, tu traduiras et tu écriras. On peut aussi faire du sale travail, tu le sais, Nikola, il n’y a pas de travail honteux. Nikola continuait à l’observer avec un étonnement extrême, comme s’il avait perdu l’usage de la parole.
Tout le monde le fait, Nikola, tout le monde quitte la Bulgarie, poursuivit Raïna avec de plus en plus d’assurance. Nos amis diplomates le sous-entendent délicatement, ils disposent d’une information qui ne parvient pas jusqu’à nous, une information diplomatique interne, secrète. Les gros industriels ont depuis longtemps ouvert des comptes dans des banques suisses, les commerçants de tabac se sont établis massivement à Thessalonique et, de là, ils partent pour l’Europe. Mais ce sont des histoires de bonne femme, Raïna, l’interrompit brutalement Nikola, tu es une femme intelligente et sensée, réfléchis avec sang-froid, de quoi devons-nous avoir peur, les diplomates sont malgré tout des hommes politiques, les industriels sont des richards, et nous, nous sommes de simples intellectuels. Certes, nous avons les terres cultivées dont tu as hérité et qui nous permettent de vivre dans l’aisance, mais je suis tout de même un écrivain, mes livres se lisent et se vendent. Ai-je fait ou écrit quelque chose de répréhensible, ai-je causé du tort à quelqu’un ? Je fais ce que j’aime, la revue a ses milliers de fervents lecteurs, c’est ici que j’ai acquis un nom et une réputation par un travail acharné, comment pourrais-je délaisser tout cela ? Et comment écrire mes romans dans un pays étranger ? Dans une langue étrangère ? Tu te rends compte de ce que tu dis, Raïna ? Est-ce que je ne vois pas de mes propres yeux des écrivains russes émigrés chanter des romances devant la Maison des arts avant de tendre leur chapeau ? C’est cela que tu veux me faire vivre, Raïna ? En fin de compte, pourquoi vois-tu l’avenir de la Bulgarie aussi apocalyptique ? Que pourrait-on me faire à moi, un écrivain et éditeur ? Tu ne dis rien, Raïna ? Tu ne réponds pas ? Tu exprimes le souhait, et ce de manière aussi, comment dire, catégorique, sans appel, que nous quittions la Bulgarie et tu ne peux même pas me donner un seul argument pour l’expliquer. Parce que tout le monde en ferait autant ? Mais c’est ridicule ! Est-ce que je suis un voleur, un assassin, pour avoir peur ? Donc, tu penses que le nouveau pouvoir qui va certainement advenir peut m’envoyer en prison comme criminel ? Qu’on peut nous prendre notre villa, notre appartement ? Mais on les a achetés avec notre propre argent, c’est notre propriété, non ? Et même si l’on nous prend tout, on ne me prendra pas ma main, mon stylo, je pourrai toujours créer, non ? Je suis un dur à cuire, Raïna, tu le sais, rien ne peut m’effrayer. Tu sais d’où je suis parti et ce que j’ai vécu, Raïna. Quand j’étais étudiant, je dormais dans les wagons à bestiaux, à la gare, parce que ma famille ne parvenait pas toujours à m’envoyer de l’argent pour que je me loge. Je ne mangeais qu’une fois par jour, du pain et du sel, j’avais continuellement faim. Je portais mes chaussures à nu parce que je n’avais pas de chaussettes, je m’achetais du cirage pour en peindre. À un type comme moi, qu’est-ce qu’on peut lui faire ? Maintenant encore, je n’ai pas peur, maintenant encore, je n’ai rien à craindre.
Pardonne-moi, Nikola, j’ai les nerfs ébranlés, répondit Raïna, surtout à la pensée que nous allons descendre à la gare de Sofia incendiée, traverser les rues excavées, que je vais sûrement découvrir une autre maison connue qui a brûlé, maintenant en ruines. Raïna sortit de son sac à main quelques morceaux de sucre enveloppés dans une serviette, elle versa sur l’un d’eux une vingtaine de gouttes d’un flacon de valériane, le mit dans sa bouche et commença à sucer l’extrait tranquillisant. Les gouttes semblèrent exercer un effet magique sur elle, son visage s’apaisa soudain, sa voix s’éclaircit, elle se mit à raconter d’un ton chantant que, durant sa promenade matinale à Boliarovo, elle avait observé une division allemande en plein retrait sur la route en direction de Sofia, les soldats jouaient de l’harmonica et de l’accordéon, ils étaient enjoués, bien rasés, propres, elle avait senti l’été s’en aller de manière irréversible, aux feuilles tombées, à la verdure flétrie. Se séparer de l’été, c’était comme se séparer d’un être vivant, une séparation très personnelle. Raïna avait compris que quelque chose prenait fin à jamais pour eux. Elle avait du mal à l’exprimer, mais elle savait qu’ils ne pourraient échapper au mal qu’en fichant le camp de là, en fuyant ce pays. Leur vie ne serait plus jamais la même. Elle suppliait Nikola de la croire, de toute son âme, de tout son cœur.
Cela faisait combien de fois qu’en cette nuit glacée de février, durant laquelle elle attendait l’arrivée de Petko, Raïna se rappelait cette conversation dans le train. Elle se reprochait d’avoir été veule, de ne pas avoir fait confiance jusqu’au bout à son intuition très claire, de ne pas avoir insisté, frappé du pied, ne pas avoir menacé, même. Elle s’était simplement résignée à l’opiniâtreté de son mari, elle avait simplement cédé devant sa volonté. À présent qu’elle errait de pièce en pièce, tendant l’oreille aux pas de Petko sur le perron, Raïna continuait d’entendre le fracas régulier, monotone, du train en ce chaud après-midi d’août, de respirer l’odeur des rails et de ressentir le ballottement sur les banquettes de bois, la fenêtre du compartiment était ouverte, laissant passer l’air chaud qui ébouriffait de sa caresse ses cheveux d’un blond foncé. Une paysanne d’un village environnant entra dans le compartiment, chargée d’un panier rempli de bocaux de lait fermenté, elle les distribuerait sans doute à ses clients de Sofia. Elle scruta Raïna avec curiosité, son visage portait toujours la trace de ses larmes, ses paupières étaient encore rougies. Mais pourquoi une dame comme vous avec une si belle robe peut-elle bien pleurer, telle fut l’expression sincère qui s’inscrivit sur les traits de la paysanne avant qu’elle ne se dise manifestement : caprice de bourgeoise, et elle cacha sous la banquette ses pieds chaussés de chaussettes de laine et de galoches noires. Raïna sembla se reprendre elle aussi, elle sortit un petit mouchoir de soie, sécha ses larmes, se moucha, eut un pauvre sourire pour son mari, comme si elle voulait s’excuser de cet accès incontrôlé d’inquiétude et de peur, et regarda par la fenêtre. Ils passaient devant de hauts peupliers, on remarquait déjà dans leur feuillage des mèches jaunies, encore une ou deux semaines et l’été, abattu, céderait l’avantage à l’automne, l’herbe deviendrait grise, les soirées seraient peu à peu plus fraîches. L’espace d’un instant, elle avait compris qu’il ne valait pas la peine de continuer à discuter avec Nikola, car ce qu’il considérait comme juste devait être également une loi intangible pour elle. Elle n’avait pas le droit de penser différemment de lui, c’était interprété comme de l’indocilité de sa part, de la rébellion, un renoncement à l’amour et à la famille. Débattre avec Nikola était presque toujours dépourvu de sens, on exigeait d’elle une soumission sans faille à la volonté de son époux, Raïna s’en était convaincue plus d’une fois, tout comme elle s’était convaincue de l’amour de Nikola pour elle, de la cordialité et de l’amitié qui les liaient. Elle s’efforçait de faire en sorte qu’on n’en vienne pas à des querelles car elles se terminaient toujours par son inconditionnelle capitulation, son regret de ne pas les avoir évitées. Raïna laissait Nikola lui imposer sa volonté et faisait tout pour que cela ne diminue pas son amour et ne l’oppresse pas trop. Elle confessait ce péché, son plus grand, au père Mina, tracassée de toujours répéter la même chose sous une forme différente. C’est sans doute que je suis une personne très mesquine, mon père, mesquine et ingrate, disait Raïna, tandis que le père, qui avait son âge, un prêtre cultivé, maître de conférences en homilétique à la faculté de théologie, lui conseillait gentiment et pour la énième fois de parler avec son mari, de lui expliquer ses tracas posément et amicalement, lorsqu’elle n’était pas affectée, de s’en ouvrir à lui, confiante dans sa capacité à comprendre. Elle ne devait pas éprouver de colère à l’égard de son mari, bien entendu, mais elle ne devait pas non plus se soumettre aveuglément à sa volonté, elle ne devait pas se sentir oppressée, brisée, car le chrétien est un être entier, il est initié sur la voie de la guérison et c’est là que réside sa force, l’exhortait le père Mina, et il réussissait à apaiser l’angoisse qui s’emparait d’elle parfois. Pour l’heure, Raïna regardait distraitement les peupliers longeant la voie de chemin de fer et se disait qu’elle devrait aussi parler au père de cet accès d’impuissance et de colère rentrée. Je n’arrive pas à composer avec ma faiblesse, avec ma colère à l’égard de mon époux, qui m’empoisonne la vie, je ne puis accepter de devoir me soumettre à lui sans broncher, au contraire, il me semble qu’une telle soumission est un péché, dans cette situation je suis tout à fait, absolument certaine qu’il nous faut quitter la Bulgarie, comme le font presque tous, car de grands maux nous attendent, je le sais avec mon cœur, avec mon intuition de mère dont les enfants sont menacés. Elle savait que même le père Mina la soutiendrait totalement dans son désir de quitter le pays. Il en ferait certainement autant si ce n’était pas en contradiction avec sa dignité de prêtre qui est responsable et doit prendre soin de son troupeau, quelles que soient les circonstances. Car le père Mina n’était pas moins inquiet qu’elle, il prononçait chaque semaine des harangues dans la maison paroissiale de Boliarovo, dans lesquelles il exposait dans le détail les dangers de la menace bolchevique surtout pour l’Église et la foi, étayant ses dires par des faits concrets de persécutions à l’encontre de membres du clergé, qui paraissaient si monstrueux et si inacceptables que certains avaient peine à le croire. Oui, Raïna se rendrait directement au domicile du père Mina le lendemain, elle demanderait à parler avec lui, solliciterait un conseil. Tout à coup, la porte du compartiment s’ouvrit sur un aveugle qui se mit à jouer à l’harmonica la mélodie d’une rengaine populaire, Nikola sortit de l’argent de la poche de son gilet et le posa dans le petit pot en métal accroché au cou de l’homme, les pièces retentirent lourdement, Dieu vous donne la santé, prononça l’aveugle, il referma la porte et s’éloigna en direction du compartiment voisin, la mélodie aux lèvres. »

À propos de l’auteur
DIMOVA_theodora_DRThéodora Dimova © Photo DR

Née à Sofia en 1960, Théodora Dimova est une romancière et dramaturge bulgare. Ses écrits lui ont valu de nombreux prix en Bulgarie. Son premier roman, Emine, paru en 2001, a connu un succès immédiat. Son second roman, Mères, a obtenu le prix du concours Razvitié en 2004 et le prix de Littérature est-européenne à Vienne en 2006. Les dévastés, paru en 2022, a été couronné par le Prix Fragonard de littérature étrangère. Elle a également écrit une douzaine de pièces, s’inscrivant dans une démarche contemporaine du théâtre. (Source: Éditions des Syrtes)

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Maisons vides

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En deux mots
Un moment d’inattention et Daniel, trois ans, est enlevé dans le parc où sa mère l’avait emmené jouer. Un drame qui n’est pour la narratrice qu’une violence de plus dans une vie difficile. Elle va toutefois essayer de s’en sortir sans sa famille et sans les hommes qui la négligent, mais avec un « nouveau » garçon, croisé dans un parc.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

L’enfant perdu et l’enfant trouvé

Ce roman puissant, signé de la mexicaine Brenda Navarro, qui retrace le parcours d’une femme dont l’enfant de trois ans a disparu. Une chronique de la violence ordinaire, mais aussi un cri de rage.

Premier ouvrage à paraître dans une collection qui entend nous faire découvrir les voix d’Amérique latine, ce roman qui commence très fort: «Daniel a disparu trois mois, deux jours, huit heures après son anniversaire. Il avait trois ans. C’était mon fils. La dernière fois que je l’ai vu, il se trouvait entre la balançoire et le toboggan du parc où je l’emmenais les après-midis. Je ne me souviens de rien d’autre.» On imagine le traumatisme, le sentiment de culpabilité et la dépression qui peuvent accompagner cette mère indigne qui n’a pas su surveiller ce fils qui désormais la hante. «C’est quoi un disparu? C’est un fantôme qui nous poursuit comme s’il faisait partie de notre corps.»
Les jours passent et aucun signe de vie ne vient la rassurer. Pas davantage que son entourage, à commencer par Fran, le père de Daniel et l’oncle de Nagore, qui désormais partage leur vie. «La sœur est morte, assassinée par son mari, voilà pourquoi Fran nous a imposé la garde de Nagore. Je suis devenue la mère d’une fille de six ans, alors que Daniel était déjà dans mon ventre.» Vladimir, son amant, n’est pas non plus apte à la libérer de son obsession. Après tout, il n’est guère différent des autres hommes qui ont traversé sa vie. Rafael, le premier, buvait et était violent.
Cette violence que l’on peut considérer comme le fil rouge de ce roman. Violence conjugale d’abord avec les coups qui pleuvent jusqu’à donner la mort. Comme dans cette scène où Nagore assiste ainsi à l’assassinat de sa mère par son mari. Violence sociale ensuite quand sur un chantier une bétonnière se casse et enterre vivant deux ouvriers, dont le frère de la narratrice. Les patrons, pour se dédouaner, affirmeront qu’il ne s’est pas présenté au travail. Violence et vengeance enfin, quand elle croise un joli garçon blond qui joue dans un bac à sable: «Je me suis encore rapprochée. Comme si je voulais le sentir. J’ai ouvert le parapluie rouge et, je ne sais pas comment, ni avec quelle force ou dans quel élan de folie, j’ai attrapé Leonel. Je me suis dirigée en courant vers l’avenue, où je suis montée dans le premier taxi que j’ai croisé et je suis partie avec l’enfant qui s’est mis à pleurer. Je me retournais constamment, mais le taxi a continué sa route. C’est comme ça que tout a commencé.»
Engrenage infernal, basculement vers la folie…
Brenda Navarro utilise des phrases courtes, un style percutant qui épouse parfaitement son propos. C’est dur, parfois cru, et c’est un miroir de cette société laissée pour compte qui ne peut répondre à la violence que par la violence.

Maisons vides
Brenda Navarro
Éditions Mémoire d’encrier
Premier roman
Traduit de l’espagnol par Sarah Laberge-Mustad
184 p., 17 €
EAN 9782897127978
Paru le 3/03/2022

Où?
Le roman est situé en Espagne, à Utrera et Barcelone puis au Mexique, principalement dans un quartier ouvrier de Mexico.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Portraits et destins de femmes que tout sépare, dans le Mexique contemporain.
Violences faites aux femmes et féminicides.
Voc/zes : une nouvelle collection dédiée aux voix de l’Amérique Latine.
Daniel a disparu trois mois, deux jours, huit heures après son anniversaire. Il avait trois ans. C’était mon fils.
Un enfant disparu. Deux femmes. Celle qui l’a perdu et celle qui l’a volé.
Au lendemain de l’enlèvement de l’enfant, sa mère est désemparée. Elle est hantée par sa propre ambivalence: voulait-elle être mère? Dans un quartier ouvrier de Mexico, la femme qui a enlevé Daniel voit sa vie bouleversée par cet enfant dont elle a tant rêvé.

Les critiques

Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr

Les premières pages du livre
« Daniel a disparu trois mois, deux jours, huit heures après son anniversaire. Il avait trois ans. C’était mon fils. La dernière fois que je l’ai vu, il se trouvait entre la balançoire et le toboggan du parc où je l’emmenais les après-midis. Je ne me souviens de rien d’autre. Ou plutôt si, je me souviens d’avoir été triste parce que Vladimir m’a annoncé qu’il partait, parce qu’il ne voulait pas tout brader. Tout brader, comme quand on vend quelque chose de précieux pour deux pesos. Ça, c’était moi quand j’ai perdu mon fils, celle qui de temps en temps, après quelques semaines, se débarrassait d’un amant furtif lui ayant offert en cadeau, parce qu’il avait besoin d’alléger son pas, des plaisirs sexuels à rabais. L’acheteuse arnaquée. L’arnaqueuse de mère. Celle qui n’a rien vu.

Je n’ai pas vu grand-chose. Qu’ai-je vu ? Je cherche parmi la chaîne de souvenirs visuels le plus petit fil conducteur qui me mènerait, ne serait-ce qu’une seconde, à comprendre à quel moment. À quel moment ? Lequel ? Je n’ai plus revu Daniel. À quel moment, à quel instant, entre quels petits cris étouffés d’un corps de trois ans est-il parti ? Qu’est-il arrivé ? Je n’ai pas vu grand-chose. Et bien que j’aie marché entre les gens en répétant son nom, je n’entendais plus rien. Des voitures sont-elles passées ? Y avait-il plus de monde ? Qui ? Je n’ai plus revu mon fils de trois ans.
Nagore sortait de l’école à deux heures de l’après-midi, mais je ne suis pas allée la chercher. Je ne lui ai jamais demandé comment elle était rentrée à la maison ce jour-là. En fait, nous ne nous sommes jamais demandé si l’un de nous était rentré ce jour-là, ou si nous étions tous partis dans les quatorze kilos de mon fils sans jamais revenir. Et jusqu’à aujourd’hui, aucune image mentale ne me donne la réponse.
Après, l’attente : moi, affalée sur une chaise crasseuse du bureau du ministère public, là où Fran m’a récupérée plus tard. Nous avons attendu les deux, et même si nous avons fini pour nous lever et que notre vie à continué, notre esprit est toujours là, à attendre des nouvelles de notre fils.

J’ai souvent souhaité qu’ils soient morts. Je me voyais dans le miroir de la salle de bain et je m’imaginais me regardant pleurer leur mort. Mais je ne pleurais pas, je retenais mes larmes et mon visage redevenait neutre, au cas où je n’aurais pas été assez convaincante la première fois. Alors je me replaçais devant le miroir et je demandais : qu’est-ce qui est mort ? Comment, qu’est-ce qui est mort ? Qui est mort ? Les deux en même temps ? Ils étaient ensemble ? Ils sont morts, morts, ou c’est une histoire inventée pour me faire pleurer ? Qui es-tu toi, toi qui m’annonces qu’ils sont morts ? Qui, lequel des deux ? Et moi, j’étais ma seule réponse face au miroir, à répéter : qui est mort ? Que quelqu’un soit mort, s’il vous plaît, pour ne plus sentir ce vide. Et face à cet écho silencieux, je me disais les deux : Daniel et Vladimir. Je les ai perdus les deux en même temps, et les deux, sans moi, sont toujours en vie quelque part dans ce monde.
On peut tout imaginer, sauf se réveiller un matin avec le poids d’un disparu sur les épaules. C’est quoi un disparu ?
C’est un fantôme qui nous poursuit comme s’il faisait partie de notre corps.
Même si je ne voulais pas être une de ces femmes que les gens regardent dans la rue avec pitié, je suis souvent retournée au parc, presque tous les jours, pour être exacte. Je m’asseyais sur le même banc et repassais tous mes mouvements en mémoire : le téléphone dans la main, les cheveux dans le visage, deux ou trois moustiques qui me pourchassaient pour me piquer. Daniel, avec un, deux, trois pas et son rire bête. Deux, trois, quatre pas. J’ai baissé les yeux. Deux, trois, quatre, cinq pas. Là. J’ai levé les yeux vers lui. Je le vois et je retourne à mon téléphone. Deux, trois, cinq, sept. Aucun. Il tombe. Il se relève. Moi, avec Vladimir dans l’estomac. Deux, trois, cinq, sept, huit, neuf pas. Et moi, tous les jours, derrière chaque pas : deux, trois, quatre… Et ce n’est que lorsque Nagore me dévisageait avec honte parce que je me trouvais encore là, entre la balançoire et le toboggan, à empêcher les enfants de jouer, que je comprenais tout : j’étais devenue une de ces femmes que les gens regardent dans la rue avec peur et pitié.
D’autres fois, je le cherchais en silence, assise sur le banc, et Nagore, à côté de moi, croisait ses jambes et restait muette, comme si sa voix était coupable de quelque chose, comme si elle savait d’avance que je la détestais. Nagore était le miroir de ma laideur.
Pourquoi ce n’est pas toi qui as disparu ? lui ai-je demandé cette fois où elle m’a appelée de la douche pour me demander de lui donner la serviette qu’elle avait laissée sur l’étagère de la salle de bain. Elle m’a regardée de ses yeux bleus, stupéfaite que j’aie osé le lui dire en plein visage. Je l’ai presque aussitôt prise dans mes bras et je l’ai embrassée plusieurs fois. J’ai touché ses cheveux mouillés qui dégoulinaient sur mon visage et sur mes bras, je l’ai enveloppée dans sa serviette, je l’ai serrée contre mon corps et nous nous sommes mises à pleurer. Pourquoi ce n’est pas elle qui a disparu ? Pourquoi a-t-elle été sacrifiée et n’a offert aucune récompense en échange ?

Ça aurait dû être moi, m’a-t-elle dit plus tard, un jour où j’étais allée la déposer à l’école. Je l’ai regardée s’éloigner entourée de ses camarades de classe et j’ai souhaité ne plus jamais la revoir. Oui, ça aurait dû être elle, mais ça ne l’a pas été. Pendant toute son enfance, tous les jours, elle est revenue à la maison.
On ne ressent pas toujours cette même tristesse. Je ne me réveillais pas chaque fois avec la gastrite comme état d’âme, mais il suffisait qu’il arrive quoi que ce soit pour qu’instinctivement j’avale ma salive et prenne conscience que je devais respirer pour faire face à la vie. Respirer n’est pas un geste mécanique, c’est un acte de stabilité ; quand il n’y a plus de joie, respirer maintient l’équilibre. Vivre se fait tout seul, mais respirer s’apprend. Je me forçais alors à faire les choses pas à pas : lave-toi. Brosse-toi les cheveux. Mange. Lave-toi, brosse-toi les cheveux, mange. Souris. Non, ne pas sourire. Ne souris pas. Respire, respire, respire. Ne pleure pas, ne crie pas, tu fais quoi ? Tu fais quoi ? Respire. Respire, respire. Peut-être que demain tu seras capable de te lever du fauteuil. Mais demain est toujours un autre jour, et pourtant, moi, je revivais constamment le même jour, je n’ai jamais trouvé le fauteuil duquel j’aurais finalement été capable de me lever.

Parfois, Fran me téléphonait pour me rappeler que nous avions aussi une fille. Non, Nagore n’était pas ma fille. Non. Mais nous prenons soin d’elle, nous lui offrons un toit, me disait-il. Nagore n’est pas ma fille. Nagore n’est pas ma fille. (Respire. Prépare le repas, ils doivent manger.) Daniel est mon seul enfant. Quand je préparais à manger, il jouait par terre avec ses petits soldats, et je lui donnais des carottes avec du citron et du sel. (Il avait cent quarante-cinq soldats, tous verts, tous en plastique.) Je lui demandais à quoi il jouait et il me répondait de ses syllabes incompréhensibles qu’il jouait aux soldats, et ensemble nous écoutions la marche qui les menait au combat. (L’huile est trop chaude, les pâtes brûlent. Il n’y a plus d’eau dans le mixeur.) Nagore n’est pas ma fille. Daniel ne joue plus avec ses soldats. Vive la guerre ! Alors souvent, l’école de Nagore m’appelait pour me dire qu’elle m’attendait et qu’ils devaient fermer. Je m’excuse, je répondais, mais j’avais le c’est parce que Nagore n’est pas ma fille sur le bout de la langue et je raccrochais, offensée qu’on puisse me réclamer cette maternité que je n’avais pas demandée. Et dans un sanglot réprimé, mais dont les sursauts m’étouffaient, j’implorais d’être Daniel et de disparaître avec lui, mais en réalité je perdais la notion du temps et Fran me retéléphonait pour me rappeler de m’occuper de Nagore, parce qu’elle était aussi ma fille.
Vladimir est revenu une fois, une seule fois. Peut-être par pitié, par obligation, par curiosité morbide. Il m’a demandé ce que je voulais faire. Je l’ai embrassé. Il s’est occupé de moi pendant un après-midi, comme si j’avais une quelconque importance à ses yeux. Il me touchait avec hésitation, comme s’il avait peur, ou avec la délicatesse de celui qui se demande s’il peut toucher la vitre fraîchement lavée. Je l’ai emmené dans la chambre de Daniel et nous avons fait l’amour. Je voulais lui dire, frappe-moi, frappe-moi et fais-moi crier. Mais Vladimir me demandait seulement si j’allais bien et si j’avais besoin de quelque chose. Si je me sentais bien. Si je voulais arrêter.
J’ai besoin que tu me frappes, j’ai besoin que tu me donnes ce que je mérite pour avoir perdu Daniel, frappe-moi, frappe-moi, frappe-moi. Je ne lui ai rien dit. Alors plus tard, par culpabilité, il m’a sorti la demande non faite que nous aurions dû nous marier. Qu’il… Non, rien. Qu’il ne m’aurait pas fait un enfant, lui ai-je répondu face à sa gêne, à sa peur de dire quelque chose qui le compromettrait. Qu’il ne m’aurait amenée à aucun parc avec notre fils. Non. Aucun fils. Qu’il m’aurait donné une vie sans souffrance maternelle. Oui, c’est peut-être ça, a-t-il répondu à mon insinuation, et puis, léger comme il l’était, il est reparti et m’a de nouveau laissée seule.
Ce jour-là, Fran est arrivé et a couché Nagore, et moi je voulais qu’il s’approche de moi et découvre que mon vagin sentait le sexe. Et qu’il me frappe. Mais Fran n’a rien remarqué. Cela faisait longtemps que nous ne nous touchions plus, même pas un frôlement.
Les soirs avant de dormir, Fran jouait de la guitare pour Nagore. Je le détestais, je ne lui pardonnais pas qu’il ose avoir une vie. Il allait travailler, il payait les factures, il jouait au bon gars. Mais, quel genre de bonté peut-il y avoir chez un homme qui ne souffre pas tous les jours d’avoir perdu son fils ?
Nagore venait me donner un bisou pour me dire bonne nuit tous les soirs quand l’horloge marquait dix heures dix, et moi je me cachais sous l’oreiller et je lui donnais une petite tape dans le dos. Quel genre de bonté peut-il y avoir chez une personne qui exige de l’amour en en donnant ? Aucune.
Nagore a perdu son accent espagnol à peine arrivée à Mexico. Elle m’imitait. Elle était une espèce d’insecte qui hibernait puis sortait et déployait ses ailes pendant que nous la regardions voler. Ses couleurs ont jailli, comme si seul le cocon tissé des mains de ses parents l’avait préparée à la vie. Elle sortait de l’enfance, surmontait sa tristesse. Je lui ai coupé les ailes après la disparition de Daniel. Je n’allais pas laisser quoi que ce soit briller plus que lui et son souvenir. Nous serions la photo de famille qui, bien que jetée par terre, poussée par le triste battement des ailes d’un insecte, reste intacte et ne se brise pas.
Fran était l’oncle de Nagore. Sa sœur lui avait donné le jour à Barcelone. Fran et sa sœur venaient d’Utrera. Les deux se sont éparpillés de par le monde avant de s’arrêter pour fonder une famille.
La sœur est morte, assassinée par son mari, voilà pourquoi Fran nous a imposé la garde de Nagore. Je suis devenue la mère d’une fille de six ans, alors que Daniel était déjà dans mon ventre. Mais je ne suis pas devenue mère, là était le problème. Le problème est que je suis restée en vie très longtemps. »

Extraits
« Leonel est allé dans le bac à sable. Je me suis rapprochée. Quelques gouttes de pluie ont commencé à tomber.
Leonel est alors retourné près de la bascule et sa mère lui a dit de faire attention, ou un truc du genre. Je me suis encore rapprochée. Comme si je voulais le sentir. J’ai ouvert le parapluie rouge et, je ne sais pas comment, ni avec quelle force ou dans quel élan de folie, j’ai attrapé Leonel. Je me suis dirigée en courant vers l’avenue, où je suis montée dans le premier taxi que j’ai croisé et je suis partie avec l’enfant qui s’est mis à pleurer. Je me retournais constamment, mais le taxi a continué sa route. C’est comme ça que tout a commencé. » p. 120

« Pourquoi pleurons-nous à la naissance? Parce que nous n’aurions jamais dû arriver dans ce monde. » p. 125

À propos de l’auteur
NAVARRO_Brenda_©Idalia_RíosBrenda Navarro © Photo Idalia Ríos

Diplômée de l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM), Brenda Navarro est sociologue et économiste féministe. Elle détient également une maîtrise en études de genre, des femmes et de la citoyenneté de l’Université de Barcelone. Elle a tour à tour été rédactrice, scénariste, journaliste et éditrice. Elle a travaillé pour plusieurs ONG des droits humains et a fondé #EnjambreLiterario, un projet éditorial voué à la publication d’ouvrages écrits par des femmes. Maisons vides, son premier roman, a été traduit dans une dizaine de langues, et a remporté le prix Tigre Juan en Espagne ainsi que le prix Pen Translation pour sa version anglaise. (Source: Éditions Mémoire d’encrier)

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Les Abeilles grises

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En deux mots
Les abeilles grises sont celles de Sergueïtch, apiculteur qui a le malheur d’être installé dans cette zone de l’Ukraine revendiquée depuis huit ans par les séparatistes pro-russes. Comme son auteur, aujourd’hui parti sur les routes pour échapper à la guerre, il va embarquer ses ruches et chercher un endroit plus «vivable» et nous faire découvrir son pays.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’apiculteur prend la route en Ukraine

Pour comprendre un pays il faut se pencher sur sa littérature. Andreï Kourkov, aujourd’hui réfugié dans l’ouest de l’Ukraine, vous en apporte une preuve éclatante avec Les Abeilles grises. Avec une plume subtile et pleine d’humanité.

Comme il le reconnaît volontiers lui-même, Andreï Kourkov n’aurait jamais imaginé en écrivant Les Abeilles grises que la guerre viendrait mettre un éclairage très particulier sur son roman. Lui qui est né à Leningrad, mais qui a grandi en Ukraine où vivait sa grand-mère, a fui Kiyv au lendemain des premières frappes de l’armée de Poutine pour trouver un refuge – très provisoire – dans l’ouest du pays où il poursuit son travail de résistance, stylo à la main. Le président du PEN Club ukrainien écrit, raconte, interpelle, traduit sans relâche.
Ironie du sort, c’est aussi dans cette région que part Sergueïtch, le personnage principal de son roman paru le mois dernier en France. Il raconte comment cet apiculteur tente de survivre dans cette zone du Donbass déchirée entre les séparatistes prorusses et les Ukrainiens devenue rapidement une sorte de désert, car presque tous les habitants ont fui, de peur d’être victime d’une balle perdue ou même d’un tir intentionnel à leur encontre. «Un coup de canon retentit quelque part au loin. Puis un autre une trentaine de secondes plus tard, mais comme provenant d’un autre côté. Quoi, ils dorment pas, ces abrutis? Ou c’est-il qu’ils ont décidé de se réchauffer? bougonna Sergueïtch, mécontent.»
Tout au long du livre c’est un réel plaisir de suivre les efforts de cet homme finalement aidé par Pachka, son ennemi. Car ce qui réchauffe le cœur et montre en creux toute l’absurdité de cette guerre, c’est la profonde humanité qui se dégage de leurs échanges. «Il le regardait et songeait que s’ils n’étaient pas restés les deux seuls habitants du village, jamais il ne lui aurait adressé de nouveau la parole. Ils auraient vécu ainsi parallèlement, chacun dans sa rue et chacun sa vie. Et jamais jusqu’à leur mort ils n’auraient eu d’autre conversation. S’il n’y avait eu la guerre.»
Non seulement, ils se parlent, mais ils vont finir par surmonter leur ressentiment et se comprendre.
La langue d’Andreï Kourkov, tout à la fois ironique mais qui ne peut se départir de la mélancolie de l’âme slave donne au quotidien de ce branquignol force et profondeur. À le suivre durant son odyssée vers l’ouest puis vers la Crimée, on ouvre avec lui les yeux sur les raisons de cette guerre – le matraquage de la propagande, la réécriture de l’histoire – on souffre avec les millions de déplacés, on partage leur souffrance. Mais on se nourrit surtout de deux mots qui pourraient sembler incongrus au vu de la situation, mais qui résonnent déjà comme une première victoire : espoir et poésie!

Les Abeilles grises
Andreï Kourkov
Éditions Liana Levi
Roman
Traduit du russe par Paul Lequesne
400 p., 23,00 €
EAN 9791034905102
Paru le 3/02/2022

Où?
Le roman est situé en Ukraine, principalement dans la «zone grise» du Donbass avant de partir vers l’ouest du pays et en Crimée.

Quand?
L’action se déroule de 2014 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans un petit village abandonné de la «zone grise», coincé entre armée ukrainienne et séparatistes prorusses, vivent deux laissés-pour-compte: Sergueïtch et Pachka. Désormais seuls habitants de ce no man’s land, ces ennemis d’enfance sont obligés de coopérer pour ne pas sombrer, et cela malgré des points de vue divergents vis-à-vis du conflit. Aux conditions de vie rudimentaires s’ajoute la monotonie des journées d’hiver, animées, pour Sergueïtch, de rêves visionnaires et de souvenirs.
Apiculteur dévoué, il croit au pouvoir bénéfique de ses abeilles qui autrefois attirait des clients venus de loin pour dormir sur ses ruches lors de séances d’«apitherapie». Le printemps venu, Sergueïtch décide de leur chercher un endroit plus calme. Ayant chargé ses six ruches sur la remorque de sa vieille Tchetviorka, le voilà qui part à l’aventure. Mais même au milieu des douces prairies fleuries de l’Ukraine de l’ouest et du silence des montagnes de Crimée, l’œil de Moscou reste grand ouvert…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
France TV Info
RFI (Podcast De vive(s) voix)
France Culture (Guillaume Erner)
La Croix (Alain Guillemoles)

Les premières pages du livre
1
Le froid força Sergueï Sergueïtch à se lever vers trois heures du matin. Le poêle-cheminée bricolé de ses mains d’après un croquis relevé dans la revue Datcha bien-aimée, avec porte vitrée et deux plaques de cuisson circulaires, ne dispensait plus aucune chaleur. Les seaux de fer-blanc, posés à côté, étaient vides. L’obscurité régnant, il avait plongé la main dans le plus proche, et ses doigts n’avaient rencontré que des miettes de charbon.
« D’accord ! » grogna-t-il d’une voix ensommeillée. Il enfila un pantalon, glissa ses pieds nus dans des pantoufles – de grosses bottes de feutre amputées de leur tige –, jeta une pelisse sur son dos et, empoignant les deux seaux, sortit de la maison.
Il s’arrêta derrière la grange, devant le tas de charbon. D’un coup d’œil, il repéra la pelle – il faisait bien plus clair dehors que dedans. Les morceaux de houille tombèrent en pluie, heurtant le fond des seaux dans un grand fracas. Mais quand une première couche fut formée, le tintamarre s’éteignit, et leur chute devint presque silencieuse.
Un coup de canon retentit quelque part au loin. Puis un autre une trentaine de secondes plus tard, mais comme provenant d’un autre côté.
« Quoi, ils dorment pas, ces abrutis ? Ou c’est-il qu’ils ont décidé de se réchauffer ? » bougonna Sergueïtch, mécontent.
Il regagna l’obscurité de la maison. Alluma une bougie. L’odeur agréable, chaude et miellée, lui frappa les narines. Il perçut le discret tic-tac, familier et apaisant du réveille-matin, posé sur l’étroit rebord de fenêtre en bois.
Un peu de chaleur subsistait à l’intérieur du poêle, néanmoins sans papier ni copeaux de bois, il n’aurait pas été possible d’enflammer le charbon encore glacé après son séjour dehors, dans le grand froid. Quand les longues langues bleuâtres des flammes dansèrent enfin derrière la vitre noircie de suie, le maître des lieux ressortit de la maison. Un roulement de lointaine canonnade, à peine audible de l’intérieur, s’entendait à l’est. Mais un autre bruit, plus proche, attira l’attention de Sergueïtch : à l’évidence, une voiture venait de passer dans la rue voisine. De passer et de s’arrêter. Il n’y avait que deux voies traversant le village : la rue Lénine et la rue Chevtchenko, à quoi s’ajoutait le passage Mitchourine. Lui-même vivait rue Lénine, dans une relative solitude. La voiture, par conséquent, avait emprunté la rue Chevtchenko. Il n’y avait là également qu’un seul habitant : Pachka Khmelenko, lui aussi précocement retraité, presque du même âge, ennemi d’enfance depuis la toute première classe de l’école du village. Son potager donnait sur Horlivka, autrement dit Pachka était d’une rue plus proche de Donetsk que Sergueïtch dont le potager regardait de l’autre côté, vers Sloviansk. En pente, il touchait à un champ qui descendait encore pour remonter ensuite en direction de Jdanivka. La ville elle-même n’était pas visible, elle semblait se cacher derrière la bosse. Mais l’armée ukrainienne, qui s’était enterrée dans cette bosse, à l’abri de casemates et de tranchées, se faisait entendre de temps à autre. Et quand on ne l’entendait pas, Sergueïtch savait malgré tout qu’elle était là, tapie, à gauche de la plantation d’arbres que longeait un chemin de terre fréquenté naguère par les tracteurs et les camions.
L’armée s’y trouvait depuis trois ans déjà. Tout comme la pègre locale renforcée de l’internationale militaire russe qui, dans ses propres abris, buvait thé et vodka, au-delà de la rue de Pachka, au-delà des jardins, au-delà des vestiges de la vieille abricoteraie plantée à l’époque soviétique, au-delà des champs que la guerre avait privés de paysans, comme la prairie qui s’étendait entre le potager de Sergueïtch et Jdanivka.
C’était calme à présent ici ! Depuis deux semaines déjà. Pour le moment, on ne se tirait plus les uns sur les autres ! Peut-être en avait-on assez ? Peut-être économisait-on obus et cartouches pour plus tard ? Ou peut-être tenait-on à ne pas déranger les deux derniers habitants de Mala Starogradivka, chacun plus accroché à sa maison-exploitation qu’un chien à son os favori. Les autres Malastarogradiviens avaient voulu partir dès le début des combats. Et ils étaient partis. Parce qu’ils craignaient pour leur vie plus que pour leurs biens et qu’entre deux peurs, ils avaient choisi la plus forte. La guerre n’avait pas fait naître chez Sergueïtch de peur pour sa vie. Elle avait fait naître chez lui une certaine incompréhension ainsi qu’une brusque indifférence à tout ce qui l’entourait. C’était comme s’il avait perdu tout sentiment, hormis un seul : celui de sa responsabilité. Et encore, ce sentiment-là, capable de susciter de l’inquiétude à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, il ne l’éprouvait qu’à l’égard de ses abeilles. Mais à présent c’était pour elles la période d’hivernage. Les cloisons dans les ruches étaient épaisses ; par-dessus, entre cadres et couvercle refermé : une feuille de feutre. À l’extérieur, sur chaque côté : des plaques de fer. Même si les ruches étaient remisées dans la grange, un obus perdu pouvait toujours tomber de n’importe où, les éclats alors fendraient le métal, mais peut-être n’auraient-ils plus la force ensuite de percer les parois de bois et de semer la mort parmi les abeilles ?

2
Pachka arriva chez Sergueïtch à midi. Le maître des lieux venait de verser dans le poêle un deuxième seau de charbon, et de poser la bouilloire dessus. Il pensait boire son thé en solitaire, mais il dut y renoncer.
Avant de faire entrer le visiteur importun, il couvrit d’un balai de paille la hache « de secours » adossée au mur. Si ça se trouve, Pachka avait pour se défendre un pistolet ou une kalachnikov. Comment savoir ? Il verrait la hache dans le couloir, et esquisserait le petit sourire agaçant qu’il affichait si bien lorsqu’il voulait montrer qu’il tenait son interlocuteur pour un imbécile. Or Sergueïtch n’avait pour se défendre qu’une hache. Rien d’autre. La nuit, il la rangeait sous son lit et son sommeil, pour cette raison, était tranquille et profond. Pas toujours, bien sûr.
Sergueï Sergueïtch ouvrit la porte à Pachka. Et émit un raclement de gorge peu amical à la suite de la montagne de griefs qu’en pensée il venait de déverser sur son voisin de la rue Chevtchenko, griefs qui semblaient ne jamais devoir connaître de prescription. En un instant, il s’était rappelé les vacheries commises par l’autre, ses coups par en dessous, ses cafardages auprès des profs, ses refus de laisser copier. Dites : après quarante ans, il aurait pu avoir déjà pardonné et oublié tout ça ! Eh bien, pardonner, ça oui ! Mais comment oublier, quand leur classe comptait sept greluches et seulement deux gamins : Pachka et lui ? Et qu’en conséquence Sergueïtch n’avait jamais eu d’ami à l’école, mais seulement un ennemi. Même si le mot « ennemi » avait quelque chose de trop sérieux et pesant. Au village on aurait dit qu’il était « chtit ». Le terme convenait mieux. Un « petit ennemi », en somme, dont personne n’avait peur.
« Eh, salut, Sergo ! », lui lança Pachka d’un air un peu tendu, en même temps qu’il entrait dans la maison. « On a eu de l’électricité cette nuit ! » annonça-t-il en jaugeant du regard le balai de paille, tenté de s’en servir pour faire tomber la neige de ses bottines.
Il empoigna le balai et, quand il vit la hache, une moue se dessina sur ses lèvres.
« Tu mens ! lui dit Sergueïtch avec calme. Si on avait eu de l’électricité, ça m’aurait réveillé ! Je laisse la lumière partout allumée pour ne pas rater les moments où il y en a !
– Tu dormais à poings fermés, faut croire ! Quand tu dors, même une bombe te réveillerait pas ! Et puis on en a eu qu’une demi-heure. Tiens, regarde… » Il montra son téléphone portable à son hôte. « J’ai quand même eu le temps de le recharger un peu ! Tu veux pas téléphoner à quelqu’un ?
– Je n’ai personne à appeler ! Tu prendras du thé ? demanda Sergueïtch sans un regard pour l’appareil.
– Du thé ? Mais d’où il sort ?
– D’où il sort ?! De chez les protestants !
– Non, sans blague ! s’exclama Pachka, surpris. Moi, il y a longtemps que je l’ai terminé ! »
Ils s’attablèrent. Pachka dos au poêle. Celui-ci, avec son tuyau de métal qui, telle une colonne, montait jusqu’au plafond diffusait une chaleur douce.
« Mais pourquoi est-il si clair ? » grommela le visiteur en regardant dans la tasse. Puis, tout de suite, d’une voix plus amène : « T’aurais rien à bouffer ? »
Les yeux de Sergueïtch se firent sévères.
« Je n’ai pas droit à l’aide humanitaire toutes les nuits !
– Moi non plus.
– Alors qu’est-ce qu’on t’apporte ?
– Mais rien ! »
Sergueïtch émit un grognement dubitatif. Trempa ses lèvres dans le thé.
« Eh quoi, cette nuit encore personne n’est venu ?
– Tu as vu quelqu’un ?
– Ouais, j’étais sorti chercher du charbon, il commençait à faire froid.
– Ah, mais ce sont les nôtres, de là-bas ! dit Pachka. Ils venaient en reconnaissance.
– Et qu’est-ce qu’ils cherchaient ?
– Ils vérifiaient s’il n’y avait pas des “Ukrs” dans le village !
– C’est bien vrai ? » Sergueïtch planta son regard dans les yeux fuyants de Pachka.
Celui-ci, collé au mur, rendit aussitôt les armes.
« Non, c’est pas vrai. C’étaient des gars, je sais pas qui. Ils ont dit qu’ils venaient de Horlivka. Ils proposaient une Audi pour trois cents dollars sans les papiers.
– Et alors, tu l’as achetée ? ricana Sergueïtch.
– Quoi, tu me prends pour un débile ? Si j’étais rentré pour aller chercher l’argent, ils m’auraient suivi et planté un couteau dans le dos ! Tu crois que je sais pas comment ça se passe ?
– Et pourquoi ils sont pas venus me voir, moi ?
– Je leur ai dit que j’étais seul dans le village. Et puis ça ne communique plus maintenant entre la Chevtchenko et la Lénine. Il y a un trou d’obus à côté de chez les Mitkov… faut un tank pour passer ! »
Sergueïtch restait silencieux. Mais il continuait de regarder Pachka, son visage chafouin qui aurait pu être celui d’un pickpocket vieillissant, bien des fois attrapé, tabassé, et par conséquent craintif. Pachka qui, à quarante-neuf ans, en paraissait dix de plus que Sergueïtch. À cause de son teint terreux peut-être, ou de ses joues usées, comme s’il s’était rasé toute sa vie avec une lame émoussée. Il le regardait et songeait que s’ils n’étaient pas restés les deux seuls habitants du village, jamais il ne lui aurait adressé de nouveau la parole. Ils auraient vécu ainsi parallèlement, chacun dans sa rue et chacun sa vie. Et jamais jusqu’à leur mort ils n’auraient eu d’autre conversation. S’il n’y avait eu la guerre.
« Il y a longtemps qu’on n’a pas eu d’échanges de tirs ici, soupira le visiteur. Alors que vers Hatna, tiens, avant, le canon ne tonnait que la nuit, maintenant on l’entend aussi dans la journée !… Et toi… » Pachka pencha soudain la tête très légèrement en avant. « Si les nôtres te réclament quelque chose, tu le feras ?
– Quels “nôtres” ? demanda Sergueïtch d’un ton contrarié.
– Eh bien les nôtres, ceux de Donetsk ! Pourquoi tu fais l’idiot ?
– Mes “nôtres” sont dans la grange, je n’en connais pas d’autres. Toi non plus tu ne fais pas trop partie des “nôtres” pour moi !
– T’arrêtes de faire ta mauvaise tête ? T’as pas assez dormi, ou quoi ? » Pachka grimaça de manière appuyée. « Ou bien tes abeilles ont congelé, et tu défoules ta rogne sur moi, c’est ça ?
– C’est toi que je vais congeler ! » À entendre la voix du maître de maison, ça n’était pas une menace en l’air. « Si tu dis quoi que ce soit contre mes abeilles…
– Mais non, je les respecte, tes abeilles ! Au contraire, je m’inquiète ! Je comprends pas comment elles passent l’hiver. Elles ont pas froid dans la grange ? Moi, je serais déjà mort gelé.
– Tant que la grange est intacte, ça va. » Sergueïtch s’était radouci. « Je veille. Chaque jour, je vérifie.
– Et comment elles dorment dans les ruches ? demanda Pachka. Comme les gens ?
– Ben oui, comme les gens ! Chacune dans son petit lit.
– Mais t’as pas de chauffage là-bas ! Ou bien t’en as installé un ?
– Elles n’en ont pas besoin. À l’intérieur, chez elles, il fait trente-sept. Elles se réchauffent elles-mêmes. »
La conversation, en abordant le thème des abeilles, avait pris un tour plus amical. Pachka comprit qu’il pouvait prendre congé sur cette note apaisée. Il leur serait même permis de se dire au revoir, pas comme la fois précédente où Sergueïtch l’avait expédié avec des insultes.
« Au fait, tu as réfléchi à ta retraite ? demanda-t-il au moment de partir.
– Et qu’est-ce qu’il y a à réfléchir ? » Sergueïtch haussa les épaules. « Quand la guerre sera finie, la factrice m’apportera trois années de pension d’un coup. Là, j’aurai la belle vie ! »
Pachka eut un léger sourire, il eut envie de titiller son hôte, mais ne pipa mot.
Il allait quitter les lieux, quand son regard croisa à nouveau celui de Sergueïtch.
« Écoute, pendant que j’ai encore de la batterie… » Il lui tendit son portable. « Tu pourrais peut-être appeler ta Vitalina ?
– Elle n’est pas à moi. Voilà déjà six ans qu’elle ne l’est plus. Non, je ne le ferai pas.
– Et ta fille ?
– Va-t’en ! Je te l’ai dit : je n’ai personne à appeler. »

3
« Qu’est-ce que ça peut être ? » se demandait à haute voix Sergueïtch.
Il se tenait au bout du potager, devant le champ qui s’en allait en pente, telle une large langue blanche, pour remonter ensuite tout aussi régulièrement vers Jdanivka. L’horizon enneigé dissimulait les retranchements de l’armée ukrainienne. Sergueïtch ne pouvait les distinguer d’où il était. C’était trop loin, et sa vue laissait à désirer. À droite la bande boisée protégeant du vent s’éloignait dans la même direction, en pente douce et ascendante, dense par endroits, par d’autres clairsemée. Certes, elle ne commençait à monter qu’à partir du pli de terrain : avant d’amorcer une courbe vers Jdanivka les arbres étaient plantés en droite ligne au creux de la prairie, le long d’une route de terre qui à présent dormait sous la neige, car depuis le début des opérations militaires personne ne l’avait empruntée. Avant le printemps 2014, elle permettait d’atteindre Svitle aussi bien que Kalynivka.
Habituellement, c’étaient ses jambes qui poussaient Sergueï Sergueïtch ici, au bout du potager, et non ses pensées. Il vaguait souvent dans la cour : il inspectait sa propriété. Il allait tantôt dans la grange visiter ses abeilles, tantôt dans la remise voir sa Tchetviorka1 verte, tantôt au tas de charbon qui diminuait chaque jour mais donnait malgré tout l’assurance d’avoir encore du chauffage demain et après-demain. Parfois ses jambes l’entraînaient dans le jardin, et il s’arrêtait alors près des pommiers et des abricotiers endormis par le froid. Mais parfois encore, bien que plus rarement, il se retrouvait tout au bout du potager, où l’immense croûte de neige craquait en se brisant sous le pied. Où ses bottines ne s’enfonçaient jamais profondément car le vent d’hiver balayait toujours la neige en bas, dans la plaine, vers le creux. Si bien qu’il n’en restait guère là-haut, chez lui.
Il aurait été l’heure de rentrer, bientôt midi, mais cette tache là-bas, dans la montée, du côté de Jdanivka et des retranchements ukrainiens, avait intrigué Sergueïtch et ne le laissait plus en paix. L’avant-veille, quand il s’était avancé au bout du potager, il n’y avait aucune tache sur la grande étendue blanche. Juste la neige, au sein de laquelle, à force d’attention, on finissait par percevoir un bruit blanc : c’était là un silence qui vous prenait par l’âme avec des mains glacées et ne vous lâchait plus avant longtemps. Le silence ici, bien sûr, était particulier. Les sons auxquels on était habitué au point de ne plus y prêter attention en faisaient aussi partie. Comme par exemple l’écho des tirs d’artillerie au loin. Tenez, d’ailleurs – Sergueïtch se força à tendre l’oreille – quelque part à droite, à une quinzaine de kilomètres, ça pilonnait, et là-bas à gauche également, aurait-on dit, à moins que ce ne fût l’écho.
« Mais c’est peut-être quelqu’un ? » se demanda Sergueïtch, à haute voix de nouveau, en cherchant à voir mieux.
Un instant l’air lui sembla devenu plus transparent.
« Bon, mais qu’est-ce que ça pourrait être d’autre ? songea-t-il. Si j’avais des jumelles, le mystère serait résolu ! Et je serais déjà à me réchauffer dans ma maison… Au fait, peut-être que Pachka en a, des jumelles ? »
Ses jambes cette fois-ci l’entraînèrent à la suite de ses pensées – chez Pachka. Il contourna le trou d’obus, devant la maison des Mitkov, en marchant sur le bord. Gagna la rue Chevtchenko et y suivit la trace de la voiture récemment passée, au sujet de laquelle Pachka pouvait avoir dit la vérité en fin de compte, mais pouvait aussi avoir menti – il n’était pas à ça près.
« Tu aurais des jumelles ? demanda-t-il, sans même saluer son ennemi d’enfance qui lui ouvrait la porte.
– Oui, j’en ai, mais c’est pour quoi faire ? » Pachka semblait lui aussi décidé à ne pas dire bonjour : à quoi bon prononcer des paroles superflues ?
« Là-bas de mon côté, il y a une forme étendue dans la plaine. Peut-être un cadavre.
– J’arrive ! » Les yeux de Pachka s’étaient allumés d’une flamme interrogatrice. « Attends-moi ! »
Sergueïtch, tout en marchant, regarda le ciel. Il lui sembla que le soir tombait déjà, alors que même les journées d’hiver les plus courtes ne se terminent pas à une heure et demie de l’après-midi. Puis il jeta un coup d’œil à la vieille paire de jumelles massive qui ballait au bout d’une courroie de cuir brune sur la poitrine de Pachka gonflée par sa pelisse en peau de mouton. Le devant du manteau, bien sûr, n’eût pas bombé autant si son propriétaire n’en avait replié les revers à l’intérieur. Le col, quant à lui, formait rempart autour de son maigre cou, le protégeant consciencieusement du vent glacé.
« Alors, c’est où ? » Pachka avait collé les jumelles à ses yeux dès qu’ils étaient parvenus au bout du potager.
« Là-bas, regarde, droit devant et puis un peu à droite, dans la montée, dit Sergueïtch en pointant le doigt.
– D’accord, d’accord, d’accord… Ça y est ! Je vois !
– Et qu’est-ce que c’est ?
– Le corps d’un soldat. Mais de quelle armée ? Et où sont donc ses sardines ? Non, on voit rien. Il est pas dans une bonne position.
– Laisse-moi regarder ! », dit Sergueïtch.
Pachka ôta les jumelles de son cou et les lui tendit.
« Tiens, l’apiculteur ! T’as peut-être l’œil plus acéré. »
Ce qui paraissait noir de loin, vu de plus près se révélait de couleur verte. Le cadavre était couché sur le flanc droit, la nuque tournée vers Mala Starogradivka, et par conséquent le visage vers les tranchées de l’armée ukrainienne.
« Quoi que tu vois ? demanda Pachka.
– Ce que je vois ? Un mort. Un soldat. Étendu. À quel côté il appartient, j’en sais foutre rien ! Ça peut être à l’un comme à l’autre.
– C’est clair. »
Pachka opina du chef, et le mouvement de sa tête, perdue à l’intérieur du haut col relevé de la pelisse, inspira un sourire à Sergueïtch.
« Qu’est-ce que t’as ? demanda Pachka, soupçonneux.
– Ben, t’es comme une cloche à l’envers, avec ton col. Ta tête est minuscule au milieu d’un tel luxe.
– Elle est comme elle est, grogna Pachka. Et puis c’est plus compliqué pour une balle de toucher une petite tête, alors qu’une grosse comme la tienne, à un kilomètre, on peut pas la rater. »
Ils retraversèrent ensemble la cour-jardin-potager jusqu’au portillon donnant sur la rue Lénine. En silence, sans se regarder. Là, Sergueïtch demanda à Pachka de lui laisser les jumelles pour deux ou trois jours. L’autre accepta. Puis s’en fut vers le passage Mitchourine, sans se retourner.

4
La nuit, Sergueïtch ne se leva pas à cause du froid qu’il éprouvait, mais à cause de celui qui lui vint en rêve. Plus exactement, il rêva qu’il était un soldat. Tué et abandonné dans la neige. Il régnait un froid terrible alentour. Son corps sans vie était déjà engourdi, mais d’un coup il se trouvait carrément pétrifié et commençait lui-même à être source de froid. Et Sergueïtch, dans son rêve, reposait à l’intérieur de ce corps de pierre. Il y reposait et ressentait, aussi bien à l’intérieur du rêve qu’à l’extérieur – dans son propre corps –, une terreur glacée. Il patienta, le temps que le cauchemar le relâche. Et dès qu’il le sentit faiblir, il se leva du lit. Il attendit que ses doigts cessent de trembler sous le froid instillé par le rêve. Fit tomber du seau quelques « noix » de charbon dans le foyer du poêle. S’assit à la table dans l’obscurité.
« Pourquoi m’empêches-tu de dormir ! » murmura-t-il.
Il resta ainsi pendant une demi-heure. Ses yeux s’étaient habitués aux ténèbres. L’air, dans la pièce, s’était stratifié en plusieurs couches horizontales. Il avait froid aux chevilles, mais chaud au cou et aux épaules.
Sergueïtch poussa un soupir, alluma une bougie jaune, s’approcha de l’armoire et en ouvrit le vantail gauche. Il approcha la bougie. À l’intérieur, entre plusieurs cintres vides pendait une robe de femme. Son ex-épouse Vitalina l’avait laissée là exprès. Comme une allusion transparente. Comme une des raisons de son départ.
Dans le demi-jour tremblotant ménagé par la flamme menue, le motif de la robe n’était guère lisible, mais Sergueïtch ne s’en souciait guère. Il le connaissait sur le bout des doigts, il en savait tout le simple argument : de grosses fourmis rouges courant sur l’étoffe bleue, les unes vers le haut, les autres vers le bas, en une multitude serrée, des milliers de fourmis sans doute ! Franchement, comment un styliste pouvait avoir eu une idée pareille ? Il n’aurait pas pu faire simple et joli comme tout le monde : une robe à pois ou avec des marguerites ou des violettes ?
Machinalement, Sergueïtch étouffa la flamme de la bougie entre le pouce et l’index. Il perçut l’odeur suave d’une mince fumée d’adieu. Puis retourna s’allonger dans son lit. Il faisait bon sous la couverture. Dans pareille chaleur les rêves aussi devaient être doux et non vous pénétrer de froide terreur !
Ses paupières lui parurent se fermer toutes seules, sans son concours. Et c’est une fois les yeux clos, comme il s’assoupissait, qu’il revit la robe aux fourmis. Pas dans l’armoire cependant, cette fois-ci, mais sur elle, sur Vitalina. Une robe longue, tombant au-dessous du genou. Vitalina marchait dans la rue Lénine, la brise agitait le bas du vêtement et les fourmis rouges semblaient courir sur le tissu. À dire vrai, Vitalina ne marchait pas, elle flottait. Tout comme la première fois qu’elle était sortie de la cour. Qu’elle s’en était échappée, peut-on dire, pour se présenter à la rue et au village, comme on présente un document important dont la seule vue force tous les passants à s’écarter. Elle n’avait pas encore déballé tous ses sacs et ses valises en ce premier jour après son déménagement de Vinnytsia, mais elle avait tout de suite extrait de ses affaires la robe aux fourmis, l’avait repassée, revêtue et s’en était allée à l’église sise au bout de la rue. Il avait tenté de l’arrêter, de la convaincre de mettre autre chose, mais allez donc ! Difficile de composer avec son caractère et son amour du « beau ». Impossible même.
Elle pensait alors que Sergueïtch se promènerait avec elle dans la rue, mais il l’avait seulement accompagnée jusqu’au portillon. Il avait eu honte d’aller plus loin avec sa femme habillée de fourmis rouges.
Aussi s’était-elle avancée seule, d’un pas audacieux, insolent même, attirant voisins et voisines à leurs fenêtres, à leurs portes, à leurs clôtures. Le village était bien vivant alors : dans chaque cour ou presque résonnaient des rires d’enfants.
Il était clair que les jours suivants tous ses habitants allaient lui casser du sucre sur le dos.
Mais ce n’était pas pour sa robe qu’il l’avait aimée et prise pour femme. Sans robe, elle était bien plus belle et n’appartenait qu’à lui. Dommage que ça n’eût pas duré aussi longtemps qu’il l’aurait voulu.
Bizarrement, le rêve qui s’était emparé de Sergueïtch lui montra cette première traversée du village par Vitalina de manière autre qu’en réalité. Dans le rêve, il marchait à côté d’elle. Et la tenait par la main. Et il saluait voisins et voisines, d’un hochement de tête, bien que leurs yeux fussent collés à la robe aux fourmis comme les mouches se collent l’été au papier adhésif pendu au-dessus de la table.
Dans le rêve toujours, ils arrivaient à l’église, mais ne franchissaient pas ses portes ouvertes, ils contournaient la maison du Seigneur pour aller fouler la terre du cimetière où les pierres tombales et les croix silencieuses vous ôtent l’envie de sourire ou de parler fort. Sergueïtch conduisait Vitalina à la tombe de ses parents décédés avant la cinquantaine, puis lui montrait celles d’autres membres de sa famille : la sœur de son père et son mari, un cousin et ses deux fils, morts dans un accident un jour de beuverie ; il n’oubliait pas non plus sa nièce bien qu’on l’eût reléguée tout au bout du cimetière, au-dessus du ravin – tout cela parce que son père s’était querellé avec le président du soviet rural et que celui-ci s’était vengé avec les moyens dont il disposait.
Quand on vit longtemps dans un endroit, on a toujours plus de famille en terre qu’en bonne santé à côté de soi.
À ce moment sa mémoire souffla au dormeur absorbé par son rêve qu’ils étaient bel et bien allés au cimetière deux ou trois jours après l’arrivée de la jeune épouse, celle-ci vêtue convenablement pour l’occasion : tout en noir. Et le noir lui allait très bien, avait alors pensé Sergueïtch.
Dehors soudain retentit une forte explosion. Sergueïtch sursauta, perdit le fil du rêve. Le cimetière s’effaça, Vitalina et sa robe aux fourmis se volatilisèrent, et lui-même disparut tout aussi bien. Comme au cinéma, quand pendant la projection le film venait à casser.
Sergueïtch n’ouvrit pas les yeux pour autant.
« Bon, ça a pété quelque part, songea-t-il. Pas tellement près, c’est juste du gros calibre. Si c’était dans le coin, ça m’aurait jeté à bas du lit. » Et si l’obus était tombé sur la maison, il serait resté dans ce rêve où il se sentait d’une certaine manière plus au chaud, plus à son aise que dans la vie. En outre, la robe aux fourmis ne l’agaçait plus, au contraire, elle lui plaisait plutôt.

5
« Il est couché carrément à leurs pieds ! » Pachka ne dissimulait pas sa perplexité et sa colère. « Ils pourraient l’avoir récupéré déjà. »
Du côté de l’église bombardée soufflait un vent froid et coupant. Pachka semblait rentrer la tête dans les épaules, essayant de s’abriter derrière le col relevé de sa pelisse de mouton. Son profil mécontent rappelait à Sergueïtch une image révolutionnaire tirée d’un manuel d’histoire soviétique.
De nouveau ils se tenaient campés au bout du potager. Depuis le matin, Pachka affichait une mine renfrognée. Renfrogné, il l’était déjà quand il avait ouvert la porte, une heure plus tôt, aux coups frappés par Sergueïtch. Il ne l’avait pas invité à entrer. Certes, il s’était préparé rapidement et n’avait pas refusé de l’accompagner.
« Peut-être qu’il t’empêche de dormir, avait-il bougonné en chemin, mais moi, j’en ai rien à faire de lui ! Il reste là, tant pis. Tôt ou tard ils l’enterreront, lui feront des funérailles.
– Mais c’est un être humain ! répétait Sergueïtch dans le vœu d’expliquer son point de vue, sans regarder où il mettait les pieds de sorte qu’il trébuchait souvent. Un être humain doit ou bien vivre ou bien reposer dans une tombe.
– Il y reposera, avait rétorqué Pachka. Un temps viendra où tout le monde y reposera.
– Mais on pourrait pas descendre, le traîner au moins jusqu’aux arbres pour qu’on le voie pas ?
– Moi, pas question ! Ils n’ont qu’à y aller, ceux qui l’ont envoyé là-bas ! »
À la fermeté de sa voix, l’apiculteur avait compris que la conversation était en réalité inutile. Pourtant il avait insisté.
Il insistait encore alors qu’ils étaient là, debout sur la neige piétinée, au bord de la vaste étendue en pente.
« Passe-moi les jumelles ! » dit Pachka.
Il s’en servit pour observer durant deux bonnes minutes, tandis que ses lèvres esquissaient une grimace. Comme Sergueïtch, il n’aimait pas ce qu’il voyait, mais les idées que lui inspirait le spectacle étaient visiblement tout autres que celles de l’apiculteur.
« S’il venait de chez eux, c’est que c’est un “ukrop1”, déclara-t-il, se prenant à raisonner à haute voix. S’il y allait, c’est un des nôtres ! Si on était sûr que c’est le cas, on pourrait le dire aux gars de Karousselino, et qu’ils se débrouillent pour le récupérer la nuit. Mais il est couché en travers. Impossible de savoir vers où il marchait ou rampait. Au fait, Sergo, t’as entendu ce qui est tombé cette nuit ?
– Oui, acquiesça Sergueïtch.
– On dirait qu’ils ont touché le cimetière.
– Mais qui ça ?
– Ce que j’en sais… Tu me filerais un peu de thé ? »
Sergueïtch se mordit la lèvre. C’était gênant de refuser, Pachka était venu tout de même jusqu’ici à son appel, alors qu’il n’en avait aucune envie.
« D’accord, allons-y ! »
La neige broyée par les semelles des lourdes bottines se mit à crisser sous les pieds des deux hommes avec un bruit sec, comme du sable gelé.
Sergueïtch marchait en tête. Il marchait et réfléchissait : « Dans quoi mettre le thé pour Pachka ? Dans une boîte d’allumettes ? Il s’offenserait. Dans un pot de mayonnaise, il en faudrait trop. »
Sur le seuil, tous deux tapèrent des pieds sur le béton pour décoller la neige de leurs semelles.
Sergueïtch versa le thé malgré tout dans un pot de mayonnaise, mais sans le remplir entièrement, aux deux tiers seulement.
« Je te laisse encore les jumelles ou bien tu en as vu assez ? demanda Pachka en s’efforçant d’avoir l’air reconnaissant.
– Oui, laisse-les-moi », répondit l’apiculteur.
Ils se quittèrent cette fois-ci sur une note amicale.
Resté seul, Sergueïtch se rendit à la grange visiter les abeilles en hivernage. Il s’assura que tout allait bien. Puis alla au garage jeter un coup d’œil à sa vieille Tchetviorka. Il se demanda un instant s’il n’allait pas mettre le moteur en marche pour vérifier, mais s’effraya à l’idée de déranger les abeilles qui étaient derrière la cloison de bois : grange et remise étaient sœurs jumelles et partageaient presque le même toit.
Dehors, le précoce crépuscule d’hiver tombait déjà. Sergueïtch avait fait provision de charbon pour la nuit. Il en versa un demi-seau dans le poêle. Referma la porte, posa une casserole d’eau sur le dessus. Il aurait aujourd’hui pour dîner de la kacha de sarrasin salée. Après quoi il bouquinerait à la lueur d’une bougie – il en avait beaucoup à présent. Plus que de livres. Tous ses livres étaient vieillots, des éditions soviétiques rangées dans le vaisselier, derrière la vitre, à gauche du service de table. Vieillots, mais faciles à lire, avec de gros caractères bien nets, et l’on comprenait tout car ils racontaient des histoires simples. Quant aux bougies, elles étaient dans l’angle. Deux caisses. Elles y étaient rangées en couches serrées, chacune séparée de l’autre par un papier ciré. Lequel était en lui-même un trésor. Avec lui on pouvait allumer un feu de camp même sous la pluie. Et même sous un vent d’ouragan. Une fois enflammé, rien ne pouvait l’éteindre. Quand l’obus était tombé sur l’église « de Lénine » – tout le monde l’appelait ainsi, parce qu’elle se dressait au bout de la rue du même nom –, l’édifice, en bois, avait brûlé. Sergueïtch s’y était rendu le lendemain matin, et dans l’appentis en pierre éventré par l’explosion, il avait découvert deux caisses remplies de cierges. Il les avait rapportées chez lui – d’abord l’une, puis l’autre. Ainsi le bien était-il retourné au bien, comme il est écrit dans la Bible. Durant combien d’années avait-il offert sa récolte de cire au prêtre de l’église ? Pour fabriquer des cierges justement. Il avait donné et donné, puis avait reçu ce présent du Seigneur. Pile au bon moment : l’électricité venait d’être coupée. Dans les temps difficiles, c’est aussi une sainte cause que d’éclairer la vie des hommes.

6
Après quelques jours tranquilles, sans vent, vint un soir plus sombre que d’habitude. Il ne vint pas tout seul, il fut porté par une agitation du ciel, invisible d’en bas dans l’ombre de l’hiver, où les nuées légères furent chassées par d’autres, pesantes celles-là, qui soudain déversèrent de gros flocons tout neufs et duveteux sur la terre couverte de vieille neige durcie par la sécheresse de l’air.
Sergueïtch, en bâillant, jeta dans le poêle une nouvelle provision de charbon à longue flamme puis éteignit le cierge jaune entre deux doigts. Il pensait avoir accompli tout ce qu’il fallait avant de dormir. Ne lui restait plus qu’à remonter la couverture jusqu’à ses oreilles et à sombrer dans le sommeil jusqu’au matin ou jusqu’au premier froid. Cependant le silence lui parut comme incomplet. Or, qu’on le veuille ou non, quand le silence n’est pas complet, on ressent le désir d’agir pour qu’il le soit enfin. Mais comment ? Sergueïtch était depuis longtemps accoutumé aux lointaines canonnades, lesquelles étaient devenues de ce fait une part importante du silence. Or voilà que la chute de neige – visiteuse autrement plus rare – les couvrait dehors de son bruissement.
Le silence, c’est vrai, est chose capricieuse, phénomène sonore personnel, chaque individu l’ajuste, l’adapte à sa mesure. Autrefois, le silence pour Sergueïtch était le même que pour les autres. Le bourdonnement d’un avion dans le ciel ou le chant d’un grillon s’introduisant la nuit par le vasistas en faisait facilement partie. Tous les bruits discrets, qui ne suscitent pas d’agacement ni ne font se retourner, deviennent au bout du compte des éléments du silence. Il en était ainsi autrefois du silence de la paix. Il en était devenu ainsi du silence de la guerre, où le fracas des armes avait évincé les bruits de la nature, mais à force de lassitude, était devenu coutumier, s’était comme glissé lui aussi sous les ailes du silence, avait cessé d’attirer l’attention sur lui.
Et Sergueïtch était à présent saisi d’une étrange inquiétude due à la neige dont la chute lui semblait trop bruyante. Étendu dans son lit, au lieu de s’endormir, il réfléchissait.
Il repensa au cadavre gisant dans la plaine. Mais cette fois-ci il fut tout de suite réconforté par l’idée qu’il ne le verrait plus désormais. Pareille neige en effet allait tout recouvrir, et tout recouvrir jusqu’au printemps, jusqu’au dégel. Et au printemps tout changerait, la nature se réveillerait, les oiseaux chanteraient plus fort que les canons ne pourraient tonner. Car les oiseaux chanteraient tout près, alors que les canons resteraient là-bas, dans le lointain. De temps à autre seulement, pour une raison mystérieuse, peut-être d’avoir trop bu ou trop peu dormi, les artilleurs expédieraient un ou deux obus sur le village, par accident. Une fois par mois, pas davantage. Et ces obus tomberaient là où il n’y avait déjà plus rien de vivant : sur le cimetière, dans la cour de l’église, sur le bâtiment depuis longtemps vide et sans fenêtre des anciens bureaux du kolkhoze.
Mais si la guerre devait se prolonger, il abandonnerait le village aux soins de Pachka et emmènerait ses abeilles – les six ruches – là où il n’y avait pas de guerre. Là où les champs n’étaient pas creusés de trous d’obus mais semés de fleurs sauvages ou de sarrasin, où l’on pouvait marcher aisément et sans peur dans la forêt, dans les prés et sur les chemins de traverse, un lieu habité où, même si les gens ne souriaient pas au premier venu, leur nombre et leur insouciance faisaient paraître la vie plus douce.
Penser à ses abeilles l’apaisa et en quelque sorte le rapprocha du sommeil. Il se rappela le jour, cher à sa mémoire et à son cœur, où il avait reçu pour la première fois la visite du maître du Donbass et de presque tout le pays, son ancien gouverneur, un homme compétent sous tous rapports, compétent et inspirant confiance, comme les vieux bouliers qui servaient au calcul. Il était arrivé en jeep avec deux gardes du corps. La vie alors était tout autre, paisible. Il s’en fallait de dix ans encore que n’éclatât la guerre, sinon plus. Les voisins avaient déboulé de chez eux, pour regarder avec jalousie et curiosité l’homme-montagne franchir le portillon et serrer la main de Sergueïtch dans son énorme pogne. L’un d’eux l’avait peut-être entendu demander alors : « Sergueï Sergueïtch, c’est donc toi ? C’est chez toi qu’on peut faire la sieste sur des abeilles ? Tu as inventé ce truc-là tout seul ? » « Non, ce n’est pas moi, je l’ai découvert dans une revue d’apiculture. Mais c’est moi qui ai fabriqué la couchette de mes mains ! » lui avait répondu fièrement l’apiculteur. « Eh bien, montre-nous ça ! » avait dit le visiteur de sa voix de basse, avec un sourire grave mais amical. Sergueïtch l’avait conduit au jardin où les six ruches étaient rangées par deux, dos à dos. Posés dessus : un panneau de bois et un mince matelas garni de paille.
« J’enlève mes chaussures ? » avait demandé le visiteur à son hôte. Celui-ci considéra les souliers de l’homme et resta médusé : à bout pointu, de forme très élégante, ils avaient des reflets nacrés, comme en ont parfois sous un soleil radieux les flaques d’eau éclaboussées d’essence, à cette différence que leur nacre avait plus de noblesse que des moirures de carburant. Elle brillait comme si l’air au-dessus eût changé de densité sous l’effet d’une forte chaleur, et perdu ainsi sa parfaite transparence, ajoutant à la couleur des chaussures et à leur forme une sorte de dimension supplémentaire, une vibration inattendue.
« Non, pourquoi les ôter ? répondit Sergueïtch en secouant la tête.
– Quoi, elles te plaisent ? dit le gouverneur avec un sourire, forçant par ces mots le propriétaire des lieux à détacher son regard de la paire de souliers.
– Oui, bien sûr ! Je n’en ai jamais vu encore d’aussi belles, avoua Sergueïtch.
– Tu chausses du combien ? s’enquit l’autre tout à trac.
– Du quarante-deux. »
Le visiteur opina du chef et approcha les fesses de la ruche du milieu : au-dessous se trouvait un escabeau de bois. Il grimpa dessus et s’installa soigneusement sur la fine paillasse. Il s’allongea sur le côté droit, étira ses jambes avec précaution, puis regarda Sergueïtch, à la manière d’un enfant, comme un écolier un instituteur sévère.
« C’est mieux sur le dos ou sur le ventre ? demanda-t-il.
– Ce serait mieux sur le dos. La surface de contact avec les ruches sera plus grande.
– Bon, tu peux y aller, je vais dormir un moment. On t’appellera ! » dit l’ex-gouverneur en jetant un coup d’œil à ses gardes du corps, postés un peu à l’écart de l’installation apicole. L’un d’eux hocha la tête, pour signifier qu’il avait entendu.
Sergueïtch rentra dans la maison. Il alluma le téléviseur : l’électricité fonctionnait à l’époque. Il tenta de se distraire, mais il était incapable de détacher ses pensées du visiteur important et de ses chaussures. Une crainte vint le tarauder : pourvu que les pieds des ruches ne cèdent pas sous le poids du géant couché dessus ! Il prit du thé, mais son inquiétude quant à l’éventuelle fragilité des abris à abeilles qu’il avait fabriqués lui-même ne se dissipait toujours pas. Quand il les avait construits, il ne se souciait que du confort de leurs pensionnaires, mais ignorait encore qu’il fût bénéfique et salutaire de dormir sur elles.
Cette fois-là le visiteur important lui laissa trois cents dollars et une bouteille de vodka en remerciement. À partir de ce jour, tous ceux qui n’aimaient guère Sergueïtch ou bien ne le remarquaient pas se mirent à le saluer comme si un archange l’eût effleuré de son aile !
Un an plus tard, aux premiers jours de l’automne également, le gouverneur revint le voir. Sergueïtch avait alors déjà bâti une tonnelle autour de la couchette. Si légère et pliable qu’on pouvait la monter comme la démonter en une heure. Il avait confectionné un matelas encore plus mince, pour que la paille n’étouffe pas la moindre vibration émise par les centaines de milliers d’abeilles.
Le visiteur paraissait fatigué. Il avait avec lui une dizaine de gardes du corps, et peut-être autant de voitures, garées le long de sa clôture, rue Lénine. Qui s’y trouvait, et pourquoi personne n’en sortait ? Sergueïtch ne le comprit pas. Le maître du Donbass passa cette seconde fois cinq ou six heures allongé sur les ruches. Au moment de repartir, non seulement il lui offrit mille dollars dans une enveloppe, mais il lui donna l’accolade, avec force, à la manière d’un ours. Comme s’il prenait à jamais congé d’un être cher.
« Bon, c’est terminé, avait conclu alors Sergueïtch. Pareille chance ne se reproduira plus. Il ne reviendra pas. »
Il avait plusieurs raisons de penser ainsi. L’une d’elles était tout à fait banale : dans toutes les bourgades un peu importantes on réclamait à présent de dormir sur des ruches. La concurrence devenait sévère. Or lui, Sergueïtch, ne se faisait aucune réclame. Certes, on savait au village qu’un ancien gouverneur était venu tout exprès, de Kiev même, pour faire un somme au-dessus de ses abeilles. On le savait et on le racontait aux amis, à la famille et aux gens d’autres villages qu’on connaissait. Si bien qu’avec une régularité que d’autres apiculteurs lui eussent enviée, des particuliers se présentaient à la porte de Sergueïtch pour dormir sur « les abeilles du gouverneur ». Sergueïtch n’augmentait pas ses prix, et offrait du thé au miel aux clients particulièrement aimables. Il parlait volontiers avec eux de la vie. Chez lui, il n’avait plus personne pour le faire : sa femme l’avait quitté en emmenant leur fille ; elles s’étaient sauvées toutes deux un jour qu’il s’était rendu au marché de gros de Horlivka. Elles l’avaient laissé le cœur en miettes. Mais il avait tenu bon. Il avait rassemblé toute sa volonté et n’avait pas permis aux larmes montées à ses yeux de rouler sur ses joues. Il avait continué à vivre. Une vie tranquille, à l’abri du besoin. Savourant l’été le bourdonnement des abeilles, et l’hiver le calme et le silence, la blancheur des champs couverts de neige et l’immobilité du ciel gris. Il aurait pu passer ainsi le reste de sa vie, mais le sort en avait décidé autrement. Quelque chose s’était brisé dans le pays, s’était brisé à Kiev, là où il y avait toujours un truc qui n’allait pas. S’était brisé, et de telle manière que de douloureuses fissures s’étaient propagées par tout le pays, comme dans du verre, et que de ces fissures du sang avait coulé. Une guerre avait éclaté, dont la cause pour Sergueïtch, depuis trois ans déjà, restait brumeuse.
Un premier obus était tombé sur l’église. Et dès le lendemain matin les habitants avaient commencé à quitter Mala Starogradivka. D’abord les pères avaient envoyé mères et enfants chez des parents, qui en Russie, qui à Odessa, qui à Mykolaïv. Puis les pères eux-mêmes étaient partis, allant grossir les rangs, les uns des « séparatistes », les autres des réfugiés. Les derniers à avoir été emmenés, c’étaient les vieux et les vieilles. Avec des cris, des pleurs, des malédictions. Il régnait un vacarme effrayant. et puis soudain un jour, tout était devenu si calme que Sergueïtch, en sortant dans la rue Lénine, avait presque été assourdi par le silence. Ce silence-là était lourd, comme un bloc de fonte. Sergueïtch avait alors eu peur d’être le seul de tout le village à être resté. Il avait remonté prudemment la rue, en jetant un coup d’œil par-dessus les clôtures. Après une nuit de salves de canon, le silence était si écrasant qu’il avait l’impression de trimballer un sac de charbon sur son dos. Mais les portes étaient déjà barrées de planches. Certaines fenêtres obturées de panneaux de contreplaqué. Il avait marché jusqu’à l’église, ce qui représentait près d’un kilomètre. Il était passé sur la Chevtchenko et était revenu par cette rue parallèle. Les jambes en coton. Soudain il avait entendu un bruit de toux et s’était réjoui. Il s’était approché de la palissade derrière laquelle on toussait, et là, il y avait Pachka. Assis tranquillement dans la cour sur un banc. Une bouteille de vodka dans la main gauche, une papirosse dans la droite.
« Qu’est-ce que tu fais ? » lui avait demandé Sergueïtch.
Depuis l’enfance, ils ne se saluaient pas.
« Moi ? À ton avis ? Je devrais peut-être abandonner tout ça ? Ma cave est profonde. Je m’y planquerai au besoin. »
Tel avait été le premier printemps de la guerre. On en était maintenant à son troisième hiver déjà. Ça faisait presque trois ans que Pachka et lui maintenaient la vie dans le village. On ne pouvait tout de même pas laisser le village sans vie. Si tout le monde partait, personne ne reviendrait ! Alors qu’ainsi, on était forcé de revenir. Quand c’en serait fini de la folie à Kiev, ou bien des bombes et des obus.

7
Deux nuits et deux jours avaient passé depuis la chute de neige. Sergueïtch ne sortait que pour aller quérir du charbon. La neige sous ses pieds crissait à présent d’autre manière. Il s’enfonçait mollement dans un tapis blanc tout neuf, qui n’était d’ailleurs guère profond. Mais une chose lui parut surprenante : il remarqua qu’en plusieurs endroits l’ancienne croûte durcie apparaissait à découvert. Bizarre qu’elle ne fût pas masquée par au moins cinquante centimètres de poudreuse. Mais il est vrai qu’il n’y avait pas eu de tempête. La neige était tombée simplement, libre et légère. Un vent rasant l’avait sans doute poussée plus loin, du côté de barrières naturelles où elle avait pu s’accumuler sous forme de congères. Mais le désir ne vint pas à Sergueïtch d’aller repérer celles-ci.
La bouilloire chantait sur le poêle. On n’éteint pas un poêle comme une gazinière, aussi la bouilloire dut-elle continuer à chauffer pour rien jusqu’à ce que son propriétaire l’en otât, saisissant la poignée brûlante en usant d’un vieux torchon de cuisine pour se protéger la main. Il versa l’eau dans une tasse en faïence marquée du logo de l’opérateur de téléphonie mobile MTS, et l’agrémenta d’une pincée de thé. Puis il souleva du plancher un bocal d’un litre de miel qu’il posa sur la table.
« Je pourrais inviter Pachka », songea-t-il en bâillant. Avant de se dire : « Bah, je suis bien comme ça ! Je ne vais pas aller le chercher à l’autre bout du village ! »
Le fait que « l’autre bout du village » se trouvât tout au plus à quatre cents mètres de sa maison ne changeait rien à l’affaire.
Il n’avait pas achevé sa première tasse qu’une explosion retentit non loin. Les vitres tremblèrent avec un tintement à fendre les tympans.
« Ah ! les cons ! » lâcha-t-il avec amertume. Il reposa vivement la tasse sur la table, éclaboussant celle-ci de thé, et courut à la fenêtre la plus proche. Il vérifia qu’elle n’était pas fissurée. Non, intacte.
Il inspecta les autres fenêtres, toutes étaient sauves. Il réfléchit : ne devrait-il pas aller voir où ça avait pété, et si une maison voisine n’avait pas été touchée ?
« Et puis on s’en fout ! L’important, c’est que c’est pas la mienne », conclut Sergueïtch au bout d’un instant, renonçant à l’idée. Et il retourna s’asseoir.
Si une seconde explosion avait succédé à la première, il en aurait été autrement. Il aurait alors filé à la cave, comme trois ans plus tôt, quand soudain, sans raison, bombes et obus s’étaient mis à pleuvoir sur Mala Starogradivka et ses environs.
Restaient encore deux heures avant que le soir s’annonce en ce mois de février. Et ça aussi, c’était surprenant. Le fait que l’obus fût tombé sur le village en plein jour ! À la nuit noire, on aurait compris : erreur de tir. Mais dans la journée… Ils étaient saouls ou quoi ? Ou bien ils s’ennuyaient dans le silence. Et puis qui étaient ces « ils » ? Ceux de Karousselino, ou bien ceux qui campaient entre leur village et Jdanivka ?
Sergueïtch dilua ses pensées amères dans du miel et s’en trouva un peu soulagé. Il versa le reste d’eau bouillante dans sa tasse. Sourit en regardant le logo « MTS »… Son portable gisait, tel un poids mort, dans le tiroir du vaisselier. Avec son chargeur. Quand le courant serait rétabli au village, il pourrait le recharger et vérifier s’il y avait du réseau. Mais si l’électricité revenait et qu’il y eût du réseau, une autre question se poserait : à qui téléphoner ? À Pachka ? S’il était besoin, il coûterait moins cher d’aller le voir à pied. D’ailleurs Sergueïtch ne connaissait pas son numéro. Quant à appeler son ex-épouse Vitalina… il faudrait qu’il choisisse bien ses mots à l’avance en vue de la conversation, mieux encore, qu’il les note par écrit, puis qu’il lise son papier avant qu’elle lui raccroche au nez ! Il pourrait l’appeler au moins pour s’enquérir des affaires de sa fille. Et si le dialogue s’établissait, poser également des questions sur la vie à Vinnytsia. Comment se faisait-il qu’il ne fût pas allé une seule fois rendre visite à ses beaux-parents ? Et qu’il ne fût d’ailleurs allé quasiment nulle part en quarante-neuf années d’existence. Nulle part excepté à Horlivka, Enakievo, Donetsk et trois ou quatre autres dizaines de villes et villages miniers où il était envoyé régulièrement en mission, avant sa mise à la retraite. Il avait occupé un poste important : inspecteur de la sécurité. Il avait visité certaines mines jusqu’à vingt fois, sinon plus. Il en avait tant respiré, de leur sécurité, qu’à quarante-deux ans il s’était retrouvé avec une pension d’invalidité. La silicose, c’est du sérieux. Et le fait qu’elle soit très répandue parmi ceux qui travaillent et ont travaillé sous la terre la rend un peu pareille à la grippe. Les gens toussent, bon, et après ?
Des coups de poing furent frappés à sa porte.
Sergueïtch sursauta, et tout de suite rit de sa frayeur : qui ça pouvait-il être ? ils n’étaient que deux au village.
Il ouvrit, et se trouva face à Pachka, pâle comme un mort, le visage ravagé de tristesse.
« Ce serait-il sa maison ? » pensa-t-il avec effroi.
« Chez les Krassiouk, la moitié de la baraque et la grange ont été emportées ! annonça l’ennemi d’enfance d’une voix tremblante.
– Hum… » fit Sergueïtch avec compassion, en invitant son visiteur à entrer.
Il l’installa à la table, lui servit du thé et lui donna une cuiller pour l’inciter à prendre du miel.
Sergueïtch comprenait la terreur éprouvée par Pachka : les Krassiouk vivaient à une maison de chez lui. Autrement dit, si l’explosion avait eu lieu là-bas, il n’avait plus de fenêtres, c’était certain.
« Sergo, je vais dormir chez toi cette nuit, d’accord ? dit Pachka en levant les yeux sur le maître de maison.
– Pas de problème. Mais qu’est-ce qui s’est passé là-bas, c’est tombé aussi sur ta maison ?
– Les vitres, soupira Pachka. Toutes ! J’ai eu du pot : un éclat m’a volé au ras du visage et est allé se ficher dans le buffet. J’étais en train de dîner, purée de patates au lard. »
Il se tut soudain et regarda prudemment son interlocuteur dans les yeux. Et Sergueïtch comprit la raison de cette pause : Pachka venait d’avouer malgré lui qu’il ne manquait pas de nourriture. Or tout récemment encore il se plaignait de n’avoir rien à manger ! Sergueïtch sourit en pensée, mais n’en montra rien. À l’heure présente, il plaignait malgré tout son ennemi d’enfance : une maison froide, par moins douze degrés dehors. Si la baraque restait vingt-quatre heures sans fenêtres, il faudrait trois jours pour la réchauffer.
« Bien, dit-il. Tu vas passer la nuit ici, mais il faut bien remettre des vitres à tes fenêtres, autrement tu devras carrément déménager chez moi !
– Mais où je vais les prendre ?
– Tu n’es pas bien malin, dit l’apiculteur sans méchanceté. Tu as la paresse de réfléchir. Quand un gars a le cœur qui flanche, ou bien on l’enterre ou bien on cherche d’urgence un donneur. Quoi, tu n’as jamais lu les journaux ?
– Pourquoi tu dis ça ? » Des notes de méfiance résonnaient dans la voix de Pachka. « Quel donneur ?
– Bon, moi, j’ai les outils. » Sergueïtch à présent raisonnait à haute voix. « Réfléchissons : quelle maison est encore intacte au village, mais n’a plus d’occupants ? »
Pachka se sentit tout content. Content d’avoir compris ce que méditait Sergueïtch.
« Klava Jivotkina ! Elle est morte avant la guerre ! » se rappela-t-il, mais sur-le-champ l’enthousiasme s’éteignit dans ses yeux. « Mais c’est une vieille chaumière qu’elle avait, les fenêtres sont minuscules. Il en faudrait des plus grandes… Peut-être que la maison d’Arzamian conviendrait.
– Mais lui, il est mort ? demanda Sergueïtch, sur la réserve.
– Bah, je sais pas, répondit Pachka, hésitant. Il est parti, ça c’est sûr. À Rostov, je crois. Il est pas russe, tu vois, mais il est pas ukrainien non plus. Il est arménien !
– Et alors ? Il vivait ici, donc il est des nôtres. Réfléchis encore. Sinon, s’il revenait, comment je pourrais le regarder dans les yeux ?
– Les Serov ! s’exclama Pachka, réjoui. C’est parfait ! Ils ont été tués par une bombe. Tous, avec leurs enfants.
– Oui. » Sergueïtch acquiesça de la tête, se rembrunit et poussa un profond soupir. Il se rappelait que les Serov avaient été les premiers à se ruer hors du village, sans même attendre la fin du bombardement. Et c’est alors qu’ils s’éloignaient, déjà dans la campagne, que la bombe s’était abattue sur eux. Elle était tombée pile sur leur Volga. Les décombres de la voiture étaient encore là-bas, sur la route de terre, non loin des dernières maisons.
« Bien. » Sergueïtch leva les yeux sur son hôte. « On termine le thé et on y va ! Je pense qu’on aura réglé ça avant ce soir. J’ai un excellent coupe-verre. »

1. Nom familier donné à la voiture break Lada 2104. (Toutes les notes sont du traducteur.)
2. Terme originellement méprisant pour désigner les Ukrainiens pro-européens. Possible contraction de « ukrainsky oppozitsioner », mais le mot signifie également en russe « aneth ». Depuis, le terme a été repris par les Ukrainiens eux-mêmes. Un parti nationaliste l’a même adopté pour nom, comme acronyme de Ukraïnskoïé obedinenie patriotov – Union des patriotes ukrainiens.

À propos de l’auteur
KOURKOV_andrei_©AFP-DRAndreï Kourkov © Photo AFP (DR)

Andreï Kourkov est né en Russie en 1961 et vit à Kiev depuis de très nombreuses années. Très doué pour les langues (il en parle couramment six), il débute sa carrière littéraire pendant son service militaire alors qu’il est gardien de prison à Odessa. Son premier roman, Le Pingouin, remporte un succès international. Son œuvre est aujourd’hui traduite en 36 langues. Les Abeilles grises est son dixième roman publié en France. (Source: Éditions Liana Levi)

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Dix âmes, pas plus

JONASSON_dix_ames_pas_plus  RL_Hiver_2022

En deux mots
Après avoir postulé pour un poste d’enseignante à Skálar, le plus petit village d’Islande, Una découvre cette communauté de dix personnes, dont ses deux élèves. Et va se rendre compte au fil des jours que bien des secrets sont enfouis là, dont un double meurtre non élucidé et une fillette qui hante la maison qu’elle occupe.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Dix habitants, une enseignante et un cadavre

Ragnar Jónasson nous entraîne dans les pas d’une enseignante engagée dans un village isolé qui ne compte que dix habitants. L’occasion pour le maître du polar islandais de construire un scénario haletant sur les secrets gardés par cette communauté bien particulière.

Una a bien envie de quitter Reykjavik et de découvrir son pays. Aussi postule-t-elle à l’offre d’emploi qui recherche un «professeur au bout du monde». Il s’agit en l’occurrence du village isolé de Skálar qui compte dix habitants et qui est situé à la pointe est de l’île, à commencer par ses deux élèves, Edda et Kolbrún. Edda, 7 ans, est la fille de Salka, la romancière qui héberge l’enseignante. Elle s’est installée là depuis un an et demi, après avoir hérité de la maison à la mort de sa mère. Kolbrún, 9 ans, est la fille de Kolbeinn et Inga. Ils ont la quarantaine. Lui travaille comme marin pour Gudfinnur, l’Armateur que tout le monde appelle Guffi et dont l’épouse Erika, malade, doit rester alitée. Gunnar est son autre employé. Il forme avec son épouse Gudrún, qui gère la coopérative, l’autre couple sur l’île. Ils sont proches de la soixantaine. Enfin, pour compléter ce tableau, on ajoutera Thór, 35 ans, qui travaille dans la ferme appartenant à Hjördis, femme peu bavarde, et vit dans la dépendance toute proche.
Au fil des jours, Una prend ses marques, commence à croiser les habitants. Elle est convoquée par Gudfinnur qui essaie de la dissuader de rester, est invitée à prendre le thé chez Gudrún, croise Thór pendant une virée nocturne ou prépare la fête de Noël avec Inga.
Ce qu’elle ne sait pas, le lecteur va l’apprendre tout au long de chapitres insérés en italique entre le récit, c’est un fait divers qui a défrayé la chronique, l’assassinat de deux hommes et la condamnation de trois personnes, dont une femme qui n’a pourtant cessé de crier son innocence. Ce qu’elle sait en revanche pour l’avoir bien ressenti, c’est l’histoire de la maison hantée qu’elle occupe. Le fantôme d’une fillette décédée à la suite d’un empoisonnement a déjà fait fuir plus d’un locataire.
Ajoutons qu’un visiteur, venu rendre visite à Hjördis, a disparu au lendemain de son séjour à Skálar et vous aurez tous les ingrédients de ce polar nordique à la mécanique parfaitement huilée par Ragnar Jónasson. Il sait à merveille faire monter la tension et distiller l’angoisse. Jusqu’à cet épilogue qui remet en place toutes les pièces du puzzle. Entre comptines enfantines, légendes islandaises, héritages empoisonnés et solidarité insulaire, le poids du secret est un fardeau bien lourd à porter…

Dix âmes, pas plus
Ragnar Jonasson
Éditions de La Martinière
Roman
Traduit de l’islandais par Jean-Christophe Salaün
336 p., 21 €
EAN 9782732494074
Paru le 14/01/2022

Où?
Le roman est situé en Islande, principalement à Skálar.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’en 1927.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Recherche professeur au bout du monde». Lorsqu’elle voit passer cette annonce pour un poste d’enseignant dans le minuscule village de Skálar, Una, qui ne parvient pas à trouver un emploi stable à Reykjavík, croit saisir une chance d’échapper à la morosité de son quotidien. Mais une fois sur place, la jeune femme se rend compte que rien dans sa vie passée ne l’a préparée à ce changement radical. Skálar n’est pas seulement l’un des villages les plus isolés d’Islande, il ne compte que dix habitants.
Les seuls élèves dont Una a la charge sont deux petites filles de sept et neuf ans. Les villageois sont hostiles. Le temps maussade. Et, depuis la chambre grinçante du grenier de la vieille maison où elle vit, Una est convaincue d’entendre le son fantomatique d’une berceuse.
Est-elle en train de perdre la tête ? Quand survient un événement terrifiant : juste avant noël, une jeune fille du village est retrouvée assassinée.
Il ne reste désormais plus que neuf habitants. Parmi lesquels, fatalement, le meurtrier.

Les critiques
Babelio
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Blog Lettres exprès

Les premières pages du livre
« Avant-propos
Cette histoire se déroule au milieu des années quatre-vingt dans le village de Skálar, situé à l’extrême nord-est de l’Islande. En vérité, il est abandonné depuis les années soixante, mais j’ai emprunté le décor de ce roman à la réalité. Si les maisons et les personnages décrits ici sont le fruit de mon imagination et ne font aucunement référence aux véritables habitants de Skálar, j’ai néanmoins voulu m’assurer que les faits historiques locaux évoqués soient le plus juste possible, notamment grâce à l’ouvrage L’Histoire des habitants de Langanes de Fridrik G. Olgeirsson. Je me réfère aussi à divers contes folkloriques collectés par Sigfús Sigfússon dans ses Contes et récits islandais. Au cas où des erreurs se seraient glissées dans ce roman, j’en assume évidemment l’entière responsabilité.
Je tiens à remercier Haukur Eggertsson pour m’avoir guidé à travers la péninsule de Langanes et Skálar durant l’écriture de ce livre. Pour la relecture du manuscrit, je remercie également mon père, Jónas Ragnarsson, la procureure Hulda María Stefánsdóttir ainsi que Helgi Már Árnason, dont la famille est originaire de ce village. Enfin, un grand merci à Helgi Ellert Jóhannsson, médecin à Londres, pour ses conseils avisés.
Dans la première partie du livre, je cite le poème Heims um ból1 de Sveinbjörn Egilsson, et dans la deuxième partie, Svefnljóð2 de David Stefánsson.
On trouvera également dans le texte une berceuse écrite par Thorsteinn Th. Thorsteinsson et publiée dans la revue Heimskringla de Winnipeg en 1910. Thorsteinn est né dans la vallée de Svarfadardalur en 1879 et mort au Canada en 1955. Ragnar Jónasson

1. « De par le monde », poème mis en musique sur la mélodie de « Douce nuit, sainte nuit ». (Toutes les notes sont du traducteur.)
2. « Berceuse ».

Una se réveilla en sursaut.
Elle ouvrit les yeux. Plongée dans l’obscurité, elle ne voyait rien. Incapable de se rappeler où elle se trouvait, elle avait la sensation d’être perdue, allongée sur un lit inconnu. Son corps se raidit dans un soudain accès de panique. Elle frissonna, puis comprit qu’elle avait jeté sa couette par terre dans son sommeil. Il faisait un froid glacial dans la chambre. Elle se redressa doucement. Prise d’un léger vertige, elle se ressaisit rapidement et se souvint tout à coup d’où elle était.
Le village de Skálar, sur la péninsule de Langanes. Seule, abandonnée dans son petit appartement sous les combles.
Et elle savait ce qui l’avait réveillée. Enfin, elle croyait savoir… Avec ses sens encore engourdis, difficile de distinguer le rêve de la réalité. Elle avait entendu du bruit, un étrange son. Tandis que sa conscience s’éclaircissait, la peau de ses bras se couvrit de chair de poule.
Une fillette, oui, c’était ça, à présent cela lui revenait très nettement : une petite fille qui chantait une berceuse.
N’y tenant plus, elle s’extirpa du lit, tâtonna dans les ténèbres à la recherche de l’interrupteur du plafonnier. Complètement aveugle, elle pesta de ne pas avoir de lampe de chevet. Pourtant, elle hésitait encore à allumer ; l’obscurité avait quelque chose de sécurisant.
La voix de la petite fille résonna de nouveau dans sa tête, fredonnant cette berceuse qui ne lui laissait qu’un souvenir flou. Il devait s’agir d’un rêve, bien sûr, mais cela lui avait semblé si réel.
Un grand fracas déchira le silence. Retenant un cri, elle perdit l’équilibre. Bon sang, que se passait-il ? Envahie d’une vive douleur, elle comprit qu’elle avait marché sur le verre de vin rouge abandonné par terre la veille au soir. Elle passa la main sous son pied ; un tesson s’était fiché dans sa peau, et un filet de sang chaud s’échappait de la plaie. Elle tira prudemment sur le bout de verre en serrant les dents.
Avec la plus grande difficulté, elle se releva, tendit la main vers l’interrupteur et alluma. Elle jeta un rapide coup d’œil autour d’elle, comme si elle s’attendait à voir quelqu’un, tout en s’efforçant de se convaincre que tout cela était le fruit de son imagination, qu’elle n’avait pas vraiment entendu de voix, qu’elle avait rêvé cette berceuse.
Elle rejoignit son lit d’un pas chancelant, s’assit, leva la jambe et observa sa blessure. Dieu merci, elle n’était pas aussi profonde que ce qu’elle avait cru.
Elle était seule dans sa chambre. Son cœur retrouva peu à peu un rythme normal.
La berceuse lui revint d’un coup :
Douce nuit petite Thrá,
Que tes rêves soient beaux.
Le frisson d’horreur qui la saisit alors était bel et bien réel.

Quelques mois plus tôt
Recherche enseignant au bout du monde.
Una relut l’annonce pour le moins singulière, assise à la table de la cuisine dans son petit appartement en sous-sol niché au cœur du quartier ouest de Reykjavík. Elle l’avait acheté quatre ans plus tôt, après avoir réuni avec difficulté de quoi constituer un apport. Sa famille – ou, plus précisément, sa mère – ne bénéficiant que de modestes ressources, elle n’avait pu compter que sur elle-même, comme d’habitude.
Toujours aussi vétuste que lors de son emménagement, la cuisine arborait un sol en linoléum jaune et des carreaux colorés sur les murs, tandis que le mobilier rouge vif et l’antique cuisinière blanche Rafha accusaient vingt ans de retard. En voyant cette pièce, difficile de croire qu’on était en 1985.
Heureusement, le café avait bon goût, rehaussé d’un trait de lait. Una avait commencé à en consommer lors de ses études, et depuis elle ne pouvait plus s’en passer.
Sa meilleure amie, Sara, était assise en face d’elle.
– Je ne sais pas, Sara, dit-elle avec un sourire forcé.
Manifester un quelconque signe de joie était devenu de plus en plus compliqué ces derniers temps. Son salaire de remplaçante dans une petite école de Kópavogur lui suffisait à peine, et la précarité de son poste l’angoissait constamment. Économisant chaque centime, elle ne pouvait s’autoriser le moindre plaisir. Elle mangeait du poisson, moins coûteux que la viande, au moins trois fois par semaine, et choisissait toujours celui qui était en promotion. À chaque fin de mois, elle regrettait de ne pas avoir terminé ses études de médecine, même si elle n’en aurait pas été plus heureuse. Elle avait supporté trois ans de dur labeur avant de se rendre compte qu’elle ne s’était inscrite que pour faire plaisir à son père, et qu’elle avait cherché à réaliser son rêve à lui plutôt que le sien. Jamais elle n’aurait pu travailler comme médecin, cela ne lui correspondait tout simplement pas. Durant ces trois années, elle avait validé chaque examen, obtenu d’excellents résultats. Mais là n’était pas l’essentiel. L’étincelle lui manquait.
– Je t’en prie, Una ! Tu te plains toujours de tes difficultés. Tu adores enseigner, et en plus tu es une vraie aventurière ! s’exclama Sara, de ce ton empreint d’optimisme qui la caractérisait.
Venue prendre le café ce samedi matin avec le journal sous le bras, elle avait montré l’annonce à Una, qui n’était pas abonnée – elle ne pouvait pas se le permettre. Le soir même, elles comptaient se retrouver chez Sara pour regarder en direct à la télévision un concert en soutien aux enfants africains victimes de la famine. Le programme, diffusé internationalement, était un véritable événement sur la chaîne publique, et Una, passionnée de musique, de danse et de fête, n’attendait que cela.
– C’est tellement loin, littéralement à l’autre bout du pays. On ne peut pas faire plus éloigné de Reykjavík !
Elle baissa de nouveau les yeux sur l’annonce.
– Skálar…, lut-elle. Je n’en ai jamais entendu parler.
– C’est minuscule. Ils disent qu’ils ont besoin d’un professeur pour un petit groupe d’élèves. Ils te logent même gratuitement ! Imagine tout l’argent que tu pourras mettre de côté ! J’ai vu un reportage sur ce hameau à la télé l’hiver dernier, je m’en souviens bien, il disait qu’on comptait dix habitants au dernier recensement, ce qui semblait beaucoup l’amuser.
– Quoi, dix habitants ? Tu plaisantes ?
– Non, c’était même pour ça que le journaliste y était allé. Je crois que c’est le plus petit village d’Islande. Tu n’auras sans doute qu’un élève ou deux.
Au début, Una avait considéré cette proposition comme une blague, mais peut-être n’était-ce pas une si mauvaise idée ? Peut-être était-ce là l’occasion tant rêvée ? Elle n’avait jamais projeté de vivre à la campagne, ayant grandi dans un quartier résidentiel de la capitale où son père, médecin, avait construit presque entièrement de ses mains un petit pavillon individuel. Elle y avait vécu une enfance assez heureuse. Elle se revoyait jouant avec ses amies dans les rues gravillonnées de ce quartier encore en plein développement. Jusqu’au drame.
D’une certaine manière, cela avait été comme grandir dans un petit village, même s’il ne comptait pas dix habitants. Les souvenirs qu’elle gardait de ce lieu demeuraient vifs et lumineux.
Sa mère et elle avaient fini par partir. Quelqu’un d’autre avait pris leur place dans cette maison, et peu importe de qui il s’agissait, Una n’y remettrait jamais les pieds. Mais ce hameau, Skálar, touchait une corde sensible en elle. Elle avait besoin de changer d’environnement.
– Ça ne coûte rien de postuler, finit-elle par dire, presque malgré elle.
Elle s’y voyait déjà : repartir à zéro au cœur de la nature, savourer cette proximité avec l’océan. Elle songea alors qu’elle ne savait même pas si le village se trouvait en bord de mer – mais c’était fort probable, sur une île où seules les côtes étaient habitables.
– Si c’est sur la péninsule de Langanes, ça doit être au bord de la mer, non ?
– Bien sûr, répondit Sara. D’ailleurs, l’essentiel de l’activité est un petit port de pêche. C’est plutôt charmant, non ? Vivre à la marge, mais en même temps pas tout à fait seul.
Un village de dix personnes qui se connaissaient toutes. Ne serait-elle pas une intruse ? Peut-être était-ce justement ce dont elle avait besoin, l’isolement sans la solitude. Échapper au tumulte de la ville, à cette routine où son salaire servait surtout à rembourser son emprunt ; pas vraiment de vie sociale, pas d’amoureux, la seule amie avec laquelle elle gardait contact était Sara.
– Oh, je ne sais pas. On ne se verra jamais, au mieux très rarement.
– Ne dis pas de bêtises. On se rendra visite régulièrement, répliqua Sara avec douceur. En fait, j’hésitais à te montrer cette annonce à cause de ça. Je ne veux pas te perdre. Mais je pense vraiment que ce serait parfait pour toi, pendant un an ou deux.
Recherche enseignant au bout du monde. L’honnêteté du titre charmait Una. Au moins, on ne cherchait pas à dissimuler le défi que représentait ce poste. Elle se demanda combien de personnes allaient répondre à l’annonce. Peut-être serait-elle la seule, si toutefois elle se décidait ? Il fallait bien avouer que rien ne la retenait en ville. Certes, il y avait Sara, mais elles n’étaient pas aussi proches qu’elles le prétendaient. Son amie avait commencé à se construire une famille, avec son mari et son enfant, et le temps qu’elle consacrait à cette vieille amitié ne faisait que diminuer. Elles s’étaient connues au lycée, et peu à peu la vie les avait éloignées. Una s’était dit que le temps d’une soirée, tout serait comme avant : elles regarderaient le concert à la télévision en buvant de délicieux cocktails, elles feraient la fête jusqu’au bout de la nuit. Mais en réalité, peut-être que Sara cherchait à se débarrasser d’elle en lui montrant cette annonce. Peut-être qu’au fond, elle était lasse de cette relation. Alors passer un an à Langanes sans revoir Sara, était-ce vraiment inenvisageable ?
Le pire était sans doute de devoir abandonner sa mère. Cependant, à cinquante-sept ans, celle-ci avait une santé de fer et avait refait sa vie depuis longtemps. Elle n’avait pas besoin que sa fille soit présente au quotidien. Una ne s’était jamais vraiment entendue avec son beau-père, mais toutes deux restaient très proches, elles avaient traversé tant d’épreuves ensemble.
– Je vais y réfléchir, conclut-elle. Je peux garder le journal ?
– Bien sûr, fit Sara en se levant après avoir terminé sa tasse. Je dois filer, mais on se voit ce soir. Ça va être sympa, une soirée entre filles !
Una eut soudain la sensation d’être seule au monde. Déménager, faire de nouvelles rencontres aurait sans doute un effet bénéfique sur elle. Sortir des sentiers battus, suivre son instinct et vivre une aventure excitante.
– Tu me promets de ne pas passer à côté de cette occasion ? insista Sara. Je suis certaine que tu y trouveras ton compte.
– Promis, répondit Una avec un sourire.

C’était une journée d’août étonnamment belle. La température était plutôt clémente, pas de vent, et le soleil faisait même une timide apparition de temps à autre.
Généralement, Una n’aimait pas ce mois-là, lorsque la nuit recommençait à tomber après la clarté perpétuelle des mois précédents, mais cette fois la situation était différente. Se tenant sur les marches de l’immeuble où sa mère vivait avec son mari à Kópavogur, elle songea qu’elle n’aurait jamais pu habiter dans un endroit pareil, aussi froid que mal entretenu. Elle préférait son petit appartement du quartier ouest de Reykjavík, même s’il était en sous-sol. Elle le louait désormais à un jeune couple avec un bébé.
Sa mère l’avait raccompagnée dehors après leur café. Le moment était venu de se dire au revoir.
– Nous viendrons te rendre visite, ma chérie, ne t’inquiète pas. Et puis, ce n’est que pour un an, non ?
– Une année scolaire, oui, répondit-elle. Vous serez toujours les bienvenus.
Façon de parler : sa mère serait la bienvenue, mais quelque chose chez son second mari – entré dans leurs vies plusieurs années auparavant – avait toujours dérangé Una.
– Tu vas t’arrêter quelque part en route ? demanda sa mère. C’est affreusement loin. Il faut que tu fasses une pause, c’est dangereux de conduire quand on est fatigué.
– Je sais, maman, soupira Una.
La sollicitude de sa mère était parfois un peu écrasante. Elle avait juste besoin de respirer, de prendre son envol. Quelle meilleure solution que de devenir enseignante dans un village si petit qu’il méritait à peine ce qualificatif ? Dix âmes, pas plus. Comment une société de cette taille pouvait-elle fonctionner ?
Ce serait une expérience enrichissante, revigorante autant pour son esprit que pour son corps. Una n’avait pas eu de difficulté à obtenir le poste. Elle avait appelé le numéro inscrit sur l’annonce quelques jours après la visite de Sara. Une femme d’un âge indéterminé, entre trente et quarante ans à en juger par sa voix, lui avait répondu et expliqué qu’elle siégeait au sein de la commission scolaire de la municipalité à laquelle le hameau appartenait.
– Ça me fait plaisir d’entendre que quelqu’un est intéressé. Pour tout vous dire, personne d’autre n’a postulé.
Una lui avait retracé en détail son parcours universitaire et son expérience professionnelle.
– Mais pourquoi voulez-vous venir vivre ici ? lui avait alors demandé la femme.
Una était d’abord restée silencieuse. Les prétextes ne manquaient pas : échapper à l’existence monotone qu’elle menait en ville, échapper à Sara, ou pour être plus exacte laisser Sara en paix quelque temps, se séparer un peu de sa mère – et surtout de son beau-père –, enfin changer d’environnement. Mais la véritable raison n’était pas aussi claire.
– J’ai juste envie de connaître la vie autrement qu’à la ville, avait-elle finalement répondu à son interlocutrice.
Elle n’avait pas immédiatement obtenu le poste, mais de toute évidence, ses chances étaient bonnes. Avant de raccrocher, elle avait demandé :
– Combien d’élèves aurai-je ?
– Deux, seulement. Deux fillettes de sept et neuf ans.
– C’est tout ? Vous avez vraiment besoin d’un professeur ?
– Oui, on ne peut pas faire des allers-retours quotidiens vers une autre école, surtout en hiver. Mais ce sont deux petites filles adorables.
Ainsi son voyage allait-il démarrer, à Kópavogur, au petit matin. Une année scolaire à la campagne, sur la péninsule de Langanes, parmi des inconnus, avec une classe composée de deux élèves. C’était risible, un travail presque trop facile pour accepter un salaire complet. Mais en fait, elle avait hâte.
La femme avec qui elle s’était entretenue au téléphone, Salka, lui avait semblé sympathique.
Peut-être que ce petit village l’accueillerait à bras ouverts.
Peut-être tomberait-elle amoureuse de la nature environnante et de ses habitants, au point de s’y installer de manière permanente…
Una revint à elle tandis que sa mère lui donnait un petit coup de coude et lui reposait la même question, à laquelle elle avait pourtant déjà répondu :
– Ce n’est que pour un an, n’est-ce pas ?
– Oui, maman. Je n’ai aucune envie de vivre aussi loin de Reykjavík à long terme.
– Eh bien. J’ai la sensation que mon oisillon prend enfin son envol.
– Voyons, maman, ça fait longtemps que j’ai quitté la maison.
– Mais tu n’as jamais été bien loin, ma chérie, nous avons toujours été là l’une pour l’autre… J’espère que ce ne sera pas trop dur pour toi là-bas, toute seule, sans pouvoir venir me voir et parler de… parler du passé.
Sa mère sourit. Una soupçonnait qu’elle décrivait sa propre peur, que cette séparation serait plus difficile qu’elle ne l’avait prévu.
Elle la serra fort contre elle, et toutes deux se regardèrent un instant en silence.
Il n’y avait plus rien à dire.

Jamais il ne se serait cru capable de tuer un homme.
Jamais il ne l’avait envisagé, en dépit de ce qu’on disait de lui. Il nourrissait d’ailleurs sciemment cette mauvaise réputation, pour conserver une certaine aura, susciter un respect mêlé de crainte. On le pensait sans doute capable du pire, peut-être le soupçonnait-on même d’avoir déjà commis un meurtre. Et oui, plus d’une fois dans sa vie il avait dû recourir à la violence. Il savait se battre, même s’il n’en avait pas forcément l’air.
Mais aujourd’hui, il avait tué.
Un effet singulier ; un afflux d’adrénaline avait traversé son corps, comme si plus rien ne lui était impossible. Il avait ôté la vie, regardé un être humain pousser son dernier soupir tout en étant conscient qu’il aurait pu le sauver.
Emportant son fusil à canon scié, il avait rendu visite à la victime – qui n’avait pourtant rien d’une victime – en fin de soirée, tandis que dehors tout était sombre, froid et humide. Il avait frappé de puissants coups à sa porte, sans craindre que quelqu’un l’entende aux alentours : la maison était en cours de construction, la seule à demi terminée dans une jungle bétonnée encore déserte, pas un témoin à proximité. Sachant visiblement ce qui l’attendait, l’homme avait aussitôt lancé les hostilités. Il avait envisagé de le flinguer immédiatement, mais à l’origine son arme devait servir à menacer, pas à tuer. Tirer sur quelqu’un, c’était trop salissant.
Alors, d’un geste vif il avait retourné son fusil et utilisé la crosse pour assommer le type. Après ça, il l’avait achevé à mains nues.
Et ça n’avait pas été difficile.
Pas tant que ça. Il fallait le faire, il n’avait pas d’autre choix.
Maintenant, cette ordure gisait par terre, dans le salon. Il devait déplacer le corps, s’en débarrasser. C’était sa mission de la soirée.
Il resta un instant figé, observant le cadavre inerte tandis qu’il prenait conscience de la situation. À présent rien ne serait plus pareil, il avait franchi la limite, commis un acte dont on ne revenait pas. Il devrait apprendre à vivre avec. Évidemment, il comptait bien s’en tirer – pas d’autre choix. Le peu de gens au courant de sa visite nocturne étaient complices, c’étaient eux qui lui avaient demandé de régler le problème. La police ne lui faisait pas peur tant qu’il réussissait à se débarrasser du cadavre. Les inspecteurs du coin n’avaient pas une grande expérience de la vraie criminalité. On l’interrogerait sûrement sur les liens qui l’unissaient à la victime, peut-être le soupçonnerait-on même quelque temps, mais ça, il pouvait s’en accommoder. Il suffisait de ne pas laisser de traces, en particulier des empreintes.
Heureusement, le sang n’avait pas coulé et il faisait sombre – les ténèbres étaient quasi constantes en cette fin novembre. Il avait juste à transporter le corps jusqu’à sa voiture et à trouver un bon endroit où l’abandonner. Quelques idées lui venaient déjà. Il aurait sans doute besoin d’un coup de main.
L’espace d’une seconde, il se demanda si ce type manquerait à quelqu’un. Ses parents étaient-ils toujours en vie, avait-il des frères et sœurs ? En tout cas, ce sale traître n’avait pas beaucoup d’amis. Non, réflexion faite, il ne manquerait à personne.
Quelqu’un sonna alors à la porte.

Après avoir roulé pendant des heures, Una soupira de soulagement en voyant apparaître le panneau de Thórshöfn, au pied de la péninsule de Langanes, même s’il lui restait encore une bonne distance à parcourir avant d’en atteindre l’extrémité.
Elle acheta un rafraîchissement dans une petite épicerie du village portuaire et en profita pour consulter sa carte. Elle devait aller presque tout au bout à l’est, jusqu’au cap de Fontur, afin de rejoindre le hameau de Skálar.
Elle se remit rapidement en route, un peu hésitante, plus tout à fait sûre de vouloir arriver à destination. Il n’était pas encore trop tard pour faire demi-tour.
Sa vieille Toyota Starlet jaune peinait sur le sentier caillouteux qui serpentait au cœur d’un paysage désertique, essentiellement constitué de roche et d’herbes sauvages. Seule une jolie petite église de campagne avait brisé la monotonie des lieux quelque part en chemin. C’était dans cette région qu’un ours polaire s’était échoué lors du grand hiver de 1918, particulièrement rigoureux. Il avait failli causer un carnage, d’après ce que lui avait raconté Sara, qui tenait cette histoire d’un reportage vu à la télévision.
La route longeait la mer et des amas de bois flotté que personne n’avait daigné ramasser parsemaient la côte. Ici et là, on apercevait également quelques cygnes chanteurs. Plus Una avançait, plus l’état de la chaussée empirait, ce qui n’était pas pour la rassurer. Elle avait beau tenter d’éviter les plus gros nids-de-poule, elle finit par en heurter un particulièrement profond. Certaine que son pneu avait éclaté, elle coupa le moteur et se prépara à sortir sa roue de secours. Constatant avec soulagement qu’il avait résisté, elle profita de cette courte pause pour inspirer l’air marin et regarder sa carte à nouveau, afin de s’assurer qu’elle ne s’était pas perdue.
Tout doucement, elle reprit son chemin, déterminée à ne pas rencontrer le moindre problème si près du but. Elle aperçut bientôt une étroite pointe, sans doute le fameux cap de Fontur qui ouvrait sur la mer, d’une ampleur étourdissante. Un peu plus loin, elle arriva à un croisement – Fontur à gauche, Skálar à droite – et fut soudain prise d’un vertige. Je ne veux pas vivre ici, songea-t-elle. Mais elle n’allait tout de même pas abandonner maintenant.
Tandis qu’elle approchait de Skálar, le brouillard s’abattit d’un coup sur le paysage alentour, effaçant la frontière entre le ciel et la terre, la projetant au cœur d’une insaisissable toile de maître. Sa destination semblait de plus en plus lointaine alors qu’elle se dirigeait vers le néant, où le temps n’avait plus de prise. Peut-être était-ce justement ce qui l’attendait : un lieu où le temps ne voulait plus rien dire, où le jour et l’heure n’avaient aucune importance, où les gens ne faisaient qu’un avec la nature.
Elle finit par atteindre le hameau perdu dans les brumes. Una se sentait comme l’héroïne d’un conte lugubre, rien ne lui paraissait réel. Tout bien réfléchi, sa propre décision n’avait rien de normal – tout lâcher et accepter de passer un an à la lisière du monde habitable. Elle se secoua ; il fallait qu’elle prenne sur elle, ce n’était qu’une première impression, aucune raison de s’y fier.
Elle passa devant une ferme qui surplombait le village mais qui, d’après Sara et le reportage télévisé, en faisait partie. Una discernait à présent quelques maisons à travers l’épais brouillard – un décor de ville fantôme. Ce lieu-là était néanmoins bel et bien habité, et elle avait la sensation qu’on l’observait, que çà et là les gens soulevaient discrètement leurs rideaux pour apercevoir l’inconnue.
Ce n’est qu’un effet de la brume, se dit-elle avec détermination. Comme cette impression que plus personne ne vivait là depuis des années, que tout le monde était parti. C’était déjà arrivé, des villages entiers qui se volatilisaient. Le poisson disparaissait, les gens avec. Mais ces dix âmes-là tenaient le coup, et elle venait s’y ajouter. Hors de question, toutefois, de s’éterniser. Une année scolaire, puis elle retournerait chez elle, riche de cette expérience, après avoir retrouvé un parfait équilibre dans sa vie.
Elle se gara à côté d’un petit groupe de véhicules stationné à la sortie du hameau piétonnier. Salka lui avait décrit en détail sa maison : une bâtisse blanche de deux étages du début du siècle, située à quelques pas du parking. Il était prévu qu’Una s’installe sous les combles. Elle ne donnait pas directement sur le front de mer, comme cela semblait être le cas de la plupart des autres maisons. L’une d’elles était particulièrement impressionnante ; juchée sur un léger relief, elle dominait les autres constructions. Una aperçut également une vieille et charmante église, de quoi surprendre pour une si petite communauté.

Extrait
« Une fois la nuit tombée, abrité par les ténèbres, il transporterait le corps dans son coffre jusqu’à un champ de lave.
C’était mieux ainsi. Trop d’intérêts en jeu, trop d’argent, et les hommes derrière cette affaire étaient sans pitié.
Il fallait en finir, sinon c’était la déroute assurée. Une vie ou deux, ça ne change pas grand-chose, se dit-il. On lui avait également confié la responsabilité de l’autre type qui voulait cafter. Deux hommes, deux pathétiques ratés, reposeraient bientôt à jamais dans un champ de lave. Et ils ne manqueraient pas à grand monde. » p. 88

À propos de l’auteur
JONASSON_Ragnar_DRRagnar Jónasson © Photo DR

Ragnar Jónasson est né à Reykjavík en 1976. Grand lecteur d’Agatha Christie, il entreprend, à dix-sept ans, la traduction de ses romans en islandais. Découvert par l’agent d’Henning Mankell, Ragnar a accédé en quelques années ans seulement au rang des plus grands auteurs de polars internationaux. Avec plus d’un million de lecteurs, la France occupe la première place parmi les trente pays où est Ragnar est traduit. (Source: Éditions de La Martinière)

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La liberté des oiseaux

BAUMHEIER_la_liberte_des_oiseaux  RL-automne-2021  coup_de_coeur

En deux mots
Après la Seconde Guerre mondiale, la famille Groen va être confrontée à une nouvelle tragédie. Quand l’Allemagne se divise Johannes est fonctionnaire à Berlin-Est, son épouse infirmière. Leur fille aînée Charlotte est passionnée par le socialisme tandis que sa sœur Marlene est une artiste amoureuse du fils d’un pasteur qui décide de fuir à l’Ouest. Un choix aux conséquences dramatiques pour toute la famille.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Une famille allemande

Dans cette passionnante saga Anja Baumheier retrace le parcours de la famille Groen dans une fresque qui couvre toute l’histoire contemporaine allemande, de la Seconde Guerre mondiale à la scission, et de la chute du mur de Berlin jusqu’à aujourd’hui. Un premier roman bouleversant.

Si vous prenez une famille allemande et remontez les générations jusqu’au début du siècle passé, alors il y a fort à parier que vous disposerez d’un formidable matériel romanesque, tant l’histoire de ce pays – notamment à l’est – a été riche et bousculée, dramatique et violente, mais aussi exaltante et puissante.
Saluons donc d’emblée la performance d’Anja Baumheier qui, pour son premier roman, a réussi une fresque qui mêle habilement l’intime à l’universel au fil des époques.
Après la scène d’ouverture qui se déroule en 1936 et raconte comment le petit Johannes a découvert sa mère pendue dans le grenier on bascule dans le Berlin d’aujourd’hui au moment où Theresa reçoit une lettre d’un office notarial lui annonçant que Marlene Groen lui lègue sa maison de Rostock à parts égales avec Tom Halász. Une nouvelle qui la sidère, car on lui a toujours expliqué que Marlene, sa grande sœur, avait disparu en 1971 en faisant de la voile sur la Baltique et qu’elle n’a jamais entendu parler de Tom. Mais le notaire va lui confirmer la chose et lui remettre un pli contenant une clé et un mot de Marlene commençant par cette citation: «Chère Theresa,
«Voiler une faute par un mensonge, c’est remplacer une tache par un trou.» (Aristote) Je voulais t’écrire depuis longtemps, mais j’étais trop lâche, je n’en ai pas trouvé le courage. Et je ne voulais pas non plus te compliquer la vie. Maintenant c’est la force qui me manque, le cancer a gagné la partie. On ne peut rien changer au passé, mais on peut essayer d’améliorer le présent. C’est pourquoi j’aimerais que Tom, Anton et toi contribuent à combattre le mensonge.
Affectueusement»
Le chapitre suivant nous ramène en 1946 à Rostock où, au sortir de la Seconde Guerre mondiale Johannes va croiser la route d’Elisabeth. Le fonctionnaire va tomber amoureux de la belle infirmière. Ils se marieront l’année de naissance de la RDA avec des rêves pleins les yeux. Kolia, qui a tendu la main à Johannes perdu dans les ruines, va proposer à son ami de le rejoindre à Berlin et de grimper dans la hiérarchie en intégrant la sécurité intérieure. Sans demander son avis à son épouse il accepte et l’entraîne dans la capitale où elle va intégrer l’hôpital de la Charité et se consoler en retrouvant Eva, une amie d’enfance. Elle n’est pas insensible non plus au charme d’Anton Michalski, l’un des médecins les plus doués de l’établissement.
Les deux filles du couple vont, quant à elles, vouloir suivre des chemins très différents. Charlotte, l’aînée, est passionnée par le socialisme et entend construire ce nouveau pays en faisant confiance aux dirigeants. Sa sœur Marlene, qui a un tempérament d’artiste, aspire à la liberté et à de plus en plus de peine à se soumettre aux contraintes du nouveau régime. Quand elle tombe amoureuse de Wieland, du fils d’un pasteur, elle décide de le suivre dans son projet de fuite à l’Ouest. Une entreprise très risquée…
On l’aura compris, les personnages qui vont se croiser tout au long du roman vont se retrouver au centre d’un maelstrom, entraînés par l’Histoire en marche et par des secrets de famille qui vont finir par éclater. Ainsi l’arbre généalogique d’Elisabeth et Johannes dans version officielle, avec ses trois filles Charlotte, Marlene et Theresa, va se voir vigoureusement secoué. Entre les injonctions de la Stasi, la fuite à l’ouest, la construction du «mur de la honte», puis sa chute et la réunification du pays, les amours contrariées et les mensonges imposés par la raison d’État, la vérité va trouver son chemin et finir par éclater et nous offrir des pages bouleversantes. Un premier roman captivant !

La liberté des oiseaux
Anja Baumheier
Éditions Les Escales
Premier roman
Traduit de l’allemand par Jean Bertrand
432 p., 22 €
EAN 9782365694483
Paru le 4/11/2021

Où?
Le roman est situé en Allemagne, principalement à Berlin, mais aussi à Rostock. On y évoque aussi Munich et Prague ainsi que l’île de Rügen.

Quand?
L’action se déroule de la Seconde guerre mondiale à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Deux sœurs enquêtent sur leur enfance passée en RDA et sur les non-dits qui pèsent sur leur famille. Une fresque sublime et captivante.
De nos jours, Theresa reçoit une mystérieuse lettre annonçant le décès de sa sœur aînée Marlene. C’est à n’y rien comprendre. Car Marlene est morte il y a des années. C’est du moins ce que lui ont toujours dit ses parents. Intriguée, Theresa, accompagnée de son autre sœur Charlotte, part en quête de réponses. Se révèle alors l’histoire de leurs parents, l’arrivée à Berlin au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la carrière de leur père dans la Stasi, la suspicion et la paranoïa, l’influence terrible de son chef, Kolia. Mais surtout, la personnalité rebelle de Marlene, qui rêvait de fuir à l’Ouest…
Grande saga au formidable souffle romanesque, La Liberté des oiseaux retrace quatre-vingts ans d’histoire allemande et nous plonge au cœur de destinées ballottées par l’Histoire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Blog Lili au fil des pages
Blog Livr’Escapades
Blog Culture vs News

Les premières pages du livre
Autrefois (1936)

Jaksonów
Huit heures, enfin ! Johannes rejeta la couverture, sauta du lit et dévala l’escalier en pyjama, les cheveux en bataille. Une faible lueur pénétrait par la fenêtre dans le couloir de la vieille ferme. Johannes s’était tellement réjoui de fêter son anniversaire ! Sa mère avait promis de passer toute la journée avec lui. Il ne serait même pas obligé d’aller à l’école, avait-elle précisé. Depuis la dernière marche d’escalier, il bondit dans la cuisine. Une table en bois grossier occupait le centre de la pièce, une étagère à vaisselle garnissait un pan de mur, et un seau à cendres était posé à côté de la cuisinière. Mais sa mère n’était pas là, ni dans la pièce adjacente. Johannes se doutait de ce que cela augurait : elle ne se lèverait pas de la journée.
La porte de la chambre était restée entrebâillée. En entrant, il reconnut aussitôt une odeur familière de valériane, d’alcool et de bois humide. Les rideaux de lin brut n’étaient pas complètement tirés. À travers une fente, Johannes vit qu’il neigeait à l’extérieur, et la lumière blafarde du matin donnait aux flocons un aspect fantomatique. Doucement, il s’assit au bord du lit. Sa mère avait les yeux fermés, ses longs cheveux défaits étaient étalés sur l’oreiller tandis que sa poitrine se soulevait régulièrement. Sa bouche pâle aux lèvres gercées et sa peau blême lui donnaient un teint cireux, comme si elle n’était plus tout à fait là. Si près d’elle, Johannes pouvait sentir des relents de sueur et l’odeur désagréable de son haleine. Les noms latins imprimés sur les boîtes de médicaments qui encombraient la table de nuit ne lui disaient rien. Contre le mur était appuyée une photo à bord dentelé qui avait été prise avant la naissance de Johannes. Il avait du mal à croire que cette femme alitée était la même que celle de la photographie. Cette dernière souriait en direction de l’appareil, une main appuyée sur la hanche. Sa peau claire resplendissait, ses cheveux noirs étaient coupés court. Il prit la photo et la retourna. Un prénom et une date, Charlotte 1916, étaient inscrits au dos dans une belle écriture manuscrite.
Sa mère ouvrit des yeux vitreux et cernés de rouge.
— Je te souhaite un bon anniversaire.
Johannes se pencha pour la prendre dans ses bras, mais elle le repoussa.
— Non, Hannes, ça m’empêche de respirer. Tu le sais bien.
Johannes recula en hochant la tête. Sa gorge se noua. Il se détourna et parcourut la chambre du regard, sans savoir où poser les yeux. Finalement, il fixa le tableau qui était accroché au-dessus de la commode. Il représentait un paysage de neige, et il eut soudain l’impression que des ombres allaient se détacher de cette surface claire pour lui sauter au visage. Il baissa la tête.
Je sais qu’elle ne va pas bien. Mais c’est mon anniversaire, elle aurait quand même pu se forcer, pensa-t-il sans oser le dire à voix haute. Il avait déjà commis cette erreur un jour, et sa mère avait fondu en larmes :
— Tu crois que ça me plaît d’être comme ça ? lui avait-elle reproché.
Dehors, quelqu’un frappa à la porte. Johannes se leva, traversa le couloir et alla ouvrir. Ida Pinotek, la propriétaire de la ferme voisine, apparut dans l’encadrement. Un foulard noué autour de la tête, elle portait un tablier à carreaux et tenait dans sa main une grande assiette avec une part de gâteau au chocolat.
— Hannes, bon anniversaire, mon garçon ! J’espère que tu aimes toujours le gâteau au chocolat ?
Johannes opina de la tête tandis qu’Ida Pinotek le serrait dans ses bras. Elle était de petite taille et attendait son troisième enfant. Son ventre était tellement proéminent que Johannes effleura à peine son buste.
Il ne put retenir ses larmes plus longtemps.
Ida Pinotek lui caressa la joue.
— Charlotte est encore au lit ?
Il fit signe que oui.
— Mon pauvre garçon.
Elle voulut ajouter quelque chose, mais se ravisa et se mordit la lèvre inférieure.
— Ne t’inquiète pas. Ça va passer. En attendant, c’est l’heure d’aller à l’école. Hubert et Hedwig t’attendent.
Johannes repensa une seconde à la promesse que sa mère lui avait faite de passer cette journée avec lui.
— J’arrive tout de suite, madame Pinotek.
Il fit un crochet par la chambre de sa mère et jeta un coup d’œil à l’intérieur. Elle s’était rendormie. Johannes s’habilla en vitesse, enfila son manteau, mit son cartable sur son dos et suivit la voisine dehors.
L’après-midi, lorsqu’il rentra à la maison, sa mère n’était toujours pas levée. Il alla dans la cuisine où était resté le gâteau de la voisine. Johannes avait faim, mais la seule vue du chocolat lui donna un haut-le-cœur. Il prit la part et alla la jeter sur le tas d’ordures derrière la maison. Il attrapa une branche pour la recouvrir avec des déchets en décomposition. Il ne voulait pas faire de peine à Ida Pinotek.
*
Hubert et Hedwig Pinotek étaient installés à la grande table de la cuisine et décoraient des petits sablés de Noël. Johannes, couché sur le divan, regardait la cire d’une bougie du sapin goutter sur le plancher en bois.
— Tu ne veux pas participer, Hannes ?
Ida Pinotek posa sa main sur l’épaule de Johannes.
— Non, madame Pinotek. Je préfère rester ici.
— Tu peux, mon garçon. L’état de ta mère devrait bientôt s’arranger. Tu verras, l’an prochain, vous pourrez fêter Noël ensemble.
Elle passa sa main dans ses boucles brunes, puis retourna vers la cuisinière pour sortir du four une nouvelle fournée de biscuits.

Deux semaines s’étaient écoulées depuis l’anniversaire de Johannes. Et sa mère n’avait pas quitté sa chambre. Sur le chemin de l’école, Johannes en avait parlé à Hubert et Hedwig. Le soir même, Ida Pinotek était venue frapper à la porte. Sur un ton qui n’admettait aucune contestation, elle avait dit à Johannes de rassembler quelques affaires et de venir s’installer chez eux. Johannes était resté planté là sans bouger, alors la voisine lui avait promis qu’il ne resterait chez eux que le temps que sa mère aille mieux. Depuis, Johannes habitait chez les voisins.
La bougie s’éteignit dans un grésillement. Johannes se redressa et leva les yeux. Par la fenêtre, il vit de la lumière en face dans la chambre de sa mère. Il avait espéré toute la journée pouvoir passer la soirée de Noël avec elle. Il bondit du canapé et traversa la cour en chaussettes. Mais quand il arriva dans le couloir, la lumière avait été éteinte. Johannes s’immobilisa et écouta à travers le silence. Il entendit alors du bruit au grenier. Qu’est-ce que c’était ? Sa mère était-elle montée là-haut ? Johannes grimpa les marches quatre à quatre et atteignit la vieille porte en bois à bout de souffle. Il essaya de l’ouvrir, mais elle était verrouillée de l’intérieur.
— Maman ?
Hésitant, Johannes essayait de pousser la porte lorsque la voix d’Ida Pinotek résonna en bas.
— Hannes, qu’est-ce que tu fabriques ? Tu marches en chaussettes dans la neige ? Tu vas attraper froid, mon garçon.
— Elle est réveillée, madame Pinotek, j’ai vu de la lumière. Mais elle n’est pas dans son lit.
Il se pencha par-dessus la rambarde.
— Qu’est-ce que tu fais là-haut ?
— J’ai entendu du bruit, mais la porte est fermée. D’habitude, elle reste toujours ouverte.
Ida Pinotek gravit lentement l’escalier en soutenant son dos d’une main. Elle devait accoucher dans quatre semaines et avait du mal à se déplacer. Les marches craquaient sous ses pas. Lorsqu’elle arriva devant le grenier, Johannes s’écarta d’un pas. Ida Pinotek appuya de toutes ses forces contre la porte mais rien ne bougea. À la troisième tentative, elle réussit à l’ouvrir et Johannes se rua à l’intérieur.
Le grenier était plongé dans le noir, on ne pouvait rien distinguer.
— Il n’y a personne, Hannes. On va redescendre. Ce sera bientôt l’heure d’ouvrir les cadeaux, dit Ida Pinotek en s’approchant de l’escalier.
Johannes chercha le mur de la main. Il trouva enfin l’interrupteur. L’ampoule du plafond s’alluma, clignota un bref instant et s’éteignit. Mais il avait eu le temps d’apercevoir sa mère, la corde passée sur la poutre et le tabouret renversé.
Aujourd’hui
Berlin
L’odeur qui s’échappait de l’assiette recouverte de papier aluminium parvint aux narines de Theresa et celle-ci reconnut aussitôt le plat du jour : du rôti de porc avec une jardinière de légumes et de la purée. Pendant qu’elle le déballait, une musique militaire tonitruante lui parvenait du salon.
— Monsieur Bastian, vous pouvez baisser un peu le son ?
— Vous dites ?
Le vieillard avait dû autrefois être doté d’une voix sonore. Il avait raconté à Theresa qu’au temps de la RDA, il avait servi dans l’Armée populaire en tant que lieutenant ou capitaine, elle ne se souvenait pas exactement. Les yeux de monsieur Bastian brillaient dès qu’il évoquait cette époque. Aujourd’hui, sa voix avait faibli et avait du mal à couvrir le son du téléviseur.
Theresa glissa la tête à travers le passe-plat entre la cuisine et le salon.
— Est-ce que vous pouvez mettre un peu moins fort ?
Elle montra du doigt le poste posé à côté des étagères murales en stratifié typiques de la RDA.
Monsieur Bastian sourit et l’éteignit complètement, tandis que Theresa posait l’assiette tiède sur la table.
— Vous allez vous régaler. C’est du rôti de porc, votre plat préféré.
— Merci, madame Matusiak, vous êtes une perle. Qu’est-ce que je ferais sans vous ? Vous ne voulez pas vous asseoir près de moi ?
— Ce serait avec plaisir, mais mon temps est compté. Et je dois encore faire le ménage.
Elle sortit dans le couloir et revint avec un chiffon à poussière. Elle était toujours étonnée que des gens remplissent leur séjour de meubles aussi imposants, comme chez sa sœur Charlotte où tout un pan de mur était encombré par des placards. À chaque fois qu’elle passait la voir, Theresa ne pouvait s’empêcher de s’en faire la réflexion. Pendant que Theresa époussetait les vases, les photos de famille et la vaisselle exposés sur les étagères, monsieur Bastian, derrière elle, mâchait avec délectation en faisant grincer son dentier.
— Au fait, où en est votre exposition ? Tous les tableaux sont prêts ?
Theresa reposa une photo de mariage.
— Il m’en reste un à peindre si je ne veux pas me faire incendier par Petzold. Le vernissage aura lieu dans trois semaines.
— Vous y arriverez, madame Matusiak. Il faut laisser le temps au temps, comme on dit. Je peux vous assurer à mon âge que j’en ai souvent fait l’expérience.
Pendant que Theresa secouait son chiffon, le métro aérien passa devant la fenêtre dans un fracas de ferraille, et la voiture de tête s’engouffra dans le tunnel en direction de Pankow. Theresa aimait son travail d’auxiliaire de vie, elle s’était attachée aux personnes qu’elle côtoyait jour après jour. Mais sa vraie passion, c’était la peinture. Elle dessinait depuis sa plus tendre enfance, sans avoir jamais pensé pratiquer autrement que pour le plaisir. Jusqu’à sa rencontre avec Albert Petzold, qui tenait une galerie d’art dans la Oderberger Straße. Elle était ravie qu’il lui ait proposé d’exposer ses tableaux. Elle en avait toujours rêvé, mais n’avait jamais osé montrer ses œuvres à d’autres personnes que Charlotte et sa fille, Anna. La rencontre avec Petzold avait été le fruit du hasard. Six mois plus tôt, Theresa s’était rendue au musée d’Histoire naturelle pour dessiner le grand squelette de dinosaure dans la galerie vitrée. Elle avait presque terminé quand un homme s’était arrêté derrière elle pour regarder par-dessus son épaule. Ils avaient alors engagé la conversation, et Albert Petzold avait invité Theresa à passer le voir dans sa galerie de Prenzlauer Berg pour lui montrer son travail.
Theresa ferma la fenêtre et jeta un œil au coucou accroché au-dessus du canapé.
— J’ai fini, madame Matusiak.
Monsieur Bastian avait vidé son assiette et posé les couverts en travers, il ne restait pas même un peu de sauce. Il appartenait à cette génération qui mangeait tout ce qu’on lui servait.

Theresa s’allongea dans la baignoire et savoura la chaleur du bain. La journée avait été fatigante, et elle sentait son dos la tirailler. Elle ferma les yeux et se réjouit à l’idée de passer une soirée tranquille. Elle pensait commander une pizza et travailler un peu à ses tableaux. Elle s’apprêtait à rajouter de l’eau chaude lorsque la sonnette de la porte d’entrée la fit sursauter. Qui pouvait bien lui rendre visite à cette heure ? Sûrement que sa fille, Anna, qui avait la clé et téléphonait toujours pour prévenir avant de passer. La sonnette retentit de nouveau. Theresa se leva, enroula une serviette autour de sa tête, enfila son peignoir et se dirigea vers la porte.
— Madame Matusiak, Theresa Matusiak ?
Theresa acquiesça d’un signe de tête.
— Vous voulez bien signer ici ?
Le facteur lui tendait une lettre recommandée.
Theresa signa le formulaire, le remercia et referma la porte. Perplexe, elle retourna l’enveloppe dans tous les sens. Pourquoi recevait-elle un recommandé ? Il provenait de l’étude de notaires Herzberg & Salomon domiciliée dans la Schönhauser Allee. Theresa se ressaisit et déchira l’enveloppe.
Chère Madame,
Nous vous faisons savoir par la présente que madame Marlene Groen a déposé son testament à notre étude. Suite à son décès la semaine dernière, nous vous informons qu’elle vous lègue sa propriété de Rostock à parts égales avec monsieur Tom Halász. Nous vous prions de nous contacter au plus vite afin de régler les formalités.
Avec nos plus sincères condoléances,
p. o. Maître Kai Herzberg.
Theresa laissa retomber la lettre. Marlene venait de mourir ? Ce devait être une erreur. Ce courrier n’avait aucun sens. Sa grande sœur avait disparu en 1971 dans un accident de bateau. Marlene s’était noyée alors qu’elle faisait de la voile sur la Baltique avec son père, Johannes. Elle venait de fêter ses dix-sept ans. La perte de l’enfant avait causé une telle douleur à ses parents que, par la suite, ils avaient évité autant que possible d’en parler.
Theresa s’approcha de la fenêtre, laissant des empreintes humides sur le plancher. Songeuse, elle resta immobile devant ses tableaux appuyés contre le mur. Les toiles représentaient des visages mélancoliques, évoquant un peu les portraits de Modigliani. Theresa caressa du bout des doigts la joue d’une femme au teint pâle, coiffée d’un chapeau à large bord. Ses parents, Johannes et Elisabeth Groen, avaient eu trois filles. Theresa, Marlene et Charlotte, l’aînée. Theresa, la cadette, n’avait pas connu Marlene qui était morte avant sa naissance. Quelque temps après le décès, Elisabeth s’était retrouvée enceinte sans le vouloir et n’avait pas eu le cœur de renoncer à cet enfant.
Theresa s’arracha à la contemplation du tableau et parcourut une nouvelle fois la lettre. Elle tressaillit en lisant les termes de « propriété de Rostock ». Une propriété ? Elle n’y avait pas prêté attention à la première lecture. Theresa retira la serviette enroulée autour de sa tête et pensa à la maison de Rostock qui avait autrefois appartenu à ses parents. Ils l’avaient vendue après la chute du mur. Pendant tout ce temps-là, c’était donc Marlene qui en avait été la propriétaire ? Alors qu’elle était censée être morte depuis des années ?
Theresa avait la gorge sèche. Elle alla à la cuisine et but à même le robinet. Puis elle prit son téléphone sur la table et composa le numéro de sa sœur Charlotte, l’aînée, la fille raisonnable qui trouvait toujours une solution à tout. Peut-être pourrait-elle l’éclairer ?
— Charlotte ? C’est moi. Tu as un moment ?
Theresa retourna au salon et regarda par la fenêtre.
— Pas tellement. Je pars demain matin en formation à Magdebourg et je dois encore préparer mes affaires. Que se passe-t-il ?
— Eh bien, je viens de recevoir une lettre recommandée. C’est au sujet de Marlene. Elle… Visiblement elle a vécu jusqu’à la semaine dernière.
À l’autre bout de la ligne, elle ne percevait que la respiration de Charlotte.
— Tu es encore là ? demanda Theresa.
— Oui… Écoute, ce n’est pas possible. Marlene est morte depuis des années.
— Je sais, je n’y comprends rien. Et le plus étonnant, c’est que Marlene m’a apparemment légué sa maison.
Theresa s’assit sur la chaise qui trônait devant son chevalet près de la fenêtre.
— Quelle maison ?
— Celle de Rostock. Tu sais, la maison que papa a vendue à un investisseur en 1992. Charlotte, cette histoire est invraisemblable. Tu aurais une explication ?
— Non, je trouve ça tout aussi étrange… Je crois que tu vas devoir interroger maman, même si ça risque d’être compliqué.
— C’est ce que je vais faire. Dès demain matin. Peut-être s’agit-il d’un malentendu ou d’une erreur, qui sait ?
Pensive, Theresa regarda la lettre sur le chevalet.
— Charlotte, j’ai encore une question. Tu connais un certain Tom Halász ?
— Non, ça ne me dit rien, pourquoi ?
— Pour rien, juste comme ça. Je te rappellerai dès que j’en saurai plus.
*
Le lendemain matin, après avoir fixé un rendez-vous avec la secrétaire de l’étude Herzberg & Salomon, Theresa prit le S-Bahn pour se rendre à Lichtenberg, où sa mère Elisabeth vivait depuis cinq ans dans un établissement pour personnes dépendantes. Celui-ci se trouvait tout près du parc zoologique où Elisabeth emmenait souvent Charlotte et Theresa pendant leur enfance, et ces dernières espéraient que cette proximité pourrait raviver la mémoire de leur mère.
Cette maison de retraite spécialisée s’était imposée comme la meilleure solution. Après la mort de Johannes en 1997, Elisabeth avait eu un regain d’énergie et avait beaucoup voyagé. Theresa et Charlotte la voyaient rarement. De son côté, Theresa traversait une période difficile. Elle venait de se séparer de Bernd, le père d’Anna, et devait s’organiser pour élever seule son enfant. Quant à Charlotte, dépitée, elle suivait une formation de fonctionnaire des finances à la suite du refus de l’Allemagne réunifiée de reconnaître son diplôme de professeur d’instruction civique obtenu au temps de la RDA.
Trois ans plus tard, l’état de santé d’Elisabeth s’était mis à décliner. Elle avait commencé par oublier ses clés quand elle sortait de chez elle, puis à ne plus retrouver sa maison et à confondre le nom de ses enfants. Un jour où Charlotte lui rendait visite, elle avait même appelé la police, pensant qu’elle était victime d’un cambriolage. À mesure qu’elle perdait la mémoire, Elisabeth se montrait agressive, et il était devenu de plus en plus difficile pour ses filles de s’occuper d’elle. Elisabeth avait même accusé Theresa de lui voler de l’argent. Et puis elle oubliait de s’alimenter. Les deux sœurs avaient dû se résoudre à la confier à des professionnels.

Dans la maison de retraite, le personnel entassait les plateaux du repas de midi sur des chariots en métal pour les ramener à la cuisine. Theresa passa à l’accueil et monta dans l’ascenseur qui sentait l’infusion de menthe et le produit désinfectant. Elle appuya sur le chiffre quatre. La porte se referma lentement et la cabine couverte de miroirs se mit en mouvement.
La porte de la chambre d’Elisabeth était ouverte, Theresa entra sans frapper. Sa mère était assise droite dans son lit et contemplait le tableau qui était accroché au mur. Une reproduction de La Belle Chocolatière, la célèbre peinture de Jean-Etienne Liotard qui ornait autrefois le salon de Johannes et Elisabeth. Il offrait un contraste criant avec la chambre moderne et aseptisée, tout comme la commode ancienne qu’Elisabeth avait également rapportée de chez elle.
La maladie avait rapidement altéré le visage d’Elisabeth. Elle avait désormais les cheveux clairsemés, les yeux éteints, et sa bouche était réduite à un simple trait. Le chemisier beige et le gros gilet qu’elle portait la faisaient paraître encore plus frêle qu’elle n’était déjà. Theresa ne put s’empêcher de penser à la photo de mariage de ses parents. Sa mère n’était plus que l’ombre de cette femme magnifique qu’elle avait été autrefois.
— Bonjour, maman. C’est moi dit Theresa en chuchotant.
Elisabeth ne détacha pas son regard de La Belle Chocolatière, seule sa main tressaillit brièvement.
Sur la route, Theresa s’était demandé comment elle amènerait la conversation sur Marlene et elle avait décidé d’aborder le sujet en douceur.
— Tu vas bien ?
Elisabeth ne réagit pas.
Theresa s’assit au bord du lit.
— Je suis venue parce que j’ai quelque chose à te demander. À propos de Marlene. J’ai reçu hier une lettre recommandée…
Elisabeth tourna la tête et fixa Theresa droit dans les yeux.
— Tais-toi !
Theresa sursauta, surprise par la violence de ces mots. Où sa mère avait-elle trouvé l’énergie de parler aussi fort ? Elle qui n’arrivait plus à manger toute seule. Il y avait une telle détermination dans sa voix. Theresa ne l’avait plus entendue parler sur ce ton depuis bien longtemps.
Elisabeth tourna à nouveau son regard vers le tableau.
— Marlene a toujours causé des ennuis. Il a fallu mettre bon ordre à la situation, sinon la famille aurait éclaté.
Sa voix chevrota.
— Qu’est-ce que tu dis ?
Theresa se rapprocha de sa mère, mais celle-ci ne réagit pas.
Theresa prit la main d’Elisabeth. Elle était glacée.
— C’est Anton qui l’a sauvée.
Qui était Anton ? Theresa releva la tête sans comprendre. Sa mère avait fermé les yeux et elle lui caressa doucement le dos de la main.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda de nouveau Theresa.
Mais elle eut beau répéter la question, Elisabeth se mura dans le silence.

Autrefois (1943)

Rostock
— Quand est-ce qu’il reviendra, papa ?
Käthe prit la main d’Elisabeth.
— Peut-être au printemps, répondit-elle avant de se lever.
La cave ne mesurait que quelques mètres carrés et sentait le moisi. Le stock de bougies était presque épuisé, et les vivres, conserves et bocaux commençaient à manquer. Le seau d’aisance était plein et dégageait une odeur nauséabonde. Une fois de plus, Käthe avait éludé la question concernant Emil. Peut-être au printemps. Pourquoi avait-elle dit cela ? Elle savait qu’Elisabeth n’en croyait pas un mot. À seize ans, cette dernière comprenait bien des choses.
Cela faisait déjà cinq mois que la police était venue chercher Emil. Celui-ci savait parfaitement ce qu’il risquait en participant aux réunions clandestines organisées dans le port et en distribuant des tracts pacifistes. Käthe et Elisabeth vivaient maintenant depuis trois mois dans cette cave, autant pour se protéger des bombardements que par crainte de voir revenir les hommes en uniforme. L’entrée de leur cachette était dissimulée derrière une étagère encastrée dans un renfoncement du mur. Les deux planches du bas étaient simplement posées, et il suffisait de les retirer pour passer à travers le meuble. Elisabeth et Käthe montaient le moins possible dans la maison, seulement pour chercher de l’eau et vérifier que tout était en ordre.
— Il ne reviendra pas, c’est ça ?
Elisabeth prit la dernière bougie et la tourna dans sa main.
— Lisbeth, tu es trop grande pour que je te joue la comédie. Je ne sais pas quand ton père reviendra. Je ne sais même pas s’il rentrera un jour.
Tout à coup, une sirène se mit à retentir. Les deux femmes sursautèrent et jetèrent un regard apeuré à travers la grille du soupirail. Il pleuvait et on ne distinguait qu’une petite portion de trottoir. Il faisait sombre, et des éclairs illuminaient les pavés humides à intervalles de plus en plus rapprochés. Puis elles virent des gens passer, des chaussures d’enfants et de grossiers souliers de femmes marcher en hâte en direction de l’abri antiaérien. On entendait des cris et des pleurs. Elisabeth se colla à sa mère.
Käthe posa sa main sur la tête de sa fille.
— Dans cette cave, on est en sécurité. De toute façon, ça ne pourra pas être pire que ce qu’on a vécu l’an passé.
Malgré ces paroles confiantes, Käthe avait du mal à garder contenance. Elle ne se souvenait que trop de la nuit d’épouvante qu’elle avait vécue en avril dernier. Des milliers de bombes s’étaient abattues sur Rostock, et le vent de mer s’était chargé de propager les incendies. Après l’attaque, elles avaient erré avec Emil au milieu des rues dévastées, complètement hagarde. Un nombre considérable d’immeubles avaient été ravagés par les flammes, des sections de rues entières avaient été anéanties, et des centaines de personnes vagabondaient désormais sans abri. La vieille ville ressemblait à un champ de ruines, le toit de l’église Saint-Pierre était parti en fumée et il ne restait rien du théâtre municipal que Käthe et Emil avaient l’habitude de fréquenter.
Elisabeth poussa un cri en entendant les premiers tirs de la défense antiaérienne. Elle se serra un peu plus contre sa mère qui ne pouvait contenir le tremblement de sa main posée sur les cheveux de sa fille. Elle s’efforçait de ne pas laisser paraître sa peur. L’une de nous doit se montrer forte, pensait-elle.
Un étrange silence s’installa dehors, puis les bombes se mirent soudain à siffler et une énorme détonation retentit. La vitre du soupirail explosa et des éclats de verre volèrent sur le matelas posé sous la fenêtre. Elisabeth sursauta, et Käthe sentit qu’elle avait mouillé sa culotte.

Le bombardement ne s’acheva qu’après minuit. Le silence retomba, tout semblait paisible. Un chien se mit à aboyer. Des chaussures passèrent à nouveau devant le soupirail, cette fois dans l’autre sens. Une odeur de soufre pénétrait à travers la grille. Elisabeth se dégagea des bras de sa mère, poussa les débris de verre et s’étendit sur le matelas.
— Je reviens tout de suite.
Käthe se leva, retira les planches de l’étagère et se faufila à travers l’ouverture. Elle se pencha pour attraper le seau d’aisance et remonta lentement l’escalier pour sortir de la cave.
La maison était intacte, les vitres des fenêtres du haut avaient tenu bon. À côté de la porte se trouvait une malle. Käthe en sortit une culotte propre, alla dans la salle de bains, fit tremper dans la lessive celle qu’elle venait de retirer et sortit devant la maison. La rue était encore pleine de fumée. Du côté du port, des flammes s’élevaient dans le ciel. Käthe regarda prudemment autour d’elle : personne en vue. Elle descendit les marches et vida son seau dans une bouche d’égout. En se retournant, elle remarqua un paquet posé sur les marches du perron. Elle s’approcha et vit un broc d’eau fraîche, des bougies et une miche de pain emballées dans du papier journal. Käthe se dépêcha de les ramasser et de les ramener à l’intérieur. En ces temps de pénurie, qui pouvait bien encore se permettre de partager ? Käthe retourna dans la salle de bains, rinça sa culotte et la suspendit sur le fil à linge.
Quand elle revint dans la cave, Elisabeth s’était endormie. La couverture de laine grossière gisait à côté du matelas. Comme elle ressemblait à son père avec ses cheveux blonds et sa stature un peu frêle ! Käthe ramassa la couverture et l’étendit sur sa fille. Soudain, elle perçut un bruit inhabituel au-dessus de sa tête. Le vent avait plaqué un tract contre le soupirail et le faisait vibrer.
Käthe se leva, tira le papier à travers la grille et lut. Édition spéciale. Défaite allemande à Stalingrad, les soldats prisonniers des Russes.
*
À trois jours de marche de Rostock
Johannes s’enfonçait dans la neige jusqu’aux genoux. Il avait de la fièvre et tremblait de tout son corps. La lanière de son sac en cuir lui lacérait le dos, son pantalon était trempé et son manteau bien trop fin par ce froid glacial. Son pied lui faisait tellement mal qu’il n’arrivait plus à marcher, et il fut obligé de s’asseoir. Lors de son départ précipité, il avait glissé sur une flaque gelée et était tombé dans un fossé. Une latte de clôture lui servait de béquille, il avait les mains calleuses. Il n’avait pas eu le temps de réfléchir, le danger était trop grand. Depuis que les troupes de Hitler avaient été battues à Stalingrad, l’Armée rouge avançait inéluctablement. La population allemande devait fuir la Silésie.
Un homme avec une charrette à bras, qui venait de rejoindre le convoi, l’aida à se relever.
— Quel âge as-tu, mon garçon ?
— Seize ans tout juste.
L’homme hocha la tête.
— Si jeune et déjà livré à toi-même, sur les routes. Monte, je peux te tracter un moment.
Johannes n’eut même pas la force de le remercier. Il se redressa et se hissa dans la charrette. Entre les valises, les malles et une luge, un bébé dormait, emmitouflé dans un manteau en fourrure. Johannes s’allongea à côté de cette masse douillette. Ses yeux se fermèrent, et il rêva de sa mère.

Un craquement sec tira Johannes du sommeil.
— Quoi ? Que se passe-t-il ? Où… ?
L’homme qui tirait la charrette s’était arrêté : l’essieu avant venait se de briser en deux.
— La charrette est foutue.
Il fixa longtemps Johannes du regard. Son visage était creusé, ses pupilles jaunâtres, et il toussait.
— Qu’est-ce qu’on va faire ?
L’homme toussa à nouveau. Il tira de la poche de son manteau déchiré un mouchoir qu’il plaça devant sa bouche. Quand la quinte de toux fut passée, il jeta un coup d’œil au tissu, puis le montra à Johannes. Il était taché de sang.
— Je ne vais plus tenir longtemps. Je voudrais te demander une faveur : pourras-tu t’occuper d’Hanna ?
— Qui est-ce ?
L’homme rangea son mouchoir dans son manteau et montra la charrette de la main.
— Ma petite-fille. J’ai promis à ma fille de la conduire en lieu sûr.
Johannes regarda le paquet posé à côté de lui. L’enfant avait les yeux fermés.
— Qu’est-ce qui lui est arrivé, à votre fille ?
L’homme ne répondit pas.
D’autres réfugiés arrivaient. Eux aussi avaient une charrette, mais tirée par un cheval si maigre qu’il avançait au pas.
— Tu t’occuperas d’elle ? Tu veux bien ?
— D’accord.
Johannes retroussa le bas de son pantalon. Sa cheville était devenue violette.
— Je reviens tout de suite. Je vais me mettre à l’écart pour me soulager.
L’homme traversa le chemin et disparut derrière un bosquet.
Johannes écarta le manteau en fourrure et posa sa main sur le corps du nourrisson. Il était glacé. Il retira sa main et plaça son oreille près du nez de la petite Hanna. Rien. Elle ne respirait plus.
Un coup de feu retentit. Le son provenait du bosquet. Johannes fut pris d’un vertige, il ne sentait plus ses pieds, ses mains s’étaient raidies et une douleur atroce lui labourait le crâne. Il s’étendit auprès du bébé mort. Toutes ses forces l’avaient abandonné et ses yeux se fermèrent de nouveau.
La charrette suivante était arrivée à la hauteur de Johannes.
— Eh là ! cria une voix de femme.
Johannes ouvrit les yeux.
— Oui, chuchota-t-il.
— Tu es vivant, tant mieux.
Une femme était debout à côté de la charrette.
— Descends et prends l’enfant.
— Mort, dit simplement Johannes.
— Alors passe-moi au moins la fourrure.
Johannes ne bougea pas. La femme monta sur la charrette, retira l’enfant du manteau de fourrure et le reposa.
— Reprends la route, mon garçon. Encore trois jours de marche et on sera à Rostock.

Aujourd’hui

Berlin
L’étude de notaire se trouvait tout près de la station de métro Eberswalder Straße. Theresa arriva avec un quart d’heure d’avance et lut les plaques dorées accrochées à l’entrée : deux notaires, un cabinet de chirurgie esthétique, un coach de vie privée, deux allergologues. L’entrée était recouverte de moquette bordeaux. Theresa examina son reflet dans les plaques brillantes. Elle portait un chemiser blanc et un élégant pantalon gris. Ses cheveux, qu’elle gardait habituellement lâchés, étaient rassemblés en une tresse. Elle monta l’escalier jusqu’au premier étage et s’apprêtait à sonner quand la porte s’ouvrit.
— Madame Matusiak ?
Theresa confirma d’un signe de tête.
Maître Herzberg devait avoir à peu près le même âge qu’elle, ce qui la surprit.
— Je suis ravi de vous rencontrer. Encore toutes mes condoléances. Je peux vous offrir quelque chose ? Un café, un verre d’eau, une limonade ?
— Je prendrais bien un café.
Une femme corpulente en costume lilas apparut derrière lui dans le couloir.
Maître Herzberg se tourna vers elle :
— Madame Schmidt, deux cafés, s’il vous plaît.
— Bien sûr. Avec du lait et du sucre ?
Maître Herzberg et Theresa approuvèrent.
— Par ici, madame Matusiak, je vous en prie.
Theresa suivit maître Herzberg à travers un étroit couloir au bout duquel il ouvrit une porte.
— Installez-vous, je reviens tout de suite.
Theresa entra dans le bureau et regarda autour d’elle. La pièce, inondée d’une lumière chaude, était également garnie de moquette bordeaux. Devant la fenêtre se trouvaient deux canapés et un fauteuil, tous en cuir beige, et des étagères couvertes de classeurs occupaient tout un pan de mur. Sur une table en verre, on avait disposé une coupe en cristal remplie de fruits artificiels. Theresa s’assit dans le fauteuil et regarda les deux photos posées sur le bureau : l’une représentait une femme et l’autre deux enfants. Maître Herzberg entra et referma la porte.
— Madame Matusiak, je suis à vous.
Il déposa sur la table en verre un petit plateau avec deux tasses de café et une assiette de biscuits, alla chercher deux enveloppes brunes sur son bureau et s’assit près de Theresa. Il ouvrit la première et s’éclaircit la voix.
— Par la présente, je soussignée Marlene Groen lègue à Theresa Matusiak, née Groen, et Tom Halász ma maison sise 1 Sankt-Georg-Straße à Rostock.
Theresa s’enfonça un peu plus profondément dans le fauteuil et maître Herzberg lui tendit l’autre enveloppe.
— Celle-ci vous est destinée personnellement.
Elle était matelassée. Theresa la tâta du bout des doigts, elle contenait un objet dur, sans doute une clé.
Un nuage vint cacher le soleil et plongea le bureau dans l’ombre, donnant soudain à la pièce une atmosphère froide. Sans un mot, Theresa prit sa tasse et but son café.
— Eh bien ?
Maître Herzberg, qui regardait Theresa à travers ses lunettes, lui faisait penser à un comédien dont elle n’arrivait pas à retrouver le nom.
— Vous êtes sûr ?
— Que voulez-vous dire ?
Maître Herzberg prit un biscuit et croqua dedans.
— Ce document a-t-il bien une valeur juridique ? Il n’y aurait pas une erreur ?
Maître Herzberg releva ses lunettes sur son front.
— Tout est parfaitement en règle sur le plan juridique. Vous n’avez aucun souci à vous faire.
— Je ne sais quoi en penser.
— Eh bien, vous pourriez simplement vous réjouir d’hériter d’une maison, vous auriez pu tomber plus mal. Avec ma femme, dit-il en désignant la photo posée sur son bureau, on cherche actuellement à se loger. Dans le quartier, les loyers ont tellement augmenté, c’est invraisemblable.
Pendant toutes ces années, Theresa ne savait même pas que Marlene était encore en vie. Elle pensait que tout allait s’éclaircir lors de ce rendez-vous, que cette histoire se révélerait finalement être un malentendu. Mais le testament de Marlene était tout à fait explicite, aucune méprise n’était possible.
— Une dernière chose. Je n’arrive pas à joindre le cohéritier, monsieur Tom Halász. Vous savez peut-être où il réside ?
Theresa croisa les jambes en se demandant si elle devait avouer au notaire qu’elle n’avait jamais entendu parler de cet homme.
— Nous allons essayer de le contacter ensemble. Vous êtes d’accord ?
Theresa acquiesça d’un signe de tête. Maître Herzberg alla chercher un dossier sur son bureau, l’ouvrit, tapa un numéro sur son téléphone et alluma le haut-parleur.
Au bout de la troisième sonnerie, la boîte vocale se déclencha.
— Entreprise de débarras Halász. Je ne suis pas joignable pour le moment. Laissez-moi un message, je vous rappellerai dès que possible.
*
Son téléphone portable se mit à sonner dans l’appartement. Tom sursauta et gémit en ouvrant les yeux. Sa tête le lançait. La sonnerie s’arrêta enfin et il se tourna sur le côté. Une femme était couchée près de lui. Elle était nue, étendue sur le ventre, la tête tournée vers la porte, si bien que Tom ne voyait pas son visage. Il essaya de retrouver son nom, en vain. Il ne se souvenait que du bar où il avait passé la soirée avec son collègue Konstantin, assis au comptoir. Konstantin était parti peu après minuit, il avait dû ensuite rencontrer cette femme. Cindy ? Melanie ? Tom se leva et se dirigea vers la salle de bains.
Son portable était posé sur la machine à laver. Encore ce numéro qui avait déjà essayé de le joindre plusieurs fois ces derniers jours. Cette fois, le correspondant avait laissé un message.
— Bonjour monsieur Halász. Ici maître Herzberg de l’étude Herzberg & Salomon. C’est au sujet de Marlene Groen. Merci de me rappeler au plus vite.
Tom garda les yeux rivés sur le téléphone. Marlene. Comment avait-elle pu le retrouver après tout ce temps ? Est-ce qu’elle tentait à nouveau de s’immiscer dans sa vie ? Et pourquoi avait-elle demandé à un notaire de le contacter ? Il devait encore s’agir d’une histoire d’argent.
Une voix de synthèse proposa à Tom plusieurs options : « Pour rappeler votre correspondant, faites le 1 ; pour effacer le message, faites le 2 ; pour le sauvegarder, faites le 3 ; pour réécouter le message, faites… »
Tom appuya sur la touche 2.

Autrefois (1946)

Rostock
— Au suivant, s’il vous plaît.
Elisabeth éternua, prit un mouchoir dans le tiroir du bureau et se moucha bruyamment. Ce jour-là, elle aurait préféré rester chez elle au chaud pour se soigner, mais elle avait été réquisitionnée pour aller travailler car un nouveau camp de personnes déplacées venait d’ouvrir.
Un jeune homme s’avança devant elle, les yeux baissés.
— À vos souhaits, murmura-t-il.
— Merci. Votre nom, s’il vous plaît ?
— Johannes Groen.
Il leva enfin la tête vers elle.
Elisabeth éternua une nouvelle fois.
— Eh bien, vous avez attrapé un bon rhume.
Le jeune homme souriait, mais ses yeux étaient marqués de cernes profonds. Des boucles brunes désordonnées lui tombaient sur le front, et, malgré son allure, Elisabeth le trouva attirant. Il portait un pantalon usé jusqu’à la corde, une chemise à carreaux et un manteau beaucoup trop grand pour lui. Une écharpe rayée marron et vert en laine rêche était enroulée autour de son cou.
Elisabeth baissa les yeux et se concentra sur sa machine à écrire.
— D’où venez-vous ?
— De Jaksonów, en Silésie. On m’a envoyé ici déposer une demande de logement.
Elisabeth éternua à nouveau.
Le jeune homme dénoua son écharpe et la lui tendit en souriant.
— Tenez. Vous me faites de la peine.
— Mais je ne peux pas accepter. Vous en avez besoin…
Elisabeth s’interrompit. Elle ne voulait pas insinuer qu’il n’avait sans doute rien d’autre à se mettre. Elle trouva le geste généreux, si bien qu’elle prit l’écharpe et le remercia.
— On ne peut pas laisser une jolie femme tomber malade.
Ses yeux avaient retrouvé de l’éclat et ses joues s’étaient creusées de petites fossettes.
Elisabeth sentit soudain que ses mains tremblaient. Devant la porte de son bureau, une longue file de gens attendait. Il fallait qu’elle se dépêche, elle n’avait pas le temps de discuter plus longtemps avec lui. Elle aurait pourtant aimé savoir d’où il venait et pourquoi il avait dû quitter son pays, au lieu de se contenter des seules informations nécessaires pour remplir le formulaire. Mais l’administration des personnes déplacées n’était pas l’endroit idéal pour faire connaissance. Elle suspendit l’écharpe sur le dossier de sa chaise, prit deux formulaires sur son bureau, glissa un papier carbone entre les deux, et inséra le tout dans la machine à écrire.
— Votre âge ?
— Dix-huit ans.
Elisabeth sentit ses joues s’empourprer tandis qu’elle tapait à la machine. Pourquoi la présence de cet homme la troublait-elle à ce point ? Comment se pouvait-il qu’un inconnu fasse battre son cœur aussi vite ? Jamais un homme n’avait produit chez elle un tel effet. Ses doigts ne trouvaient plus les touches du clavier, elle dut recommencer. Dans quelques mois, elle suivrait une formation d’infirmière. Mais, en attendant, ce poste lui rapportait un peu d’argent dont sa mère et elle avaient grand besoin pour vivre.
Une fois le formulaire rempli, elle tendit le double à Johannes Groen. Elle espérait qu’il ne remarquerait pas l’empreinte humide que sa paume avait laissée sur le papier.
Au moment où il saisit le formulaire, leurs mains se touchèrent.
— À l’occasion, je repasserai chercher mon écharpe, si vous êtes d’accord. Je sais où vous trouver.
Il sourit une nouvelle fois, se retourna et sortit.
*
Le nouveau camp où Johannes logeait désormais était certes plus grand, mais composé de baraques tout aussi sommaires. Il y régnait une odeur atroce. Derrière la cabane, le puisard n’avait pas été vidé depuis des jours. Johannes retenait sa respiration et allait faire ses besoins le plus vite possible. Il était fatigué. Depuis quelques semaines, pour gagner un peu d’argent, il aidait à déblayer les ruines de la ville détruite et à trier les pierres. Ce travail l’épuisait, et il rentrait au camp chaque soir un peu plus éreinté. L’administration lui avait attribué un lit dans une baraque en planches rudimentaire qu’il partageait avec deux autres garçons de son âge. Edmund et Otto étaient tous deux originaires de Breslau, mais ils n’étaient pas très causants et, lorsqu’ils n’étaient pas de sortie, ils passaient le plus clair de leur temps à dormir.
Ils ne disposaient que du strict minimum. Une table, trois planches qui servaient de lit et une étagère contre le mur pour ranger leurs vêtements et les quelques effets personnels qu’ils avaient pu emporter.
Johannes s’étendit sur le lit, remonta sur lui la couverture en laine râpeuse et ses yeux se fermèrent aussitôt. Il dormait déjà profondément quand des voix le tirèrent de son sommeil. Il se redressa en baillant et aperçut un groupe d’hommes à travers la fenêtre. Ils portaient des uniformes gris-vert, certains une chemise bleue avec un écusson cousu sur la manche : un soleil jaune et les initiales FDJ1. Ces gars s’étaient déjà rassemblés la veille au soir. Johannes se leva, sortit de la cabane et se dirigea vers eux. Ils étaient assis autour d’un feu de camp et l’un d’eux jouait de la guitare. Johannes les écouta chanter un moment. Il s’apprêtait à partir quand l’un d’eux s’écarta du groupe et s’avança vers lui en fumant.
— Privet malish, mon gars, attends un peu.
Johannes s’immobilisa.
— Viens t’asseoir avec nous.
L’homme tira de la poche de son uniforme un paquet de cigarettes russes et le tendit à Johannes.
— Non, merci.
— Tu ne fumes pas ? De toute façon, ce n’est pas bon pour la santé, dit-il en riant. Comment tu t’appelles ?
— Johannes.
— Un joli nom. Chez nous, on dit Ivan ou Vania.
Il prit Johannes par le bras et l’entraîna vers le feu.
— Moi, c’est Kolia.
Les flammes répandaient une agréable chaleur, les chansons du groupe étaient enjouées et parlaient d’un avenir radieux. Johannes s’assit près de Kolia qui allumait une nouvelle cigarette.
— Finalement, j’en prendrais bien une.
Kolia acquiesça et sourit à Johannes.
— Vanioucha, si je peux faire autre chose pour toi que t’offrir une cigarette, n’hésite pas à venir me voir. On aura besoin de renfort pour construire le socialisme.
*
— Tu pars à Berlin ? Si vite ?
Elisabeth tendit à Eva un drap propre.
Depuis qu’elles avaient toutes les deux commencé la formation à l’hôpital, les jeunes femmes étaient devenues inséparables. Elles se racontaient tout et passaient tout leur temps libre ensemble. Dès que c’était possible, elles s’arrangeaient pour travailler en même temps. Quelques semaines plus tôt, quand Eva avait raconté qu’elle pensait déménager à Berlin avec son époux Otto, Elisabeth avait espéré que leur projet n’aboutirait pas trop vite. Mais voilà qu’Eva lui annonçait maintenant qu’elle serait partie d’ici deux mois.
— Tu sais, Lisbeth, c’est une chance unique. Ils cherchent de toute urgence des infirmières à l’hôpital de la Charité. Et Berlin compte tellement de chantiers qu’Otto gagnera plus d’argent là-bas.
Eva tendit le drap sur le matelas.
— Viens donc avec nous. Berlin, c’est formidable.
— Je ne sais pas.
Eva sortit un autre drap du placard.
— Qu’est-ce qui te retient ici ?
Elisabeth regarda par la fenêtre. Elle songeait à Johannes Groen. Cela faisait des mois qu’elle pensait à lui et elle n’avait pas quitté un seul jour son écharpe. À tel point qu’un jour, sa mère lui avait fait remarquer qu’elle risquait d’avoir trop chaud, maintenant que le printemps était arrivé, mais Elisabeth avait secoué la tête en souriant.
— C’est à cause de ce Johannes ?
— Tu peux donc lire dans mes pensées ?
Elisabeth réajusta sa coiffe d’infirmière.
— Tu n’arrêtes pas d’en parler depuis des semaines ! Pourquoi est-ce que tu ne vas pas le voir dans le camp où il habite ?
D’un geste, Eva lissa une dernière fois le drap sur le lit. Elle prit une paire de gants en caoutchouc, les poudra de talc et s’essuya les mains dans son tablier.
— Je n’ose pas. J’ai peur de m’être imaginé des choses avec cette histoire d’écharpe. D’ailleurs, il n’est jamais revenu la chercher. Ce n’était peut-être qu’un geste de politesse.
— Ça m’étonnerait ! Les hommes n’ont pas l’habitude de distribuer leur écharpe aussi facilement. D’ailleurs, il est peut-être passé te voir à ton ancien poste alors que tu travaillais déjà ici. Va le voir ! De toute façon, tu n’arrives pas à l’oublier.
— Je sais, je l’ai trouvé tellement séduisant ! s’exclama Elisabeth, si fort que la patiente qui était couchée près de la fenêtre tendit son index devant sa bouche.
— Excusez-moi.
La malade sourit.
— Ah, quand l’amour s’en mêle, mademoiselle ! Moi aussi, j’ai connu ça quand j’avais votre âge…
Elisabeth prit la boîte de talc des mains d’Eva et la rangea dans le placard.
— Johannes, rien que son nom, tu ne le trouves pas magnifique ?
— Oui MA-GNI-FIQUE, reprit Eva en éclatant de rire.
— Tu te moques de moi ! Mais je me fais peut-être des idées. En plus, qui sait s’il est encore à Rostock?
*
Une semaine plus tard, lorsque Elisabeth sortit de l’hôpital après son service, elle n’en crut pas ses yeux. C’était lui, en chair et en os ! Johannes Groen était assis sur un banc devant l’hôpital, en train de lire. Habillé d’un pantalon en velours côtelé, d’une chemise bleue sans col et d’un gilet en laine gris, il avait l’air complètement différent de l’homme qu’elle avait rencontré la première fois. Elisabeth ne savait pas comment se comporter. Lentement, elle s’approcha de lui et s’arrêta deux pas avant le banc. Johannes était tellement absorbé dans sa lecture qu’il ne fit pas attention à elle. Il avait repris du poids, des couleurs, et ses cheveux avaient retrouvé du volume.
Elisabeth prit son courage à deux mains, inspira profondément et s’éclaircit la voix :
— Excusez-moi ! On se connaît, vous vous souvenez de moi ?
Johannes releva la tête et passa la main dans ses cheveux, l’air songeur.
Elisabeth baissa les yeux. Visiblement, il ne l’avait pas reconnue. Il faut dire que leur rencontre remontait déjà à un certain temps.
— Au bureau des personnes déplacées. Un jour où j’étais enrhumée…
Elisabeth se trouva ridicule, elle avait du mal à formuler une phrase intelligible alors qu’elle avait imaginé tant de fois cette scène de retrouvailles.
— Je m’appelle Elisabeth Havelmann. Et vous, vous êtes Johannes Groen, n’est-ce pas ?
— C’est vrai.
Il se leva en la dévisageant, puis son visage s’illumina en un instant.
— Mais oui, je m’en souviens maintenant. Vous avez gardé mon écharpe ?
Elisabeth rougit.
— Qu’est-ce que vous faites dans cet hôpital ?
Johannes rangea le livre dans son sac en cuir.
— Une formation d’infirmière. Et vous ? Vous semblez pourtant en bonne santé.
Des gouttelettes de sueur perlaient sur le front de la jeune femme.
— Un garçon du camp ne se sentait pas bien. Je l’ai accompagné.
Johannes sourit.
— Rien de grave ?
— Non, je crois qu’il se remettra vite. Elisabeth, je suis désolé de ne pas vous avoir reconnue tout de suite.
— Ce n’est pas grave, dit Elisabeth en jouant avec une boucle d’oreille.
— Vous accepteriez de venir vous promener avec moi demain ?
*
Johannes se présenta le lendemain matin devant la maison d’Elisabeth. Les moineaux gazouillaient dans les arbres et le soleil brillait déjà si fort qu’Elisabeth ne portait qu’un gilet sur sa robe verte lorsqu’elle sortit dans la rue. Johannes avait appuyé une vieille bicyclette contre la clôture du jardin. Sur le guidon était suspendu un panier recouvert d’une nappe à carreaux.
— Venez, Elisabeth, nous partons en balade. On pourrait suivre la rivière Warnow.
Du bout de sa chaussure, Johannes traça le chemin dans les graviers.
— À bicyclette ? Comment allons-nous faire ?
Elisabeth observa le cadre rouillé d’un air inquiet.
— Elle va bien nous porter, faites-moi confiance. Vous ne risquez rien, j’en fais mon affaire.
Elisabeth releva le bas de sa robe, s’assit sur le porte-bagages, et Johannes se mit à pédaler. Elle se tenait à lui pour ne pas tomber. Elle avait passé ses bras autour de sa taille et sentait la chaleur de son corps à travers sa chemise. Les rues de Rostock avaient beau être encore dévastées par la guerre, Elisabeth avait l’impression de ne s’être jamais sentie aussi bien de toute sa vie. Les jours passés dans la cave, la faim, la peur, tout cela avait subitement disparu. Elle ne pensait plus qu’à Johannes désormais.
La rivière Warnow n’était pas loin, mais Johannes s’embrouilla, tourna plusieurs fois au mauvais endroit, crut prendre des raccourcis, mais rallongea le trajet.
— Vous ne connaissez pas le chemin ?
— Oh, je pourrais rouler toute la vie comme ça avec vous.
Elisabeth sentit ses joues s’empourprer.

Ils étendirent la nappe sur le sol au bord de la Warnow et Johannes souleva le rabat du panier.
— J’espère que vous aimerez tous ces plats russes.
Elisabeth observa avec curiosité la salade de pommes de terre aux harengs, les raviolis pelmeni, le gâteau au fromage blanc vatrouchka, les bonbons batontchiki et deux bouteilles de kvas, une boisson fermentée.
— Kolia m’a aidé à préparer le pique-nique. C’est lui aussi qui m’a procuré la bicyclette.
— Qui est Kolia ?
Elisabeth sortit du panier les deux bouteilles et le décapsuleur.
— Un ami et presque un père pour moi, même s’il n’en a pas l’âge. Il est venu de Moscou pour aider à reconstruire le pays. Il m’a même trouvé un emploi. Avant, je déblayais les décombres. Maintenant, je travaille dans l’administration.
Johannes prit une bouteille et l’ouvrit.
— Vous avez les yeux qui brillent quand vous parlez de lui, dit Elisabeth en souriant.
— Il y a de bonnes raisons à cela. Il s’occupe de moi. J’ai enfin trouvé quelqu’un qui…
— … qui veille sur vous, c’est ça ?
Johannes baissa les yeux.
— Et vos parents ?
— C’est un sujet douloureux. Et il vaut peut-être mieux ne pas l’aborder lors d’un premier rendez-vous.
Johannes but une grosse gorgée de kvas.
— Mais puisque vous m’avez posé la question : je n’ai pas connu mon père, et ma mère était très malade. Un jour, je l’ai retrouvée morte dans le grenier.
Johannes eut du mal à retenir ses larmes.
— J’ai vécu un temps avec la famille qui habitait dans la ferme voisine. Et puis la place a manqué et je me suis retrouvé dans un orphelinat.
— Je suis désolée.
Johannes rangea la bouteille dans le panier et se mit à contempler la rivière, perdu dans ses pensées. Une péniche passa dans un bruit de moteur. Sur le pont était assis un vieil homme qui fumait la pipe en fixant un point à l’horizon. Un teckel couché sur ses genoux leva mollement la tête et regarda dans la direction des jeunes gens quand le bateau arriva à leur niveau. Tous deux restèrent silencieux un moment, à observer la surface de l’eau agitée de vaguelettes, quand des cris d’oiseaux firent sursauter Elisabeth.
Ils levèrent les yeux vers le ciel.
— Regardez, Elisabeth, les grues cendrées sont de retour ! dit-il en tendant le doigt.
— Elles sont tellement nombreuses. C’est très bon signe.
Enfant, lors d’un séjour avec ses parents à la Baltique, sur l’île de Rügen, Elisabeth avait vu des centaines d’oiseaux se poser dans un champ. Son père lui avait expliqué que les grues faisaient une halte à Rügen, en automne, pour se rassembler avant de migrer vers des régions plus tempérées. Depuis, la vue de ces oiseaux gracieux lui procurait une sensation de confiance et de sécurité. Elle sourit.
— Que voulez-vous dire ?
— Les grues portent bonheur.
Elisabeth baissa les yeux et vint plonger son regard dans celui de Johannes. Puis elle appuya sa tête contre son épaule, tandis qu’il passait son bras autour d’elle.

Aujourd’hui

Berlin
Lorsqu’elle arriva dans la rue en quittant l’étude de maître Herzberg, Theresa aperçut sa fille en face à la terrasse d’un café, assise dans une balancelle de jardin. Elle prenait appui sur ses baskets pour se donner de l’élan et se bercer tranquillement, plongée dans son téléphone portable. Alors que Theresa s’engageait sur la chaussée, elle ne remarqua pas le tramway qui venait de tourner au coin de la rue. Le chauffeur fit sonner sa cloche, Theresa recula aussitôt mais buta contre le bord du trottoir, trébucha et tomba sur les genoux en poussant un cri qui alerta les passants, affolés. Tandis qu’elle commençait à reprendre ses esprits, elle vit une tache rouge s’imprimer sur l’étoffe claire de son pantalon.
Anna bondit de la balancelle et accourut vers sa mère.
— Tout va bien, maman ?
Theresa acquiesça d’un signe de tête et attendit qu’elle l’aide à se relever.
Anna prit sa mère par le bras.
— Tu fais de ces choses. Il faut traverser au passage clouté, tu me l’as suffisamment répété quand j’étais petite. Tu avais oublié ?
Theresa ne put s’empêcher de sourire. Elles se dirigèrent lentement vers le bar où elles prirent place.
— J’ai eu tellement peur, j’ai besoin d’un remontant.
— Il n’est que quatre heures et demie… dit Anna en consultant sa montre.
Theresa fit signe à la serveuse et commanda un café-vodka. Elle prit une serviette sur la table et tamponna la tache sur son pantalon.
— Je crois qu’il est fichu.
— Pour enlever une tache de sang, il suffit de frotter avec du shampooing et de l’eau froide. J’ai vu ça sur un tuto YouTube.
Les yeux verts d’Anna brillèrent dans la lumière du soleil.
Theresa posa la serviette et regarda sa fille. Le temps filait tellement vite. Cela faisait déjà deux ans qu’Anna avait pris un appartement et entamé des études d’histoire et de sciences de la culture à l’université Humboldt. Pour gagner un peu d’argent, Anna travaillait comme guide le week-end au musée de l’Histoire allemande sur l’avenue Unter den Linden. Elle était indépendante financièrement, et Theresa était heureuse de constater qu’elle avait plutôt bien réussi l’éducation de sa fille.
— Alors, comment ça s’est passé chez le notaire ? Cette histoire d’héritage, c’était vraiment une erreur?
Anna reprit son léger mouvement sur la balancelle.
— Manifestement, non. Marlene m’a bel et bien légué la maison de Rostock. À moi et à ce Tom.
— Bizarre. Raconte-moi ce que tu sais sur Marlene.
La serveuse apporta le café. Theresa en but aussitôt une grande gorgée et commença à se détendre, la vodka ne tarda pas à faire son effet.
— Marlene est morte à dix-sept ans dans un accident de voilier. Alors qu’ils étaient partis naviguer avec notre père sur la mer Baltique, une tempête a dû éclater sans prévenir, et le bateau s’est retourné. On n’a jamais retrouvé son corps, et il n’y a jamais eu d’enterrement. C’est à peu près tout ce que je sais. Je suis née plus tard, je n’ai pas connu Marlene. Mes parents n’en parlaient jamais, et j’ai fini par ne plus poser de questions. J’imagine que c’était trop douloureux pour eux de parler de cet enfant qu’ils avaient perdu.
Theresa étendit ses jambes sous la table.
— Aujourd’hui, tout porte à croire que tes parents t’ont menti et que Marlene n’est pas décédée à cette époque-là.
Theresa opina de la tête.
— Et qui est ce Tom ? demanda Anna en sortant son portable.
— Range-moi ça, s’écria Theresa sur un ton de reproche.
Anna reposa son téléphone sur ses genoux.
— Excuse-moi, dirent-elles dans un même élan.
Theresa esquissa un sourire. Toute cette histoire d’héritage la minait alors qu’elle était censée se concentrer sur la préparation de son exposition. Depuis qu’elle avait reçu la lettre de maître Herzberg, elle n’avait pas retouché à ses pinceaux. La situation semblait tellement absurde. Comment pouvait-elle concevoir que sa sœur qu’elle croyait décédée depuis longtemps venait de lui léguer l’ancienne maison de ses parents ? Et qui était ce Tom, dont elle n’avait jamais entendu parler et qui se retrouvait maintenant lui aussi copropriétaire de la maison ? Theresa fit signe à la serveuse et commanda un deuxième café-vodka.
— Il s’appelle Tom Halász. Je n’en sais pas plus.
— On va regarder, une seconde, dit Anna en reprenant son portable. Débarras d’appartement Tom Halász, ça te dit quelque chose ?
Theresa fit un effort pour se souvenir de ce que Tom avait annoncé sur sa messagerie.
— Oui, je crois que c’est ça.
Anna passa le téléphone à Theresa.
— Mais, dis-moi, c’est qu’il est joli garçon !
Sur l’écran s’était affichée la photo d’un jeune homme à qui Theresa donnait une trentaine d’années. Il avait les yeux bruns, le teint mat et son sourire laissait apparaître une rangée de dents impeccablement alignées. Theresa dut reconnaître que Tom, si c’était bien lui, ne manquait pas de charme. Mais ce visage n’expliquait pas du tout pourquoi Marlene avait légué sa maison à eux deux.
— Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?
— Aucune idée. Je vais commencer par fumer une cigarette.
Theresa farfouilla dans son sac à la recherche de son paquet de tabac. Son regard s’arrêta sur l’enveloppe que maître Herzberg lui avait remise. Elle la posa sur la table.
— C’est le notaire qui me l’a donnée.
— Et tu la sors seulement maintenant ?
Anna se saisit de l’enveloppe.
— Je peux ?
— Je t’en prie.
Theresa se roula une cigarette et l’alluma.
Anna ouvrit l’enveloppe. Elle contenait une clé et une lettre qu’elle parcourut brièvement.
— Aristote ? Qu’est-ce qu’il vient faire là ?
— Comment ça ?
— Tiens, lis toi-même.

Chère Theresa,
« Voiler une faute par un mensonge, c’est remplacer une tache par un trou. » (Aristote.)
Je voulais t’écrire depuis longtemps, mais j’étais trop lâche, je n’en ai pas trouvé le courage. Et je ne voulais pas non plus te compliquer la vie. Maintenant, c’est la force qui me manque, le cancer a gagné la partie. On ne peut rien changer au passé, mais on peut essayer d’améliorer le présent. C’est pourquoi j’aimerais que Tom, Anton et toi contribuent à combattre le mensonge.
Affectueusement,
Marlene

Theresa laissa retomber la lettre.
— De quel mensonge parle-t-elle ? Remplacer une tache par un trou ? Qu’est-ce qu’elle veut dire par là? demanda Anna.
Theresa haussa les épaules et contempla la lettre d’un air pensif.
— Et qui est ce Anton ?
— Je n’en ai pas la moindre idée. Mais ta grand-mère Lisbeth a aussi mentionné son nom quand je suis allée la voir hier. Bizarre… Je suis certaine de ne jamais avoir entendu parler de lui auparavant.
— Anton, Tom… Tout ça est bien mystérieux.
Anna ramassa la clé sur la table et l’examina.
— Je crois qu’on va devoir aller faire un tour à Rostock. Et aussi essayer de contacter ce Tom.
— Oui, tu as raison.
Anna plaqua brusquement sa main devant sa bouche et disparut à l’intérieur du café. »

Extraits
« Les murs étaient tapissés d’un papier peint beige à losanges discrets. Sous la fenêtre était disposé un grand lit protégé avec un couvre-lit datant des années 1960 et orné de grosses fleurs turquoise, brunes et jaunes. À côté du lit était posée une lampe sphérique orange. Une armoire paysanne sculptée se trouvait en face d’un canapé en velours cannelle au dossier garni de tapis au crochet blanc et d’une table réglable à manivelle sur laquelle se trouvait un coffret décoré de motifs peints, comme ceux qu’on ramenait autrefois des vacances en Hongrie ou en Bulgarie.
— C’est dément, non ?
Anna se laissa tomber sur le canapé, soulevant un nuage de poussière.
— Si je raconte ça dans mon séminaire d’histoire, ils vont vouloir organiser un voyage pour venir voir ça. On a vraiment l’impression de remonter le temps. p. 101

« Pendant qu’ils attendaient leur plat, Theresa explora la salle du regard. Sur le mur près de l’entrée était suspendu un drapeau de la RDA, ainsi que des fanions et des insignes. Au-dessus des tables, des étagères étaient décorées de postes Sternradio, de tourne-disque, de vaisselle, de produits ménagers, de bocaux de légumes, de paquets de lentilles Tempo et de café Rondo, de chewing-gums et de tablettes de chocolat, de cosmétiques Florena, de livres, de magazines et de disques. À côté du bar étaient punaisées des photos d’enfants portant le foulard bleu ou rouge des pionniers, d’adolescents en chemise du mouvement de la Jeunesse et de jeunes gens en uniforme de l’Armée populaire nationale.
Monsieur Bastian but une gorgée de bière.
— Vous vous souvenez? Vous aussi, vous avez grandi en RDA.
— J’avais dix-sept ans quand le mur est tombé, j’ai fêté ma majorité à la porte de Brandebourg le soir du Nouvel An 1989. Un peu que je m’en souviens !
Le visage de monsieur Bastian se rembrunit.
— C’est dommage qu’on veuille faire une croix sur cette époque. Avec la réunification, les gens ont tout jeté pour réaménager leur appartement. Un scandale, si vous voulez mon avis. »
NB. Le restaurant «L’Osseria» qui est décrit ci-dessous est désormais fermé.

À propos de l’auteur
BAUMHEIER_Anja_©Dagmar_MorathAnja Baumheier © Photo Dagmar Morath

Anja Baumheier est née en 1979 à Dresde et a passé son enfance en RDA. Professeure de français et d’espagnol, elle habite aujourd’hui à Berlin avec sa famille. La Liberté des oiseaux est son premier roman. (Source: Éditions Les Escales)

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Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes

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  RL-automne-2021  coup_de_coeur

En deux mots
Devant les yeux incrédules de son épouse Serenata, Remington annonce qu’il a l’intention de courir un marathon. Comme le sexagénaire n’est pas vraiment un sportif, elle s’imagine que cette lubie va lui passer. Mais non seulement il persiste, mais va vouloir en faire encore davantage.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La course à la performance

Dans un roman joyeusement ironique, Lionel Shriver raconte comment un sexagénaire se lance le défi de finir un marathon alors qu’il n’est guère sportif. Face aux yeux effarés de son épouse, il va s’entêter sur le chemin de la performance extrême.

C’est un peu le monde à l’envers au sein du couple que forment Serenata et Remington. Elle a longtemps été la sportive avant que, la soixantaine passée et des problèmes récurrents au genou ne l’obligent à fortement restreindre ses entrainements. Lui n’a jamais vraiment pratiqué d’activité physique intensive et à même accumulé un peu d’embonpoint au fil des ans. Aussi l’annonce par Remington qu’il envisageait de participer à un marathon laisse sa femme pantoise. D’autant que toute l’attention de Remington va désormais se porter sur cet objectif. Il va s’équiper de pied en cap, s’acheter une montre connectée. Mieux, après une sortie face à des bourrasques de vent qui lui ont laissé un souvenir particulièrement désagréable, il va s’équiper d’un tapis roulant avec grand écran. Des dépenses qui exaspèrent Serenata qui doit tenter d’équilibrer les comptes avec des contrats de « voix off » pour des jeux vidéo. Elle voit arriver la date du marathon avec appréhension, mais aussi avec l’espoir qu’une fois ce but atteint, un semblant de normalité reviendra s’installer dans leur quotidien. Car si depuis leur rencontre ils avaient appris à se chamailler avec une douce ironie, maintenant les accrochages étaient plus sévères.
Pour les sexagénaires qui se retrouvent ensemble à l’heure de la retraite, la cohabitation s’avérait difficile et les tensions croissantes, alors même qu’ils n’avaient plus à se préoccuper de leurs enfants Valeria et Deacon. La première semblait avoir trouvé son équilibre en se tournant vers Dieu, le second avait « peu en commun avec l’un ou l’autre de ses parents. Oh, il tenait de son père son charme dégingandé, mais n’avait pas son caractère contemplatif ni son sang-froid. Et Serenata ne se reconnaissait pas non plus dans le garçon. (…) De manière générale, sur le plan génétique, le fait que ces deux personnes soient le fruit de parents avec lesquels ils paraissent n’avoir aucun lien était déconcertant et Serenata n’aurait jamais imaginé que ce type de familles existait avant de se réveiller, ébahie, dans l’une d’elles. » Alors quand Valeria et ses préceptes religieux s’invite à la maison pour encourager son père, la tension croît encore. À Saratoga Springs, où se court le marathon, Remington atteindra son but. Certes à un train de sénateur – plus de 7h – mais requinqué par cet exploit. Grâce à Bambi Buffer, qui l’a accompagné et encouragé pour ses derniers kilomètres, il va se sentir fort, ruinant les espoirs de son épouse. Désormais, en compagnie de celle qui va devenir sa coach et des membres du club local, il entend s’inscrire pour un triathlon extrême (4,2 km de natation, 180 km à vélo et 42,5 km à pied)!
Au pays de la performance et de l’american dream, tous les défis sont permis. Et ce n’est rien de dire que Remington va s’accrocher au sien!
Si Lionel Shriver réussit si bien à raconter l’Amérique d’aujourd’hui, c’est qu’elle choisit un angle de vue original. Ici, c’est cette passion de la pratique sportive, souvent poussée à l’extrême, mais qui est surtout révélatrice du rapport au corps dans un pays où l’obésité fait des ravages. Le tout servi par une écriture vive, pleine d’humour et de comparaisons choc, d’ironie joyeusement cinglante et de petits dialogues qui sonnent si cruellement justes.

Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes
Lionel Shriver
Éditions Belfond
Roman
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Catherine Gibert
384 p., 22 €
EAN 9782714494375
Paru le 18/08/2021

Où?
Le roman est situé aux États-Unis, tout au long d’un parcours qui commence à Santa Ana, Californie, puis à Jacksonville, Floride, à West Chester, Pennsylvanie, à Omaha, Nebraska, à Roanoke, Virginie, à Monument, Colorado, à Cincinnati, Ohio, à New Brunswick, New Jersey, à New York, Albany, Hudson et Saratoga Springs où se court le marathon. On y passe aussi des vacances à Cape Hatteras.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Avec une plume plus incisive que jamais et un humour ravageur, Lionel Shriver livre un roman explosif sur un couple de sexagénaires en crise, dressant au passage un portrait mordant de nos sociétés obsédées par la santé et le culte du corps. Une bombe de provocation qui prouve, s’il le fallait encore, que Lionel Shriver est une des plus fines observatrices de notre temps
Un beau matin, au petit-déjeuner, Remington fait une annonce tonitruante à son épouse Renata : cette année, il courra un marathon. Tiens donc ? Ce sexagénaire certes encore fringant mais pour qui l’exercice s’est longtemps résumé à faire les quelques pas qui le séparaient de sa voiture mettrait à profit sa retraite anticipée pour se mettre enfin au sport ? Belle ambition ! D’autant plus ironique que dans le couple, le plus sportif des deux a toujours été Renata jusqu’à ce que des problèmes de genoux ne l’obligent à la sédentarité.
Qu’à cela ne tienne, c’est certainement juste une passade.
Sauf que contre toute attente, Remington s’accroche. Mieux, Remington y prend goût. Les week-ends sont désormais consacrés à l’entraînement, sous la houlette de Bambi, la très sexy et très autoritaire coach. Et quand Remington commence à envisager très sérieusement de participer à un Iron Man, Renata réalise que son mari, jadis débonnaire et volontiers empoté, a laissé place à un être arrogant et impitoyable. Face à cette fuite en avant sportive, leur couple résistera-t-il ?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
En attendant Nadeau (Steven Sampson)
La Presse (Mathieu Perreault – entretien avec l’auteur)
L’Express (grand entretien avec Thomas Mahler)
France Bleu (#Toutenpapier Frédérique Le Teurnier)
Ouest-France (Jean-Marc Pinson)
Le journal de Montréal (Karine Vilder)
Blog Kanou Book
Blog Pamolico
Mathurin.com

Les premières pages du livre
« 1
— J’AI L’INTENTION de courir un marathon.
Dans une mauvaise sitcom, elle aurait recraché son café sur la table du petit déjeuner. Mais Serenata était quelqu’un de posé, alors, entre deux gorgées, elle glissa un « Quoi ? » sur un ton acerbe mais poli.
— Tu m’as très bien entendu.
Dos à la cuisinière, Remington l’examina avec une assurance déconcertante.
— Je vise celui de Saratoga Springs en avril.
Elle avait l’impression, ce qui lui était rarement arrivé au cours de son mariage, de devoir mesurer ses paroles.
— Tu es sérieux ? Tu ne me fais pas marcher ?
— Est-ce dans mes habitudes de te faire des blagues ? Je ne sais pas comment prendre ton incrédulité, sinon comme une insulte.
— C’est peut-être parce que je ne t’ai jamais vu courir, même d’ici au salon.
— Pourquoi je courrais jusqu’au salon ?
Le recours au mode littéral n’était pas une première. Se chamailler en pinaillant, c’était leur mode de fonctionnement. C’était un jeu.
— En trente-deux ans, pas une fois je ne t’ai vu faire le tour du pâté de maisons au petit trot. Et maintenant tu m’annonces le plus sérieusement du monde que tu as l’intention de courir un marathon. Tu devais te douter que je serais un peu surprise.
— Alors, vas-y. Sois surprise.
— Tu n’as pas peur… – Serenata marchait encore sur des œufs. Et puis, au diable la prudence ! – … que ce soit d’une effroyable banalité ?
— Absolument pas, répondit-il sur un ton affable. C’est à toi que la banalité fait peur. Par ailleurs, si je renonçais à courir un marathon au motif qu’une foule de gens rêvent d’en faire autant, ma décision n’en serait pas moins dictée par la multitude.
— De quoi s’agit-il exactement ? D’une chose à faire dans ta bucket list ? Tu as écouté tes vieux disques des Beatles et tu as soudain eu la révélation que « When I’m Sixty-Four » s’adressait à toi ? Une bucket list, a-t-elle répété en reculant sa chaise. Où j’ai été pêcher ça ?
Le fait d’utiliser une expression à la mode était l’illustration même de ce manque d’originalité, de ce comportement moutonnier qui la mettait en rage. (Et ce n’était vraiment pas rendre justice aux moutons. Comment ces pauvres bêtes étaient-elles devenues la métaphore du conformisme ?) D’accord, il n’y avait pas de mal à adopter une nouvelle expression. Ce qui était horripilant, c’était cette façon dont tout le monde évoquait soudain sa bucket list, ses cent choses à faire avant de passer l’arme à gauche, sur un ton à la fois léger et entendu, pour bien montrer que l’usage de cette expression lui était parfaitement familier.
Serenata amorça un mouvement pour se lever de sa chaise, les nouvelles d’Albany qu’elle était en train de lire sur sa tablette ayant maintenant perdu de leur intérêt. Ils n’avaient emménagé à Hudson que depuis quatre mois et elle se demandait combien de temps encore elle lirait le Times Union en ligne afin de « conserver un lien avec leur ancienne ville », comme elle disait.
Elle-même n’avait que soixante ans, même si sa génération était la première à ajouter un « que » à ce sinistre cap. Comme elle était restée une demi-heure dans la même position et que ses genoux s’étaient ankylosés, allonger la jambe droite se révéla délicat. Une fois le genou grippé, elle devait le détendre très lentement. Par ailleurs, elle ignorait à quel moment l’un ou l’autre genou ferait quelque chose d’étrange et de surprenant – émettre un soudain klonk, annonciateur d’un léger glissement hors de l’articulation, suivi d’un retour au point de départ avec un autre klonk. C’était le genre de pensées que ressassaient les gens de son âge et leur principal sujet de conversation. Serenata regrettait de ne pouvoir présenter des excuses rétroactives à ses grands-parents défunts dont les lamentations d’ordre médical lui avaient tant pesé lorsqu’elle était enfant. Sous-estimant l’individualisme impitoyable de leurs proches, les personnes âgées racontaient leurs bobos par le menu, persuadées que ceux qui les aimaient se sentiraient forcément concernés par leurs douleurs. Mais nul ne s’était soucié des souffrances de ses grands-parents et aujourd’hui, personne ne s’intéresserait à celles de leur petite-fille jadis si insensible. Justice immanente.
La phase suivante – se mettre debout – fut couronnée de succès. Oh, comment en quelques années un exploit minable pouvait passer pour un triomphe ! Se rappeler le mot « blender ». Boire une gorgée d’eau sans casser le verre.
— Tu ne t’es pas dit que le moment était mal choisi pour m’annoncer cette nouvelle ? demanda-t-elle en branchant le chargeur de sa tablette.
S’occuper les mains ; la batterie affichait encore 64 %.
— Quel est le problème ?
— Moi, je ne peux plus le faire, maintenant. J’ai arrêté de courir en juillet.
— Je savais que tu ramènerais ça à toi. C’est pour ça que j’ai eu peur de t’en parler. Tu veux vraiment que je me refuse quelque chose sous prétexte que cela te rend nostalgique ?
— Nostalgique ! J’en éprouverais de la nostalgie ?
— De l’amertume, plutôt, corrigea Remington. Mais même si je restais ligoté à une chaise jusqu’à la fin des temps, tes genoux ne s’en porteraient pas mieux.
— Tout cela est très rationnel.
— J’entends ta remarque comme une critique.
— Si je te suis, ce serait « irrationnel » de prendre en compte les sentiments de ta femme ?
— Oui, dans la mesure où me sacrifier ne soulagera pas ta peine.
— Tu y réfléchis depuis un moment, non ?
— Quelques semaines.
— Et cet engouement soudain pour l’activité physique a-t-il un quelconque rapport avec ce qui s’est passé au SDT ?
— Uniquement dans le sens où ce qui s’est passé au SDT m’a donné un peu plus de temps libre.
Cette allusion, pourtant minime, crispa Remington. Il se mordilla l’intérieur de la joue, un tic, et le ton de sa voix devint à la fois glacial et acide, avec une pointe d’amertume, comme un cocktail.
Serenata ne supportait pas les femmes qui s’activaient furieusement dans la cuisine quand elles étaient bouleversées, et pourtant elle dut se canaliser d’une façon absurde pour ne pas aller vider le lave-vaisselle.
— Si tu cherches à t’occuper, n’oublie pas pourquoi nous nous sommes installés ici. Tu n’es pas allé voir ton père depuis un bout de temps, et chez lui tout est à réparer.
— Il n’est pas question que je passe le restant de mes jours allongé sous l’évier de mon père. C’est tout ce que tu as trouvé pour me dissuader de courir un marathon ? Franchement !
— Je veux que tu fasses ce dont tu as envie, c’est évident.
— Pas si évident que ça.
L’attraction du lave-vaisselle était irrésistible. Serenata se serait giflée.
— Tu as couru pendant si longtemps…
— Quarante-sept ans, coupa-t-elle d’un ton sec. Et pas seulement couru.
— Alors… tu pourrais peut-être me donner des conseils, proposa-t-il sur un ton hésitant – il n’en avait pas la moindre envie.
— N’oublie pas de faire tes lacets. C’est tout.
— Écoute… Je sais bien que tu adorais ça. Je suis navré que tu aies dû abandonner.
Serenata se redressa et posa le bol qu’elle avait à la main.
— Je n’adorais pas courir. Voilà un tuyau pour toi : personne n’aime courir. Les gens font semblant, mais ils mentent. La seule satisfaction, c’est d’avoir couru. Sur le moment, c’est ennuyeux et pénible, dans le sens où il faut fournir un effort et non parce que c’est difficile de savoir le faire. C’est répétitif. N’espère pas y trouver la révélation de quoi que ce soit. Je suis probablement ravie d’avoir eu une excuse pour abandonner. Et c’est sans doute ça que je ne peux pas me pardonner. Mais j’ai au moins la joie de ne plus faire partie de la masse des abrutis qui soufflent de concert en pensant tous être tellement différents.
— Des abrutis comme moi.
— Des abrutis comme toi.
— Tu ne peux pas m’en vouloir de faire ce que tu as fait pendant, je te cite, quarante-sept ans.
— Tu crois ça ? lâcha-t-elle avec un sourire pincé avant de se diriger vers l’escalier. Je vais me gêner.

Remington Alabaster était un homme mince au port altier qui donnait l’impression d’avoir gardé la ligne sans avoir jamais rien fait pour. Il avait des membres naturellement proportionnés, des chevilles fines, des mollets galbés, des genoux bien dessinés et des cuisses de marbre qui, après un petit coup de rasoir, auraient été sublimes sur une femme. Ses pieds étaient de toute beauté – également minces, une cambrure marquée et des orteils allongés. Chaque fois que Serenata lui massait le cou-de-pied, elle appréciait de n’y trouver aucune trace d’humidité. Les pectoraux glabres de Remington étaient délicieusement discrets et si d’aventure ils devaient augmenter grâce à des développés-couchés intensifs, elle considérerait la transformation comme une perte. Certes, depuis quelques années, il avait pris un tout petit peu de ventre, ce dont elle évitait de parler. Elle aurait parié que cela relevait d’un accord tacite, classique dans un couple : à moins qu’il n’aborde le sujet, ce type de changement physique ne regardait que lui. Raison pour laquelle, même si elle avait été tentée de le faire, elle ne lui avait pas demandé de but en blanc ce matin-là si la contrariété d’avoir pris du poids, pas plus de deux kilos, était à l’origine de cette affaire de marathon.
Hormis ce petit bourrelet inoffensif, Remington vieillissait bien. Il avait toujours eu un visage expressif. Le masque d’impassibilité qu’il avait porté au cours des toutes dernières années de sa vie professionnelle était une protection, un artifice dont une certaine Lucinda Okonkwo était entièrement responsable. À soixante ans, son teint était devenu légèrement grisâtre : c’est cette homogénéisation de la carnation qui rend le visage des Blancs plus vague, plus plat et d’une certaine façon moins vivant à mesure qu’ils avancent en âge, comme des rideaux dont l’imprimé jadis éclatant aurait passé au soleil. Et pourtant, en imagination, elle substituait systématiquement les traits mieux définis de son visage plus jeune à ceux d’aujourd’hui, plus vénérables, plus flous ; elle lui redessinait les yeux, lui colorait les joues comme si elle le maquillait mentalement.
Elle était capable de le voir. De le voir à différents âges d’un simple coup d’œil. Elle pouvait même, bien malgré elle, deviner dans ce visage encore énergique le frêle vieillard qu’il deviendrait. Appréhender cet homme dans sa totalité, ce qu’il était, avait été et serait, était son travail. Il s’agissait d’un travail important, d’autant plus important à mesure qu’il vieillissait, car les autres le verraient bientôt comme un vieux croûton parmi d’autres. Or il n’en était pas un. À l’âge de vingt-sept ans, elle était tombée amoureuse d’un bel ingénieur en génie civil et celui-ci était toujours là. C’était un sujet d’étonnement : les autres vieillissaient de jour en jour, constataient par eux-mêmes ces mystérieuses transformations qui n’étaient pas toutes de leur fait et savaient bien qu’ils avaient jadis été jeunes. Et pourtant, les jeunes comme les vieux voyaient ceux qui les entouraient comme des constantes immuables, à l’image des panneaux de signalisation dans un parking. Quand on avait cinquante ans, cet âge résumait ce qu’on était, ce qu’on avait été et ce qu’on serait toujours. Faire délibérément appel à son imagination était peut-être trop fatigant.
Poser un regard indulgent sur son mari faisait également partie de ses attributions. Le voir et, à la fois, ne pas le voir. Plisser les yeux pour flouter une éruption cutanée inopportune, lisser la surface – une surface Alabaster. Décréter une amnistie générale pour tout grain de beauté informe, toute marque d’érosion. Être la seule personne au monde à ne pas considérer le renflement sous sa mâchoire comme une faiblesse de caractère. La seule personne à ne pas le juger pitoyable à cause de ses tempes dégarnies. En échange, Remington lui pardonnait ses rugosités aux coudes et la ride profonde qui se creusait à la base de son nez chaque fois qu’elle dormait trop longtemps sur le côté droit – une encoche qui pouvait persister jusqu’au milieu de l’après-midi et s’incrusterait bientôt définitivement. De son côté, Remington, en admettant qu’il ait remarqué, ce qui était forcément le cas, que sa femme n’affichait plus la forme physique du jour de leur mariage, ne considérait pas que c’était un tort, voire quelque chose de moralement condamnable, et il ne lui en voulait pas de le décevoir. Cela faisait aussi partie du contrat. C’était un bon arrangement.
Cependant, Remington n’avait pas besoin de puiser dans les colossales réserves de mansuétude de sa femme pour se faire pardonner de ne pas avoir été protégé par un film plastique, comme une carte d’identité. Il portait sacrément beau pour soixante-quatre ans. Comment il était parvenu à rester aussi mince, aussi vigoureux, aussi harmonieusement proportionné sans faire d’exercice notable demeurait un mystère. Certes, il marchait pour aller d’un endroit à un autre et ne rechignait pas à prendre l’escalier quand un ascenseur était en panne. Mais il ne s’était jamais astreint à aucun de ces programmes de « sept minutes pour améliorer votre forme », sans parler de s’inscrire à un club de gym. Et il avait un bon coup de fourchette.
Avec davantage d’exercice, il allait améliorer sa circulation, renforcer son élasticité vasculaire et prévenir le déclin cognitif. Elle aurait dû se féliciter de cette page qui se tournait. Se réjouir de la perspective de le bourrer de barres protéinées et de noter fièrement dans un carnet accroché dans l’entrée le nombre de kilomètres toujours croissant qu’il parcourait.
Elle aurait pu lui apporter son soutien massif si seulement il lui avait présenté sa décision avec la contrition appropriée : « Je me rends compte que je n’atteindrai jamais les distances que tu couvrais. Pourtant, je me demande si ce ne serait pas bon pour mon cœur de courir 3 petits kilomètres, disons, deux ou trois fois par semaine. » Mais non. Il fallait qu’il coure un marathon ! Elle passa donc le reste de la journée à éviter son mari en faisant semblant d’être une professionnelle rigoureuse. Elle ne redescendit se faire du thé qu’après l’avoir entendu sortir. Ce n’était pas gentil, pas « rationnel », mais ce genre d’attitude lui ressemblait bien et le moment choisi par Remington était cruel.
Elle aussi avait probablement commencé à courir en imitant quelqu’un d’autre – même si, à l’époque, elle n’avait pas eu cette impression. Tous deux sédentaires, ses parents étaient en surpoids et, bien sûr, avec le temps, cela s’était aggravé. Pour eux, faire de l’exercice se résumait à pousser une tondeuse mécanique, qui fut remplacée le plus vite possible par une tondeuse à moteur. Rien de mal à cela. Dans les années 1960, les Américains de son enfance adoraient les appareils ménagers. Un signe de modernité. Il était de bon ton de n’utiliser que le minimum d’huile de coude.
Analyste marketing chez Johnson & Johnson, son père était muté tous les deux ou trois ans. Serenata était née à Santa Ana, Californie, mais n’avait pas eu le temps de connaître la ville avant que la famille ne déménage à Jacksonville, Floride – puis de là à West Chester, Pennsylvanie ; Omaha, Nebraska ; Roanoke, Virginie ; Monument, Colorado ; Cincinnati, Ohio et, enfin, à New Brunswick, New Jersey, où se trouvait le siège de l’entreprise. Par conséquent, elle n’avait aucun sentiment d’appartenance régionale et faisait partie de ces rares individus dont le seul identifiant géographique était le bon gros pays lui-même. Elle était « une Américaine » sans qualificatif ni précision – car se dire « grecque-américaine » alors qu’elle n’avait jamais mangé la moindre moussaka étant petite lui paraissait pathétique.
Gamine, elle avait été ballottée d’une école à l’autre, et cela l’avait empêchée de s’attacher. Elle n’avait assimilé la notion d’amitié qu’à l’âge adulte – et encore, difficilement –, avec une tendance à perdre ses amis par pure étourderie, comme des gants qu’on laisse tomber dans la rue. Pour Serenata, l’amitié était une discipline. Elle se suffisait à elle-même et se demandait parfois si ne pas souffrir de la solitude était un défaut.
Sa mère avait réagi aux incessantes transplantations en adhérant à de multiples Églises et groupes de bénévoles sitôt la famille installée dans une nouvelle ville, comme une pieuvre sous amphétamines. À cause des continuelles réunions liées à ses engagements, sa fille unique avait été livrée à elle-même, ce qui convenait parfaitement à Serenata. Une fois en âge de préparer elle-même ses sandwichs au beurre de cacahuètes, Serenata avait consacré ce temps libre sans surveillance à développer sa force et son endurance.
Elle s’allongeait, mains posées à plat sur la pelouse, et comptait le nombre de secondes – une fois mille, deux fois mille – qu’elle était capable de tenir, jambes tendues à trente centimètres au-dessus du sol (quelques petites secondes décourageantes mais ce n’était qu’un début). Elle s’accrochait à la branche basse d’un arbre et tentait de hisser le menton au-dessus bien avant d’apprendre que l’exercice s’appelait une traction. Elle avait inventé son propre programme d’entraînement. Pour réaliser ce qu’elle avait appelé une « jambe cassée », elle faisait le tour du jardin en sautant sur un pied, l’autre jambe tendue devant elle comme pour un pas de l’oie et recommençait dans l’autre sens en sautant en arrière. Exécuter un « roulé-boulé » consistait à s’allonger sur le sol, les genoux ramenés sur la poitrine, et à basculer en arrière en tendant les jambes derrière la tête ; plus tard, elle avait ajouté un « relevé de jambes au sol » à la fin de l’exercice. Adulte, elle se rappellerait avec une incrédulité teintée de tristesse que, lorsqu’elle enchaînait ses inventions en vue de ses Jeux olympiques de jardin, il ne lui était jamais venu à l’esprit d’inviter les enfants du voisinage à y participer.
Beaucoup de ses contorsions étaient stupides, mais, répétées un certain nombre de fois, elles ne l’en fatiguaient pas moins. Ce qui n’était pas pour lui déplaire, même si ces exercices farfelus – dont elle tenait secrètement le registre d’une écriture dansante dans un carnet à la couverture neutre caché sous son matelas – n’étaient pas franchement amusants. Il était possible – et c’était intéressant de s’en rendre compte – qu’elle n’ait pas eu particulièrement envie de les faire et qu’elle les ait faits quand même.
Au cours de sa scolarité, on avait attendu peu de chose des filles en matière d’éducation physique, et cette faible exigence avait constitué une des rares constantes entre Jacksonville, West Chester, Omaha, Roanoke, Monument, Cincinnati et New Brunswick. À l’école primaire, la demi-heure de récréation favorisait le kickball – et si on était assez malin pour se lever avant que ses coéquipiers perdent le tour de batte, on avait peut-être une chance de courir les 10 mètres jusqu’à la première base. La balle au prisonnier était encore plus absurde : faire des sauts ridiculement petits à droite et à gauche. Au collège, vingt minutes sur les quarante-cinq des cours de gymnastique réglementaires étaient consacrées à se mettre en tenue puis à se rhabiller. Le professeur demandait à l’ensemble des filles de faire dix sauts bras et jambes écartés, cinq burpees, et de courir sur place trente secondes. Ces exercices de musculation étaient des ersatz, et très injustement, en quatrième, on avait soumis ces mêmes filles à une évaluation de leur condition physique. Ce jour-là, Serenata avait dépassé aisément la barre des cent relevés de buste au test des abdos. Le professeur était intervenu et, paniqué, l’avait sommée d’arrêter. Bien sûr, au cours des décennies suivantes, elle avait continué à faire des abdos par séries de cinq cents. Abdos dont l’efficacité était toute relative, musculairement parlant, mais elle avait un faible pour les classiques.
Mais Serenata Terpsichore – nom qui rimait avec alligator, même si au fil des années elle s’était immunisée contre les enseignants qui mettaient l’accent sur la première syllabe de son nom et prononçaient la dernière comme s’il s’agissait d’une tâche épuisante – n’avait pas l’intention d’embrasser une carrière de sportive professionnelle. Elle n’avait aucune envie de jouer dans une équipe de volley nationale. Ni de devenir danseuse classique. Elle ne se voyait pas participer à des compétitions d’haltérophilie ni obtenir le sponsoring d’Adidas. Elle n’avait jamais battu un quelconque record et ne s’y était jamais essayée. Pour elle, un record signifiait mettre ses propres exploits en rapport avec ceux d’autres gens. Or, elle avait beau s’être infligé volontairement des exercices frénétiques quotidiens depuis l’enfance, cela ne regardait personne. Les pompes relevaient du domaine de l’intime.
Elle ne s’était jamais identifiée à un sport en particulier. Elle courait, elle faisait du vélo, elle nageait, mais elle n’était ni coureuse, ni nageuse, ni cycliste. C’étaient des moyens de locomotion élémentaires, voilà tout. Elle n’avait pas non plus l’esprit d’équipe, comme on dit. Son parcours de course à pied idéal était désert. Elle aimait le calme d’une piscine sans nageurs. Depuis cinquante-deux ans qu’elle utilisait principalement son vélo pour se déplacer, la vue d’un autre cycliste la privait de sa solitude et la mettait de mauvaise humeur.
Dans la mesure où Serenata se serait épanouie sur une île déserte en compagnie de poissons, il était étonnant qu’elle ait été si souvent récupérée par la « multitude », pour citer Remington. Tôt ou tard, la moindre excentricité, la moindre manie ou idée fixe un peu curieuse finissait par être reprise par tout le monde.
À seize ans, sur un coup de tête, elle s’était rendue dans un obscur salon du centre de Cincinnati et s’était fait tatouer un minuscule motif sur la peau fine de l’intérieur de son poignet droit. Elle avait attrapé le motif au vol, littéralement : un bourdon. Pas débordé, le tatoueur avait pris son temps. Il avait su restituer à la perfection les ailes diaphanes, les antennes fureteuses, les fines pattes prêtes à atterrir. Le motif n’avait aucun rapport avec elle. Quand on se forge une personnalité à partir de rien, on prend ce qu’on a sous la main ; chacun d’entre nous est une œuvre d’art fruit du hasard. Et puis la décision arbitraire s’était vite transformée en marque distinctive. Le bourdon était devenu son emblème, gribouillé à l’infini sur la couverture entoilée de ses classeurs à trois anneaux.
Dans les années 1970, le tatouage était l’apanage quasi exclusif des dockers, des marins, des détenus et des bandes de motards. Pour les enfants rebelles de la classe moyenne, ce qu’on n’appelait pas encore un « tattoo » était une souillure. Cet hiver-là, elle avait dissimulé le bourdon aux yeux de ses parents sous des manches longues. Au printemps, elle avait porté sa montre au bras droit, le cadran à l’intérieur du poignet. Elle vivait dans la peur constante d’être découverte, même si le secret conférait au tatouage des superpouvoirs. Avec le recul, il aurait été plus noble de déclarer publiquement la « mutilation » et d’en assumer les conséquences, mais c’était le point de vue d’une femme adulte. Les jeunes, pour qui le temps passait avec une telle obstination que chaque instant leur apparaissait comme un sursis sans fin, attachaient beaucoup d’importance au fait de temporiser.
Naturellement, un matin, elle avait eu une panne d’oreiller. Venue réveiller la marmotte, sa mère avait découvert le poignet nu dépassant des draps. Elle avait fondu en larmes quand l’adolescente avait avoué que le dessin n’avait pas été réalisé au feutre.
Le motif de ces larmes : Serenata devait bien être la seule élève de son lycée à oser le tatouage. Aujourd’hui ? Plus d’un tiers des dix-huit – trente-cinq ans en avaient au moins un et la superficie de peau américaine débordant de Hobbits, de barbelés, de codes-barres, d’yeux, de tigres, de motifs ethniques, de scorpions, de crânes ou de superhéros était de la taille de la Pennsylvanie. L’intrépide incursion de Serenata dans les bas-fonds allait devenir une chose banale.
À vingt ans passés, agacée de voir les mèches de son épaisse chevelure noire se prendre dans les barrettes classiques, Serenata s’était mise à fabriquer des boudins de tissu coloré à travers lesquels elle faisait passer un gros élastique. Une fois les extrémités de l’élastique attachées, les boudins étaient cousus de sorte qu’ils forment un cercle. Ces nouvelles attaches lui dégageaient le visage sans tirer sur les cheveux, tout en ajoutant une touche élégante à sa coiffure. Certaines jeunes filles de son âge avaient trouvé l’objet excentrique mais plus d’une collègue lui avait demandé où s’en procurer. Ensuite, dans les années 1990, la plupart des Américaines en avaient eu au moins vingt-cinq dans toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Elle s’était alors fait couper les cheveux au niveau des oreilles et avait jeté ses « chouchous », comme on les appelait, à la poubelle.
Ce devait être aux alentours de 1980 également qu’elle s’était forcée à tenter une énième fois de se faire des amis en invitant à dîner quelques collègues du service client de chez Lord & Taylor. Au cours des deux années précédentes, elle s’était essayée à la cuisine japonaise. Cet engouement était tout ce qui lui restait d’une relation sans avenir avec un garçon qui l’avait emmenée dans un minuscule établissement où se restauraient ses compatriotes expatriés. Elle avait adoré la texture, la fraîcheur, la subtilité. Plus tard, chez elle, elle avait fait des essais avec du vinaigre de riz, du wasabi en poudre et un couteau bien aiguisé. Impatiente de faire partager ses découvertes, elle avait disposé une ribambelle de plats devant ses invitées, persuadée que ce serait « canon », pour reprendre une expression qui ne serait en vogue que bien des années plus tard.
Elles avaient été horrifiées. Aucune fille n’avait supporté l’idée du poisson cru.
De nos jours, il n’était pas rare de trouver trois sushi-bars différents dans la même rue d’une ville moyenne de l’Iowa. Les étudiants à lunettes avaient une préférence pour l’anguille fraîche ou en saumure. Certes, Serenata ne pouvait s’attribuer le mérite des traditions centenaires d’un illustre archipel d’Asie. Il n’empêche, ce qui était jadis une particularité était devenu le goût dominant.
La montre qui dissimulait son péché d’autodégradation ? L’objet avait joué à merveille son rôle car il avait appartenu au père de Serenata. Depuis lors, elle n’avait porté que des montres d’homme, surdimensionnées. Vinrent les années 2010, et là, quelle surprise : dans tout le pays, une femme sur deux s’était mise à porter une grosse montre de style masculin. Ses livres préférés faisaient peu de bruit à leur sortie, voire aucun – La Maison au bout du monde ou Là-bas –, mais étaient systématiquement adaptés au cinéma et, soudain, ces fétiches personnels appartenaient à tout le monde. Elle venait à peine de faire revivre l’art quasi oublié du quilt, assemblant des carrés de velours élimé ou de vieilles serviettes de toilette, un œil sur Breaking Bad, dont personne ne connaissait encore l’existence, qu’un essaim d’abeilles matelasseuses traversait tout le pays, répandant une tendance nationale. Si Serenata Terpsichore découvrait un groupe obscur qui se produisait uniquement dans les clubs miteux et les fêtes de mariage, c’était la garantie pour ces mêmes inconnus de figurer dans les meilleures ventes l’année suivante. Et s’il prenait l’envie à Serenata de porter des bottes douillettes en peau de mouton, réservées jusqu’ici à de petits groupes de surfeurs australiens et californiens, l’idéal pour supporter l’hiver à Albany, vous pouviez être sûr qu’Oprah Winfrey ferait sous peu la même découverte.
Ce genre de déconvenues était sans doute arrivé à d’autres. Il existait tant de choses à porter, à aimer, à faire. Et les gens étaient nombreux. Si bien que, tôt ou tard, ce que vous revendiquiez comme personnel était adopté par plusieurs millions de vos plus proches amis. Après quoi, soit vous renonciez à ce que vous aimiez, soit vous vous soumettiez, groggy, à l’avènement du conformisme servile. Serenata avait en grande partie opté pour la deuxième solution. Il n’empêche que, chaque fois que cela se produisait, elle avait l’impression d’être un terrain occupé, comme si une horde d’inconnus campaient sur sa pelouse.
Avec constance et de plus en plus vite au cours des vingt dernières années, le conformisme avait envahi l’activité physique sous toutes ses formes. Elle l’entendait presque, ce grondement à l’intérieur de son crâne, semblable à la cavalcade migratoire de gnous fonçant dans sa direction, la poussière s’accrochant à ses narines, le martèlement de leurs sabots tambourinant depuis l’horizon. Cette fois, les masses ne se contentaient plus d’imiter ses goûts musicaux et littéraires dans l’intimité de leurs foyers. Cette fois, on les repérait en agrégats, en foules piétinant les creux et les bosses des parcs publics, barbotant de concert dans les quatre couloirs de la piscine de son quartier, vociférant avec les fanatiques, pédalant tête baissée en nuées de cyclistes, chacun voulant à tout prix dépasser le vélo qui le précédait, pour mieux s’arrêter au prochain feu rouge – où la meute s’ébrouait, chacun de ses membres prêt à sauter sur son coreligionnaire telle une hyène chargeant une proie. Cette fois, l’incursion dans son territoire n’était pas métaphorique mais pouvait se mesurer en mètres carrés. Son cher mari avait rejoint le gros du troupeau des clones décérébrés.

2
MÊME SI SON GENOU DROIT la réprimandait chaque fois qu’elle faisait porter son poids dessus, Serenata se refusait à monter une marche après l’autre comme un enfant de deux ans. Le lendemain après-midi, après avoir descendu l’escalier en boitillant pour aller se faire un thé, elle avait découvert Remington au salon. Bien qu’elle ne se soit toujours pas habituée à le trouver là en semaine, il était injuste d’en vouloir à son mari. C’était aussi sa maison. Ce n’était ni son fait ni sa faute, pour être précis, s’il avait pris une retraite anticipée.
Son accoutrement était quand même on ne peut plus agaçant : legging, short vert satiné laissant dépasser un caleçon mauve criard et haut vert brillant avec grilles d’aération mauves – la tenue complète, l’étiquette du prix se balançant sur sa nuque. Une montre de sport neuve brillait à son poignet. Sur un homme plus jeune, le bandana rouge noué autour du front aurait pu passer pour élégant mais sur Remington, à soixante-quatre ans, on aurait dit un accessoire de cinéma pour que les spectateurs puissent décrypter le sens de la scène au premier coup d’œil : ce type est cinglé. Au cas où le bandana n’aurait pas suffi, ajoutons les chaussures de running tendance, de couleur orange, avec toujours plus de finitions mauves.
Au moment où elle entrait dans la pièce, il se baissa et saisit sa cheville des deux mains. Il l’attendait.
Elle le regarda donc. Après avoir tenu sa cheville un instant, il se releva bras tendus au-dessus de la tête et répéta le mouvement avec l’autre cheville. Le voyant chanceler en équilibre sur un pied, un genou ramené sur la poitrine, elle partit préparer son Earl Grey. À son retour, il était appuyé des deux mains contre un mur pour allonger les muscles du mollet. Tout l’enchaînement fleurait bon Internet.
— Mon chéri, dit-elle, il est prouvé que s’étirer est une bonne chose, mais uniquement après avoir couru. Le seul avantage de le faire avant est de remettre à plus tard la partie déplaisante.
— Tu ne vas pas me louper, c’est ça ?
— C’est possible, répondit-elle d’un ton léger avant de remonter à l’étage.
La porte d’entrée claqua. Elle sortit sur la terrasse et se pencha par-dessus la rambarde pour l’épier. Après avoir tripoté sa nouvelle montre compliquée, l’intrépide Remington se lança dans son premier jogging – passant péniblement le portail avant de s’engager sur Union Street. Elle aurait pu le doubler au petit trot.
C’était mesquin de sa part mais elle vérifia l’heure à sa montre. Douze minutes plus tard, la porte claquait de nouveau. La douche de Remington durerait plus longtemps. Est-ce ainsi qu’elle traverserait cette épreuve ? Avec condescendance ? On n’était qu’en octobre. L’hiver allait être long.
— Tu as bien couru ? se força-t-elle à lui demander au cours du dîner, par ailleurs fort silencieux.
— Ça m’a revigoré, déclara-t-il. Je commence à comprendre pourquoi tu t’y es tenue pendant ces quarante-sept ans.
Mouais. Attends qu’il fasse froid, qu’il y ait du grésil et qu’un vent mauvais te souffle dans la figure. Attends que tes intestins commencent leur boulot, qu’il te reste 7 kilomètres à faire et que tu sois obligé de continuer, ramassé sur toi-même, le ventre contracté, en priant pour arriver avant qu’une explosion se produise dans ton short vert satiné. Tu verras comment tu seras revigoré.
— Et tu es allé jusqu’où ?
— J’ai fait demi-tour à Highway Nine.
Huit cents mètres depuis leur porte d’entrée. Il n’en débordait pas moins de fierté. Elle le regarda, fascinée. Il était impossible de lui faire honte.
Et pourquoi aurait-elle voulu lui faire honte ? Ce qui maintenant la mettait en rage dans cette décision de son mari de courir un marathon, décision stupide et moutonnière prise sur un coup de tête, c’était la rapidité avec laquelle ce petit désir de lui faire honte l’avait envahie après sa prouesse : courir – si on pouvait appeler cela courir (vous voyez, encore ce mépris polluant) – 1,6 malheureux kilomètre. Elle n’était pas une harpie agressive, elle ne l’avait jamais été en trente-deux ans de vie commune. Au contraire, les personnes comme elle, indépendantes et sur la défensive, une fois que les barrières infranchissables qu’elles érigeaient systématiquement entre elles et le reste du monde avaient été ébranlées, arrivaient à s’impliquer sans compter. La plupart des gens trouvaient Serenata froide et cela lui convenait parfaitement ; être perçue comme une femme qui garde ses distances lui permettait précisément de le faire. Mais elle n’avait jamais été distante avec Remington Alabaster et ce, dès le milieu de leur premier rendez-vous. Le fait de rester dans son coin ne signifiait pas pour autant qu’on n’avait pas besoin de compagnie, comme tout être humain. C’était juste qu’on avait tendance à mettre tous ses œufs dans le même panier. Remington était son panier. Elle ne pouvait pas se permettre d’en vouloir au panier – d’avoir envie de faire honte au panier ou d’espérer que le panier échoue quand le panier jetait son dévolu sur ce qui était devenu un marqueur social plutôt banal.
Elle lui était redevable du fait d’avoir transformé ce qui aurait pu être une solitude aride en quelque chose de rond, de plein et de riche. Elle avait vraiment apprécié d’être sa seule confidente quand la situation au SDT avait dégénéré – il était trop dangereux pour lui de parler à un collègue. L’indignation partagée avait créé une camaraderie qui lui manquait. Pendant toute la débâcle, il n’avait pas douté un seul instant qu’elle soit résolument de son côté. Ils avaient eu des divergences, en particulier à propos de leurs enfants qui, tous deux, étaient devenus pour le moins étranges. Il n’en demeurait pas moins que l’unité de mesure d’un mariage était militaire : un bon mariage, c’était une alliance.
En outre, quand ils s’étaient rencontrés, elle tâtonnait. Elle lui devait sa carrière.
Enfant, après des vacances à Cape Hatteras, elle avait décrété que sa seule ambition était de devenir gardienne de phare – propulsée à l’extrémité d’une pointe, perchée au-dessus d’une étendue qui pouvait vous faire vous sentir toute petite ou très grande selon l’humeur, avec les pleins pouvoirs sur un fanal géant. Elle aurait vécu dans une petite pièce circulaire décorée de bois flotté ; réchauffé des boîtes de soupe sur un réchaud ; lu (ne pas oublier qu’elle n’avait que huit ans) Fifi Brindacier à la lumière d’une ampoule nue se balançant au plafond et regardé (même remarque) des rediffusions de Jinny de mes rêves sur un poste miniature en noir et blanc comme celui de leur hôtel sur la barrière des Outer Banks. Plus tard, au cours de sa période « cheval », courante chez les filles, elle s’était imaginée en garde forestier faisant, seule, le tour d’immenses forêts domaniales à dos de cheval. Plus tard encore, inspirée par une offre d’emploi insolite parue dans un journal, elle était devenue obsédée par l’idée de s’occuper d’un domaine sur une île tropicale, propriété d’un homme très riche, qui ne viendrait qu’une fois par an en jet privé, accompagné d’un aréopage de célébrités. Le reste du temps, elle aurait le domaine pour elle seule – avec salle à manger pouvant accueillir cent personnes, salle de bal éclairée par des lustres, ménagerie privée, parcours de golf et plusieurs courts de tennis, tout cela sans l’ennui d’avoir à faire fortune et donc de monter auparavant une de ces affaires barbantes. Il ne lui était jamais venu à l’esprit qu’un accès illimité à un parcours de golf et à des courts de tennis avait peu d’intérêt sans un partenaire.
Adolescente, ses jeux d’enfant au fond du jardin ayant cédé la place à un programme d’entraînement physique secret mais exigeant, Serenata avait rêvé d’emplois susceptibles de trouver une application pratique à l’effort physique. Elle s’imaginait seule femme sur un chantier de construction, martelant de gros clous, trimballant de grandes plaques de Placoplatre et maniant un marteau-piqueur – époustouflant ses collègues masculins, qui se seraient d’abord moqués de la morveuse avant d’être amenés à la respecter et à défendre son honneur dans les bars. À moins qu’elle ne soit devenue le meilleur atout d’une équipe de déménageurs (qui se seraient d’abord moqués d’elle, avant d’être amenés à la respecter et à défendre son honneur dans les bars…). Elle avait aussi envisagé une carrière d’élagueuse. Hélas, les emplois nécessitant de la force physique étaient apparemment sous-qualifiés et sous-payés, et ses parents, issus de la classe moyenne, avaient jugés ridicules ces fantasmes herculéens.
Pendant des années, l’enfant unique avait amusé ses parents en jouant des pièces radiophoniques de son cru. Elle enregistrait tous les rôles sur une radiocassette portable en ponctuant ses œuvres d’effets sonores – claquements de porte, grincements de parquet, froissements de papier pour simuler le bruit du feu. En même temps, les rêves de profession solitaire dont elle se berçait enfant semblaient révéler une profonde connaissance de soi. En conséquence, la profession qui paraissait le plus appropriée était celle d’auteur.
Oh, ses parents avaient considéré cette ambition tout aussi irréaliste que celle de devenir ouvrier du bâtiment. Ils espéraient simplement que Serenata se marie. Cela dit, au moins, un penchant littéraire plaidait en faveur d’études supérieures, ce qui aurait pour résultat d’améliorer la qualité de ses prétendants et leur aptitude à gagner de l’argent. C’est ainsi que, avec leur bénédiction, elle était entrée à Hunter, située à un jet de pierre de New Brunswick, et en était sortie, comme la plupart des diplômés en lettres et sciences sociales et humaines, chômeuse en puissance.
À vingt ans, Serenata n’avait pas de but dans la vie et tirait le diable par la queue. N’ayant pas les moyens d’avoir son propre appartement, elle avait dû (horreur) partager son logement avec d’autres jeunes filles de son âge qui n’avaient pas de but dans la vie et tiraient le diable par la queue. Aucun des boulots ingrats qu’elle trouvait n’exigeait un diplôme universitaire. Elle s’efforçait de trouver du temps pour son « œuvre », même si elle ne le formulait jamais de manière aussi prétentieuse. Chose terriblement gênante, chaque fois qu’elle rencontrait une de ses semblables à New York, toutes se présentaient comme des auteures et s’efforçaient également de trouver du temps pour leur « œuvre ».
C’est en assurant la permanence téléphonique du service client de Lord & Taylor que le vent avait tourné. Un jeune homme avait appelé pour savoir comment échanger une cravate hideuse qui lui avait été offerte. Il avait décrit l’article de mauvais goût avec tout un tas de détails cocasses. Il lui avait demandé la marche à suivre pour un client qui avait un reçu et pour celui qui n’en avait pas, alors qu’il appartenait certainement à l’une ou l’autre de ces deux catégories. Il était lentement apparu à l’employée qu’elle était qu’il faisait durer la conversation. Il avait fini par la supplier de répéter après lui la phrase : « Attention à la fermeture des portes. »
— Pardon ?
— Dites-le, c’est tout. Faites-moi plaisir. « Attention à la fermeture des portes. »
Comme ce qu’il lui demandait de répéter n’était tout de même pas : « Puis-je vous sucer la bite ? », elle s’était exécutée.
— Parfait, avait-il dit.
— Je ne vois pas comment on pourrait mal le dire.
— La plupart des gens le diraient mal, lui avait-il opposé avant de lui expliquer qu’il était fonctionnaire au Service des transports de la ville de New York.
Il était chargé de mettre la main sur une nouvelle voix qui enregistrerait les informations à destination des usagers des transports publics et l’avait implorée de passer l’audition. Elle s’était montrée méfiante, bien sûr. Par prudence, elle avait vérifié l’adresse du Service des transports dans l’annuaire et avait constaté qu’elle correspondait à celle qu’il lui avait donnée.
Au bout du compte, il avait été décidé en haut lieu que les New-Yorkais n’étaient pas tout à fait prêts à se soumettre à l’autorité d’une voix de femme, et Serenata n’avait pas obtenu le poste. Comme le lui avait raconté Remington par la suite, après avoir réécouté son audition, un des membres de l’équipe avait déclaré qu’un passager écoutant cette voix sensuelle n’entendrait pas le message et qu’il envisagerait surtout de se faire le haut-parleur.
Cependant, avant que la décision décevante soit prise, elle avait accepté de dîner avec lui – mais seulement après sa deuxième invitation. Elle s’était vue contrainte de décliner la première, lancée spontanément à la suite de son audition, au motif que le trajet à vélo entre son appartement situé dans l’East Village et les bureaux du SDT situés Downtown Manhattan était trop court pour « compter », or il n’était pas question d’aller dîner sans avoir fait de sport auparavant. Ils avaient convenu de se retrouver au Café Fiorello sur Broadway, un restaurant italien haut de gamme que les New-Yorkais de longue date abandonnaient généralement aux touristes. Malgré la magnificence du lieu, elle avait tenu, comme toujours, à venir à vélo.
De loin, depuis l’entrée du restaurant, Remington avait semble-t-il observé la transformation de sa Cendrillon au pied d’un panneau de stationnement alterné. En équilibre précaire sur un pied, elle s’était débarrassée d’une basket usée et avait descendu une jambe de son jean – en veillant à ce que sa jupe qui retombait en voletant continue de la couvrir de façon convenable. Il faisait encore froid en mars et son collant ivoire lui servait en outre d’isolant. Puis, d’une sacoche, elle avait retiré une paire de talons hauts vertigineux en cuir verni rouge et, se tenant à la selle de son vélo pour ne pas tomber du haut de l’escarpin, elle avait répété le même strip-tease avec l’autre jambe avant de fourrer son jean dans la sacoche. Ensuite, elle avait lissé sa jupe et s’était remis du rouge à lèvres en vitesse, la balade à vélo lui ayant procuré le coup de blush nécessaire. Elle avait retiré son casque, secoué son épaisse chevelure noire, puis avait attaché celle-ci à l’aide d’un gadget en tissu fait maison qui ne s’appelait pas encore un chouchou. Remington avait alors regagné l’intérieur du restaurant, lui permettant ainsi de laisser au vestiaire son blouson crasseux et ses sacoches, qui, jaune vif lors de l’achat, étaient désormais de la couleur lugubre et vomitive d’une olive pourrie.
Devant un plat de pâtes au homard, Remington avait réagi à ses aspirations d’auteure avec une neutralité qui devait dissimuler un certain agacement. Après tout, elle aussi se trouvait agaçante.
— C’est peut-être une solution de facilité, je le crains. Tous les gens que je croise ici veulent être auteur.
— Si c’est vraiment ce que tu veux, peu importe que ce soit devenu commun.
— Mais je me demande si c’est vraiment ce que je veux. Je reconnais que j’adore être seule. Mais je n’ai pas une folle envie de me dévoiler. Je tiens à ce que les autres ne se mêlent pas de mes affaires. Je préfère garder mes secrets. Chaque fois que je m’essaie à la fiction, j’invente des personnages qui n’ont rien à voir avec moi.
— Ah ! Alors tu as peut-être un avenir en littérature.
— Non, parce qu’il y a un autre problème. Tu ne vas pas aimer.
— Là, tu m’intrigues, avait-il dit en se penchant en arrière, abandonnant sa fourchette dans son assiette.
— Aux infos, on ne parle que de gens qui meurent de faim ou dans un tremblement de terre. Or je suis en train de me rendre compte que je me fiche de leur sort.
— Les catastrophes naturelles ont souvent lieu dans des pays lointains. Les victimes sont abstraites. Il est peut-être plus facile de s’intéresser à des gens qui vivent plus près de chez nous.
— Les gens qui souffrent ne sont pas abstraits. À la télévision, ils sont bien réels. Quant à ceux qui vivent plus près de chez nous, je m’en fiche aussi.
Remington avait ri.
— C’est une opinion dont on pourrait dire qu’elle est originale, ou révoltante.
— J’opte pour révoltante.
— Tu te fiches des autres, moi y compris ?
— C’est une exception, peut-être, avait-elle répondu prudemment. J’en fais quelques-unes. Mais je suis d’un naturel oublieux. Drôle de qualificatif pour une auteure. Par ailleurs, je ne suis pas certaine d’avoir une voix qui se démarque.
— Au contraire, tu as une voix à part. Je pourrais t’écouter réciter le bottin.
Elle avait ajouté une petite note rauque au timbre suave de sa voix.
— Vraiment ?
Remington lui avouerait plus tard qu’il avait eu une érection en l’entendant prononcer ce mot.
Ils étaient passés à autre chose. Pour être polie, elle lui avait demandé comment il avait atterri au SDT. Contre toute attente, Remington avait répondu avec passion.
— On pourrait penser que les transports ne sont qu’une histoire de mécanique, alors qu’il s’agit d’émotions. Aucun autre aspect de la vie urbaine ne suscite de sentiments aussi forts. Dans certaines rues, si on supprime une voie de circulation pour la transformer en piste cyclable, cela peut soulever une émeute. Il suffit d’un feu piéton mal réglé qui dure deux bonnes minutes pour qu’on entende les automobilistes tambouriner sur leur volant, toutes vitres fermées. Le bus qui met une heure à arriver quand la température est négative… Le métro coincé indéfiniment sous le tunnel de l’East River sans qu’aucune explication soit fournie… Une rampe d’accès à une autoroute conçue de manière aberrante parce qu’un virage empêche de voir les voitures arriver… Une signalisation pas très claire qui vous expédie sur l’autoroute à péage du New Jersey pendant 32 kilomètres sans possibilité de sortir alors qu’on voulait prendre la direction du nord et qu’on est déjà en retard. Tu te contrefiches peut-être des gens, mais des transports ? Tout le monde se sent concerné par les transports.
— C’est possible. Je prends mon vélo pour un cheval. Mon cheval adoré.
Il lui avait avoué qu’il l’avait regardée se changer sur le trottoir.
— Et si on devait aller quelque part ensemble ?
— Je te retrouverais à vélo.
— Même si je te proposais de venir te chercher ?
— Je refuserais. Poliment.
— Je m’interroge sur ce « poliment » dans la mesure où ton refus serait buté et impoli.
— Insister pour que je modifie une habitude de toujours serait également impoli.
Comme la plupart des gens rigides, Serenata se moquait de savoir si son intransigeance était une qualité séduisante. Les gens résolument obstinés ne faisaient jamais de concession. Il fallait se conformer à leur programme.

Sous la pression désarmante de l’ingénieur en génie civil, Serenata avait, en effet, passé une audition dans une agence de publicité en quête d’une voix off et avait été embauchée sur-le-champ. D’autres opportunités du même ordre en nombre suffisant lui avaient permis de démissionner de chez Lord & Taylor. Elle s’était forgé une réputation. Avec le temps, ses activités avaient englobé les livres audio et, aujourd’hui, les publicités et les jeux vidéo constituaient l’essentiel de son travail. Si ses semblables lui importaient peu, elle accordait une importance capitale à l’excellence et était toujours ravie de découvrir de nouveaux timbres ou de prolonger sa tessiture dans les aigus comme dans les graves pour interpréter un enfant grincheux ou un vieillard acariâtre. C’était un des plaisirs procurés par la voix humaine que celle-ci ne se limite pas aux notes d’une gamme musicale et Serenata savourait le nombre infini des tonalités permettant d’exprimer la déception.
Parce qu’elle avait beaucoup déménagé enfant, elle avait une diction curieusement dénuée de particularisme et fluide, ce qui était utile. À ses oreilles, les diverses prononciations des mots « main », « rose », « monde » étaient toutes correctes et toutes arbitraires. Elle pouvait facilement prendre n’importe quel accent parce qu’elle ne tenait pas particulièrement au sien – et même un enquêteur en linguistique avisé n’aurait pu déterminer l’origine de son argot.
— Je suis de nulle part, avait-elle expliqué à Remington. Il arrive que, en entendant mal mon prénom, les gens l’écrivent « Sarah Nada », Sarah Rien.
Mais, bizarrement, les premiers temps de leur relation avaient été chastes. La réserve naturelle de Serenata avait incité de précédents soupirants à essayer de franchir les remparts – avec des conséquences fatales. Il se peut que Remington ait donc répliqué astucieusement à sa retenue en se montrant réservé en retour, mais elle s’était mise à avoir peur qu’il ne la trouve pas attirante, voyant qu’il ne lui faisait pas d’avances.
— Je sais que c’est ma voix qui t’a fait craquer, avait-elle fini par lui dire. Mais lorsqu’elle a été incarnée, l’entendre en 3D t’a coupé dans ton élan ?
— Tes frontières sont sous bonne garde, avait-il répondu. J’attendais d’obtenir mon visa.
Alors elle l’avait embrassé – elle lui avait pris la main et l’avait posée fermement à l’intérieur de sa cuisse avec le formalisme requis pour tamponner un passeport. Tant d’années après, la question était : puisque Remington avait d’abord respecté de façon fascinante son sens aigu du territoire, pourquoi l’envahissait-il aujourd’hui à l’âge de soixante-quatre ans ?

— J’ai fini la salle de bains du premier, annonça la jeune fille en tirant d’un coup sec sur le poignet de ses gants en caoutchouc pour les retirer, ce qui avait l’inconvénient de les retourner complètement.
Serenata indiqua d’un signe de tête la paire de gants humides et malodorants posés sur l’îlot de la cuisine.
— Tu as recommencé.
— Oh, merde !
— Je ne te paie pas pour que tu remettes chaque doigt dans le bon sens, fit-elle remarquer, mais sur un ton humoristique.
— D’accord, disons que j’ai fini ma journée.
Après un coup d’œil à sa montre, Tomasina March – surnommée Tommy – s’attela à la tâche ardue qui consistait à pousser l’index retourné du premier gant et à le faire avancer centimètre par centimètre dans le tunnel jaune caoutchouteux et collant.
Contrairement à ses parents qui en avaient toujours eu une, avant d’emménager à Hudson, Serenata rejetait l’idée d’une femme de ménage. Oh, elle n’avait pas de problème de conscience par rapport à cette question. Simplement, elle ne voulait pas d’étrangers – d’autres gens – chez elle. Mais, à soixante ans, elle était sur la pente descendante au sens propre du terme. Du sommet, elle pouvait embrasser le déclin qui l’attendait. Soit elle décidait de consacrer une part non négligeable de cette période étonnamment courte et potentiellement précipitée de déchéance à frotter le savon aggloméré autour de la bonde de la douche, soit elle payait quelqu’un pour le faire à sa place. C’était tout vu.
Par ailleurs, même si, d’ordinaire, la proximité d’une énième forcenée de l’exercice physique l’aurait rebutée, quand elle avait vu sa nouvelle voisine de dix-neuf ans faire des séries de cent sauts bras et jambes écartés dans son jardin jonché de meubles en mille morceaux, cela avait rappelé à Serenata les « jambes cassées » et autres « roulés-boulés » de son enfance. Ravie de se faire de l’argent de poche (Serenata lui donnait 10 dollars de l’heure – si effroyable que ce soit, c’était bien payé pour le nord de l’État de New York), Tommy était une grande perche aux membres longs, un peu gauche, mince mais sans formes. Elle avait des cheveux blonds ternes et fins, et un visage ouvert et candide. La principale qualité de ce visage était d’évoquer de manière brutale le sentiment affreux d’avoir toute une vie imbécile qui vous attendait, une vie qu’on n’avait pas demandée, pour commencer, et dont on ne savait que faire. À l’âge de Tommy, la plupart des jeunes avec un tant soit peu de jugeote étaient traversés par l’impression nauséeuse que, au moment où ils auraient finalement réussi à bidouiller un plan, il serait trop tard, puisque à dix-neuf ans ils auraient déjà dû mettre la machine en marche. Pour une raison qui restait mystérieuse, les gens étaient nostalgiques de leur jeunesse. La nostalgie était pure amnésie.
— Mais où est Remington ? demanda Tommy.
— Si incroyable que cela puisse te paraître, il est sorti courir. Ce qui signifie que nous avons six bonnes minutes pour parler de lui derrière son dos.
— Je ne savais pas qu’il courait.
— Il ne courait pas. Ça date de quinze jours. Il s’est mis dans l’idée de tenter un marathon.
— Tant mieux pour lui.
— Comment ça ?
— Eh bien, répondit Tommy, concentrée sur le gant – elle n’avait toujours pas réussi à remettre l’index à l’endroit –, tout le monde a envie de courir un marathon. Où est le mal ?
— C’est le fait que tout le monde en ait envie. Je sais qu’il est désœuvré mais il aurait pu choisir quelque chose de plus original.
— Il n’y a pas tant de choses que ça à faire. Quelle que soit l’idée qu’on a, quelqu’un l’a déjà eue. Être original est une cause perdue.
— Je suis méchante, dit Serenata, qui ne pensait pas à Remington – mais, bien sûr, c’était aussi envers lui qu’elle l’était. Ces gants, je ferais mieux de t’en acheter une nouvelle paire. Mais tu t’en sortirais plus vite si tu arrêtais de faire les cent pas.
Tout en continuant d’arpenter la cuisine de long en large, Tommy finit par retourner l’index avec succès.
— Je ne peux pas. Je n’en suis qu’à douze mille et il est déjà seize heures.
— Douze mille quoi ?
— Douze mille pas, expliqua-t-elle en montrant le bracelet en plastique à son poignet gauche. J’ai une montre Fitbit. C’est une fausse, mais c’est pareil. Le problème, c’est que, pour une raison obscure, si je m’arrête, ce truc ne comptabilisera pas mes trente premiers pas. Sur le mode d’emploi, il est écrit : « Il suffit que vous vous arrêtiez pour serrer la main à quelqu’un », comme si on serrait trente fois la main de quelqu’un. Ces modes d’emploi sont rédigés par des Chinois qui ne connaissent rien aux coutumes américaines. Je ne veux pas dire du mal des Chinois, ajouta-t-elle, inquiète. C’est comme ça qu’on les appelle ? Les Chinois ? On dirait une insulte. Bref, trente pas plus trente pas plus trente pas – ça finit par faire beaucoup.
— En quoi c’est important ? Tu me donnes le tournis avec tes allers et retours.
— On poste nos pas sur Internet tous les jours. La plupart des gens en accumulent, disons, vingt mille ou plus, et cette connasse de Marley Wilson qui était en terminale avec moi en fait régulièrement trente mille.
— Ce qui fait combien de kilomètres ?
— Un peu moins de 24, déclara Tommy.
— Si elle se les tape vraiment, ça peut lui prendre cinq heures par jour. Elle a une autre activité ?
— Ce n’est pas le problème.
— Pourquoi le nombre de pas des autres t’intéresse-t-il à ce point ?
— Tu ne piges pas. Et pourtant, tu devrais. Ça t’embête que Remington ait commencé à courir principalement parce que toi, tu as arrêté.
— Je n’ai pas dit que ça m’embêtait.
— Mais c’est évident. Il est en train de te battre. Même s’il ne court que six minutes, il te bat.
— Je continue à faire de l’exercice, d’une façon différente.
— Pas pour longtemps. La semaine dernière, tu râlais parce qu’il n’existe aucun mouvement d’aérobic qui ne sollicite pas les genoux. Et quand les tiens sont trop gonflés, tu ne peux même pas nager.
C’était ridicule d’être blessée alors que Tommy ne faisait que répéter ce qu’elle avait dit elle-même.
— Si ça peut te consoler, ajouta Tommy en agitant triomphalement un gant entièrement à l’endroit, la plupart des gens qui font les marathons arrêtent de courir juste après. C’est comme les candidats du Big Loser qui redeviennent gros à la fin de l’émission. Ils cochent la case sur leur bucket list et ils passent à autre chose.
— Tu savais que cette expression n’a pas plus de dix ans ? J’ai vérifié. C’est un scénariste qui a fait la liste des choses qu’il voulait faire avant de mourir. Et il l’a appelée comme ça. Une liste sur laquelle il avait mis en premier : « Faire produire un de mes scénarios. » Il a écrit un film sur cette fameuse liste. Il a dû réussir car l’expression est devenue virale.
— Il y a dix ans, j’avais neuf ans. En ce qui me concerne, je l’ai toujours employée.
— L’expression « devenir viral » est devenue virale il y a quelques années à peine – je me demande s’il existe un mot pour ça : quelque chose qui est ce qu’il décrit.
— Tu attaches plus d’importance que moi aux mots.
— C’est ce qui s’appelle être instruite. Tu devrais essayer un de ces jours.
— Pourquoi ? Je te l’ai dit, moi aussi, je veux devenir interprète de voix off. Je lis déjà plutôt bien. Il faut juste que j’améliore le « ton », comme tu dis.
Cette étrange amitié qui faisait fi de la différence d’âge avait pris son envol après que Tommy avait découvert que Serenata Terpsichore avait enregistré le livre audio d’un de ses romans jeunesse préférés. Tommy n’avait encore jamais rencontré une personne dont le nom apparaissait sur une page Amazon. Cela avait transformé Serenata en superstar.
— Ce qui m’agace à propos de ces expressions subitement ubiquitaires…
Tommy n’allait pas demander la signification de « ubiquitaires ».
— … c’est-à-dire celles que soudain tout le monde emploie, ajouta Serenata, c’est seulement que ces gens qui balancent une expression à la mode à tout bout de champ sont persuadés d’être hyper branchés et pleins d’imagination. Or on ne peut pas être branché et plein d’imagination. On peut être ringard et sans imagination ou bien branché et conformiste.
— Pour quelqu’un qui s’en fiche, tu parles beaucoup de ce que les autres pensent et de ce qu’ils font.
— C’est parce que les autres m’étouffent.
— Je t’étouffe ? demanda timidement Tommy en s’arrêtant pour de bon.
Serenata se leva – c’était une mauvaise journée côté genou – et prit la jeune fille par les épaules.
— Sûrement pas ! C’est toi et moi contre le monde entier. Maintenant que tu t’es interrompue, tes trente premiers pas sont perdus. Alors, buvons un thé.
Tommy se glissa sur une chaise avec gratitude.
— Tu savais qu’en restant assise un quart d’heure, tout ton corps change ? Ton cœur et le reste.
— Oui, je l’ai lu quelque part. Mais je ne peux plus rester debout douze heures par jour. Ça me fait mal.
— Tu sais, je ne voulais pas te mettre dans l’embarras tout à l’heure en parlant de running. Parce que, de toute façon, pour une vieille, tu es encore méchamment sexy.
— Merci – enfin, je crois. Fraise-mangue, ça te va ? demanda Serenata en allumant le gaz sous la bouilloire. Même si je suis encore à peu près bien foutue, ça ne durera pas. Mon secret, c’était de faire de l’exercice. Un secret qui s’est ébruité, on dirait.
— Pas tant que ça. La plupart des gens ont une mine épouvantable. Regarde ma mère.
— Tu m’as dit qu’elle avait du diabète, dit Serenata qui, avec un très mauvais sens du timing, sortit une assiette de cookies aux amandes. Fiche-lui un peu la paix.
Tommy March n’était pas mal-aimée mais sous-aimée, ce qui était pire – de la même manière qu’un jeûne express avait une influence revigorante quand un régime interminable vous rendait irritable et faible. Le père de la jeune fille avait fui depuis longtemps et sa mère sortait rarement de la maison. Elles bénéficiaient sans doute des aides sociales. Donc, même dans cette ville où l’immobilier était en berne – à 200 000 dollars, cette grande baraque à bardeaux marron était une affaire, trois salles de bains, trois terrasses et six chambres, dont deux n’avaient pas encore d’attribution –, la mère de Tommy était locataire. Elle n’avait pas encouragé sa fille à aller à l’université. Ce qui était dommage car Tommy avait beaucoup de volonté, même si son envie de développement personnel manquait d’ancrage. Elle passait d’une toquade à l’autre comme une bille de flipper sans avoir vraiment conscience de la puissance des forces sociales qui la frappaient. Quand elle s’était autoproclamée végane (avant de se rendre compte après deux semaines de ce régime qu’elle ne pouvait pas se passer de pizzas), elle était persuadée que l’idée lui était venue comme par magie.
Typique de l’époque, le sucre mettait Tommy dans tous ses états. Comme si elle était indépendante d’elle-même, et à la façon de la langue d’un lézard sur une fourmi, la main de Tommy se précipita sur un cookie et le posa sur ses genoux.
— Et sinon, tu continues à faire ta vieille grincheuse anti-réseaux sociaux ?
— Je préfère me concentrer sur la vraie vie.
— Les réseaux sociaux, c’est la vraie vie. Bien plus vraie que celle-ci. C’est seulement parce que tu t’en tiens éloignée que tu ne le sais pas.
— Je préfère me servir de toi comme espionne. J’ai fait la même chose avec Remington pendant des années. Il fréquentait le monde du travail et me racontait ensuite. Quant à ce qu’il y a trouvé… Il me semble que la prudence impose d’y être recouvert d’une bonne couche d’isolant…
— Bon, je crois qu’il vaut mieux que tu saches… Selon les plates-formes pour les jeunes…
Tommy avait cessé de regarder Serenata dans les yeux.
— Eh bien, les Blancs qui lisent les livres audio ne devraient pas prendre des accents. Surtout ceux des personnes de couleur.
— Personnes de couleur ! répéta Serenata. Remington a toujours trouvé désopilant d’imaginer qu’un jour, au boulot, il dise « personnes colorées » à la place. Il aurait été viré. Bon, il a été viré quand même. C’est bien la peine de faire toutes ces courbettes quand on n’est pas marquis.
— Écoute, ce n’est pas moi qui fixe les règles.
— Bien sûr que si. D’après Remington, c’est parce que tout le monde obéit à ces diktats sortis d’on ne sait où que cela les renforce. Il dit aussi que les règles sciemment ignorées deviennent « juste des suggestions ».
— Tu ne m’écoutes pas ! Le problème, c’est que ton nom est apparu. Et pas en bien.
— Rappelle-moi ce qui ne va pas avec le fait de prendre un accent ? J’ai du mal à suivre.
— C’est… problématique.
— Ce qui veut dire ?
— Ce qui veut tout dire. C’est le grand méchant mot pour désigner tout ce qui est super mauvais. Maintenant tout le monde dit que les Blancs qui font semblant de parler comme les populations marginalisées font de la parodie et aussi que c’est de l’appropriation culturelle.
— Ça me déprime profondément de t’entendre parler de « parodie » et autres « appropriation culturelle » ou je ne sais quoi quand tu ne connais pas le mot « ubiquitaire ».
— Maintenant, je le connais. Ça veut dire « tout le monde le fait ».
— Non. « Omniprésent », « partout ». Donc, pourquoi mon nom apparaît-il ?
— Tu veux la vérité ? À cause des accents que tu prends dans les livres audio. Je crois que c’est parce que tu les fais super bien. Tu as une réputation. Alors quand les gens cherchent un exemple, c’est à toi qu’ils pensent.
— Si j’ai bien compris, dit Serenata, à partir de maintenant, je suis censée faire parler un dealer de coke de Crown Heights comme s’il était professeur de littérature médiévale à Oxford. « Yo, mec, c’te meuf vaut moins qu’une pute. »
Elle avait prononcé la phrase sur un ton snob d’aristocrate anglais et Tommy rit.
— S’il te plaît, n’en parle pas à Remington, implora Serenata. Jure-le-moi. Je ne plaisante pas. Il paniquerait.
— Qu’est-ce qu’il ne faut pas dire à Remington ? demanda Remington lui-même alors qu’il refermait derrière lui la porte de la cuisine donnant sur l’extérieur.
On était en novembre et il avait fait l’erreur classique de trop se couvrir alors que le danger quand on courait par des températures basses était d’attraper un chaud et froid. Il avait transpiré abondamment sous les multiples couches de ses vêtements d’hiver et il était écarlate. Son teint rougeaud était aussi illuminé par un éclat d’une nature plus intérieure. Oh, elle espérait n’être jamais rentrée d’un bon vieux running des familles avec un tel air dégoulinant d’autosatisfaction.

3
— POUR TOI, j’ai fait une prise de sang, j’ai couru sur un tapis de course, on m’a couvert d’électrodes… Mais j’ai eu le feu vert, annonça Remington à peine entré.
L’idée du check-up ne venait pas de lui, il s’y était plié pour faire plaisir à Serenata.
— Le docteur Eden a repéré une petite anomalie cardiaque mais il m’a assuré que c’était courant et qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter.
— Quelle anomalie ?
Il aurait sans doute préféré ne rien avoir à dire de négatif, mais, heureusement pour Serenata, son mari était un maniaque de la vérité.
— Je ne me rappelle pas le nom.
Il avait choisi de ne pas s’en souvenir pour éviter qu’elle n’aille chercher sur Google de quoi se mettre la rate au court-bouillon.
— Ce qui compte, c’est que je sois en pleine forme. Eden ne voit pas ce qui m’empêcherait de courir un marathon, à condition que j’augmente la distance progressivement et que je me tienne au programme.
— Quel programme ?
— Le programme que je suis sur Internet, répondit Remington avec trop d’empressement.
— Tu ne pouvais pas trouver tout seul comment courir un peu plus longtemps chaque semaine ? objecta Serenata tandis qu’il lui tournait le dos pour retourner à la voiture.
— Ce n’est pas si simple, dit-il en sortant deux gros sacs lourds de la banquette arrière. Il faut se fixer des objectifs, courir plus longtemps et moins longtemps entre deux. Varier l’allure. C’est une science. Tu n’as jamais couru de marathon…
— Alors maintenant tu me fais la leçon.
— Je ne comprends pas ce mépris que tu as pour tout projet qui ne serait pas le tien, soupira-t-il en déposant bruyamment les sacs au pied de la table de la salle à manger. Pourquoi serait-ce forcément un signe de faiblesse que de consulter la somme considérable d’informations qui existent sur le sujet ? Ton hostilité déclarée au reste de l’espèce humaine, voilà un signe de faiblesse. Elle te place dans une position défavorable sur le plan de l’évolution. Tâche d’être modeste et tu apprendras des erreurs des autres.
— C’est quoi, ça ?
— Des haltères. Il faut que je travaille ma sangle abdominale.
Serenata lutta contre un haut-le-cœur mental.
— Tu ne peux pas dire « torse » ? Et je te signale que j’en ai, des haltères. Tu aurais pu me les emprunter.
— Depuis le début je ne te sens pas vraiment portée sur le partage. Je préfère avoir mes propres affaires. Je pensais utiliser une des chambres inoccupées pour en faire ma salle de sport.
— Tu veux dire que tu vas réquisitionner une chambre, a-t-elle dit.
— N’en as-tu pas réquisitionné une pour tes propres cabrioles ?
— Tu as aussi ton bureau. Même si je ne sais pas bien à quoi il sert.
— Ne me dis pas que tu es en train de m’asticoter parce que je suis au chômage. Rassure-moi, tu ne pensais pas ce que tu viens de dire.
— Non. Enfin quoique, mais ce n’était pas gentil. Je déteste ce mot, « cabrioles ». Je cherchais quelque chose de blessant. Pardon.
— De plus blessant. Je retire « cabrioles ». Exercices. Appelons-les comme tu veux.
— Vas-y, prends une des chambres d’amis. La maison est grande et ce n’est pas comme si nous étions les puissances européennes procédant au découpage du Moyen-Orient après la Première Guerre mondiale.
Elle prit le visage de Remington entre ses mains et l’embrassa sur le front, pour sceller leur trêve. Il était plus de 18 heures et, au pays de Serenata, le dîner devait se mériter.
Elle monta se changer, enfila un short crasseux et un T-shirt en piteux état tout en se demandant s’il ne fallait pas se faire du souci concernant cette « anomalie cardiaque ». Le secret professionnel auquel sont tenus les médecins faisait qu’on n’arrivait pas à avoir de véritables informations. Même si elle était certaine que son mari ne mentirait pas sur le fameux « feu vert », il était par ailleurs tellement obnubilé par le marathon de Saratoga qu’il aurait pu minimiser une anomalie inquiétante. »

Extrait
« Valeria et Deacon n’avaient rien en commun et, enfants, ils n’étaient pas proches. Bouleversant la dynamique classique portée par le rang de naissance, leur fille avait longtemps eu peur de son petit frère. Gamine, chaque fois qu’elle le submergeait de cadeaux, sa générosité apparaissait comme un geste d’apaisement. Plus singulier encore, Deacon avait, semble-t-il, peu en commun avec l’un ou l’autre de ses parents. Oh, il tenait de son père son charme dégingandé, mais n’avait pas son caractère contemplatif ni son sang-froid. Et Serenata ne se reconnaissait pas non plus dans le garçon. Là où elle était solitaire, Deacon était secret, et cela faisait une grosse différence. Là où s’entourer d’une foule de gens ne l’intéressait pas, Deacon semblait souhaiter que l’humanité tout entière tombe malade, ce qui faisait une différence encore plus grosse. De manière générale, sur le plan génétique, le fait que ces deux personnes soient le fruit de parents avec lesquels ils paraissent n’avoir aucun lien était déconcertant et Serenata n’aurait jamais imaginé que ce type de familles existait avant de se réveiller, ébahie, dans l’une d’elles. » p. 81

À propos de l’auteur
SHRIVER_lionel_ ©Eva_VermandelLionel Shriver © Photo Eva Vermandel

Née en 1957 en Caroline du Nord, Lionel Shriver a fait ses études à New York. Diplômée de Columbia, elle a été professeur avant de partir parcourir le monde. Elle a notamment vécu en Israël, à Bangkok, à Nairobi et à Belfast. Après Il faut qu’on parle de Kevin (Belfond, 2006 ; Pocket, 2021 ), lauréat de l’Orange Prize en 2005, La Double Vie d’Irina (Belfond, 2009), Double faute (Belfond, 2010), Tout ça pour quoi ? (Belfond, 2012 ; J’ai Lu, 2014), Big Brother (Belfond, 2014 ; J’ai Lu, 2016), Les Mandible, une famille : 2029-2047 (Belfond, 2017 ; Pocket, 2019) et Propriétés privées (Belfond, 2020 ; Pocket, 2021), Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes est son huitième roman traduit en français. Lionel Shriver vit entre Londres et New York avec son mari, jazzman renommé. (Source: Éditions Belfond)

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