Les dévastés

DIMOVA_les_devastes RL_Hiver_2022

Lauréate du Prix Fragonard 2022

En deux mots
Alors que la Bulgarie est prise en tenaille entre les armées allemandes et soviétiques, Nikola refuse le plan de son épouse Raïna de quitter le pays. Un choix qu’il paiera de sa vie. Les crimes contre les ennemis du peuple vont alors se multiplier, laissant femmes et enfants démunis.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Victimes du totalitarisme

En racontant un pan demeuré tabou de l’histoire de la Bulgarie, Théodora Dimova réussit un formidable plaidoyer contre l’oubli et nous rappelle à la vigilance face à tous les totalitarismes.

Les rumeurs de guerre se faisant de plus en plus persistantes, Raïna veut suivre l’exemple de nombreux compatriotes et fuir la Bulgarie. Nikola, son mari, ne comprend pas son attitude, lui qui au bout d’un travail acharné a réussi à vivre de sa plume, à la tête d’une revue et publiant régulièrement des romans. Il ne se voit pas quitter leur belle propriété de Boliarovo, des terres héritées des parents de Raïna pour une vie précaire en Suisse. Tout juste envisage-t-il de laisser son épouse partir avec ses enfants, Siya et Teodor. Mais pour Raïna la famille constitue un tout qui ne saurait être divisé et elle décide de rester aux côtés de son mari.
Un choix lourd de conséquences puisque, en cette année 1940, la Bulgarie va être secouée par un mouvement initié par Moscou, le combat contre tous les fascistes, contre tous les ennemis du peuple. Voilà que naissent des milices, des comités de salut public dont la première mission est l’éradication de tous ces militaires, hauts fonctionnaires, capitaines d’industrie, intellectuels qu’ils jugent mauvais. Très vite, Nikola va se retrouver sur leur liste. Malgré ses paroles rassurantes et son envie de croire que la raison l’emportera, il est arrêté, torturé, jugé par un simulacre de justice. Raïna aura beau intercéder en sa faveur, tenter de le faire libérer, elle n’obtiendra guère plus qu’un allègement passager de ses mauvais traitements avant son exécution.
Le sort de l’écrivain sera aussi celui de nombreuses autres personnes qui ont refusé de quitter leur pays.
Théodora Dimova choisit de nous raconter plusieurs de ces récits, de dire le destin de ces familles brisées par l’arbitraire de ce nouveau pouvoir personnalisé par un trio de bourreaux, trois jeunes hommes qui vont prendre un malin plaisir à arrêter chaque jour ceux qu’ils n’aiment pas. Vassa, Yordann et Anguel sont les oiseaux de mauvais augure de cet épisode dramatique de l’histoire de la Bulgarie longtemps resté tabou. Ce n’est du reste pas un hasard qu’aucun membre du gouvernement ne sera présent au moment des cérémonies en hommage aux victimes de ces crimes d’État.
En confiant à Alexandra, la petite-fille de Raïna, le soin de creuser cette histoire familiale, Théodora Dimova peut donner du recul à l’analyse, mais aussi nous révéler quelles furent les suites de ces forfaits. Comment les veuves ont survécu, comment leur combat a été mené au fil des années. Un roman fort et très émouvant, mais aussi un plaidoyer contre l’oubli et pour une analyse lucide du régime totalitaire. On ajoutera qu’au moment où l’Europe est à nouveau en guerre, ce livre peut aussi se lire comme un cri d’alarme, un appel à la vigilance.

Les dévastés
Théodora Dimova
Éditions des Syrtes
Roman
Traduit du bulgare par Marie Vrinat
240 p., 21 €
EAN 9782940628926
Paru le 6/01/2022

Où?
Le roman est situé en Bulgarie, à Boliarovo et Sofia, Sliven, Loukovit, Etropolé

Quand?
L’action se déroule de 1940 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
La reconstitution de la mémoire et la parole donnée aux oubliés sont au cœur des Dévastés. C’est un roman choral aux portraits poignants de femmes ordinaires devant un événement extraordinaire : la terrible épuration qui suit l’arrivée au pouvoir des communistes, en 1944, et ses stigmates.
Trois femmes se retrouvent, un froid matin de février 1945, au bord de la fosse commune dans laquelle ont été jetés les corps des hommes qu’elles aimaient, et dont les destins se sont croisés dans une même cellule. Comme tant d’autres, ils ont été torturés, condamnés et sommairement exécutés, emportés par la rage révolutionnaire. Des décennies après, l’image de la fosse du cimetière de Sofia, où la neige tombe sans la recouvrir de sa blancheur continue de hanter les esprits…
Les biographies familiales s’entrelacent dans une prose intense. Les trois femmes sont dépassées par la tragédie du meurtre de leurs époux, la destruction soudaine de leur vie et de leur bonheur. Au-delà des figures masculines assassinées qui émergent à travers leurs récits, la douleur, dans ce livre, est un personnage central. Elle jaillit des phrases et parvient, de façon à la fois étrange et subtile, à alarmer et à réconforter, peut-être même à guérir.
Les Dévastés est un portrait de l’élite intellectuelle bulgare broyée par la terreur. Mais c’est aussi celui d’une société dans laquelle la tragédie est longtemps tue au point de devenir un douloureux secret. Sans pathos aucun, Théodora Dimova parvient à l’émotion pure et à une véritable empathie. Son style subtil et direct ainsi que la sobriété de l’écriture, en font une évocation empreinte d’humanité.

Les critiques
Babelio
goodbook.fr
En Attendant Nadeau (Gabrielle Napoli)
Le Point (Élise Lépine)
Courrier des Balkans (Pierre Glachant)
Lettres capitales
hebdoscope (Laurent Pfaadt)
RCF (Caroline Leddet)
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Blog Temps de lecture
Blog En lisant, en écrivant


Théodora Dimova présente son roman Les Dévastés © Production éditions des Syrtes

Les premières pages du livre
« RAÏNA
Le mois le plus froid, la nuit la plus noire, le vent le plus glacial. Raïna va et vient, comme une chauve-souris, entre les pièces, comme si elle ne voyait pas les murs, en s’y cognant. Elle erre dans l’appartement en cette nuit de février, amaigrie, assombrie, exsangue, l’ombre de la femme qu’elle était encore seulement quelques mois auparavant, elle ne trouve pas sa place, s’approche d’un objet puis s’en écarte, comme s’il la brûlait. Elle ouvre une fenêtre et tend l’oreille dans le silence de la nuit glacée, le froid fait irruption, elle s’enveloppe encore plus chaudement dans son étole en angora gris foncé, recule, s’empresse de refermer la fenêtre et reprend son absurde promenade d’une pièce à l’autre, dans le salon, le bureau, la chambre à coucher, elle passe devant la chambre des enfants, s’arrête, écoute jusqu’à ce qu’elle perçoive la respiration paisible et régulière de Siya et de Teodor, puis retourne à la fenêtre, l’ouvre de nouveau et se fige dans l’attente d’un bruit quelconque.
Oui, Petko lui avait promis qu’à l’instant où il apprendrait quelque chose il lui enverrait un message ou viendrait en personne, à défaut, il trouverait le moyen de lui faire signe. Mais elle n’avait aucune nouvelle de lui, ce qui augmentait sa tension nerveuse.
La voici de nouveau dans la cuisine, mais que faire dans la cuisine, sa longue jupe de laine se prend dans les pieds des chaises qui entourent la table, ranger la nappe, déplacer le petit vase, redresser l’icône, ouvrir le cellier, voir les bocaux de confiture de cerises blanches rangés l’un à côté de l’autre dans un ordre si apaisant. À chaque bocal est attaché un papier blanc avec un fil, on dirait une petite robe, et maintenant, refermer le cellier, traverser de nouveau le couloir à pas de loup en marchant sur les dalles blanches et pas sur les noires, puis, dans le salon, faire le tour des fenêtres, mettre encore un peu de charbon dans le poêle de faïence, le charbon est près de se terminer et il faut l’économiser, elle ne sait pas où on l’achète, dans les entrepôts jouxtant la ville, lui a-t-on dit, mais quels entrepôts, comment les trouvera-t-elle, c’est l’affaire des hommes, c’était Nikola qui s’occupait du charbon, Nikola qui s’occupait des taxes scolaires à l’école allemande, de la rémunération de la petite bonne, Koula, qui somnolait sur la banquette de la cuisine. Pouvait-on vraiment dormir pareille nuit, Koula comprenait-elle ce qui se passait ou avait-elle du mal à réaliser, avec son esprit indolent, et n’y croyait-elle pas complètement. Il va revenir, kakoraïno, il va revenir, répétait Koula d’un ton incantatoire, la nuit où l’on avait emmené Nikola, c’était à la mi-octobre et, depuis lors, tout avait tourné au cauchemar dont Raïna ne se réveillait que pour s’enfoncer dans un rêve encore plus sinistre. Elle était de taille moyenne, altière, avec une distinction naturelle, la peau mate et les cheveux châtain clair, les yeux noisette et un peu malicieux qui s’éclairaient toujours lorsqu’elle commençait à discuter avec quelqu’un. Il émanait d’elle légèreté naturelle et joie de vivre, de respirer l’air, d’être avec les autres créatures autour d’elle. En sa présence, les choses les plus infimes et apparemment les plus insignifiantes du quotidien resplendissaient et acquéraient du charme. Je ne comprends pas comment tu parviens à faire du poisson que tu as acheté et cuisiné une aventure aussi excitante, s’exclamait Nikola extasié en s’affairant impatiemment autour d’elle dans l’attente fébrile du dîner en perspective. Car tout devait être ordonné, bien arrangé, beau, et alors seulement on pouvait s’asseoir à table et commencer le repas. Devant toi, je me sens comme insignifiant, Raïnitchka, confiait parfois Nikola d’un air pensif, et elle, elle riait et passait les doigts dans les cheveux de son mari. Même si je suis bien plus intelligent et cultivé que toi, s’écriait Nikola en riant à son tour, et il prenait sa main gracieuse dans la sienne. Cultivé et intelligent, mais en réalité manquant de profondeur et prévisible. Peu importe si je tire de ma poche un savoir quelconque, comme un prestidigitateur. Alors que la manière dont tu vas acheter et cuisiner un poisson, ça, ça a du sens et c’est essentiel, et toutes mes connaissances ne valent pas un clou face à ton poisson, Raïna, ma petite biche à moi, chuchotait tendrement Nikola, tandis que les yeux de Raïna se mettaient à briller comme de l’or. Peu de temps auparavant, encore, elle ressemblait à la fois à une fée et à une concubine, une créature d’un autre ordre, jetée malgré elle parmi les hommes, enveloppée dans un cocon d’un monde distinct, impénétrable aux autres. Entre ces derniers et elle, il y avait toujours une distance, un abîme invisible qui incitait à ce qu’on le franchisse, elle attirait aussi bien les hommes que les femmes, qui aspiraient à devenir ses confidents et ses amis, afin de déchiffrer son mystère. Les gens adoraient être conviés aux dîners donnés par Raïna et Nikola, aux pique-niques qu’ils organisaient avec une énergie infatigable et avec dévouement près de leur villa de Boliarovo. Peu de temps auparavant, encore, leur demeure était le centre de leur cercle artistique rassemblant ceux qui partageaient leurs idées, et quiconque y avait accès se sentait intégré aux valeurs élevées du monde de l’art. Ils organisaient des après-midi littéraires, comme ils les appelaient pour blaguer, durant lesquels, au milieu d’un cercle restreint et choisi d’amis, Nikola lisait durant des heures les chapitres de son nouveau roman qu’il venait de rédiger, après quoi Raïna servait un dîner léger fait de sandwiches et de vin, et tous se lançaient dans des commentaires fort intéressants de ce qu’ils venaient d’entendre, qui s’achevaient parfois à l’aube. Nikola aimait dire pour plaisanter que, sans ces lectures, il ne pourrait pas écrire, que, grâce aux débats et aux explications qui duraient toute la nuit, il peaufinait ses idées, exprimait son intuition, voyait réellement ses héros assis parmi eux, les entendait parler, suivait leurs gestes, les expressions de leur visage, leurs réactions. Nikola s’efforçait de voir ce qu’il avait écrit à travers les yeux de ses auditeurs, il les interrogeait, leur posait des questions harassantes, mais il était certain que ces discussions l’aidaient, lui indiquaient la bonne direction, sans compter qu’elles étaient le fondement qui donnait sa forme et précisait les principes de leur cercle littéraire nommé avec humour par eux-mêmes « Cercle 19 ».
Elle passait pour la énième fois de la chambre à coucher à la salle à manger, de là dans le vestibule, le long du haut buffet en noyer dont les vitrines de cristal laissaient voir les figurines en verre et les verres en cristal, le long des fauteuils et du divan à la nouvelle tapisserie rose foncé qu’elle avait changée cet été-là. C’était comme si tout avait appartenu à une autre vie : le choix de l’étoffe, de la couleur, la commande des artisans qui travaillaient dans la maison et avaient fini en quelques jours de retapisser les meubles viennois anciens, et tout cela s’était passé durant l’été, à peine cinq ou six mois auparavant, Raïna ne pouvait s’arrêter d’y penser, durant l’été, tandis que quelques-uns seulement prêtaient l’oreille aux rumeurs selon lesquelles la Bulgarie allait rompre ses relations diplomatiques avec l’Allemagne, l’Union soviétique lui déclarerait la guerre afin d’avoir un prétexte pour franchir le Danube, pénétrer dans le pays, fouler le sol des Balkans, ce qui avait toujours été le but de l’Empire. À ce moment-là, durant l’été, les rumeurs concernant une éventuelle occupation par les Alliés étaient quelque chose de bien réel que les imprévisibles caprices du destin pouvaient encore permettre d’éviter. Et, de fait, un grand nombre de personnes quittaient le pays et partaient surtout en Suisse, or Raïna avait une cousine germaine qui y avait fait un mariage heureux. Raïna se rappelait chaque jour de cet été préoccupant et chaud, empreint de trouble et de tensions. Ils vivaient dans leur villa de Boliarovo, Siya et Teodor passaient toute la journée dans le jardin, ils se balançaient sur les balançoires à cordes que Nikola leur avait confectionnées, ou bien ils sortaient avec les enfants du voisinage et ne rentraient, épuisés d’avoir joué, qu’en entendant la voix inquiète de leur mère qui les appelait de la rue. Nikola travaillait sur les manuscrits pour la revue ou sur son nouveau roman qui, selon ses propres mots, racontait le naufrage de la génération qui avait connu son épanouissement après la Guerre européenne. Les pertes endurées par la Bulgarie, à ce moment-là, s’étaient transformées en traumatismes profonds auxquels ses héros n’avaient ni la force ni le courage de faire face. Les stigmates de la société se transforment en tragédie individuelle, c’est ce qui va arriver à notre génération, Raïna, son épanouissement a également été fauché par cette guerre dont nous attendons qu’elle prenne fin le plus tôt possible. Ce qui s’est produit va inéluctablement se répéter, sous une forme ou sous une autre, c’est, comment dire, ma révélation, ce que je veux le plus suggérer à mes lecteurs.
Souvent, des amis venaient spécialement de Sofia faire un crochet par leur villa de Boliarovo pour passer le chaud après-midi d’été à l’ombre et dans la verdure de leur jardin. Du petit jet d’eau avec la sculpture d’une jeune fille dansant s’échappait le paisible clapotis qui donnait une impression de fraîcheur. Raïna servait sur la petite table de marbre près du kiosque un sirop de griotte dans de hauts verres, ainsi qu’un café turc fleurant bon qu’elle venait de moudre avec son petit moulin. Raïna se rappelait ces après-midi nonchalants, sans un brin de vent, durant lesquels même les chats s’abritaient du soleil brûlant. On commentait les nouvelles de la politique, on se livrait à des conjectures quant à d’imprévisibles arrangements entre les grandes puissances, on partageait des pressentiments confus concernant l’issue des opérations militaires. Ce qui dominait, c’était la colère à l’égard du cabinet et des ministres qui ne parvenaient pas à gérer les conséquences des bombardements, le retour de la population évacuée, les rues demeuraient excavées ou jonchées de bâtiments écroulés, le chaos était maître du ravitaillement, le marché noir et la flambée des prix s’étalaient impunément, la gendarmerie n’arrivait pas à faire face aux attaques des maquisards à l’encontre de laiteries, d’entrepôts de l’armée, de trains, des maires, collecteurs d’impôts, gardes champêtres, gardes forestiers étaient tués impunément, les agressions contre la population pacifique devenaient de plus en plus odieuses.
Les pensées de Raïna revenaient souvent à un jour d’été, à la fin du mois d’août. Nikola et elle attendaient à la gare de Boliarovo le train pour Sofia. Les chemins de fer avaient du retard, ils durent attendre sur le quai plus d’une demi-heure dans la chaleur accablante. Et Raïna les imagina montant dans le train pour se rendre non pas à Sofia qui se trouvait à quarante minutes de distance, mais à Genève, chez sa cousine Lora. Dans cette rêverie, Raïna avait rassemblé dans son coffret en bois tous les bijoux qui lui venaient de sa mère et ceux que Nikola lui avait achetés au fil des ans : la bague de diamant, les bracelets en or, les perles, les ambres. Ils avaient libéré le bureau de la revue, pris les documents les plus précieux, laissé leur demeure avec les objets et meubles aimés qu’elle renfermait, les tableaux, les livres, le piano, ils avaient chargé leurs vêtements dans plusieurs valises et montaient, avec Siya et Teodor, dans le train pour Genève, afin de commencer une nouvelle vie, incertaine et inconnue, mais loin du danger sans nom qui les guettait ici. Le train arriva, ils montèrent dans le compartiment, ils étaient seuls, Nikola ouvrit la fenêtre, avec le vent chaud leur parvint l’odeur de graisse de machine brûlée dont on enduisait les traverses de bois. Et, tout à coup, Raïna éclata en sanglots, elle pleurait en silence, comme si elle venait d’apprendre une nouvelle tragique et irréversible. Pourquoi pleures-tu, Raïna, lui demanda Nikola, il vint s’asseoir à côté d’elle et la prit tendrement dans ses bras. Il éprouvait une inquiétude inexprimable, mêlée à de l’embarras, lorsque sa femme pleurait, ses yeux noisette s’éclaircissaient à en paraître presque jaunes, tandis que ses paupières rougissaient, et elle ressemblait encore plus à une biche poursuivie par une invisible menace. Fichons le camp d’ici, Nikola, partons, allons vivre ailleurs. Qu’est-ce que tu veux dire, ébahi, Nikola s’écarta un peu pour mieux l’observer. Il paraît que Staline a enjoint à un maréchal, j’ai oublié son nom, de préparer un régiment à occuper la Bulgarie. Il aurait ordonné la lutte armée contre tous ceux qui ne partagent pas les idées de la révolution bolchevique. Si nous allons chez Lora en Suisse, elle nous aidera jusqu’à ce que nous puissions nous prendre en mains. Vincent et elle font preuve de tant de compassion à notre égard, ils sont si sympathiques, et dans chacune de ses lettres, elle m’exhorte à aller chez eux. Ils nous céderont une chambre dans un premier temps, ensuite, nous trouverons une location. Je peux trouver du travail comme institutrice ou n’importe quoi d’autre, toi, tu traduiras et tu écriras. On peut aussi faire du sale travail, tu le sais, Nikola, il n’y a pas de travail honteux. Nikola continuait à l’observer avec un étonnement extrême, comme s’il avait perdu l’usage de la parole.
Tout le monde le fait, Nikola, tout le monde quitte la Bulgarie, poursuivit Raïna avec de plus en plus d’assurance. Nos amis diplomates le sous-entendent délicatement, ils disposent d’une information qui ne parvient pas jusqu’à nous, une information diplomatique interne, secrète. Les gros industriels ont depuis longtemps ouvert des comptes dans des banques suisses, les commerçants de tabac se sont établis massivement à Thessalonique et, de là, ils partent pour l’Europe. Mais ce sont des histoires de bonne femme, Raïna, l’interrompit brutalement Nikola, tu es une femme intelligente et sensée, réfléchis avec sang-froid, de quoi devons-nous avoir peur, les diplomates sont malgré tout des hommes politiques, les industriels sont des richards, et nous, nous sommes de simples intellectuels. Certes, nous avons les terres cultivées dont tu as hérité et qui nous permettent de vivre dans l’aisance, mais je suis tout de même un écrivain, mes livres se lisent et se vendent. Ai-je fait ou écrit quelque chose de répréhensible, ai-je causé du tort à quelqu’un ? Je fais ce que j’aime, la revue a ses milliers de fervents lecteurs, c’est ici que j’ai acquis un nom et une réputation par un travail acharné, comment pourrais-je délaisser tout cela ? Et comment écrire mes romans dans un pays étranger ? Dans une langue étrangère ? Tu te rends compte de ce que tu dis, Raïna ? Est-ce que je ne vois pas de mes propres yeux des écrivains russes émigrés chanter des romances devant la Maison des arts avant de tendre leur chapeau ? C’est cela que tu veux me faire vivre, Raïna ? En fin de compte, pourquoi vois-tu l’avenir de la Bulgarie aussi apocalyptique ? Que pourrait-on me faire à moi, un écrivain et éditeur ? Tu ne dis rien, Raïna ? Tu ne réponds pas ? Tu exprimes le souhait, et ce de manière aussi, comment dire, catégorique, sans appel, que nous quittions la Bulgarie et tu ne peux même pas me donner un seul argument pour l’expliquer. Parce que tout le monde en ferait autant ? Mais c’est ridicule ! Est-ce que je suis un voleur, un assassin, pour avoir peur ? Donc, tu penses que le nouveau pouvoir qui va certainement advenir peut m’envoyer en prison comme criminel ? Qu’on peut nous prendre notre villa, notre appartement ? Mais on les a achetés avec notre propre argent, c’est notre propriété, non ? Et même si l’on nous prend tout, on ne me prendra pas ma main, mon stylo, je pourrai toujours créer, non ? Je suis un dur à cuire, Raïna, tu le sais, rien ne peut m’effrayer. Tu sais d’où je suis parti et ce que j’ai vécu, Raïna. Quand j’étais étudiant, je dormais dans les wagons à bestiaux, à la gare, parce que ma famille ne parvenait pas toujours à m’envoyer de l’argent pour que je me loge. Je ne mangeais qu’une fois par jour, du pain et du sel, j’avais continuellement faim. Je portais mes chaussures à nu parce que je n’avais pas de chaussettes, je m’achetais du cirage pour en peindre. À un type comme moi, qu’est-ce qu’on peut lui faire ? Maintenant encore, je n’ai pas peur, maintenant encore, je n’ai rien à craindre.
Pardonne-moi, Nikola, j’ai les nerfs ébranlés, répondit Raïna, surtout à la pensée que nous allons descendre à la gare de Sofia incendiée, traverser les rues excavées, que je vais sûrement découvrir une autre maison connue qui a brûlé, maintenant en ruines. Raïna sortit de son sac à main quelques morceaux de sucre enveloppés dans une serviette, elle versa sur l’un d’eux une vingtaine de gouttes d’un flacon de valériane, le mit dans sa bouche et commença à sucer l’extrait tranquillisant. Les gouttes semblèrent exercer un effet magique sur elle, son visage s’apaisa soudain, sa voix s’éclaircit, elle se mit à raconter d’un ton chantant que, durant sa promenade matinale à Boliarovo, elle avait observé une division allemande en plein retrait sur la route en direction de Sofia, les soldats jouaient de l’harmonica et de l’accordéon, ils étaient enjoués, bien rasés, propres, elle avait senti l’été s’en aller de manière irréversible, aux feuilles tombées, à la verdure flétrie. Se séparer de l’été, c’était comme se séparer d’un être vivant, une séparation très personnelle. Raïna avait compris que quelque chose prenait fin à jamais pour eux. Elle avait du mal à l’exprimer, mais elle savait qu’ils ne pourraient échapper au mal qu’en fichant le camp de là, en fuyant ce pays. Leur vie ne serait plus jamais la même. Elle suppliait Nikola de la croire, de toute son âme, de tout son cœur.
Cela faisait combien de fois qu’en cette nuit glacée de février, durant laquelle elle attendait l’arrivée de Petko, Raïna se rappelait cette conversation dans le train. Elle se reprochait d’avoir été veule, de ne pas avoir fait confiance jusqu’au bout à son intuition très claire, de ne pas avoir insisté, frappé du pied, ne pas avoir menacé, même. Elle s’était simplement résignée à l’opiniâtreté de son mari, elle avait simplement cédé devant sa volonté. À présent qu’elle errait de pièce en pièce, tendant l’oreille aux pas de Petko sur le perron, Raïna continuait d’entendre le fracas régulier, monotone, du train en ce chaud après-midi d’août, de respirer l’odeur des rails et de ressentir le ballottement sur les banquettes de bois, la fenêtre du compartiment était ouverte, laissant passer l’air chaud qui ébouriffait de sa caresse ses cheveux d’un blond foncé. Une paysanne d’un village environnant entra dans le compartiment, chargée d’un panier rempli de bocaux de lait fermenté, elle les distribuerait sans doute à ses clients de Sofia. Elle scruta Raïna avec curiosité, son visage portait toujours la trace de ses larmes, ses paupières étaient encore rougies. Mais pourquoi une dame comme vous avec une si belle robe peut-elle bien pleurer, telle fut l’expression sincère qui s’inscrivit sur les traits de la paysanne avant qu’elle ne se dise manifestement : caprice de bourgeoise, et elle cacha sous la banquette ses pieds chaussés de chaussettes de laine et de galoches noires. Raïna sembla se reprendre elle aussi, elle sortit un petit mouchoir de soie, sécha ses larmes, se moucha, eut un pauvre sourire pour son mari, comme si elle voulait s’excuser de cet accès incontrôlé d’inquiétude et de peur, et regarda par la fenêtre. Ils passaient devant de hauts peupliers, on remarquait déjà dans leur feuillage des mèches jaunies, encore une ou deux semaines et l’été, abattu, céderait l’avantage à l’automne, l’herbe deviendrait grise, les soirées seraient peu à peu plus fraîches. L’espace d’un instant, elle avait compris qu’il ne valait pas la peine de continuer à discuter avec Nikola, car ce qu’il considérait comme juste devait être également une loi intangible pour elle. Elle n’avait pas le droit de penser différemment de lui, c’était interprété comme de l’indocilité de sa part, de la rébellion, un renoncement à l’amour et à la famille. Débattre avec Nikola était presque toujours dépourvu de sens, on exigeait d’elle une soumission sans faille à la volonté de son époux, Raïna s’en était convaincue plus d’une fois, tout comme elle s’était convaincue de l’amour de Nikola pour elle, de la cordialité et de l’amitié qui les liaient. Elle s’efforçait de faire en sorte qu’on n’en vienne pas à des querelles car elles se terminaient toujours par son inconditionnelle capitulation, son regret de ne pas les avoir évitées. Raïna laissait Nikola lui imposer sa volonté et faisait tout pour que cela ne diminue pas son amour et ne l’oppresse pas trop. Elle confessait ce péché, son plus grand, au père Mina, tracassée de toujours répéter la même chose sous une forme différente. C’est sans doute que je suis une personne très mesquine, mon père, mesquine et ingrate, disait Raïna, tandis que le père, qui avait son âge, un prêtre cultivé, maître de conférences en homilétique à la faculté de théologie, lui conseillait gentiment et pour la énième fois de parler avec son mari, de lui expliquer ses tracas posément et amicalement, lorsqu’elle n’était pas affectée, de s’en ouvrir à lui, confiante dans sa capacité à comprendre. Elle ne devait pas éprouver de colère à l’égard de son mari, bien entendu, mais elle ne devait pas non plus se soumettre aveuglément à sa volonté, elle ne devait pas se sentir oppressée, brisée, car le chrétien est un être entier, il est initié sur la voie de la guérison et c’est là que réside sa force, l’exhortait le père Mina, et il réussissait à apaiser l’angoisse qui s’emparait d’elle parfois. Pour l’heure, Raïna regardait distraitement les peupliers longeant la voie de chemin de fer et se disait qu’elle devrait aussi parler au père de cet accès d’impuissance et de colère rentrée. Je n’arrive pas à composer avec ma faiblesse, avec ma colère à l’égard de mon époux, qui m’empoisonne la vie, je ne puis accepter de devoir me soumettre à lui sans broncher, au contraire, il me semble qu’une telle soumission est un péché, dans cette situation je suis tout à fait, absolument certaine qu’il nous faut quitter la Bulgarie, comme le font presque tous, car de grands maux nous attendent, je le sais avec mon cœur, avec mon intuition de mère dont les enfants sont menacés. Elle savait que même le père Mina la soutiendrait totalement dans son désir de quitter le pays. Il en ferait certainement autant si ce n’était pas en contradiction avec sa dignité de prêtre qui est responsable et doit prendre soin de son troupeau, quelles que soient les circonstances. Car le père Mina n’était pas moins inquiet qu’elle, il prononçait chaque semaine des harangues dans la maison paroissiale de Boliarovo, dans lesquelles il exposait dans le détail les dangers de la menace bolchevique surtout pour l’Église et la foi, étayant ses dires par des faits concrets de persécutions à l’encontre de membres du clergé, qui paraissaient si monstrueux et si inacceptables que certains avaient peine à le croire. Oui, Raïna se rendrait directement au domicile du père Mina le lendemain, elle demanderait à parler avec lui, solliciterait un conseil. Tout à coup, la porte du compartiment s’ouvrit sur un aveugle qui se mit à jouer à l’harmonica la mélodie d’une rengaine populaire, Nikola sortit de l’argent de la poche de son gilet et le posa dans le petit pot en métal accroché au cou de l’homme, les pièces retentirent lourdement, Dieu vous donne la santé, prononça l’aveugle, il referma la porte et s’éloigna en direction du compartiment voisin, la mélodie aux lèvres. »

À propos de l’auteur
DIMOVA_theodora_DRThéodora Dimova © Photo DR

Née à Sofia en 1960, Théodora Dimova est une romancière et dramaturge bulgare. Ses écrits lui ont valu de nombreux prix en Bulgarie. Son premier roman, Emine, paru en 2001, a connu un succès immédiat. Son second roman, Mères, a obtenu le prix du concours Razvitié en 2004 et le prix de Littérature est-européenne à Vienne en 2006. Les dévastés, paru en 2022, a été couronné par le Prix Fragonard de littérature étrangère. Elle a également écrit une douzaine de pièces, s’inscrivant dans une démarche contemporaine du théâtre. (Source: Éditions des Syrtes)

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Maisons vides

NAVARRO_maisons_vides RL_Hiver_2022

En deux mots
Un moment d’inattention et Daniel, trois ans, est enlevé dans le parc où sa mère l’avait emmené jouer. Un drame qui n’est pour la narratrice qu’une violence de plus dans une vie difficile. Elle va toutefois essayer de s’en sortir sans sa famille et sans les hommes qui la négligent, mais avec un « nouveau » garçon, croisé dans un parc.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

L’enfant perdu et l’enfant trouvé

Ce roman puissant, signé de la mexicaine Brenda Navarro, qui retrace le parcours d’une femme dont l’enfant de trois ans a disparu. Une chronique de la violence ordinaire, mais aussi un cri de rage.

Premier ouvrage à paraître dans une collection qui entend nous faire découvrir les voix d’Amérique latine, ce roman qui commence très fort: «Daniel a disparu trois mois, deux jours, huit heures après son anniversaire. Il avait trois ans. C’était mon fils. La dernière fois que je l’ai vu, il se trouvait entre la balançoire et le toboggan du parc où je l’emmenais les après-midis. Je ne me souviens de rien d’autre.» On imagine le traumatisme, le sentiment de culpabilité et la dépression qui peuvent accompagner cette mère indigne qui n’a pas su surveiller ce fils qui désormais la hante. «C’est quoi un disparu? C’est un fantôme qui nous poursuit comme s’il faisait partie de notre corps.»
Les jours passent et aucun signe de vie ne vient la rassurer. Pas davantage que son entourage, à commencer par Fran, le père de Daniel et l’oncle de Nagore, qui désormais partage leur vie. «La sœur est morte, assassinée par son mari, voilà pourquoi Fran nous a imposé la garde de Nagore. Je suis devenue la mère d’une fille de six ans, alors que Daniel était déjà dans mon ventre.» Vladimir, son amant, n’est pas non plus apte à la libérer de son obsession. Après tout, il n’est guère différent des autres hommes qui ont traversé sa vie. Rafael, le premier, buvait et était violent.
Cette violence que l’on peut considérer comme le fil rouge de ce roman. Violence conjugale d’abord avec les coups qui pleuvent jusqu’à donner la mort. Comme dans cette scène où Nagore assiste ainsi à l’assassinat de sa mère par son mari. Violence sociale ensuite quand sur un chantier une bétonnière se casse et enterre vivant deux ouvriers, dont le frère de la narratrice. Les patrons, pour se dédouaner, affirmeront qu’il ne s’est pas présenté au travail. Violence et vengeance enfin, quand elle croise un joli garçon blond qui joue dans un bac à sable: «Je me suis encore rapprochée. Comme si je voulais le sentir. J’ai ouvert le parapluie rouge et, je ne sais pas comment, ni avec quelle force ou dans quel élan de folie, j’ai attrapé Leonel. Je me suis dirigée en courant vers l’avenue, où je suis montée dans le premier taxi que j’ai croisé et je suis partie avec l’enfant qui s’est mis à pleurer. Je me retournais constamment, mais le taxi a continué sa route. C’est comme ça que tout a commencé.»
Engrenage infernal, basculement vers la folie…
Brenda Navarro utilise des phrases courtes, un style percutant qui épouse parfaitement son propos. C’est dur, parfois cru, et c’est un miroir de cette société laissée pour compte qui ne peut répondre à la violence que par la violence.

Maisons vides
Brenda Navarro
Éditions Mémoire d’encrier
Premier roman
Traduit de l’espagnol par Sarah Laberge-Mustad
184 p., 17 €
EAN 9782897127978
Paru le 3/03/2022

Où?
Le roman est situé en Espagne, à Utrera et Barcelone puis au Mexique, principalement dans un quartier ouvrier de Mexico.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Portraits et destins de femmes que tout sépare, dans le Mexique contemporain.
Violences faites aux femmes et féminicides.
Voc/zes : une nouvelle collection dédiée aux voix de l’Amérique Latine.
Daniel a disparu trois mois, deux jours, huit heures après son anniversaire. Il avait trois ans. C’était mon fils.
Un enfant disparu. Deux femmes. Celle qui l’a perdu et celle qui l’a volé.
Au lendemain de l’enlèvement de l’enfant, sa mère est désemparée. Elle est hantée par sa propre ambivalence: voulait-elle être mère? Dans un quartier ouvrier de Mexico, la femme qui a enlevé Daniel voit sa vie bouleversée par cet enfant dont elle a tant rêvé.

Les critiques

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Les premières pages du livre
« Daniel a disparu trois mois, deux jours, huit heures après son anniversaire. Il avait trois ans. C’était mon fils. La dernière fois que je l’ai vu, il se trouvait entre la balançoire et le toboggan du parc où je l’emmenais les après-midis. Je ne me souviens de rien d’autre. Ou plutôt si, je me souviens d’avoir été triste parce que Vladimir m’a annoncé qu’il partait, parce qu’il ne voulait pas tout brader. Tout brader, comme quand on vend quelque chose de précieux pour deux pesos. Ça, c’était moi quand j’ai perdu mon fils, celle qui de temps en temps, après quelques semaines, se débarrassait d’un amant furtif lui ayant offert en cadeau, parce qu’il avait besoin d’alléger son pas, des plaisirs sexuels à rabais. L’acheteuse arnaquée. L’arnaqueuse de mère. Celle qui n’a rien vu.

Je n’ai pas vu grand-chose. Qu’ai-je vu ? Je cherche parmi la chaîne de souvenirs visuels le plus petit fil conducteur qui me mènerait, ne serait-ce qu’une seconde, à comprendre à quel moment. À quel moment ? Lequel ? Je n’ai plus revu Daniel. À quel moment, à quel instant, entre quels petits cris étouffés d’un corps de trois ans est-il parti ? Qu’est-il arrivé ? Je n’ai pas vu grand-chose. Et bien que j’aie marché entre les gens en répétant son nom, je n’entendais plus rien. Des voitures sont-elles passées ? Y avait-il plus de monde ? Qui ? Je n’ai plus revu mon fils de trois ans.
Nagore sortait de l’école à deux heures de l’après-midi, mais je ne suis pas allée la chercher. Je ne lui ai jamais demandé comment elle était rentrée à la maison ce jour-là. En fait, nous ne nous sommes jamais demandé si l’un de nous était rentré ce jour-là, ou si nous étions tous partis dans les quatorze kilos de mon fils sans jamais revenir. Et jusqu’à aujourd’hui, aucune image mentale ne me donne la réponse.
Après, l’attente : moi, affalée sur une chaise crasseuse du bureau du ministère public, là où Fran m’a récupérée plus tard. Nous avons attendu les deux, et même si nous avons fini pour nous lever et que notre vie à continué, notre esprit est toujours là, à attendre des nouvelles de notre fils.

J’ai souvent souhaité qu’ils soient morts. Je me voyais dans le miroir de la salle de bain et je m’imaginais me regardant pleurer leur mort. Mais je ne pleurais pas, je retenais mes larmes et mon visage redevenait neutre, au cas où je n’aurais pas été assez convaincante la première fois. Alors je me replaçais devant le miroir et je demandais : qu’est-ce qui est mort ? Comment, qu’est-ce qui est mort ? Qui est mort ? Les deux en même temps ? Ils étaient ensemble ? Ils sont morts, morts, ou c’est une histoire inventée pour me faire pleurer ? Qui es-tu toi, toi qui m’annonces qu’ils sont morts ? Qui, lequel des deux ? Et moi, j’étais ma seule réponse face au miroir, à répéter : qui est mort ? Que quelqu’un soit mort, s’il vous plaît, pour ne plus sentir ce vide. Et face à cet écho silencieux, je me disais les deux : Daniel et Vladimir. Je les ai perdus les deux en même temps, et les deux, sans moi, sont toujours en vie quelque part dans ce monde.
On peut tout imaginer, sauf se réveiller un matin avec le poids d’un disparu sur les épaules. C’est quoi un disparu ?
C’est un fantôme qui nous poursuit comme s’il faisait partie de notre corps.
Même si je ne voulais pas être une de ces femmes que les gens regardent dans la rue avec pitié, je suis souvent retournée au parc, presque tous les jours, pour être exacte. Je m’asseyais sur le même banc et repassais tous mes mouvements en mémoire : le téléphone dans la main, les cheveux dans le visage, deux ou trois moustiques qui me pourchassaient pour me piquer. Daniel, avec un, deux, trois pas et son rire bête. Deux, trois, quatre pas. J’ai baissé les yeux. Deux, trois, quatre, cinq pas. Là. J’ai levé les yeux vers lui. Je le vois et je retourne à mon téléphone. Deux, trois, cinq, sept. Aucun. Il tombe. Il se relève. Moi, avec Vladimir dans l’estomac. Deux, trois, cinq, sept, huit, neuf pas. Et moi, tous les jours, derrière chaque pas : deux, trois, quatre… Et ce n’est que lorsque Nagore me dévisageait avec honte parce que je me trouvais encore là, entre la balançoire et le toboggan, à empêcher les enfants de jouer, que je comprenais tout : j’étais devenue une de ces femmes que les gens regardent dans la rue avec peur et pitié.
D’autres fois, je le cherchais en silence, assise sur le banc, et Nagore, à côté de moi, croisait ses jambes et restait muette, comme si sa voix était coupable de quelque chose, comme si elle savait d’avance que je la détestais. Nagore était le miroir de ma laideur.
Pourquoi ce n’est pas toi qui as disparu ? lui ai-je demandé cette fois où elle m’a appelée de la douche pour me demander de lui donner la serviette qu’elle avait laissée sur l’étagère de la salle de bain. Elle m’a regardée de ses yeux bleus, stupéfaite que j’aie osé le lui dire en plein visage. Je l’ai presque aussitôt prise dans mes bras et je l’ai embrassée plusieurs fois. J’ai touché ses cheveux mouillés qui dégoulinaient sur mon visage et sur mes bras, je l’ai enveloppée dans sa serviette, je l’ai serrée contre mon corps et nous nous sommes mises à pleurer. Pourquoi ce n’est pas elle qui a disparu ? Pourquoi a-t-elle été sacrifiée et n’a offert aucune récompense en échange ?

Ça aurait dû être moi, m’a-t-elle dit plus tard, un jour où j’étais allée la déposer à l’école. Je l’ai regardée s’éloigner entourée de ses camarades de classe et j’ai souhaité ne plus jamais la revoir. Oui, ça aurait dû être elle, mais ça ne l’a pas été. Pendant toute son enfance, tous les jours, elle est revenue à la maison.
On ne ressent pas toujours cette même tristesse. Je ne me réveillais pas chaque fois avec la gastrite comme état d’âme, mais il suffisait qu’il arrive quoi que ce soit pour qu’instinctivement j’avale ma salive et prenne conscience que je devais respirer pour faire face à la vie. Respirer n’est pas un geste mécanique, c’est un acte de stabilité ; quand il n’y a plus de joie, respirer maintient l’équilibre. Vivre se fait tout seul, mais respirer s’apprend. Je me forçais alors à faire les choses pas à pas : lave-toi. Brosse-toi les cheveux. Mange. Lave-toi, brosse-toi les cheveux, mange. Souris. Non, ne pas sourire. Ne souris pas. Respire, respire, respire. Ne pleure pas, ne crie pas, tu fais quoi ? Tu fais quoi ? Respire. Respire, respire. Peut-être que demain tu seras capable de te lever du fauteuil. Mais demain est toujours un autre jour, et pourtant, moi, je revivais constamment le même jour, je n’ai jamais trouvé le fauteuil duquel j’aurais finalement été capable de me lever.

Parfois, Fran me téléphonait pour me rappeler que nous avions aussi une fille. Non, Nagore n’était pas ma fille. Non. Mais nous prenons soin d’elle, nous lui offrons un toit, me disait-il. Nagore n’est pas ma fille. Nagore n’est pas ma fille. (Respire. Prépare le repas, ils doivent manger.) Daniel est mon seul enfant. Quand je préparais à manger, il jouait par terre avec ses petits soldats, et je lui donnais des carottes avec du citron et du sel. (Il avait cent quarante-cinq soldats, tous verts, tous en plastique.) Je lui demandais à quoi il jouait et il me répondait de ses syllabes incompréhensibles qu’il jouait aux soldats, et ensemble nous écoutions la marche qui les menait au combat. (L’huile est trop chaude, les pâtes brûlent. Il n’y a plus d’eau dans le mixeur.) Nagore n’est pas ma fille. Daniel ne joue plus avec ses soldats. Vive la guerre ! Alors souvent, l’école de Nagore m’appelait pour me dire qu’elle m’attendait et qu’ils devaient fermer. Je m’excuse, je répondais, mais j’avais le c’est parce que Nagore n’est pas ma fille sur le bout de la langue et je raccrochais, offensée qu’on puisse me réclamer cette maternité que je n’avais pas demandée. Et dans un sanglot réprimé, mais dont les sursauts m’étouffaient, j’implorais d’être Daniel et de disparaître avec lui, mais en réalité je perdais la notion du temps et Fran me retéléphonait pour me rappeler de m’occuper de Nagore, parce qu’elle était aussi ma fille.
Vladimir est revenu une fois, une seule fois. Peut-être par pitié, par obligation, par curiosité morbide. Il m’a demandé ce que je voulais faire. Je l’ai embrassé. Il s’est occupé de moi pendant un après-midi, comme si j’avais une quelconque importance à ses yeux. Il me touchait avec hésitation, comme s’il avait peur, ou avec la délicatesse de celui qui se demande s’il peut toucher la vitre fraîchement lavée. Je l’ai emmené dans la chambre de Daniel et nous avons fait l’amour. Je voulais lui dire, frappe-moi, frappe-moi et fais-moi crier. Mais Vladimir me demandait seulement si j’allais bien et si j’avais besoin de quelque chose. Si je me sentais bien. Si je voulais arrêter.
J’ai besoin que tu me frappes, j’ai besoin que tu me donnes ce que je mérite pour avoir perdu Daniel, frappe-moi, frappe-moi, frappe-moi. Je ne lui ai rien dit. Alors plus tard, par culpabilité, il m’a sorti la demande non faite que nous aurions dû nous marier. Qu’il… Non, rien. Qu’il ne m’aurait pas fait un enfant, lui ai-je répondu face à sa gêne, à sa peur de dire quelque chose qui le compromettrait. Qu’il ne m’aurait amenée à aucun parc avec notre fils. Non. Aucun fils. Qu’il m’aurait donné une vie sans souffrance maternelle. Oui, c’est peut-être ça, a-t-il répondu à mon insinuation, et puis, léger comme il l’était, il est reparti et m’a de nouveau laissée seule.
Ce jour-là, Fran est arrivé et a couché Nagore, et moi je voulais qu’il s’approche de moi et découvre que mon vagin sentait le sexe. Et qu’il me frappe. Mais Fran n’a rien remarqué. Cela faisait longtemps que nous ne nous touchions plus, même pas un frôlement.
Les soirs avant de dormir, Fran jouait de la guitare pour Nagore. Je le détestais, je ne lui pardonnais pas qu’il ose avoir une vie. Il allait travailler, il payait les factures, il jouait au bon gars. Mais, quel genre de bonté peut-il y avoir chez un homme qui ne souffre pas tous les jours d’avoir perdu son fils ?
Nagore venait me donner un bisou pour me dire bonne nuit tous les soirs quand l’horloge marquait dix heures dix, et moi je me cachais sous l’oreiller et je lui donnais une petite tape dans le dos. Quel genre de bonté peut-il y avoir chez une personne qui exige de l’amour en en donnant ? Aucune.
Nagore a perdu son accent espagnol à peine arrivée à Mexico. Elle m’imitait. Elle était une espèce d’insecte qui hibernait puis sortait et déployait ses ailes pendant que nous la regardions voler. Ses couleurs ont jailli, comme si seul le cocon tissé des mains de ses parents l’avait préparée à la vie. Elle sortait de l’enfance, surmontait sa tristesse. Je lui ai coupé les ailes après la disparition de Daniel. Je n’allais pas laisser quoi que ce soit briller plus que lui et son souvenir. Nous serions la photo de famille qui, bien que jetée par terre, poussée par le triste battement des ailes d’un insecte, reste intacte et ne se brise pas.
Fran était l’oncle de Nagore. Sa sœur lui avait donné le jour à Barcelone. Fran et sa sœur venaient d’Utrera. Les deux se sont éparpillés de par le monde avant de s’arrêter pour fonder une famille.
La sœur est morte, assassinée par son mari, voilà pourquoi Fran nous a imposé la garde de Nagore. Je suis devenue la mère d’une fille de six ans, alors que Daniel était déjà dans mon ventre. Mais je ne suis pas devenue mère, là était le problème. Le problème est que je suis restée en vie très longtemps. »

Extraits
« Leonel est allé dans le bac à sable. Je me suis rapprochée. Quelques gouttes de pluie ont commencé à tomber.
Leonel est alors retourné près de la bascule et sa mère lui a dit de faire attention, ou un truc du genre. Je me suis encore rapprochée. Comme si je voulais le sentir. J’ai ouvert le parapluie rouge et, je ne sais pas comment, ni avec quelle force ou dans quel élan de folie, j’ai attrapé Leonel. Je me suis dirigée en courant vers l’avenue, où je suis montée dans le premier taxi que j’ai croisé et je suis partie avec l’enfant qui s’est mis à pleurer. Je me retournais constamment, mais le taxi a continué sa route. C’est comme ça que tout a commencé. » p. 120

« Pourquoi pleurons-nous à la naissance? Parce que nous n’aurions jamais dû arriver dans ce monde. » p. 125

À propos de l’auteur
NAVARRO_Brenda_©Idalia_RíosBrenda Navarro © Photo Idalia Ríos

Diplômée de l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM), Brenda Navarro est sociologue et économiste féministe. Elle détient également une maîtrise en études de genre, des femmes et de la citoyenneté de l’Université de Barcelone. Elle a tour à tour été rédactrice, scénariste, journaliste et éditrice. Elle a travaillé pour plusieurs ONG des droits humains et a fondé #EnjambreLiterario, un projet éditorial voué à la publication d’ouvrages écrits par des femmes. Maisons vides, son premier roman, a été traduit dans une dizaine de langues, et a remporté le prix Tigre Juan en Espagne ainsi que le prix Pen Translation pour sa version anglaise. (Source: Éditions Mémoire d’encrier)

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Les Abeilles grises

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En deux mots
Les abeilles grises sont celles de Sergueïtch, apiculteur qui a le malheur d’être installé dans cette zone de l’Ukraine revendiquée depuis huit ans par les séparatistes pro-russes. Comme son auteur, aujourd’hui parti sur les routes pour échapper à la guerre, il va embarquer ses ruches et chercher un endroit plus «vivable» et nous faire découvrir son pays.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’apiculteur prend la route en Ukraine

Pour comprendre un pays il faut se pencher sur sa littérature. Andreï Kourkov, aujourd’hui réfugié dans l’ouest de l’Ukraine, vous en apporte une preuve éclatante avec Les Abeilles grises. Avec une plume subtile et pleine d’humanité.

Comme il le reconnaît volontiers lui-même, Andreï Kourkov n’aurait jamais imaginé en écrivant Les Abeilles grises que la guerre viendrait mettre un éclairage très particulier sur son roman. Lui qui est né à Leningrad, mais qui a grandi en Ukraine où vivait sa grand-mère, a fui Kiyv au lendemain des premières frappes de l’armée de Poutine pour trouver un refuge – très provisoire – dans l’ouest du pays où il poursuit son travail de résistance, stylo à la main. Le président du PEN Club ukrainien écrit, raconte, interpelle, traduit sans relâche.
Ironie du sort, c’est aussi dans cette région que part Sergueïtch, le personnage principal de son roman paru le mois dernier en France. Il raconte comment cet apiculteur tente de survivre dans cette zone du Donbass déchirée entre les séparatistes prorusses et les Ukrainiens devenue rapidement une sorte de désert, car presque tous les habitants ont fui, de peur d’être victime d’une balle perdue ou même d’un tir intentionnel à leur encontre. «Un coup de canon retentit quelque part au loin. Puis un autre une trentaine de secondes plus tard, mais comme provenant d’un autre côté. Quoi, ils dorment pas, ces abrutis? Ou c’est-il qu’ils ont décidé de se réchauffer? bougonna Sergueïtch, mécontent.»
Tout au long du livre c’est un réel plaisir de suivre les efforts de cet homme finalement aidé par Pachka, son ennemi. Car ce qui réchauffe le cœur et montre en creux toute l’absurdité de cette guerre, c’est la profonde humanité qui se dégage de leurs échanges. «Il le regardait et songeait que s’ils n’étaient pas restés les deux seuls habitants du village, jamais il ne lui aurait adressé de nouveau la parole. Ils auraient vécu ainsi parallèlement, chacun dans sa rue et chacun sa vie. Et jamais jusqu’à leur mort ils n’auraient eu d’autre conversation. S’il n’y avait eu la guerre.»
Non seulement, ils se parlent, mais ils vont finir par surmonter leur ressentiment et se comprendre.
La langue d’Andreï Kourkov, tout à la fois ironique mais qui ne peut se départir de la mélancolie de l’âme slave donne au quotidien de ce branquignol force et profondeur. À le suivre durant son odyssée vers l’ouest puis vers la Crimée, on ouvre avec lui les yeux sur les raisons de cette guerre – le matraquage de la propagande, la réécriture de l’histoire – on souffre avec les millions de déplacés, on partage leur souffrance. Mais on se nourrit surtout de deux mots qui pourraient sembler incongrus au vu de la situation, mais qui résonnent déjà comme une première victoire : espoir et poésie!

Les Abeilles grises
Andreï Kourkov
Éditions Liana Levi
Roman
Traduit du russe par Paul Lequesne
400 p., 23,00 €
EAN 9791034905102
Paru le 3/02/2022

Où?
Le roman est situé en Ukraine, principalement dans la «zone grise» du Donbass avant de partir vers l’ouest du pays et en Crimée.

Quand?
L’action se déroule de 2014 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans un petit village abandonné de la «zone grise», coincé entre armée ukrainienne et séparatistes prorusses, vivent deux laissés-pour-compte: Sergueïtch et Pachka. Désormais seuls habitants de ce no man’s land, ces ennemis d’enfance sont obligés de coopérer pour ne pas sombrer, et cela malgré des points de vue divergents vis-à-vis du conflit. Aux conditions de vie rudimentaires s’ajoute la monotonie des journées d’hiver, animées, pour Sergueïtch, de rêves visionnaires et de souvenirs.
Apiculteur dévoué, il croit au pouvoir bénéfique de ses abeilles qui autrefois attirait des clients venus de loin pour dormir sur ses ruches lors de séances d’«apitherapie». Le printemps venu, Sergueïtch décide de leur chercher un endroit plus calme. Ayant chargé ses six ruches sur la remorque de sa vieille Tchetviorka, le voilà qui part à l’aventure. Mais même au milieu des douces prairies fleuries de l’Ukraine de l’ouest et du silence des montagnes de Crimée, l’œil de Moscou reste grand ouvert…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
France TV Info
RFI (Podcast De vive(s) voix)
France Culture (Guillaume Erner)
La Croix (Alain Guillemoles)

Les premières pages du livre
1
Le froid força Sergueï Sergueïtch à se lever vers trois heures du matin. Le poêle-cheminée bricolé de ses mains d’après un croquis relevé dans la revue Datcha bien-aimée, avec porte vitrée et deux plaques de cuisson circulaires, ne dispensait plus aucune chaleur. Les seaux de fer-blanc, posés à côté, étaient vides. L’obscurité régnant, il avait plongé la main dans le plus proche, et ses doigts n’avaient rencontré que des miettes de charbon.
« D’accord ! » grogna-t-il d’une voix ensommeillée. Il enfila un pantalon, glissa ses pieds nus dans des pantoufles – de grosses bottes de feutre amputées de leur tige –, jeta une pelisse sur son dos et, empoignant les deux seaux, sortit de la maison.
Il s’arrêta derrière la grange, devant le tas de charbon. D’un coup d’œil, il repéra la pelle – il faisait bien plus clair dehors que dedans. Les morceaux de houille tombèrent en pluie, heurtant le fond des seaux dans un grand fracas. Mais quand une première couche fut formée, le tintamarre s’éteignit, et leur chute devint presque silencieuse.
Un coup de canon retentit quelque part au loin. Puis un autre une trentaine de secondes plus tard, mais comme provenant d’un autre côté.
« Quoi, ils dorment pas, ces abrutis ? Ou c’est-il qu’ils ont décidé de se réchauffer ? » bougonna Sergueïtch, mécontent.
Il regagna l’obscurité de la maison. Alluma une bougie. L’odeur agréable, chaude et miellée, lui frappa les narines. Il perçut le discret tic-tac, familier et apaisant du réveille-matin, posé sur l’étroit rebord de fenêtre en bois.
Un peu de chaleur subsistait à l’intérieur du poêle, néanmoins sans papier ni copeaux de bois, il n’aurait pas été possible d’enflammer le charbon encore glacé après son séjour dehors, dans le grand froid. Quand les longues langues bleuâtres des flammes dansèrent enfin derrière la vitre noircie de suie, le maître des lieux ressortit de la maison. Un roulement de lointaine canonnade, à peine audible de l’intérieur, s’entendait à l’est. Mais un autre bruit, plus proche, attira l’attention de Sergueïtch : à l’évidence, une voiture venait de passer dans la rue voisine. De passer et de s’arrêter. Il n’y avait que deux voies traversant le village : la rue Lénine et la rue Chevtchenko, à quoi s’ajoutait le passage Mitchourine. Lui-même vivait rue Lénine, dans une relative solitude. La voiture, par conséquent, avait emprunté la rue Chevtchenko. Il n’y avait là également qu’un seul habitant : Pachka Khmelenko, lui aussi précocement retraité, presque du même âge, ennemi d’enfance depuis la toute première classe de l’école du village. Son potager donnait sur Horlivka, autrement dit Pachka était d’une rue plus proche de Donetsk que Sergueïtch dont le potager regardait de l’autre côté, vers Sloviansk. En pente, il touchait à un champ qui descendait encore pour remonter ensuite en direction de Jdanivka. La ville elle-même n’était pas visible, elle semblait se cacher derrière la bosse. Mais l’armée ukrainienne, qui s’était enterrée dans cette bosse, à l’abri de casemates et de tranchées, se faisait entendre de temps à autre. Et quand on ne l’entendait pas, Sergueïtch savait malgré tout qu’elle était là, tapie, à gauche de la plantation d’arbres que longeait un chemin de terre fréquenté naguère par les tracteurs et les camions.
L’armée s’y trouvait depuis trois ans déjà. Tout comme la pègre locale renforcée de l’internationale militaire russe qui, dans ses propres abris, buvait thé et vodka, au-delà de la rue de Pachka, au-delà des jardins, au-delà des vestiges de la vieille abricoteraie plantée à l’époque soviétique, au-delà des champs que la guerre avait privés de paysans, comme la prairie qui s’étendait entre le potager de Sergueïtch et Jdanivka.
C’était calme à présent ici ! Depuis deux semaines déjà. Pour le moment, on ne se tirait plus les uns sur les autres ! Peut-être en avait-on assez ? Peut-être économisait-on obus et cartouches pour plus tard ? Ou peut-être tenait-on à ne pas déranger les deux derniers habitants de Mala Starogradivka, chacun plus accroché à sa maison-exploitation qu’un chien à son os favori. Les autres Malastarogradiviens avaient voulu partir dès le début des combats. Et ils étaient partis. Parce qu’ils craignaient pour leur vie plus que pour leurs biens et qu’entre deux peurs, ils avaient choisi la plus forte. La guerre n’avait pas fait naître chez Sergueïtch de peur pour sa vie. Elle avait fait naître chez lui une certaine incompréhension ainsi qu’une brusque indifférence à tout ce qui l’entourait. C’était comme s’il avait perdu tout sentiment, hormis un seul : celui de sa responsabilité. Et encore, ce sentiment-là, capable de susciter de l’inquiétude à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, il ne l’éprouvait qu’à l’égard de ses abeilles. Mais à présent c’était pour elles la période d’hivernage. Les cloisons dans les ruches étaient épaisses ; par-dessus, entre cadres et couvercle refermé : une feuille de feutre. À l’extérieur, sur chaque côté : des plaques de fer. Même si les ruches étaient remisées dans la grange, un obus perdu pouvait toujours tomber de n’importe où, les éclats alors fendraient le métal, mais peut-être n’auraient-ils plus la force ensuite de percer les parois de bois et de semer la mort parmi les abeilles ?

2
Pachka arriva chez Sergueïtch à midi. Le maître des lieux venait de verser dans le poêle un deuxième seau de charbon, et de poser la bouilloire dessus. Il pensait boire son thé en solitaire, mais il dut y renoncer.
Avant de faire entrer le visiteur importun, il couvrit d’un balai de paille la hache « de secours » adossée au mur. Si ça se trouve, Pachka avait pour se défendre un pistolet ou une kalachnikov. Comment savoir ? Il verrait la hache dans le couloir, et esquisserait le petit sourire agaçant qu’il affichait si bien lorsqu’il voulait montrer qu’il tenait son interlocuteur pour un imbécile. Or Sergueïtch n’avait pour se défendre qu’une hache. Rien d’autre. La nuit, il la rangeait sous son lit et son sommeil, pour cette raison, était tranquille et profond. Pas toujours, bien sûr.
Sergueï Sergueïtch ouvrit la porte à Pachka. Et émit un raclement de gorge peu amical à la suite de la montagne de griefs qu’en pensée il venait de déverser sur son voisin de la rue Chevtchenko, griefs qui semblaient ne jamais devoir connaître de prescription. En un instant, il s’était rappelé les vacheries commises par l’autre, ses coups par en dessous, ses cafardages auprès des profs, ses refus de laisser copier. Dites : après quarante ans, il aurait pu avoir déjà pardonné et oublié tout ça ! Eh bien, pardonner, ça oui ! Mais comment oublier, quand leur classe comptait sept greluches et seulement deux gamins : Pachka et lui ? Et qu’en conséquence Sergueïtch n’avait jamais eu d’ami à l’école, mais seulement un ennemi. Même si le mot « ennemi » avait quelque chose de trop sérieux et pesant. Au village on aurait dit qu’il était « chtit ». Le terme convenait mieux. Un « petit ennemi », en somme, dont personne n’avait peur.
« Eh, salut, Sergo ! », lui lança Pachka d’un air un peu tendu, en même temps qu’il entrait dans la maison. « On a eu de l’électricité cette nuit ! » annonça-t-il en jaugeant du regard le balai de paille, tenté de s’en servir pour faire tomber la neige de ses bottines.
Il empoigna le balai et, quand il vit la hache, une moue se dessina sur ses lèvres.
« Tu mens ! lui dit Sergueïtch avec calme. Si on avait eu de l’électricité, ça m’aurait réveillé ! Je laisse la lumière partout allumée pour ne pas rater les moments où il y en a !
– Tu dormais à poings fermés, faut croire ! Quand tu dors, même une bombe te réveillerait pas ! Et puis on en a eu qu’une demi-heure. Tiens, regarde… » Il montra son téléphone portable à son hôte. « J’ai quand même eu le temps de le recharger un peu ! Tu veux pas téléphoner à quelqu’un ?
– Je n’ai personne à appeler ! Tu prendras du thé ? demanda Sergueïtch sans un regard pour l’appareil.
– Du thé ? Mais d’où il sort ?
– D’où il sort ?! De chez les protestants !
– Non, sans blague ! s’exclama Pachka, surpris. Moi, il y a longtemps que je l’ai terminé ! »
Ils s’attablèrent. Pachka dos au poêle. Celui-ci, avec son tuyau de métal qui, telle une colonne, montait jusqu’au plafond diffusait une chaleur douce.
« Mais pourquoi est-il si clair ? » grommela le visiteur en regardant dans la tasse. Puis, tout de suite, d’une voix plus amène : « T’aurais rien à bouffer ? »
Les yeux de Sergueïtch se firent sévères.
« Je n’ai pas droit à l’aide humanitaire toutes les nuits !
– Moi non plus.
– Alors qu’est-ce qu’on t’apporte ?
– Mais rien ! »
Sergueïtch émit un grognement dubitatif. Trempa ses lèvres dans le thé.
« Eh quoi, cette nuit encore personne n’est venu ?
– Tu as vu quelqu’un ?
– Ouais, j’étais sorti chercher du charbon, il commençait à faire froid.
– Ah, mais ce sont les nôtres, de là-bas ! dit Pachka. Ils venaient en reconnaissance.
– Et qu’est-ce qu’ils cherchaient ?
– Ils vérifiaient s’il n’y avait pas des “Ukrs” dans le village !
– C’est bien vrai ? » Sergueïtch planta son regard dans les yeux fuyants de Pachka.
Celui-ci, collé au mur, rendit aussitôt les armes.
« Non, c’est pas vrai. C’étaient des gars, je sais pas qui. Ils ont dit qu’ils venaient de Horlivka. Ils proposaient une Audi pour trois cents dollars sans les papiers.
– Et alors, tu l’as achetée ? ricana Sergueïtch.
– Quoi, tu me prends pour un débile ? Si j’étais rentré pour aller chercher l’argent, ils m’auraient suivi et planté un couteau dans le dos ! Tu crois que je sais pas comment ça se passe ?
– Et pourquoi ils sont pas venus me voir, moi ?
– Je leur ai dit que j’étais seul dans le village. Et puis ça ne communique plus maintenant entre la Chevtchenko et la Lénine. Il y a un trou d’obus à côté de chez les Mitkov… faut un tank pour passer ! »
Sergueïtch restait silencieux. Mais il continuait de regarder Pachka, son visage chafouin qui aurait pu être celui d’un pickpocket vieillissant, bien des fois attrapé, tabassé, et par conséquent craintif. Pachka qui, à quarante-neuf ans, en paraissait dix de plus que Sergueïtch. À cause de son teint terreux peut-être, ou de ses joues usées, comme s’il s’était rasé toute sa vie avec une lame émoussée. Il le regardait et songeait que s’ils n’étaient pas restés les deux seuls habitants du village, jamais il ne lui aurait adressé de nouveau la parole. Ils auraient vécu ainsi parallèlement, chacun dans sa rue et chacun sa vie. Et jamais jusqu’à leur mort ils n’auraient eu d’autre conversation. S’il n’y avait eu la guerre.
« Il y a longtemps qu’on n’a pas eu d’échanges de tirs ici, soupira le visiteur. Alors que vers Hatna, tiens, avant, le canon ne tonnait que la nuit, maintenant on l’entend aussi dans la journée !… Et toi… » Pachka pencha soudain la tête très légèrement en avant. « Si les nôtres te réclament quelque chose, tu le feras ?
– Quels “nôtres” ? demanda Sergueïtch d’un ton contrarié.
– Eh bien les nôtres, ceux de Donetsk ! Pourquoi tu fais l’idiot ?
– Mes “nôtres” sont dans la grange, je n’en connais pas d’autres. Toi non plus tu ne fais pas trop partie des “nôtres” pour moi !
– T’arrêtes de faire ta mauvaise tête ? T’as pas assez dormi, ou quoi ? » Pachka grimaça de manière appuyée. « Ou bien tes abeilles ont congelé, et tu défoules ta rogne sur moi, c’est ça ?
– C’est toi que je vais congeler ! » À entendre la voix du maître de maison, ça n’était pas une menace en l’air. « Si tu dis quoi que ce soit contre mes abeilles…
– Mais non, je les respecte, tes abeilles ! Au contraire, je m’inquiète ! Je comprends pas comment elles passent l’hiver. Elles ont pas froid dans la grange ? Moi, je serais déjà mort gelé.
– Tant que la grange est intacte, ça va. » Sergueïtch s’était radouci. « Je veille. Chaque jour, je vérifie.
– Et comment elles dorment dans les ruches ? demanda Pachka. Comme les gens ?
– Ben oui, comme les gens ! Chacune dans son petit lit.
– Mais t’as pas de chauffage là-bas ! Ou bien t’en as installé un ?
– Elles n’en ont pas besoin. À l’intérieur, chez elles, il fait trente-sept. Elles se réchauffent elles-mêmes. »
La conversation, en abordant le thème des abeilles, avait pris un tour plus amical. Pachka comprit qu’il pouvait prendre congé sur cette note apaisée. Il leur serait même permis de se dire au revoir, pas comme la fois précédente où Sergueïtch l’avait expédié avec des insultes.
« Au fait, tu as réfléchi à ta retraite ? demanda-t-il au moment de partir.
– Et qu’est-ce qu’il y a à réfléchir ? » Sergueïtch haussa les épaules. « Quand la guerre sera finie, la factrice m’apportera trois années de pension d’un coup. Là, j’aurai la belle vie ! »
Pachka eut un léger sourire, il eut envie de titiller son hôte, mais ne pipa mot.
Il allait quitter les lieux, quand son regard croisa à nouveau celui de Sergueïtch.
« Écoute, pendant que j’ai encore de la batterie… » Il lui tendit son portable. « Tu pourrais peut-être appeler ta Vitalina ?
– Elle n’est pas à moi. Voilà déjà six ans qu’elle ne l’est plus. Non, je ne le ferai pas.
– Et ta fille ?
– Va-t’en ! Je te l’ai dit : je n’ai personne à appeler. »

3
« Qu’est-ce que ça peut être ? » se demandait à haute voix Sergueïtch.
Il se tenait au bout du potager, devant le champ qui s’en allait en pente, telle une large langue blanche, pour remonter ensuite tout aussi régulièrement vers Jdanivka. L’horizon enneigé dissimulait les retranchements de l’armée ukrainienne. Sergueïtch ne pouvait les distinguer d’où il était. C’était trop loin, et sa vue laissait à désirer. À droite la bande boisée protégeant du vent s’éloignait dans la même direction, en pente douce et ascendante, dense par endroits, par d’autres clairsemée. Certes, elle ne commençait à monter qu’à partir du pli de terrain : avant d’amorcer une courbe vers Jdanivka les arbres étaient plantés en droite ligne au creux de la prairie, le long d’une route de terre qui à présent dormait sous la neige, car depuis le début des opérations militaires personne ne l’avait empruntée. Avant le printemps 2014, elle permettait d’atteindre Svitle aussi bien que Kalynivka.
Habituellement, c’étaient ses jambes qui poussaient Sergueï Sergueïtch ici, au bout du potager, et non ses pensées. Il vaguait souvent dans la cour : il inspectait sa propriété. Il allait tantôt dans la grange visiter ses abeilles, tantôt dans la remise voir sa Tchetviorka1 verte, tantôt au tas de charbon qui diminuait chaque jour mais donnait malgré tout l’assurance d’avoir encore du chauffage demain et après-demain. Parfois ses jambes l’entraînaient dans le jardin, et il s’arrêtait alors près des pommiers et des abricotiers endormis par le froid. Mais parfois encore, bien que plus rarement, il se retrouvait tout au bout du potager, où l’immense croûte de neige craquait en se brisant sous le pied. Où ses bottines ne s’enfonçaient jamais profondément car le vent d’hiver balayait toujours la neige en bas, dans la plaine, vers le creux. Si bien qu’il n’en restait guère là-haut, chez lui.
Il aurait été l’heure de rentrer, bientôt midi, mais cette tache là-bas, dans la montée, du côté de Jdanivka et des retranchements ukrainiens, avait intrigué Sergueïtch et ne le laissait plus en paix. L’avant-veille, quand il s’était avancé au bout du potager, il n’y avait aucune tache sur la grande étendue blanche. Juste la neige, au sein de laquelle, à force d’attention, on finissait par percevoir un bruit blanc : c’était là un silence qui vous prenait par l’âme avec des mains glacées et ne vous lâchait plus avant longtemps. Le silence ici, bien sûr, était particulier. Les sons auxquels on était habitué au point de ne plus y prêter attention en faisaient aussi partie. Comme par exemple l’écho des tirs d’artillerie au loin. Tenez, d’ailleurs – Sergueïtch se força à tendre l’oreille – quelque part à droite, à une quinzaine de kilomètres, ça pilonnait, et là-bas à gauche également, aurait-on dit, à moins que ce ne fût l’écho.
« Mais c’est peut-être quelqu’un ? » se demanda Sergueïtch, à haute voix de nouveau, en cherchant à voir mieux.
Un instant l’air lui sembla devenu plus transparent.
« Bon, mais qu’est-ce que ça pourrait être d’autre ? songea-t-il. Si j’avais des jumelles, le mystère serait résolu ! Et je serais déjà à me réchauffer dans ma maison… Au fait, peut-être que Pachka en a, des jumelles ? »
Ses jambes cette fois-ci l’entraînèrent à la suite de ses pensées – chez Pachka. Il contourna le trou d’obus, devant la maison des Mitkov, en marchant sur le bord. Gagna la rue Chevtchenko et y suivit la trace de la voiture récemment passée, au sujet de laquelle Pachka pouvait avoir dit la vérité en fin de compte, mais pouvait aussi avoir menti – il n’était pas à ça près.
« Tu aurais des jumelles ? demanda-t-il, sans même saluer son ennemi d’enfance qui lui ouvrait la porte.
– Oui, j’en ai, mais c’est pour quoi faire ? » Pachka semblait lui aussi décidé à ne pas dire bonjour : à quoi bon prononcer des paroles superflues ?
« Là-bas de mon côté, il y a une forme étendue dans la plaine. Peut-être un cadavre.
– J’arrive ! » Les yeux de Pachka s’étaient allumés d’une flamme interrogatrice. « Attends-moi ! »
Sergueïtch, tout en marchant, regarda le ciel. Il lui sembla que le soir tombait déjà, alors que même les journées d’hiver les plus courtes ne se terminent pas à une heure et demie de l’après-midi. Puis il jeta un coup d’œil à la vieille paire de jumelles massive qui ballait au bout d’une courroie de cuir brune sur la poitrine de Pachka gonflée par sa pelisse en peau de mouton. Le devant du manteau, bien sûr, n’eût pas bombé autant si son propriétaire n’en avait replié les revers à l’intérieur. Le col, quant à lui, formait rempart autour de son maigre cou, le protégeant consciencieusement du vent glacé.
« Alors, c’est où ? » Pachka avait collé les jumelles à ses yeux dès qu’ils étaient parvenus au bout du potager.
« Là-bas, regarde, droit devant et puis un peu à droite, dans la montée, dit Sergueïtch en pointant le doigt.
– D’accord, d’accord, d’accord… Ça y est ! Je vois !
– Et qu’est-ce que c’est ?
– Le corps d’un soldat. Mais de quelle armée ? Et où sont donc ses sardines ? Non, on voit rien. Il est pas dans une bonne position.
– Laisse-moi regarder ! », dit Sergueïtch.
Pachka ôta les jumelles de son cou et les lui tendit.
« Tiens, l’apiculteur ! T’as peut-être l’œil plus acéré. »
Ce qui paraissait noir de loin, vu de plus près se révélait de couleur verte. Le cadavre était couché sur le flanc droit, la nuque tournée vers Mala Starogradivka, et par conséquent le visage vers les tranchées de l’armée ukrainienne.
« Quoi que tu vois ? demanda Pachka.
– Ce que je vois ? Un mort. Un soldat. Étendu. À quel côté il appartient, j’en sais foutre rien ! Ça peut être à l’un comme à l’autre.
– C’est clair. »
Pachka opina du chef, et le mouvement de sa tête, perdue à l’intérieur du haut col relevé de la pelisse, inspira un sourire à Sergueïtch.
« Qu’est-ce que t’as ? demanda Pachka, soupçonneux.
– Ben, t’es comme une cloche à l’envers, avec ton col. Ta tête est minuscule au milieu d’un tel luxe.
– Elle est comme elle est, grogna Pachka. Et puis c’est plus compliqué pour une balle de toucher une petite tête, alors qu’une grosse comme la tienne, à un kilomètre, on peut pas la rater. »
Ils retraversèrent ensemble la cour-jardin-potager jusqu’au portillon donnant sur la rue Lénine. En silence, sans se regarder. Là, Sergueïtch demanda à Pachka de lui laisser les jumelles pour deux ou trois jours. L’autre accepta. Puis s’en fut vers le passage Mitchourine, sans se retourner.

4
La nuit, Sergueïtch ne se leva pas à cause du froid qu’il éprouvait, mais à cause de celui qui lui vint en rêve. Plus exactement, il rêva qu’il était un soldat. Tué et abandonné dans la neige. Il régnait un froid terrible alentour. Son corps sans vie était déjà engourdi, mais d’un coup il se trouvait carrément pétrifié et commençait lui-même à être source de froid. Et Sergueïtch, dans son rêve, reposait à l’intérieur de ce corps de pierre. Il y reposait et ressentait, aussi bien à l’intérieur du rêve qu’à l’extérieur – dans son propre corps –, une terreur glacée. Il patienta, le temps que le cauchemar le relâche. Et dès qu’il le sentit faiblir, il se leva du lit. Il attendit que ses doigts cessent de trembler sous le froid instillé par le rêve. Fit tomber du seau quelques « noix » de charbon dans le foyer du poêle. S’assit à la table dans l’obscurité.
« Pourquoi m’empêches-tu de dormir ! » murmura-t-il.
Il resta ainsi pendant une demi-heure. Ses yeux s’étaient habitués aux ténèbres. L’air, dans la pièce, s’était stratifié en plusieurs couches horizontales. Il avait froid aux chevilles, mais chaud au cou et aux épaules.
Sergueïtch poussa un soupir, alluma une bougie jaune, s’approcha de l’armoire et en ouvrit le vantail gauche. Il approcha la bougie. À l’intérieur, entre plusieurs cintres vides pendait une robe de femme. Son ex-épouse Vitalina l’avait laissée là exprès. Comme une allusion transparente. Comme une des raisons de son départ.
Dans le demi-jour tremblotant ménagé par la flamme menue, le motif de la robe n’était guère lisible, mais Sergueïtch ne s’en souciait guère. Il le connaissait sur le bout des doigts, il en savait tout le simple argument : de grosses fourmis rouges courant sur l’étoffe bleue, les unes vers le haut, les autres vers le bas, en une multitude serrée, des milliers de fourmis sans doute ! Franchement, comment un styliste pouvait avoir eu une idée pareille ? Il n’aurait pas pu faire simple et joli comme tout le monde : une robe à pois ou avec des marguerites ou des violettes ?
Machinalement, Sergueïtch étouffa la flamme de la bougie entre le pouce et l’index. Il perçut l’odeur suave d’une mince fumée d’adieu. Puis retourna s’allonger dans son lit. Il faisait bon sous la couverture. Dans pareille chaleur les rêves aussi devaient être doux et non vous pénétrer de froide terreur !
Ses paupières lui parurent se fermer toutes seules, sans son concours. Et c’est une fois les yeux clos, comme il s’assoupissait, qu’il revit la robe aux fourmis. Pas dans l’armoire cependant, cette fois-ci, mais sur elle, sur Vitalina. Une robe longue, tombant au-dessous du genou. Vitalina marchait dans la rue Lénine, la brise agitait le bas du vêtement et les fourmis rouges semblaient courir sur le tissu. À dire vrai, Vitalina ne marchait pas, elle flottait. Tout comme la première fois qu’elle était sortie de la cour. Qu’elle s’en était échappée, peut-on dire, pour se présenter à la rue et au village, comme on présente un document important dont la seule vue force tous les passants à s’écarter. Elle n’avait pas encore déballé tous ses sacs et ses valises en ce premier jour après son déménagement de Vinnytsia, mais elle avait tout de suite extrait de ses affaires la robe aux fourmis, l’avait repassée, revêtue et s’en était allée à l’église sise au bout de la rue. Il avait tenté de l’arrêter, de la convaincre de mettre autre chose, mais allez donc ! Difficile de composer avec son caractère et son amour du « beau ». Impossible même.
Elle pensait alors que Sergueïtch se promènerait avec elle dans la rue, mais il l’avait seulement accompagnée jusqu’au portillon. Il avait eu honte d’aller plus loin avec sa femme habillée de fourmis rouges.
Aussi s’était-elle avancée seule, d’un pas audacieux, insolent même, attirant voisins et voisines à leurs fenêtres, à leurs portes, à leurs clôtures. Le village était bien vivant alors : dans chaque cour ou presque résonnaient des rires d’enfants.
Il était clair que les jours suivants tous ses habitants allaient lui casser du sucre sur le dos.
Mais ce n’était pas pour sa robe qu’il l’avait aimée et prise pour femme. Sans robe, elle était bien plus belle et n’appartenait qu’à lui. Dommage que ça n’eût pas duré aussi longtemps qu’il l’aurait voulu.
Bizarrement, le rêve qui s’était emparé de Sergueïtch lui montra cette première traversée du village par Vitalina de manière autre qu’en réalité. Dans le rêve, il marchait à côté d’elle. Et la tenait par la main. Et il saluait voisins et voisines, d’un hochement de tête, bien que leurs yeux fussent collés à la robe aux fourmis comme les mouches se collent l’été au papier adhésif pendu au-dessus de la table.
Dans le rêve toujours, ils arrivaient à l’église, mais ne franchissaient pas ses portes ouvertes, ils contournaient la maison du Seigneur pour aller fouler la terre du cimetière où les pierres tombales et les croix silencieuses vous ôtent l’envie de sourire ou de parler fort. Sergueïtch conduisait Vitalina à la tombe de ses parents décédés avant la cinquantaine, puis lui montrait celles d’autres membres de sa famille : la sœur de son père et son mari, un cousin et ses deux fils, morts dans un accident un jour de beuverie ; il n’oubliait pas non plus sa nièce bien qu’on l’eût reléguée tout au bout du cimetière, au-dessus du ravin – tout cela parce que son père s’était querellé avec le président du soviet rural et que celui-ci s’était vengé avec les moyens dont il disposait.
Quand on vit longtemps dans un endroit, on a toujours plus de famille en terre qu’en bonne santé à côté de soi.
À ce moment sa mémoire souffla au dormeur absorbé par son rêve qu’ils étaient bel et bien allés au cimetière deux ou trois jours après l’arrivée de la jeune épouse, celle-ci vêtue convenablement pour l’occasion : tout en noir. Et le noir lui allait très bien, avait alors pensé Sergueïtch.
Dehors soudain retentit une forte explosion. Sergueïtch sursauta, perdit le fil du rêve. Le cimetière s’effaça, Vitalina et sa robe aux fourmis se volatilisèrent, et lui-même disparut tout aussi bien. Comme au cinéma, quand pendant la projection le film venait à casser.
Sergueïtch n’ouvrit pas les yeux pour autant.
« Bon, ça a pété quelque part, songea-t-il. Pas tellement près, c’est juste du gros calibre. Si c’était dans le coin, ça m’aurait jeté à bas du lit. » Et si l’obus était tombé sur la maison, il serait resté dans ce rêve où il se sentait d’une certaine manière plus au chaud, plus à son aise que dans la vie. En outre, la robe aux fourmis ne l’agaçait plus, au contraire, elle lui plaisait plutôt.

5
« Il est couché carrément à leurs pieds ! » Pachka ne dissimulait pas sa perplexité et sa colère. « Ils pourraient l’avoir récupéré déjà. »
Du côté de l’église bombardée soufflait un vent froid et coupant. Pachka semblait rentrer la tête dans les épaules, essayant de s’abriter derrière le col relevé de sa pelisse de mouton. Son profil mécontent rappelait à Sergueïtch une image révolutionnaire tirée d’un manuel d’histoire soviétique.
De nouveau ils se tenaient campés au bout du potager. Depuis le matin, Pachka affichait une mine renfrognée. Renfrogné, il l’était déjà quand il avait ouvert la porte, une heure plus tôt, aux coups frappés par Sergueïtch. Il ne l’avait pas invité à entrer. Certes, il s’était préparé rapidement et n’avait pas refusé de l’accompagner.
« Peut-être qu’il t’empêche de dormir, avait-il bougonné en chemin, mais moi, j’en ai rien à faire de lui ! Il reste là, tant pis. Tôt ou tard ils l’enterreront, lui feront des funérailles.
– Mais c’est un être humain ! répétait Sergueïtch dans le vœu d’expliquer son point de vue, sans regarder où il mettait les pieds de sorte qu’il trébuchait souvent. Un être humain doit ou bien vivre ou bien reposer dans une tombe.
– Il y reposera, avait rétorqué Pachka. Un temps viendra où tout le monde y reposera.
– Mais on pourrait pas descendre, le traîner au moins jusqu’aux arbres pour qu’on le voie pas ?
– Moi, pas question ! Ils n’ont qu’à y aller, ceux qui l’ont envoyé là-bas ! »
À la fermeté de sa voix, l’apiculteur avait compris que la conversation était en réalité inutile. Pourtant il avait insisté.
Il insistait encore alors qu’ils étaient là, debout sur la neige piétinée, au bord de la vaste étendue en pente.
« Passe-moi les jumelles ! » dit Pachka.
Il s’en servit pour observer durant deux bonnes minutes, tandis que ses lèvres esquissaient une grimace. Comme Sergueïtch, il n’aimait pas ce qu’il voyait, mais les idées que lui inspirait le spectacle étaient visiblement tout autres que celles de l’apiculteur.
« S’il venait de chez eux, c’est que c’est un “ukrop1”, déclara-t-il, se prenant à raisonner à haute voix. S’il y allait, c’est un des nôtres ! Si on était sûr que c’est le cas, on pourrait le dire aux gars de Karousselino, et qu’ils se débrouillent pour le récupérer la nuit. Mais il est couché en travers. Impossible de savoir vers où il marchait ou rampait. Au fait, Sergo, t’as entendu ce qui est tombé cette nuit ?
– Oui, acquiesça Sergueïtch.
– On dirait qu’ils ont touché le cimetière.
– Mais qui ça ?
– Ce que j’en sais… Tu me filerais un peu de thé ? »
Sergueïtch se mordit la lèvre. C’était gênant de refuser, Pachka était venu tout de même jusqu’ici à son appel, alors qu’il n’en avait aucune envie.
« D’accord, allons-y ! »
La neige broyée par les semelles des lourdes bottines se mit à crisser sous les pieds des deux hommes avec un bruit sec, comme du sable gelé.
Sergueïtch marchait en tête. Il marchait et réfléchissait : « Dans quoi mettre le thé pour Pachka ? Dans une boîte d’allumettes ? Il s’offenserait. Dans un pot de mayonnaise, il en faudrait trop. »
Sur le seuil, tous deux tapèrent des pieds sur le béton pour décoller la neige de leurs semelles.
Sergueïtch versa le thé malgré tout dans un pot de mayonnaise, mais sans le remplir entièrement, aux deux tiers seulement.
« Je te laisse encore les jumelles ou bien tu en as vu assez ? demanda Pachka en s’efforçant d’avoir l’air reconnaissant.
– Oui, laisse-les-moi », répondit l’apiculteur.
Ils se quittèrent cette fois-ci sur une note amicale.
Resté seul, Sergueïtch se rendit à la grange visiter les abeilles en hivernage. Il s’assura que tout allait bien. Puis alla au garage jeter un coup d’œil à sa vieille Tchetviorka. Il se demanda un instant s’il n’allait pas mettre le moteur en marche pour vérifier, mais s’effraya à l’idée de déranger les abeilles qui étaient derrière la cloison de bois : grange et remise étaient sœurs jumelles et partageaient presque le même toit.
Dehors, le précoce crépuscule d’hiver tombait déjà. Sergueïtch avait fait provision de charbon pour la nuit. Il en versa un demi-seau dans le poêle. Referma la porte, posa une casserole d’eau sur le dessus. Il aurait aujourd’hui pour dîner de la kacha de sarrasin salée. Après quoi il bouquinerait à la lueur d’une bougie – il en avait beaucoup à présent. Plus que de livres. Tous ses livres étaient vieillots, des éditions soviétiques rangées dans le vaisselier, derrière la vitre, à gauche du service de table. Vieillots, mais faciles à lire, avec de gros caractères bien nets, et l’on comprenait tout car ils racontaient des histoires simples. Quant aux bougies, elles étaient dans l’angle. Deux caisses. Elles y étaient rangées en couches serrées, chacune séparée de l’autre par un papier ciré. Lequel était en lui-même un trésor. Avec lui on pouvait allumer un feu de camp même sous la pluie. Et même sous un vent d’ouragan. Une fois enflammé, rien ne pouvait l’éteindre. Quand l’obus était tombé sur l’église « de Lénine » – tout le monde l’appelait ainsi, parce qu’elle se dressait au bout de la rue du même nom –, l’édifice, en bois, avait brûlé. Sergueïtch s’y était rendu le lendemain matin, et dans l’appentis en pierre éventré par l’explosion, il avait découvert deux caisses remplies de cierges. Il les avait rapportées chez lui – d’abord l’une, puis l’autre. Ainsi le bien était-il retourné au bien, comme il est écrit dans la Bible. Durant combien d’années avait-il offert sa récolte de cire au prêtre de l’église ? Pour fabriquer des cierges justement. Il avait donné et donné, puis avait reçu ce présent du Seigneur. Pile au bon moment : l’électricité venait d’être coupée. Dans les temps difficiles, c’est aussi une sainte cause que d’éclairer la vie des hommes.

6
Après quelques jours tranquilles, sans vent, vint un soir plus sombre que d’habitude. Il ne vint pas tout seul, il fut porté par une agitation du ciel, invisible d’en bas dans l’ombre de l’hiver, où les nuées légères furent chassées par d’autres, pesantes celles-là, qui soudain déversèrent de gros flocons tout neufs et duveteux sur la terre couverte de vieille neige durcie par la sécheresse de l’air.
Sergueïtch, en bâillant, jeta dans le poêle une nouvelle provision de charbon à longue flamme puis éteignit le cierge jaune entre deux doigts. Il pensait avoir accompli tout ce qu’il fallait avant de dormir. Ne lui restait plus qu’à remonter la couverture jusqu’à ses oreilles et à sombrer dans le sommeil jusqu’au matin ou jusqu’au premier froid. Cependant le silence lui parut comme incomplet. Or, qu’on le veuille ou non, quand le silence n’est pas complet, on ressent le désir d’agir pour qu’il le soit enfin. Mais comment ? Sergueïtch était depuis longtemps accoutumé aux lointaines canonnades, lesquelles étaient devenues de ce fait une part importante du silence. Or voilà que la chute de neige – visiteuse autrement plus rare – les couvrait dehors de son bruissement.
Le silence, c’est vrai, est chose capricieuse, phénomène sonore personnel, chaque individu l’ajuste, l’adapte à sa mesure. Autrefois, le silence pour Sergueïtch était le même que pour les autres. Le bourdonnement d’un avion dans le ciel ou le chant d’un grillon s’introduisant la nuit par le vasistas en faisait facilement partie. Tous les bruits discrets, qui ne suscitent pas d’agacement ni ne font se retourner, deviennent au bout du compte des éléments du silence. Il en était ainsi autrefois du silence de la paix. Il en était devenu ainsi du silence de la guerre, où le fracas des armes avait évincé les bruits de la nature, mais à force de lassitude, était devenu coutumier, s’était comme glissé lui aussi sous les ailes du silence, avait cessé d’attirer l’attention sur lui.
Et Sergueïtch était à présent saisi d’une étrange inquiétude due à la neige dont la chute lui semblait trop bruyante. Étendu dans son lit, au lieu de s’endormir, il réfléchissait.
Il repensa au cadavre gisant dans la plaine. Mais cette fois-ci il fut tout de suite réconforté par l’idée qu’il ne le verrait plus désormais. Pareille neige en effet allait tout recouvrir, et tout recouvrir jusqu’au printemps, jusqu’au dégel. Et au printemps tout changerait, la nature se réveillerait, les oiseaux chanteraient plus fort que les canons ne pourraient tonner. Car les oiseaux chanteraient tout près, alors que les canons resteraient là-bas, dans le lointain. De temps à autre seulement, pour une raison mystérieuse, peut-être d’avoir trop bu ou trop peu dormi, les artilleurs expédieraient un ou deux obus sur le village, par accident. Une fois par mois, pas davantage. Et ces obus tomberaient là où il n’y avait déjà plus rien de vivant : sur le cimetière, dans la cour de l’église, sur le bâtiment depuis longtemps vide et sans fenêtre des anciens bureaux du kolkhoze.
Mais si la guerre devait se prolonger, il abandonnerait le village aux soins de Pachka et emmènerait ses abeilles – les six ruches – là où il n’y avait pas de guerre. Là où les champs n’étaient pas creusés de trous d’obus mais semés de fleurs sauvages ou de sarrasin, où l’on pouvait marcher aisément et sans peur dans la forêt, dans les prés et sur les chemins de traverse, un lieu habité où, même si les gens ne souriaient pas au premier venu, leur nombre et leur insouciance faisaient paraître la vie plus douce.
Penser à ses abeilles l’apaisa et en quelque sorte le rapprocha du sommeil. Il se rappela le jour, cher à sa mémoire et à son cœur, où il avait reçu pour la première fois la visite du maître du Donbass et de presque tout le pays, son ancien gouverneur, un homme compétent sous tous rapports, compétent et inspirant confiance, comme les vieux bouliers qui servaient au calcul. Il était arrivé en jeep avec deux gardes du corps. La vie alors était tout autre, paisible. Il s’en fallait de dix ans encore que n’éclatât la guerre, sinon plus. Les voisins avaient déboulé de chez eux, pour regarder avec jalousie et curiosité l’homme-montagne franchir le portillon et serrer la main de Sergueïtch dans son énorme pogne. L’un d’eux l’avait peut-être entendu demander alors : « Sergueï Sergueïtch, c’est donc toi ? C’est chez toi qu’on peut faire la sieste sur des abeilles ? Tu as inventé ce truc-là tout seul ? » « Non, ce n’est pas moi, je l’ai découvert dans une revue d’apiculture. Mais c’est moi qui ai fabriqué la couchette de mes mains ! » lui avait répondu fièrement l’apiculteur. « Eh bien, montre-nous ça ! » avait dit le visiteur de sa voix de basse, avec un sourire grave mais amical. Sergueïtch l’avait conduit au jardin où les six ruches étaient rangées par deux, dos à dos. Posés dessus : un panneau de bois et un mince matelas garni de paille.
« J’enlève mes chaussures ? » avait demandé le visiteur à son hôte. Celui-ci considéra les souliers de l’homme et resta médusé : à bout pointu, de forme très élégante, ils avaient des reflets nacrés, comme en ont parfois sous un soleil radieux les flaques d’eau éclaboussées d’essence, à cette différence que leur nacre avait plus de noblesse que des moirures de carburant. Elle brillait comme si l’air au-dessus eût changé de densité sous l’effet d’une forte chaleur, et perdu ainsi sa parfaite transparence, ajoutant à la couleur des chaussures et à leur forme une sorte de dimension supplémentaire, une vibration inattendue.
« Non, pourquoi les ôter ? répondit Sergueïtch en secouant la tête.
– Quoi, elles te plaisent ? dit le gouverneur avec un sourire, forçant par ces mots le propriétaire des lieux à détacher son regard de la paire de souliers.
– Oui, bien sûr ! Je n’en ai jamais vu encore d’aussi belles, avoua Sergueïtch.
– Tu chausses du combien ? s’enquit l’autre tout à trac.
– Du quarante-deux. »
Le visiteur opina du chef et approcha les fesses de la ruche du milieu : au-dessous se trouvait un escabeau de bois. Il grimpa dessus et s’installa soigneusement sur la fine paillasse. Il s’allongea sur le côté droit, étira ses jambes avec précaution, puis regarda Sergueïtch, à la manière d’un enfant, comme un écolier un instituteur sévère.
« C’est mieux sur le dos ou sur le ventre ? demanda-t-il.
– Ce serait mieux sur le dos. La surface de contact avec les ruches sera plus grande.
– Bon, tu peux y aller, je vais dormir un moment. On t’appellera ! » dit l’ex-gouverneur en jetant un coup d’œil à ses gardes du corps, postés un peu à l’écart de l’installation apicole. L’un d’eux hocha la tête, pour signifier qu’il avait entendu.
Sergueïtch rentra dans la maison. Il alluma le téléviseur : l’électricité fonctionnait à l’époque. Il tenta de se distraire, mais il était incapable de détacher ses pensées du visiteur important et de ses chaussures. Une crainte vint le tarauder : pourvu que les pieds des ruches ne cèdent pas sous le poids du géant couché dessus ! Il prit du thé, mais son inquiétude quant à l’éventuelle fragilité des abris à abeilles qu’il avait fabriqués lui-même ne se dissipait toujours pas. Quand il les avait construits, il ne se souciait que du confort de leurs pensionnaires, mais ignorait encore qu’il fût bénéfique et salutaire de dormir sur elles.
Cette fois-là le visiteur important lui laissa trois cents dollars et une bouteille de vodka en remerciement. À partir de ce jour, tous ceux qui n’aimaient guère Sergueïtch ou bien ne le remarquaient pas se mirent à le saluer comme si un archange l’eût effleuré de son aile !
Un an plus tard, aux premiers jours de l’automne également, le gouverneur revint le voir. Sergueïtch avait alors déjà bâti une tonnelle autour de la couchette. Si légère et pliable qu’on pouvait la monter comme la démonter en une heure. Il avait confectionné un matelas encore plus mince, pour que la paille n’étouffe pas la moindre vibration émise par les centaines de milliers d’abeilles.
Le visiteur paraissait fatigué. Il avait avec lui une dizaine de gardes du corps, et peut-être autant de voitures, garées le long de sa clôture, rue Lénine. Qui s’y trouvait, et pourquoi personne n’en sortait ? Sergueïtch ne le comprit pas. Le maître du Donbass passa cette seconde fois cinq ou six heures allongé sur les ruches. Au moment de repartir, non seulement il lui offrit mille dollars dans une enveloppe, mais il lui donna l’accolade, avec force, à la manière d’un ours. Comme s’il prenait à jamais congé d’un être cher.
« Bon, c’est terminé, avait conclu alors Sergueïtch. Pareille chance ne se reproduira plus. Il ne reviendra pas. »
Il avait plusieurs raisons de penser ainsi. L’une d’elles était tout à fait banale : dans toutes les bourgades un peu importantes on réclamait à présent de dormir sur des ruches. La concurrence devenait sévère. Or lui, Sergueïtch, ne se faisait aucune réclame. Certes, on savait au village qu’un ancien gouverneur était venu tout exprès, de Kiev même, pour faire un somme au-dessus de ses abeilles. On le savait et on le racontait aux amis, à la famille et aux gens d’autres villages qu’on connaissait. Si bien qu’avec une régularité que d’autres apiculteurs lui eussent enviée, des particuliers se présentaient à la porte de Sergueïtch pour dormir sur « les abeilles du gouverneur ». Sergueïtch n’augmentait pas ses prix, et offrait du thé au miel aux clients particulièrement aimables. Il parlait volontiers avec eux de la vie. Chez lui, il n’avait plus personne pour le faire : sa femme l’avait quitté en emmenant leur fille ; elles s’étaient sauvées toutes deux un jour qu’il s’était rendu au marché de gros de Horlivka. Elles l’avaient laissé le cœur en miettes. Mais il avait tenu bon. Il avait rassemblé toute sa volonté et n’avait pas permis aux larmes montées à ses yeux de rouler sur ses joues. Il avait continué à vivre. Une vie tranquille, à l’abri du besoin. Savourant l’été le bourdonnement des abeilles, et l’hiver le calme et le silence, la blancheur des champs couverts de neige et l’immobilité du ciel gris. Il aurait pu passer ainsi le reste de sa vie, mais le sort en avait décidé autrement. Quelque chose s’était brisé dans le pays, s’était brisé à Kiev, là où il y avait toujours un truc qui n’allait pas. S’était brisé, et de telle manière que de douloureuses fissures s’étaient propagées par tout le pays, comme dans du verre, et que de ces fissures du sang avait coulé. Une guerre avait éclaté, dont la cause pour Sergueïtch, depuis trois ans déjà, restait brumeuse.
Un premier obus était tombé sur l’église. Et dès le lendemain matin les habitants avaient commencé à quitter Mala Starogradivka. D’abord les pères avaient envoyé mères et enfants chez des parents, qui en Russie, qui à Odessa, qui à Mykolaïv. Puis les pères eux-mêmes étaient partis, allant grossir les rangs, les uns des « séparatistes », les autres des réfugiés. Les derniers à avoir été emmenés, c’étaient les vieux et les vieilles. Avec des cris, des pleurs, des malédictions. Il régnait un vacarme effrayant. et puis soudain un jour, tout était devenu si calme que Sergueïtch, en sortant dans la rue Lénine, avait presque été assourdi par le silence. Ce silence-là était lourd, comme un bloc de fonte. Sergueïtch avait alors eu peur d’être le seul de tout le village à être resté. Il avait remonté prudemment la rue, en jetant un coup d’œil par-dessus les clôtures. Après une nuit de salves de canon, le silence était si écrasant qu’il avait l’impression de trimballer un sac de charbon sur son dos. Mais les portes étaient déjà barrées de planches. Certaines fenêtres obturées de panneaux de contreplaqué. Il avait marché jusqu’à l’église, ce qui représentait près d’un kilomètre. Il était passé sur la Chevtchenko et était revenu par cette rue parallèle. Les jambes en coton. Soudain il avait entendu un bruit de toux et s’était réjoui. Il s’était approché de la palissade derrière laquelle on toussait, et là, il y avait Pachka. Assis tranquillement dans la cour sur un banc. Une bouteille de vodka dans la main gauche, une papirosse dans la droite.
« Qu’est-ce que tu fais ? » lui avait demandé Sergueïtch.
Depuis l’enfance, ils ne se saluaient pas.
« Moi ? À ton avis ? Je devrais peut-être abandonner tout ça ? Ma cave est profonde. Je m’y planquerai au besoin. »
Tel avait été le premier printemps de la guerre. On en était maintenant à son troisième hiver déjà. Ça faisait presque trois ans que Pachka et lui maintenaient la vie dans le village. On ne pouvait tout de même pas laisser le village sans vie. Si tout le monde partait, personne ne reviendrait ! Alors qu’ainsi, on était forcé de revenir. Quand c’en serait fini de la folie à Kiev, ou bien des bombes et des obus.

7
Deux nuits et deux jours avaient passé depuis la chute de neige. Sergueïtch ne sortait que pour aller quérir du charbon. La neige sous ses pieds crissait à présent d’autre manière. Il s’enfonçait mollement dans un tapis blanc tout neuf, qui n’était d’ailleurs guère profond. Mais une chose lui parut surprenante : il remarqua qu’en plusieurs endroits l’ancienne croûte durcie apparaissait à découvert. Bizarre qu’elle ne fût pas masquée par au moins cinquante centimètres de poudreuse. Mais il est vrai qu’il n’y avait pas eu de tempête. La neige était tombée simplement, libre et légère. Un vent rasant l’avait sans doute poussée plus loin, du côté de barrières naturelles où elle avait pu s’accumuler sous forme de congères. Mais le désir ne vint pas à Sergueïtch d’aller repérer celles-ci.
La bouilloire chantait sur le poêle. On n’éteint pas un poêle comme une gazinière, aussi la bouilloire dut-elle continuer à chauffer pour rien jusqu’à ce que son propriétaire l’en otât, saisissant la poignée brûlante en usant d’un vieux torchon de cuisine pour se protéger la main. Il versa l’eau dans une tasse en faïence marquée du logo de l’opérateur de téléphonie mobile MTS, et l’agrémenta d’une pincée de thé. Puis il souleva du plancher un bocal d’un litre de miel qu’il posa sur la table.
« Je pourrais inviter Pachka », songea-t-il en bâillant. Avant de se dire : « Bah, je suis bien comme ça ! Je ne vais pas aller le chercher à l’autre bout du village ! »
Le fait que « l’autre bout du village » se trouvât tout au plus à quatre cents mètres de sa maison ne changeait rien à l’affaire.
Il n’avait pas achevé sa première tasse qu’une explosion retentit non loin. Les vitres tremblèrent avec un tintement à fendre les tympans.
« Ah ! les cons ! » lâcha-t-il avec amertume. Il reposa vivement la tasse sur la table, éclaboussant celle-ci de thé, et courut à la fenêtre la plus proche. Il vérifia qu’elle n’était pas fissurée. Non, intacte.
Il inspecta les autres fenêtres, toutes étaient sauves. Il réfléchit : ne devrait-il pas aller voir où ça avait pété, et si une maison voisine n’avait pas été touchée ?
« Et puis on s’en fout ! L’important, c’est que c’est pas la mienne », conclut Sergueïtch au bout d’un instant, renonçant à l’idée. Et il retourna s’asseoir.
Si une seconde explosion avait succédé à la première, il en aurait été autrement. Il aurait alors filé à la cave, comme trois ans plus tôt, quand soudain, sans raison, bombes et obus s’étaient mis à pleuvoir sur Mala Starogradivka et ses environs.
Restaient encore deux heures avant que le soir s’annonce en ce mois de février. Et ça aussi, c’était surprenant. Le fait que l’obus fût tombé sur le village en plein jour ! À la nuit noire, on aurait compris : erreur de tir. Mais dans la journée… Ils étaient saouls ou quoi ? Ou bien ils s’ennuyaient dans le silence. Et puis qui étaient ces « ils » ? Ceux de Karousselino, ou bien ceux qui campaient entre leur village et Jdanivka ?
Sergueïtch dilua ses pensées amères dans du miel et s’en trouva un peu soulagé. Il versa le reste d’eau bouillante dans sa tasse. Sourit en regardant le logo « MTS »… Son portable gisait, tel un poids mort, dans le tiroir du vaisselier. Avec son chargeur. Quand le courant serait rétabli au village, il pourrait le recharger et vérifier s’il y avait du réseau. Mais si l’électricité revenait et qu’il y eût du réseau, une autre question se poserait : à qui téléphoner ? À Pachka ? S’il était besoin, il coûterait moins cher d’aller le voir à pied. D’ailleurs Sergueïtch ne connaissait pas son numéro. Quant à appeler son ex-épouse Vitalina… il faudrait qu’il choisisse bien ses mots à l’avance en vue de la conversation, mieux encore, qu’il les note par écrit, puis qu’il lise son papier avant qu’elle lui raccroche au nez ! Il pourrait l’appeler au moins pour s’enquérir des affaires de sa fille. Et si le dialogue s’établissait, poser également des questions sur la vie à Vinnytsia. Comment se faisait-il qu’il ne fût pas allé une seule fois rendre visite à ses beaux-parents ? Et qu’il ne fût d’ailleurs allé quasiment nulle part en quarante-neuf années d’existence. Nulle part excepté à Horlivka, Enakievo, Donetsk et trois ou quatre autres dizaines de villes et villages miniers où il était envoyé régulièrement en mission, avant sa mise à la retraite. Il avait occupé un poste important : inspecteur de la sécurité. Il avait visité certaines mines jusqu’à vingt fois, sinon plus. Il en avait tant respiré, de leur sécurité, qu’à quarante-deux ans il s’était retrouvé avec une pension d’invalidité. La silicose, c’est du sérieux. Et le fait qu’elle soit très répandue parmi ceux qui travaillent et ont travaillé sous la terre la rend un peu pareille à la grippe. Les gens toussent, bon, et après ?
Des coups de poing furent frappés à sa porte.
Sergueïtch sursauta, et tout de suite rit de sa frayeur : qui ça pouvait-il être ? ils n’étaient que deux au village.
Il ouvrit, et se trouva face à Pachka, pâle comme un mort, le visage ravagé de tristesse.
« Ce serait-il sa maison ? » pensa-t-il avec effroi.
« Chez les Krassiouk, la moitié de la baraque et la grange ont été emportées ! annonça l’ennemi d’enfance d’une voix tremblante.
– Hum… » fit Sergueïtch avec compassion, en invitant son visiteur à entrer.
Il l’installa à la table, lui servit du thé et lui donna une cuiller pour l’inciter à prendre du miel.
Sergueïtch comprenait la terreur éprouvée par Pachka : les Krassiouk vivaient à une maison de chez lui. Autrement dit, si l’explosion avait eu lieu là-bas, il n’avait plus de fenêtres, c’était certain.
« Sergo, je vais dormir chez toi cette nuit, d’accord ? dit Pachka en levant les yeux sur le maître de maison.
– Pas de problème. Mais qu’est-ce qui s’est passé là-bas, c’est tombé aussi sur ta maison ?
– Les vitres, soupira Pachka. Toutes ! J’ai eu du pot : un éclat m’a volé au ras du visage et est allé se ficher dans le buffet. J’étais en train de dîner, purée de patates au lard. »
Il se tut soudain et regarda prudemment son interlocuteur dans les yeux. Et Sergueïtch comprit la raison de cette pause : Pachka venait d’avouer malgré lui qu’il ne manquait pas de nourriture. Or tout récemment encore il se plaignait de n’avoir rien à manger ! Sergueïtch sourit en pensée, mais n’en montra rien. À l’heure présente, il plaignait malgré tout son ennemi d’enfance : une maison froide, par moins douze degrés dehors. Si la baraque restait vingt-quatre heures sans fenêtres, il faudrait trois jours pour la réchauffer.
« Bien, dit-il. Tu vas passer la nuit ici, mais il faut bien remettre des vitres à tes fenêtres, autrement tu devras carrément déménager chez moi !
– Mais où je vais les prendre ?
– Tu n’es pas bien malin, dit l’apiculteur sans méchanceté. Tu as la paresse de réfléchir. Quand un gars a le cœur qui flanche, ou bien on l’enterre ou bien on cherche d’urgence un donneur. Quoi, tu n’as jamais lu les journaux ?
– Pourquoi tu dis ça ? » Des notes de méfiance résonnaient dans la voix de Pachka. « Quel donneur ?
– Bon, moi, j’ai les outils. » Sergueïtch à présent raisonnait à haute voix. « Réfléchissons : quelle maison est encore intacte au village, mais n’a plus d’occupants ? »
Pachka se sentit tout content. Content d’avoir compris ce que méditait Sergueïtch.
« Klava Jivotkina ! Elle est morte avant la guerre ! » se rappela-t-il, mais sur-le-champ l’enthousiasme s’éteignit dans ses yeux. « Mais c’est une vieille chaumière qu’elle avait, les fenêtres sont minuscules. Il en faudrait des plus grandes… Peut-être que la maison d’Arzamian conviendrait.
– Mais lui, il est mort ? demanda Sergueïtch, sur la réserve.
– Bah, je sais pas, répondit Pachka, hésitant. Il est parti, ça c’est sûr. À Rostov, je crois. Il est pas russe, tu vois, mais il est pas ukrainien non plus. Il est arménien !
– Et alors ? Il vivait ici, donc il est des nôtres. Réfléchis encore. Sinon, s’il revenait, comment je pourrais le regarder dans les yeux ?
– Les Serov ! s’exclama Pachka, réjoui. C’est parfait ! Ils ont été tués par une bombe. Tous, avec leurs enfants.
– Oui. » Sergueïtch acquiesça de la tête, se rembrunit et poussa un profond soupir. Il se rappelait que les Serov avaient été les premiers à se ruer hors du village, sans même attendre la fin du bombardement. Et c’est alors qu’ils s’éloignaient, déjà dans la campagne, que la bombe s’était abattue sur eux. Elle était tombée pile sur leur Volga. Les décombres de la voiture étaient encore là-bas, sur la route de terre, non loin des dernières maisons.
« Bien. » Sergueïtch leva les yeux sur son hôte. « On termine le thé et on y va ! Je pense qu’on aura réglé ça avant ce soir. J’ai un excellent coupe-verre. »

1. Nom familier donné à la voiture break Lada 2104. (Toutes les notes sont du traducteur.)
2. Terme originellement méprisant pour désigner les Ukrainiens pro-européens. Possible contraction de « ukrainsky oppozitsioner », mais le mot signifie également en russe « aneth ». Depuis, le terme a été repris par les Ukrainiens eux-mêmes. Un parti nationaliste l’a même adopté pour nom, comme acronyme de Ukraïnskoïé obedinenie patriotov – Union des patriotes ukrainiens.

À propos de l’auteur
KOURKOV_andrei_©AFP-DRAndreï Kourkov © Photo AFP (DR)

Andreï Kourkov est né en Russie en 1961 et vit à Kiev depuis de très nombreuses années. Très doué pour les langues (il en parle couramment six), il débute sa carrière littéraire pendant son service militaire alors qu’il est gardien de prison à Odessa. Son premier roman, Le Pingouin, remporte un succès international. Son œuvre est aujourd’hui traduite en 36 langues. Les Abeilles grises est son dixième roman publié en France. (Source: Éditions Liana Levi)

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Dix âmes, pas plus

JONASSON_dix_ames_pas_plus  RL_Hiver_2022

En deux mots
Après avoir postulé pour un poste d’enseignante à Skálar, le plus petit village d’Islande, Una découvre cette communauté de dix personnes, dont ses deux élèves. Et va se rendre compte au fil des jours que bien des secrets sont enfouis là, dont un double meurtre non élucidé et une fillette qui hante la maison qu’elle occupe.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Dix habitants, une enseignante et un cadavre

Ragnar Jónasson nous entraîne dans les pas d’une enseignante engagée dans un village isolé qui ne compte que dix habitants. L’occasion pour le maître du polar islandais de construire un scénario haletant sur les secrets gardés par cette communauté bien particulière.

Una a bien envie de quitter Reykjavik et de découvrir son pays. Aussi postule-t-elle à l’offre d’emploi qui recherche un «professeur au bout du monde». Il s’agit en l’occurrence du village isolé de Skálar qui compte dix habitants et qui est situé à la pointe est de l’île, à commencer par ses deux élèves, Edda et Kolbrún. Edda, 7 ans, est la fille de Salka, la romancière qui héberge l’enseignante. Elle s’est installée là depuis un an et demi, après avoir hérité de la maison à la mort de sa mère. Kolbrún, 9 ans, est la fille de Kolbeinn et Inga. Ils ont la quarantaine. Lui travaille comme marin pour Gudfinnur, l’Armateur que tout le monde appelle Guffi et dont l’épouse Erika, malade, doit rester alitée. Gunnar est son autre employé. Il forme avec son épouse Gudrún, qui gère la coopérative, l’autre couple sur l’île. Ils sont proches de la soixantaine. Enfin, pour compléter ce tableau, on ajoutera Thór, 35 ans, qui travaille dans la ferme appartenant à Hjördis, femme peu bavarde, et vit dans la dépendance toute proche.
Au fil des jours, Una prend ses marques, commence à croiser les habitants. Elle est convoquée par Gudfinnur qui essaie de la dissuader de rester, est invitée à prendre le thé chez Gudrún, croise Thór pendant une virée nocturne ou prépare la fête de Noël avec Inga.
Ce qu’elle ne sait pas, le lecteur va l’apprendre tout au long de chapitres insérés en italique entre le récit, c’est un fait divers qui a défrayé la chronique, l’assassinat de deux hommes et la condamnation de trois personnes, dont une femme qui n’a pourtant cessé de crier son innocence. Ce qu’elle sait en revanche pour l’avoir bien ressenti, c’est l’histoire de la maison hantée qu’elle occupe. Le fantôme d’une fillette décédée à la suite d’un empoisonnement a déjà fait fuir plus d’un locataire.
Ajoutons qu’un visiteur, venu rendre visite à Hjördis, a disparu au lendemain de son séjour à Skálar et vous aurez tous les ingrédients de ce polar nordique à la mécanique parfaitement huilée par Ragnar Jónasson. Il sait à merveille faire monter la tension et distiller l’angoisse. Jusqu’à cet épilogue qui remet en place toutes les pièces du puzzle. Entre comptines enfantines, légendes islandaises, héritages empoisonnés et solidarité insulaire, le poids du secret est un fardeau bien lourd à porter…

Dix âmes, pas plus
Ragnar Jonasson
Éditions de La Martinière
Roman
Traduit de l’islandais par Jean-Christophe Salaün
336 p., 21 €
EAN 9782732494074
Paru le 14/01/2022

Où?
Le roman est situé en Islande, principalement à Skálar.

Quand?
L’action se déroule de nos jours, avec des retours en arrière jusqu’en 1927.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Recherche professeur au bout du monde». Lorsqu’elle voit passer cette annonce pour un poste d’enseignant dans le minuscule village de Skálar, Una, qui ne parvient pas à trouver un emploi stable à Reykjavík, croit saisir une chance d’échapper à la morosité de son quotidien. Mais une fois sur place, la jeune femme se rend compte que rien dans sa vie passée ne l’a préparée à ce changement radical. Skálar n’est pas seulement l’un des villages les plus isolés d’Islande, il ne compte que dix habitants.
Les seuls élèves dont Una a la charge sont deux petites filles de sept et neuf ans. Les villageois sont hostiles. Le temps maussade. Et, depuis la chambre grinçante du grenier de la vieille maison où elle vit, Una est convaincue d’entendre le son fantomatique d’une berceuse.
Est-elle en train de perdre la tête ? Quand survient un événement terrifiant : juste avant noël, une jeune fille du village est retrouvée assassinée.
Il ne reste désormais plus que neuf habitants. Parmi lesquels, fatalement, le meurtrier.

Les critiques
Babelio
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Les premières pages du livre
« Avant-propos
Cette histoire se déroule au milieu des années quatre-vingt dans le village de Skálar, situé à l’extrême nord-est de l’Islande. En vérité, il est abandonné depuis les années soixante, mais j’ai emprunté le décor de ce roman à la réalité. Si les maisons et les personnages décrits ici sont le fruit de mon imagination et ne font aucunement référence aux véritables habitants de Skálar, j’ai néanmoins voulu m’assurer que les faits historiques locaux évoqués soient le plus juste possible, notamment grâce à l’ouvrage L’Histoire des habitants de Langanes de Fridrik G. Olgeirsson. Je me réfère aussi à divers contes folkloriques collectés par Sigfús Sigfússon dans ses Contes et récits islandais. Au cas où des erreurs se seraient glissées dans ce roman, j’en assume évidemment l’entière responsabilité.
Je tiens à remercier Haukur Eggertsson pour m’avoir guidé à travers la péninsule de Langanes et Skálar durant l’écriture de ce livre. Pour la relecture du manuscrit, je remercie également mon père, Jónas Ragnarsson, la procureure Hulda María Stefánsdóttir ainsi que Helgi Már Árnason, dont la famille est originaire de ce village. Enfin, un grand merci à Helgi Ellert Jóhannsson, médecin à Londres, pour ses conseils avisés.
Dans la première partie du livre, je cite le poème Heims um ból1 de Sveinbjörn Egilsson, et dans la deuxième partie, Svefnljóð2 de David Stefánsson.
On trouvera également dans le texte une berceuse écrite par Thorsteinn Th. Thorsteinsson et publiée dans la revue Heimskringla de Winnipeg en 1910. Thorsteinn est né dans la vallée de Svarfadardalur en 1879 et mort au Canada en 1955. Ragnar Jónasson

1. « De par le monde », poème mis en musique sur la mélodie de « Douce nuit, sainte nuit ». (Toutes les notes sont du traducteur.)
2. « Berceuse ».

Una se réveilla en sursaut.
Elle ouvrit les yeux. Plongée dans l’obscurité, elle ne voyait rien. Incapable de se rappeler où elle se trouvait, elle avait la sensation d’être perdue, allongée sur un lit inconnu. Son corps se raidit dans un soudain accès de panique. Elle frissonna, puis comprit qu’elle avait jeté sa couette par terre dans son sommeil. Il faisait un froid glacial dans la chambre. Elle se redressa doucement. Prise d’un léger vertige, elle se ressaisit rapidement et se souvint tout à coup d’où elle était.
Le village de Skálar, sur la péninsule de Langanes. Seule, abandonnée dans son petit appartement sous les combles.
Et elle savait ce qui l’avait réveillée. Enfin, elle croyait savoir… Avec ses sens encore engourdis, difficile de distinguer le rêve de la réalité. Elle avait entendu du bruit, un étrange son. Tandis que sa conscience s’éclaircissait, la peau de ses bras se couvrit de chair de poule.
Une fillette, oui, c’était ça, à présent cela lui revenait très nettement : une petite fille qui chantait une berceuse.
N’y tenant plus, elle s’extirpa du lit, tâtonna dans les ténèbres à la recherche de l’interrupteur du plafonnier. Complètement aveugle, elle pesta de ne pas avoir de lampe de chevet. Pourtant, elle hésitait encore à allumer ; l’obscurité avait quelque chose de sécurisant.
La voix de la petite fille résonna de nouveau dans sa tête, fredonnant cette berceuse qui ne lui laissait qu’un souvenir flou. Il devait s’agir d’un rêve, bien sûr, mais cela lui avait semblé si réel.
Un grand fracas déchira le silence. Retenant un cri, elle perdit l’équilibre. Bon sang, que se passait-il ? Envahie d’une vive douleur, elle comprit qu’elle avait marché sur le verre de vin rouge abandonné par terre la veille au soir. Elle passa la main sous son pied ; un tesson s’était fiché dans sa peau, et un filet de sang chaud s’échappait de la plaie. Elle tira prudemment sur le bout de verre en serrant les dents.
Avec la plus grande difficulté, elle se releva, tendit la main vers l’interrupteur et alluma. Elle jeta un rapide coup d’œil autour d’elle, comme si elle s’attendait à voir quelqu’un, tout en s’efforçant de se convaincre que tout cela était le fruit de son imagination, qu’elle n’avait pas vraiment entendu de voix, qu’elle avait rêvé cette berceuse.
Elle rejoignit son lit d’un pas chancelant, s’assit, leva la jambe et observa sa blessure. Dieu merci, elle n’était pas aussi profonde que ce qu’elle avait cru.
Elle était seule dans sa chambre. Son cœur retrouva peu à peu un rythme normal.
La berceuse lui revint d’un coup :
Douce nuit petite Thrá,
Que tes rêves soient beaux.
Le frisson d’horreur qui la saisit alors était bel et bien réel.

Quelques mois plus tôt
Recherche enseignant au bout du monde.
Una relut l’annonce pour le moins singulière, assise à la table de la cuisine dans son petit appartement en sous-sol niché au cœur du quartier ouest de Reykjavík. Elle l’avait acheté quatre ans plus tôt, après avoir réuni avec difficulté de quoi constituer un apport. Sa famille – ou, plus précisément, sa mère – ne bénéficiant que de modestes ressources, elle n’avait pu compter que sur elle-même, comme d’habitude.
Toujours aussi vétuste que lors de son emménagement, la cuisine arborait un sol en linoléum jaune et des carreaux colorés sur les murs, tandis que le mobilier rouge vif et l’antique cuisinière blanche Rafha accusaient vingt ans de retard. En voyant cette pièce, difficile de croire qu’on était en 1985.
Heureusement, le café avait bon goût, rehaussé d’un trait de lait. Una avait commencé à en consommer lors de ses études, et depuis elle ne pouvait plus s’en passer.
Sa meilleure amie, Sara, était assise en face d’elle.
– Je ne sais pas, Sara, dit-elle avec un sourire forcé.
Manifester un quelconque signe de joie était devenu de plus en plus compliqué ces derniers temps. Son salaire de remplaçante dans une petite école de Kópavogur lui suffisait à peine, et la précarité de son poste l’angoissait constamment. Économisant chaque centime, elle ne pouvait s’autoriser le moindre plaisir. Elle mangeait du poisson, moins coûteux que la viande, au moins trois fois par semaine, et choisissait toujours celui qui était en promotion. À chaque fin de mois, elle regrettait de ne pas avoir terminé ses études de médecine, même si elle n’en aurait pas été plus heureuse. Elle avait supporté trois ans de dur labeur avant de se rendre compte qu’elle ne s’était inscrite que pour faire plaisir à son père, et qu’elle avait cherché à réaliser son rêve à lui plutôt que le sien. Jamais elle n’aurait pu travailler comme médecin, cela ne lui correspondait tout simplement pas. Durant ces trois années, elle avait validé chaque examen, obtenu d’excellents résultats. Mais là n’était pas l’essentiel. L’étincelle lui manquait.
– Je t’en prie, Una ! Tu te plains toujours de tes difficultés. Tu adores enseigner, et en plus tu es une vraie aventurière ! s’exclama Sara, de ce ton empreint d’optimisme qui la caractérisait.
Venue prendre le café ce samedi matin avec le journal sous le bras, elle avait montré l’annonce à Una, qui n’était pas abonnée – elle ne pouvait pas se le permettre. Le soir même, elles comptaient se retrouver chez Sara pour regarder en direct à la télévision un concert en soutien aux enfants africains victimes de la famine. Le programme, diffusé internationalement, était un véritable événement sur la chaîne publique, et Una, passionnée de musique, de danse et de fête, n’attendait que cela.
– C’est tellement loin, littéralement à l’autre bout du pays. On ne peut pas faire plus éloigné de Reykjavík !
Elle baissa de nouveau les yeux sur l’annonce.
– Skálar…, lut-elle. Je n’en ai jamais entendu parler.
– C’est minuscule. Ils disent qu’ils ont besoin d’un professeur pour un petit groupe d’élèves. Ils te logent même gratuitement ! Imagine tout l’argent que tu pourras mettre de côté ! J’ai vu un reportage sur ce hameau à la télé l’hiver dernier, je m’en souviens bien, il disait qu’on comptait dix habitants au dernier recensement, ce qui semblait beaucoup l’amuser.
– Quoi, dix habitants ? Tu plaisantes ?
– Non, c’était même pour ça que le journaliste y était allé. Je crois que c’est le plus petit village d’Islande. Tu n’auras sans doute qu’un élève ou deux.
Au début, Una avait considéré cette proposition comme une blague, mais peut-être n’était-ce pas une si mauvaise idée ? Peut-être était-ce là l’occasion tant rêvée ? Elle n’avait jamais projeté de vivre à la campagne, ayant grandi dans un quartier résidentiel de la capitale où son père, médecin, avait construit presque entièrement de ses mains un petit pavillon individuel. Elle y avait vécu une enfance assez heureuse. Elle se revoyait jouant avec ses amies dans les rues gravillonnées de ce quartier encore en plein développement. Jusqu’au drame.
D’une certaine manière, cela avait été comme grandir dans un petit village, même s’il ne comptait pas dix habitants. Les souvenirs qu’elle gardait de ce lieu demeuraient vifs et lumineux.
Sa mère et elle avaient fini par partir. Quelqu’un d’autre avait pris leur place dans cette maison, et peu importe de qui il s’agissait, Una n’y remettrait jamais les pieds. Mais ce hameau, Skálar, touchait une corde sensible en elle. Elle avait besoin de changer d’environnement.
– Ça ne coûte rien de postuler, finit-elle par dire, presque malgré elle.
Elle s’y voyait déjà : repartir à zéro au cœur de la nature, savourer cette proximité avec l’océan. Elle songea alors qu’elle ne savait même pas si le village se trouvait en bord de mer – mais c’était fort probable, sur une île où seules les côtes étaient habitables.
– Si c’est sur la péninsule de Langanes, ça doit être au bord de la mer, non ?
– Bien sûr, répondit Sara. D’ailleurs, l’essentiel de l’activité est un petit port de pêche. C’est plutôt charmant, non ? Vivre à la marge, mais en même temps pas tout à fait seul.
Un village de dix personnes qui se connaissaient toutes. Ne serait-elle pas une intruse ? Peut-être était-ce justement ce dont elle avait besoin, l’isolement sans la solitude. Échapper au tumulte de la ville, à cette routine où son salaire servait surtout à rembourser son emprunt ; pas vraiment de vie sociale, pas d’amoureux, la seule amie avec laquelle elle gardait contact était Sara.
– Oh, je ne sais pas. On ne se verra jamais, au mieux très rarement.
– Ne dis pas de bêtises. On se rendra visite régulièrement, répliqua Sara avec douceur. En fait, j’hésitais à te montrer cette annonce à cause de ça. Je ne veux pas te perdre. Mais je pense vraiment que ce serait parfait pour toi, pendant un an ou deux.
Recherche enseignant au bout du monde. L’honnêteté du titre charmait Una. Au moins, on ne cherchait pas à dissimuler le défi que représentait ce poste. Elle se demanda combien de personnes allaient répondre à l’annonce. Peut-être serait-elle la seule, si toutefois elle se décidait ? Il fallait bien avouer que rien ne la retenait en ville. Certes, il y avait Sara, mais elles n’étaient pas aussi proches qu’elles le prétendaient. Son amie avait commencé à se construire une famille, avec son mari et son enfant, et le temps qu’elle consacrait à cette vieille amitié ne faisait que diminuer. Elles s’étaient connues au lycée, et peu à peu la vie les avait éloignées. Una s’était dit que le temps d’une soirée, tout serait comme avant : elles regarderaient le concert à la télévision en buvant de délicieux cocktails, elles feraient la fête jusqu’au bout de la nuit. Mais en réalité, peut-être que Sara cherchait à se débarrasser d’elle en lui montrant cette annonce. Peut-être qu’au fond, elle était lasse de cette relation. Alors passer un an à Langanes sans revoir Sara, était-ce vraiment inenvisageable ?
Le pire était sans doute de devoir abandonner sa mère. Cependant, à cinquante-sept ans, celle-ci avait une santé de fer et avait refait sa vie depuis longtemps. Elle n’avait pas besoin que sa fille soit présente au quotidien. Una ne s’était jamais vraiment entendue avec son beau-père, mais toutes deux restaient très proches, elles avaient traversé tant d’épreuves ensemble.
– Je vais y réfléchir, conclut-elle. Je peux garder le journal ?
– Bien sûr, fit Sara en se levant après avoir terminé sa tasse. Je dois filer, mais on se voit ce soir. Ça va être sympa, une soirée entre filles !
Una eut soudain la sensation d’être seule au monde. Déménager, faire de nouvelles rencontres aurait sans doute un effet bénéfique sur elle. Sortir des sentiers battus, suivre son instinct et vivre une aventure excitante.
– Tu me promets de ne pas passer à côté de cette occasion ? insista Sara. Je suis certaine que tu y trouveras ton compte.
– Promis, répondit Una avec un sourire.

C’était une journée d’août étonnamment belle. La température était plutôt clémente, pas de vent, et le soleil faisait même une timide apparition de temps à autre.
Généralement, Una n’aimait pas ce mois-là, lorsque la nuit recommençait à tomber après la clarté perpétuelle des mois précédents, mais cette fois la situation était différente. Se tenant sur les marches de l’immeuble où sa mère vivait avec son mari à Kópavogur, elle songea qu’elle n’aurait jamais pu habiter dans un endroit pareil, aussi froid que mal entretenu. Elle préférait son petit appartement du quartier ouest de Reykjavík, même s’il était en sous-sol. Elle le louait désormais à un jeune couple avec un bébé.
Sa mère l’avait raccompagnée dehors après leur café. Le moment était venu de se dire au revoir.
– Nous viendrons te rendre visite, ma chérie, ne t’inquiète pas. Et puis, ce n’est que pour un an, non ?
– Une année scolaire, oui, répondit-elle. Vous serez toujours les bienvenus.
Façon de parler : sa mère serait la bienvenue, mais quelque chose chez son second mari – entré dans leurs vies plusieurs années auparavant – avait toujours dérangé Una.
– Tu vas t’arrêter quelque part en route ? demanda sa mère. C’est affreusement loin. Il faut que tu fasses une pause, c’est dangereux de conduire quand on est fatigué.
– Je sais, maman, soupira Una.
La sollicitude de sa mère était parfois un peu écrasante. Elle avait juste besoin de respirer, de prendre son envol. Quelle meilleure solution que de devenir enseignante dans un village si petit qu’il méritait à peine ce qualificatif ? Dix âmes, pas plus. Comment une société de cette taille pouvait-elle fonctionner ?
Ce serait une expérience enrichissante, revigorante autant pour son esprit que pour son corps. Una n’avait pas eu de difficulté à obtenir le poste. Elle avait appelé le numéro inscrit sur l’annonce quelques jours après la visite de Sara. Une femme d’un âge indéterminé, entre trente et quarante ans à en juger par sa voix, lui avait répondu et expliqué qu’elle siégeait au sein de la commission scolaire de la municipalité à laquelle le hameau appartenait.
– Ça me fait plaisir d’entendre que quelqu’un est intéressé. Pour tout vous dire, personne d’autre n’a postulé.
Una lui avait retracé en détail son parcours universitaire et son expérience professionnelle.
– Mais pourquoi voulez-vous venir vivre ici ? lui avait alors demandé la femme.
Una était d’abord restée silencieuse. Les prétextes ne manquaient pas : échapper à l’existence monotone qu’elle menait en ville, échapper à Sara, ou pour être plus exacte laisser Sara en paix quelque temps, se séparer un peu de sa mère – et surtout de son beau-père –, enfin changer d’environnement. Mais la véritable raison n’était pas aussi claire.
– J’ai juste envie de connaître la vie autrement qu’à la ville, avait-elle finalement répondu à son interlocutrice.
Elle n’avait pas immédiatement obtenu le poste, mais de toute évidence, ses chances étaient bonnes. Avant de raccrocher, elle avait demandé :
– Combien d’élèves aurai-je ?
– Deux, seulement. Deux fillettes de sept et neuf ans.
– C’est tout ? Vous avez vraiment besoin d’un professeur ?
– Oui, on ne peut pas faire des allers-retours quotidiens vers une autre école, surtout en hiver. Mais ce sont deux petites filles adorables.
Ainsi son voyage allait-il démarrer, à Kópavogur, au petit matin. Une année scolaire à la campagne, sur la péninsule de Langanes, parmi des inconnus, avec une classe composée de deux élèves. C’était risible, un travail presque trop facile pour accepter un salaire complet. Mais en fait, elle avait hâte.
La femme avec qui elle s’était entretenue au téléphone, Salka, lui avait semblé sympathique.
Peut-être que ce petit village l’accueillerait à bras ouverts.
Peut-être tomberait-elle amoureuse de la nature environnante et de ses habitants, au point de s’y installer de manière permanente…
Una revint à elle tandis que sa mère lui donnait un petit coup de coude et lui reposait la même question, à laquelle elle avait pourtant déjà répondu :
– Ce n’est que pour un an, n’est-ce pas ?
– Oui, maman. Je n’ai aucune envie de vivre aussi loin de Reykjavík à long terme.
– Eh bien. J’ai la sensation que mon oisillon prend enfin son envol.
– Voyons, maman, ça fait longtemps que j’ai quitté la maison.
– Mais tu n’as jamais été bien loin, ma chérie, nous avons toujours été là l’une pour l’autre… J’espère que ce ne sera pas trop dur pour toi là-bas, toute seule, sans pouvoir venir me voir et parler de… parler du passé.
Sa mère sourit. Una soupçonnait qu’elle décrivait sa propre peur, que cette séparation serait plus difficile qu’elle ne l’avait prévu.
Elle la serra fort contre elle, et toutes deux se regardèrent un instant en silence.
Il n’y avait plus rien à dire.

Jamais il ne se serait cru capable de tuer un homme.
Jamais il ne l’avait envisagé, en dépit de ce qu’on disait de lui. Il nourrissait d’ailleurs sciemment cette mauvaise réputation, pour conserver une certaine aura, susciter un respect mêlé de crainte. On le pensait sans doute capable du pire, peut-être le soupçonnait-on même d’avoir déjà commis un meurtre. Et oui, plus d’une fois dans sa vie il avait dû recourir à la violence. Il savait se battre, même s’il n’en avait pas forcément l’air.
Mais aujourd’hui, il avait tué.
Un effet singulier ; un afflux d’adrénaline avait traversé son corps, comme si plus rien ne lui était impossible. Il avait ôté la vie, regardé un être humain pousser son dernier soupir tout en étant conscient qu’il aurait pu le sauver.
Emportant son fusil à canon scié, il avait rendu visite à la victime – qui n’avait pourtant rien d’une victime – en fin de soirée, tandis que dehors tout était sombre, froid et humide. Il avait frappé de puissants coups à sa porte, sans craindre que quelqu’un l’entende aux alentours : la maison était en cours de construction, la seule à demi terminée dans une jungle bétonnée encore déserte, pas un témoin à proximité. Sachant visiblement ce qui l’attendait, l’homme avait aussitôt lancé les hostilités. Il avait envisagé de le flinguer immédiatement, mais à l’origine son arme devait servir à menacer, pas à tuer. Tirer sur quelqu’un, c’était trop salissant.
Alors, d’un geste vif il avait retourné son fusil et utilisé la crosse pour assommer le type. Après ça, il l’avait achevé à mains nues.
Et ça n’avait pas été difficile.
Pas tant que ça. Il fallait le faire, il n’avait pas d’autre choix.
Maintenant, cette ordure gisait par terre, dans le salon. Il devait déplacer le corps, s’en débarrasser. C’était sa mission de la soirée.
Il resta un instant figé, observant le cadavre inerte tandis qu’il prenait conscience de la situation. À présent rien ne serait plus pareil, il avait franchi la limite, commis un acte dont on ne revenait pas. Il devrait apprendre à vivre avec. Évidemment, il comptait bien s’en tirer – pas d’autre choix. Le peu de gens au courant de sa visite nocturne étaient complices, c’étaient eux qui lui avaient demandé de régler le problème. La police ne lui faisait pas peur tant qu’il réussissait à se débarrasser du cadavre. Les inspecteurs du coin n’avaient pas une grande expérience de la vraie criminalité. On l’interrogerait sûrement sur les liens qui l’unissaient à la victime, peut-être le soupçonnerait-on même quelque temps, mais ça, il pouvait s’en accommoder. Il suffisait de ne pas laisser de traces, en particulier des empreintes.
Heureusement, le sang n’avait pas coulé et il faisait sombre – les ténèbres étaient quasi constantes en cette fin novembre. Il avait juste à transporter le corps jusqu’à sa voiture et à trouver un bon endroit où l’abandonner. Quelques idées lui venaient déjà. Il aurait sans doute besoin d’un coup de main.
L’espace d’une seconde, il se demanda si ce type manquerait à quelqu’un. Ses parents étaient-ils toujours en vie, avait-il des frères et sœurs ? En tout cas, ce sale traître n’avait pas beaucoup d’amis. Non, réflexion faite, il ne manquerait à personne.
Quelqu’un sonna alors à la porte.

Après avoir roulé pendant des heures, Una soupira de soulagement en voyant apparaître le panneau de Thórshöfn, au pied de la péninsule de Langanes, même s’il lui restait encore une bonne distance à parcourir avant d’en atteindre l’extrémité.
Elle acheta un rafraîchissement dans une petite épicerie du village portuaire et en profita pour consulter sa carte. Elle devait aller presque tout au bout à l’est, jusqu’au cap de Fontur, afin de rejoindre le hameau de Skálar.
Elle se remit rapidement en route, un peu hésitante, plus tout à fait sûre de vouloir arriver à destination. Il n’était pas encore trop tard pour faire demi-tour.
Sa vieille Toyota Starlet jaune peinait sur le sentier caillouteux qui serpentait au cœur d’un paysage désertique, essentiellement constitué de roche et d’herbes sauvages. Seule une jolie petite église de campagne avait brisé la monotonie des lieux quelque part en chemin. C’était dans cette région qu’un ours polaire s’était échoué lors du grand hiver de 1918, particulièrement rigoureux. Il avait failli causer un carnage, d’après ce que lui avait raconté Sara, qui tenait cette histoire d’un reportage vu à la télévision.
La route longeait la mer et des amas de bois flotté que personne n’avait daigné ramasser parsemaient la côte. Ici et là, on apercevait également quelques cygnes chanteurs. Plus Una avançait, plus l’état de la chaussée empirait, ce qui n’était pas pour la rassurer. Elle avait beau tenter d’éviter les plus gros nids-de-poule, elle finit par en heurter un particulièrement profond. Certaine que son pneu avait éclaté, elle coupa le moteur et se prépara à sortir sa roue de secours. Constatant avec soulagement qu’il avait résisté, elle profita de cette courte pause pour inspirer l’air marin et regarder sa carte à nouveau, afin de s’assurer qu’elle ne s’était pas perdue.
Tout doucement, elle reprit son chemin, déterminée à ne pas rencontrer le moindre problème si près du but. Elle aperçut bientôt une étroite pointe, sans doute le fameux cap de Fontur qui ouvrait sur la mer, d’une ampleur étourdissante. Un peu plus loin, elle arriva à un croisement – Fontur à gauche, Skálar à droite – et fut soudain prise d’un vertige. Je ne veux pas vivre ici, songea-t-elle. Mais elle n’allait tout de même pas abandonner maintenant.
Tandis qu’elle approchait de Skálar, le brouillard s’abattit d’un coup sur le paysage alentour, effaçant la frontière entre le ciel et la terre, la projetant au cœur d’une insaisissable toile de maître. Sa destination semblait de plus en plus lointaine alors qu’elle se dirigeait vers le néant, où le temps n’avait plus de prise. Peut-être était-ce justement ce qui l’attendait : un lieu où le temps ne voulait plus rien dire, où le jour et l’heure n’avaient aucune importance, où les gens ne faisaient qu’un avec la nature.
Elle finit par atteindre le hameau perdu dans les brumes. Una se sentait comme l’héroïne d’un conte lugubre, rien ne lui paraissait réel. Tout bien réfléchi, sa propre décision n’avait rien de normal – tout lâcher et accepter de passer un an à la lisière du monde habitable. Elle se secoua ; il fallait qu’elle prenne sur elle, ce n’était qu’une première impression, aucune raison de s’y fier.
Elle passa devant une ferme qui surplombait le village mais qui, d’après Sara et le reportage télévisé, en faisait partie. Una discernait à présent quelques maisons à travers l’épais brouillard – un décor de ville fantôme. Ce lieu-là était néanmoins bel et bien habité, et elle avait la sensation qu’on l’observait, que çà et là les gens soulevaient discrètement leurs rideaux pour apercevoir l’inconnue.
Ce n’est qu’un effet de la brume, se dit-elle avec détermination. Comme cette impression que plus personne ne vivait là depuis des années, que tout le monde était parti. C’était déjà arrivé, des villages entiers qui se volatilisaient. Le poisson disparaissait, les gens avec. Mais ces dix âmes-là tenaient le coup, et elle venait s’y ajouter. Hors de question, toutefois, de s’éterniser. Une année scolaire, puis elle retournerait chez elle, riche de cette expérience, après avoir retrouvé un parfait équilibre dans sa vie.
Elle se gara à côté d’un petit groupe de véhicules stationné à la sortie du hameau piétonnier. Salka lui avait décrit en détail sa maison : une bâtisse blanche de deux étages du début du siècle, située à quelques pas du parking. Il était prévu qu’Una s’installe sous les combles. Elle ne donnait pas directement sur le front de mer, comme cela semblait être le cas de la plupart des autres maisons. L’une d’elles était particulièrement impressionnante ; juchée sur un léger relief, elle dominait les autres constructions. Una aperçut également une vieille et charmante église, de quoi surprendre pour une si petite communauté.

Extrait
« Une fois la nuit tombée, abrité par les ténèbres, il transporterait le corps dans son coffre jusqu’à un champ de lave.
C’était mieux ainsi. Trop d’intérêts en jeu, trop d’argent, et les hommes derrière cette affaire étaient sans pitié.
Il fallait en finir, sinon c’était la déroute assurée. Une vie ou deux, ça ne change pas grand-chose, se dit-il. On lui avait également confié la responsabilité de l’autre type qui voulait cafter. Deux hommes, deux pathétiques ratés, reposeraient bientôt à jamais dans un champ de lave. Et ils ne manqueraient pas à grand monde. » p. 88

À propos de l’auteur
JONASSON_Ragnar_DRRagnar Jónasson © Photo DR

Ragnar Jónasson est né à Reykjavík en 1976. Grand lecteur d’Agatha Christie, il entreprend, à dix-sept ans, la traduction de ses romans en islandais. Découvert par l’agent d’Henning Mankell, Ragnar a accédé en quelques années ans seulement au rang des plus grands auteurs de polars internationaux. Avec plus d’un million de lecteurs, la France occupe la première place parmi les trente pays où est Ragnar est traduit. (Source: Éditions de La Martinière)

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La liberté des oiseaux

BAUMHEIER_la_liberte_des_oiseaux  RL-automne-2021  coup_de_coeur

En deux mots
Après la Seconde Guerre mondiale, la famille Groen va être confrontée à une nouvelle tragédie. Quand l’Allemagne se divise Johannes est fonctionnaire à Berlin-Est, son épouse infirmière. Leur fille aînée Charlotte est passionnée par le socialisme tandis que sa sœur Marlene est une artiste amoureuse du fils d’un pasteur qui décide de fuir à l’Ouest. Un choix aux conséquences dramatiques pour toute la famille.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Une famille allemande

Dans cette passionnante saga Anja Baumheier retrace le parcours de la famille Groen dans une fresque qui couvre toute l’histoire contemporaine allemande, de la Seconde Guerre mondiale à la scission, et de la chute du mur de Berlin jusqu’à aujourd’hui. Un premier roman bouleversant.

Si vous prenez une famille allemande et remontez les générations jusqu’au début du siècle passé, alors il y a fort à parier que vous disposerez d’un formidable matériel romanesque, tant l’histoire de ce pays – notamment à l’est – a été riche et bousculée, dramatique et violente, mais aussi exaltante et puissante.
Saluons donc d’emblée la performance d’Anja Baumheier qui, pour son premier roman, a réussi une fresque qui mêle habilement l’intime à l’universel au fil des époques.
Après la scène d’ouverture qui se déroule en 1936 et raconte comment le petit Johannes a découvert sa mère pendue dans le grenier on bascule dans le Berlin d’aujourd’hui au moment où Theresa reçoit une lettre d’un office notarial lui annonçant que Marlene Groen lui lègue sa maison de Rostock à parts égales avec Tom Halász. Une nouvelle qui la sidère, car on lui a toujours expliqué que Marlene, sa grande sœur, avait disparu en 1971 en faisant de la voile sur la Baltique et qu’elle n’a jamais entendu parler de Tom. Mais le notaire va lui confirmer la chose et lui remettre un pli contenant une clé et un mot de Marlene commençant par cette citation: «Chère Theresa,
«Voiler une faute par un mensonge, c’est remplacer une tache par un trou.» (Aristote) Je voulais t’écrire depuis longtemps, mais j’étais trop lâche, je n’en ai pas trouvé le courage. Et je ne voulais pas non plus te compliquer la vie. Maintenant c’est la force qui me manque, le cancer a gagné la partie. On ne peut rien changer au passé, mais on peut essayer d’améliorer le présent. C’est pourquoi j’aimerais que Tom, Anton et toi contribuent à combattre le mensonge.
Affectueusement»
Le chapitre suivant nous ramène en 1946 à Rostock où, au sortir de la Seconde Guerre mondiale Johannes va croiser la route d’Elisabeth. Le fonctionnaire va tomber amoureux de la belle infirmière. Ils se marieront l’année de naissance de la RDA avec des rêves pleins les yeux. Kolia, qui a tendu la main à Johannes perdu dans les ruines, va proposer à son ami de le rejoindre à Berlin et de grimper dans la hiérarchie en intégrant la sécurité intérieure. Sans demander son avis à son épouse il accepte et l’entraîne dans la capitale où elle va intégrer l’hôpital de la Charité et se consoler en retrouvant Eva, une amie d’enfance. Elle n’est pas insensible non plus au charme d’Anton Michalski, l’un des médecins les plus doués de l’établissement.
Les deux filles du couple vont, quant à elles, vouloir suivre des chemins très différents. Charlotte, l’aînée, est passionnée par le socialisme et entend construire ce nouveau pays en faisant confiance aux dirigeants. Sa sœur Marlene, qui a un tempérament d’artiste, aspire à la liberté et à de plus en plus de peine à se soumettre aux contraintes du nouveau régime. Quand elle tombe amoureuse de Wieland, du fils d’un pasteur, elle décide de le suivre dans son projet de fuite à l’Ouest. Une entreprise très risquée…
On l’aura compris, les personnages qui vont se croiser tout au long du roman vont se retrouver au centre d’un maelstrom, entraînés par l’Histoire en marche et par des secrets de famille qui vont finir par éclater. Ainsi l’arbre généalogique d’Elisabeth et Johannes dans version officielle, avec ses trois filles Charlotte, Marlene et Theresa, va se voir vigoureusement secoué. Entre les injonctions de la Stasi, la fuite à l’ouest, la construction du «mur de la honte», puis sa chute et la réunification du pays, les amours contrariées et les mensonges imposés par la raison d’État, la vérité va trouver son chemin et finir par éclater et nous offrir des pages bouleversantes. Un premier roman captivant !

La liberté des oiseaux
Anja Baumheier
Éditions Les Escales
Premier roman
Traduit de l’allemand par Jean Bertrand
432 p., 22 €
EAN 9782365694483
Paru le 4/11/2021

Où?
Le roman est situé en Allemagne, principalement à Berlin, mais aussi à Rostock. On y évoque aussi Munich et Prague ainsi que l’île de Rügen.

Quand?
L’action se déroule de la Seconde guerre mondiale à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Deux sœurs enquêtent sur leur enfance passée en RDA et sur les non-dits qui pèsent sur leur famille. Une fresque sublime et captivante.
De nos jours, Theresa reçoit une mystérieuse lettre annonçant le décès de sa sœur aînée Marlene. C’est à n’y rien comprendre. Car Marlene est morte il y a des années. C’est du moins ce que lui ont toujours dit ses parents. Intriguée, Theresa, accompagnée de son autre sœur Charlotte, part en quête de réponses. Se révèle alors l’histoire de leurs parents, l’arrivée à Berlin au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la carrière de leur père dans la Stasi, la suspicion et la paranoïa, l’influence terrible de son chef, Kolia. Mais surtout, la personnalité rebelle de Marlene, qui rêvait de fuir à l’Ouest…
Grande saga au formidable souffle romanesque, La Liberté des oiseaux retrace quatre-vingts ans d’histoire allemande et nous plonge au cœur de destinées ballottées par l’Histoire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Blog Lili au fil des pages
Blog Livr’Escapades
Blog Culture vs News

Les premières pages du livre
Autrefois (1936)

Jaksonów
Huit heures, enfin ! Johannes rejeta la couverture, sauta du lit et dévala l’escalier en pyjama, les cheveux en bataille. Une faible lueur pénétrait par la fenêtre dans le couloir de la vieille ferme. Johannes s’était tellement réjoui de fêter son anniversaire ! Sa mère avait promis de passer toute la journée avec lui. Il ne serait même pas obligé d’aller à l’école, avait-elle précisé. Depuis la dernière marche d’escalier, il bondit dans la cuisine. Une table en bois grossier occupait le centre de la pièce, une étagère à vaisselle garnissait un pan de mur, et un seau à cendres était posé à côté de la cuisinière. Mais sa mère n’était pas là, ni dans la pièce adjacente. Johannes se doutait de ce que cela augurait : elle ne se lèverait pas de la journée.
La porte de la chambre était restée entrebâillée. En entrant, il reconnut aussitôt une odeur familière de valériane, d’alcool et de bois humide. Les rideaux de lin brut n’étaient pas complètement tirés. À travers une fente, Johannes vit qu’il neigeait à l’extérieur, et la lumière blafarde du matin donnait aux flocons un aspect fantomatique. Doucement, il s’assit au bord du lit. Sa mère avait les yeux fermés, ses longs cheveux défaits étaient étalés sur l’oreiller tandis que sa poitrine se soulevait régulièrement. Sa bouche pâle aux lèvres gercées et sa peau blême lui donnaient un teint cireux, comme si elle n’était plus tout à fait là. Si près d’elle, Johannes pouvait sentir des relents de sueur et l’odeur désagréable de son haleine. Les noms latins imprimés sur les boîtes de médicaments qui encombraient la table de nuit ne lui disaient rien. Contre le mur était appuyée une photo à bord dentelé qui avait été prise avant la naissance de Johannes. Il avait du mal à croire que cette femme alitée était la même que celle de la photographie. Cette dernière souriait en direction de l’appareil, une main appuyée sur la hanche. Sa peau claire resplendissait, ses cheveux noirs étaient coupés court. Il prit la photo et la retourna. Un prénom et une date, Charlotte 1916, étaient inscrits au dos dans une belle écriture manuscrite.
Sa mère ouvrit des yeux vitreux et cernés de rouge.
— Je te souhaite un bon anniversaire.
Johannes se pencha pour la prendre dans ses bras, mais elle le repoussa.
— Non, Hannes, ça m’empêche de respirer. Tu le sais bien.
Johannes recula en hochant la tête. Sa gorge se noua. Il se détourna et parcourut la chambre du regard, sans savoir où poser les yeux. Finalement, il fixa le tableau qui était accroché au-dessus de la commode. Il représentait un paysage de neige, et il eut soudain l’impression que des ombres allaient se détacher de cette surface claire pour lui sauter au visage. Il baissa la tête.
Je sais qu’elle ne va pas bien. Mais c’est mon anniversaire, elle aurait quand même pu se forcer, pensa-t-il sans oser le dire à voix haute. Il avait déjà commis cette erreur un jour, et sa mère avait fondu en larmes :
— Tu crois que ça me plaît d’être comme ça ? lui avait-elle reproché.
Dehors, quelqu’un frappa à la porte. Johannes se leva, traversa le couloir et alla ouvrir. Ida Pinotek, la propriétaire de la ferme voisine, apparut dans l’encadrement. Un foulard noué autour de la tête, elle portait un tablier à carreaux et tenait dans sa main une grande assiette avec une part de gâteau au chocolat.
— Hannes, bon anniversaire, mon garçon ! J’espère que tu aimes toujours le gâteau au chocolat ?
Johannes opina de la tête tandis qu’Ida Pinotek le serrait dans ses bras. Elle était de petite taille et attendait son troisième enfant. Son ventre était tellement proéminent que Johannes effleura à peine son buste.
Il ne put retenir ses larmes plus longtemps.
Ida Pinotek lui caressa la joue.
— Charlotte est encore au lit ?
Il fit signe que oui.
— Mon pauvre garçon.
Elle voulut ajouter quelque chose, mais se ravisa et se mordit la lèvre inférieure.
— Ne t’inquiète pas. Ça va passer. En attendant, c’est l’heure d’aller à l’école. Hubert et Hedwig t’attendent.
Johannes repensa une seconde à la promesse que sa mère lui avait faite de passer cette journée avec lui.
— J’arrive tout de suite, madame Pinotek.
Il fit un crochet par la chambre de sa mère et jeta un coup d’œil à l’intérieur. Elle s’était rendormie. Johannes s’habilla en vitesse, enfila son manteau, mit son cartable sur son dos et suivit la voisine dehors.
L’après-midi, lorsqu’il rentra à la maison, sa mère n’était toujours pas levée. Il alla dans la cuisine où était resté le gâteau de la voisine. Johannes avait faim, mais la seule vue du chocolat lui donna un haut-le-cœur. Il prit la part et alla la jeter sur le tas d’ordures derrière la maison. Il attrapa une branche pour la recouvrir avec des déchets en décomposition. Il ne voulait pas faire de peine à Ida Pinotek.
*
Hubert et Hedwig Pinotek étaient installés à la grande table de la cuisine et décoraient des petits sablés de Noël. Johannes, couché sur le divan, regardait la cire d’une bougie du sapin goutter sur le plancher en bois.
— Tu ne veux pas participer, Hannes ?
Ida Pinotek posa sa main sur l’épaule de Johannes.
— Non, madame Pinotek. Je préfère rester ici.
— Tu peux, mon garçon. L’état de ta mère devrait bientôt s’arranger. Tu verras, l’an prochain, vous pourrez fêter Noël ensemble.
Elle passa sa main dans ses boucles brunes, puis retourna vers la cuisinière pour sortir du four une nouvelle fournée de biscuits.

Deux semaines s’étaient écoulées depuis l’anniversaire de Johannes. Et sa mère n’avait pas quitté sa chambre. Sur le chemin de l’école, Johannes en avait parlé à Hubert et Hedwig. Le soir même, Ida Pinotek était venue frapper à la porte. Sur un ton qui n’admettait aucune contestation, elle avait dit à Johannes de rassembler quelques affaires et de venir s’installer chez eux. Johannes était resté planté là sans bouger, alors la voisine lui avait promis qu’il ne resterait chez eux que le temps que sa mère aille mieux. Depuis, Johannes habitait chez les voisins.
La bougie s’éteignit dans un grésillement. Johannes se redressa et leva les yeux. Par la fenêtre, il vit de la lumière en face dans la chambre de sa mère. Il avait espéré toute la journée pouvoir passer la soirée de Noël avec elle. Il bondit du canapé et traversa la cour en chaussettes. Mais quand il arriva dans le couloir, la lumière avait été éteinte. Johannes s’immobilisa et écouta à travers le silence. Il entendit alors du bruit au grenier. Qu’est-ce que c’était ? Sa mère était-elle montée là-haut ? Johannes grimpa les marches quatre à quatre et atteignit la vieille porte en bois à bout de souffle. Il essaya de l’ouvrir, mais elle était verrouillée de l’intérieur.
— Maman ?
Hésitant, Johannes essayait de pousser la porte lorsque la voix d’Ida Pinotek résonna en bas.
— Hannes, qu’est-ce que tu fabriques ? Tu marches en chaussettes dans la neige ? Tu vas attraper froid, mon garçon.
— Elle est réveillée, madame Pinotek, j’ai vu de la lumière. Mais elle n’est pas dans son lit.
Il se pencha par-dessus la rambarde.
— Qu’est-ce que tu fais là-haut ?
— J’ai entendu du bruit, mais la porte est fermée. D’habitude, elle reste toujours ouverte.
Ida Pinotek gravit lentement l’escalier en soutenant son dos d’une main. Elle devait accoucher dans quatre semaines et avait du mal à se déplacer. Les marches craquaient sous ses pas. Lorsqu’elle arriva devant le grenier, Johannes s’écarta d’un pas. Ida Pinotek appuya de toutes ses forces contre la porte mais rien ne bougea. À la troisième tentative, elle réussit à l’ouvrir et Johannes se rua à l’intérieur.
Le grenier était plongé dans le noir, on ne pouvait rien distinguer.
— Il n’y a personne, Hannes. On va redescendre. Ce sera bientôt l’heure d’ouvrir les cadeaux, dit Ida Pinotek en s’approchant de l’escalier.
Johannes chercha le mur de la main. Il trouva enfin l’interrupteur. L’ampoule du plafond s’alluma, clignota un bref instant et s’éteignit. Mais il avait eu le temps d’apercevoir sa mère, la corde passée sur la poutre et le tabouret renversé.
Aujourd’hui
Berlin
L’odeur qui s’échappait de l’assiette recouverte de papier aluminium parvint aux narines de Theresa et celle-ci reconnut aussitôt le plat du jour : du rôti de porc avec une jardinière de légumes et de la purée. Pendant qu’elle le déballait, une musique militaire tonitruante lui parvenait du salon.
— Monsieur Bastian, vous pouvez baisser un peu le son ?
— Vous dites ?
Le vieillard avait dû autrefois être doté d’une voix sonore. Il avait raconté à Theresa qu’au temps de la RDA, il avait servi dans l’Armée populaire en tant que lieutenant ou capitaine, elle ne se souvenait pas exactement. Les yeux de monsieur Bastian brillaient dès qu’il évoquait cette époque. Aujourd’hui, sa voix avait faibli et avait du mal à couvrir le son du téléviseur.
Theresa glissa la tête à travers le passe-plat entre la cuisine et le salon.
— Est-ce que vous pouvez mettre un peu moins fort ?
Elle montra du doigt le poste posé à côté des étagères murales en stratifié typiques de la RDA.
Monsieur Bastian sourit et l’éteignit complètement, tandis que Theresa posait l’assiette tiède sur la table.
— Vous allez vous régaler. C’est du rôti de porc, votre plat préféré.
— Merci, madame Matusiak, vous êtes une perle. Qu’est-ce que je ferais sans vous ? Vous ne voulez pas vous asseoir près de moi ?
— Ce serait avec plaisir, mais mon temps est compté. Et je dois encore faire le ménage.
Elle sortit dans le couloir et revint avec un chiffon à poussière. Elle était toujours étonnée que des gens remplissent leur séjour de meubles aussi imposants, comme chez sa sœur Charlotte où tout un pan de mur était encombré par des placards. À chaque fois qu’elle passait la voir, Theresa ne pouvait s’empêcher de s’en faire la réflexion. Pendant que Theresa époussetait les vases, les photos de famille et la vaisselle exposés sur les étagères, monsieur Bastian, derrière elle, mâchait avec délectation en faisant grincer son dentier.
— Au fait, où en est votre exposition ? Tous les tableaux sont prêts ?
Theresa reposa une photo de mariage.
— Il m’en reste un à peindre si je ne veux pas me faire incendier par Petzold. Le vernissage aura lieu dans trois semaines.
— Vous y arriverez, madame Matusiak. Il faut laisser le temps au temps, comme on dit. Je peux vous assurer à mon âge que j’en ai souvent fait l’expérience.
Pendant que Theresa secouait son chiffon, le métro aérien passa devant la fenêtre dans un fracas de ferraille, et la voiture de tête s’engouffra dans le tunnel en direction de Pankow. Theresa aimait son travail d’auxiliaire de vie, elle s’était attachée aux personnes qu’elle côtoyait jour après jour. Mais sa vraie passion, c’était la peinture. Elle dessinait depuis sa plus tendre enfance, sans avoir jamais pensé pratiquer autrement que pour le plaisir. Jusqu’à sa rencontre avec Albert Petzold, qui tenait une galerie d’art dans la Oderberger Straße. Elle était ravie qu’il lui ait proposé d’exposer ses tableaux. Elle en avait toujours rêvé, mais n’avait jamais osé montrer ses œuvres à d’autres personnes que Charlotte et sa fille, Anna. La rencontre avec Petzold avait été le fruit du hasard. Six mois plus tôt, Theresa s’était rendue au musée d’Histoire naturelle pour dessiner le grand squelette de dinosaure dans la galerie vitrée. Elle avait presque terminé quand un homme s’était arrêté derrière elle pour regarder par-dessus son épaule. Ils avaient alors engagé la conversation, et Albert Petzold avait invité Theresa à passer le voir dans sa galerie de Prenzlauer Berg pour lui montrer son travail.
Theresa ferma la fenêtre et jeta un œil au coucou accroché au-dessus du canapé.
— J’ai fini, madame Matusiak.
Monsieur Bastian avait vidé son assiette et posé les couverts en travers, il ne restait pas même un peu de sauce. Il appartenait à cette génération qui mangeait tout ce qu’on lui servait.

Theresa s’allongea dans la baignoire et savoura la chaleur du bain. La journée avait été fatigante, et elle sentait son dos la tirailler. Elle ferma les yeux et se réjouit à l’idée de passer une soirée tranquille. Elle pensait commander une pizza et travailler un peu à ses tableaux. Elle s’apprêtait à rajouter de l’eau chaude lorsque la sonnette de la porte d’entrée la fit sursauter. Qui pouvait bien lui rendre visite à cette heure ? Sûrement que sa fille, Anna, qui avait la clé et téléphonait toujours pour prévenir avant de passer. La sonnette retentit de nouveau. Theresa se leva, enroula une serviette autour de sa tête, enfila son peignoir et se dirigea vers la porte.
— Madame Matusiak, Theresa Matusiak ?
Theresa acquiesça d’un signe de tête.
— Vous voulez bien signer ici ?
Le facteur lui tendait une lettre recommandée.
Theresa signa le formulaire, le remercia et referma la porte. Perplexe, elle retourna l’enveloppe dans tous les sens. Pourquoi recevait-elle un recommandé ? Il provenait de l’étude de notaires Herzberg & Salomon domiciliée dans la Schönhauser Allee. Theresa se ressaisit et déchira l’enveloppe.
Chère Madame,
Nous vous faisons savoir par la présente que madame Marlene Groen a déposé son testament à notre étude. Suite à son décès la semaine dernière, nous vous informons qu’elle vous lègue sa propriété de Rostock à parts égales avec monsieur Tom Halász. Nous vous prions de nous contacter au plus vite afin de régler les formalités.
Avec nos plus sincères condoléances,
p. o. Maître Kai Herzberg.
Theresa laissa retomber la lettre. Marlene venait de mourir ? Ce devait être une erreur. Ce courrier n’avait aucun sens. Sa grande sœur avait disparu en 1971 dans un accident de bateau. Marlene s’était noyée alors qu’elle faisait de la voile sur la Baltique avec son père, Johannes. Elle venait de fêter ses dix-sept ans. La perte de l’enfant avait causé une telle douleur à ses parents que, par la suite, ils avaient évité autant que possible d’en parler.
Theresa s’approcha de la fenêtre, laissant des empreintes humides sur le plancher. Songeuse, elle resta immobile devant ses tableaux appuyés contre le mur. Les toiles représentaient des visages mélancoliques, évoquant un peu les portraits de Modigliani. Theresa caressa du bout des doigts la joue d’une femme au teint pâle, coiffée d’un chapeau à large bord. Ses parents, Johannes et Elisabeth Groen, avaient eu trois filles. Theresa, Marlene et Charlotte, l’aînée. Theresa, la cadette, n’avait pas connu Marlene qui était morte avant sa naissance. Quelque temps après le décès, Elisabeth s’était retrouvée enceinte sans le vouloir et n’avait pas eu le cœur de renoncer à cet enfant.
Theresa s’arracha à la contemplation du tableau et parcourut une nouvelle fois la lettre. Elle tressaillit en lisant les termes de « propriété de Rostock ». Une propriété ? Elle n’y avait pas prêté attention à la première lecture. Theresa retira la serviette enroulée autour de sa tête et pensa à la maison de Rostock qui avait autrefois appartenu à ses parents. Ils l’avaient vendue après la chute du mur. Pendant tout ce temps-là, c’était donc Marlene qui en avait été la propriétaire ? Alors qu’elle était censée être morte depuis des années ?
Theresa avait la gorge sèche. Elle alla à la cuisine et but à même le robinet. Puis elle prit son téléphone sur la table et composa le numéro de sa sœur Charlotte, l’aînée, la fille raisonnable qui trouvait toujours une solution à tout. Peut-être pourrait-elle l’éclairer ?
— Charlotte ? C’est moi. Tu as un moment ?
Theresa retourna au salon et regarda par la fenêtre.
— Pas tellement. Je pars demain matin en formation à Magdebourg et je dois encore préparer mes affaires. Que se passe-t-il ?
— Eh bien, je viens de recevoir une lettre recommandée. C’est au sujet de Marlene. Elle… Visiblement elle a vécu jusqu’à la semaine dernière.
À l’autre bout de la ligne, elle ne percevait que la respiration de Charlotte.
— Tu es encore là ? demanda Theresa.
— Oui… Écoute, ce n’est pas possible. Marlene est morte depuis des années.
— Je sais, je n’y comprends rien. Et le plus étonnant, c’est que Marlene m’a apparemment légué sa maison.
Theresa s’assit sur la chaise qui trônait devant son chevalet près de la fenêtre.
— Quelle maison ?
— Celle de Rostock. Tu sais, la maison que papa a vendue à un investisseur en 1992. Charlotte, cette histoire est invraisemblable. Tu aurais une explication ?
— Non, je trouve ça tout aussi étrange… Je crois que tu vas devoir interroger maman, même si ça risque d’être compliqué.
— C’est ce que je vais faire. Dès demain matin. Peut-être s’agit-il d’un malentendu ou d’une erreur, qui sait ?
Pensive, Theresa regarda la lettre sur le chevalet.
— Charlotte, j’ai encore une question. Tu connais un certain Tom Halász ?
— Non, ça ne me dit rien, pourquoi ?
— Pour rien, juste comme ça. Je te rappellerai dès que j’en saurai plus.
*
Le lendemain matin, après avoir fixé un rendez-vous avec la secrétaire de l’étude Herzberg & Salomon, Theresa prit le S-Bahn pour se rendre à Lichtenberg, où sa mère Elisabeth vivait depuis cinq ans dans un établissement pour personnes dépendantes. Celui-ci se trouvait tout près du parc zoologique où Elisabeth emmenait souvent Charlotte et Theresa pendant leur enfance, et ces dernières espéraient que cette proximité pourrait raviver la mémoire de leur mère.
Cette maison de retraite spécialisée s’était imposée comme la meilleure solution. Après la mort de Johannes en 1997, Elisabeth avait eu un regain d’énergie et avait beaucoup voyagé. Theresa et Charlotte la voyaient rarement. De son côté, Theresa traversait une période difficile. Elle venait de se séparer de Bernd, le père d’Anna, et devait s’organiser pour élever seule son enfant. Quant à Charlotte, dépitée, elle suivait une formation de fonctionnaire des finances à la suite du refus de l’Allemagne réunifiée de reconnaître son diplôme de professeur d’instruction civique obtenu au temps de la RDA.
Trois ans plus tard, l’état de santé d’Elisabeth s’était mis à décliner. Elle avait commencé par oublier ses clés quand elle sortait de chez elle, puis à ne plus retrouver sa maison et à confondre le nom de ses enfants. Un jour où Charlotte lui rendait visite, elle avait même appelé la police, pensant qu’elle était victime d’un cambriolage. À mesure qu’elle perdait la mémoire, Elisabeth se montrait agressive, et il était devenu de plus en plus difficile pour ses filles de s’occuper d’elle. Elisabeth avait même accusé Theresa de lui voler de l’argent. Et puis elle oubliait de s’alimenter. Les deux sœurs avaient dû se résoudre à la confier à des professionnels.

Dans la maison de retraite, le personnel entassait les plateaux du repas de midi sur des chariots en métal pour les ramener à la cuisine. Theresa passa à l’accueil et monta dans l’ascenseur qui sentait l’infusion de menthe et le produit désinfectant. Elle appuya sur le chiffre quatre. La porte se referma lentement et la cabine couverte de miroirs se mit en mouvement.
La porte de la chambre d’Elisabeth était ouverte, Theresa entra sans frapper. Sa mère était assise droite dans son lit et contemplait le tableau qui était accroché au mur. Une reproduction de La Belle Chocolatière, la célèbre peinture de Jean-Etienne Liotard qui ornait autrefois le salon de Johannes et Elisabeth. Il offrait un contraste criant avec la chambre moderne et aseptisée, tout comme la commode ancienne qu’Elisabeth avait également rapportée de chez elle.
La maladie avait rapidement altéré le visage d’Elisabeth. Elle avait désormais les cheveux clairsemés, les yeux éteints, et sa bouche était réduite à un simple trait. Le chemisier beige et le gros gilet qu’elle portait la faisaient paraître encore plus frêle qu’elle n’était déjà. Theresa ne put s’empêcher de penser à la photo de mariage de ses parents. Sa mère n’était plus que l’ombre de cette femme magnifique qu’elle avait été autrefois.
— Bonjour, maman. C’est moi dit Theresa en chuchotant.
Elisabeth ne détacha pas son regard de La Belle Chocolatière, seule sa main tressaillit brièvement.
Sur la route, Theresa s’était demandé comment elle amènerait la conversation sur Marlene et elle avait décidé d’aborder le sujet en douceur.
— Tu vas bien ?
Elisabeth ne réagit pas.
Theresa s’assit au bord du lit.
— Je suis venue parce que j’ai quelque chose à te demander. À propos de Marlene. J’ai reçu hier une lettre recommandée…
Elisabeth tourna la tête et fixa Theresa droit dans les yeux.
— Tais-toi !
Theresa sursauta, surprise par la violence de ces mots. Où sa mère avait-elle trouvé l’énergie de parler aussi fort ? Elle qui n’arrivait plus à manger toute seule. Il y avait une telle détermination dans sa voix. Theresa ne l’avait plus entendue parler sur ce ton depuis bien longtemps.
Elisabeth tourna à nouveau son regard vers le tableau.
— Marlene a toujours causé des ennuis. Il a fallu mettre bon ordre à la situation, sinon la famille aurait éclaté.
Sa voix chevrota.
— Qu’est-ce que tu dis ?
Theresa se rapprocha de sa mère, mais celle-ci ne réagit pas.
Theresa prit la main d’Elisabeth. Elle était glacée.
— C’est Anton qui l’a sauvée.
Qui était Anton ? Theresa releva la tête sans comprendre. Sa mère avait fermé les yeux et elle lui caressa doucement le dos de la main.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda de nouveau Theresa.
Mais elle eut beau répéter la question, Elisabeth se mura dans le silence.

Autrefois (1943)

Rostock
— Quand est-ce qu’il reviendra, papa ?
Käthe prit la main d’Elisabeth.
— Peut-être au printemps, répondit-elle avant de se lever.
La cave ne mesurait que quelques mètres carrés et sentait le moisi. Le stock de bougies était presque épuisé, et les vivres, conserves et bocaux commençaient à manquer. Le seau d’aisance était plein et dégageait une odeur nauséabonde. Une fois de plus, Käthe avait éludé la question concernant Emil. Peut-être au printemps. Pourquoi avait-elle dit cela ? Elle savait qu’Elisabeth n’en croyait pas un mot. À seize ans, cette dernière comprenait bien des choses.
Cela faisait déjà cinq mois que la police était venue chercher Emil. Celui-ci savait parfaitement ce qu’il risquait en participant aux réunions clandestines organisées dans le port et en distribuant des tracts pacifistes. Käthe et Elisabeth vivaient maintenant depuis trois mois dans cette cave, autant pour se protéger des bombardements que par crainte de voir revenir les hommes en uniforme. L’entrée de leur cachette était dissimulée derrière une étagère encastrée dans un renfoncement du mur. Les deux planches du bas étaient simplement posées, et il suffisait de les retirer pour passer à travers le meuble. Elisabeth et Käthe montaient le moins possible dans la maison, seulement pour chercher de l’eau et vérifier que tout était en ordre.
— Il ne reviendra pas, c’est ça ?
Elisabeth prit la dernière bougie et la tourna dans sa main.
— Lisbeth, tu es trop grande pour que je te joue la comédie. Je ne sais pas quand ton père reviendra. Je ne sais même pas s’il rentrera un jour.
Tout à coup, une sirène se mit à retentir. Les deux femmes sursautèrent et jetèrent un regard apeuré à travers la grille du soupirail. Il pleuvait et on ne distinguait qu’une petite portion de trottoir. Il faisait sombre, et des éclairs illuminaient les pavés humides à intervalles de plus en plus rapprochés. Puis elles virent des gens passer, des chaussures d’enfants et de grossiers souliers de femmes marcher en hâte en direction de l’abri antiaérien. On entendait des cris et des pleurs. Elisabeth se colla à sa mère.
Käthe posa sa main sur la tête de sa fille.
— Dans cette cave, on est en sécurité. De toute façon, ça ne pourra pas être pire que ce qu’on a vécu l’an passé.
Malgré ces paroles confiantes, Käthe avait du mal à garder contenance. Elle ne se souvenait que trop de la nuit d’épouvante qu’elle avait vécue en avril dernier. Des milliers de bombes s’étaient abattues sur Rostock, et le vent de mer s’était chargé de propager les incendies. Après l’attaque, elles avaient erré avec Emil au milieu des rues dévastées, complètement hagarde. Un nombre considérable d’immeubles avaient été ravagés par les flammes, des sections de rues entières avaient été anéanties, et des centaines de personnes vagabondaient désormais sans abri. La vieille ville ressemblait à un champ de ruines, le toit de l’église Saint-Pierre était parti en fumée et il ne restait rien du théâtre municipal que Käthe et Emil avaient l’habitude de fréquenter.
Elisabeth poussa un cri en entendant les premiers tirs de la défense antiaérienne. Elle se serra un peu plus contre sa mère qui ne pouvait contenir le tremblement de sa main posée sur les cheveux de sa fille. Elle s’efforçait de ne pas laisser paraître sa peur. L’une de nous doit se montrer forte, pensait-elle.
Un étrange silence s’installa dehors, puis les bombes se mirent soudain à siffler et une énorme détonation retentit. La vitre du soupirail explosa et des éclats de verre volèrent sur le matelas posé sous la fenêtre. Elisabeth sursauta, et Käthe sentit qu’elle avait mouillé sa culotte.

Le bombardement ne s’acheva qu’après minuit. Le silence retomba, tout semblait paisible. Un chien se mit à aboyer. Des chaussures passèrent à nouveau devant le soupirail, cette fois dans l’autre sens. Une odeur de soufre pénétrait à travers la grille. Elisabeth se dégagea des bras de sa mère, poussa les débris de verre et s’étendit sur le matelas.
— Je reviens tout de suite.
Käthe se leva, retira les planches de l’étagère et se faufila à travers l’ouverture. Elle se pencha pour attraper le seau d’aisance et remonta lentement l’escalier pour sortir de la cave.
La maison était intacte, les vitres des fenêtres du haut avaient tenu bon. À côté de la porte se trouvait une malle. Käthe en sortit une culotte propre, alla dans la salle de bains, fit tremper dans la lessive celle qu’elle venait de retirer et sortit devant la maison. La rue était encore pleine de fumée. Du côté du port, des flammes s’élevaient dans le ciel. Käthe regarda prudemment autour d’elle : personne en vue. Elle descendit les marches et vida son seau dans une bouche d’égout. En se retournant, elle remarqua un paquet posé sur les marches du perron. Elle s’approcha et vit un broc d’eau fraîche, des bougies et une miche de pain emballées dans du papier journal. Käthe se dépêcha de les ramasser et de les ramener à l’intérieur. En ces temps de pénurie, qui pouvait bien encore se permettre de partager ? Käthe retourna dans la salle de bains, rinça sa culotte et la suspendit sur le fil à linge.
Quand elle revint dans la cave, Elisabeth s’était endormie. La couverture de laine grossière gisait à côté du matelas. Comme elle ressemblait à son père avec ses cheveux blonds et sa stature un peu frêle ! Käthe ramassa la couverture et l’étendit sur sa fille. Soudain, elle perçut un bruit inhabituel au-dessus de sa tête. Le vent avait plaqué un tract contre le soupirail et le faisait vibrer.
Käthe se leva, tira le papier à travers la grille et lut. Édition spéciale. Défaite allemande à Stalingrad, les soldats prisonniers des Russes.
*
À trois jours de marche de Rostock
Johannes s’enfonçait dans la neige jusqu’aux genoux. Il avait de la fièvre et tremblait de tout son corps. La lanière de son sac en cuir lui lacérait le dos, son pantalon était trempé et son manteau bien trop fin par ce froid glacial. Son pied lui faisait tellement mal qu’il n’arrivait plus à marcher, et il fut obligé de s’asseoir. Lors de son départ précipité, il avait glissé sur une flaque gelée et était tombé dans un fossé. Une latte de clôture lui servait de béquille, il avait les mains calleuses. Il n’avait pas eu le temps de réfléchir, le danger était trop grand. Depuis que les troupes de Hitler avaient été battues à Stalingrad, l’Armée rouge avançait inéluctablement. La population allemande devait fuir la Silésie.
Un homme avec une charrette à bras, qui venait de rejoindre le convoi, l’aida à se relever.
— Quel âge as-tu, mon garçon ?
— Seize ans tout juste.
L’homme hocha la tête.
— Si jeune et déjà livré à toi-même, sur les routes. Monte, je peux te tracter un moment.
Johannes n’eut même pas la force de le remercier. Il se redressa et se hissa dans la charrette. Entre les valises, les malles et une luge, un bébé dormait, emmitouflé dans un manteau en fourrure. Johannes s’allongea à côté de cette masse douillette. Ses yeux se fermèrent, et il rêva de sa mère.

Un craquement sec tira Johannes du sommeil.
— Quoi ? Que se passe-t-il ? Où… ?
L’homme qui tirait la charrette s’était arrêté : l’essieu avant venait se de briser en deux.
— La charrette est foutue.
Il fixa longtemps Johannes du regard. Son visage était creusé, ses pupilles jaunâtres, et il toussait.
— Qu’est-ce qu’on va faire ?
L’homme toussa à nouveau. Il tira de la poche de son manteau déchiré un mouchoir qu’il plaça devant sa bouche. Quand la quinte de toux fut passée, il jeta un coup d’œil au tissu, puis le montra à Johannes. Il était taché de sang.
— Je ne vais plus tenir longtemps. Je voudrais te demander une faveur : pourras-tu t’occuper d’Hanna ?
— Qui est-ce ?
L’homme rangea son mouchoir dans son manteau et montra la charrette de la main.
— Ma petite-fille. J’ai promis à ma fille de la conduire en lieu sûr.
Johannes regarda le paquet posé à côté de lui. L’enfant avait les yeux fermés.
— Qu’est-ce qui lui est arrivé, à votre fille ?
L’homme ne répondit pas.
D’autres réfugiés arrivaient. Eux aussi avaient une charrette, mais tirée par un cheval si maigre qu’il avançait au pas.
— Tu t’occuperas d’elle ? Tu veux bien ?
— D’accord.
Johannes retroussa le bas de son pantalon. Sa cheville était devenue violette.
— Je reviens tout de suite. Je vais me mettre à l’écart pour me soulager.
L’homme traversa le chemin et disparut derrière un bosquet.
Johannes écarta le manteau en fourrure et posa sa main sur le corps du nourrisson. Il était glacé. Il retira sa main et plaça son oreille près du nez de la petite Hanna. Rien. Elle ne respirait plus.
Un coup de feu retentit. Le son provenait du bosquet. Johannes fut pris d’un vertige, il ne sentait plus ses pieds, ses mains s’étaient raidies et une douleur atroce lui labourait le crâne. Il s’étendit auprès du bébé mort. Toutes ses forces l’avaient abandonné et ses yeux se fermèrent de nouveau.
La charrette suivante était arrivée à la hauteur de Johannes.
— Eh là ! cria une voix de femme.
Johannes ouvrit les yeux.
— Oui, chuchota-t-il.
— Tu es vivant, tant mieux.
Une femme était debout à côté de la charrette.
— Descends et prends l’enfant.
— Mort, dit simplement Johannes.
— Alors passe-moi au moins la fourrure.
Johannes ne bougea pas. La femme monta sur la charrette, retira l’enfant du manteau de fourrure et le reposa.
— Reprends la route, mon garçon. Encore trois jours de marche et on sera à Rostock.

Aujourd’hui

Berlin
L’étude de notaire se trouvait tout près de la station de métro Eberswalder Straße. Theresa arriva avec un quart d’heure d’avance et lut les plaques dorées accrochées à l’entrée : deux notaires, un cabinet de chirurgie esthétique, un coach de vie privée, deux allergologues. L’entrée était recouverte de moquette bordeaux. Theresa examina son reflet dans les plaques brillantes. Elle portait un chemiser blanc et un élégant pantalon gris. Ses cheveux, qu’elle gardait habituellement lâchés, étaient rassemblés en une tresse. Elle monta l’escalier jusqu’au premier étage et s’apprêtait à sonner quand la porte s’ouvrit.
— Madame Matusiak ?
Theresa confirma d’un signe de tête.
Maître Herzberg devait avoir à peu près le même âge qu’elle, ce qui la surprit.
— Je suis ravi de vous rencontrer. Encore toutes mes condoléances. Je peux vous offrir quelque chose ? Un café, un verre d’eau, une limonade ?
— Je prendrais bien un café.
Une femme corpulente en costume lilas apparut derrière lui dans le couloir.
Maître Herzberg se tourna vers elle :
— Madame Schmidt, deux cafés, s’il vous plaît.
— Bien sûr. Avec du lait et du sucre ?
Maître Herzberg et Theresa approuvèrent.
— Par ici, madame Matusiak, je vous en prie.
Theresa suivit maître Herzberg à travers un étroit couloir au bout duquel il ouvrit une porte.
— Installez-vous, je reviens tout de suite.
Theresa entra dans le bureau et regarda autour d’elle. La pièce, inondée d’une lumière chaude, était également garnie de moquette bordeaux. Devant la fenêtre se trouvaient deux canapés et un fauteuil, tous en cuir beige, et des étagères couvertes de classeurs occupaient tout un pan de mur. Sur une table en verre, on avait disposé une coupe en cristal remplie de fruits artificiels. Theresa s’assit dans le fauteuil et regarda les deux photos posées sur le bureau : l’une représentait une femme et l’autre deux enfants. Maître Herzberg entra et referma la porte.
— Madame Matusiak, je suis à vous.
Il déposa sur la table en verre un petit plateau avec deux tasses de café et une assiette de biscuits, alla chercher deux enveloppes brunes sur son bureau et s’assit près de Theresa. Il ouvrit la première et s’éclaircit la voix.
— Par la présente, je soussignée Marlene Groen lègue à Theresa Matusiak, née Groen, et Tom Halász ma maison sise 1 Sankt-Georg-Straße à Rostock.
Theresa s’enfonça un peu plus profondément dans le fauteuil et maître Herzberg lui tendit l’autre enveloppe.
— Celle-ci vous est destinée personnellement.
Elle était matelassée. Theresa la tâta du bout des doigts, elle contenait un objet dur, sans doute une clé.
Un nuage vint cacher le soleil et plongea le bureau dans l’ombre, donnant soudain à la pièce une atmosphère froide. Sans un mot, Theresa prit sa tasse et but son café.
— Eh bien ?
Maître Herzberg, qui regardait Theresa à travers ses lunettes, lui faisait penser à un comédien dont elle n’arrivait pas à retrouver le nom.
— Vous êtes sûr ?
— Que voulez-vous dire ?
Maître Herzberg prit un biscuit et croqua dedans.
— Ce document a-t-il bien une valeur juridique ? Il n’y aurait pas une erreur ?
Maître Herzberg releva ses lunettes sur son front.
— Tout est parfaitement en règle sur le plan juridique. Vous n’avez aucun souci à vous faire.
— Je ne sais quoi en penser.
— Eh bien, vous pourriez simplement vous réjouir d’hériter d’une maison, vous auriez pu tomber plus mal. Avec ma femme, dit-il en désignant la photo posée sur son bureau, on cherche actuellement à se loger. Dans le quartier, les loyers ont tellement augmenté, c’est invraisemblable.
Pendant toutes ces années, Theresa ne savait même pas que Marlene était encore en vie. Elle pensait que tout allait s’éclaircir lors de ce rendez-vous, que cette histoire se révélerait finalement être un malentendu. Mais le testament de Marlene était tout à fait explicite, aucune méprise n’était possible.
— Une dernière chose. Je n’arrive pas à joindre le cohéritier, monsieur Tom Halász. Vous savez peut-être où il réside ?
Theresa croisa les jambes en se demandant si elle devait avouer au notaire qu’elle n’avait jamais entendu parler de cet homme.
— Nous allons essayer de le contacter ensemble. Vous êtes d’accord ?
Theresa acquiesça d’un signe de tête. Maître Herzberg alla chercher un dossier sur son bureau, l’ouvrit, tapa un numéro sur son téléphone et alluma le haut-parleur.
Au bout de la troisième sonnerie, la boîte vocale se déclencha.
— Entreprise de débarras Halász. Je ne suis pas joignable pour le moment. Laissez-moi un message, je vous rappellerai dès que possible.
*
Son téléphone portable se mit à sonner dans l’appartement. Tom sursauta et gémit en ouvrant les yeux. Sa tête le lançait. La sonnerie s’arrêta enfin et il se tourna sur le côté. Une femme était couchée près de lui. Elle était nue, étendue sur le ventre, la tête tournée vers la porte, si bien que Tom ne voyait pas son visage. Il essaya de retrouver son nom, en vain. Il ne se souvenait que du bar où il avait passé la soirée avec son collègue Konstantin, assis au comptoir. Konstantin était parti peu après minuit, il avait dû ensuite rencontrer cette femme. Cindy ? Melanie ? Tom se leva et se dirigea vers la salle de bains.
Son portable était posé sur la machine à laver. Encore ce numéro qui avait déjà essayé de le joindre plusieurs fois ces derniers jours. Cette fois, le correspondant avait laissé un message.
— Bonjour monsieur Halász. Ici maître Herzberg de l’étude Herzberg & Salomon. C’est au sujet de Marlene Groen. Merci de me rappeler au plus vite.
Tom garda les yeux rivés sur le téléphone. Marlene. Comment avait-elle pu le retrouver après tout ce temps ? Est-ce qu’elle tentait à nouveau de s’immiscer dans sa vie ? Et pourquoi avait-elle demandé à un notaire de le contacter ? Il devait encore s’agir d’une histoire d’argent.
Une voix de synthèse proposa à Tom plusieurs options : « Pour rappeler votre correspondant, faites le 1 ; pour effacer le message, faites le 2 ; pour le sauvegarder, faites le 3 ; pour réécouter le message, faites… »
Tom appuya sur la touche 2.

Autrefois (1946)

Rostock
— Au suivant, s’il vous plaît.
Elisabeth éternua, prit un mouchoir dans le tiroir du bureau et se moucha bruyamment. Ce jour-là, elle aurait préféré rester chez elle au chaud pour se soigner, mais elle avait été réquisitionnée pour aller travailler car un nouveau camp de personnes déplacées venait d’ouvrir.
Un jeune homme s’avança devant elle, les yeux baissés.
— À vos souhaits, murmura-t-il.
— Merci. Votre nom, s’il vous plaît ?
— Johannes Groen.
Il leva enfin la tête vers elle.
Elisabeth éternua une nouvelle fois.
— Eh bien, vous avez attrapé un bon rhume.
Le jeune homme souriait, mais ses yeux étaient marqués de cernes profonds. Des boucles brunes désordonnées lui tombaient sur le front, et, malgré son allure, Elisabeth le trouva attirant. Il portait un pantalon usé jusqu’à la corde, une chemise à carreaux et un manteau beaucoup trop grand pour lui. Une écharpe rayée marron et vert en laine rêche était enroulée autour de son cou.
Elisabeth baissa les yeux et se concentra sur sa machine à écrire.
— D’où venez-vous ?
— De Jaksonów, en Silésie. On m’a envoyé ici déposer une demande de logement.
Elisabeth éternua à nouveau.
Le jeune homme dénoua son écharpe et la lui tendit en souriant.
— Tenez. Vous me faites de la peine.
— Mais je ne peux pas accepter. Vous en avez besoin…
Elisabeth s’interrompit. Elle ne voulait pas insinuer qu’il n’avait sans doute rien d’autre à se mettre. Elle trouva le geste généreux, si bien qu’elle prit l’écharpe et le remercia.
— On ne peut pas laisser une jolie femme tomber malade.
Ses yeux avaient retrouvé de l’éclat et ses joues s’étaient creusées de petites fossettes.
Elisabeth sentit soudain que ses mains tremblaient. Devant la porte de son bureau, une longue file de gens attendait. Il fallait qu’elle se dépêche, elle n’avait pas le temps de discuter plus longtemps avec lui. Elle aurait pourtant aimé savoir d’où il venait et pourquoi il avait dû quitter son pays, au lieu de se contenter des seules informations nécessaires pour remplir le formulaire. Mais l’administration des personnes déplacées n’était pas l’endroit idéal pour faire connaissance. Elle suspendit l’écharpe sur le dossier de sa chaise, prit deux formulaires sur son bureau, glissa un papier carbone entre les deux, et inséra le tout dans la machine à écrire.
— Votre âge ?
— Dix-huit ans.
Elisabeth sentit ses joues s’empourprer tandis qu’elle tapait à la machine. Pourquoi la présence de cet homme la troublait-elle à ce point ? Comment se pouvait-il qu’un inconnu fasse battre son cœur aussi vite ? Jamais un homme n’avait produit chez elle un tel effet. Ses doigts ne trouvaient plus les touches du clavier, elle dut recommencer. Dans quelques mois, elle suivrait une formation d’infirmière. Mais, en attendant, ce poste lui rapportait un peu d’argent dont sa mère et elle avaient grand besoin pour vivre.
Une fois le formulaire rempli, elle tendit le double à Johannes Groen. Elle espérait qu’il ne remarquerait pas l’empreinte humide que sa paume avait laissée sur le papier.
Au moment où il saisit le formulaire, leurs mains se touchèrent.
— À l’occasion, je repasserai chercher mon écharpe, si vous êtes d’accord. Je sais où vous trouver.
Il sourit une nouvelle fois, se retourna et sortit.
*
Le nouveau camp où Johannes logeait désormais était certes plus grand, mais composé de baraques tout aussi sommaires. Il y régnait une odeur atroce. Derrière la cabane, le puisard n’avait pas été vidé depuis des jours. Johannes retenait sa respiration et allait faire ses besoins le plus vite possible. Il était fatigué. Depuis quelques semaines, pour gagner un peu d’argent, il aidait à déblayer les ruines de la ville détruite et à trier les pierres. Ce travail l’épuisait, et il rentrait au camp chaque soir un peu plus éreinté. L’administration lui avait attribué un lit dans une baraque en planches rudimentaire qu’il partageait avec deux autres garçons de son âge. Edmund et Otto étaient tous deux originaires de Breslau, mais ils n’étaient pas très causants et, lorsqu’ils n’étaient pas de sortie, ils passaient le plus clair de leur temps à dormir.
Ils ne disposaient que du strict minimum. Une table, trois planches qui servaient de lit et une étagère contre le mur pour ranger leurs vêtements et les quelques effets personnels qu’ils avaient pu emporter.
Johannes s’étendit sur le lit, remonta sur lui la couverture en laine râpeuse et ses yeux se fermèrent aussitôt. Il dormait déjà profondément quand des voix le tirèrent de son sommeil. Il se redressa en baillant et aperçut un groupe d’hommes à travers la fenêtre. Ils portaient des uniformes gris-vert, certains une chemise bleue avec un écusson cousu sur la manche : un soleil jaune et les initiales FDJ1. Ces gars s’étaient déjà rassemblés la veille au soir. Johannes se leva, sortit de la cabane et se dirigea vers eux. Ils étaient assis autour d’un feu de camp et l’un d’eux jouait de la guitare. Johannes les écouta chanter un moment. Il s’apprêtait à partir quand l’un d’eux s’écarta du groupe et s’avança vers lui en fumant.
— Privet malish, mon gars, attends un peu.
Johannes s’immobilisa.
— Viens t’asseoir avec nous.
L’homme tira de la poche de son uniforme un paquet de cigarettes russes et le tendit à Johannes.
— Non, merci.
— Tu ne fumes pas ? De toute façon, ce n’est pas bon pour la santé, dit-il en riant. Comment tu t’appelles ?
— Johannes.
— Un joli nom. Chez nous, on dit Ivan ou Vania.
Il prit Johannes par le bras et l’entraîna vers le feu.
— Moi, c’est Kolia.
Les flammes répandaient une agréable chaleur, les chansons du groupe étaient enjouées et parlaient d’un avenir radieux. Johannes s’assit près de Kolia qui allumait une nouvelle cigarette.
— Finalement, j’en prendrais bien une.
Kolia acquiesça et sourit à Johannes.
— Vanioucha, si je peux faire autre chose pour toi que t’offrir une cigarette, n’hésite pas à venir me voir. On aura besoin de renfort pour construire le socialisme.
*
— Tu pars à Berlin ? Si vite ?
Elisabeth tendit à Eva un drap propre.
Depuis qu’elles avaient toutes les deux commencé la formation à l’hôpital, les jeunes femmes étaient devenues inséparables. Elles se racontaient tout et passaient tout leur temps libre ensemble. Dès que c’était possible, elles s’arrangeaient pour travailler en même temps. Quelques semaines plus tôt, quand Eva avait raconté qu’elle pensait déménager à Berlin avec son époux Otto, Elisabeth avait espéré que leur projet n’aboutirait pas trop vite. Mais voilà qu’Eva lui annonçait maintenant qu’elle serait partie d’ici deux mois.
— Tu sais, Lisbeth, c’est une chance unique. Ils cherchent de toute urgence des infirmières à l’hôpital de la Charité. Et Berlin compte tellement de chantiers qu’Otto gagnera plus d’argent là-bas.
Eva tendit le drap sur le matelas.
— Viens donc avec nous. Berlin, c’est formidable.
— Je ne sais pas.
Eva sortit un autre drap du placard.
— Qu’est-ce qui te retient ici ?
Elisabeth regarda par la fenêtre. Elle songeait à Johannes Groen. Cela faisait des mois qu’elle pensait à lui et elle n’avait pas quitté un seul jour son écharpe. À tel point qu’un jour, sa mère lui avait fait remarquer qu’elle risquait d’avoir trop chaud, maintenant que le printemps était arrivé, mais Elisabeth avait secoué la tête en souriant.
— C’est à cause de ce Johannes ?
— Tu peux donc lire dans mes pensées ?
Elisabeth réajusta sa coiffe d’infirmière.
— Tu n’arrêtes pas d’en parler depuis des semaines ! Pourquoi est-ce que tu ne vas pas le voir dans le camp où il habite ?
D’un geste, Eva lissa une dernière fois le drap sur le lit. Elle prit une paire de gants en caoutchouc, les poudra de talc et s’essuya les mains dans son tablier.
— Je n’ose pas. J’ai peur de m’être imaginé des choses avec cette histoire d’écharpe. D’ailleurs, il n’est jamais revenu la chercher. Ce n’était peut-être qu’un geste de politesse.
— Ça m’étonnerait ! Les hommes n’ont pas l’habitude de distribuer leur écharpe aussi facilement. D’ailleurs, il est peut-être passé te voir à ton ancien poste alors que tu travaillais déjà ici. Va le voir ! De toute façon, tu n’arrives pas à l’oublier.
— Je sais, je l’ai trouvé tellement séduisant ! s’exclama Elisabeth, si fort que la patiente qui était couchée près de la fenêtre tendit son index devant sa bouche.
— Excusez-moi.
La malade sourit.
— Ah, quand l’amour s’en mêle, mademoiselle ! Moi aussi, j’ai connu ça quand j’avais votre âge…
Elisabeth prit la boîte de talc des mains d’Eva et la rangea dans le placard.
— Johannes, rien que son nom, tu ne le trouves pas magnifique ?
— Oui MA-GNI-FIQUE, reprit Eva en éclatant de rire.
— Tu te moques de moi ! Mais je me fais peut-être des idées. En plus, qui sait s’il est encore à Rostock?
*
Une semaine plus tard, lorsque Elisabeth sortit de l’hôpital après son service, elle n’en crut pas ses yeux. C’était lui, en chair et en os ! Johannes Groen était assis sur un banc devant l’hôpital, en train de lire. Habillé d’un pantalon en velours côtelé, d’une chemise bleue sans col et d’un gilet en laine gris, il avait l’air complètement différent de l’homme qu’elle avait rencontré la première fois. Elisabeth ne savait pas comment se comporter. Lentement, elle s’approcha de lui et s’arrêta deux pas avant le banc. Johannes était tellement absorbé dans sa lecture qu’il ne fit pas attention à elle. Il avait repris du poids, des couleurs, et ses cheveux avaient retrouvé du volume.
Elisabeth prit son courage à deux mains, inspira profondément et s’éclaircit la voix :
— Excusez-moi ! On se connaît, vous vous souvenez de moi ?
Johannes releva la tête et passa la main dans ses cheveux, l’air songeur.
Elisabeth baissa les yeux. Visiblement, il ne l’avait pas reconnue. Il faut dire que leur rencontre remontait déjà à un certain temps.
— Au bureau des personnes déplacées. Un jour où j’étais enrhumée…
Elisabeth se trouva ridicule, elle avait du mal à formuler une phrase intelligible alors qu’elle avait imaginé tant de fois cette scène de retrouvailles.
— Je m’appelle Elisabeth Havelmann. Et vous, vous êtes Johannes Groen, n’est-ce pas ?
— C’est vrai.
Il se leva en la dévisageant, puis son visage s’illumina en un instant.
— Mais oui, je m’en souviens maintenant. Vous avez gardé mon écharpe ?
Elisabeth rougit.
— Qu’est-ce que vous faites dans cet hôpital ?
Johannes rangea le livre dans son sac en cuir.
— Une formation d’infirmière. Et vous ? Vous semblez pourtant en bonne santé.
Des gouttelettes de sueur perlaient sur le front de la jeune femme.
— Un garçon du camp ne se sentait pas bien. Je l’ai accompagné.
Johannes sourit.
— Rien de grave ?
— Non, je crois qu’il se remettra vite. Elisabeth, je suis désolé de ne pas vous avoir reconnue tout de suite.
— Ce n’est pas grave, dit Elisabeth en jouant avec une boucle d’oreille.
— Vous accepteriez de venir vous promener avec moi demain ?
*
Johannes se présenta le lendemain matin devant la maison d’Elisabeth. Les moineaux gazouillaient dans les arbres et le soleil brillait déjà si fort qu’Elisabeth ne portait qu’un gilet sur sa robe verte lorsqu’elle sortit dans la rue. Johannes avait appuyé une vieille bicyclette contre la clôture du jardin. Sur le guidon était suspendu un panier recouvert d’une nappe à carreaux.
— Venez, Elisabeth, nous partons en balade. On pourrait suivre la rivière Warnow.
Du bout de sa chaussure, Johannes traça le chemin dans les graviers.
— À bicyclette ? Comment allons-nous faire ?
Elisabeth observa le cadre rouillé d’un air inquiet.
— Elle va bien nous porter, faites-moi confiance. Vous ne risquez rien, j’en fais mon affaire.
Elisabeth releva le bas de sa robe, s’assit sur le porte-bagages, et Johannes se mit à pédaler. Elle se tenait à lui pour ne pas tomber. Elle avait passé ses bras autour de sa taille et sentait la chaleur de son corps à travers sa chemise. Les rues de Rostock avaient beau être encore dévastées par la guerre, Elisabeth avait l’impression de ne s’être jamais sentie aussi bien de toute sa vie. Les jours passés dans la cave, la faim, la peur, tout cela avait subitement disparu. Elle ne pensait plus qu’à Johannes désormais.
La rivière Warnow n’était pas loin, mais Johannes s’embrouilla, tourna plusieurs fois au mauvais endroit, crut prendre des raccourcis, mais rallongea le trajet.
— Vous ne connaissez pas le chemin ?
— Oh, je pourrais rouler toute la vie comme ça avec vous.
Elisabeth sentit ses joues s’empourprer.

Ils étendirent la nappe sur le sol au bord de la Warnow et Johannes souleva le rabat du panier.
— J’espère que vous aimerez tous ces plats russes.
Elisabeth observa avec curiosité la salade de pommes de terre aux harengs, les raviolis pelmeni, le gâteau au fromage blanc vatrouchka, les bonbons batontchiki et deux bouteilles de kvas, une boisson fermentée.
— Kolia m’a aidé à préparer le pique-nique. C’est lui aussi qui m’a procuré la bicyclette.
— Qui est Kolia ?
Elisabeth sortit du panier les deux bouteilles et le décapsuleur.
— Un ami et presque un père pour moi, même s’il n’en a pas l’âge. Il est venu de Moscou pour aider à reconstruire le pays. Il m’a même trouvé un emploi. Avant, je déblayais les décombres. Maintenant, je travaille dans l’administration.
Johannes prit une bouteille et l’ouvrit.
— Vous avez les yeux qui brillent quand vous parlez de lui, dit Elisabeth en souriant.
— Il y a de bonnes raisons à cela. Il s’occupe de moi. J’ai enfin trouvé quelqu’un qui…
— … qui veille sur vous, c’est ça ?
Johannes baissa les yeux.
— Et vos parents ?
— C’est un sujet douloureux. Et il vaut peut-être mieux ne pas l’aborder lors d’un premier rendez-vous.
Johannes but une grosse gorgée de kvas.
— Mais puisque vous m’avez posé la question : je n’ai pas connu mon père, et ma mère était très malade. Un jour, je l’ai retrouvée morte dans le grenier.
Johannes eut du mal à retenir ses larmes.
— J’ai vécu un temps avec la famille qui habitait dans la ferme voisine. Et puis la place a manqué et je me suis retrouvé dans un orphelinat.
— Je suis désolée.
Johannes rangea la bouteille dans le panier et se mit à contempler la rivière, perdu dans ses pensées. Une péniche passa dans un bruit de moteur. Sur le pont était assis un vieil homme qui fumait la pipe en fixant un point à l’horizon. Un teckel couché sur ses genoux leva mollement la tête et regarda dans la direction des jeunes gens quand le bateau arriva à leur niveau. Tous deux restèrent silencieux un moment, à observer la surface de l’eau agitée de vaguelettes, quand des cris d’oiseaux firent sursauter Elisabeth.
Ils levèrent les yeux vers le ciel.
— Regardez, Elisabeth, les grues cendrées sont de retour ! dit-il en tendant le doigt.
— Elles sont tellement nombreuses. C’est très bon signe.
Enfant, lors d’un séjour avec ses parents à la Baltique, sur l’île de Rügen, Elisabeth avait vu des centaines d’oiseaux se poser dans un champ. Son père lui avait expliqué que les grues faisaient une halte à Rügen, en automne, pour se rassembler avant de migrer vers des régions plus tempérées. Depuis, la vue de ces oiseaux gracieux lui procurait une sensation de confiance et de sécurité. Elle sourit.
— Que voulez-vous dire ?
— Les grues portent bonheur.
Elisabeth baissa les yeux et vint plonger son regard dans celui de Johannes. Puis elle appuya sa tête contre son épaule, tandis qu’il passait son bras autour d’elle.

Aujourd’hui

Berlin
Lorsqu’elle arriva dans la rue en quittant l’étude de maître Herzberg, Theresa aperçut sa fille en face à la terrasse d’un café, assise dans une balancelle de jardin. Elle prenait appui sur ses baskets pour se donner de l’élan et se bercer tranquillement, plongée dans son téléphone portable. Alors que Theresa s’engageait sur la chaussée, elle ne remarqua pas le tramway qui venait de tourner au coin de la rue. Le chauffeur fit sonner sa cloche, Theresa recula aussitôt mais buta contre le bord du trottoir, trébucha et tomba sur les genoux en poussant un cri qui alerta les passants, affolés. Tandis qu’elle commençait à reprendre ses esprits, elle vit une tache rouge s’imprimer sur l’étoffe claire de son pantalon.
Anna bondit de la balancelle et accourut vers sa mère.
— Tout va bien, maman ?
Theresa acquiesça d’un signe de tête et attendit qu’elle l’aide à se relever.
Anna prit sa mère par le bras.
— Tu fais de ces choses. Il faut traverser au passage clouté, tu me l’as suffisamment répété quand j’étais petite. Tu avais oublié ?
Theresa ne put s’empêcher de sourire. Elles se dirigèrent lentement vers le bar où elles prirent place.
— J’ai eu tellement peur, j’ai besoin d’un remontant.
— Il n’est que quatre heures et demie… dit Anna en consultant sa montre.
Theresa fit signe à la serveuse et commanda un café-vodka. Elle prit une serviette sur la table et tamponna la tache sur son pantalon.
— Je crois qu’il est fichu.
— Pour enlever une tache de sang, il suffit de frotter avec du shampooing et de l’eau froide. J’ai vu ça sur un tuto YouTube.
Les yeux verts d’Anna brillèrent dans la lumière du soleil.
Theresa posa la serviette et regarda sa fille. Le temps filait tellement vite. Cela faisait déjà deux ans qu’Anna avait pris un appartement et entamé des études d’histoire et de sciences de la culture à l’université Humboldt. Pour gagner un peu d’argent, Anna travaillait comme guide le week-end au musée de l’Histoire allemande sur l’avenue Unter den Linden. Elle était indépendante financièrement, et Theresa était heureuse de constater qu’elle avait plutôt bien réussi l’éducation de sa fille.
— Alors, comment ça s’est passé chez le notaire ? Cette histoire d’héritage, c’était vraiment une erreur?
Anna reprit son léger mouvement sur la balancelle.
— Manifestement, non. Marlene m’a bel et bien légué la maison de Rostock. À moi et à ce Tom.
— Bizarre. Raconte-moi ce que tu sais sur Marlene.
La serveuse apporta le café. Theresa en but aussitôt une grande gorgée et commença à se détendre, la vodka ne tarda pas à faire son effet.
— Marlene est morte à dix-sept ans dans un accident de voilier. Alors qu’ils étaient partis naviguer avec notre père sur la mer Baltique, une tempête a dû éclater sans prévenir, et le bateau s’est retourné. On n’a jamais retrouvé son corps, et il n’y a jamais eu d’enterrement. C’est à peu près tout ce que je sais. Je suis née plus tard, je n’ai pas connu Marlene. Mes parents n’en parlaient jamais, et j’ai fini par ne plus poser de questions. J’imagine que c’était trop douloureux pour eux de parler de cet enfant qu’ils avaient perdu.
Theresa étendit ses jambes sous la table.
— Aujourd’hui, tout porte à croire que tes parents t’ont menti et que Marlene n’est pas décédée à cette époque-là.
Theresa opina de la tête.
— Et qui est ce Tom ? demanda Anna en sortant son portable.
— Range-moi ça, s’écria Theresa sur un ton de reproche.
Anna reposa son téléphone sur ses genoux.
— Excuse-moi, dirent-elles dans un même élan.
Theresa esquissa un sourire. Toute cette histoire d’héritage la minait alors qu’elle était censée se concentrer sur la préparation de son exposition. Depuis qu’elle avait reçu la lettre de maître Herzberg, elle n’avait pas retouché à ses pinceaux. La situation semblait tellement absurde. Comment pouvait-elle concevoir que sa sœur qu’elle croyait décédée depuis longtemps venait de lui léguer l’ancienne maison de ses parents ? Et qui était ce Tom, dont elle n’avait jamais entendu parler et qui se retrouvait maintenant lui aussi copropriétaire de la maison ? Theresa fit signe à la serveuse et commanda un deuxième café-vodka.
— Il s’appelle Tom Halász. Je n’en sais pas plus.
— On va regarder, une seconde, dit Anna en reprenant son portable. Débarras d’appartement Tom Halász, ça te dit quelque chose ?
Theresa fit un effort pour se souvenir de ce que Tom avait annoncé sur sa messagerie.
— Oui, je crois que c’est ça.
Anna passa le téléphone à Theresa.
— Mais, dis-moi, c’est qu’il est joli garçon !
Sur l’écran s’était affichée la photo d’un jeune homme à qui Theresa donnait une trentaine d’années. Il avait les yeux bruns, le teint mat et son sourire laissait apparaître une rangée de dents impeccablement alignées. Theresa dut reconnaître que Tom, si c’était bien lui, ne manquait pas de charme. Mais ce visage n’expliquait pas du tout pourquoi Marlene avait légué sa maison à eux deux.
— Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?
— Aucune idée. Je vais commencer par fumer une cigarette.
Theresa farfouilla dans son sac à la recherche de son paquet de tabac. Son regard s’arrêta sur l’enveloppe que maître Herzberg lui avait remise. Elle la posa sur la table.
— C’est le notaire qui me l’a donnée.
— Et tu la sors seulement maintenant ?
Anna se saisit de l’enveloppe.
— Je peux ?
— Je t’en prie.
Theresa se roula une cigarette et l’alluma.
Anna ouvrit l’enveloppe. Elle contenait une clé et une lettre qu’elle parcourut brièvement.
— Aristote ? Qu’est-ce qu’il vient faire là ?
— Comment ça ?
— Tiens, lis toi-même.

Chère Theresa,
« Voiler une faute par un mensonge, c’est remplacer une tache par un trou. » (Aristote.)
Je voulais t’écrire depuis longtemps, mais j’étais trop lâche, je n’en ai pas trouvé le courage. Et je ne voulais pas non plus te compliquer la vie. Maintenant, c’est la force qui me manque, le cancer a gagné la partie. On ne peut rien changer au passé, mais on peut essayer d’améliorer le présent. C’est pourquoi j’aimerais que Tom, Anton et toi contribuent à combattre le mensonge.
Affectueusement,
Marlene

Theresa laissa retomber la lettre.
— De quel mensonge parle-t-elle ? Remplacer une tache par un trou ? Qu’est-ce qu’elle veut dire par là? demanda Anna.
Theresa haussa les épaules et contempla la lettre d’un air pensif.
— Et qui est ce Anton ?
— Je n’en ai pas la moindre idée. Mais ta grand-mère Lisbeth a aussi mentionné son nom quand je suis allée la voir hier. Bizarre… Je suis certaine de ne jamais avoir entendu parler de lui auparavant.
— Anton, Tom… Tout ça est bien mystérieux.
Anna ramassa la clé sur la table et l’examina.
— Je crois qu’on va devoir aller faire un tour à Rostock. Et aussi essayer de contacter ce Tom.
— Oui, tu as raison.
Anna plaqua brusquement sa main devant sa bouche et disparut à l’intérieur du café. »

Extraits
« Les murs étaient tapissés d’un papier peint beige à losanges discrets. Sous la fenêtre était disposé un grand lit protégé avec un couvre-lit datant des années 1960 et orné de grosses fleurs turquoise, brunes et jaunes. À côté du lit était posée une lampe sphérique orange. Une armoire paysanne sculptée se trouvait en face d’un canapé en velours cannelle au dossier garni de tapis au crochet blanc et d’une table réglable à manivelle sur laquelle se trouvait un coffret décoré de motifs peints, comme ceux qu’on ramenait autrefois des vacances en Hongrie ou en Bulgarie.
— C’est dément, non ?
Anna se laissa tomber sur le canapé, soulevant un nuage de poussière.
— Si je raconte ça dans mon séminaire d’histoire, ils vont vouloir organiser un voyage pour venir voir ça. On a vraiment l’impression de remonter le temps. p. 101

« Pendant qu’ils attendaient leur plat, Theresa explora la salle du regard. Sur le mur près de l’entrée était suspendu un drapeau de la RDA, ainsi que des fanions et des insignes. Au-dessus des tables, des étagères étaient décorées de postes Sternradio, de tourne-disque, de vaisselle, de produits ménagers, de bocaux de légumes, de paquets de lentilles Tempo et de café Rondo, de chewing-gums et de tablettes de chocolat, de cosmétiques Florena, de livres, de magazines et de disques. À côté du bar étaient punaisées des photos d’enfants portant le foulard bleu ou rouge des pionniers, d’adolescents en chemise du mouvement de la Jeunesse et de jeunes gens en uniforme de l’Armée populaire nationale.
Monsieur Bastian but une gorgée de bière.
— Vous vous souvenez? Vous aussi, vous avez grandi en RDA.
— J’avais dix-sept ans quand le mur est tombé, j’ai fêté ma majorité à la porte de Brandebourg le soir du Nouvel An 1989. Un peu que je m’en souviens !
Le visage de monsieur Bastian se rembrunit.
— C’est dommage qu’on veuille faire une croix sur cette époque. Avec la réunification, les gens ont tout jeté pour réaménager leur appartement. Un scandale, si vous voulez mon avis. »
NB. Le restaurant «L’Osseria» qui est décrit ci-dessous est désormais fermé.

À propos de l’auteur
BAUMHEIER_Anja_©Dagmar_MorathAnja Baumheier © Photo Dagmar Morath

Anja Baumheier est née en 1979 à Dresde et a passé son enfance en RDA. Professeure de français et d’espagnol, elle habite aujourd’hui à Berlin avec sa famille. La Liberté des oiseaux est son premier roman. (Source: Éditions Les Escales)

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Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes

SHRIVER_quatre_heures_vingt

  RL-automne-2021  coup_de_coeur

En deux mots
Devant les yeux incrédules de son épouse Serenata, Remington annonce qu’il a l’intention de courir un marathon. Comme le sexagénaire n’est pas vraiment un sportif, elle s’imagine que cette lubie va lui passer. Mais non seulement il persiste, mais va vouloir en faire encore davantage.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La course à la performance

Dans un roman joyeusement ironique, Lionel Shriver raconte comment un sexagénaire se lance le défi de finir un marathon alors qu’il n’est guère sportif. Face aux yeux effarés de son épouse, il va s’entêter sur le chemin de la performance extrême.

C’est un peu le monde à l’envers au sein du couple que forment Serenata et Remington. Elle a longtemps été la sportive avant que, la soixantaine passée et des problèmes récurrents au genou ne l’obligent à fortement restreindre ses entrainements. Lui n’a jamais vraiment pratiqué d’activité physique intensive et à même accumulé un peu d’embonpoint au fil des ans. Aussi l’annonce par Remington qu’il envisageait de participer à un marathon laisse sa femme pantoise. D’autant que toute l’attention de Remington va désormais se porter sur cet objectif. Il va s’équiper de pied en cap, s’acheter une montre connectée. Mieux, après une sortie face à des bourrasques de vent qui lui ont laissé un souvenir particulièrement désagréable, il va s’équiper d’un tapis roulant avec grand écran. Des dépenses qui exaspèrent Serenata qui doit tenter d’équilibrer les comptes avec des contrats de « voix off » pour des jeux vidéo. Elle voit arriver la date du marathon avec appréhension, mais aussi avec l’espoir qu’une fois ce but atteint, un semblant de normalité reviendra s’installer dans leur quotidien. Car si depuis leur rencontre ils avaient appris à se chamailler avec une douce ironie, maintenant les accrochages étaient plus sévères.
Pour les sexagénaires qui se retrouvent ensemble à l’heure de la retraite, la cohabitation s’avérait difficile et les tensions croissantes, alors même qu’ils n’avaient plus à se préoccuper de leurs enfants Valeria et Deacon. La première semblait avoir trouvé son équilibre en se tournant vers Dieu, le second avait « peu en commun avec l’un ou l’autre de ses parents. Oh, il tenait de son père son charme dégingandé, mais n’avait pas son caractère contemplatif ni son sang-froid. Et Serenata ne se reconnaissait pas non plus dans le garçon. (…) De manière générale, sur le plan génétique, le fait que ces deux personnes soient le fruit de parents avec lesquels ils paraissent n’avoir aucun lien était déconcertant et Serenata n’aurait jamais imaginé que ce type de familles existait avant de se réveiller, ébahie, dans l’une d’elles. » Alors quand Valeria et ses préceptes religieux s’invite à la maison pour encourager son père, la tension croît encore. À Saratoga Springs, où se court le marathon, Remington atteindra son but. Certes à un train de sénateur – plus de 7h – mais requinqué par cet exploit. Grâce à Bambi Buffer, qui l’a accompagné et encouragé pour ses derniers kilomètres, il va se sentir fort, ruinant les espoirs de son épouse. Désormais, en compagnie de celle qui va devenir sa coach et des membres du club local, il entend s’inscrire pour un triathlon extrême (4,2 km de natation, 180 km à vélo et 42,5 km à pied)!
Au pays de la performance et de l’american dream, tous les défis sont permis. Et ce n’est rien de dire que Remington va s’accrocher au sien!
Si Lionel Shriver réussit si bien à raconter l’Amérique d’aujourd’hui, c’est qu’elle choisit un angle de vue original. Ici, c’est cette passion de la pratique sportive, souvent poussée à l’extrême, mais qui est surtout révélatrice du rapport au corps dans un pays où l’obésité fait des ravages. Le tout servi par une écriture vive, pleine d’humour et de comparaisons choc, d’ironie joyeusement cinglante et de petits dialogues qui sonnent si cruellement justes.

Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes
Lionel Shriver
Éditions Belfond
Roman
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Catherine Gibert
384 p., 22 €
EAN 9782714494375
Paru le 18/08/2021

Où?
Le roman est situé aux États-Unis, tout au long d’un parcours qui commence à Santa Ana, Californie, puis à Jacksonville, Floride, à West Chester, Pennsylvanie, à Omaha, Nebraska, à Roanoke, Virginie, à Monument, Colorado, à Cincinnati, Ohio, à New Brunswick, New Jersey, à New York, Albany, Hudson et Saratoga Springs où se court le marathon. On y passe aussi des vacances à Cape Hatteras.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Avec une plume plus incisive que jamais et un humour ravageur, Lionel Shriver livre un roman explosif sur un couple de sexagénaires en crise, dressant au passage un portrait mordant de nos sociétés obsédées par la santé et le culte du corps. Une bombe de provocation qui prouve, s’il le fallait encore, que Lionel Shriver est une des plus fines observatrices de notre temps
Un beau matin, au petit-déjeuner, Remington fait une annonce tonitruante à son épouse Renata : cette année, il courra un marathon. Tiens donc ? Ce sexagénaire certes encore fringant mais pour qui l’exercice s’est longtemps résumé à faire les quelques pas qui le séparaient de sa voiture mettrait à profit sa retraite anticipée pour se mettre enfin au sport ? Belle ambition ! D’autant plus ironique que dans le couple, le plus sportif des deux a toujours été Renata jusqu’à ce que des problèmes de genoux ne l’obligent à la sédentarité.
Qu’à cela ne tienne, c’est certainement juste une passade.
Sauf que contre toute attente, Remington s’accroche. Mieux, Remington y prend goût. Les week-ends sont désormais consacrés à l’entraînement, sous la houlette de Bambi, la très sexy et très autoritaire coach. Et quand Remington commence à envisager très sérieusement de participer à un Iron Man, Renata réalise que son mari, jadis débonnaire et volontiers empoté, a laissé place à un être arrogant et impitoyable. Face à cette fuite en avant sportive, leur couple résistera-t-il ?

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
En attendant Nadeau (Steven Sampson)
La Presse (Mathieu Perreault – entretien avec l’auteur)
L’Express (grand entretien avec Thomas Mahler)
France Bleu (#Toutenpapier Frédérique Le Teurnier)
Ouest-France (Jean-Marc Pinson)
Le journal de Montréal (Karine Vilder)
Blog Kanou Book
Blog Pamolico
Mathurin.com

Les premières pages du livre
« 1
— J’AI L’INTENTION de courir un marathon.
Dans une mauvaise sitcom, elle aurait recraché son café sur la table du petit déjeuner. Mais Serenata était quelqu’un de posé, alors, entre deux gorgées, elle glissa un « Quoi ? » sur un ton acerbe mais poli.
— Tu m’as très bien entendu.
Dos à la cuisinière, Remington l’examina avec une assurance déconcertante.
— Je vise celui de Saratoga Springs en avril.
Elle avait l’impression, ce qui lui était rarement arrivé au cours de son mariage, de devoir mesurer ses paroles.
— Tu es sérieux ? Tu ne me fais pas marcher ?
— Est-ce dans mes habitudes de te faire des blagues ? Je ne sais pas comment prendre ton incrédulité, sinon comme une insulte.
— C’est peut-être parce que je ne t’ai jamais vu courir, même d’ici au salon.
— Pourquoi je courrais jusqu’au salon ?
Le recours au mode littéral n’était pas une première. Se chamailler en pinaillant, c’était leur mode de fonctionnement. C’était un jeu.
— En trente-deux ans, pas une fois je ne t’ai vu faire le tour du pâté de maisons au petit trot. Et maintenant tu m’annonces le plus sérieusement du monde que tu as l’intention de courir un marathon. Tu devais te douter que je serais un peu surprise.
— Alors, vas-y. Sois surprise.
— Tu n’as pas peur… – Serenata marchait encore sur des œufs. Et puis, au diable la prudence ! – … que ce soit d’une effroyable banalité ?
— Absolument pas, répondit-il sur un ton affable. C’est à toi que la banalité fait peur. Par ailleurs, si je renonçais à courir un marathon au motif qu’une foule de gens rêvent d’en faire autant, ma décision n’en serait pas moins dictée par la multitude.
— De quoi s’agit-il exactement ? D’une chose à faire dans ta bucket list ? Tu as écouté tes vieux disques des Beatles et tu as soudain eu la révélation que « When I’m Sixty-Four » s’adressait à toi ? Une bucket list, a-t-elle répété en reculant sa chaise. Où j’ai été pêcher ça ?
Le fait d’utiliser une expression à la mode était l’illustration même de ce manque d’originalité, de ce comportement moutonnier qui la mettait en rage. (Et ce n’était vraiment pas rendre justice aux moutons. Comment ces pauvres bêtes étaient-elles devenues la métaphore du conformisme ?) D’accord, il n’y avait pas de mal à adopter une nouvelle expression. Ce qui était horripilant, c’était cette façon dont tout le monde évoquait soudain sa bucket list, ses cent choses à faire avant de passer l’arme à gauche, sur un ton à la fois léger et entendu, pour bien montrer que l’usage de cette expression lui était parfaitement familier.
Serenata amorça un mouvement pour se lever de sa chaise, les nouvelles d’Albany qu’elle était en train de lire sur sa tablette ayant maintenant perdu de leur intérêt. Ils n’avaient emménagé à Hudson que depuis quatre mois et elle se demandait combien de temps encore elle lirait le Times Union en ligne afin de « conserver un lien avec leur ancienne ville », comme elle disait.
Elle-même n’avait que soixante ans, même si sa génération était la première à ajouter un « que » à ce sinistre cap. Comme elle était restée une demi-heure dans la même position et que ses genoux s’étaient ankylosés, allonger la jambe droite se révéla délicat. Une fois le genou grippé, elle devait le détendre très lentement. Par ailleurs, elle ignorait à quel moment l’un ou l’autre genou ferait quelque chose d’étrange et de surprenant – émettre un soudain klonk, annonciateur d’un léger glissement hors de l’articulation, suivi d’un retour au point de départ avec un autre klonk. C’était le genre de pensées que ressassaient les gens de son âge et leur principal sujet de conversation. Serenata regrettait de ne pouvoir présenter des excuses rétroactives à ses grands-parents défunts dont les lamentations d’ordre médical lui avaient tant pesé lorsqu’elle était enfant. Sous-estimant l’individualisme impitoyable de leurs proches, les personnes âgées racontaient leurs bobos par le menu, persuadées que ceux qui les aimaient se sentiraient forcément concernés par leurs douleurs. Mais nul ne s’était soucié des souffrances de ses grands-parents et aujourd’hui, personne ne s’intéresserait à celles de leur petite-fille jadis si insensible. Justice immanente.
La phase suivante – se mettre debout – fut couronnée de succès. Oh, comment en quelques années un exploit minable pouvait passer pour un triomphe ! Se rappeler le mot « blender ». Boire une gorgée d’eau sans casser le verre.
— Tu ne t’es pas dit que le moment était mal choisi pour m’annoncer cette nouvelle ? demanda-t-elle en branchant le chargeur de sa tablette.
S’occuper les mains ; la batterie affichait encore 64 %.
— Quel est le problème ?
— Moi, je ne peux plus le faire, maintenant. J’ai arrêté de courir en juillet.
— Je savais que tu ramènerais ça à toi. C’est pour ça que j’ai eu peur de t’en parler. Tu veux vraiment que je me refuse quelque chose sous prétexte que cela te rend nostalgique ?
— Nostalgique ! J’en éprouverais de la nostalgie ?
— De l’amertume, plutôt, corrigea Remington. Mais même si je restais ligoté à une chaise jusqu’à la fin des temps, tes genoux ne s’en porteraient pas mieux.
— Tout cela est très rationnel.
— J’entends ta remarque comme une critique.
— Si je te suis, ce serait « irrationnel » de prendre en compte les sentiments de ta femme ?
— Oui, dans la mesure où me sacrifier ne soulagera pas ta peine.
— Tu y réfléchis depuis un moment, non ?
— Quelques semaines.
— Et cet engouement soudain pour l’activité physique a-t-il un quelconque rapport avec ce qui s’est passé au SDT ?
— Uniquement dans le sens où ce qui s’est passé au SDT m’a donné un peu plus de temps libre.
Cette allusion, pourtant minime, crispa Remington. Il se mordilla l’intérieur de la joue, un tic, et le ton de sa voix devint à la fois glacial et acide, avec une pointe d’amertume, comme un cocktail.
Serenata ne supportait pas les femmes qui s’activaient furieusement dans la cuisine quand elles étaient bouleversées, et pourtant elle dut se canaliser d’une façon absurde pour ne pas aller vider le lave-vaisselle.
— Si tu cherches à t’occuper, n’oublie pas pourquoi nous nous sommes installés ici. Tu n’es pas allé voir ton père depuis un bout de temps, et chez lui tout est à réparer.
— Il n’est pas question que je passe le restant de mes jours allongé sous l’évier de mon père. C’est tout ce que tu as trouvé pour me dissuader de courir un marathon ? Franchement !
— Je veux que tu fasses ce dont tu as envie, c’est évident.
— Pas si évident que ça.
L’attraction du lave-vaisselle était irrésistible. Serenata se serait giflée.
— Tu as couru pendant si longtemps…
— Quarante-sept ans, coupa-t-elle d’un ton sec. Et pas seulement couru.
— Alors… tu pourrais peut-être me donner des conseils, proposa-t-il sur un ton hésitant – il n’en avait pas la moindre envie.
— N’oublie pas de faire tes lacets. C’est tout.
— Écoute… Je sais bien que tu adorais ça. Je suis navré que tu aies dû abandonner.
Serenata se redressa et posa le bol qu’elle avait à la main.
— Je n’adorais pas courir. Voilà un tuyau pour toi : personne n’aime courir. Les gens font semblant, mais ils mentent. La seule satisfaction, c’est d’avoir couru. Sur le moment, c’est ennuyeux et pénible, dans le sens où il faut fournir un effort et non parce que c’est difficile de savoir le faire. C’est répétitif. N’espère pas y trouver la révélation de quoi que ce soit. Je suis probablement ravie d’avoir eu une excuse pour abandonner. Et c’est sans doute ça que je ne peux pas me pardonner. Mais j’ai au moins la joie de ne plus faire partie de la masse des abrutis qui soufflent de concert en pensant tous être tellement différents.
— Des abrutis comme moi.
— Des abrutis comme toi.
— Tu ne peux pas m’en vouloir de faire ce que tu as fait pendant, je te cite, quarante-sept ans.
— Tu crois ça ? lâcha-t-elle avec un sourire pincé avant de se diriger vers l’escalier. Je vais me gêner.

Remington Alabaster était un homme mince au port altier qui donnait l’impression d’avoir gardé la ligne sans avoir jamais rien fait pour. Il avait des membres naturellement proportionnés, des chevilles fines, des mollets galbés, des genoux bien dessinés et des cuisses de marbre qui, après un petit coup de rasoir, auraient été sublimes sur une femme. Ses pieds étaient de toute beauté – également minces, une cambrure marquée et des orteils allongés. Chaque fois que Serenata lui massait le cou-de-pied, elle appréciait de n’y trouver aucune trace d’humidité. Les pectoraux glabres de Remington étaient délicieusement discrets et si d’aventure ils devaient augmenter grâce à des développés-couchés intensifs, elle considérerait la transformation comme une perte. Certes, depuis quelques années, il avait pris un tout petit peu de ventre, ce dont elle évitait de parler. Elle aurait parié que cela relevait d’un accord tacite, classique dans un couple : à moins qu’il n’aborde le sujet, ce type de changement physique ne regardait que lui. Raison pour laquelle, même si elle avait été tentée de le faire, elle ne lui avait pas demandé de but en blanc ce matin-là si la contrariété d’avoir pris du poids, pas plus de deux kilos, était à l’origine de cette affaire de marathon.
Hormis ce petit bourrelet inoffensif, Remington vieillissait bien. Il avait toujours eu un visage expressif. Le masque d’impassibilité qu’il avait porté au cours des toutes dernières années de sa vie professionnelle était une protection, un artifice dont une certaine Lucinda Okonkwo était entièrement responsable. À soixante ans, son teint était devenu légèrement grisâtre : c’est cette homogénéisation de la carnation qui rend le visage des Blancs plus vague, plus plat et d’une certaine façon moins vivant à mesure qu’ils avancent en âge, comme des rideaux dont l’imprimé jadis éclatant aurait passé au soleil. Et pourtant, en imagination, elle substituait systématiquement les traits mieux définis de son visage plus jeune à ceux d’aujourd’hui, plus vénérables, plus flous ; elle lui redessinait les yeux, lui colorait les joues comme si elle le maquillait mentalement.
Elle était capable de le voir. De le voir à différents âges d’un simple coup d’œil. Elle pouvait même, bien malgré elle, deviner dans ce visage encore énergique le frêle vieillard qu’il deviendrait. Appréhender cet homme dans sa totalité, ce qu’il était, avait été et serait, était son travail. Il s’agissait d’un travail important, d’autant plus important à mesure qu’il vieillissait, car les autres le verraient bientôt comme un vieux croûton parmi d’autres. Or il n’en était pas un. À l’âge de vingt-sept ans, elle était tombée amoureuse d’un bel ingénieur en génie civil et celui-ci était toujours là. C’était un sujet d’étonnement : les autres vieillissaient de jour en jour, constataient par eux-mêmes ces mystérieuses transformations qui n’étaient pas toutes de leur fait et savaient bien qu’ils avaient jadis été jeunes. Et pourtant, les jeunes comme les vieux voyaient ceux qui les entouraient comme des constantes immuables, à l’image des panneaux de signalisation dans un parking. Quand on avait cinquante ans, cet âge résumait ce qu’on était, ce qu’on avait été et ce qu’on serait toujours. Faire délibérément appel à son imagination était peut-être trop fatigant.
Poser un regard indulgent sur son mari faisait également partie de ses attributions. Le voir et, à la fois, ne pas le voir. Plisser les yeux pour flouter une éruption cutanée inopportune, lisser la surface – une surface Alabaster. Décréter une amnistie générale pour tout grain de beauté informe, toute marque d’érosion. Être la seule personne au monde à ne pas considérer le renflement sous sa mâchoire comme une faiblesse de caractère. La seule personne à ne pas le juger pitoyable à cause de ses tempes dégarnies. En échange, Remington lui pardonnait ses rugosités aux coudes et la ride profonde qui se creusait à la base de son nez chaque fois qu’elle dormait trop longtemps sur le côté droit – une encoche qui pouvait persister jusqu’au milieu de l’après-midi et s’incrusterait bientôt définitivement. De son côté, Remington, en admettant qu’il ait remarqué, ce qui était forcément le cas, que sa femme n’affichait plus la forme physique du jour de leur mariage, ne considérait pas que c’était un tort, voire quelque chose de moralement condamnable, et il ne lui en voulait pas de le décevoir. Cela faisait aussi partie du contrat. C’était un bon arrangement.
Cependant, Remington n’avait pas besoin de puiser dans les colossales réserves de mansuétude de sa femme pour se faire pardonner de ne pas avoir été protégé par un film plastique, comme une carte d’identité. Il portait sacrément beau pour soixante-quatre ans. Comment il était parvenu à rester aussi mince, aussi vigoureux, aussi harmonieusement proportionné sans faire d’exercice notable demeurait un mystère. Certes, il marchait pour aller d’un endroit à un autre et ne rechignait pas à prendre l’escalier quand un ascenseur était en panne. Mais il ne s’était jamais astreint à aucun de ces programmes de « sept minutes pour améliorer votre forme », sans parler de s’inscrire à un club de gym. Et il avait un bon coup de fourchette.
Avec davantage d’exercice, il allait améliorer sa circulation, renforcer son élasticité vasculaire et prévenir le déclin cognitif. Elle aurait dû se féliciter de cette page qui se tournait. Se réjouir de la perspective de le bourrer de barres protéinées et de noter fièrement dans un carnet accroché dans l’entrée le nombre de kilomètres toujours croissant qu’il parcourait.
Elle aurait pu lui apporter son soutien massif si seulement il lui avait présenté sa décision avec la contrition appropriée : « Je me rends compte que je n’atteindrai jamais les distances que tu couvrais. Pourtant, je me demande si ce ne serait pas bon pour mon cœur de courir 3 petits kilomètres, disons, deux ou trois fois par semaine. » Mais non. Il fallait qu’il coure un marathon ! Elle passa donc le reste de la journée à éviter son mari en faisant semblant d’être une professionnelle rigoureuse. Elle ne redescendit se faire du thé qu’après l’avoir entendu sortir. Ce n’était pas gentil, pas « rationnel », mais ce genre d’attitude lui ressemblait bien et le moment choisi par Remington était cruel.
Elle aussi avait probablement commencé à courir en imitant quelqu’un d’autre – même si, à l’époque, elle n’avait pas eu cette impression. Tous deux sédentaires, ses parents étaient en surpoids et, bien sûr, avec le temps, cela s’était aggravé. Pour eux, faire de l’exercice se résumait à pousser une tondeuse mécanique, qui fut remplacée le plus vite possible par une tondeuse à moteur. Rien de mal à cela. Dans les années 1960, les Américains de son enfance adoraient les appareils ménagers. Un signe de modernité. Il était de bon ton de n’utiliser que le minimum d’huile de coude.
Analyste marketing chez Johnson & Johnson, son père était muté tous les deux ou trois ans. Serenata était née à Santa Ana, Californie, mais n’avait pas eu le temps de connaître la ville avant que la famille ne déménage à Jacksonville, Floride – puis de là à West Chester, Pennsylvanie ; Omaha, Nebraska ; Roanoke, Virginie ; Monument, Colorado ; Cincinnati, Ohio et, enfin, à New Brunswick, New Jersey, où se trouvait le siège de l’entreprise. Par conséquent, elle n’avait aucun sentiment d’appartenance régionale et faisait partie de ces rares individus dont le seul identifiant géographique était le bon gros pays lui-même. Elle était « une Américaine » sans qualificatif ni précision – car se dire « grecque-américaine » alors qu’elle n’avait jamais mangé la moindre moussaka étant petite lui paraissait pathétique.
Gamine, elle avait été ballottée d’une école à l’autre, et cela l’avait empêchée de s’attacher. Elle n’avait assimilé la notion d’amitié qu’à l’âge adulte – et encore, difficilement –, avec une tendance à perdre ses amis par pure étourderie, comme des gants qu’on laisse tomber dans la rue. Pour Serenata, l’amitié était une discipline. Elle se suffisait à elle-même et se demandait parfois si ne pas souffrir de la solitude était un défaut.
Sa mère avait réagi aux incessantes transplantations en adhérant à de multiples Églises et groupes de bénévoles sitôt la famille installée dans une nouvelle ville, comme une pieuvre sous amphétamines. À cause des continuelles réunions liées à ses engagements, sa fille unique avait été livrée à elle-même, ce qui convenait parfaitement à Serenata. Une fois en âge de préparer elle-même ses sandwichs au beurre de cacahuètes, Serenata avait consacré ce temps libre sans surveillance à développer sa force et son endurance.
Elle s’allongeait, mains posées à plat sur la pelouse, et comptait le nombre de secondes – une fois mille, deux fois mille – qu’elle était capable de tenir, jambes tendues à trente centimètres au-dessus du sol (quelques petites secondes décourageantes mais ce n’était qu’un début). Elle s’accrochait à la branche basse d’un arbre et tentait de hisser le menton au-dessus bien avant d’apprendre que l’exercice s’appelait une traction. Elle avait inventé son propre programme d’entraînement. Pour réaliser ce qu’elle avait appelé une « jambe cassée », elle faisait le tour du jardin en sautant sur un pied, l’autre jambe tendue devant elle comme pour un pas de l’oie et recommençait dans l’autre sens en sautant en arrière. Exécuter un « roulé-boulé » consistait à s’allonger sur le sol, les genoux ramenés sur la poitrine, et à basculer en arrière en tendant les jambes derrière la tête ; plus tard, elle avait ajouté un « relevé de jambes au sol » à la fin de l’exercice. Adulte, elle se rappellerait avec une incrédulité teintée de tristesse que, lorsqu’elle enchaînait ses inventions en vue de ses Jeux olympiques de jardin, il ne lui était jamais venu à l’esprit d’inviter les enfants du voisinage à y participer.
Beaucoup de ses contorsions étaient stupides, mais, répétées un certain nombre de fois, elles ne l’en fatiguaient pas moins. Ce qui n’était pas pour lui déplaire, même si ces exercices farfelus – dont elle tenait secrètement le registre d’une écriture dansante dans un carnet à la couverture neutre caché sous son matelas – n’étaient pas franchement amusants. Il était possible – et c’était intéressant de s’en rendre compte – qu’elle n’ait pas eu particulièrement envie de les faire et qu’elle les ait faits quand même.
Au cours de sa scolarité, on avait attendu peu de chose des filles en matière d’éducation physique, et cette faible exigence avait constitué une des rares constantes entre Jacksonville, West Chester, Omaha, Roanoke, Monument, Cincinnati et New Brunswick. À l’école primaire, la demi-heure de récréation favorisait le kickball – et si on était assez malin pour se lever avant que ses coéquipiers perdent le tour de batte, on avait peut-être une chance de courir les 10 mètres jusqu’à la première base. La balle au prisonnier était encore plus absurde : faire des sauts ridiculement petits à droite et à gauche. Au collège, vingt minutes sur les quarante-cinq des cours de gymnastique réglementaires étaient consacrées à se mettre en tenue puis à se rhabiller. Le professeur demandait à l’ensemble des filles de faire dix sauts bras et jambes écartés, cinq burpees, et de courir sur place trente secondes. Ces exercices de musculation étaient des ersatz, et très injustement, en quatrième, on avait soumis ces mêmes filles à une évaluation de leur condition physique. Ce jour-là, Serenata avait dépassé aisément la barre des cent relevés de buste au test des abdos. Le professeur était intervenu et, paniqué, l’avait sommée d’arrêter. Bien sûr, au cours des décennies suivantes, elle avait continué à faire des abdos par séries de cinq cents. Abdos dont l’efficacité était toute relative, musculairement parlant, mais elle avait un faible pour les classiques.
Mais Serenata Terpsichore – nom qui rimait avec alligator, même si au fil des années elle s’était immunisée contre les enseignants qui mettaient l’accent sur la première syllabe de son nom et prononçaient la dernière comme s’il s’agissait d’une tâche épuisante – n’avait pas l’intention d’embrasser une carrière de sportive professionnelle. Elle n’avait aucune envie de jouer dans une équipe de volley nationale. Ni de devenir danseuse classique. Elle ne se voyait pas participer à des compétitions d’haltérophilie ni obtenir le sponsoring d’Adidas. Elle n’avait jamais battu un quelconque record et ne s’y était jamais essayée. Pour elle, un record signifiait mettre ses propres exploits en rapport avec ceux d’autres gens. Or, elle avait beau s’être infligé volontairement des exercices frénétiques quotidiens depuis l’enfance, cela ne regardait personne. Les pompes relevaient du domaine de l’intime.
Elle ne s’était jamais identifiée à un sport en particulier. Elle courait, elle faisait du vélo, elle nageait, mais elle n’était ni coureuse, ni nageuse, ni cycliste. C’étaient des moyens de locomotion élémentaires, voilà tout. Elle n’avait pas non plus l’esprit d’équipe, comme on dit. Son parcours de course à pied idéal était désert. Elle aimait le calme d’une piscine sans nageurs. Depuis cinquante-deux ans qu’elle utilisait principalement son vélo pour se déplacer, la vue d’un autre cycliste la privait de sa solitude et la mettait de mauvaise humeur.
Dans la mesure où Serenata se serait épanouie sur une île déserte en compagnie de poissons, il était étonnant qu’elle ait été si souvent récupérée par la « multitude », pour citer Remington. Tôt ou tard, la moindre excentricité, la moindre manie ou idée fixe un peu curieuse finissait par être reprise par tout le monde.
À seize ans, sur un coup de tête, elle s’était rendue dans un obscur salon du centre de Cincinnati et s’était fait tatouer un minuscule motif sur la peau fine de l’intérieur de son poignet droit. Elle avait attrapé le motif au vol, littéralement : un bourdon. Pas débordé, le tatoueur avait pris son temps. Il avait su restituer à la perfection les ailes diaphanes, les antennes fureteuses, les fines pattes prêtes à atterrir. Le motif n’avait aucun rapport avec elle. Quand on se forge une personnalité à partir de rien, on prend ce qu’on a sous la main ; chacun d’entre nous est une œuvre d’art fruit du hasard. Et puis la décision arbitraire s’était vite transformée en marque distinctive. Le bourdon était devenu son emblème, gribouillé à l’infini sur la couverture entoilée de ses classeurs à trois anneaux.
Dans les années 1970, le tatouage était l’apanage quasi exclusif des dockers, des marins, des détenus et des bandes de motards. Pour les enfants rebelles de la classe moyenne, ce qu’on n’appelait pas encore un « tattoo » était une souillure. Cet hiver-là, elle avait dissimulé le bourdon aux yeux de ses parents sous des manches longues. Au printemps, elle avait porté sa montre au bras droit, le cadran à l’intérieur du poignet. Elle vivait dans la peur constante d’être découverte, même si le secret conférait au tatouage des superpouvoirs. Avec le recul, il aurait été plus noble de déclarer publiquement la « mutilation » et d’en assumer les conséquences, mais c’était le point de vue d’une femme adulte. Les jeunes, pour qui le temps passait avec une telle obstination que chaque instant leur apparaissait comme un sursis sans fin, attachaient beaucoup d’importance au fait de temporiser.
Naturellement, un matin, elle avait eu une panne d’oreiller. Venue réveiller la marmotte, sa mère avait découvert le poignet nu dépassant des draps. Elle avait fondu en larmes quand l’adolescente avait avoué que le dessin n’avait pas été réalisé au feutre.
Le motif de ces larmes : Serenata devait bien être la seule élève de son lycée à oser le tatouage. Aujourd’hui ? Plus d’un tiers des dix-huit – trente-cinq ans en avaient au moins un et la superficie de peau américaine débordant de Hobbits, de barbelés, de codes-barres, d’yeux, de tigres, de motifs ethniques, de scorpions, de crânes ou de superhéros était de la taille de la Pennsylvanie. L’intrépide incursion de Serenata dans les bas-fonds allait devenir une chose banale.
À vingt ans passés, agacée de voir les mèches de son épaisse chevelure noire se prendre dans les barrettes classiques, Serenata s’était mise à fabriquer des boudins de tissu coloré à travers lesquels elle faisait passer un gros élastique. Une fois les extrémités de l’élastique attachées, les boudins étaient cousus de sorte qu’ils forment un cercle. Ces nouvelles attaches lui dégageaient le visage sans tirer sur les cheveux, tout en ajoutant une touche élégante à sa coiffure. Certaines jeunes filles de son âge avaient trouvé l’objet excentrique mais plus d’une collègue lui avait demandé où s’en procurer. Ensuite, dans les années 1990, la plupart des Américaines en avaient eu au moins vingt-cinq dans toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Elle s’était alors fait couper les cheveux au niveau des oreilles et avait jeté ses « chouchous », comme on les appelait, à la poubelle.
Ce devait être aux alentours de 1980 également qu’elle s’était forcée à tenter une énième fois de se faire des amis en invitant à dîner quelques collègues du service client de chez Lord & Taylor. Au cours des deux années précédentes, elle s’était essayée à la cuisine japonaise. Cet engouement était tout ce qui lui restait d’une relation sans avenir avec un garçon qui l’avait emmenée dans un minuscule établissement où se restauraient ses compatriotes expatriés. Elle avait adoré la texture, la fraîcheur, la subtilité. Plus tard, chez elle, elle avait fait des essais avec du vinaigre de riz, du wasabi en poudre et un couteau bien aiguisé. Impatiente de faire partager ses découvertes, elle avait disposé une ribambelle de plats devant ses invitées, persuadée que ce serait « canon », pour reprendre une expression qui ne serait en vogue que bien des années plus tard.
Elles avaient été horrifiées. Aucune fille n’avait supporté l’idée du poisson cru.
De nos jours, il n’était pas rare de trouver trois sushi-bars différents dans la même rue d’une ville moyenne de l’Iowa. Les étudiants à lunettes avaient une préférence pour l’anguille fraîche ou en saumure. Certes, Serenata ne pouvait s’attribuer le mérite des traditions centenaires d’un illustre archipel d’Asie. Il n’empêche, ce qui était jadis une particularité était devenu le goût dominant.
La montre qui dissimulait son péché d’autodégradation ? L’objet avait joué à merveille son rôle car il avait appartenu au père de Serenata. Depuis lors, elle n’avait porté que des montres d’homme, surdimensionnées. Vinrent les années 2010, et là, quelle surprise : dans tout le pays, une femme sur deux s’était mise à porter une grosse montre de style masculin. Ses livres préférés faisaient peu de bruit à leur sortie, voire aucun – La Maison au bout du monde ou Là-bas –, mais étaient systématiquement adaptés au cinéma et, soudain, ces fétiches personnels appartenaient à tout le monde. Elle venait à peine de faire revivre l’art quasi oublié du quilt, assemblant des carrés de velours élimé ou de vieilles serviettes de toilette, un œil sur Breaking Bad, dont personne ne connaissait encore l’existence, qu’un essaim d’abeilles matelasseuses traversait tout le pays, répandant une tendance nationale. Si Serenata Terpsichore découvrait un groupe obscur qui se produisait uniquement dans les clubs miteux et les fêtes de mariage, c’était la garantie pour ces mêmes inconnus de figurer dans les meilleures ventes l’année suivante. Et s’il prenait l’envie à Serenata de porter des bottes douillettes en peau de mouton, réservées jusqu’ici à de petits groupes de surfeurs australiens et californiens, l’idéal pour supporter l’hiver à Albany, vous pouviez être sûr qu’Oprah Winfrey ferait sous peu la même découverte.
Ce genre de déconvenues était sans doute arrivé à d’autres. Il existait tant de choses à porter, à aimer, à faire. Et les gens étaient nombreux. Si bien que, tôt ou tard, ce que vous revendiquiez comme personnel était adopté par plusieurs millions de vos plus proches amis. Après quoi, soit vous renonciez à ce que vous aimiez, soit vous vous soumettiez, groggy, à l’avènement du conformisme servile. Serenata avait en grande partie opté pour la deuxième solution. Il n’empêche que, chaque fois que cela se produisait, elle avait l’impression d’être un terrain occupé, comme si une horde d’inconnus campaient sur sa pelouse.
Avec constance et de plus en plus vite au cours des vingt dernières années, le conformisme avait envahi l’activité physique sous toutes ses formes. Elle l’entendait presque, ce grondement à l’intérieur de son crâne, semblable à la cavalcade migratoire de gnous fonçant dans sa direction, la poussière s’accrochant à ses narines, le martèlement de leurs sabots tambourinant depuis l’horizon. Cette fois, les masses ne se contentaient plus d’imiter ses goûts musicaux et littéraires dans l’intimité de leurs foyers. Cette fois, on les repérait en agrégats, en foules piétinant les creux et les bosses des parcs publics, barbotant de concert dans les quatre couloirs de la piscine de son quartier, vociférant avec les fanatiques, pédalant tête baissée en nuées de cyclistes, chacun voulant à tout prix dépasser le vélo qui le précédait, pour mieux s’arrêter au prochain feu rouge – où la meute s’ébrouait, chacun de ses membres prêt à sauter sur son coreligionnaire telle une hyène chargeant une proie. Cette fois, l’incursion dans son territoire n’était pas métaphorique mais pouvait se mesurer en mètres carrés. Son cher mari avait rejoint le gros du troupeau des clones décérébrés.

2
MÊME SI SON GENOU DROIT la réprimandait chaque fois qu’elle faisait porter son poids dessus, Serenata se refusait à monter une marche après l’autre comme un enfant de deux ans. Le lendemain après-midi, après avoir descendu l’escalier en boitillant pour aller se faire un thé, elle avait découvert Remington au salon. Bien qu’elle ne se soit toujours pas habituée à le trouver là en semaine, il était injuste d’en vouloir à son mari. C’était aussi sa maison. Ce n’était ni son fait ni sa faute, pour être précis, s’il avait pris une retraite anticipée.
Son accoutrement était quand même on ne peut plus agaçant : legging, short vert satiné laissant dépasser un caleçon mauve criard et haut vert brillant avec grilles d’aération mauves – la tenue complète, l’étiquette du prix se balançant sur sa nuque. Une montre de sport neuve brillait à son poignet. Sur un homme plus jeune, le bandana rouge noué autour du front aurait pu passer pour élégant mais sur Remington, à soixante-quatre ans, on aurait dit un accessoire de cinéma pour que les spectateurs puissent décrypter le sens de la scène au premier coup d’œil : ce type est cinglé. Au cas où le bandana n’aurait pas suffi, ajoutons les chaussures de running tendance, de couleur orange, avec toujours plus de finitions mauves.
Au moment où elle entrait dans la pièce, il se baissa et saisit sa cheville des deux mains. Il l’attendait.
Elle le regarda donc. Après avoir tenu sa cheville un instant, il se releva bras tendus au-dessus de la tête et répéta le mouvement avec l’autre cheville. Le voyant chanceler en équilibre sur un pied, un genou ramené sur la poitrine, elle partit préparer son Earl Grey. À son retour, il était appuyé des deux mains contre un mur pour allonger les muscles du mollet. Tout l’enchaînement fleurait bon Internet.
— Mon chéri, dit-elle, il est prouvé que s’étirer est une bonne chose, mais uniquement après avoir couru. Le seul avantage de le faire avant est de remettre à plus tard la partie déplaisante.
— Tu ne vas pas me louper, c’est ça ?
— C’est possible, répondit-elle d’un ton léger avant de remonter à l’étage.
La porte d’entrée claqua. Elle sortit sur la terrasse et se pencha par-dessus la rambarde pour l’épier. Après avoir tripoté sa nouvelle montre compliquée, l’intrépide Remington se lança dans son premier jogging – passant péniblement le portail avant de s’engager sur Union Street. Elle aurait pu le doubler au petit trot.
C’était mesquin de sa part mais elle vérifia l’heure à sa montre. Douze minutes plus tard, la porte claquait de nouveau. La douche de Remington durerait plus longtemps. Est-ce ainsi qu’elle traverserait cette épreuve ? Avec condescendance ? On n’était qu’en octobre. L’hiver allait être long.
— Tu as bien couru ? se força-t-elle à lui demander au cours du dîner, par ailleurs fort silencieux.
— Ça m’a revigoré, déclara-t-il. Je commence à comprendre pourquoi tu t’y es tenue pendant ces quarante-sept ans.
Mouais. Attends qu’il fasse froid, qu’il y ait du grésil et qu’un vent mauvais te souffle dans la figure. Attends que tes intestins commencent leur boulot, qu’il te reste 7 kilomètres à faire et que tu sois obligé de continuer, ramassé sur toi-même, le ventre contracté, en priant pour arriver avant qu’une explosion se produise dans ton short vert satiné. Tu verras comment tu seras revigoré.
— Et tu es allé jusqu’où ?
— J’ai fait demi-tour à Highway Nine.
Huit cents mètres depuis leur porte d’entrée. Il n’en débordait pas moins de fierté. Elle le regarda, fascinée. Il était impossible de lui faire honte.
Et pourquoi aurait-elle voulu lui faire honte ? Ce qui maintenant la mettait en rage dans cette décision de son mari de courir un marathon, décision stupide et moutonnière prise sur un coup de tête, c’était la rapidité avec laquelle ce petit désir de lui faire honte l’avait envahie après sa prouesse : courir – si on pouvait appeler cela courir (vous voyez, encore ce mépris polluant) – 1,6 malheureux kilomètre. Elle n’était pas une harpie agressive, elle ne l’avait jamais été en trente-deux ans de vie commune. Au contraire, les personnes comme elle, indépendantes et sur la défensive, une fois que les barrières infranchissables qu’elles érigeaient systématiquement entre elles et le reste du monde avaient été ébranlées, arrivaient à s’impliquer sans compter. La plupart des gens trouvaient Serenata froide et cela lui convenait parfaitement ; être perçue comme une femme qui garde ses distances lui permettait précisément de le faire. Mais elle n’avait jamais été distante avec Remington Alabaster et ce, dès le milieu de leur premier rendez-vous. Le fait de rester dans son coin ne signifiait pas pour autant qu’on n’avait pas besoin de compagnie, comme tout être humain. C’était juste qu’on avait tendance à mettre tous ses œufs dans le même panier. Remington était son panier. Elle ne pouvait pas se permettre d’en vouloir au panier – d’avoir envie de faire honte au panier ou d’espérer que le panier échoue quand le panier jetait son dévolu sur ce qui était devenu un marqueur social plutôt banal.
Elle lui était redevable du fait d’avoir transformé ce qui aurait pu être une solitude aride en quelque chose de rond, de plein et de riche. Elle avait vraiment apprécié d’être sa seule confidente quand la situation au SDT avait dégénéré – il était trop dangereux pour lui de parler à un collègue. L’indignation partagée avait créé une camaraderie qui lui manquait. Pendant toute la débâcle, il n’avait pas douté un seul instant qu’elle soit résolument de son côté. Ils avaient eu des divergences, en particulier à propos de leurs enfants qui, tous deux, étaient devenus pour le moins étranges. Il n’en demeurait pas moins que l’unité de mesure d’un mariage était militaire : un bon mariage, c’était une alliance.
En outre, quand ils s’étaient rencontrés, elle tâtonnait. Elle lui devait sa carrière.
Enfant, après des vacances à Cape Hatteras, elle avait décrété que sa seule ambition était de devenir gardienne de phare – propulsée à l’extrémité d’une pointe, perchée au-dessus d’une étendue qui pouvait vous faire vous sentir toute petite ou très grande selon l’humeur, avec les pleins pouvoirs sur un fanal géant. Elle aurait vécu dans une petite pièce circulaire décorée de bois flotté ; réchauffé des boîtes de soupe sur un réchaud ; lu (ne pas oublier qu’elle n’avait que huit ans) Fifi Brindacier à la lumière d’une ampoule nue se balançant au plafond et regardé (même remarque) des rediffusions de Jinny de mes rêves sur un poste miniature en noir et blanc comme celui de leur hôtel sur la barrière des Outer Banks. Plus tard, au cours de sa période « cheval », courante chez les filles, elle s’était imaginée en garde forestier faisant, seule, le tour d’immenses forêts domaniales à dos de cheval. Plus tard encore, inspirée par une offre d’emploi insolite parue dans un journal, elle était devenue obsédée par l’idée de s’occuper d’un domaine sur une île tropicale, propriété d’un homme très riche, qui ne viendrait qu’une fois par an en jet privé, accompagné d’un aréopage de célébrités. Le reste du temps, elle aurait le domaine pour elle seule – avec salle à manger pouvant accueillir cent personnes, salle de bal éclairée par des lustres, ménagerie privée, parcours de golf et plusieurs courts de tennis, tout cela sans l’ennui d’avoir à faire fortune et donc de monter auparavant une de ces affaires barbantes. Il ne lui était jamais venu à l’esprit qu’un accès illimité à un parcours de golf et à des courts de tennis avait peu d’intérêt sans un partenaire.
Adolescente, ses jeux d’enfant au fond du jardin ayant cédé la place à un programme d’entraînement physique secret mais exigeant, Serenata avait rêvé d’emplois susceptibles de trouver une application pratique à l’effort physique. Elle s’imaginait seule femme sur un chantier de construction, martelant de gros clous, trimballant de grandes plaques de Placoplatre et maniant un marteau-piqueur – époustouflant ses collègues masculins, qui se seraient d’abord moqués de la morveuse avant d’être amenés à la respecter et à défendre son honneur dans les bars. À moins qu’elle ne soit devenue le meilleur atout d’une équipe de déménageurs (qui se seraient d’abord moqués d’elle, avant d’être amenés à la respecter et à défendre son honneur dans les bars…). Elle avait aussi envisagé une carrière d’élagueuse. Hélas, les emplois nécessitant de la force physique étaient apparemment sous-qualifiés et sous-payés, et ses parents, issus de la classe moyenne, avaient jugés ridicules ces fantasmes herculéens.
Pendant des années, l’enfant unique avait amusé ses parents en jouant des pièces radiophoniques de son cru. Elle enregistrait tous les rôles sur une radiocassette portable en ponctuant ses œuvres d’effets sonores – claquements de porte, grincements de parquet, froissements de papier pour simuler le bruit du feu. En même temps, les rêves de profession solitaire dont elle se berçait enfant semblaient révéler une profonde connaissance de soi. En conséquence, la profession qui paraissait le plus appropriée était celle d’auteur.
Oh, ses parents avaient considéré cette ambition tout aussi irréaliste que celle de devenir ouvrier du bâtiment. Ils espéraient simplement que Serenata se marie. Cela dit, au moins, un penchant littéraire plaidait en faveur d’études supérieures, ce qui aurait pour résultat d’améliorer la qualité de ses prétendants et leur aptitude à gagner de l’argent. C’est ainsi que, avec leur bénédiction, elle était entrée à Hunter, située à un jet de pierre de New Brunswick, et en était sortie, comme la plupart des diplômés en lettres et sciences sociales et humaines, chômeuse en puissance.
À vingt ans, Serenata n’avait pas de but dans la vie et tirait le diable par la queue. N’ayant pas les moyens d’avoir son propre appartement, elle avait dû (horreur) partager son logement avec d’autres jeunes filles de son âge qui n’avaient pas de but dans la vie et tiraient le diable par la queue. Aucun des boulots ingrats qu’elle trouvait n’exigeait un diplôme universitaire. Elle s’efforçait de trouver du temps pour son « œuvre », même si elle ne le formulait jamais de manière aussi prétentieuse. Chose terriblement gênante, chaque fois qu’elle rencontrait une de ses semblables à New York, toutes se présentaient comme des auteures et s’efforçaient également de trouver du temps pour leur « œuvre ».
C’est en assurant la permanence téléphonique du service client de Lord & Taylor que le vent avait tourné. Un jeune homme avait appelé pour savoir comment échanger une cravate hideuse qui lui avait été offerte. Il avait décrit l’article de mauvais goût avec tout un tas de détails cocasses. Il lui avait demandé la marche à suivre pour un client qui avait un reçu et pour celui qui n’en avait pas, alors qu’il appartenait certainement à l’une ou l’autre de ces deux catégories. Il était lentement apparu à l’employée qu’elle était qu’il faisait durer la conversation. Il avait fini par la supplier de répéter après lui la phrase : « Attention à la fermeture des portes. »
— Pardon ?
— Dites-le, c’est tout. Faites-moi plaisir. « Attention à la fermeture des portes. »
Comme ce qu’il lui demandait de répéter n’était tout de même pas : « Puis-je vous sucer la bite ? », elle s’était exécutée.
— Parfait, avait-il dit.
— Je ne vois pas comment on pourrait mal le dire.
— La plupart des gens le diraient mal, lui avait-il opposé avant de lui expliquer qu’il était fonctionnaire au Service des transports de la ville de New York.
Il était chargé de mettre la main sur une nouvelle voix qui enregistrerait les informations à destination des usagers des transports publics et l’avait implorée de passer l’audition. Elle s’était montrée méfiante, bien sûr. Par prudence, elle avait vérifié l’adresse du Service des transports dans l’annuaire et avait constaté qu’elle correspondait à celle qu’il lui avait donnée.
Au bout du compte, il avait été décidé en haut lieu que les New-Yorkais n’étaient pas tout à fait prêts à se soumettre à l’autorité d’une voix de femme, et Serenata n’avait pas obtenu le poste. Comme le lui avait raconté Remington par la suite, après avoir réécouté son audition, un des membres de l’équipe avait déclaré qu’un passager écoutant cette voix sensuelle n’entendrait pas le message et qu’il envisagerait surtout de se faire le haut-parleur.
Cependant, avant que la décision décevante soit prise, elle avait accepté de dîner avec lui – mais seulement après sa deuxième invitation. Elle s’était vue contrainte de décliner la première, lancée spontanément à la suite de son audition, au motif que le trajet à vélo entre son appartement situé dans l’East Village et les bureaux du SDT situés Downtown Manhattan était trop court pour « compter », or il n’était pas question d’aller dîner sans avoir fait de sport auparavant. Ils avaient convenu de se retrouver au Café Fiorello sur Broadway, un restaurant italien haut de gamme que les New-Yorkais de longue date abandonnaient généralement aux touristes. Malgré la magnificence du lieu, elle avait tenu, comme toujours, à venir à vélo.
De loin, depuis l’entrée du restaurant, Remington avait semble-t-il observé la transformation de sa Cendrillon au pied d’un panneau de stationnement alterné. En équilibre précaire sur un pied, elle s’était débarrassée d’une basket usée et avait descendu une jambe de son jean – en veillant à ce que sa jupe qui retombait en voletant continue de la couvrir de façon convenable. Il faisait encore froid en mars et son collant ivoire lui servait en outre d’isolant. Puis, d’une sacoche, elle avait retiré une paire de talons hauts vertigineux en cuir verni rouge et, se tenant à la selle de son vélo pour ne pas tomber du haut de l’escarpin, elle avait répété le même strip-tease avec l’autre jambe avant de fourrer son jean dans la sacoche. Ensuite, elle avait lissé sa jupe et s’était remis du rouge à lèvres en vitesse, la balade à vélo lui ayant procuré le coup de blush nécessaire. Elle avait retiré son casque, secoué son épaisse chevelure noire, puis avait attaché celle-ci à l’aide d’un gadget en tissu fait maison qui ne s’appelait pas encore un chouchou. Remington avait alors regagné l’intérieur du restaurant, lui permettant ainsi de laisser au vestiaire son blouson crasseux et ses sacoches, qui, jaune vif lors de l’achat, étaient désormais de la couleur lugubre et vomitive d’une olive pourrie.
Devant un plat de pâtes au homard, Remington avait réagi à ses aspirations d’auteure avec une neutralité qui devait dissimuler un certain agacement. Après tout, elle aussi se trouvait agaçante.
— C’est peut-être une solution de facilité, je le crains. Tous les gens que je croise ici veulent être auteur.
— Si c’est vraiment ce que tu veux, peu importe que ce soit devenu commun.
— Mais je me demande si c’est vraiment ce que je veux. Je reconnais que j’adore être seule. Mais je n’ai pas une folle envie de me dévoiler. Je tiens à ce que les autres ne se mêlent pas de mes affaires. Je préfère garder mes secrets. Chaque fois que je m’essaie à la fiction, j’invente des personnages qui n’ont rien à voir avec moi.
— Ah ! Alors tu as peut-être un avenir en littérature.
— Non, parce qu’il y a un autre problème. Tu ne vas pas aimer.
— Là, tu m’intrigues, avait-il dit en se penchant en arrière, abandonnant sa fourchette dans son assiette.
— Aux infos, on ne parle que de gens qui meurent de faim ou dans un tremblement de terre. Or je suis en train de me rendre compte que je me fiche de leur sort.
— Les catastrophes naturelles ont souvent lieu dans des pays lointains. Les victimes sont abstraites. Il est peut-être plus facile de s’intéresser à des gens qui vivent plus près de chez nous.
— Les gens qui souffrent ne sont pas abstraits. À la télévision, ils sont bien réels. Quant à ceux qui vivent plus près de chez nous, je m’en fiche aussi.
Remington avait ri.
— C’est une opinion dont on pourrait dire qu’elle est originale, ou révoltante.
— J’opte pour révoltante.
— Tu te fiches des autres, moi y compris ?
— C’est une exception, peut-être, avait-elle répondu prudemment. J’en fais quelques-unes. Mais je suis d’un naturel oublieux. Drôle de qualificatif pour une auteure. Par ailleurs, je ne suis pas certaine d’avoir une voix qui se démarque.
— Au contraire, tu as une voix à part. Je pourrais t’écouter réciter le bottin.
Elle avait ajouté une petite note rauque au timbre suave de sa voix.
— Vraiment ?
Remington lui avouerait plus tard qu’il avait eu une érection en l’entendant prononcer ce mot.
Ils étaient passés à autre chose. Pour être polie, elle lui avait demandé comment il avait atterri au SDT. Contre toute attente, Remington avait répondu avec passion.
— On pourrait penser que les transports ne sont qu’une histoire de mécanique, alors qu’il s’agit d’émotions. Aucun autre aspect de la vie urbaine ne suscite de sentiments aussi forts. Dans certaines rues, si on supprime une voie de circulation pour la transformer en piste cyclable, cela peut soulever une émeute. Il suffit d’un feu piéton mal réglé qui dure deux bonnes minutes pour qu’on entende les automobilistes tambouriner sur leur volant, toutes vitres fermées. Le bus qui met une heure à arriver quand la température est négative… Le métro coincé indéfiniment sous le tunnel de l’East River sans qu’aucune explication soit fournie… Une rampe d’accès à une autoroute conçue de manière aberrante parce qu’un virage empêche de voir les voitures arriver… Une signalisation pas très claire qui vous expédie sur l’autoroute à péage du New Jersey pendant 32 kilomètres sans possibilité de sortir alors qu’on voulait prendre la direction du nord et qu’on est déjà en retard. Tu te contrefiches peut-être des gens, mais des transports ? Tout le monde se sent concerné par les transports.
— C’est possible. Je prends mon vélo pour un cheval. Mon cheval adoré.
Il lui avait avoué qu’il l’avait regardée se changer sur le trottoir.
— Et si on devait aller quelque part ensemble ?
— Je te retrouverais à vélo.
— Même si je te proposais de venir te chercher ?
— Je refuserais. Poliment.
— Je m’interroge sur ce « poliment » dans la mesure où ton refus serait buté et impoli.
— Insister pour que je modifie une habitude de toujours serait également impoli.
Comme la plupart des gens rigides, Serenata se moquait de savoir si son intransigeance était une qualité séduisante. Les gens résolument obstinés ne faisaient jamais de concession. Il fallait se conformer à leur programme.

Sous la pression désarmante de l’ingénieur en génie civil, Serenata avait, en effet, passé une audition dans une agence de publicité en quête d’une voix off et avait été embauchée sur-le-champ. D’autres opportunités du même ordre en nombre suffisant lui avaient permis de démissionner de chez Lord & Taylor. Elle s’était forgé une réputation. Avec le temps, ses activités avaient englobé les livres audio et, aujourd’hui, les publicités et les jeux vidéo constituaient l’essentiel de son travail. Si ses semblables lui importaient peu, elle accordait une importance capitale à l’excellence et était toujours ravie de découvrir de nouveaux timbres ou de prolonger sa tessiture dans les aigus comme dans les graves pour interpréter un enfant grincheux ou un vieillard acariâtre. C’était un des plaisirs procurés par la voix humaine que celle-ci ne se limite pas aux notes d’une gamme musicale et Serenata savourait le nombre infini des tonalités permettant d’exprimer la déception.
Parce qu’elle avait beaucoup déménagé enfant, elle avait une diction curieusement dénuée de particularisme et fluide, ce qui était utile. À ses oreilles, les diverses prononciations des mots « main », « rose », « monde » étaient toutes correctes et toutes arbitraires. Elle pouvait facilement prendre n’importe quel accent parce qu’elle ne tenait pas particulièrement au sien – et même un enquêteur en linguistique avisé n’aurait pu déterminer l’origine de son argot.
— Je suis de nulle part, avait-elle expliqué à Remington. Il arrive que, en entendant mal mon prénom, les gens l’écrivent « Sarah Nada », Sarah Rien.
Mais, bizarrement, les premiers temps de leur relation avaient été chastes. La réserve naturelle de Serenata avait incité de précédents soupirants à essayer de franchir les remparts – avec des conséquences fatales. Il se peut que Remington ait donc répliqué astucieusement à sa retenue en se montrant réservé en retour, mais elle s’était mise à avoir peur qu’il ne la trouve pas attirante, voyant qu’il ne lui faisait pas d’avances.
— Je sais que c’est ma voix qui t’a fait craquer, avait-elle fini par lui dire. Mais lorsqu’elle a été incarnée, l’entendre en 3D t’a coupé dans ton élan ?
— Tes frontières sont sous bonne garde, avait-il répondu. J’attendais d’obtenir mon visa.
Alors elle l’avait embrassé – elle lui avait pris la main et l’avait posée fermement à l’intérieur de sa cuisse avec le formalisme requis pour tamponner un passeport. Tant d’années après, la question était : puisque Remington avait d’abord respecté de façon fascinante son sens aigu du territoire, pourquoi l’envahissait-il aujourd’hui à l’âge de soixante-quatre ans ?

— J’ai fini la salle de bains du premier, annonça la jeune fille en tirant d’un coup sec sur le poignet de ses gants en caoutchouc pour les retirer, ce qui avait l’inconvénient de les retourner complètement.
Serenata indiqua d’un signe de tête la paire de gants humides et malodorants posés sur l’îlot de la cuisine.
— Tu as recommencé.
— Oh, merde !
— Je ne te paie pas pour que tu remettes chaque doigt dans le bon sens, fit-elle remarquer, mais sur un ton humoristique.
— D’accord, disons que j’ai fini ma journée.
Après un coup d’œil à sa montre, Tomasina March – surnommée Tommy – s’attela à la tâche ardue qui consistait à pousser l’index retourné du premier gant et à le faire avancer centimètre par centimètre dans le tunnel jaune caoutchouteux et collant.
Contrairement à ses parents qui en avaient toujours eu une, avant d’emménager à Hudson, Serenata rejetait l’idée d’une femme de ménage. Oh, elle n’avait pas de problème de conscience par rapport à cette question. Simplement, elle ne voulait pas d’étrangers – d’autres gens – chez elle. Mais, à soixante ans, elle était sur la pente descendante au sens propre du terme. Du sommet, elle pouvait embrasser le déclin qui l’attendait. Soit elle décidait de consacrer une part non négligeable de cette période étonnamment courte et potentiellement précipitée de déchéance à frotter le savon aggloméré autour de la bonde de la douche, soit elle payait quelqu’un pour le faire à sa place. C’était tout vu.
Par ailleurs, même si, d’ordinaire, la proximité d’une énième forcenée de l’exercice physique l’aurait rebutée, quand elle avait vu sa nouvelle voisine de dix-neuf ans faire des séries de cent sauts bras et jambes écartés dans son jardin jonché de meubles en mille morceaux, cela avait rappelé à Serenata les « jambes cassées » et autres « roulés-boulés » de son enfance. Ravie de se faire de l’argent de poche (Serenata lui donnait 10 dollars de l’heure – si effroyable que ce soit, c’était bien payé pour le nord de l’État de New York), Tommy était une grande perche aux membres longs, un peu gauche, mince mais sans formes. Elle avait des cheveux blonds ternes et fins, et un visage ouvert et candide. La principale qualité de ce visage était d’évoquer de manière brutale le sentiment affreux d’avoir toute une vie imbécile qui vous attendait, une vie qu’on n’avait pas demandée, pour commencer, et dont on ne savait que faire. À l’âge de Tommy, la plupart des jeunes avec un tant soit peu de jugeote étaient traversés par l’impression nauséeuse que, au moment où ils auraient finalement réussi à bidouiller un plan, il serait trop tard, puisque à dix-neuf ans ils auraient déjà dû mettre la machine en marche. Pour une raison qui restait mystérieuse, les gens étaient nostalgiques de leur jeunesse. La nostalgie était pure amnésie.
— Mais où est Remington ? demanda Tommy.
— Si incroyable que cela puisse te paraître, il est sorti courir. Ce qui signifie que nous avons six bonnes minutes pour parler de lui derrière son dos.
— Je ne savais pas qu’il courait.
— Il ne courait pas. Ça date de quinze jours. Il s’est mis dans l’idée de tenter un marathon.
— Tant mieux pour lui.
— Comment ça ?
— Eh bien, répondit Tommy, concentrée sur le gant – elle n’avait toujours pas réussi à remettre l’index à l’endroit –, tout le monde a envie de courir un marathon. Où est le mal ?
— C’est le fait que tout le monde en ait envie. Je sais qu’il est désœuvré mais il aurait pu choisir quelque chose de plus original.
— Il n’y a pas tant de choses que ça à faire. Quelle que soit l’idée qu’on a, quelqu’un l’a déjà eue. Être original est une cause perdue.
— Je suis méchante, dit Serenata, qui ne pensait pas à Remington – mais, bien sûr, c’était aussi envers lui qu’elle l’était. Ces gants, je ferais mieux de t’en acheter une nouvelle paire. Mais tu t’en sortirais plus vite si tu arrêtais de faire les cent pas.
Tout en continuant d’arpenter la cuisine de long en large, Tommy finit par retourner l’index avec succès.
— Je ne peux pas. Je n’en suis qu’à douze mille et il est déjà seize heures.
— Douze mille quoi ?
— Douze mille pas, expliqua-t-elle en montrant le bracelet en plastique à son poignet gauche. J’ai une montre Fitbit. C’est une fausse, mais c’est pareil. Le problème, c’est que, pour une raison obscure, si je m’arrête, ce truc ne comptabilisera pas mes trente premiers pas. Sur le mode d’emploi, il est écrit : « Il suffit que vous vous arrêtiez pour serrer la main à quelqu’un », comme si on serrait trente fois la main de quelqu’un. Ces modes d’emploi sont rédigés par des Chinois qui ne connaissent rien aux coutumes américaines. Je ne veux pas dire du mal des Chinois, ajouta-t-elle, inquiète. C’est comme ça qu’on les appelle ? Les Chinois ? On dirait une insulte. Bref, trente pas plus trente pas plus trente pas – ça finit par faire beaucoup.
— En quoi c’est important ? Tu me donnes le tournis avec tes allers et retours.
— On poste nos pas sur Internet tous les jours. La plupart des gens en accumulent, disons, vingt mille ou plus, et cette connasse de Marley Wilson qui était en terminale avec moi en fait régulièrement trente mille.
— Ce qui fait combien de kilomètres ?
— Un peu moins de 24, déclara Tommy.
— Si elle se les tape vraiment, ça peut lui prendre cinq heures par jour. Elle a une autre activité ?
— Ce n’est pas le problème.
— Pourquoi le nombre de pas des autres t’intéresse-t-il à ce point ?
— Tu ne piges pas. Et pourtant, tu devrais. Ça t’embête que Remington ait commencé à courir principalement parce que toi, tu as arrêté.
— Je n’ai pas dit que ça m’embêtait.
— Mais c’est évident. Il est en train de te battre. Même s’il ne court que six minutes, il te bat.
— Je continue à faire de l’exercice, d’une façon différente.
— Pas pour longtemps. La semaine dernière, tu râlais parce qu’il n’existe aucun mouvement d’aérobic qui ne sollicite pas les genoux. Et quand les tiens sont trop gonflés, tu ne peux même pas nager.
C’était ridicule d’être blessée alors que Tommy ne faisait que répéter ce qu’elle avait dit elle-même.
— Si ça peut te consoler, ajouta Tommy en agitant triomphalement un gant entièrement à l’endroit, la plupart des gens qui font les marathons arrêtent de courir juste après. C’est comme les candidats du Big Loser qui redeviennent gros à la fin de l’émission. Ils cochent la case sur leur bucket list et ils passent à autre chose.
— Tu savais que cette expression n’a pas plus de dix ans ? J’ai vérifié. C’est un scénariste qui a fait la liste des choses qu’il voulait faire avant de mourir. Et il l’a appelée comme ça. Une liste sur laquelle il avait mis en premier : « Faire produire un de mes scénarios. » Il a écrit un film sur cette fameuse liste. Il a dû réussir car l’expression est devenue virale.
— Il y a dix ans, j’avais neuf ans. En ce qui me concerne, je l’ai toujours employée.
— L’expression « devenir viral » est devenue virale il y a quelques années à peine – je me demande s’il existe un mot pour ça : quelque chose qui est ce qu’il décrit.
— Tu attaches plus d’importance que moi aux mots.
— C’est ce qui s’appelle être instruite. Tu devrais essayer un de ces jours.
— Pourquoi ? Je te l’ai dit, moi aussi, je veux devenir interprète de voix off. Je lis déjà plutôt bien. Il faut juste que j’améliore le « ton », comme tu dis.
Cette étrange amitié qui faisait fi de la différence d’âge avait pris son envol après que Tommy avait découvert que Serenata Terpsichore avait enregistré le livre audio d’un de ses romans jeunesse préférés. Tommy n’avait encore jamais rencontré une personne dont le nom apparaissait sur une page Amazon. Cela avait transformé Serenata en superstar.
— Ce qui m’agace à propos de ces expressions subitement ubiquitaires…
Tommy n’allait pas demander la signification de « ubiquitaires ».
— … c’est-à-dire celles que soudain tout le monde emploie, ajouta Serenata, c’est seulement que ces gens qui balancent une expression à la mode à tout bout de champ sont persuadés d’être hyper branchés et pleins d’imagination. Or on ne peut pas être branché et plein d’imagination. On peut être ringard et sans imagination ou bien branché et conformiste.
— Pour quelqu’un qui s’en fiche, tu parles beaucoup de ce que les autres pensent et de ce qu’ils font.
— C’est parce que les autres m’étouffent.
— Je t’étouffe ? demanda timidement Tommy en s’arrêtant pour de bon.
Serenata se leva – c’était une mauvaise journée côté genou – et prit la jeune fille par les épaules.
— Sûrement pas ! C’est toi et moi contre le monde entier. Maintenant que tu t’es interrompue, tes trente premiers pas sont perdus. Alors, buvons un thé.
Tommy se glissa sur une chaise avec gratitude.
— Tu savais qu’en restant assise un quart d’heure, tout ton corps change ? Ton cœur et le reste.
— Oui, je l’ai lu quelque part. Mais je ne peux plus rester debout douze heures par jour. Ça me fait mal.
— Tu sais, je ne voulais pas te mettre dans l’embarras tout à l’heure en parlant de running. Parce que, de toute façon, pour une vieille, tu es encore méchamment sexy.
— Merci – enfin, je crois. Fraise-mangue, ça te va ? demanda Serenata en allumant le gaz sous la bouilloire. Même si je suis encore à peu près bien foutue, ça ne durera pas. Mon secret, c’était de faire de l’exercice. Un secret qui s’est ébruité, on dirait.
— Pas tant que ça. La plupart des gens ont une mine épouvantable. Regarde ma mère.
— Tu m’as dit qu’elle avait du diabète, dit Serenata qui, avec un très mauvais sens du timing, sortit une assiette de cookies aux amandes. Fiche-lui un peu la paix.
Tommy March n’était pas mal-aimée mais sous-aimée, ce qui était pire – de la même manière qu’un jeûne express avait une influence revigorante quand un régime interminable vous rendait irritable et faible. Le père de la jeune fille avait fui depuis longtemps et sa mère sortait rarement de la maison. Elles bénéficiaient sans doute des aides sociales. Donc, même dans cette ville où l’immobilier était en berne – à 200 000 dollars, cette grande baraque à bardeaux marron était une affaire, trois salles de bains, trois terrasses et six chambres, dont deux n’avaient pas encore d’attribution –, la mère de Tommy était locataire. Elle n’avait pas encouragé sa fille à aller à l’université. Ce qui était dommage car Tommy avait beaucoup de volonté, même si son envie de développement personnel manquait d’ancrage. Elle passait d’une toquade à l’autre comme une bille de flipper sans avoir vraiment conscience de la puissance des forces sociales qui la frappaient. Quand elle s’était autoproclamée végane (avant de se rendre compte après deux semaines de ce régime qu’elle ne pouvait pas se passer de pizzas), elle était persuadée que l’idée lui était venue comme par magie.
Typique de l’époque, le sucre mettait Tommy dans tous ses états. Comme si elle était indépendante d’elle-même, et à la façon de la langue d’un lézard sur une fourmi, la main de Tommy se précipita sur un cookie et le posa sur ses genoux.
— Et sinon, tu continues à faire ta vieille grincheuse anti-réseaux sociaux ?
— Je préfère me concentrer sur la vraie vie.
— Les réseaux sociaux, c’est la vraie vie. Bien plus vraie que celle-ci. C’est seulement parce que tu t’en tiens éloignée que tu ne le sais pas.
— Je préfère me servir de toi comme espionne. J’ai fait la même chose avec Remington pendant des années. Il fréquentait le monde du travail et me racontait ensuite. Quant à ce qu’il y a trouvé… Il me semble que la prudence impose d’y être recouvert d’une bonne couche d’isolant…
— Bon, je crois qu’il vaut mieux que tu saches… Selon les plates-formes pour les jeunes…
Tommy avait cessé de regarder Serenata dans les yeux.
— Eh bien, les Blancs qui lisent les livres audio ne devraient pas prendre des accents. Surtout ceux des personnes de couleur.
— Personnes de couleur ! répéta Serenata. Remington a toujours trouvé désopilant d’imaginer qu’un jour, au boulot, il dise « personnes colorées » à la place. Il aurait été viré. Bon, il a été viré quand même. C’est bien la peine de faire toutes ces courbettes quand on n’est pas marquis.
— Écoute, ce n’est pas moi qui fixe les règles.
— Bien sûr que si. D’après Remington, c’est parce que tout le monde obéit à ces diktats sortis d’on ne sait où que cela les renforce. Il dit aussi que les règles sciemment ignorées deviennent « juste des suggestions ».
— Tu ne m’écoutes pas ! Le problème, c’est que ton nom est apparu. Et pas en bien.
— Rappelle-moi ce qui ne va pas avec le fait de prendre un accent ? J’ai du mal à suivre.
— C’est… problématique.
— Ce qui veut dire ?
— Ce qui veut tout dire. C’est le grand méchant mot pour désigner tout ce qui est super mauvais. Maintenant tout le monde dit que les Blancs qui font semblant de parler comme les populations marginalisées font de la parodie et aussi que c’est de l’appropriation culturelle.
— Ça me déprime profondément de t’entendre parler de « parodie » et autres « appropriation culturelle » ou je ne sais quoi quand tu ne connais pas le mot « ubiquitaire ».
— Maintenant, je le connais. Ça veut dire « tout le monde le fait ».
— Non. « Omniprésent », « partout ». Donc, pourquoi mon nom apparaît-il ?
— Tu veux la vérité ? À cause des accents que tu prends dans les livres audio. Je crois que c’est parce que tu les fais super bien. Tu as une réputation. Alors quand les gens cherchent un exemple, c’est à toi qu’ils pensent.
— Si j’ai bien compris, dit Serenata, à partir de maintenant, je suis censée faire parler un dealer de coke de Crown Heights comme s’il était professeur de littérature médiévale à Oxford. « Yo, mec, c’te meuf vaut moins qu’une pute. »
Elle avait prononcé la phrase sur un ton snob d’aristocrate anglais et Tommy rit.
— S’il te plaît, n’en parle pas à Remington, implora Serenata. Jure-le-moi. Je ne plaisante pas. Il paniquerait.
— Qu’est-ce qu’il ne faut pas dire à Remington ? demanda Remington lui-même alors qu’il refermait derrière lui la porte de la cuisine donnant sur l’extérieur.
On était en novembre et il avait fait l’erreur classique de trop se couvrir alors que le danger quand on courait par des températures basses était d’attraper un chaud et froid. Il avait transpiré abondamment sous les multiples couches de ses vêtements d’hiver et il était écarlate. Son teint rougeaud était aussi illuminé par un éclat d’une nature plus intérieure. Oh, elle espérait n’être jamais rentrée d’un bon vieux running des familles avec un tel air dégoulinant d’autosatisfaction.

3
— POUR TOI, j’ai fait une prise de sang, j’ai couru sur un tapis de course, on m’a couvert d’électrodes… Mais j’ai eu le feu vert, annonça Remington à peine entré.
L’idée du check-up ne venait pas de lui, il s’y était plié pour faire plaisir à Serenata.
— Le docteur Eden a repéré une petite anomalie cardiaque mais il m’a assuré que c’était courant et qu’il n’y avait pas lieu de s’inquiéter.
— Quelle anomalie ?
Il aurait sans doute préféré ne rien avoir à dire de négatif, mais, heureusement pour Serenata, son mari était un maniaque de la vérité.
— Je ne me rappelle pas le nom.
Il avait choisi de ne pas s’en souvenir pour éviter qu’elle n’aille chercher sur Google de quoi se mettre la rate au court-bouillon.
— Ce qui compte, c’est que je sois en pleine forme. Eden ne voit pas ce qui m’empêcherait de courir un marathon, à condition que j’augmente la distance progressivement et que je me tienne au programme.
— Quel programme ?
— Le programme que je suis sur Internet, répondit Remington avec trop d’empressement.
— Tu ne pouvais pas trouver tout seul comment courir un peu plus longtemps chaque semaine ? objecta Serenata tandis qu’il lui tournait le dos pour retourner à la voiture.
— Ce n’est pas si simple, dit-il en sortant deux gros sacs lourds de la banquette arrière. Il faut se fixer des objectifs, courir plus longtemps et moins longtemps entre deux. Varier l’allure. C’est une science. Tu n’as jamais couru de marathon…
— Alors maintenant tu me fais la leçon.
— Je ne comprends pas ce mépris que tu as pour tout projet qui ne serait pas le tien, soupira-t-il en déposant bruyamment les sacs au pied de la table de la salle à manger. Pourquoi serait-ce forcément un signe de faiblesse que de consulter la somme considérable d’informations qui existent sur le sujet ? Ton hostilité déclarée au reste de l’espèce humaine, voilà un signe de faiblesse. Elle te place dans une position défavorable sur le plan de l’évolution. Tâche d’être modeste et tu apprendras des erreurs des autres.
— C’est quoi, ça ?
— Des haltères. Il faut que je travaille ma sangle abdominale.
Serenata lutta contre un haut-le-cœur mental.
— Tu ne peux pas dire « torse » ? Et je te signale que j’en ai, des haltères. Tu aurais pu me les emprunter.
— Depuis le début je ne te sens pas vraiment portée sur le partage. Je préfère avoir mes propres affaires. Je pensais utiliser une des chambres inoccupées pour en faire ma salle de sport.
— Tu veux dire que tu vas réquisitionner une chambre, a-t-elle dit.
— N’en as-tu pas réquisitionné une pour tes propres cabrioles ?
— Tu as aussi ton bureau. Même si je ne sais pas bien à quoi il sert.
— Ne me dis pas que tu es en train de m’asticoter parce que je suis au chômage. Rassure-moi, tu ne pensais pas ce que tu viens de dire.
— Non. Enfin quoique, mais ce n’était pas gentil. Je déteste ce mot, « cabrioles ». Je cherchais quelque chose de blessant. Pardon.
— De plus blessant. Je retire « cabrioles ». Exercices. Appelons-les comme tu veux.
— Vas-y, prends une des chambres d’amis. La maison est grande et ce n’est pas comme si nous étions les puissances européennes procédant au découpage du Moyen-Orient après la Première Guerre mondiale.
Elle prit le visage de Remington entre ses mains et l’embrassa sur le front, pour sceller leur trêve. Il était plus de 18 heures et, au pays de Serenata, le dîner devait se mériter.
Elle monta se changer, enfila un short crasseux et un T-shirt en piteux état tout en se demandant s’il ne fallait pas se faire du souci concernant cette « anomalie cardiaque ». Le secret professionnel auquel sont tenus les médecins faisait qu’on n’arrivait pas à avoir de véritables informations. Même si elle était certaine que son mari ne mentirait pas sur le fameux « feu vert », il était par ailleurs tellement obnubilé par le marathon de Saratoga qu’il aurait pu minimiser une anomalie inquiétante. »

Extrait
« Valeria et Deacon n’avaient rien en commun et, enfants, ils n’étaient pas proches. Bouleversant la dynamique classique portée par le rang de naissance, leur fille avait longtemps eu peur de son petit frère. Gamine, chaque fois qu’elle le submergeait de cadeaux, sa générosité apparaissait comme un geste d’apaisement. Plus singulier encore, Deacon avait, semble-t-il, peu en commun avec l’un ou l’autre de ses parents. Oh, il tenait de son père son charme dégingandé, mais n’avait pas son caractère contemplatif ni son sang-froid. Et Serenata ne se reconnaissait pas non plus dans le garçon. Là où elle était solitaire, Deacon était secret, et cela faisait une grosse différence. Là où s’entourer d’une foule de gens ne l’intéressait pas, Deacon semblait souhaiter que l’humanité tout entière tombe malade, ce qui faisait une différence encore plus grosse. De manière générale, sur le plan génétique, le fait que ces deux personnes soient le fruit de parents avec lesquels ils paraissent n’avoir aucun lien était déconcertant et Serenata n’aurait jamais imaginé que ce type de familles existait avant de se réveiller, ébahie, dans l’une d’elles. » p. 81

À propos de l’auteur
SHRIVER_lionel_ ©Eva_VermandelLionel Shriver © Photo Eva Vermandel

Née en 1957 en Caroline du Nord, Lionel Shriver a fait ses études à New York. Diplômée de Columbia, elle a été professeur avant de partir parcourir le monde. Elle a notamment vécu en Israël, à Bangkok, à Nairobi et à Belfast. Après Il faut qu’on parle de Kevin (Belfond, 2006 ; Pocket, 2021 ), lauréat de l’Orange Prize en 2005, La Double Vie d’Irina (Belfond, 2009), Double faute (Belfond, 2010), Tout ça pour quoi ? (Belfond, 2012 ; J’ai Lu, 2014), Big Brother (Belfond, 2014 ; J’ai Lu, 2016), Les Mandible, une famille : 2029-2047 (Belfond, 2017 ; Pocket, 2019) et Propriétés privées (Belfond, 2020 ; Pocket, 2021), Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes est son huitième roman traduit en français. Lionel Shriver vit entre Londres et New York avec son mari, jazzman renommé. (Source: Éditions Belfond)

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Oiseau

SKADEN_oiseau

  RL-automne-2021

En deux mots
Dans un futur assez lointain, une poignée d’hommes et de femmes trouve refuge sur une planète où ils ne disposent guère que de quoi survivre, mais ils s’accrochent. Un groupe de Terriens débarque un siècle plus tard et vient remettre en cause l’équilibre déjà très fragile de la communauté.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

L’homme est-il un loup pour l’homme?

Dans ce roman d’anticipation, le norvégien Sigbjørn Skåden imagine un petit groupe d’humains installé sur une planète lointaine et qui voit débarquer des Terriens, sans savoir si ces nouveaux arrivants sont un espoir ou une menace.

Nous voici dans un monde qui pourrait fort bien être le nôtre dans moins d’un demi-siècle. L’un de ces instants de bascule, d’un combat pour la survie de l’humanité dans un environnement devenu de plus en plus hostile. Sur une planète non répertoriée pour l’instant vit une poignée de survivants, un peu plus d’une trentaine d’hommes et de femmes qui ont trouvé refuge sous un dôme qui leur permet d’assurer leurs besoins vitaux. Pourtant, ils disposent tout de même d’une certaine technologie, notamment d’écrans leur permettant de communiquer, car la parole a laissé place à l’écrit. Pour le reste, les animaux ont disparu et les repas sont tous à base de graines et de céréales, véritable viatique dans cet univers hostile ou même le jour et la nuit ne sont plus réguliers.
C’est dans ce contexte que débarquent les Terriens partis à la recherche d’exilés. Sur leur planète qui compte désormais plus de neuf milliards de personnes, la vie est aussi devenue de plus en plus difficile, les ressources s’amoindrissant toujours davantage.
L’arrivée de ces explorateurs n’est pas pour autant vécue comme une délivrance par les autochtones qui craignent notamment que leur infériorité dans le domaine scientifique et technologique ne se retourne contre eux, qu’ils deviennent des vassaux des nouveaux arrivants.
La première phase de la cohabitation est pourtant prometteuse, les messages d’encouragement et les promesses de soutien donnent même à certains l’impression que ces visiteurs seront leurs sauveurs, qu’ils pourront les aider à reconstruire leur histoire engloutie dans une perte de données et de toutes archives. Restent donc l’amour et la haine, la solidarité et le conflit.
Sigbjørn Skåden, qui se bat pour préserver l’identité des Sami dans une Norvège qui semble ne les considérer que comme une ethnie folklorique, dépeint cette guerre pour la survie d’un peuple dans une dystopie qui scinde le récit en deux époques, l’année 2048 et l’année 2147 et permet au lecteur de basculer de l’espoir au désespoir, de la paix à la guerre, de la vie à la mort. Les perspectives sont sombres, mais le roman est captivant, notamment par une écriture très éloignée des grandes épopées. Ici, il n’est pas question de retracer à la manière d’un Robinson Crusoé, le quotidien des habitants pour se nourrir et se protéger d’une nature hostile, pas davantage de faire étalage de découvertes scientifiques et de la supériorité du génie humain, mais de contempler ce monde qui n’offre plus guère de perspectives. Et nous oblige à nous poser les vraies questions. Existentielles. Vitales.

Oiseau
Sigbjørn Skåden
Agullo éditions
Roman
Traduit du norvégien par Marina Heide
160 p., 12,90 €
EAN 9782382460054
Paru le 7/10/2021

Où?
Le roman est situé sur une planète non répertoriée.

Quand?
L’action se déroule dans le futur, en 2048 et en 2147.

Ce qu’en dit l’éditeur
2048. Heidrun s’adresse à sa fille: en tant que première enfant née sur Home, elle incarne l’avenir des hommes sur cette planète. C’est là que se sont installés les passagers de l’expédition UR après avoir quitté la Terre, à bout de ressources. Mais la vie n’a rien à voir avec celle qu’ils ont connue: le climat est rude, la temporalité différente et aucun son ne parvient à percer le lourd silence qui règne là. Heidrun confie à sa petite le rôle de l’oiseau, celle qui saura les guider tous vers la lumière. 2147. Un siècle plus tard, la poignée d’hommes qui survivent difficilement sur Home rendent tous les jours hommage à leurs ancêtres, les pionniers. Mais un jour, leur quotidien est bouleversé par l’arrivée d’un vaisseau à bord duquel se trouve une équipe venue de la Terre. Tout le monde ne voit pas d’un bon œil cette intrusion : ces étrangers apportent-ils un nouvel espoir ou leur venue signera-t-elle la fin de la petite communauté ? Quel genre d’avenir nous attend si nous quittons la Terre ? Quels seront nos plus grands défis ? Les conditions de survie difficiles ou la nature humaine ? Telles sont quelques-unes des questions à la base de ce roman contemplatif qui saura donner goût à la science-fiction aux plus réfractaires.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Goodbook.fr
Blog Le nocher des livres
Blog Les lectures du Maki

Les premières pages du livre
« 2048
Su, réveille-toi. Je vais te raconter une histoire. L’histoire de quelqu’un qui a découvert une planète inconnue. Tu entends, Su, ma petite fille ? Des gens sont partis dans un vaisseau qui portait le nom d’un oiseau, ils ont voyagé loin, longuement, jusqu’à trouver une tempête. Ils s’y sont précipités tout en sachant qu’ils ne pourraient jamais faire demi-tour, à des années-lumière de tout ce qu’ils connaissaient. Réveille-toi, Su, il faut que tu m’écoutes. Écoute ce que maman a à te dire. De l’autre côté, il y avait une planète. Ils l’ont appelée Sedes, parce que ce serait leur nouveau chez eux. Au bout d’un moment, une petite fille est née là-bas. C’était toi, Su. C’était toi.

Extrait du journal de bord
DE L’AUTRE CÔTÉ DE LA PLANÈTE, IL Y A L’OCÉAN. GRAND-PÈRE M’Y A EMMENÉE UN JOUR, AVANT QUE LES DERNIERS AVIONS NE SOIENT IMMOBILISÉS À TERRE. C’ÉTAIT L’APRÈS-MIDI, IL S’EST POSÉ SUR LE RIVAGE ET NOUS NOUS SOMMES INSTALLÉS LÀ POUR REGARDER L’INFINITÉ DU LARGE. AVANT LE COUCHER DU SOLEIL, DES TOURBILLONS SONT APPARUS, DES SPIRALES QUI SE SONT MATÉRIALISÉES UNE À UNE DANS LA DENSE COUCHE DE NUAGES ET SONT TOMBÉES DU CIEL, VERS LA SURFACE HOULEUSE. NOUS SOMMES RESTÉS LONGUEMENT LÀ, TANDIS QUE LA LUMIÈRE S’ÉVANOUISSAIT À L’HORIZON, DES CENTAINES DE TOURBILLONS S’AGITAIENT À FLEUR D’EAU, FRONÇAIENT LA NOIRCEUR DE L’OCÉAN.

2147
Le matin, le vent souffle. La lumière d’un soleil. Dans une zone montagneuse, au creux d’un petit renfoncement, un homme se redresse en position assise, à l’abri d’une tente en forme d’œuf. Il s’étire. Le paysage est aride et désert, seules quelques saillies rocheuses viennent percer le sable rouge, pas un brin de verdure, pas un mouvement, tout est statique, mort, sauf les bourrasques qui balaient le sable épais, fait non de grains mais de débris écarlates.
L’homme dans son œuf commence à manger. Un bruit omniprésent monte aux alentours, un bruissement subtil qui se lève avec la lumière matinale et se pose telle une nappe monotone sur le paysage. D’un geste lent et calme, il se nourrit et s’hydrate, tandis que le soleil grimpe de plus en plus haut au-dessus des crêtes. Une fois son repas terminé, il glisse l’emballage dans un sac et enfile un casque. Puis il replie la tente d’un seul geste et la fourre dans le sac. Sa combinaison est rouge, elle aussi, d’un rouge plus clair que la terre, et son casque d’un blanc fané, orné d’une visière transparente qui lui couvre tout le visage. Le tissu du vêtement s’agite quand l’homme se lève et fait face au vent, le nez pointé vers la montagne.
Il se met à escalader le versant. Ses pieds s’enfoncent dans le sol sans laisser de traces ; dès qu’il lève le talon, du sable ruisselle et comble le trou, comme si aucun être humain n’était jamais passé par ici. Au sommet du col, il s’arrête. Le paysage montagneux s’étire de toutes parts, rouge et désert. Le soleil est perché au-dessus de sa tête et le bruit s’est intensifié, le bruissement sourd a laissé place à un crépitement perçant, une vibration dans l’air qui vous transperce la chair et érafle le squelette. À l’aide d’un appareil qu’il sort de son sac, il fait quelques mesures de routine, alors que le vent redouble de force, tiraille le tissu de sa combinaison, lèche le sable au sommet. Les rafales s’acharnent sur lui, s’abattent en pellicule sur sa visière. L’homme reste immobile un instant, les yeux plissés vers le jour naissant, avant de ranger l’appareil, de tourner le dos au soleil et de redescendre là d’où il vient.

La lumière se dissipe. La vallée est une langue, un versant qui s’incline depuis les hauteurs pour venir se coucher au fond d’une profonde cuvette. Outre de petits reliefs qui rompent çà et là le sable rouge, le paysage est plat, monotone, rébarbatif. Quand l’homme franchit le passage qui y mène, l’obscurité a commencé à s’imposer. Dans la cuvette en contrebas, la lumière se diffuse à la manière d’une lanterne, un grand dôme éclaire peu à peu le crépuscule. L’homme se hâte dans cette direction. En s’aplanissant, le terrain s’élargit pour former un arc de part et d’autre de la vallée bordée de parois rocheuses escarpées qui, tout au fond, s’arrêtent sur un mur massif enfermant le tout dans un cocon.
Arrivé en bas, l’homme ralentit. Ses pas se font plus agiles, plus légers. Il coupe de biais, se dirige vers le côté de la vallée, où une imposante terrasse naturelle forme un toit, un léger appentis. Aux alentours, le sable est plus sombre, d’une teinte plus profonde, rouge bordeaux. Une vaste zone sableuse aux grains plus fins, plus collants, comme du terreau. Ce sont les vestiges des excavations, d’importantes quantités de terre ont été extirpées d’ici et acheminées ailleurs.
L’homme se penche, en attrape une poignée, la verse dans un étui qu’il a extrait de son sac, avant de se retourner d’un coup et de repartir vers le dôme lumineux, plus loin dans la vallée.
Même ici, le vent malmène la combinaison, les bourrasques remontent jusqu’à la crête et s’emparent de l’homme. Une fois tout près du but, il constate que la lumière du jour a presque décliné, mais celle du dôme l’éclaire de plus en plus. Une porte s’ouvre.
La pièce est une cellule isolée, un espace intermédiaire qui sépare le dehors du dedans. L’homme attend là sans bouger que s’allume un indicateur vert. Il retire alors son casque, libère un entremêlement d’épais cheveux noirs, il a les traits jeunes, le teint pâle et lisse, les yeux clairs, limpides. Après avoir retiré ses vêtements d’extérieur, il approche du mur qui donne sur le dôme et entre, aussitôt la porte ouverte.
La zone urbaine baigne dans une couleur mate et argentée, un reflet blême venu du soleil artificiel illumine les façades et les toits. L’homme marche entre les bâtiments. MONTIFRINGILLA, lit-on en lettres rouges flamboyantes dans son dos, au-dessus de la porte par laquelle il s’est glissé.
Des ombres tombent dans les ruelles, de petites poches d’obscurité. Il n’y a pas âme qui vive. Le toit du dôme est transparent, il fait sombre au-dehors, le crépitement perçant s’est tu, on n’entend pas un bruit, pas même le son des pas. Là où la ville prend fin pour laisser place à une grande zone cultivée qui s’étend sur tout le périmètre, l’homme pénètre dans une petite maison. Sans prendre la peine d’allumer, il traverse le séjour en direction de la cuisine, avance à tâtons à la lueur qui filtre de l’extérieur. Il attend d’être arrivé dans la salle de bains pour allumer, et s’observe dans le miroir. De sombres poils de barbes naissants lui criblent le menton, percent sa peau d’émail. L’eau coule à grand jet du robinet, au lieu de s’engouffrer droit dans la bonde, elle forme un maelström dans le lavabo. L’homme se baisse et se passe de l’eau sur le visage. Dehors, l’obscurité devient plus profonde.
Lorsqu’il se couche dans sa petite alcôve, la maison est de nouveau plongée dans le noir. Il dort. Et quand il se réveille, il voit une silhouette qui le regarde, assise dans la pièce. Il se redresse, bat des cils, allume la lumière.
Maman ? écrit-il sur un clavier laissé à son chevet. Maman, qu’est-ce qu’il y a ?
Ses paroles apparaissent sur un panneau mural.
Sa mère lui sourit.
Rien, écrit-elle. Je voulais juste être sûre que tu sois bien rentré.
Il fait noir. L’homme l’observe d’un air troublé.
Tu ne dors pas ?
Le vent se déchaîne depuis le coucher du soleil, le temps n’a jamais été aussi long, écrit-elle. La nuit dure depuis près de douze heures.
L’homme jette un œil par la fenêtre de l’alcôve. L’obscurité est toujours aussi profonde, mais les nuages filent à vive allure dans le ciel.
Tu as attendu longtemps ? écrit-il. Que je me réveille ?
Sa mère est assise sur un tabouret escamotable accroché au mur, dans un coin de la pièce. La lumière du lit jette des ombres sur son visage. Toute sa figure s’éclaire lorsqu’elle se penche en avant. Il fait bon.
Mais non, répond-elle, et elle lui passe la main dans les cheveux. Je mets en route le petit déjeuner?

Dans la cuisine, une seule lampe est allumée, une fenêtre au plafond donne sur la voûte, le toit du dôme et le ciel qui le surplombe, et une autre, dans un mur, sur le champ. Au-dessus courent des nuages isolés dans le noir, ils apparaissent dans la clarté des sources lumineuses qu’ils dissimulent, des étoiles qu’ils camouflent un instant pour ensuite les révéler.
Quand l’homme entre dans la cuisine, il trouve sa mère penchée sur la cuisinière, elle mélange le contenu d’une petite casserole sans prêter attention à lui. Il s’assied, la table est déjà mise. La vieille femme regarde d’un œil distrait le champ et les nuages qui filent dans le ciel, lui reste là, à l’observer.
Je ne me rappelle pas avoir jamais connu une tempête aussi violente, écrit-il au bout d’un moment.
Le texte apparaît sur un écran sphérique au-dessus de la table, mais sa mère, plantée devant la cuisinière, dos tourné, ne le voit pas. Il laisse ses paroles en suspens, le temps qu’elle se retourne, en vain. Il appuie alors sur une touche du clavier, et le texte passe sur un écran intégré à sa combinaison, au niveau du torse. Puis il s’approche de sa mère et lui prend délicatement l’épaule. Elle sursaute et se retourne, s’empressant d’afficher un sourire.
Tu m’as fait peur, écrit-elle, je ne t’avais pas vu.
Non, poursuit-elle, en réponse à ce qu’elle lit sur le torse de son fils, moi non plus.
La journée sera terriblement longue, peut-être la plus longue de l’histoire de Home, écrit-il.
Oui, peut-être.
Le calme règne dans la ville, personne n’a encore mis le nez dehors, mais quelques maisons sont allumées, des ombres glissent aux fenêtres, certains sont réveillés, ils attendent que le jour se lève. La mère retire la casserole du feu, elle l’apporte à table et s’installe sur le tabouret, en face de son fils.
Mange, écrit-elle, tant que c’est chaud.
Ils partagent le repas en silence, regardent par la fenêtre le périmètre du dôme et au-delà. La vieille femme mange lentement, elle porte tant bien que mal la cuillère à sa bouche, mâche tout en reposant sa main sur la table, pour répéter ce geste encore et encore. Elle a le visage maigre, les joues creuses, le teint hâve et flétri, grisâtre comme le papier qui se décompose en cellulose.

L’eau qui jaillit d’une fissure au pied de la montagne, en haut de la vallée, forme une rivière qui longe tout le territoire jusqu’à la paroi inférieure, où elle s’engouffre dans un trou dans la roche, disparaissant aussi soudainement qu’elle apparaît. Un cours éternel et indomptable, d’une force brutale, un flot blanc qui se précipite à travers la vallée, la seule source d’eau à ciel ouvert de la planète, en plus de l’océan à l’opposé.
Lorsque l’homme sort de chez lui, qu’il referme la porte de la maison, le jour a commencé à se lever. La lumière se faufile sur les bâtiments bas, s’installe sur les façades. Des nuages épars dissimulent un instant le soleil puis glissent plus loin, mais dans le dôme l’air est immobile et la température stable, seul un bruissement croissant vient perturber le silence, l’écho de la clarté du jour.
Il marche entre les maisons en direction du centre-ville, traverse une place puis s’introduit dans un bâtiment différent des autres, une construction à deux étages au toit vitré. La centrale de contrôle. Un cylindre de verre constitue le cœur du bâtiment : l’observatoire. Au sommet, un gigantesque télescope pointé vers la voûte est installé en contrebas d’une salle d’observation, avec un grand écran incurvé qui couvre tout un mur, ainsi que des machines, des chaises et une table. Un homme est assis là, seul, le regard fixé sur l’écran, sur les mesures qu’il parcourt à l’aide du tableau de commandes devant lui. Il est plus âgé, presque aussi vieux que la mère. Son nom, Ansgar, est cousu à points serrés sur sa combinaison, côté gauche.
Tu as interrompu l’excursion, écrit-il sans se retourner quand l’homme entre dans la pièce.
Ses paroles s’affichent sur le grand écran. Il pivote sur sa chaise, le salue d’un aimable hochement de tête. L’homme répond avec un sourire et prend place sur la chaise voisine.
On vérifie les résultats ensemble depuis le début ? suggère Ansgar. J’y ai jeté un œil, tout semble normal, mais c’est toujours mieux de regarder à deux.
Oui, tu n’es plus tout jeune, quelque chose pourrait t’avoir échappé, répond l’homme.
Peut-être, écrit Ansgar, le sourire aux lèvres.
Les analyses forment une masse flottante qui glisse lentement sur l’écran. Personne ne prononce un mot. L’homme s’enfonce dans sa chaise. À travers la baie vitrée, il voit sa mère, seule au milieu du champ. Elle va et vient dans le périmètre, tâte distraitement une pousse puis une autre, le visage tourné vers le fond de la vallée et sa formation de trente-quatre obélisques qui se dressent là où la rivière disparaît dans la roche. Un bosquet de pierre au milieu du paysage plat. À intervalles réguliers, elle s’arrête et se redresse, rentre les épaules, tout en scrutant les obélisques qui sortent du sable au loin.
Une jeune femme entre à son tour dans la pièce. Ils la remarquent seulement quand elle s’assied près de l’homme.
Bonjour, écrit-elle, avec un sourire radieux.
Tiens, ma fille, répond Ansgar, te voilà.
Bonjour, écrit l’homme.
Il la dévisage un instant et lui sourit.
Son nom, Iŋgir, est inscrit comme les leurs sur sa combinaison.
Il y a du nouveau ? leur demande-t-elle, le regard malicieux.
L’homme lui donne un coup de coude taquin. Iŋgir rougit et jette un œil à Ansgar. Il fixe de nouveau le flux de données qui défile sans cesse sur l’écran. Elle s’étire légèrement, bombe le torse, ses seins ressortent sous sa combinaison. Elle a les cheveux plus clairs que les deux autres, blond cendré, et la peau blanche, souple, sillonnée de vaisseaux bleuâtres. Elle dégage quelque chose de doux, de transparent. La fermeture éclair de sa combinaison laisse entrevoir la peau nue de son décolleté. À son tour, elle donne un discret coup de coude à son voisin, avant de se retourner vite vers l’écran, tout sourire.
Dix-sept portraits sont exposés au mur dans leurs dos, dix-sept hommes et femmes vêtus de la même combinaison, surmontés d’une inscription en grandes lettres : Nos 18 pionniers. Cor unum. Un seul cœur. Sur la première rangée se devine la trace d’une photographie qui a été retirée.
Dehors, la mère s’est immobilisée, le regard fixé sur les obélisques qui se dressent au fond de la vallée. La tempête se concentre de ce côté-là du ciel, les nuages qui roulent se font plus sombres et plus sauvages. Tous trois consultent longuement les résultats, assis à leurs places. Quand l’homme jette de nouveau un œil vers le champ, sa mère a disparu.
Voilà, rien de nouveau, écrit Ansgar une fois qu’ils ont tout parcouru.
Il y en a déjà eu, papa ? ironise Iŋgir.
Un jour, on pourrait connaître la percée, écrit Ansgar. Et tu ne pourras plus te moquer.
Il sourit à pleines dents, presque comme un rire muet. Le bruissement omniprésent s’accroît progressivement – le bourdonnement constant de microsons qui ricochent dans le conduit auditif – et s’étend en les enveloppant comme une couverture.
On devrait regarder le bulletin météo, écrit l’homme. On dirait que des conditions extrêmes nous attendent.
J’ai vérifié avant votre arrivée, répond Ansgar. Le vent devrait s’intensifier au cours de la soirée et de la nuit, je crois que nous allons affronter les rafales les plus fortes de notre histoire. C’est bien que tu aies arrêté les analyses et que tu sois rentré.
Oui, heureusement, écrit Iŋgir.
Elle déplace discrètement son bras pour que sa main repose contre celle de l’homme. Elle lui lance un regard, puis se tourne vers son père.
Ça souffle sur la rotation de la planète, reprend Ansgar. Si les pronostics s’avèrent exacts, la journée de demain pourrait être plus longue de 50 %, voire 75 %, que la moyenne.
Iŋgir remue la main, sa peau effleure celle de l’homme. Il a beau la regarder, elle continue en l’ignorant. Il finit par porter les yeux au-dehors, vers le champ déserté.
Il n’y a aucun danger, poursuit Ansgar. Mais la nuit sera longue. Très longue.
Iŋgir sursaute lorsque l’homme commence lentement à se lever. Elle le regarde enfin.
Tu t’en vas ? écrit-elle.
Je vais juste voir où est passée ma mère, répond-il. Je ne l’aperçois nulle part.
Elle a dû rentrer, écrit Ansgar.
Oui, sans doute.
Une fois à l’extérieur, l’homme coupe en direction de la partie inférieure du dôme. La zone cultivée, qui s’étend de tout son long, couvre plus de la moitié de toute la surface. Il marche tranquillement à travers champs, va d’un pas léger et prudent le long des sillons. Ses talons s’enfoncent dans la terre cultivée, du grain poisseux colle à ses semelles, … »

À propos de l’auteur

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Sigbjørn Skåden © Photo DR
Né en 1976, Sigbjørn Skåden est un écrivain same (lapon) installé à Tromsø. De langue same et norvégienne, il fait ses débuts en littérature en 2004 avec un poème épique contant le quotidien d’un village du Grand Nord de la Norvège à l’époque de l’entre-deux-guerres. Ce texte remarqué lui vaut d’être nommé au prestigieux prix du Conseil nordique en 2007. Oiseau est son deuxième roman, publié en Norvège en 2019 et salué par la critique. Il écrit également des textes pour des projets transartistiques expérimentaux. (Source: Agullo Éditions)
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Temps sauvages

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En deux mots
Un importateur de bananes et un publicitaire ont trouvé la martingale pour développer leurs affaires: faire croire que les réformes lancées au Guatemala par le président Arbenz étaient téléguidées par Moscou. Cette fake news, comme on ne l’appelait pas encore au sortir de la seconde Guerre mondiale, a entraîné des milliers de morts et ruiné tous les efforts de démocratie et de progrès durant des décennies.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Guatemala, quarante ans de malheur

Manuel Vargas Llosa retrace les circonstances qui ont mené au coup d’État et à la chute du président réformateur Jacobo Arbenz au Guatemala en 1954. Ce faisant, il montre comment un mensonge a plombé ce pays pour des décennies.

C’est une histoire vieille de près d’un siècle et pourtant d’une actualité brûlante. C’est la démonstration que le capitalisme le plus sauvage n’hésite pas à s’affranchir de la vérité pour prospérer toujours davantage. C’est la démonstration de l’impérialisme américain dans ce qu’il a de plus détestable et c’est enfin la tragédie d’un petit pays d’Amérique centrale, aujourd’hui l’un des plus pauvres au monde: le Guatemala.
La plume magique de Mario Vargas Llosa en fait pourtant d’abord une histoire d’hommes et de femmes, d’ambitions et de rêves, de pouvoir et de trahison, d’amour et de jalousie. Comme dans une tragédie antique, s’avancent d’abord les principaux protagonistes. Sam Zemurray, juif fuyant les pogroms et qui débarque aux États-Unis à la veille du XXe siècle, pourrait être le plus bel exemple du rêve américain. Self made man qui a l’idée d’importer des bananes et qui ne va pas tarder à imposer ce fruit sur les tables américaines et faire de sa société, la United Fruit Company, une multinationale qui s’étend principalement en Amérique centrale et latine ainsi qu’aux Antilles.
C’est en 1948 à New York qu’il rencontre Edward L. Bernays, lui aussi immigré juif, neveu de Sigmund Freud pour lui proposer de s’occuper des relations publiques de son entreprise qui souffrait d’une mauvaise réputation aussi bien aux États-Unis que dans les pays d’importation. Les deux hommes si dissemblables vont monter l’une des plus formidables opérations de désinformation de l’histoire et asseoir leur prospérité pour un demi-siècle.
Mais n’anticipons pas et poursuivons cette galerie de personnages hauts en couleur avec miss Guatemala, Martita Parra. Née chétive, la fille d’une famille d’artisans venus d’Italie et d’un juriste et avocat, va devoir épouser un médecin de 28 ans son aîné, le docteur Efrén Garcia Ardiles. Ce dernier ayant avoué à son père qu’il l’avait mise enceinte.
Jacobo Arbenz Guzmán entre alors en scène. Fils d’un pharmacien suisse qui a passé sa jeunesse aux côtés des indiens croupissant dans la pauvreté, «il sut qu’au Guatemala il y avait un grave problème social lié aux inégalités, à l’exploitation et à la misère, même si, ensuite, il se dirait que c’était grâce à sa femme, la Salvadorienne María Cristina Vilanova, qu’il était devenu un homme de gauche.» Brillant officier il devint ministre de la défense d’Arévalo, premier président soucieux de réformer le pays vers davantage de justice sociale. Mais durant son mandat, il eut surtout à combattre les tentatives de coups d’État et les factieux, avant de céder le pouvoir à son ministre de la défense, brillamment élu par un peuple avide de changement. Nous sommes en 1950 et c’est le moment de retrouver Bernays et Zemurray. Les deux hommes ont peaufiné leur plan, fait entrer de riches famille dans leur conseil d’administration et approché les journalistes pour leur proposer l’exclusivité des informations sur ce qui se trame réellement au Guatemala. Derrière le pouvoir en place, il fallait voir la main des communistes soucieux d’établir une tête de pont dans cette région du monde, voire d’installer une base militaire à quelques encablures du pays de l’oncle Sam. Après la parution des premiers articles, le département d’État et la CIA commencèrent aussi à s’intéresser à la question. Et quand Arbenz fit voter sa loi de réforme agraire, les oppositions avaient eu le temps de fourbir leurs armes, de nouveaux acteurs de faire leur apparition. Trujillo, le dictateur de la République dominicaine, dont Vargas Llosa avait déjà parlé dans La fête au bouc, qui racontait les derniers jours de sa dictature.
Avec l’aide de l’un de ses sbires, Johnny Abbes García, le Dominicain entendait neutraliser son voisin en soutenant le colonel Carlos Castillo Armas qui préparait des troupes au Honduras pour envahir son pays et prendre le pouvoir. N’oublions pas non plus John Peurifoy, l’ambassadeur américain, venu pour «en terminer avec la menace communiste».
Après le coup d’État, on va retrouver miss Guatemala qui a quitté son mari en espérant retrouver son père. Mais il refusera de la voir, alors sur un coup de tête cherchera refuge auprès du Président de la République qui en fera sa maîtresse. Le destin de la belle est à lui seul un roman. Contrainte à fuir après l’assassinat de son amant, on la retrouvera en République dominicaine dans d’autres bras, mais aussi au micro d’une radio de plus en plus écouée dans toute l’Amérique centrale. Une vraie vedette qui va susciter de nouvelles convoitises.
Le Prix Nobel de littérature péruvien a eu accès aux archives déclassifiées du département d’État et de la CIA, mais il a aussi rencontré beaucoup des acteurs et des victimes de cette fake news aux conséquences dramatiques. Ce faisant, il ne plonge pas seulement dans l’Histoire d’un petit pays d’Amérique centrale, il nous met en garde contre cette mode qui consiste à prêcher le faux pour faire basculer l’opinion. L’arme préférée des populistes et complotistes de tout poil est redoutable. Raison de plus pour aiguiser son esprit et ne pas prendre pour argent comptant toutes ces théories qui aujourd’hui – réseaux sociaux aidant – ne cessent de s’accumuler. Une mise en garde nécessaire qui est aussi un appel à la vigilance.

Temps sauvages
Mario Vargas Llosa
Éditions Gallimard
Roman
Traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan et Daniel Lefort
400 p., 23 €
EAN 9782072903861
Paru le 9/09/2021

Où?
Le roman est situé au Guatemala, principalement à Guatemala Ville. On y voyage aussi aux États-Unis, au Mexique, en République Dominicaine, au Honduras et au Salvador ainsi qu’en Suisse, à Genève.

Quand?
L’action se déroule de la fin de la Seconde guerre mondiale jusqu’au tournant du siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Conçu comme une redoutable machine narrative, Temps sauvages nous raconte un épisode-clé de la guerre froide : le coup d’État militaire organisé par les États-Unis au Guatemala en 1954, pour écarter du pouvoir le président légitime Jacobo Árbenz. Ce nouveau roman constitue également une sorte de coda à La fête au Bouc (Gallimard, 2002). Car derrière les faits tragiques qui se déroulent dans la petite République centroaméricaine, le lecteur ne manquera pas de découvrir l’influence de la CIA et de l’United Fruit, mais aussi du ténébreux dictateur de la République dominicaine, Trujillo, et de son homme de main: Johnny Abbes García.
Mario Vargas Llosa transforme cet événement en une vaste fresque épique où nous verrons se détacher un certain nombre de figures puissantes, comme John Peurifoy, l’ambassadeur de Washington, comme le colonel Carlos Castillo Armas, l’homme qui trahit son pays et son armée, ou comme la ravissante et dangereuse miss Guatemala, l’un des personnages féminins les plus riches, séducteurs et ambigus de l’œuvre du grand romancier péruvien.

Les critiques
Babelio
goodbook.fr
Les Échos (Pierre de Gasquet)
France Culture (Olivia Gesbert)
En Attendant Nadeau (Norbert Czarny)
Toute la Culture (Ilan Lévy)
Lpost.be (Jacques Melon)
Pages des libraires (Camille Colas Librairie du Channel, Calais)
Que Tal Paris
Blog Le domaine de Squirelito

Manuel Vargas Llosa s’entretient avec Christophe Ono-dit-Biot à propos de son roman Temps sauvages © Production Le Point

Les premières pages du livre
« Avant
Inconnus du grand public et, par ailleurs, peu présents dans les livres d’histoire, les deux hommes qui ont eu probablement le plus d’influence sur le destin du Guatemala et, d’une certaine façon, sur celui de toute l’Amérique centrale au XXe siècle furent Edward L. Bernays et Sam Zemurray, deux personnages qui ne pouvaient être plus différents de par leur origine, leur personnalité et leur vocation.
Zemurray naquit en 1877, non loin de la mer Noire, et, étant juif à une époque de terribles pogroms sur les territoires russes, s’enfuit aux États-Unis, où il débarqua, accroché à la main de sa tante, avant l’âge de quinze ans. Ils trouvèrent refuge chez des parents à Selma, dans l’Alabama. Edward L. Bernays appartenait lui aussi à une famille d’émigrants juifs, mais d’un niveau social et économique élevé, avec, de surcroît, un illustre personnage dans sa lignée : son oncle Sigmund Freud. Si leur trait commun était d’être juifs, bien que peu pratiquants au demeurant, ils étaient en effet fort dissemblables. Edward L. Bernays se flattait d’être en quelque sorte le père des relations publiques, une spécialité qu’il n’avait pas inventée, mais qu’il porterait (aux dépens du Guatemala) à une hauteur inégalée jusqu’à la transformer en l’arme politique, sociale et économique majeure du XXe siècle. Cela deviendrait un fait d’évidence, même si, parfois, l’egolâtrie du personnage pousserait la revendication de cette paternité à des extrêmes pathologiques. Leur première rencontre avait eu lieu en 1948, année où ils commencèrent à travailler ensemble. Sam Zemurray avait sollicité un rendez-vous et Bernays le reçut dans le petit bureau qu’il avait alors au cœur de Manhattan. Il est probable que ce Bernays à la mise élégante et à la parole mesurée, aux manières aristocratiques et parfumé à la lavande Yardley ait été peu impressionné par le mastard énorme et mal attifé, sans cravate, pas rasé, vêtu d’une veste élimée et chaussé de godillots de paysan.
— J’ai essayé de lire votre livre, Propaganda, et je n’y ai pas compris grand-chose, dit Zemurray au publicitaire en guise de présentation.
Il parlait un anglais laborieux, comme s’il doutait de chaque mot.
— Pourtant, il est écrit dans un langage élémentaire, à la portée de n’importe quelle personne alphabétisée, se justifia Bernays.
— Possible que ce soit ma faute, reconnut le mastard, sans se démonter le moins du monde. En vérité, je ne suis en rien un lecteur. Je suis à peine passé par l’école dans mon enfance là-bas, en Russie, et je n’ai jamais bien appris l’anglais, comme vous pouvez voir. Et c’est pire quand j’écris des lettres, bourrées de fautes d’orthographe. L’action m’intéresse plus que la vie intellectuelle.
— Bon, s’il en est ainsi, je ne sais en quoi je pourrais vous être utile, monsieur Zemurray, dit Bernays, faisant mine de se lever.
— Je ne vous ferai pas perdre beaucoup de temps, le retint l’autre. Je dirige une société qui importe des bananes aux États-Unis depuis l’Amérique centrale.
— L’United Fruit ? demanda Bernays surpris, examinant avec plus d’attention son visiteur miteux.
— Nous avons, semble-t-il, une très mauvaise réputation, aussi bien aux États-Unis qu’en Amérique centrale, c’est-à-dire dans les pays où nous opérons, poursuivit Zemurray en haussant les épaules. Et, à ce que je vois, vous êtes la personne qui pourrait arranger ça. Je viens vous engager comme directeur des relations publiques de l’entreprise. Bon, donnez-vous le titre qui vous plaît le mieux. Et pour gagner du temps, fixez vous-même votre salaire.
Ainsi avait commencé la relation entre ces deux hommes si dissemblables, le publiciste raffiné qui se prenait pour un universitaire et un intellectuel, et le grossier Sam Zemurray, un homme qui s’était forgé lui-même, un entrepreneur audacieux qui avait commencé avec cent cinquante dollars d’économies et monté une société qui – même si son apparence ne le révélait pas – l’avait transformé en millionnaire. Il n’avait pas inventé la banane, bien sûr, mais grâce à lui, aux États-Unis où peu de gens auparavant avaient mangé de ce fruit exotique, elle faisait désormais partie de l’alimentation de millions de gens et commençait à se populariser en Europe et dans d’autres régions du monde. Comment y était-il parvenu ? Il était difficile de le savoir objectivement parce que la vie de Sam Zemurray se confondait avec les mythes et les légendes. Cet entrepreneur primitif avait davantage l’air de sortir d’un livre d’aventures que du monde industriel américain. De plus, lui qui, au contraire de Bernays, était tout sauf vaniteux avait l’habitude de ne jamais faire état de sa personne.
Au cours de ses voyages, Zemurray avait découvert la banane dans les forêts d’Amérique centrale et, avec une heureuse intuition du profit commercial qu’il pourrait tirer de ce fruit, il commença à l’exporter par bateau vers La Nouvelle-Orléans et d’autres villes d’Amérique du Nord. Dès le départ, elle fut fort appréciée. Tant et si bien que la demande croissante le conduisit à se convertir, de simple commerçant, en agriculteur et producteur international de bananes. Voilà comment avait commencé l’United Fruit, une société qui, au début des années 50, étendait ses réseaux au Honduras, au Guatemala, au Nicaragua, au Salvador, au Costa Rica, en Colombie et dans plusieurs îles des Caraïbes, et générait plus de dollars que l’immense majorité des entreprises des États-Unis, et même du reste du monde. Cet empire était, sans aucun doute, l’œuvre d’un seul homme : Sam Zemurray. Maintenant, des centaines de personnes dépendaient de lui.
Il avait travaillé pour la compagnie du matin au soir et du soir au matin, voyagé à travers toute l’Amérique centrale et les Caraïbes dans des conditions héroïques, disputé le terrain à la pointe du pistolet et du couteau à d’autres aventuriers comme lui, dormi en pleine brousse des centaines de fois, dévoré par les moustiques et contractant des fièvres paludéennes qui le martyrisaient de temps à autre. Il avait suborné les autorités, trompé des indigènes et des paysans ignorants et négocié avec des dictateurs corrompus grâce auxquels – profitant de leur convoitise ou de leur stupidité – il avait acquis peu à peu des propriétés qui comptaient maintenant plus d’hectares qu’un pays européen de bonne taille, créant des milliers d’emplois, construisant des voies ferrées, ouvrant des ports et alliant la barbarie à la civilisation. C’était du moins ce que Sam Zemurray disait quand il devait se défendre des attaques que subissait l’United Fruit – qu’on appelait la Fruitière et surnommait la Pieuvre dans toute l’Amérique centrale –, non seulement de la part des envieux, mais aussi des concurrents nord-américains qu’en vérité il n’avait jamais autorisés à rivaliser avec son entreprise à la loyale dans une région où elle exerçait un monopole tyrannique sur toute la production et la commercialisation de la banane. Pour cela, au Guatemala par exemple, Zemurray s’était assuré le contrôle absolu de l’unique port du pays dans les Caraïbes – Puerto Barrios –, de l’électricité et du chemin de fer qui traversait le pays d’un océan à l’autre et appartenait aussi à sa compagnie.
Bien qu’aux antipodes l’un de l’autre, les deux hommes formèrent une bonne équipe. Sans aucun doute, Bernays aida grandement à améliorer l’image de la société aux États-Unis, à rendre celle-ci présentable devant les hautes sphères politiques de Washington et à la mettre en relation avec des millionnaires à Boston, qui se flattaient d’être des aristocrates. Il était arrivé à la publicité de manière indirecte grâce à ses bonnes relations avec toutes sortes de gens, surtout des diplomates, des politiciens, des patrons de presse, radio et télévision, des chefs d’entreprise et de riches banquiers. C’était un homme intelligent, sympathique, gros bûcheur, et l’un de ses premiers succès fut d’organiser la tournée de Caruso, le célèbre chanteur italien, aux États-Unis. Ses manières ouvertes et raffinées, sa culture, son affabilité, séduisaient les gens, car il donnait l’impression d’être plus important et influent qu’il ne l’était en réalité. La publicité et les relations publiques existaient avant sa naissance, bien entendu, mais Bernays avait élevé cette pratique, tenue pour mineure par toutes les entreprises qui y recouraient, au rang de discipline intellectuelle de haut vol, participant de la sociologie, de l’économie et de la politique. Il donnait des conférences et des cours dans de prestigieuses universités, publiait livres et articles en présentant sa profession comme la plus emblématique du XXe siècle, synonyme de prospérité et de progrès. Dans son livre Propaganda (1928), il avait écrit cette phrase prophétique qui le ferait passer, d’une certaine manière, à la postérité : « La manipulation consciente et intelligente des comportements constitués et de l’opinion des masses est un élément important de la société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme méconnu de la société constituent un gouvernement invisible qui est le pouvoir véritable dans notre pays… La minorité intelligente a besoin de faire un usage continu et systématique de la propagande. »
Cette thèse, que certains critiques avaient considérée comme la négation même de la démocratie, Bernays aurait l’occasion de la mettre en œuvre avec beaucoup d’efficacité dans le cas du Guatemala dix ans après avoir commencé à travailler comme conseiller publicitaire de l’United Fruit.
Ses conseils contribuèrent énormément à conforter l’image de la compagnie et à lui assurer appuis et influence dans la sphère politique. La Pieuvre ne s’était jamais souciée de présenter son remarquable travail industriel et commercial comme profitable à la société en général et, tout spécialement, aux « pays barbares » où elle opérait ; et qu’elle aidait – selon la définition de Bernays – à sortir de la sauvagerie en créant des emplois pour des milliers de citoyens dont elle élevait ainsi le niveau de vie en les intégrant à la modernité, au progrès, au XXe siècle et à la civilisation. Bernays convainquit Zemurray de faire construire par la compagnie quelques écoles sur ses domaines, d’envoyer des curés catholiques et des pasteurs protestants dans les plantations, de bâtir des dispensaires de premiers soins et d’autres établissements de même nature, d’accorder des bourses et des allocations aux étudiants et aux professeurs, idées qu’il présentait comme une preuve indubitable du travail de modernisation qu’elle réalisait. En même temps, selon une planification rigoureuse, avec l’aide de scientifiques et de techniciens, il lançait la consommation de la banane au petit déjeuner et à toute heure du jour comme quelque chose d’indispensable à la santé et à la formation de citoyens sains et sportifs. C’est lui qui fit venir aux États-Unis la chanteuse et danseuse brésilienne Carmen Miranda (Chiquita Banana au cinéma et au music-hall). Elle rencontrerait un immense succès avec ses chapeaux faits en régimes de bananes et, grâce à ses chansons, elle assurerait avec une efficacité extraordinaire la promotion de ce fruit qui, la publicité aidant, intégrerait bientôt les foyers américains.
Bernays réussit également à rapprocher l’United Fruit du monde aristocratique de Boston et des sphères du pouvoir politique – chose qui jusqu’alors n’était jamais venue à l’esprit de Sam Zemurray. Les plus riches des richards de Boston ne possédaient pas seulement argent et pouvoir, ils avaient aussi des préjugés et ils étaient en général antisémites. De fait, ce ne fut pas tâche aisée pour Bernays d’obtenir, par exemple, que Henry Cabot Lodge acceptât de faire partie du directoire de l’United Fruit, ni que les frères John Foster et Allen Dulles, membres de l’important cabinet d’avocats Sullivan & Cromwell de New York, consentissent à être les fondés de pouvoir de la compagnie. Bernays savait que l’argent ouvre toutes les portes et que pas même les préjugés raciaux ne lui résistent. Il réussit, de la sorte, à nouer ce lien difficile après ce qu’on a appelé la Révolution d’octobre au Guatemala en 1944, quand l’United Fruit commença à se sentir menacée. Les idées et les relations de Bernays se révéleraient d’une très grande utilité pour renverser le prétendu « gouvernement communiste » guatémaltèque et le remplacer par un autre plus démocratique, autrement dit plus docile à ses intérêts.
C’est pendant la période du gouvernement de Juan José Arévalo (1945-1950) que les inquiétudes commencèrent. Non que le professeur Arévalo, qui défendait un « socialisme spirituel », confusément idéaliste, se fût engagé contre l’United Fruit. Mais il avait fait approuver une loi du travail qui permettait aux ouvriers et aux paysans de former des syndicats ou de s’y affilier, ce qui sur les terres de la compagnie n’était pas permis jusqu’alors. Cela fit dresser l’oreille de Zemurray et des autres dirigeants. Lors d’une session houleuse du directoire, tenue à Boston, on convint qu’Edward L. Bernays voyagerait au Guatemala, qu’il évaluerait la situation et les perspectives futures et qu’il verrait si les choses qui s’y passaient, sous le premier gouvernement issu d’élections vraiment libres dans l’histoire de ce pays, étaient dangereuses pour la compagnie.
Bernays passa deux semaines au Guatemala, installé à l’hôtel Panamerican dans le centre-ville, à quelques pas du palais du Gouvernement. Avec l’aide de traducteurs, car il ne parlait pas l’espagnol, il s’entretint avec des fermiers, des militaires, des banquiers, des parlementaires, des policiers, des étrangers installés dans le pays depuis des années, des leaders syndicaux, des journalistes et, bien évidemment, avec des fonctionnaires de l’ambassade des États-Unis et des dirigeants de l’United Fruit. Bien qu’il ait beaucoup souffert de la chaleur et des piqûres de moustiques, il accomplit un excellent travail.
Lors d’une nouvelle réunion du directoire à Boston, il exposa son impression personnelle de ce qui, à son sens, survenait au Guatemala. Il fit son rapport à base de notes avec l’aisance d’un bon professionnel et sans la moindre trace de cynisme :
— Le danger que le Guatemala devienne communiste et soit une tête de pont pour que l’Union soviétique s’infiltre en Amérique centrale et menace le canal de Panama est éloigné, et je dirais même que, pour le moment, il n’existe pas, les rassura-t-il. Fort peu de gens au Guatemala savent ce que sont le marxisme et le communisme, pas même les deux ou trois pelés qui se déclarent communistes et qui ont créé l’école Claridad pour diffuser des idées révolutionnaires. Ce péril est irréel, bien qu’il nous convienne que l’on croie qu’il existe, surtout aux États-Unis. Le vrai péril est d’une autre nature. J’ai parlé avec le président Arévalo en personne et avec ses plus proches collaborateurs. Lui est aussi anticommuniste que vous et moi. La preuve en est que le président et ses partisans insistent pour que la nouvelle constitution du Guatemala interdise l’existence de partis politiques ayant des connexions internationales. Ils auraient, de même, déclaré à plusieurs reprises que « le communisme est le plus grand danger qu’affrontent les démocraties » et fini par fermer l’école Claridad tout en déportant ses fondateurs. Mais, aussi paradoxal que cela paraisse, son amour sans mesure pour la démocratie représente une sérieuse menace pour l’United Fruit. Messieurs, il est bon de le savoir, pas de le dire.
Bernays sourit et jeta un regard théâtral à la ronde : quelques-uns des membres du directoire sourirent par politesse. Après une brève pause, il poursuivit :
— Arévalo voudrait faire du Guatemala une démocratie à l’exemple des États-Unis, pays qu’il admire et qu’il prend pour modèle. Les rêveurs sont dangereux en général, et en ce sens le docteur Arévalo l’est certainement. Son projet n’a pas la moindre chance de se réaliser. Comment transformer en démocratie moderne un pays de trois millions d’habitants dont soixante-dix pour cent sont des Indiens analphabètes à peine sortis du paganisme ou qui y sont encore, et où il doit y avoir trois ou quatre chamans pour un médecin ? Un pays où, par ailleurs, la minorité blanche, composée de grands propriétaires terriens racistes et exploiteurs, méprise les Indiens et les traite comme des esclaves ? Les militaires avec qui je me suis entretenu semblent vivre aussi en plein XIXe siècle et pourraient faire un coup d’État à tout moment. Le président Arévalo a essuyé plusieurs rébellions de l’armée et a réussi à les écraser. Soyons clairs : bien que ses efforts pour faire de son pays une démocratie moderne me paraissent vains, toute avancée sur ce terrain, que l’on ne s’y trompe pas, nous causerait un grave préjudice.
« Vous vous en rendez compte, n’est-ce pas ? poursuivit-il, après une nouvelle pause prolongée qu’il mit à profit pour boire quelques gorgées d’eau. Prenons quelques exemples. Arévalo a approuvé une loi du travail qui permet de constituer des syndicats dans les entreprises et les domaines agricoles ; elle autorise les ouvriers et les paysans à s’y affilier. Et il a édicté une loi contre les monopoles calquée sur celle des États-Unis. Vous pouvez imaginer ce que signifierait pour l’United Fruit l’application d’une telle mesure pour garantir la libre concurrence : sinon la ruine, du moins une chute sérieuse des bénéfices. Ceux-ci ne proviennent pas seulement de l’efficience de notre travail, des efforts et des dépenses que nous faisons pour combattre les déprédateurs, assainir les sols que nous gagnons sur la forêt pour produire plus de bananes, mais aussi du monopole – qui éloigne de nos territoires des concurrents potentiels – et des conditions vraiment privilégiées dans lesquelles nous travaillons : exonérés d’impôts, sans syndicats et à l’abri des risques et périls que tout cela entraîne. Le problème n’est pas seulement le Guatemala, petite partie du théâtre de nos opérations. C’est la contagion aux autres pays centraméricains et à la Colombie si l’idée de se transformer en « démocraties modernes » s’implantait chez eux. L’United Fruit devrait affronter les syndicats, la concurrence internationale, payer des impôts, garantir les soins médicaux et la retraite des travailleurs et de leur famille, être la cible de la haine et de l’envie qui menacent en permanence les entreprises prospères et efficaces dans les pays pauvres, et a fortiori si elles sont américaines. Le danger, Messieurs, c’est le mauvais exemple. La démocratisation du Guatemala, bien plus que le communisme. Même si, probablement, cela ne réussira pas à se concrétiser, les avancées dans cette direction signifieraient pour nous un recul et une perte.
Il se tut et passa en revue les regards perplexes ou inquisiteurs des membres du directoire. Sam Zemurray, le seul à ne pas porter de cravate et qui détonnait, par sa tenue informelle, parmi les messieurs élégants qui partageaient la longue table où ils étaient assis, prit la parole :
— Bien, voilà le diagnostic. Quel est le traitement qui permet de guérir la maladie ?
— Je voulais vous laisser respirer avant de continuer, plaisanta Bernays en prenant un autre verre d’eau. Maintenant, passons aux remèdes, Sam. Ce sera long, compliqué et coûteux. Mais le mal sera coupé à la racine. Et cela donnera à l’United Fruit encore cinquante années de croissance, de bénéfices et de tranquillité.
Edward L. Bernays savait ce qu’il disait. Le traitement consisterait à agir simultanément sur le gouvernement des États-Unis et sur l’opinion publique américaine. Ni l’un ni l’autre n’avaient la moindre idée de l’existence du Guatemala, et encore moins qu’il constituerait un problème. C’était une bonne chose, en principe. « C’est nous qui devons informer le gouvernement et l’opinion publique à propos du Guatemala, et le faire de telle sorte qu’ils soient convaincus que le problème est si important, si grave, qu’il faut le conjurer immédiatement. Comment ? Avec subtilité et opportunisme. En organisant les choses de façon que l’opinion publique, décisive dans une démocratie, fasse pression sur le gouvernement pour qu’il agisse afin de mettre un frein à une menace sérieuse. Laquelle ? Ce que n’est pas le Guatemala, comme je vous l’ai expliqué : le cheval de Troie de l’Union soviétique infiltré dans l’arrière-cour des États-Unis. Comment convaincre l’opinion publique que le Guatemala se transforme en un pays où le communisme est déjà une réalité vivante et que, sans une action énergique de Washington, il pourrait être le premier satellite de l’Union soviétique dans le Nouveau Monde ? Au moyen de la presse, de la radio et de la télévision, sources principales d’information et d’orientation pour les citoyens, aussi bien dans un pays libre que dans un pays esclave. Nous devons ouvrir les yeux de la presse sur le danger en marche à moins de deux heures de vol des États-Unis et à deux pas du canal de Panama.
« Il convient que tout se passe de manière naturelle, ni planifiée, ni téléguidée par personne, et encore moins par nous, trop intéressés à cette affaire. L’idée que le Guatemala soit sur le point de passer aux mains des Soviétiques ne doit pas venir de la presse républicaine et de la droite aux États-Unis, mais plutôt de la presse progressiste, celle que lisent et écoutent les démocrates, c’est-à-dire le centre et la gauche. C’est celle qui touche le public le plus nombreux. Pour donner la plus grande vraisemblance à cette idée, tout doit être l’œuvre de la presse libérale. »
Sam Zemurray l’interrompit pour lui poser une question :
— Et qu’est-ce qu’on va faire pour convaincre cette presse qui est une pure merde ?
Bernays sourit et fit une nouvelle pause. En acteur accompli, il promena un regard grave sur tous les membres du directoire :
— C’est pour cela qu’existe le roi des relations publiques, c’est-à-dire moi-même, plaisanta-t-il, sans aucune modestie, comme s’il perdait son temps à rappeler à ce groupe de messieurs que la Terre est ronde. C’est pour cela, Messieurs, que j’ai tant d’amis parmi les propriétaires et les directeurs de journaux, de radios et de télévisions aux États-Unis.
Il faudrait travailler avec prudence et habileté pour que les médias ne se sentent pas manipulés. Tout devait se dérouler avec la spontanéité que met la nature dans ses merveilleuses transformations, faire en sorte que cela constitue des « scoops » que la presse libre et progressiste découvrirait et révélerait au monde. Il fallait caresser dans le sens du poil l’ego des journalistes, qui était, en général, surdimensionné.
Quand Bernays eut fini de parler, Sam Zemurray redemanda la parole :
— S’il te plaît, ne nous dis pas combien va nous coûter cette plaisanterie que tu as décrite avec tant de détails. Cela fait trop de chocs pour une seule journée.
— Je ne vous dirai rien de plus pour le moment, acquiesça Bernays. Il importe que vous vous souveniez d’une chose : la compagnie gagnera beaucoup plus que tout ce qu’elle pourra dépenser dans cette opération si nous obtenons que le Guatemala ne devienne pas la démocratie moderne dont rêve le président Arévalo pour le prochain demi-siècle.
Les dires d’Edward L. Bernays lors de cette mémorable séance du directoire de l’United Fruit à Boston s’accomplirent au pied de la lettre, confirmant, soit dit en passant, la thèse qu’il avait exposée selon laquelle le XXe siècle serait celui de l’avènement de la publicité comme outil principal du pouvoir et de la manipulation de l’opinion publique dans les sociétés aussi bien démocratiques qu’autoritaires.
Peu à peu, vers la fin de la présidence de Juan José Arévalo, mais surtout pendant celle du colonel Jacobo Árbenz Guzmán, commencèrent de paraître dans la presse des États-Unis des reportages qui, dans le New York Times, le Washington Post ou l’hebdomadaire Time, signalaient le danger croissant que représentait pour le monde libre l’influence acquise par l’Union soviétique au Guatemala par le biais de gouvernements qui, bien que cherchant à afficher leur caractère démocratique, étaient en réalité infiltrés par des communistes, des compagnons de route, des crétins utiles, car ils prenaient des mesures en contradiction avec la légalité, le panaméricanisme, la propriété privée, le marché libre, et ils favorisaient la lutte des classes, la haine de l’inégalité sociale, ainsi que l’hostilité envers les entreprises privées.
Des magazines et des revues nord-américains qui ne s’étaient jamais intéressés auparavant ni au Guatemala, ni à l’Amérique centrale, ni même à l’Amérique latine, commencèrent, grâce aux habiles démarches et aux relations de Bernays, à envoyer des correspondants au Guatemala. On les logeait à l’hôtel Panamerican, dont le bar deviendrait guère moins qu’un centre de presse international, où ils recevaient des dossiers parfaitement documentés sur les faits qui corroboraient ces indices – l’adhésion syndicale comme arme de combat et la destruction progressive de la propriété privée – et obtenaient des interviews, programmées ou suggérées par Bernays, avec des fermiers, des entrepreneurs, des chefs religieux (parfois l’archevêque lui-même), des journalistes, des leaders politiques de l’opposition, des pasteurs et des professionnels qui confirmaient avec force détails les craintes que le pays se transforme peu à peu en un satellite soviétique grâce auquel le communisme international pourrait miner l’influence et les intérêts des États-Unis dans toute l’Amérique latine.
À un moment donné – précisément alors que le gouvernement de Jacobo Árbenz lançait la réforme agraire dans le pays –, les démarches de Bernays auprès des propriétaires et directeurs de magazines et de revues ne furent plus nécessaires : une véritable inquiétude – c’était l’époque de la guerre froide – s’était fait jour dans les cercles politiques, économiques et culturels aux États-Unis, et les médias eux-mêmes s’empressaient d’envoyer des correspondants pour vérifier sur le terrain la situation de cette minuscule nation infiltrée par le communisme. L’apothéose fut la publication d’une dépêche de l’United Press, écrite par le journaliste britannique Kenneth de Courcy, qui annonçait que l’Union soviétique avait l’intention de construire une base de sous-marins au Guatemala. Life Magazine, The Herald Tribune, l’Evening Standard de Londres, le Harper’s Magazine, The Chicago Tribune, la revue Visión (en espagnol), The Christian Science Monitor, entre autres, consacrèrent de nombreuses pages à montrer, au travers de faits et de témoignages concrets, la soumission graduelle du Guatemala au communisme et à l’Union soviétique. Il ne s’agissait pas d’une conjuration : la propagande avait superposé une aimable fiction à la réalité et c’est sur cette base que les journalistes américains, mal préparés, écrivaient leurs chroniques sans se rendre compte, pour la plupart, qu’ils étaient les pantins d’un génial marionnettiste. Ainsi s’explique qu’une personnalité de la gauche libérale aussi prestigieuse que Flora Lewis ait couvert d’éloges disproportionnés l’ambassadeur américain au Guatemala, John Emil Peurifoy. Le fait que ces années furent les pires du maccarthysme et de la guerre froide entre les États-Unis et l’Union soviétique contribua fortement à faire de cette fiction une réalité.
Quand Sam Zemurray mourut, en novembre 1961, il allait avoir quatre-vingt-quatre ans. Retiré des affaires en Louisiane, croulant sous les millions, il ne lui entrait toujours pas dans la tête que ce qu’avait planifié Edward L. Bernays lors de cette lointaine réunion du directoire de l’United Fruit à Boston s’était accompli au pied de la lettre. Il ne soupçonnait pas non plus que la Fruitière, bien qu’elle ait gagné cette guerre, avait déjà commencé à se désintégrer et que dans peu d’années son président se suiciderait, la compagnie disparaîtrait et qu’il en resterait seulement de mauvais et abominables souvenirs.

I
La mère de miss Guatemala appartenait à une famille d’émigrants italiens, les Parravicini. Après deux générations, le nom avait été raccourci et hispanisé. Quand Arturo Borrero Lamas, jeune juriste, professeur de droit et avocat en exercice, demanda la main de la jeune Marta Parra, cela fit jaser toute la société guatémaltèque parce que, de toute évidence, la fille des cavistes, boulangers et pâtissiers d’origine italienne n’était pas du même rang social que cet élégant monsieur convoité par toutes les jeunes filles à marier de la haute société, lui qui avait un nom, de la fortune et un prestige professionnel. Les commérages finirent par cesser et la plupart des gens assistèrent, les uns en tant qu’invités, les autres en spectateurs, au mariage qui fut célébré à la cathédrale par l’archevêque de la ville. Le général Jorge Ubico Castañeda, éternel président, en fut aussi, donnant le bras à son aimable épouse, vêtu d’un élégant uniforme constellé de médailles ; et, sous les applaudissements de la foule, ils se firent tirer le portrait sous le porche avec les mariés.
Ce mariage ne fut pas une réussite du côté du lignage. Marta Parra tombait enceinte tous les ans et, malgré toutes ses précautions, elle accouchait de garçons squelettiques à moitié morts et qui décédaient au bout de quelques jours ou de quelques semaines en dépit des efforts des infirmières, des gynécologues et même des sorciers et sorcières de la ville. Après cinq années d’échecs répétés, Martita Borrero Parra vint au monde et se montra très vite si belle, si vive et si éveillée qu’on la surnomma miss Guatemala. Contrairement à ses frères, elle survécut. Et comment !
Elle était née maigrichonne, la peau sur les os. Ce qui frappait depuis cette époque où les gens faisaient dire des messes pour que la drôlesse n’ait pas la malchance de ses frères, c’était la finesse de sa peau, ses traits délicats, ses yeux immenses et ce regard paisible, fixe, pénétrant, qui se posait sur les gens et les choses comme si elle s’efforçait de les graver dans sa mémoire pour l’éternité. Un regard qui déconcertait et faisait peur. Símula, l’Indienne maya-quiché qui serait sa nourrice, prédisait : « Cette gamine aura des pouvoirs ! »
La mère de miss Guatemala, Marta Parra de Borrero, ne put guère profiter de cette fille unique qui avait survécu. Non qu’elle mourût – elle vécut jusqu’à quatre-vingt-dix ans passés et décéda dans un asile de vieillards sans bien se rendre compte de ce qui se passait autour d’elle – mais à la suite de la naissance de la fillette elle se trouva épuisée, silencieuse, déprimée et (comme on disait à l’époque, par euphémisme, pour désigner les fous) dans la lune. Elle restait chez elle à longueur de journée, immobile, sans parler ; ses bonnes, Patrocinio et Juana, lui donnaient à manger à la cuillère et lui faisaient des massages pour empêcher ses jambes de s’atrophier ; seules des crises de larmes qui la plongeaient dans une somnolence hébétée la tiraient de son étrange mutisme. Símula était la seule avec qui elle s’entendait, ou peut-être la servante devinait-elle ses caprices. Le docteur Borrero Lamas finit par oublier qu’il avait une femme ; les jours et les semaines passaient sans qu’il entre dans la chambre déposer un baiser sur le front de son épouse, et il consacrait tout le temps qu’il ne passait pas dans son bureau – plaidant au tribunal ou donnant des cours à l’université de San Carlos – à Martita, qu’il cajolait et adorait depuis sa naissance. La fillette grandit collée à son père. Ce dernier laissait Martita gambader parmi les visiteurs, quand le week-end sa maison coloniale se remplissait de ses amis d’âge mûr – juges, fermiers, politiciens, diplomates – qui venaient jouer à l’anachronique vingt-et-un. Le père s’amusait du regard qu’elle portait sur ses amis avec ses grands yeux gris-vert comme si elle voulait leur arracher leurs secrets. Elle se laissait câliner par tous mais, hormis avec son père, était très peu encline à répondre à ces marques de tendresse.
Des années plus tard, en évoquant cette première époque de sa vie, Martita se souviendrait à peine, comme des flammes s’allumant et s’éteignant, du grand trouble politique qui, soudain, commença à meubler les conversations de ces notables venus les fins de semaine jouer ces parties de cartes d’antan. Elle les entendait vaguement dire, vers 1944, que le général Jorge Ubico Castañeda, ce monsieur couvert de galons et de médailles, était devenu brusquement si impopulaire qu’il y avait eu des mouvements de troupe et de civils ainsi que des grèves d’étudiants pour tenter de le renverser. Ils y réussirent la même année avec la fameuse Révolution d’octobre, quand surgit une nouvelle junte militaire présidée par le général Federico Ponce Vaides, qui fut elle aussi renversée par les manifestants. Enfin il y eut des élections. Les vieux messieurs du vingt-et-un avaient une peur panique de voir le professeur Juan José Arévalo, qui venait de rentrer de son exil en Argentine, l’emporter car, disaient-ils, son « socialisme spirituel » (qu’est-ce que cela voulait dire ?) attirerait la catastrophe sur le Guatemala : les Indiens relèveraient la tête et se mettraient à tuer les bonnes gens, les communistes à s’approprier les terres des grands propriétaires et à envoyer les enfants de bonne famille en Russie pour les vendre comme esclaves. Quand ils parlaient de ces choses-là, Martita attendait toujours la réaction d’un de ces messieurs qui participaient à ces week-ends de parties de cartes et de commérages politiques, le docteur Efrén García Ardiles. C’était un bel homme, yeux clairs et cheveux longs, qui se moquait régulièrement des invités en les désignant comme des paranoïaques des cavernes car, selon lui, le professeur Arévalo était plus anticommuniste que tous réunis et son « socialisme spirituel » rien d’autre qu’une manière symbolique de dire qu’il voulait faire du Guatemala un pays moderne et démocratique en le soustrayant à la pauvreté et au féodalisme primitif dans lequel il vivait. Martita se souvenait des disputes qui éclataient : les vieux messieurs accablaient le docteur García Ardiles en le traitant de Rouge, d’anarchiste et de communiste. Et quand elle demandait à son papa pourquoi cet homme bataillait toujours seul contre tous, son père répondait : « Efrén est un bon médecin et un excellent ami. Dommage qu’il soit si fou et tellement de gauche ! » Martita fut piquée par la curiosité et décida de demander un rendez-vous au docteur García Ardiles pour qu’il lui explique ce qu’étaient la gauche et le communisme.
À cette époque, elle était déjà entrée au collège belgo-guatémaltèque (de la congrégation de la Sainte Famille d’Helmet) tenu par des religieuses flamandes, que fréquentaient toutes les filles de bonne famille du Guatemala ; et elle avait commencé à rafler les prix d’excellence et à décrocher de brillantes notes aux examens. Cela ne lui coûtait pas beaucoup d’efforts, il lui suffisait de mobiliser un peu de cette intelligence naturelle dont elle débordait et de savoir qu’elle ferait un immense plaisir à son père avec les excellentes appréciations de son carnet de notes. Quel bonheur éprouvait le docteur Borrero Lamas le jour de la fin des classes, quand sa fille montait sur l’estrade recevoir son diplôme pour son application à l’étude et sa parfaite conduite ! Et avec quels applaudissements les bonnes sœurs et l’auditoire félicitaient la fillette !
Martita eut-elle une enfance heureuse ? Elle se le demanderait souvent les années suivantes et répondrait que oui, si ce mot signifiait une vie tranquille, ordonnée, sans soubresauts, d’enfant entourée de domestiques, gâtée et protégée par son père. Mais n’avoir jamais connu la tendresse d’une mère l’attristait. Elle rendait visite une seule fois par jour – le moment le plus difficile de la journée – à cette dame toujours alitée qui, tout en étant sa mère, ne lui portait aucune attention. Símula l’emmenait lui donner un baiser avant d’aller dormir. Elle n’aimait pas cette visite, car cette dame paraissait plus morte que vive ; elle la regardait avec indifférence et se laissait embrasser sans lui rendre sa tendresse, quelquefois en bâillant. Elle ne s’amusait pas plus avec ses petites amies dans les fêtes d’anniversaire où elle se rendait avec Símula en guise de chaperon, pas même à ses premiers bals quand elle était déjà dans le secondaire, que les gars se mettaient à courtiser les filles, à leur adresser des mots doux, et que les couples commençaient à se former. Martita s’amusait plus durant les longues veillées du week-end avec les bonshommes du vingt-et-un. Et surtout lors des apartés qu’elle avait avec le docteur Efrén García Ardiles qu’elle accablait de questions sur la politique. Il lui expliquait qu’en dépit des lamentations de ces messieurs, Juan José Arévalo manœuvrait bien, essayant enfin d’introduire un peu de justice dans ce pays, surtout pour les Indiens, c’est-à-dire la grande majorité des trois millions de Guatémaltèques. Grâce au président Arévalo, disait-il, le Guatemala allait se transformer enfin en démocratie.
La vie de Martita prit un tour extraordinaire le jour de ses quinze ans, à la fin de 1949. Tout le vieux quartier de San Sebastián, où se trouvait sa maison, vécut de quelque manière cette célébration. Son père lui offrit la quinceañera, fête par laquelle les bonnes familles du Guatemala célébraient les quinze ans de leurs filles, une fête qui signifiait leur entrée dans la société. Son père, en même temps qu’il l’emplit de lumières, fit décorer de fleurs et de guirlandes la maison au vaste vestibule, aux fenêtres à grilles et au jardin luxuriant qui se situait au cœur du quartier colonial. Il y eut une messe à la cathédrale célébrée par l’archevêque lui-même, à laquelle Martita assista vêtue d’une robe blanche pleine de dentelles, avec dans les mains un bouquet de fleurs d’oranger, toute la famille présente, y compris des oncles, tantes, cousins et cousines qu’elle voyait pour la première fois. Il y eut des feux d’artifice dans la rue et une grande piñata pleine de bonbons et de fruits confits que se disputèrent avec bonheur les jeunes invités. Les domestiques et les garçons servaient en costume traditionnel, les femmes avec le huipil plein de couleurs et de formes géométriques, les jupes à volants et les ceintures noires, les hommes avec le pantalon blanc, la chemise de couleur et le chapeau de paille. Le Club hippique se chargea du banquet et on engagea deux orchestres, l’un traditionnel avec neuf joueurs de marimba, l’autre plus moderne formé de douze professeurs qui interprétèrent les danses à la mode : bamba, valse, blues, tango, corrido, guaracha, rumba et boléro. Au beau milieu du bal, Martita, la reine de la fête, qui dansait avec le fils de l’ambassadeur des États-Unis, Richard Patterson Jr., perdit connaissance. On la porta jusqu’à sa chambre et le docteur Galván, qui était présent en tant que chaperon de sa fille Dolores, amie de Martita, l’examina, prit sa température et sa tension et la frictionna avec de l’alcool. Elle reprit rapidement ses esprits. Ce n’était rien, expliqua le vieux médecin, une légère chute de tension à cause des émotions de la journée. Martita se rétablit et revint au bal. Mais elle passa le reste de la soirée tristounette et comme ailleurs.
Quand tous les invités furent partis, la nuit étant bien avancée, Símula s’approcha du docteur Borrero. Elle murmura qu’elle souhaitait le voir seule à seul. Il la conduisit à la bibliothèque. « Le docteur Galván se trompe, lui dit la nourrice. Chute de tension ! Mon œil ! Je suis désolée, docteur, mais je vous le dis tout net : votre fille est enceinte. » Ce fut au tour du maître de maison d’avoir des vapeurs. Il se laissa tomber dans le fauteuil ; le monde, les étagères remplies de livres tournaient autour de lui comme un manège.
Bien que son père la priât, la suppliât, la menaçât des pires châtiments, Martita manifesta la force de son caractère et combien elle irait loin dans la vie en refusant sans appel de révéler qui était le père du bébé en train de prendre forme dans son ventre. Le docteur Borrero Lamas fut sur le point de perdre la raison. Il était très catholique, une vraie grenouille de bénitier, pourtant il en vint à envisager l’avortement quand Símula, le voyant fou de désespoir, lui dit qu’elle pourrait conduire la demoiselle chez une « faiseuse d’anges ». Mais, après avoir tourné et retourné la question dans sa tête et surtout après avoir consulté son confesseur et ami, le père jésuite Ulloa, il décida de ne pas exposer sa fille à un risque aussi grand et qu’elle n’irait pas en enfer pour avoir commis ce péché mortel.
Savoir que sa fille avait gâché sa vie lui déchirait le cœur. Il dut la retirer du collège belgo-guatémaltèque car la grossesse la faisait vomir et s’évanouir à tout moment et les bonnes sœurs auraient découvert son état, et le scandale n’aurait pas manqué. L’éminent juriste souffrait terriblement de ce que sa fille ne ferait pas un beau mariage à cause de cette folie. Quel jeune homme sérieux, de bonne famille et à l’avenir assuré donnerait son nom à une dévoyée ? Négligeant son cabinet et ses cours, il consacra tous les jours et toutes les nuits qui suivirent la révélation que la prunelle de ses yeux était enceinte à chercher à découvrir qui pouvait être le père. Martita n’avait eu aucun prétendant. Elle ne semblait pas même intéressée, comme les autres filles de son âge, à flirter avec les jeunes gens tant elle était accaparée par ses études. N’était-ce pas extrêmement étrange ? Martita n’avait jamais eu d’amoureux. Le docteur surveillait toutes ses sorties en dehors des heures de cours. Et qui, comment, où l’avait-on mise enceinte ? Ce qui d’abord lui avait paru impossible se fraya un chemin dans sa tête et, rongé par le doute, il décida d’en avoir le cœur net. Il chargea de cinq balles le vieux revolver Smith & Wesson qu’il avait peu utilisé, s’exerçant au tir au Club des Chasseurs, ou lors de parties de chasse où l’entraînaient ses amis dudit cercle et où il s’ennuyait profondément.
Il se présenta à l’improviste chez le docteur Efrén García Ardiles, qui vivait avec sa mère fort âgée dans le quartier voisin de San Francisco. Son vieil ami, qui venait de rentrer du cabinet où il passait ses après-midi – il travaillait le matin à l’hôpital général San Juan de Dios – le reçut aussitôt. Il le conduisit à un petit salon où se trouvaient sur des étagères des livres et des objets primitifs maya-quiché, des masques et des urnes funéraires.
— Toi, tu vas répondre à ma question, Efrén – le docteur Borrero Lamas parlait très lentement, comme s’il lui fallait s’arracher les mots de la bouche. Nous sommes allés ensemble au collège des frères maristes et, en dépit de tes absurdes idées politiques, je te considère comme mon meilleur ami. J’espère qu’au nom de cette longue amitié, tu ne me mentiras pas. C’est toi qui as mis ma fille enceinte ?
Il vit le docteur Efrén García Ardiles devenir blanc comme un linge. Ce dernier ouvrit et ferma la bouche à plusieurs reprises avant de lui répondre. Il parla enfin, en bégayant, les mains tremblantes :
— Arturo, je ne savais pas qu’elle était enceinte. Oui, c’est moi. C’est la pire chose que j’ai faite dans ma vie. Jamais je n’aurai fini de m’en repentir, je te le jure.
— Je suis venu te tuer, fils de pute, mais tu me dégoûtes tellement que je ne peux même pas.
Et il éclata en sanglots qui lui secouaient la poitrine et baignaient son visage de larmes. Ils restèrent près d’une heure ensemble, et quand ils se séparèrent à la porte, ils ne se serrèrent pas la main ni ne se donnèrent les habituelles tapes dans le dos.
En arrivant chez lui, le docteur Borrero Lamas gagna directement la chambre où sa fille s’était enfermée à clé depuis le jour de son évanouissement.
Son père lui parla depuis la porte, sans s’asseoir, toujours debout, d’un ton qui n’admettait aucune réplique :
— J’ai parlé avec Efrén et nous sommes arrivés à un accord. Il se mariera avec toi pour que cet enfant ne naisse pas comme ces petits que les chiennes mettent bas dans la rue et qu’il puisse avoir un nom. Le mariage sera célébré dans la propriété de Chichicastenango. Je parlerai au père Ulloa pour qu’il vous marie. Il n’y aura aucun invité. On l’annoncera dans le journal puis on enverra les faire-part. Jusqu’à ce moment-là, nous continuerons à faire semblant d’être une famille unie. Après ton mariage avec Efrén, je ne te reverrai ni ne m’occuperai de toi, et je chercherai le moyen de te déshériter. D’ici là, tu resteras enfermée dans cette chambre, sans sortir.
Ainsi fut fait. Les noces soudaines du docteur Efrén García Ardiles avec une fille de quinze ans, vingt-huit de moins que lui, donnèrent lieu à papotages et commérages qui firent le tour de la ville de Guatemala et la tinrent en haleine. Tout le monde sut que Martita Borrero Parra se mariait de cette façon parce que ce docteur l’avait mise enceinte, ce qui n’était pas surprenant de la part d’un type avec de telles idées révolutionnaires, et tout le monde plaignit le probe docteur Borrero Lamas qu’à partir de ce moment personne ne vit plus sourire, ni participer aux fêtes, ni jouer au vingt-et-un.
Le mariage eut lieu dans la lointaine propriété du père de la mariée, aux environs de Chichicastenango, là où l’on cultivait le café, et il fut lui-même l’un des témoins ; les autres étaient des employés de la ferme, analphabètes, qui durent signer avec des croix et des bâtons avant de recevoir pour ça quelques quetzals. Il n’y eut pas même un verre de vin pour trinquer au bonheur des nouveaux mariés.
Les époux revinrent à la ville de Guatemala directement au domicile d’Efrén et de sa mère, et toutes les bonnes familles surent que le docteur Borrero, tenant sa promesse, ne verrait plus jamais sa fille.
Martita accoucha au milieu de 1950 d’un enfant qui, officiellement du moins, était un prématuré de sept mois. »

Extraits
« II convient que tout se passe de manière naturelle, ni planifiée, ni téléguidée par personne, et encore moins par nous, trop intéressés à cette affaire. L’idée que le Guatemala soit sur le point de passer aux mains des Soviétiques ne doit pas venir de la presse républicaine et de la droite aux États-Unis, mais plutôt de la presse progressiste, celle que lisent et écoutent les démocrates, c’est-à-dire le centre et la gauche. C’est celle qui touche le public le plus nombreux. Pour donner la plus grande vraisemblance à cette idée, tout doit être l’œuvre de la presse libérale. »
Sam Zemurray l’interrompit pour lui poser une question :
— Et qu’est-ce qu’on va faire pour convaincre cette presse qui est une pure merde ?
Bernays sourit et fit une nouvelle pause. En acteur accompli, il promena un regard grave sur tous les membres du directoire :
— C’est pour cela qu’existe le roi des relations publiques, c’est-à-dire moi-même, plaisanta-t-il, sans aucune modestie, comme s’il perdait son temps à rappeler à ce groupe de messieurs que la Terre est ronde. C’est pour cela, Messieurs, que j’ai tant d’amis parmi les propriétaires et les directeurs de journaux, de radios et de télévisions aux États-Unis.
Il faudrait travailler avec prudence et habileté pour que les médias ne se sentent pas manipulés. Tout devait se dérouler avec la spontanéité que met la nature dans ses merveilleuses transformations, faire en sorte que cela constitue des «scoops » que la presse libre et progressiste découvrirait et révélerait au monde. Il fallait caresser dans le sens du poil l’ego des journalistes, qui était, en général, surdimensionné. » p. 29

« La vie de Martita prit un tour extraordinaire le jour de ses quinze ans, à la fin de 1949. Tout le vieux quartier de San Sebastián, où se trouvait sa maison, vécut de quelque manière cette célébration. Son père lui offrit la quinceañera, fête par laquelle les bonnes familles du Guatemala célébraient les quinze ans de leurs filles, une fête qui signifiait leur entrée dans la société. Son père, en même temps qu’il l’emplit de lumières, fit décorer de fleurs et de guirlandes la maison au vaste vestibule, aux fenêtres à grilles et au jardin luxuriant qui se situait au cœur du quartier colonial. Il y eut une messe à la cathédrale célébrée par l’archevêque lui-même, à laquelle Martita assista vêtue d’une robe blanche pleine de dentelles, avec dans les mains un bouquet de fleurs d’oranger, toute la famille présente, y compris des oncles, tantes, cousins et cousines qu’elle voyait pour la première fois. Il y eut des feux d’artifice dans la rue et une grande piñata pleine de bonbons et de fruits confits que se disputèrent avec bonheur les jeunes invités. Les domestiques et les garçons servaient en costume traditionnel, les femmes avec le huipil plein de couleurs et de formes géométriques, les jupes à volants et les ceintures noires, les hommes avec le pantalon blanc, la chemise de couleur et le chapeau de paille. Le Club hippique se chargea du banquet et on engagea deux orchestres, l’un traditionnel avec neuf joueurs de marimba, l’autre plus moderne formé de douze professeurs qui interprétèrent les danses à la mode: bamba, valse, blues, tango, corrido, guaracha, rumba et boléro. Au beau milieu du bal, Martita, la reine de la fête, qui dansait avec le fils de l’ambassadeur des États-Unis, Richard Patterson Jr., perdit connaissance. On la porta jusqu’à sa chambre et le docteur Galvän, qui était présent en tant que chaperon de sa fille Dolores, amie de Martita, l’examina, prit sa température et sa tension et la frictionna avec de l’alcool. Elle reprit rapidement ses esprits. Ce n’était rien, expliqua le vieux médecin, une légère chute de tension à cause des émotions de la journée. Martita se rétablit et revint au bal. Mais elle passa le reste de la soirée tristounette et comme ailleurs.

Quand tous les invités furent partis, la nuit étant bien avancée, Simula s’approcha du docteur Borrero. Elle murmura qu’elle souhaitait le voir seule à seul. Il la conduisit à la bibliothèque. « Le docteur Galvän se trompe, lui dit la nourrice. Chute de tension! Mon œil! Je suis désolée, docteur, mais je vous le dis tout net : votre fille est enceinte. » Ce fut au tour du maître de maison d’avoir des vapeurs. Il se laissa tomber dans le fauteuil ; le monde, les étagères remplies de livres tournaient autour de lui comme un manège.
Bien que son père la priât, la suppliât, la menaçât des pires châtiments, Martita manifesta la force de son caractère et combien elle irait loin dans la vie en refusant… » p. 38-39

À propos de l’auteur
VARGAS_LLOSA_Mario_©power_axleMario Vargas Llosa © Photo Power Axle

Mario Vargas Llosa, né au Pérou en 1936, est l’auteur d’une vingtaine de romans qui ont fait sa réputation internationale. Son œuvre, reprise dans la Bibliothèque de la Pléiade, a été couronnée par de nombreux prix littéraires, dont le plus prestigieux, le prix Nobel de littérature, en 2010. (Source: Éditions Gallimard)

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L’Affaire Margot

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En deux mots
Margot est la fille du ministre de la culture et d’Anouk Louve, comédienne célèbre. Mais son père s’affiche avec une autre femme. Une double-vie qui va être révélée après les confidences de Margot à un journaliste et qui va avoir de bien funestes conséquences.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

La fille cachée, le ministre et la comédienne

Ce premier roman venu des États-Unis est une double (bonne) surprise. Pour l’histoire de la fille cachée du ministre de la culture et d’une comédienne et pour la découverte d’une primo-romancière au talent indéniable.

Margot vit à Paris avec sa mère, comédienne et metteure en scène. Cette dernière entretient une liaison avec son père qui a été nommé ministre de la culture et qui s’affiche officiellement avec une autre femme, riche et célèbre. Une double-vie et un lourd secret pour l’adolescente qui s’estime sacrifiée par cette raison d’État et par la carrière professionnelle de sa mère, pavée de gloire, alors qu’elle doit rester dans l’ombre. Margot entend dès lors prendre ses distances et choisit d’appeler désormais sa génitrice par son prénom, Anouk, plus que par maman.
Un jour, alors qu’elles prennent un verre à une terrasse non loin du jardin du Luxembourg, le regard d’Anouk croise celui de la femme qui partage officiellement la vie de son amant. Après quelques secondes de sidération, elle choisit de fuir avec sa fille. Mais cette silhouette va désormais obséder Margot qui, le jour de ses dix-sept ans, forme le vœu qu’elle disparaisse et que son père choisisse leur foyer.
Lors d’une soirée de première, autour des petits fours elle fait la connaissance de David. Elle va sympathiser avec ce journaliste jusqu’à finir par lui révéler son secret. Car elle imagine que si la vérité venait à s’étaler à la une des journaux, elle pourrait voir son vœu se réaliser. Ce jour fatidique arrive: «Le ministre de la Culture entretient une liaison avec l’actrice Anouk Louve! L’homme politique, marié à Claire Lapierre, mène une double vie.» À la déflagration de l’annonce suit un communiqué niant les faits avant que, huit jours plus tard, le ministre reconnaisse sa liaison et sa paternité. Quant à Margot, elle doit se contenter d’un long silence. Et de questions qui resteront sans réponses. Car après quelques semaines, son père est retrouvé mort.
«Parfois, je m’assieds par terre dans ma chambre et je ferme les yeux pour imaginer ce qui se serait passé si je n’avais pas rencontré David. Si je n’avais pas ouvert la bouche. J’aurais dû savoir que ça pouvait le tuer. (…) Quand je pense à ce que j’ai fait, je n’ai qu’une seule idée en tête: tout effacer.»
La seconde partie du roman, tout aussi passionnante, nous montre comment Margot va essayer de se reconstruire après ce choc. Par l’écriture. Un peu comme l’avait fait Mazarine Pingeot, la fille de François Mitterrand, en publiant Bouche cousue, en 2005. Cette fois, ce n’est pas Margot qui prend la plume, mais elle se confie à Brigitte, la compagne de David qui prête sa plume pour la rédaction de livres. En décidant de livrer sa vérité, elle veut se libérer de son lourd passé, mais aussi explorer toutes les zones d’ombre, savoir qui était son père, quelles relations il entretenait vraiment avec sa mère et avec Claire Lapierre. Ce qui l’oblige à son tour à élaborer une stratégie du secret pour ne pas heurter sa meilleure amie Juliette, pour ne pas dévoiler son projet à sa mère. Au fil des jours, elle ne va plus vivre que pour David et Brigitte, ses nouvelles boussoles. Fascinée et attirée comme un papillon vers la lumière.
Sanaë Lemoine retrace avec beaucoup de finesse cette période charnière de la vie d’une adolescente en passe de s’émanciper. Et de comprendre combien, il est important de choisir par soi-même plutôt que de se laisser guider par les autres. Et d’écrire soi-même son histoire.

Playlist du roman


Diana King

Sade By your side

L’Affaire Margot
Sanaë Lemoine
Éditions Eyrolles
Premier roman
Traduit de l’anglais par Manu Causse
368 p., 19 €
EAN 9782212575002
Paru le 1/04/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement à Paris. On y évoque aussi la Dordogne, Bruxelles et Londres, Le Vésinet, Saint-Germain-en-Laye, Saint-Tropez et la Bourgogne et la Normandie, Strasbourg, Chamonix, Nîmes et la Jordanie.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Août à Paris, sa chaleur écrasante. Margot Louve vient d’avoir 17 ans. Elle est brillante et tous les possibles s’ouvriront à elle bientôt. Mais pour le moment, sa vie lui paraît étriquée. Pire, elle se sent invisible. Dans l’ombre d’une mère, actrice de théâtre en vue cultivant avec elle une distance délibérée et qu’elle rêverait de pouvoir appeler Maman. Fille d’un père dont on ne parle pas, parce qu’il a une autre vie, légitime celle-là. Alors Margot décide de faire craquer les coutures de son monde, de prendre la lumière à son tour. À ce journaliste puissant et respecté qui semble s’intéresser à elle vraiment, elle révèle le secret de sa famille.
L’Affaire Margot est un roman d’apprentissage sensible sur le passage à l’âge adulte. Il explore les détours que prend l’amour entre une mère et sa fille.

Les critiques
Babelio 
Madame Figaro (Jean-Sébastien Stehli) 
Blog Debutiful (en anglais – entretien avec l’auteur) 

Les premières pages du livre
« C’est sur les planches que ma mère devenait pleinement elle-même. Je voyais la transformation se produire en quelques instants, une intimité croissante qui se construisait avec le public. Au milieu d’une scène, elle ôtait son chemisier avec une désinvolture toute masculine, comme on enlève ses chaussettes. Puis elle empoignait ses boucles rousses et les soulevait pour dégager son cou élancé. Ses coudes écartés mettaient en valeur la ligne de ses épaules. Elle se transformait à sa guise, devenait qui elle voulait. Dans ses seule-en-scène, elle se confiait à son auditoire comme à des amis de longue date. Je sentais son effet sur eux à les voir se pencher en avant sur leur siège, yeux écarquillés, comme pour se pénétrer de sa présence. Elle conservait cette aisance et cette simplicité dans la vie de tous les jours. Avec les inconnus, elle se montrait toujours joyeuse et aimable. Elle était éblouissante. En d’autres termes: une vraie actrice.
Elle avait commencé le théâtre à l’adolescence, mais c’était un premier rôle au milieu des années quatre-vingt-dix, alors que j’avais à peine cinq ans, qui devait vraiment lancer sa carrière et lui permettre de créer ses seule-en-scène.
La pièce s’appelait Mère, une œuvre courte et puissante, quatre-vingts minutes sans entracte, avec une distribution réduite : un homme, son épouse – qu’elle incarnait –, leurs trois jeunes enfants et le père de l’homme. Ça se terminait par une longue scène au cours de laquelle la mère tuait ses enfants dans une baignoire. Au début de l’intrigue, on ne l’imaginait pas capable d’une telle violence, malgré le malaise diffus qui émaillait les instants de légèreté et de tendresse. J’étais trop jeune pour qu’on m’explique que ma mère jouait une infanticide. Pourtant, je le savais bien : même sortie du théâtre, elle aimait rester dans ses personnages. À la maison, elle était pour moi une inconnue. J’aurais voulu qu’elle retourne là d’où elle venait, qu’elle se réabsorbe en elle-même. Elle me semblait à l’envers, comme si tout ce qu’elle portait en elle se retrouvait affiché à l’extérieur, collé sur sa peau, à la vue de tous. Je l’aurais préférée à l’endroit, une mère au sens classique du terme.
Je voulais être fière d’elle, et pourtant, la plupart du temps, elle m’exaspérait. Tout ce que les autres admiraient chez elle me paraissait exagéré et théâtral.
C’est ça, le théâtre, répondait Mathilde quand je me plaignais.
Mais je voudrais être émue, avais-je répliqué. L’applaudir debout comme les autres.
Tu crois vraiment qu’une lycéenne peut être émue par sa mère ?
Une gentille lycéenne, oui.
Tu n’es pas une gentille fille, et c’est pour ça qu’on t’aime, disait Théo.
Théo et Mathilde étaient les meilleurs amis de ma mère. Mathilde était une costumière de théâtre réputée, spécialisée en broderie. Elle retouchait mes vêtements et me taillait des robes pour les grands événements. Elle avait travaillé sur les costumes de Mère. Théo, son mari, était danseur. Ma mère, qui avait suivi une formation de danse classique dans sa jeunesse, s’était sentie une affinité immédiate avec lui.
Avec moi, ma mère cultivait une distance délibérée. J’ai le souvenir d’avoir passé de longs moments à frapper à la porte de sa chambre. Maman, répétais-je, pensant qu’elle ne m’avait pas entendue. Un jour, je suis passée à Anouk, dans l’espoir qu’elle réagisse à son prénom. Avec le temps, il m’est devenu de plus en plus difficile de l’appeler maman. La douceur de ce mot ne cadrait pas avec la distance que je ressentais en sa présence. Anouk, en revanche, se terminait abruptement, comme le bord d’une falaise, et quand je criais son nom, j’avais l’impression de la pousser dans le vide.
Sa chambre était plus petite que la mienne, avec une porte en bois léger qui laissait au niveau du plancher un jour aussi haut que l’un de mes orteils. Je me souviens de sa voix de l’autre côté, qui répétait encore et encore la même réplique: J’aurais dû te tirer de ce gouffre obscur pour te couvrir de baisers. J’attendais qu’elle m’ouvre.
Lorsque nous étions seules, elle me regardait d’un air sérieux et disait : Il faut qu’on coupe le cordon. Recevoir trop d’affection, c’est le pire des handicaps.
Dans ces moments-là, le fossé entre nous semblait immense, comme si nous venions de pays étrangers, chacune parlant sa propre langue. Une mère, ce n’est pas une amie, comme elle aimait le proclamer pour justifier nos différences. Et c’est vrai, on ne se racontait pas de secrets dans le métro, on ne marchait pas ensemble bras dessus, bras dessous. Ceux qui ne nous connaissaient pas bien nous croyaient semblables – ils pensaient que je deviendrais comédienne à mon tour. Ils s’imaginaient que c’est le genre de métier qu’on hérite de ses parents, comme un écrivain engendre un écrivain. Mais je n’avais pas la moitié de sa grâce, ma voix ne possédait ni la musicalité ni le charme de la sienne et, dans la rue, je n’attirais pas comme elle les regards des hommes. Elle, de son côté, ne voyait pas l’intérêt de me transformer en une copie d’elle-même. Elle ne m’avait pas appris à danser ni à jouer la comédie. Elle prenait grand soin de sa peau et de ses dents, mais elle ne m’avait jamais poussée à l’imiter dans ce domaine. En secret, je parcourais sa garde-robe, je
touchais les tissus soyeux, si différents des matières synthétiques que je portais. Plus que tout, je lui en voulais parce que c’était à moi qu’incombait la tâche de faire attention, de surveiller la moindre de mes paroles. Avec le temps, j’avais développé une expression impassible que les gens prenaient à tort pour de la timidité ou de l’indifférence.
Et pourtant, même quand elle me repoussait, je l’aimais sans réserve. Je m’éveillais chaque matin au bruit de ses pas dans la cuisine, du parquet qui grinçait quand elle allait remplir la bouilloire au robinet. Je savais tous les sacrifices qu’elle avait faits pour moi. La maternité l’avait empêchée de s’accomplir pleinement. Parfois, je décelais dans son corps longiligne et fier la trace d’une version plus jeune d’elle-même, une vulnérabilité qui miroitait un instant à la surface, et qui me faisait m’interroger – aurions-nous été amies si nous avions eu le même âge ?
Je me posais la question car nous vivions comme des colocataires. On n’est que nous deux dans cet appartement, répétait-elle avec une affection forcée. Elle se décrivait comme une mère célibataire, sous-entendant qu’elle m’avait élevée
seule, mais ce n’était pas tout à fait vrai : j’avais un père, et il venait nous voir.
Des amis à elle restaient souvent dormir à la maison, en général des comédiens avec qui elle travaillait. Avec leurs vêtements qui empestaient le tabac froid, ils claironnaient dans tout l’appartement leurs avis et conseils sur la meilleure façon de m’élever. Nous avons eu une chatte pendant deux ans, une grosse bête à longs poils orangés, héritée d’une amie partie pour l’étranger. Elle ne s’est jamais habituée à nous, refusait qu’on la cajole, et ne venait vers moi que lorsque je pleurais ; elle se frottait à mes jambes quand elle sentait ma détresse. Un été, elle s’est enfuie par la fenêtre de la cuisine et on ne l’a jamais revue.
À l’époque où je suis entrée au lycée, nous avions habité dans trois appartements différents, chacun plus petit que le précédent à mesure que nous nous rapprochions du centre de Paris et de la Rive gauche. Les copains d’Anouk ne comprenaient pas qu’elle tienne tant à vivre dans ce quartier huppé, à deux pas du jardin du Luxembourg. Ils se demandaient comment elle arrivait à payer le loyer toute seule. Ils mettaient ce besoin incompréhensible sur le compte de ses parents bourgeois. Tu retournes à tes origines, tu ne peux pas t’en empêcher, la taquinaient-ils. Mais
ça n’avait rien à voir, je le savais. Elle aimait mon père, et c’était un quartier qu’il appréciait. C’est là, pas loin de notre rue que, par un après-midi de fin juin, l’autre vie de mon père allait entrer en collision avec la nôtre, faisant voler l’arrangement en éclats.
Je venais de passer l’oral du bac de français. J’arborais la même tenue depuis le printemps : un jean noir, que les lavages successifs avaient fait virer au gris, et un débardeur bleu. J’aimais que la bretelle blanche de mon soutien-gorge dépasse. Anouk, à cinquante-sept ans, était magnifique. Hanches minces et ventre plat, un léger creux autour du nombril, des épaules anguleuses. Elle était tout en longueur et élégance, sauf ses pieds, seule partie disgracieuse de son corps, aux oignons enflammés et aux ongles racornis, qu’elle recouvrait de vernis en permanence comme pour détourner l’attention. Nous faisions la même pointure. Elle pouvait enfiler un jean moulant au plus chaud de l’été sans rencontrer la moindre résistance. J’avais toujours su que ma mère était belle, ne serait-ce que grâce aux compliments que lui faisaient les amis comme les parfaits inconnus, mais depuis quelques mois, je commençais à comprendre qu’elle était d’une beauté rare. Souvent, le visage des gens se déforme et semble se dissoudre avec l’âge, mais le sien devenait au contraire mieux dessiné, comme si les os prenaient leur juste place avec
la maturité.
Nous étions attablées côte à côte à la terrasse d’un café, face à des immeubles couleur sable aux balcons étroits en fer forgé. Au bout de la rue, on voyait le Luxembourg, ses grilles aux pointes dorées, et la végétation luxuriante derrière. C’était la fin de l’après-midi, l’heure la plus chaude de la journée, et la réverbération du soleil sur les façades claires transformait le trottoir sous nos pieds en une vraie fournaise. Anouk prenait le soleil, chapeau de paille sur la tête, vêtue d’un haut sans manches. Je lui ai dit de se couvrir les épaules – elles viraient déjà au rose. Ma mère était d’un naturel volubile. J’avais rarement besoin de relancer la conversation. Ce jour-là, elle me parlait de la pièce qu’elle mettait en scène avec un ami moins expérimenté. Elle maîtrisait toutes les étapes de la création d’un spectacle, depuis l’écriture jusqu’à la fabrication des décors. Malgré son absence totale d’organisation dans la vie quotidienne, c’était une metteuse en scène hors pair. Mais les acteurs, eux, étaient novices. Tout en parlant, elle a fait craquer sa nuque. Ce bruit, concrétisation fugace des rouages de son corps, m’a fait frissonner. Elle m’a expliqué qu’elle tenait absolument à connaître les dialogues par cœur. Chaque réplique soufflée aux comédiens, chaque correction de texte, était une façon de gagner leur respect.
Quel âge ont-ils? ai-je demandé.
Ils ne sont pas beaucoup plus vieux que toi. Ils sortent juste du Conservatoire. À la pause déjeuner, ils prennent une heure. Tu imagines, une heure pour manger un sandwich Aucun d’eux ne reste au théâtre pour répéter. Ils n’ont pas ta discipline.
Le compliment m’a fait sourire.
À l’exception de quelques familles qui passaient près de nous en direction du jardin, la rue était calme. J’ai ouvert l’emballage du spéculoos qui accompagnait mon café avant de me raviser. Je ne voulais pas prendre de poids avant l’été. Anouk n’avait pas terminé son citron pressé. La pulpe était remontée à la surface, formant une couche épaisse. Elle le prenait toujours sans sucre.
Au beau milieu d’une phrase, elle s’est tue et a blêmi.
J’ai demandé : Qu’est-ce qui se passe ?
Elle fixait une femme qui faisait des allers et retours sur le trottoir d’en face, téléphone à l’oreille. Je n’avais pas le souvenir de l’avoir jamais vue. Elle devait être de l’âge de ma mère. Vêtue d’une veste beige et d’une jupe assortie, avec des collants clairs et des escarpins noirs, elle ne ressemblait pas à quelqu’un qu’Anouk aurait pu connaître. Ses cheveux courts et foncés étaient coiffés avec élégance. Elle portait une fine écharpe à motif fleuri qui flottait dans le vent. Nous entendions sa voix mélodieuse, ponctuée de petits rires et soulignée par le cliquetis de ses talons sur le bitume.
Tu la connais?
Anouk m’a fait signe de me taire et a baissé la tête comme pour dissimuler son visage. D’un geste brusque, elle a tiré un billet de dix euros de son portefeuille et l’a posé sur la table.
Voulait-elle que nous partions? Elle semblait hésiter, assise au bord de la chaise.
Mais tu n’as pas fini ton verre ! J’ai montré le citron pressé, qui laissait des ronds d’humidité sur la petite table.
En général, le visage d’Anouk exprimait son état émotionnel. Ses sourcils se dressaient comme des flèches, sa bouche s’arrondissait, le volume de sa voix augmentait. Elle était tout feu tout flamme. Je ne l’avais jamais vue reculer devant un obstacle. Et pourtant, elle restait là, immobile, lèvres pincées, comme si seule cette attitude pouvait contenir ses émotions. Que se passait-il? Pourquoi son corps s’était-il fermé d’un coup? Elle a jeté un coup d’œil furtif à l’inconnue et je l’ai vue tressaillir. Devant cette réaction, j’ai senti mes poils se hérisser, et moi aussi, j’ai eu un mouvement de recul.
Partons, a-t‑elle lancé.
Elle a regardé l’autre une dernière fois avant de saisir son sac à main. Au moment où je me suis levée, j’ai vu la femme disparaître au coin de la rue. Nous avons coupé par le Luxembourg. Nous marchions vite et en silence. Nous avons contourné la fontaine devant laquelle se reposaient quelques touristes. Mes pieds et mes sandalettes ont vite été recouverts de la poussière blanche du gravier. Nous ne nous sommes arrêtées qu’une fois, au passage piéton de la place Edmond-Rostand,
pour attendre au feu. J’essayais de me souvenir du visage de la femme, mais tout ce qui me revenait, c’était sa tenue, le tailleur beige et les escarpins, sa façon de bouger la main tout en parlant, et l’effet électrisant qu’elle avait eu sur Anouk. Sans la réaction de ma mère, j’aurais trouvé l’inconnue banale, à supposer même que je lui aie prêté attention. Mais en y repensant, je me rendais compte que son attitude, sa façon d’occuper tout l’espace par sa conversation téléphonique, était celle d’une femme importante, une femme d’un autre monde.
À la maison, Anouk m’a révélé que celle que nous avions vue dans la rue n’était autre que Madame Lapierre, la femme de mon père.
Autant que je m’en souvienne, j’avais toujours su qu’elle existait mais je ne l’avais jamais vue en chair et en os, pas plus qu’en photo d’ailleurs. Je savais qu’elle avait deux fils plus âgés que moi, mes demi-frères en quelque sorte. Dans les journaux, j’évitais de lire les articles qui parlaient de mon père. Au moment où sa carrière politique a décollé, j’ai fait semblant de ne plus m’intéresser qu’à la rubrique Culture. Anouk, elle, lisait le journal de la première à la dernière page quand je ne la regardais pas.
J’ai su tout de suite que c’était elle, a dit Anouk, qui tournait en rond dans le salon. Et elle a ajouté d’une voix ténue qu’elle se doutait que leurs chemins se croiseraient un jour ou l’autre, avec notre emménagement dans le quartier. C’était plus ou moins inévitable, et elle se préparait à cette éventualité, mais n’était-ce pas étrange qu’elle ait ainsi détecté sa présence, comme un radar? Elle savait que mon père adorait le jardin du Luxembourg. Il était logique que sa femme partage ses goûts en la matière, elle qui faisait claquer ses escarpins à boucle Roger Vivier sur le trottoir. Les mêmes que Deneuve dans Belle de jour. Avec un sentiment de malaise, je me suis souvenue qu’Anouk s’en était récemment acheté une paire dans une friperie.
Tu crois qu’elle nous a reconnues? ai-je demandé.
Elle n’a pas idée de qui nous sommes.
J’ai détourné le regard. En un instant, l’enchantement s’est dissipé et j’ai vu la situation telle qu’elle était. Contrairement à Madame Lapierre et à ses fils qui pouvaient se targuer de partager la vie publique de mon père et qui avaient un droit de regard sur lui, nous étions des moins-que-rien, des invisibles. J’ai eu la sensation qu’on m’arrachait quelque chose, une partie de moi-même. Je me retrouvais exposée si brutalement que je frissonnais malgré la chaleur qui régnait dans l’appartement. Aucune image publique ne nous reliait à mon père. Si Madame Lapierre me croisait dans la rue, elle ne saurait pas qui je suis. Je l’imaginais me frôler en passant, dans un frou-frou de soie, sans un regard. J’avais de lui des images bien précises: dans notre salon, assis dans le canapé de cuir avec Anouk ; devant l’évier en train d’essuyer la vaisselle ; attablé dans la cuisine avec son journal. Il me suffisait de les évoquer pour éprouver le sentiment d’avoir une vraie famille. J’étais sa seule fille, la cadette de ses enfants. Il était mon père. Mais Madame Lapierre avait brouillé ces images, comme une intruse venue s’emparer de nos biens sous nos yeux. J’ai compris que nous nous trouvions du mauvais côté de la double vie de mon père. J’ai regardé Anouk qui, au moins, avait cessé de faire les cent pas dans le salon.
Tu t’attendais à ça?
Je ne m’attendais à rien, a-t‑elle répondu sèchement avant d’aller s’enfermer dans sa chambre.
Je suis restée seule dans la cuisine. J’entendais nos voisins préparer le dîner. L’autre vie de mon père venait de pénétrer dans notre existence à la façon de ces bruits domestiques qui circulaient dans notre immeuble, d’un appartement à l’autre. Sauf que tout avait changé chez nous, comme si on avait déplacé les meubles, et je me suis dirigée, désorientée, vers ma chambre, d’un pas hésitant. J’ai refermé la porte derrière moi. J’ai passé des heures sur Internet à chercher des photos. J’ai agrandi le visage de Madame Lapierre pour savoir si elle avait plus de rides qu’Anouk et si ses bras étaient gros et flasques sous sa veste de tailleur. Je traquais ses défauts, des raisons de la trouver moins belle. Je scrutais les images, persuadée que j’y trouverais les raisons pour lesquelles il restait avec elle.
Jusque-là, j’avais résisté à la tentation de mener ces recherches. Anouk considérait que si je ne savais rien d’eux, le secret serait plus facile à accepter. Maintenant que la femme de Papa était entrée dans notre vie, je rattrapais le temps perdu et j’examinais des dizaines de clichés d’elle avec un appétit insatiable que je ne me connaissais pas. J’avais tant à découvrir. Madame Lapierre avait été très jolie, avec des joues pleines et de longs cheveux lisses, des sourcils noirs au-dessus d’yeux en amande et un grain de beauté à la commissure des lèvres que je n’avais pas remarqué à distance. Avec les années, son style s’était fait plus strict – vestes à épaulettes et jupes étroites qui s’arrêtaient au genou. Elle venait d’une famille littéraire célèbre. Son père, Alain Robert, était écrivain, membre de l’Académie française, un «immortel» comme on dit. Son visage ridé et halé et ses yeux bleus pétillants ornaient régulièrement les affiches dans le métro, car il écrivait sans cesse un nouveau livre sur le piteux état de la littérature et de la politique en France. Pas étonnant que sa fille ait épousé un jeune politicien prometteur, qui deviendrait un jour ministre de la Culture – mon père.
Plus jeune, j’avais souvent eu cette pensée étrange : si Anouk mourrait, Madame Lapierre m’adopterait-elle? Irais-je vivre avec elle et mon père? Je projetais sur cette femme ma vision idéalisée d’une mère : elle serait tendre, chaleureuse et douce. Anouk m’avait appris à la considérer avec mépris et à ne jamais prononcer son nom chez nous, mais secrètement elle me captivait. J’imaginais comment elle s’occuperait de moi – elle me tiendrait la main, prendrait ma température si je tombais malade, m’accompagnerait à l’école chaque matin. Elle aurait sur le visage cet air compatissant qui signifierait la pauvre petite a perdu sa mère.
Et si moi je mourais, qu’arriverait-il à Anouk?
Plus je lisais d’articles sur Madame Lapierre, plus je voyais mon intuition confirmée – c’était une femme discrète qui ne faisait pas étalage de ses origines. Oui, elle portait des vêtements luxueux, mais elle n’était pas du genre à livrer des détails croustillants sur sa vie à longueur d’interviews. Quand elle parlait de ses fils, elle faisait preuve d’une affectueuse simplicité. Elle décrivait l’appartement dans lequel mon père et elle avaient vécu avant la naissance de leur progéniture, et évoquait les étés de son enfance chez ses grands-parents en Dordogne. Sur une photo, on la voyait tenir les deux garçons dans ses bras, et son sourire résumait à lui seul un bonheur tranquille.
Cette nuit-là j’ai fait pour la première fois un rêve, qui deviendrait récurrent. Nous nous baignions, Anouk et moi, dans une piscine. Il n’y avait pas de fond, et elle voulait sortir.
Je dois sortir de là, ne cessait-elle de me répéter, mais elle ne parvenait pas à se hisser sur le rebord à la force des bras. Je lui proposais de monter sur mes épaules. Elle y posait un pied, puis l’autre, et sortait de l’eau. Moi, je me noyais.

Je me souviens des dernières semaines d’août avec une étonnante précision. Nos repas, la musique que nous écoutions, la chaleur des trottoirs sous mes sandales, le silence de la ville endormie. Tous nos amis étaient partis en vacances.
Avec la chaleur, la pollution était plus prononcée. L’air stagnait dans les rues, une poussière âcre nous piquait le nez. Je me promenais en plissant les yeux, parce que j’oubliais toujours mes lunettes de soleil. À la maison, le ventilateur ne faisait que brasser un air moite. Nous en étions réduites à éponger notre transpiration avec des serviettes de toilette. Cet inconfort physique nous rendait irritables. Je me demandais comment faisaient les gens sous les tropiques pour être si patients les uns envers les autres.
Nous habitions un appartement en duplex. Le second niveau était un grenier mansardé aux poutres apparentes. C’est là que se trouvaient nos deux chambres, séparées par une vaste salle de bains à faïence noire et blanche, avec une baignoire à pattes de lion et un miroir ancien. J’aimais contempler mon reflet flou sur la surface au tain piqué. Les mois d’hiver, où Anouk chauffait peu par souci d’économie, je m’imaginais que notre appartement était un sanatorium dans les Alpes, et moi une patiente atteinte de tuberculose.
En me juchant sur son lit, je pouvais voir par la lucarne tout le quartier qui s’étendait entre le Luxembourg et la place Monge. Nous appelions cette zone notre terrain vague, parce que nous nous trouvions à un quart d’heure de marche de toutes les stations de métro. Nous nous déplacions à pied, au contraire de mon père, qui venait toujours nous voir en voiture.
Une chanteuse américaine aux longues tresses noires était morte très jeune le mois précédent, et sa voix grave passait en boucle à la radio. Elle nous réconfortait, même si nous ne comprenions pas toujours les paroles.
Ma meilleure amie, Juliette, était partie jusqu’en septembre, si bien que je passais mon été pratiquement seule, avec l’impression que les semaines se fondaient les unes dans les autres. Nous nous parlions par téléphone, nous nous racontions nos journées dans des mails interminables aux tournures ampoulées.
Elle me parlait de sa grand-mère, qui souffrait d’un cancer, et de son grand-père qui s’éclipsait chaque matin pour appeler sa maîtresse depuis le tabac du village où il achetait son journal. Juliette savait qui était mon père, mais elle ne l’avait jamais croisé. Je n’ai pourtant pas trouvé le courage de lui mentionner que nous avions aperçu Madame Lapierre. À la place, je décrivais les films que j’allais voir toute seule, les après-midi passés près de la fontaine au Luxembourg à guetter un garçon plus âgé, un étudiant aux cheveux bouclés.
Je rêvais secrètement qu’il me remarque, mais j’étais bien trop jeune pour lui.
Au lycée, nous vivions sous l’emprise d’une hiérarchie sociale établie des années plus tôt : rares étaient celles qui avaient le droit de sortir avec qui bon leur semblait. Juliette et moi ne faisions pas partie de cette caste-là. Ce n’était pas une question
d’apparence, car même les filles dont la beauté avait soudain éclos restaient à la porte du club, toujours aussi impopulaires, comme si rien n’avait changé. Je me demandais si j’étais laide. J’étais consciente de ne pas avoir la beauté d’Anouk, mais j’aurais aimé savoir si j’étais tout à fait banale ou si j’avais hérité d’un peu de son éclat. Contrairement à ce que j’écrivais à Juliette, cet été-là, je ne passais pas mes après-midi à attendre au Luxembourg que le garçon me remarque ; en fait, je n’y mettais pratiquement pas les pieds, même si c’était un havre de paix maintenant que la ville s’était vidée de ses habitants. Je redoutais de croiser de nouveau Madame Lapierre, et j’évitais de m’y rendre et de pénétrer en général dans le vie arrondissement. J’imaginais que, si elle m’apercevait, quelque chose sur mon visage pourrait lui
révéler qui j’étais. Et si jamais je la croisais avec mon père? Je restais donc à la maison, à lire et à m’éventer avec les journaux, à collectionner les coupures de presse au sujet de cette femme et de ses fils. Je les rangeais dans un classeur que j’avais intitulé Les autres. J’espérais qu’Anouk me parlerait de nouveau d’elle, mais il semblait qu’elle avait volontairement effacé de sa mémoire l’incident du café. Ça me rendait folle de la voir agir au quotidien comme si la rencontre avec Madame Lapierre n’avait jamais eu lieu.
Le matin de mon dix-septième anniversaire, je me suis réveillée en sursaut. J’avais l’impression que c’était une date importante – plus qu’un an avant ma majorité, plus qu’un an de lycée! Je me suis étirée sous mon drap. Nous n’avions rien de prévu de particulier et la journée s’annonçait vide et morne, semblable à toutes les autres de l’été.
Anouk et moi ne fêtions pas vraiment nos anniversaires. Pour le sien, je lui offrais un petit cadeau et je prenais soin de lui souhaiter Joyeux anniversaire dès le matin, pour en être débarrassée. Les célébrations me mettent mal à l’aise, peut-être parce que ma mère ne m’a pas appris à les apprécier. J’ai erré un moment dans l’appartement. Je savais qu’Anouk était déjà levée. J’avais vu sa tasse dans l’évier et la baignoire était encore humide. Je l’entendais répéter des répliques dans sa chambre, mais c’était le jour de mon anniversaire et j’avais besoin qu’elle fasse attention à moi. J’ai frappé à sa porte et je l’ai appelée, fort. Elle n’a pas répondu. Un sentiment étrange et sombre m’a envahie d’un seul coup. Elle a fini par ouvrir la porte brusquement et j’ai reculé, surprise. Sa peau était éclatante. En cet instant, je l’ai détestée pour ne pas m’avoir appris à prendre soin de la mienne. Elle ne me prêtait même pas ses crèmes de beauté.
Tu sais que je travaille, a-t‑elle lancé d’une voix tranchante, mais moins en colère que je ne l’aurais cru. Qu’est-ce que tu veux ?
Que tu fasses moins de bruit, ai-je répondu. J’essaie de lire.
Elle est restée silencieuse un instant, la main sur la porte.
Puis elle s’est détendue et a souri. C’est ton anniversaire, a-t‑elle dit comme si elle venait juste de se le rappeler. Bon anniversaire, ma chérie. Je vais te faire un chocolat chaud. Avec cette chaleur, j’aurais préféré un bol de céréales, mais c’était la seule attention qu’elle daignait m’accorder pour mon anniversaire. Elle le préparait avec du lait entier, une cuillère de crème épaisse et du chocolat noir. Elle a posé le bol sur la table devant moi. Un an de plus, a-t‑elle commenté en me regardant manger. J’ai trempé ma tartine beurrée. Des yeux de beurre salé fondu se sont formés à la surface du liquide. Qu’est-ce que tu veux comme cadeau? J’ai reposé ma tartine et je me suis essuyé les doigts. J’ai fait mine de réfléchir à la question quelques instants, mais j’avais déjà la réponse en tête.
Je veux que Madame Lapierre sache qui nous sommes. Puis qu’il la quitte pour venir vivre avec nous.
J’avais parlé calmement, tentant de paraître détachée, comme si je n’y attachais pas beaucoup d’importance. Elle a levé les yeux au ciel. Tu demandes toujours la lune. Ton père ne viendrait jamais vivre avec nous.
Mais peut-être que si elle connaissait notre existence, elle le quitterait, et il serait obligé de s’installer ici !
Je suis sûre qu’elle est au courant.
Tu m’as dit qu’elle ne savait pas qui nous étions.
Elle ne sait peut-être pas qui nous sommes, spécifiquement, mais c’est une femme intelligente. Je me garderais bien de la prendre pour une imbécile.
Anouk a ri nerveusement et a passé la main dans ses cheveux.
J’ai scruté son visage.
Tu espérais qu’on tombe sur elle un jour ou l’autre.
Elle est au courant, a répété Anouk comme si elle ne m’avait pas entendue.
Comment peux-tu en être si sûre ?
La conviction dans sa voix m’ébranlait. En général, je lui faisais confiance, mais j’avais l’impression qu’elle tirait cette conclusion de l’après-midi où nous avions brièvement vu Madame Lapierre, et qu’elle avait interprété cet incident fortuit
bien avant aujourd’hui.
Appuyée au plan de travail, Anouk me regardait. De toute façon, qu’est-ce
qui te fait croire qu’elle voudrait le quitter?
J’ai pris une gorgée de chocolat. Le liquide a coulé dans ma gorge, chaud et épais. La tartine détrempée avait la consistance du papier mâché.
Et qu’est-ce qui te fait croire que moi, j’aurais envie de vivre avec lui? a-t‑elle
continué.
Elle a quitté la cuisine pour le salon, s’est installée dans son fauteuil. Je l’observais du coin de l’œil. Elle a posé les pieds sur le masseur, un cadeau de mon père. Elle l’a allumé et la machine s’est mise à ronronner doucement, provoquant de petites secousses dans ses jambes. Elle l’avait réglée au minimum.
Je disais ça comme ça, ai-je marmonné. Je me suis rendu compte que j’avais l’air sur la défensive.
Laisse-moi te dire une chose. Ton père et Madame Lapierre ne couchent plus ensemble depuis des années. Ils font chambre à part. C’est un mariage de convenance. Une relation platonique.
Comment le sais-tu?
Quoi ?
Qu’ils ne couchent plus ensemble ?
Anouk a lâché son rire théâtral et augmenté la vitesse de massage.
Tu as raison, Margot, a-t‑elle repris d’une voix plus douce.
On ne sait rien de leur relation. On ne connaît jamais vraiment l’intimité des autres. Je sais qu’ils prennent leurs repas ensemble et qu’ils lavent leurs vêtements dans la même machine. Elle a fermé les yeux. Elle portait une chemise ample qui lui couvrait les cuisses, mais quand elle a levé les pieds de l’appareil, j’ai aperçu les ombres obscures à l’entrejambe.
Ce que tu ne vois pas, c’est que ton père n’aime pas le changement. Il serait incapable d’assumer ses responsabilités si nous débarquions dans sa vie au grand jour.
C’est absurde ! J’ai repoussé brusquement mon bol de chocolat chaud, l’appétit coupé. Je cherchais les mots pour lui montrer qu’elle avait tort, mais je ne les ai pas trouvés.
Je t’en prie, ne me regarde pas avec ces yeux. Tu ne vas pas pleurer, quand même? Il t’a vraiment trop gâtée, tu fonds en larmes à la moindre frustration. Anouk me parlait comme si je n’étais pas sa fille. J’ai senti le rouge monter le long de mon cou, jusqu’à mes joues.
Comment tu peux être aussi cruelle? Le jour de mon anniversaire.
Ne sois pas si théâtrale.
Je voudrais juste qu’on vive ensemble tous les trois.
Tu veux toujours avoir le dernier mot. Et je suppose que tu aimerais vivre avec elle, aussi? Anouk évitait de prononcer son nom, Madame Lapierre ou Claire. Parfois, elle l’appelait juste «la dame».
Elle a éteint le masseur. Un matin, tu descendras et je ne serai plus là. À ce moment-là, tu pourras l’avoir rien que pour toi. Mais ne va pas t’imaginer qu’il s’installera ici. Tu prendras tes petits déjeuners toute seule et il viendra te voir quand ça l’arrangera.
Rien ne me terrifiait plus que l’idée de voir ma mère disparaître. En même temps, ses mots me rendaient fiévreuse. Si elle m’abandonnait, j’aurais enfin quelque chose de concret à lui reprocher, quelque chose d’autre que le sentiment de tristesse diffuse qui m’accompagnait en permanence. Je me suis creusé la tête pour trouver une insulte appropriée.
Oui, j’irais peut-être vivre avec eux. Je suis sûre que c’est une bien meilleure mère que toi. Tu n’as jamais été une bonne mère.
Une bonne mère? Ça existe, ça?
À l’école, les autres se moquaient de moi parce que j’étais sale.
Tu as toujours accordé trop d’importance à l’opinion d’autrui.
Tu oubliais de me laver.
Il ne faut pas se fier aux souvenirs d’enfance.
Tu ne m’as pas parlé pendant des mois.
Elle m’a tourné le dos. Je n’en étais pas sûre, mais j’avais le vague souvenir de silences pesants, quand j’avais six ou sept ans, comme si ma présence l’avait profondément gênée. Mes mots ont dû l’atteindre, parce qu’elle a dit: Qu’est-ce
que tu veux, à la fin? Comment ai-je pu élever une fille qui se plaint de tout, qui n’est jamais contente de ce qu’elle a, qui ne voit pas la chance qu’elle a?
Les yeux brillants, elle s’est avancée vers moi. Elle a dit: Je t’ai nourrie. Avec ça. Elle se frappait la poitrine, montrant les petits seins sous son chemisier transparent. J’ai repensé à son mamelon gauche ombiliqué, et je me suis demandé comment elle avait pu m’allaiter avec celui-là s’il était déjà comme ça à l’époque.
Je suis restée silencieuse. J’avais honte, bien sûr, mais aucune envie de reconnaître mes torts. Je ne voyais pas comment m’excuser.
J’avais juste tenté de lui dire que mon père me manquait et que je voulais le voir plus souvent.
Nous nous sommes regardées en chiens de faïence pendant quelques instants. Puis elle est revenue dans la cuisine et s’est assise en face de moi. Elle a touché ma main, et j’ai senti comme un éclair à la fois de terreur et de douce chaleur remonter le long de mon bras.
Quand Anouk m’envoyait en colonie de vacances, où les autres ne savaient rien de ma vie, je racontais que mon père vivait avec nous. Devant un bol de chocolat chaud, tandis que nous trempions nos tartines jusqu’à ce qu’elles deviennent toutes molles, je lui inventais une profession, différente à chaque fois pour mes nouveaux camarades. Une fois, c’était un professeur qui laissait toujours traîner des papiers derrière lui dans notre appartement. Une autre fois, un homme d’affaires qui sillonnait le monde. Ou encore un chômeur, un fainéant incapable d’entretenir sa famille.
Tu n’as pas envie de passer tes vieux jours avec lui? ai-je demandé.
Elle a secoué la tête. Tu recommences avec tes contes de fées. Personne n’est heureux, dans l’intimité.
C’est faux. Regarde-toi, tu as toujours l’air heureuse. C’est ta façon de voir les choses.
Elle a lâché ma main. Ses yeux brillaient. »

Extraits
« Nous étions si nombreux, nous les enfants de ces doubles vies, à rêver de l’autre camp. Cette nuit-là, comme toutes les nuits depuis que nous avions croisé Madame Lapierre, je me suis réveillée le corps baigné d’une sueur glacée, avec un besoin impérieux de basculer de l’autre côté, de faire entrer en collision les deux sphères de nos vies. Je suis restée paralysée par l’envie de faire exploser cette routine – un désir fort, sauvage et excitant, qui pulsait en moi. »

« Sans un mot, elle m’a tendu le journal dont la une était barrée du titre suivant:
Le ministre de la Culture entretient une liaison avec l’actrice Anouk Louve! L’homme politique, marié à Claire Lapierre, mène une double vie.
Je m’étais préparée à voir nos noms dans la presse, mais ça m’a quand même fait bizarre. Une vague de panique s’est emparée de moi, et je n’ai pas eu un gros effort à faire pour paraître surprise. J’ai effleuré l’article du bout des doigts. Ils savent qui on est, a dit Anouk d’une voix plate. Je m’étais attendue à un éclat de sa part, et son calme m’a surprise. Qu’est-ce que tu veux dire? La presse. Ils sont au courant pour ton père. » p. 96

« C’est vrai. Parfois, je m’assieds par terre dans ma chambre et je ferme les yeux pour imaginer ce qui se serait passé si je n’avais pas rencontré David. Si je n’avais pas ouvert la bouche. J’aurais dû savoir que ça pouvait le tuer. Je pense aux fois où il venait chez nous, je peux presque le voir dans l’appartement. Mais les souvenirs s’estompent un peu plus chaque jour et bientôt il ne me restera rien. Je n’ai jamais été séparée de lui aussi longtemps. Anouk a déjà donné ses vêtements, et on a jeté tout ce qu’il gardait au réfrigérateur. Quand je pense à ce que j’ai fait, je n’ai qu’une seule idée en tête: tout effacer.
Margot, il est mort à cause d’un problème de santé. Tu ne pouvais pas savoir qu’il avait une défaillance cardiaque. Peut-être que tu ne veux pas l’entendre, mais il avait un travail très accaparant, avec des horaires à rallonge. Il n’avait pas choisi la facilité. Tu as lu les articles ? Le témoignage de Madame Lapierre: il ne dormait pas plus de trois heures par nuit, c’était un véritable bourreau de travail. » p. 183

« La cuisine, c’est du mouvement, des gestes qui se répètent. Comme une danse, Très intuitive en général – on n’a pas besoin de réfléchir à ce qu’on fait. C’est pour ça qu’il faut prêter attention aux gestes des cuisiniers, rester juste à côté d’eux. Pour s’imprégner de leur danse.
J’ai des amies qui se vantent de ne pas savoir cuisiner, a-t-elle continué en se servant de salade. Elle a plié chaque feuille en carré avant de la porter à sa bouche. Pour elles, une femme en Cuisine, c’est le symbole absolu de l’exploitation féminine. Pour moi, ça n’a rien à voir. Je le vois comme un signe d’éducation. Ça veut dire que je suis meilleure que mes parents. Ma mère me traitait de grosse, mais elle ne m’a pas donné les outils pour bien me nourrir. Qu’est-ce que je pouvais faire, à part m’affamer volontairement? » p. 275

« Eh bien, j’étais curieuse de toi et de ton Père. Tu sais, j’avais à peine un peu plus que ton âge quand l’affaire Mazarine a éclaté. Ça me fascinait. Beaucoup de gens étaient au courant de l’existence de cette fille cachée. Son père était l’homme le plus important de France, et il était en train de mourir. Il avait une fille et une maîtresse plus jeune que lui, depuis des années. C’est devenu comme une obsession pour moi. J’ai lu tous les articles et tous les livres sur Mitterrand et Mazarine. Mais ton histoire était différente, voilà ce qui m’a intriguée. C’est Mitterrand qui à décidé de ne plus cacher sa fille. Ton père n’était pas président. Certains disent même que Claire Lapierre était plus influente que lui. S’ils n’avaient pas été mariés, le public se serait sans doute moins intéressé à l’affaire. Même chose si ta mère n’avait pas été Anouk Louve. » p. 325

À propos de l’auteur
LEMOINE_sanae_gieves_andersonSanaë Lemoine © Photo Gieves Anderson

Sanaë Lemoine est née à Paris d’une mère japonaise et d’un père français. Elle a été élevée en France et en Australie et vit aujourd’hui à New York. Après une maîtrise en fiction à l’Université de Columbia, elle y a enseigné avant d’être consultante au Writing Center. Puis elle a travaillé à Phaidon Press comme rédactrice de recettes de cuisine et a publié des livres de recettes chez Martha Stewart Books. Son premier roman, L’affaire Margot, a connu un vif succès aux États-Unis avant d’être traduit dans différents pays. (Source: sanaelemoine.com)

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la sirène, le marchand et la courtisane

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En deux mots
Un marchand ambitieux croit avoir tout perdu quand le capitaine du bateau qu’il a affrété revient sans son navire. Dans ses bagages, il ramène toutefois une sirène qui va lui assurer fortune et notoriété et lui permettre de faire la connaissance d’Angelica, à qui il va promettre une nouvelle sirène.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Une sirène peut en cacher une autre

Dans un premier roman époustouflant de virtuosité, Imogen Hermes Gowar nous entraîne à la fin du XVIIIe siècle dans une Angleterre avide de nouvelles découvertes, sur les pas d’un marchand prêt à tout pour obtenir les faveurs d’une femme qui a compris comment le manipuler.

Jonah Hancock est bien seul dans sa grande maison, si l’on omet le chat qui joue avec la souris qu’il a capturée. À 37 ans son épouse Mary a succombé en mettant au monde leur fils Henry, mort-né. Alors Hancock vit avec ses fantômes.
À une dizaine de kilomètres de là, dans un faubourg de Londres, Angelica reçoit Mrs Chappell, la mère maquerelle pour laquelle elle travaillait jusque-là. Car elle a décidé de continuer à recevoir des hommes, mais de s’affranchir de celle qui lui a appris à paraître bien davantage qu’une prostituée. Désormais, elle rêve de s’élever dans la société.
Hancock est sur les nerfs. Il a engagé une forte somme en affrétant un bateau dont il n’a plus de nouvelles. Et ce n’est pas les le capitaine Jones qui le rassure. Il revient sans bateau et sans cargaison, avec un simple paquet.
Il a tout vendu pour revenir avec un cadavre, mais pas n’importe lequel. Celui d’une sirène aux longs cheveux noirs. En cette fin de XVIIIe siècle, cette attraction qui devrait lui rapporter bien plus qu’il n’a perdu. D’abord incrédule, il doit bien constater que le bouche-à-oreille fonctionne. «Les premiers clients arrivent juste après l’aube et les visiteurs continuent à affluer même après que les cloches de St. Edmund ont sonné minuit; au cœur de la nuit, il faut tirer le verrou à la porte pour les empêcher d’entrer. Un groupe de catholiques vient prier pour débarrasser la créature de ses démons, mais en dépit de leur baragouin, la sirène ne remue pas ne serait-ce qu’une écaille. Des étudiants arrivent d’Oxford, déjà ivres, et la libèrent de sa cloche de verre avant de se la disputer en se battant entre eux. Après cet incident, Mr Murray s’arme d’une Matraque. Un émissaire de la Royal Society vient étudier la sirène: bien qu’il déclare n’être pas du tout déconcerté, son expression parle pour lui.»
En entendant parler de cette foule qui se précipite Mrs Chapell voit tout l’intérêt qu’elle pourrait tirer de la chose et propose un marché à Hancock, louer la sirène et en faire la principale attraction d’un spectacle qu’elle va imaginer. Après quelques réticences, il finit par accepter et se voit entraîner dans le monde de la nuit et du stupre, y fait la connaissance d’Angelica, qui comme lui espère sortir de sa condition. Mais contrairement aux politiques et aux hommes d’affaires corrompus, il se sent mal à l’aise devant tant de débauche et fuit, avant de réclamer sa sirène. Pour le faire changer d’avis, l’envoyé de Mrs Chapell lui transmet une invitation d’Angelica.
«Mr Hancock est un homme particulièrement impressionnable, c’est vrai. En moins de quatre heures, il se décide à visiter Angelica Neal dans la soirée. Il ne sait ni ce qu’il dira, ni ce qu’il fera, Mais elle m’attend, pense-t-il, je ne peux pas lui faire le déshonneur d’ignorer son invitation.»
Mais ce soir-là, il ne rencontra pas la prostituée, se décidera à récupérer son bien qu’il vendra pour 20000 livres, de quoi satisfaire ses projets de bâtisseur.
Après la sirène, voici le marchand et son ambition. On va le suivre dans Londres au moment où la ville se transforme, où de nouveaux quartiers émergent. Ce monde de la fin du XVIIIe siècle se construit sur des croyances et des rêves autant que sur l’ambition qui aveugle.
Avec un art consommé de la mise en scène, Imogen Hermes Gowar montre combien les femmes savent alors jouer de ces ambitions, profiter de l’aveuglement de ceux qui sont éblouis par l’irrépressible besoin d’ascension sociale, quitte à être à leur tour victimes de leurs propres ambitions. Très documenté, le roman entraîne le lecteur dans ce siècle où l’amour se pare de mysticisme et où les apparences sont fort souvent trompeuses. Comme dans Miniaturiste de Jessie Burton, on se frotte à la rigueur des uns, aux rêves des autres. C’est subtilement beau et c’est formidablement réussi pour un premier roman !

La sirène, le marchand et la courtisane
Imogen Hermes Gowar
Éditions Belfond
Roman
Traduit de l’anglais par Maxime Berrée
528 p., 22 €
EAN 9782714480767
Paru le 4/03/2021

Où?
Le roman est situé en Angleterre, principalement à Londres et dans les faubourgs.

Quand?
L’action se déroule à la fin du XVIIIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans la lignée de Miniaturiste de Jessie Burton ou du Serpent de l’Essex de Sarah Perry, un premier roman éclatant de style et d’imagination ; un véritable cabinet de curiosités dans la bonne société londonienne du XVIIIe siècle, où le merveilleux côtoie l’ivresse et l’extravagance.
Un soir de septembre 1785, on frappe à la porte du logis du marchand Hancock. Sur le seuil, le capitaine d’un de ses navires. L’homme dit avoir vendu son bateau pour un trésor: une créature fabuleuse, pêchée en mer de Chine. Une sirène.
Entre effroi et fascination, le Tout-Londres se presse pour voir la chimère. Et ce trésor va permettre à Mr Hancock d’entrer dans un monde de faste et de mondanités qui lui était jusqu’ici inaccessible.
Lors d’une de ces fêtes somptueuses, il fait la connaissance d’Angelica Neal, la femme la plus désirable qu’il ait jamais vue… et courtisane de grand talent. Entre le timide marchand et la belle scandaleuse se noue une relation complexe, qui va les précipiter l’un et l’autre dans une spirale dangereuse.
Car les pouvoirs de la sirène ne sont pas que légende. Aveuglés par l’orgueil et la convoitise, tous ceux qui s’en approchent pourraient bien basculer dans la folie…

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Toute la culture
Page des libraires (Linda Pommereul Librairie Doucet, Le Mans)
Blog Les lectures de Cannetille 
Blog Blondes and littéraires


Bande-annonce du livre «La Sirène, le Marchand et la Courtisane» d’Imogen Hermes Gowar © Production Place des Éditeurs

Les premières pages du livre
« Septembre 1785
LA MAISON DE JONAH HANCOCK a un toit en pente, des coffres encastrés comme dans une cabine de bateau, des murs chaulés à blanc, des plinthes noires et des poutres parfaitement chevillées les unes aux autres. Le vent souffle dans Union Street, et la pluie frappe contre les carreaux tandis que Mr Hancock, appuyé sur les coudes, se tient la tête à deux mains. Faisant courir ses doigts sur son crâne, il découvre quelques rares mèches ingrates oubliées par le barbier et se met à jouer avec, sans s’en irriter, avec une vague curiosité. En privé, Mr Hancock ne se soucie guère de son apparence ; en société, il porte une perruque.
C’est un gentleman bedonnant de quarante-cinq ans, vêtu de laine peignée, de futaine et de lin, des matières honnêtes et ordinaires qui correspondent à son crâne dégarni, au chaume grisonnant sur ses bajoues, à la peau égratignée et tachée d’encre de ses doigts. Il n’a jamais été bel homme (lorsqu’il s’assoit sur son tabouret, sa bedaine et ses jambes grêles lui donnent l’air d’un rat juché sur un poteau), mais il a un visage rond aimable et ses petits yeux aux cils clairs inspirent confiance. C’est un homme bien fait pour la position qu’il occupe dans le monde : le dernier fils d’une lignée de marchands – un enfant de Deptford –, qui n’a pas vocation à s’étonner ou à s’extasier devant les raretés qui passent entre ses mains robustes, mais uniquement à évaluer leur valeur, à griffonner des noms et des chiffres, et à les expédier dans la ville aux lumières exubérantes de l’autre côté du fleuve. Les navires qu’il envoie voguer à travers le monde – l’Eagle, la Calliope, le Lorenzo – parcourent le globe en tous sens, mais Jonah Hancock, lui, le plus tranquille des hommes, s’endort chaque soir dans la chambre où il a poussé son premier cri.
Son bureau est baigné d’un halo sinistre, chargé d’orage. Dehors, il pleut à verse. Les registres de Mr Hancock, ouverts devant lui, sont peuplés de caractères grands comme des pattes de mouche, mais il n’a pas la tête au travail et n’est pas mécontent de la distraction offerte par l’agitation qui règne à l’extérieur de la pièce.
Ah, se dit Mr Hancock, ce doit être Henry, mais quand il se retourne, il ne voit que la chatte. Presque renversée au pied de l’escalier, le derrière en l’air, les pattes arrière encore sur la dernière marche, elle tient entre ses pattes avant une souris qui se débat. Si sa petite bouche entrouverte révèle des dents brillant d’un éclat triomphal, sa position est précaire. Pour se redresser, elle va devoir lâcher sa proie.
« Chut ! gronde Mr Hancock. Allez, ouste ! »
Mais, étant parvenue à attraper la souris dans sa gueule, elle se pavane dans le hall. Après qu’elle a disparu de sa vue, il entend encore ses pattes danser sur le parquet, puis le bruit sourd du corps de la souris qui retombe sur le sol tandis qu’elle le jette en l’air, encore et encore. Il l’a souvent vue jouer à ce jeu et chaque fois, son miaulement a quelque chose d’interrogatif, de péniblement humain.
Il se retourne vers son bureau en secouant la tête. Il aurait juré que c’était Henry qui descendait l’escalier. Dans son esprit, la scène existe : son fils, grand et maigre, avec ses socquettes blanches et ses boucles brunes, passe la tête dans son bureau et sourit tandis qu’autour de lui la poussière scintille dans la lumière. Cette vision ne lui vient pas très souvent, mais elle a toujours le don de le perturber ; et pour cause, Henry Hancock est mort-né.
Bien que peu porté sur les spéculations oiseuses, Mr Hancock n’a jamais pu se défaire de l’idée que sa vie a dévié de son cours au moment même où la tête de sa femme est retombée sur l’oreiller du lit, là où elle a exhalé son dernier soupir en enfantant Henry. Il lui semble que l’existence qu’il aurait dû mener continue là, à portée de main, que seul un simple hasard l’en sépare, et, de temps à autre, il en perçoit une bribe, comme si un voile se levait un bref instant. Lors de sa première année de veuvage, par exemple, ayant senti un jour la chaleur d’une main humaine sur son genou durant une partie de cartes, il avait baissé les yeux avec l’espoir de voir un bambin potelé debout à côté de sa chaise. Pourquoi avait-il alors été si horrifié de voir la main gauche de Moll Rennie remonter lentement le long de sa cuisse ? Une autre fois, lors d’une foire, un petit tambour aux couleurs vives avait attiré son attention. Il rentrait avec lorsque, à mi-chemin, il s’était souvenu qu’il n’avait pas de petit garçon à qui l’offrir. Quinze ans ont passé depuis, mais dans les rares moments où il baisse la garde, il lui suffit d’entendre un éclat de voix dans la rue ou d’être tiré par la manche, et aussitôt il pense Henry, comme s’il avait un enfant depuis tout ce temps.
Sa femme Mary ne le hante jamais de la sorte, alors qu’elle était une vraie bénédiction. Morte à trente-trois ans, c’était une femme placide qui semblait avoir assez vu de ce monde et se trouvait fin prête à passer au prochain : Mr Hancock ne doute pas qu’elle soit allée au paradis ni qu’il doive l’y rejoindre un jour, et cela lui suffit. Il ne pleure que leur enfant, passé si rapidement de la naissance à la mort, d’un néant à un autre, comme un dormeur change de côté dans son lit.
De là-haut lui parvient la voix de sa sœur, Hester Lippard, qui tous les premiers jeudis du mois vient passer au crible son garde-manger et son linge, et pousser des cris d’orfraie devant ce qu’elle y trouve. Ce frère veuf l’encombre, mais ses enfants en hériteront peut-être un jour : si Mrs Lippard lui fait la charité de retirer sa plus jeune fille de l’école pour le servir comme gouvernante, c’est dans l’espoir raisonnable d’en être récompensée.
« Regardez, les draps ont piqué, dit-elle. Si vous les aviez rangés comme je vous l’ai dit… Vous avez bien tout noté dans votre carnet ? »
En réponse, un murmure à peine audible.
« Eh bien, c’est fait ? C’est pour votre profit, Susanna, pas pour le mien. »
Un silence, pendant lequel il imagine la pauvre Sukie courber l’échine, le visage blême.
« Je vous jure, vous me causez plus de tracas que vous ne m’en épargnez ! Alors, où est votre fil rouge ? Où ? L’avez-vous encore perdu ? Et qui va encore payer pour vous en ravoir, d’après vous ? »
Il se gratte la tête en soupirant. Où est la famille nombreuse qui devait peupler les pièces de cette maison bâtie par son grand-père et que son père a fini d’aménager ? Les morts, eux, sont bien présents. Il sent leur empreinte partout : dans le parquet affaissé, dans la colonne de l’escalier et dans l’appel des cloches des églises, St Paul à l’avant et St Nicholas à l’arrière. Les mains des charpentiers navals vivent encore dans les courbures des poutres, qui rappellent les ventres des grands bateaux, ou dans les linteaux gravés d’oiseaux, de fleurs, d’anges et d’épées, témoins éternels du labeur et du génie de ces hommes morts depuis longtemps.
Nul enfant ici pour s’émerveiller à son tour du talent exceptionnel des graveurs sur bois de Deptford, ni pour grandir au rythme des navires qui quittent les quais, étincelants, la cale pleine, et y reviennent battus et en lambeaux. Les enfants de Jonah Hancock sauraient, comme lui le sait, ce que c’est de placer toute sa foi et sa fortune dans un bateau et de le larguer vers l’inconnu. Ils sauraient qu’un homme qui attend un bateau, comme Mr Hancock à cet instant, est distrait toute la journée et ne dort pas la nuit, qu’il s’agite sans cesse et qu’un goût amer lui remonte dans le fond de la gorge. Il est brusque avec sa famille, ou bien sentimental à l’excès ; penché sur son bureau, il raye d’un trait de plume des calculs faits et refaits. Il se ronge les ongles.
À quoi bon toutes ces connaissances si elles disparaissent avec Jonah Hancock ? À quoi bon ces joies et ces peines s’il n’a personne avec qui les partager ; quel sens donner à son visage et à sa voix s’ils doivent finir en poussière ; quelle valeur a sa fortune sans garçons à qui la transmettre ?
Et pourtant, il arrive qu’il y ait autre chose.
Tous les voyages débutent de la même façon : des hommes se réunissent dans des tavernes et se grattent le menton en soupesant risques et obligations :
« J’en suis, dit l’un.
— Moi aussi.
— Et moi aussi »,
Car en ce monde personne n’accomplit rien tout seul. Les destins se lient en partageant la bourse. Et c’est pour cela qu’un homme prudent ne se met pas en affaires avec des ivrognes, des débauchés, des joueurs, des voleurs, ni quiconque Dieu sera amené à traiter sévèrement. On partage aussi ses péchés en liant les destins. Et une frêle embarcation est si vite précipitée contre les rochers. Une cargaison finit si facilement sous cinq brasses d’eau, au fond des ténèbres. Les poumons des marins peuvent bien respirer la saumure, leurs mains se boucaner ; seule la volonté de Dieu les protège.
Mais Dieu, que dit-il à Mr Hancock ? Où est la Calliope, dont le capitaine n’a pas envoyé la moindre nouvelle en plus de dix-huit mois ? L’été touche à sa fin. Tous les jours le mercure baisse. Si le bateau ne revient pas bientôt, il ne reviendra plus, et c’est peut-être sa faute. Qu’a-t-il fait qui mériterait un tel châtiment ? Qui joindra son destin au sien si on le soupçonne d’attirer la guigne ?
Quelque part, la marée tourne. Dans cet endroit où il n’y a nulle terre en vue, où d’un bout à l’autre de l’horizon, l’espace n’est qu’une étendue d’eau sournoise, une vague fait le dos rond et se retourne en soupirant, envoyant son murmure salé jusqu’à l’oreille de Mr Hancock.
Ce voyage-ci est spécial, dit le murmure, provoquant une étrange palpitation de son cœur.
Il changera tout.
Et subitement, dans le silence de sa maison, cet homme flétri qui tient sa tête entre ses mains est saisi par une allégresse et une excitation enfantines.
La pluie se calme. La chatte fait craquer le crâne de la souris entre ses dents. Et pendant qu’elle se lèche le bout du museau, Mr Hancock se prend à espérer.

2
LA PLUIE A PROBABLEMENT chassé tous les oiseaux, mais supposons que l’un d’eux, peut-être un corbeau, vient de se faufiler à l’extérieur de la maison de Mr Hancock en passant par les chevrons ; il gonfle maintenant ses plumes de bombasin, la tête penchée, observant le monde d’un œil blême et maussade. Ce corbeau, s’il déploie ses ailes, s’apercevra qu’elles sont chargées des remugles humides que la brise pousse depuis les rues en contrebas : goudron chaud, vase du fleuve, relents d’ammoniaque de la tannerie. Et s’il quitte son perchoir pour s’élever au-dessus des toits d’Union Street, il arrivera tout droit sur les quais, berceaux des futurs navires qui, dès leur prime enfance, se dressent plus hauts que tous les bâtiments. Certains, fin prêts, calfatés, avec leurs pavillons hissés et leurs figures de proue hardies, trépignent déjà, prêts à s’élancer ; d’autres, simples squelettes de bois fraîchement coupé, gisent en cale sèche telles d’immenses et pâles carcasses de baleines.
Si, de là, ce corbeau se dirige vers le nord-ouest en suivant la courbe du fleuve, et s’il vole dix kilomètres sans s’arrêter… mais est-ce crédible pour un corbeau ? Quelles sont leurs habitudes ? Quel est le périmètre de leur territoire ? S’il fait cela, fendant le ciel où refluent les nuages, il abordera la ville de Londres en longeant son fleuve crénelé sur chaque rive de quais grands et petits, construits de pierre jaune ou d’un bois noir qui s’affaisse.
Les débarcadères et les ponts contiennent le fleuve, mais après l’orage celui-ci roule des eaux grossies. Les bateaux aux voiles blanches ballottent, les matelots doivent s’armer de courage pour éloigner leurs petites embarcations des rives et voguer le long du courant. Tandis que le soleil s’éclipse, ce corbeau présumé survolera les verrières éblouissantes des fermes de melon de Southwark, la maison des douanes, la flèche à étages de l’église St Bride et la colonne du carrefour de Seven Dials, avant d’arriver au-dessus de Soho. Et lorsqu’il descendra se poser sur une gouttière de Dean Street, son ombre tombera brièvement sur une fenêtre au premier étage d’une maison particulière, voilant la lumière du jour, de sorte que le visage d’Angelica Neal se perdra un instant dans les ténèbres.
Elle est assise devant sa coiffeuse, fraîche et parfumée comme une crème à l’eau de rose, et picore dans un bol rempli de fruits cultivés sous serre, tandis que son amie – Mrs Eliza Frost – ôte la dernière papillote de ses cheveux. Enveloppée d’un peignoir par-dessus sa robe, elle a les joues encore rougies par le sommeil, et ses yeux sont irrésistiblement attirés par son reflet tout en fossettes dans la glace, comme si c’était le visage d’un amant. Un canari sautille et siffle dans sa cage, des miroirs scintillent un peu partout, et la surface de la coiffeuse est parsemée de rubans, de boucles d’oreilles et de petites fioles en verre. Tous les après-midi elles la déplacent de la chambre d’habillage au salon ensoleillé pour économiser les bougies.
« Ces mesures ne seront bientôt plus nécessaires, souligne Angelica tandis qu’une petite bourrasque de poudre à cheveux vole autour d’elle. Quand la saison aura débuté et qu’il y aura davantage d’endroits où être vue, et donc plus de gens pour me voir, notre vie sera beaucoup plus facile. »
Le sol est couvert de papillotes piétinées, triangles de papier qu’elles découpent dans les pamphlets religieux du prédicateur Wesley, distribués chaque jour aux prostituées de Dean Street.
Mrs Frost marmonne un mot incompréhensible tout en empoignant l’écheveau des cheveux blonds de son amie pour les remonter en un élégant chignon sur le sommet de son crâne. Elle doit retirer les épingles coincées entre ses lèvres avant de pouvoir répondre.
« J’espère que vous avez raison. »
Cela fait quinze jours qu’elles vivent dans cet appartement. Elles règlent le loyer en puisant dans une manne qui, en dépit du contrôle jaloux exercé par Mrs Frost, diminue à vue d’œil.
« De quoi vous inquiétez-vous ? demande Angelica.
— Je n’aime pas ça. L’argent qui va et qui vient. Sans qu’on sache de quoi demain sera fait…
— Ce n’est pas ma faute. »
Angelica ouvre de grands yeux ronds. Son peignoir glisse légèrement sur sa poitrine. Vraiment, ce n’est pas sa faute : jusqu’au mois dernier, elle était entretenue par un duc entre deux âges qui l’a adorée pendant les trois ans de leur liaison, mais qui l’a ensuite oubliée dans son testament.
« Vous en êtes réduite à laisser n’importe quel homme prendre ses aises avec vous », répond Mrs Frost.
Le dos de la brosse accroche un reflet du soleil. Mrs Frost est grande et mince, et la peau de son visage, qu’elle ne maquille pas, est douce et lisse comme du cuir de chevreau. Il est difficile de lui donner un âge, sa personne étant pareille à sa tenue, simple, soignée, légèrement nettoyée à l’éponge chaque soir, prudemment tenue à l’écart du monde.
« N’importe quel homme pouvant se le permettre, ce qui réduit le nombre, nuance Angelica. Écoutez, ma colombe, je connais votre opinion mais comme c’est moi qui vous paye, je ne suis pas obligée de l’écouter.
— Vous vous compromettez.
— Et comment ferais-je sinon pour nous nourrir ? Répondez à cela, vous qui tenez si consciencieusement nos livres de comptes. D’ailleurs, non, ne vous donnez pas la peine de répondre, parce que je sais très bien ce que vous allez dire. Vous allez me reprocher mes extravagances, mais aucun homme ne donne de billets à une femme qui a l’air d’une pauvresse prête à se contenter d’un demi-shilling. Je dois soigner mon apparence.
— Vous préférez ne rien savoir des comptes, dit Mrs Frost. Vous n’imaginez pas à quel point cela me complique la vie. »
Angelica en a assez. Elle agrippe les bras du fauteuil, elle frappe le sol de ses deux pieds, de sorte que les papillotes se soulèvent, réanimées, et frottent leurs ailes froissées.
« Ma vie aussi est très compliquée, Eliza !
— Gardez votre calme. »
Une nouvelle vigoureuse aspersion de poudre.
« Arrêtez ! proteste-t-elle en chassant d’une main le nuage au-dessus de sa tête. Vous allez cacher la couleur. »
Angelica veille jalousement à ses épais cheveux d’or, car ce sont eux qui ont fait sa réputation autrefois. Dans sa tendre jeunesse, elle était l’assistante et le modèle d’un coiffeur italien, et (d’après la légende) c’est de lui que la petite et dodue Angelica a appris non seulement l’art de la séduction, mais aussi l’art de l’amour.
Les deux femmes gardent le silence. Dans les moments d’impasse, elles savent ne pas insister : chacune se retranche dans ses pensées, toutes deux aussi butées que des pugilistes dans leur coin. Mrs Frost jette une brassée de papiers au feu tandis qu’Angelica plonge la main dans le bol de fruits et arrache un à un les raisins d’une grappe, les serrant dans son poing avant de lécher le jus qui coule sur sa paume. Les rayons obliques du soleil, par la fenêtre, lui réchauffent le cou. À vingt-sept ans, elle est encore belle femme, ce qu’elle doit en partie à la chance, en partie aux circonstances, et aussi à son bon sens. Ses yeux bleus ardents et son sourire voluptueux sont des dons de la Nature ; son corps et son esprit ont été préservés des labeurs qu’elle aurait pu connaître si elle avait été mariée ; elle a la peau claire, ses excréments ont un parfum agréable, et son corps est resté intact grâce aux petites capotes en boyau de mouton qu’elle conserve dans son cabinet, attachées par de fins rubans verts et méticuleusement rincées après chaque usage.
« Mourir était ce qu’il pouvait faire de mieux, dit-elle à Mrs Frost en signe de paix. Et juste à temps pour la saison. »
Son amie ne dit rien, mais Angelica refuse de se décourager.
« Je suis totalement indépendante, désormais.
— C’est ce qui m’inquiète. »
Mrs Frost, sans se radoucir, recommence néanmoins à coiffer Angelica.
« Comme je vais m’amuser, maintenant que je ne suis plus redevable à personne !
— Maintenant que vous n’êtes plus soutenue par personne, vous voulez dire.
— Oh, Eliza… »
Angelica sent les doigts froids de son amie sur son crâne ; elle se dégage et se tord le cou pour la regarder dans les yeux.
« Trois ans que je ne vois personne ! Aucune vie sociable, aucune fête, aucune distraction, enfermée dans un petit boudoir triste.
— Il vous traitait très généreusement.
— Et je lui en suis reconnaissante. Mais j’ai fait des sacrifices, et vous le savez : cet artiste qui a fait mon portrait à l’Académie ? Il m’aurait peinte cent fois si le duc ne le lui avait pas interdit. Ne puis-je pas profiter d’un peu de liberté ?
— Restez tranquille ou je n’y arriverai jamais. »
Angelica redresse la tête.
« J’ai connu des situations plus difficiles que celle-ci. Je suis seule au monde depuis l’âge de quatorze ans.
— Oui, oui. »
Mrs Frost – avant d’être Mrs Frost – balayait les grilles devant le célèbre Temple de Vénus de Mrs Elizabeth Chappell tandis qu’Angelica Neal – avant d’être Angelica Neal – y dansait nue.
« Ne comprenez-vous donc pas ? Si un homme a jeté son dévolu sur moi, d’autres le feront. Mais pour l’heure, il faut se montrer en société. Je dois me placer dans les bons cercles, montrer ma tête partout jusqu’à ce qu’elle soit bien connue, c’est le plus crucial. Aucune des très grandes courtisanes n’est particulièrement belle, vous savez, ou du moins très peu d’entre elles. Je suis belle, non ?
— Oui.
— Voilà, conclut Angelica, donc je vais réussir. »
Elle enfonce ses dents dans une pêche et se rassoit pour regarder son reflet mâcher et déglutir.
« Je me demande juste…
— Je crois même que les hommes me trouvent plus séduisante que jamais, la coupe Angelica. Je n’ai pas besoin d’être une mercenaire et de flatter le premier venu qui voudra de moi. Je suis en position de choisir.
— Mais ne risquez-vous pas…
— Le ruban bleu, pour mes cheveux. »
De la rue leur parvient un grand remue-ménage. Bondissant sur les pavés arrive un landau bleu ciel portant sur les côtés un blason de sphinx doré à la poitrine dénudée. Angelica sursaute.
« C’est elle ! Enlevez votre tablier. Non, gardez-le. Je ne voudrais pas qu’on vous confonde avec une invitée. »
Elle court à la fenêtre tout en se débarrassant de son peignoir aux plis vaporeux.
Le soleil se couche, nimbant la rue d’une brume couleur miel. Dans le landau, au milieu d’une poignée de jeunes femmes auréolées de mousseline blanche, se trouve Mrs Chappell elle-même, abbesse de King’s Place. Bâtie comme une armoire, plus empaquetée que vêtue, elle a la poitrine engoncée, comme un polochon, dans un taffetas crème orné de brandebourgs dorés. Lorsque le landau s’immobilise, elle se lève d’un pas mal assuré, les bras tendus devant elle, et sonne. Deux nègres en livrée bleu ciel sautent des strapontins pour l’aider à descendre.
« Tiens, de nouveaux domestiques, remarque Angelica en les regardant prendre chacun un coude pendant que les filles poussent les bourrelets de son ample croupe. Les pauvres hères… Ils ne savent pas encore qu’elle les paye la moitié de ce qu’ils valent. »
Le landau a des ressorts remarquables et Mrs Chappell atterrit sur les pavés, vacillante, dans un froufrou de dentelle et d’amidon ; plusieurs petits chiens détalent ; les filles descendent à sa suite ; et toutes ensemble, elles se mettent à folâtrer dans la rue en une farandole de traînes et de chapeaux à plumes, tandis que Mrs Chappell titube entre ses deux valets.
« Malin de sa part, d’employer deux Noirs si fraîchement débarqués d’Amérique qu’ils ne connaissent pas leur valeur. Imaginez, Eliza ! Être délivré de l’esclavage pour se retrouver à son service ! »
Ces flamboyantes visiteuses ne passent pas inaperçues dans Dean Street. Une blanchisseuse portant un panier sur le dos peste à voix basse à l’intention de son apprentie qui, les cheveux rabattus sous son bonnet, s’arrête net pour les regarder. Quatre garçons sifflent, des hommes lèvent leur chapeau ou s’accoudent sur leurs charrettes à bras en souriant. Les filles ondulent d’un air suffisant, faisant tournoyer leurs jupons et agitant leurs éventails : le cou incliné, elles exhibent la peau blanche de leurs avant-bras. Angelica ouvre la fenêtre et se penche au-dehors en mettant une main en coupe sur son front pour se protéger du soleil.
« Cette chère Mrs Chappell ! » s’exclame-t-elle, ce qui incite les filles à tournoyer encore plus vivement, le nez en l’air.
Le soleil embrase les cheveux d’Angelica.
« Comme c’est aimable à vous de me rendre visite !
— Polly ! aboie Mrs Chappell. Kitty ! Elinor ! »
Les filles se mettent en marche, secouant toujours leurs éventails.
« Eliza, chuchote Angelica dans son dos, il faut déplacer la table. »
Mrs Frost ramasse les rubans et les bijoux qui la couvrent.
« Une visite en coup de vent, répond Mrs Chappell en posant sa main sur sa poitrine.
— Montez, montez ! s’écrie Angelica, au centre de l’attention dans toute la rue. Montez boire une tasse de thé. »
Elle s’écarte de la fenêtre.
« Mon Dieu, Eliza ! Avons-nous du thé ? »
Mrs Frost retire d’un revers de main un rouleau de papier rose accroché à son corsage.
« Nous avons toujours du thé.
— Oh, vous êtes un ange. Un amour. Que ferais-je sans vous ? »
Angelica saisit un bout de la table à deux mains, Mrs Frost l’autre, et elles l’emportent ainsi, presque en clopinant, pour ne pas renverser toutes les babioles qui y sont posées. Les fruits roulent dans le bol, le miroir tremble sur son pied.
« Vous connaissez le but de sa venue, dit Angelica, le souffle haletant. Sommes-nous bien d’accord ?
— Je n’ai pas fait mystère de mon opinion. »
Mrs Frost tente de respecter les convenances qu’impose une conversation, mais elle marche à reculons tout en portant une table lourde, et elle doit sans cesse jeter des regards par-dessus son épaule pour éviter de se cogner au mur.
« Donnez-moi un peu de temps et vous aurez l’esprit tranquille. »
Dans la pièce d’habillage, elles manœuvrent la table autour du petit lit en fer de Mrs Frost.
« Dépêchons ! Posons-la n’importe où, nous aurons le temps de mieux l’installer quand elles seront parties. Maintenant, filez, filez leur ouvrir. N’oubliez pas d’essuyer les tasses avant de servir, Maria ne sait pas plus faire la poussière que la dernière des roulures. »
Mrs Frost s’éclipse aussi vite qu’un feu follet, tandis qu’Angelica s’attarde dans la pièce sombre pour s’observer dans le miroir. De loin, elle a fière allure – petite, élégante ; elle se rapproche, posant ses mains à plat sur la table pour mieux se voir. Le verre est froid, et la buée de son souffle s’épanouit puis se rétracte sur son reflet. Elle regarde ses pupilles se dilater et se contracter, étudie les contours de ses lèvres, légèrement irritées à cause de son client de l’après-midi. La peau autour de ses yeux est aussi blanche et lisse qu’une coquille d’œuf, elle a juste une petite fossette à chaque joue, comme une incise taillée avec un ongle, et une autre entre les sourcils qui se creuse quand elle les fronce. Elle entend les filles rire dans le couloir en bas de l’escalier, ce qui leur attire des remontrances de Mrs Chappell.
« Vous me donnez le tournis ! Et quel chahut, dans la rue – vous ai-je appris à vous comporter de cette façon ?
— Non, Mrs Chappell. »
Angelica fait jouer ses articulations, puis elle retourne dans le salon et choisit un fauteuil dans lequel elle prend place, alanguie, ses jupes soigneusement étalées autour d’elle.
« Et seriez-vous fières de vous si un petit malin le mentionnait dans la presse ? S’il était écrit dans le Town & Country que les sœurs de Mrs Chappell, la fine fleur de la jeunesse anglaise, jouent à saute-mouton dans la rue comme des filles de brasseurs ? Moi, jamais. Jamais. Approchez, Nell, je dois m’appuyer sur vous, cet escalier est au-dessus de mes forces aujourd’hui. »
Haletante, elle entre finalement dans l’appartement d’Angelica, soutenue par la rousse Elinor Bewlay.
« Oh, ma chère Mrs Chappell ! s’écrie Angelica. Je suis si heureuse. Quel plaisir de vous voir. »
Ce qui n’est pas absolument hypocrite : Mrs Chappell est ce qui se rapproche le plus d’une mère pour Angelica, et il ne faudrait pas s’imaginer que le commerce dans lequel elles exercent diminue l’affection qu’elles se portent. Après tout, les tenancières de bordel ne sont pas les seules mères à profiter de leurs filles.
« Asseyez-moi, mes filles, asseyez-moi, ahane Mrs Chappell en se dirigeant laborieusement vers un petit fauteuil japonisant, Angelica et Miss Bewlay la tenant par les bras et luttant comme avec une tente par gros vent.
— Pas celui-là ! s’alarme Mrs Frost, dont les yeux passent avec horreur des pieds fins du fauteuil à la masse énorme de Mrs Chappell.
— Par ici », piaille Polly, quarteronne aux yeux noirs, en tirant une chaise à bras d’un coin et en la glissant au dernier moment derrière Mrs Chappell.
La maquerelle, déjà imposante, augmente encore le volume formidable de son derrière, sous ses jupons, d’un imposant faux cul de liège qui émet un nuage de poussière et un bruit sourd lorsqu’elle s’assoit sur le siège. Elle se carre dans le fauteuil avec un long soupir chuintant. Le souffle court, elle désigne d’un geste son pied gauche et Polly lui glisse délicatement un tabouret dessous.
« Ma chérie, dit-elle, les lèvres violettes, après avoir repris un peu sa respiration. Mon Angelica. Nous revenons tout juste de Bath. J’ai abrégé notre séjour, je devais m’assurer que vous étiez bien installée. L’inquiétude m’empêchait de dormir, n’est-ce pas, les filles ? Vous n’imaginez pas ma détresse quand j’ai appris quel logement vous aviez dû prendre.
— Très temporairement, souligne Angelica. Il y a eu un quiproquo financier. »
Elle jette un coup d’œil aux filles, perchées toutes ensemble sur le sofa, qui suivent la conversation avec attention. Leur peau est irréprochable, leur corps menu aussi parfaits que celui de mannequins sous leurs robes de Perdita et le soupçon de mousseline blanche et de cordons qui font obstacle à leur nudité.
« Je ne vous ai pas présenté Kitty », dit Mrs Chappell en tendant la main vers la plus petite des filles.
Kitty exécute une révérence maintes fois répétée. C’est une créature frêle d’allure rêveuse, avec un long cou, de grands yeux pâles, bistrés comme le bord du lait écrémé, et des sourcils teints d’une nuance trop sombre.
« Maigre, commente Angelica.
— Mais une silhouette élégante, dit Mrs Chappell. On l’engraisse. Je l’ai trouvée à Billingsgate, couverte d’écailles de poissons et puant autant qu’une plage à marée basse, pas vrai, ma fille ? Tournez-vous, que Mrs Neal puisse vous voir. »
La jupe de la fille fait un bruit de soie et laisse échapper un parfum de petit-grain de ses plis. Elle bouge lentement, avec précaution. Dans un coin de la pièce, comme une petite musique de fond, Mrs Frost verse le thé. Polly et Elinor font le service tandis que l’abbesse parle en phrases courtes. Mrs Chappell souffle autant que si elle chantait un opéra, expirant à la fin de chaque phrase avant de se remplir désespérément les poumons pour continuer.
« On m’a dit qu’elle avait eu la variole. Ça ne devait pas être méchant, elle n’en garde pas la moindre marque. De la qualité, cette petite. Regardez comme elle se tient. Ce n’est pas moi qui lui ai appris : c’est son maintien naturel. Montrez vos chevilles, Kitty. »
Kitty soulève le bas de sa jupe. Elle a de petits pieds, que mettent en valeur ses chaussons argentés.
« Et a-t-elle de la conversation ? demande Angelica.
— C’est notre prochaine tâche, maugrée Mrs Chappell. Sa bouche aussi rappelle la marée basse. Elle ne l’ouvrira que lorsque je l’y autoriserai. »
Le silence retombe tandis qu’elles examinent l’enfant ; ou du moins elles cessent un instant de parler, car même au repos la respiration de Mrs Chappell fait autant de raffut qu’un orchestre de cornemuses.
« Elle va vous demander beaucoup de travail, remarque Angelica.
— C’est comme cela que je les aime. Les filles moyennes sont celles qui me causent le plus de soucis. Elles ont fréquenté les écoles pour dames. Elles ont appris le piano. Elles ont leurs propres conceptions de ce que sont les bonnes manières. Je préfère les gamines des rues à toutes ces filles de marchands. Cela m’épargne de devoir défaire le travail des autres.
— Je suis fille de marchand.
— Et regardez-vous ! Vous ne savez pas choisir. Vous poursuivez tous les caprices qui vous passent par la tête. J’ose à peine savoir ce qui vous arrive d’une semaine à l’autre ; si vous êtes sur le point de vous marier, ou si vous cumulez plusieurs fidèles visiteurs. Ou si vous en êtes réduite à faire le trottoir… (À bout de souffle, elle fixe Angelica d’un œil humide et austère.) Et ce n’est pas ce que je vous ai appris.
— Je n’ai jamais fait une chose pareille, proteste Angelica.
— J’entends ce qu’on me raconte.
— Il peut m’arriver de marcher sur le trottoir. Mais laquelle d’entre nous n’y a jamais mis les pieds ?
— Pas mes filles. Pensez-vous au fait que votre réputation rejaillit sur la mienne ? »
Elle s’éclaircit la gorge et passe aux choses sérieuses.
« Mrs Neal, je sais bien que votre infortune n’est aucunement votre faute et que de nombreux gentlemen vous tiennent en haute estime. Depuis la disparition de votre bienfaiteur, ils ne font que vous réclamer. “Où est notre petite blonde préférée ?” “Où est notre chère amie à la voix si douce ?” Que puis-je leur dire ? »
Elle presse la main d’Angelica contre le crêpe de son corsage.
« Vous pouvez leur donner mon adresse, répond Angelica. Vous voyez que je suis bien installée ici. Et tout près de la place, c’est terriblement raffiné.
— Oh, Angelica, mais vous êtes toute seule ! Cela me serre le cœur de vous savoir sans protection. Ma chère petite, nous avons de la place pour vous au couvent – nous avons toujours de la place. Ne voulez-vous pas envisager de revenir ? »
Les filles, Polly, Elinor et Kitty, ont subi un entraînement plus rigoureux et prestigieux que quiconque à travers le monde, mais lorsqu’elles sentent la surveillance se relâcher, elles retombent en enfance, et c’est pourquoi elles remuent doucement sur le sofa, se poussant les unes les autres à force de gigoter. La superbe d’Angelica les impressionne, elles la voudraient comme grande sœur, elles aimeraient chanter des duos avec elle, qu’elle leur apprenne de nouvelles façons de se coiffer. Tard le soir, quand les hommes sont enfin assommés, peut-être leur servirait-elle des tasses de chocolat en leur racontant les histoires scandaleuses de sa jeunesse. Elles voient Mrs Chappell se pencher en avant et poser sa main sur celle d’Angelica.
« Ce serait un poids en moins sur mon esprit que de vous avoir de nouveau sous mon toit.
— Et un argument de poids en faveur de votre bourse, que de faire la publicité de mes services », répond Angelica en lui offrant son plus beau sourire.
Mrs Chappell manie à la perfection l’art désarmant de la franchise, mais encore faut-il que les termes de la conversation lui conviennent.
« Certainement pas, s’offusque-t-elle. C’est vraiment le cadet de mes soucis. Et quand bien même, qu’y aurait-il de mal ? C’est la protection que je vous offre en premier lieu. Pensez-y, ma chère. Un médecin dévoué, un flot régulier de clients triés sur le volet, et les mauvais payeurs restent à la porte. Pas de lettres de change. Pas d’huissiers. »
Elle observe Angelica, aussi attentive qu’une chatte guettant sa proie.
« Nous vivons dans une ville dangereuse, reprend-elle jovialement en tapotant encore la main d’Angelica. Et dès que vous aurez trouvé un nouveau protecteur, ma foi, inutile d’en parler. Vous serez aussitôt libérée de mon service. »
Dans son coin, Mrs Frost est l’incarnation même du désespoir. Elle essaye de croiser le regard d’Angelica, mais celle-ci ne tourne pas la tête. Je ne suis plus aussi jeune que ces filles, se dit Angelica. Il ne me reste plus que quelques saisons pour me montrer sous mon meilleur jour.
Après un moment, elle répond :
« Je savais que vous me proposeriez de revenir. Et, madame, je vous suis reconnaissante pour le souvenir que vous gardez de moi. Vous êtes une véritable amie.
— Je veux seulement vous aider, ma chère. »
Angelica avale sa salive.
« Dans ce cas, puis-je vous demander votre aide là où elle est le plus nécessaire ? »
C’est une requête à laquelle peu de mères se montreraient réceptives. Mrs Chappell regimbe, naturellement.
« Comme vous êtes une femme prudente en affaires, reprend Angelica, je suis certaine que vous avez réfléchi à ce qui fait ma valeur. Est-ce ma présence perpétuelle dans votre maison ? Ou ne vaut-il pas mieux que je m’élève dans le monde ? »
Elle marque une pause. Une veine palpite au cou de Mrs Chappell. Les filles, obligeamment nourries et habillées, observent. Mrs Frost s’est assise sur le petit tabouret près de la porte. Angelica la voit presser sa main contre sa poitrine, en fait sur la poche secrète de son tablier, où elle cache leurs derniers billets de banque.
« Je propose de trouver le juste milieu », dit Angelica.
Personne ne parle. Le prochain pas est un pas de géant pour Angelica, mais elle attend trois, quatre secondes, avant de continuer posément :
« Je souhaite exercer mon art en toute indépendance. C’est le bon moment pour moi, je suis sûre que vous le comprenez. »
Mrs Chappell réfléchit. Sa langue – étonnamment rose et humide – apparaît brièvement entre ses lèvres grises. Comme elle ne dit rien, Angelica poursuit son argument.
« Je vous ferai la faveur d’apparaître dans votre maison en tant qu’amie. Vous ferez savoir que vous pouvez m’envoyer chercher chaque fois que la compagnie le désire, mais en échange je veux ma liberté. Je suis certaine que les prochaines années de ma vie seront très profitables : j’ai prouvé que je sais être une bonne maîtresse, et je peux l’être encore pour le bon gentleman, si je suis libre de le recevoir.
— Vous vous croyez capable de vous débrouiller seule ?
— Pas toute seule, madame. J’aurai besoin de votre aide. Mais vous m’avez lancée dans ce monde, ne voulez-vous pas que j’y fasse ma place ? Et à quoi devrai-je ma réussite sinon à vos méthodes ? »
L’abbesse met quelques secondes à esquisser un sourire, qui se fait alors rayonnant. Elle a des gencives pâles et vastes, et des dents jaunes et oblongues, comme les touches d’un clavecin.
« Je vous ai bien formée, croasse-t-elle. Vous n’êtes plus une simple prostituée, vous êtes une vraie femme, comme j’espère toujours voir mes filles le devenir. La meilleure petite frégate que j’aie jamais larguée dans Londres. Kitty, Elinor, Polly – surtout vous, Polly –, prenez-en de la graine. Vous avez l’opportunité de vous élever, mes filles, et il le faut. De l’ambition ! Toujours de l’ambition ! Pas de vulgaires filles de joie chez moi. »

Le cœur d’Angelica bat à tout rompre dans son corsage. L’espace d’un instant, le monde flotte autour d’elle : jamais elle n’avait osé répondre. Après que Mrs Chappell et ses filles sont parties, avec force adieux et marques d’affection, elle se jette sur le sofa avec allégresse.
« J’avais raison, exulte-t-elle devant Mrs Frost qui, tête basse, débarrasse les tasses avec des mouvements secs. Elle ne peut pas se payer le luxe de me traiter en ennemie. Elle me donne ma liberté.
— Vous n’auriez pas dû rejeter son offre, répond laconiquement Mrs Frost.
— Eliza ? »
Angelica se redresse. Elle essaye de sonder le visage de son amie, qui se détourne.
« Oh, Eliza, vous êtes en colère contre moi.
— Vous auriez pu songer à notre sécurité, finit par dire Mrs Frost.
— Mais nous sommes à l’abri. Ou nous n’allons pas tarder à l’être. Même si je n’y croyais pas avant, j’en suis certaine maintenant ; la mère Chappell sent d’instinct que je vais faire un tabac. »
Fâchée par la colère et la froideur de son amie, elle se lève pour la poursuivre à travers la pièce.
« Ma colombe, asseyez-vous avec moi. Venez, ma chère, venez. »
Prenant Mrs Frost par les épaules, elle essaye de la conduire vers le canapé, mais celle-ci est aussi raide qu’une poupée de bois sous ses habits de coton et de calmande.
« Je vous jure que je saurai nous protéger. Notre ascension commence, la vôtre et la mienne. »
C’est comme si elle était un fantôme, sa voix ne porte pas, ses mains n’ont pas d’effet ; Mrs Frost resserre son tablier autour de sa taille, ramasse le plateau contenant les restes des filles et se retire de la pièce.
« Ah non, non, se lamente Angelica. Ne partez comme ça. Ayez pitié… »
Mais les pas de Mrs Frost s’éloignent sans marquer le moindre arrêt, et Angelica se dit, Elle doit adorer me faire cela. Que moi, je la supplie. Quelle absurdité. De toutes ses forces, elle lui crie : « Comme vous voulez ! », puis, allant au pied de l’escalier, elle lance encore, moins fort : « Vous n’êtes qu’une idiote bornée ! Voilà ce que vous êtes. »
Mais Mrs Frost est partie depuis longtemps.

3
LE SOIR, MR HANCOCK reste près du feu avec sa nièce Sukie, comme il l’a fait toute la semaine.
« Vous n’avez pas envie d’aller dans une taverne ? » demande Sukie.
Et on ne peut lui en vouloir, car son oncle n’est pas de reposante compagnie. Il ne reste pas trois minutes tranquille dans son fauteuil avant de se lever comme si une guêpe s’était glissée sous son siège, après quoi il arpente le petit salon en ouvrant et en fermant des coffres dont il a déjà examiné cinq fois le contenu ; il s’appuie contre le manteau de la cheminée, ouvre un livre, mais les pages sont pareilles à des gribouillages, et il le repose. Deux fois, il va se planter sur le palier et demande à la bonne, Bridget, d’aller frapper à la porte d’entrée, sans être pour autant rassuré sur le fait qu’un visiteur serait nécessairement entendu.
« Cela ne vous ferait pas de mal quelques heures, insiste Sukie en songeant avec regret à ses propres projets pour la soirée, à savoir : se servir dans la boîte à thé et chaparder quelques cuillères de crème de la bassine de lait dans le cellier.
— Mais s’il y a des nouvelles de la Calliope et qu’on ne peut pas me trouver ?
— J’aimerais bien connaître celui qui a réussi à se cacher dans ce village.
— Hum… »
Il s’assoit, cale son poing sous son menton. Se relève.
« J’aurais peut-être mieux fait de rester en ville. Au café, ils ont toujours des nouvelles fiables.
— Mon oncle, quelle différence cela fait-il ? demande Sukie. Si la nouvelle arrive ce soir, que pourrez-vous y faire avant demain matin ? »
Elle est rusée, comme sa mère ; elle a la même façon de hausser les sourcils.
« Je le saurais, dit-il. Je ne peux pas être tranquille tant que je ne sais pas.
— Et vous faites en sorte que personne ne puisse l’être non plus. Il se peut que nous n’apprenions rien de plus avant longtemps…
— Non. C’est pour bientôt. J’en suis sûr. »
Et en effet, il en est sûr. Tous les nerfs de son corps vibrent comme des cordes de viole sous l’archet. Il s’avance vers la fenêtre et plonge son regard dans la rue sombre.
« Vous et vos jérémiades incessantes ! » s’exclame Sukie, une phrase venue tout droit de la bouche de sa mère.
Mr Hancock se crispe : le bonnet blanc et les lèvres pincées de sa nièce l’ont fait revenir quarante ans en arrière, comme si elle était sa grande sœur et lui un petit garçon. Mais les yeux de Sukie pétillent de malice.
« Je l’imite bien ? » demande-t-elle.
Son soulagement est tel qu’il ne peut s’empêcher de s’esclaffer.
« Jeune fille, vous êtes une coquine, dit-il. Et si je lui disais que vous vous moquez d’elle ?
— Alors je lui parlerai de tout le temps que vous passez dans les tavernes.
— Vous n’oseriez pas. »
Avoir des jeunes sous son toit lui fait du bien, il le reconnaît sans peine. Cela le réjouit de les entendre, Bridget et elle, se poursuivre en criant dans l’escalier, ou de les voir partir bras dessus bras dessous faire les commissions. Il tolère même qu’on lui fasse son lit en portefeuille de temps à autre : ne faut-il pas s’y attendre de la part d’une enfant de quatorze ans ? Pour le reste, Sukie est une excellente gouvernante, infiniment préférable aux bonniches acariâtres qui l’ont précédée. Si c’était sa fille, il mettrait son esprit vif à contribution pour tenir ses registres, mais il part du principe que ce qu’elle sait, sa mère ne tarde pas à le savoir. Il a pris la précaution de lui acheter une belle robe en soie et de la laisser la porter dans la maison ; ainsi, les froufrous l’accompagnant partout, il est au courant de ses déplacements.
Sukie, pour sa part, est secrètement ravie d’avoir été placée chez son oncle : de toutes les situations qui auraient pu échoir à une cadette, c’est de loin la meilleure. Elle craint le jour où son frère aura un autre enfant de sa grosse bonne femme et où elle, Sukie, sera envoyée à Erith pour nettoyer la chambre du bébé et lui essuyer les filets de bave. Ici, elle a sa propre chambre, et elle et Bridget ont bien assez de temps libre, car un vieil homme modeste ne réclame guère de travail.
« Voulez-vous que je vous fasse la lecture ? propose-t-elle, de guerre lasse. La soirée ne va pas passer toute seule.
— Très bien. Les essais de Pope, s’il vous plaît.
— Oh, quel ennui ! Je n’ai pas envie, mon oncle. Non. Choisissez autre chose. »
Il soupire.
« Je suppose que vous avez une idée en tête. »
De fait, elle tire aussitôt de sous son fauteuil un élégant petit volume comme on en vend à Fleet Street.
« Celui-là est très bien, dit-elle en faisant défiler les pages, penchée vers le feu. J’en suis à la moitié, donc vous allez devoir deviner les aventures qui ont eu lieu avant.
— Tellement de romans, s’émerveille-t-il. Une telle foule d’Emilia, de Mathilda, de Selina… Je n’aurais pas cru que les exploits de ces jeunes femmes puissent occuper autant de pages.
— J’en suis folle, répond-elle gaiement.
— Pas moi. »
(Mais c’est faux : Mr Hancock est un sentimental, et il adore que Sukie lui fasse la lecture. Sa voix porte, et elle ponctue la narration de coups de menton énergiques.)
« Vous allez adorer celui-là, mon oncle ! Il est passionnant. Et très instructif.
— Votre mère a raison. Je vous laisse trop d’argent de poche. Votre bibliothèque est plus garnie que la mienne. »
Les livres de Mr Hancock sont au nombre de dix-huit au total, si l’on exclut sa bible qui serait plutôt à classer comme un objet précieux. Enfin, parce qu’il apprécie la compagnie de Sukie davantage encore que celle d’Alexander Pope, il dit : « Alors ? Allez-vous lire ou non ? »
Elle remue dans son fauteuil pour se mettre à l’aise, puis s’éclaircit la gorge : Hu-hu-hu-hum…
À cet instant, on frappe un grand coup à la porte. Mr Hancock retire sa pipe de sa bouche et se lève avec une telle hâte qu’il renverse du tabac sur ses chaussures.
« Rasseyez-vous, mon oncle ! dit Sukie, déjà debout elle aussi.
— Cela a l’air important.
— Peut-être, mais il n’est pas convenable pour un gentleman de répondre lui-même à sa porte. Vous devriez engager quelqu’un. »
Et alors qu’il tergiverse, s’interrogeant sur sa qualité de gentleman, le coût d’un valet en livrée et l’absurdité de toutes ces questions, on frappe à nouveau.
« N’y allez pas, l’avertit Sukie, ajoutant d’une voix maternelle : Bridget va s’en occuper, c’est son travail. »
Mais elle ne peut s’empêcher d’ôter ses chaussons et de traverser la pièce sur la pointe des pieds. Poussant légèrement la porte, elle glisse sa tête par l’entrebâillement : elle a une vue dégagée sur le palier et jusqu’à la porte, au pied de l’escalier.
« Que voyez-vous ? demande-t-il.
— Rien. Bridget ! » appelle-t-elle à voix basse dans le noir.
Ce sont de grands coups qu’on donne maintenant contre la porte : les panneaux tremblent, et on entend vibrer les barreaux en fer du vasistas.
« Ouvrez, monsieur ! crie une voix dehors. C’est Tysoe Jones !
— Lui ! Il est venu en personne au lieu d’envoyer un message ! Mince, alors. Il y a quelque chose qui cloche. »
Mr Hancock se précipite hors de la pièce en bousculant Sukie et dévale l’escalier. Il fait noir comme à l’heure du Jugement dernier, mais il monte et descend ces marches depuis qu’il sait tenir debout, et il y a une vague lumière derrière lui, sa nièce lui ayant emboîté le pas avec une bougie pour allumer les chandeliers.
« Il ne faut pas qu’il voie la maison éteinte, et nous assis juste avec le feu », murmure-t-elle.
Mr Hancock dégringole lourdement jusqu’au pied de l’escalier, les poumons oppressés dans la poitrine, il répète : « Il y a quelque chose qui cloche, ça ne se passe pas comme cela d’habitude… », et pense, Qu’allons-nous faire maintenant ? Si le bateau est perdu, et la cargaison avec, ah ! quel coup dur ce serait ! Pourra-t-il encaisser ce coup ? Et ses investisseurs ? Beaucoup d’hommes risquent d’être déçus. Il biffe des chiffres dans sa tête en traversant le vestibule jusqu’à la porte d’entrée. Dieu soit loué, il reste la pierre : au pire, je vendrai mes maisons qui sont en location – et même celle-là s’il le faut, mais pourvu, mon Dieu, pourvu que je n’aie pas à vendre la maison de mon père.
Il ouvre fébrilement la porte, d’abord la grosse clé du trousseau, puis les verrous en haut et en bas. Le métal est lourd et peu coopératif : il doit s’y reprendre à deux fois avec le verrou du haut, qui coince toujours – « De l’huile, Sukie, va me chercher de l’huile pour la porte » –, jusqu’à ce qu’il cède d’un coup et pince sa paume, lui arrachant un juron. Dehors, il entend le capitaine Tysoe Jones qui s’impatiente.
« Je suis là ! » s’énerve Mr Hancock en serrant sa main endolorie.
Alors que la porte s’ouvre, la lumière augmente nettement ; Sukie a allumé l’ensemble des chandeliers, et voici le capitaine Tysoe Jones crûment éclairé. Il porte encore sa tenue de voyage, une veste si délavée par la mer et le soleil qu’elle semble gris colombe, sauf par endroits où le bleu d’origine a été préservé, sous le revers et aux poignets. Toute sa personne paraît également délavée, usée, à cause de son visage couleur brique rouge, aussi buriné que des plantes de pied, avec des rides blanches autour des yeux et de la bouche. Le chaume de ses joues scintille, comme si du givre y était accroché. L’air passablement irrité, il serre contre lui un sac en toile.
« Pourquoi vous a-t-il fallu aussi longtemps ? demande-t-il.
— Désolé. Je n’arrivais pas… Le verrou…, s’excuse Mr Hancock avec un geste d’impuissance.
— Faites-moi entrer. Je suis venu à pied de Limehouse. Je ne tiens plus debout. »
Il porte son sac les bras remontés contre sa poitrine, comme on tient un bébé endormi.
« Vous êtes rentré à bord de la Calliope ?
— Non. »
Le capitaine Jones pénètre dans la maison en passant devant lui.
« Je vous ai tout expliqué dans ma lettre.
— Je n’ai reçu aucune lettre. Je n’ai pas eu de vos nouvelles depuis votre départ de Londres en janvier de l’an dernier. Pas un mot ! »
Le capitaine Jones retire son chapeau. Il ne paraît pas encombré par son paquet ; celui-ci n’est ni lourd ni volumineux.
« Bonsoir, mademoiselle », dit-il en saluant Sukie.
Elle fait une petite révérence pour la forme, pas des plus élégantes bien qu’elle s’y entraîne souvent dans le miroir ovale accroché au-dessus de la cheminée. Elle a perdu son calme en même temps que sa langue, et ouvre de grands yeux ronds comme une enfant.
« Vous voulez sans doute du thé, finit-elle par dire.
— De la bière, dit Mr Hancock, même s’il se sent cruel de la corriger. Et demandez à Bridget d’apporter le reste d’épaule de bœuf. »
Sukie part en trottinant vers la cuisine. Il pense, Si le bateau est perdu, son père a perdu les cinq cents livres qu’il a investies. Que dira Hester ?
Il entraîne le capitaine Jones dans son bureau, se souvenant trop tard que les chandelles y sont éteintes. Il aimerait être un hôte prévenant mais, en dépit de l’obscurité qui y règne, les mots se bousculent.
« Où est mon bateau ?
— Que je sois pendu si je le sais. Pourrions-nous avoir un peu de lumière ? »
Ses mains tremblent en allumant les chandelles sur son grand bureau.
« Et la cargaison ?
— Je n’ai pas pris de cargaison, dit le capitaine Jones en s’asseyant avec un grognement soulagé. Je vous ai envoyé un courrier. »
Mais il n’y a pas eu de courrier ! Il est abasourdi, et cela doit se voir dans son expression car le capitaine Jones insiste.
« Une lettre. Je l’ai envoyée avec la Rosalie, qui est partie de Macao juste après mon arrivée.
— La Rosalie a sombré corps et biens. Je n’ai pas reçu votre lettre.
— Ah. Donc vous ne savez pas. »
Le silence tombe. Le capitaine Jones bourre sa pipe. La petite lumière du fourneau magnifie son air concentré quand il tire dessus, soulignant les ombres de son visage boucané. On entend la succion et l’aspiration de ses lèvres sur le tuyau, le tic-tac de l’horloge, les grincements de la charpente de cette vieille maison qui semble chercher une position plus confortable. Le sac en toile est posé sur les genoux du capitaine.
« J’ai vendu votre bateau, monsieur », annonce Jones.
Les entrailles de Mr Hancock se liquéfient. Ses mains deviennent moites. Il se force à penser, Je fais confiance à cet homme. C’est mon agent ; ma fortune fait la sienne. Il n’agit que dans mon intérêt.
« J’avais une bonne raison, dit le capitaine Jones. J’ai trouvé une chose extraordinaire, mais elle coûtait plus que je n’avais. Vous m’avez toujours encouragé à prendre les décisions que je jugeais pertinentes.
— Oui, dans les limites du raisonnable ! Un rouleau de tissu, une nouveauté à lancer sur le marché ; lorsque vous ne pouvez obtenir telle marchandise, lui en substituer une autre qui ne présente pas de plus grand risque… Mais avoir laissé mon bateau… C’est de mon revenu que l’on parle.
— Et du mien aussi. »
Le capitaine Jones est à l’aise : il a profité de son long voyage pour se familiariser avec cette nouvelle situation, et il a d’ailleurs toujours eu du flair pour les extravagances. Penché en avant sur sa chaise, il affiche un grand sourire.
« Et je vous assure que nous allons récupérer notre mise par cent, par mille ! Vous n’avez jamais vu une chose pareille. Personne n’a jamais rien vu de tel.
— Qu’est-ce que c’est ? »
Une idiotie que je ne vais pas pouvoir vendre, se dit Mr Hancock. Un chat à deux têtes, ou un nouveau genre de poison, ou des gravures obscènes qui me vaudront la prison.
« Où est la fille ? Faites-la venir ici.
— Ne vous donnez pas en spectacle avec vos sottises, soupire-t-il.
— Ce spectacle a besoin d’un public ! Faites venir tous ceux qui vivent sous votre toit. Allumez toutes les lampes. »
Mr Hancock est trop ébranlé pour opposer davantage de résistance au capitaine. Il sort d’un pas lourd dans le vestibule, mais aucun besoin de crier pour appeler Sukie. Elle attend derrière la porte avec Bridget – celle-ci a les yeux vitreux et le bonnet de travers, elle a encore dû s’assoupir dans l’arrière-cuisine –, le plateau avec la bière posé sur le parquet pour ne pas faire de bruit. Dans la pénombre, leurs visages se répondent comme deux échos, deux ovales tournés vers lui et attendant ses ordres.
« Vous avez entendu. Allumez les lampes.
— Oui, monsieur », dit Bridget.
Il entend un frisson dans sa voix : l’excitation lui noue la gorge. Les brocs en étain se heurtent et elle renverse un peu de bière sur le plateau en le soulevant, mais ses pas ne font pas le moindre bruit sur le parquet.
« Mettez vos chaussures, dit-il. On pourrait croire que vous écoutiez aux portes. »
Il apporte lui-même le plateau tandis que les filles enfilent leurs chaussons avant de les rejoindre. Le capitaine Jones a posé le sac sur le bureau. À la façon dont la toile tombe, Mr Hancock se dit qu’il n’y a rien de délicat dans ce qu’elle contient. Aussi léger qu’un oiseau et assez petit pour tenir dans le creux des bras ; comment cela peut-il valoir un grand navire et toute la cargaison prévue ?
Derrière lui, Mr Hancock sent les filles se serrer l’une contre l’autre. Toujours à se toucher, ces deux-là, à se pelotonner comme des chatons abandonnés par leur mère. Il entend un mouvement timide qui doit être la main de Bridget se refermant sur le coude de Sukie, et il redresse les épaules. Il regrette de ne pas avoir d’ami qui lui prenne le bras à cet instant.
« Au cours de mes voyages, dit le capitaine Jones, j’ai vu bien des choses étranges. Des choses que vous ne pourriez pas commencer à imaginer, mesdemoiselles. J’ai vu des vaches avec des cous épais comme des arbres. J’ai vu des Chinoises de taille normale avec des pieds pas plus gros que des petits pains. Et j’ai vu…
— Vous accouchez ? le coupe Mr Hancock.
— C’est dans le sac ? demande Sukie.
— Vous êtes une jeune femme d’une remarquable perspicacité. »
Le capitaine regarde son public avec une pointe d’agacement.
« Très bien. Terminons-en. Lorsque vous aurez vu la merveille que je vous ai apportée, peut-être serez-vous plus enthousiastes. »
Le capitaine Jones écarte la toile, et au début ils ne comprennent pas ce qu’ils voient. C’est brun, ratatiné comme une pomme oubliée au fond d’un tonneau, ou comme les rats morts depuis longtemps que Mr Hancock a retrouvés un jour prisonniers des briques dans le mur de la cuisine, tout desséchés par les éléments, avec leur peau qui craquait sous son pouce.
La chose fait la taille d’un nourrisson, et comme un nourrisson sa cage thoracique est fragile et pathétique sous sa fine peau de parchemin, et sa tête est grosse, et ses poings fermés devant son visage. Mais la comparaison ne va pas plus loin.
Car aucun enfant n’a de griffes aussi féroces, et aucun enfant ne dévoile de tels crocs dans ses rictus. De même qu’un enfant n’a jamais le torse qui se prolonge par une queue de poisson.
« Je l’ai achetée à un Hollandais rencontré à Macao, explique Tysoe Jones. Il la tenait lui-même d’un pêcheur japonais qui l’a capturée vivante. Dommage qu’elle n’ait pas survécu.
— Quelle drôle de méchante chose, s’exclame Sukie.
— Vous n’en savez rien.
— Je vois de quoi ça a l’air. »
Lorsqu’elle se couchera ce soir, elle aura oublié que cette chose est morte : dans son imagination, la créature tremble déjà de rage, essaye de sortir de son bocal et fouette l’eau en constatant son impuissance. Aussi sûrement que si elle l’avait vu de ses propres yeux, elle sait que l’eau autour de Java grouille de centaines de petits monstres identiques à celui-ci : elle entend leurs cris rauques, elle sent leur fureur.
« Elle ne peut plus vous faire de mal », dit Jones.
Elle le scrute avec méfiance.
« N’ai-je pas traversé les océans avec elle ? demande-t-il en écartant les bras. Et elle ne m’a pas coulé, comme on dit que font les sirènes, pas plus qu’elle ne m’a mordu, comme je sais que font les singes. »
Il rit, mais elle n’est pas rassurée.
« Approchez-vous. Regardez-la de plus près. »
Ils s’attroupent. Les filles laissent échapper un petit cri. Elles veulent la regarder, l’examiner, mais dans le même temps elles ont un mouvement de recul instinctif. Elle est si parfaitement morte.
« Je ne vois pas la moindre couture, dit lentement Mr Hancock. Pas de colle, pas de peinture. Comment a-t-elle été conçue ?
— Conçue ? Vous pensez qu’elle a été conçue ? »
Le capitaine Jones est indigné.
« Comme un tour de prestidigitation ? Non, elle n’a pas été conçue ! Cette sirène existe, tout simplement. Si une main l’a faite, s’emporte-t-il, c’est celle de Dieu. Après tout le mal que je me suis donné ! Après avoir traversé deux fois la moitié de la terre ! Ce qui fait, d’un point de vue pratique, la totalité de la terre. Quand, monsieur, vous ai-je jamais rapporté des faux ?
— Non, jamais, jamais. Bien sûr que non. Mais vous avez conscience qu’une sirène… ma foi, c’est absolument impossible.
— Avez-vous jamais trouvé un brin d’herbe dans tout le thé que j’ai livré à vos entrepôts ? proteste Jones.
— Non, non, non. Je ne sous-entendais pas…
— Ce n’est pas un jouet, insiste le capitaine. Ce n’est pas une… babiole. Vous ne pouvez pas l’acheter à une foire. C’est une authentique sirène.
— Je vois.
— Prenez-la dans vos mains, monsieur. Inspectez-la à loisir. Je vous assure, vous n’allez pas être déçu. »
Elle est posée sur la table, froide et furieuse, la bouche tordue en un éternel cri simiesque. Mr Hancock ne peut s’empêcher de vérifier que sa poitrine n’est pas agitée par une infime respiration.
« Allez-y. C’est votre sirène. Prenez-la. »
Et ainsi, il s’exécute. Il prend sa queue entre ses mains – ses écailles bruissent entre ses paumes. Elle est tellement sèche et fragile qu’il a une subite envie de la jeter par terre et de la piétiner, mais il n’en fait rien.
« Elle est entière…, murmure-t-il. Il n’y manque même pas les ongles. »
Elle a aussi des cheveux noirs soyeux sur la tête. Il n’arrive pas à faire le tri dans ce qu’il ressent : cette chose a sûrement été une créature vivante.
« Mais que vais-je en faire ? s’interroge-t-il. Ce n’est pas ce que j’avais commandé. Je vais décevoir beaucoup de gens.
— Il faut s’attendre à des aléas de temps à autre. C’est dans la nature de notre commerce.
— Mais c’est sans précédent ! Mon bateau est vendu de plein gré par son capitaine, qui utilise le produit de la vente pour acheter – en mon nom – la curiosité la plus affligeante qui soit ? Qui investira encore dans mes projets si je ne peux pas assurer que mon bateau est entre de bonnes mains ? »
Le capitaine Jones se frotte la nuque.
« Je ne l’avais pas vu de cette façon. »
Mr Hancock laisse éclater son exaspération.
« Mais enfin, Tysoe ! Vous avez eu une année et demie pour y penser ! Et vous me déléguez ces détails épineux, comme vous l’avez toujours fait. »
Le petit bruit que fait Sukie en se mordant un ongle lui rappelle que la bonne et elle sont encore présentes. Mr Hancock ne voit pas d’inconvénient à parler affaires devant Bridget, qui n’a aucune raison d’y prêter attention, mais quant à Sukie…
« Sortez, mesdemoiselles, dit-il en reposant doucement la sirène sur le bureau.
— Mais ne pouvons-nous pas…
— C’est une discussion entre hommes. Vous avez des choses à faire, non ? Allez, ouste. »
Il les renvoie sans perdre de temps, malgré leurs protestations ; après avoir refermé la porte à clé, il se retourne vers le capitaine Jones.
« Pourquoi avez-vous pensé que je serais content de recevoir cette… marchandise ? Je n’ai pas d’expertise…
— Quelle expertise ? rétorque Jones. Il n’y a aucun expert à travers le monde sur ce sujet. C’est une véritable sirène, elle ne réclame pas de travail de votre part. Seul un idiot réussirait à perdre de l’argent avec une sirène. »
Il passe la main dans ses cheveux.
« Seul un idiot serait en colère d’en recevoir une ! insiste Jones.
— Mais que vais-je en faire ?
— Ça alors, mais l’exposer !
— Je ne fais pas dans le spectacle, réplique Mr Hancock d’une voix sèche. Je vais signaler cette affaire à la Royal Society. Cela doit être une avancée importante pour la science, mais je ne suis pas non plus homme de science. »
Le capitaine Jones balaye l’idée d’un revers de la main, écœuré.
« Et comment ferez-vous pour vous rembourser ? Écoutez, ce n’est rien d’autre que du bon sens. Trouvez un café, faites payer un shilling par badaud, et disons trois cents badauds par jour – je reste prudent –, ma foi cela vous fait quatre-vingt-dix livres par semaine. (Voyant Mr Hancock encore plus consterné, il se dépêche de poursuivre.) Vous pourriez faire le tour du pays pour la montrer. Emmenez-la dans les foires. La province ne manque jamais d’appétit pour ce genre de choses.
— Quatre-vingt-dix livres par semaine, hein ? »
Il loue chacune des maisons de Hancock Row – son modeste empire de six logements à Butt Lane – pour trente-cinq shillings par mois, et il se trouve riche.
« Quatre mille par an. Et là encore, je suis prudent. »
Ces chiffres lui donnent le vertige. Qu’une chose aussi insignifiante puisse rapporter autant d’argent…
« Et elle est à moi ? »
Il contemple la sirène posée là, minuscule et délicate, veut la saisir, et, se méfiant de ses intentions, retire sa main.
« À vous. Pas à vos associés, ni à vos investisseurs. Rien qu’à vous. »
Il n’a personne à consulter. Son partenaire, Greaves, avec qui il partage des bureaux et parfois des entreprises, est parti sur le Lorenzo vers ce qui se fait désormais appeler les États-Unis. Il a des affaires en cours là-bas, et de nouvelles opportunités à saisir, mais Mr Hancock n’a pas très envie de commercer avec l’Amérique. Depuis la guerre d’Indépendance, leur séparation lui est une douleur personnelle, et un fossé de plus en plus grand s’est creusé dans ses relations professionnelles avec Greaves. S’il était là, quel conseil lui donnerait-il ?
Et Hester, alors ? Que dirait-elle si elle apprenait qu’il avait fait l’acquisition d’un tel phénomène ? « Les Hancock n’ont jamais dirigé un cirque, l’entend-il déjà dire, comme si elle était à son bras. Nous sommes d’honorables commerçants qui vendons des produits de qualité, nous ne donnons pas dans les farces et attrapes. Tu vas faire de nous la risée de toute la ville. » Mr Hancock contemple la créature, quelque peu hébété.
« Combien avez-vous dépensé pour cette folie ? s’enquiert-il enfin.
— Douze cents. Attendez, ne prenez pas cet air… C’était donné à ce prix.
— Et vous avez vendu le bateau pour…
— Six mille. »
À son crédit, le visage du capitaine Jones trahit son propre effroi.
« Je n’avais pas le choix ! Dieu m’en est témoin, vous auriez approuvé si vous aviez été là. »
Mr Hancock se sent engourdi, comme si de l’eau glacée coulait dans ses veines.
« La Calliope valait huit mille livres, murmure-t-il, avec son nouveau grand mât. »
— Je sais, répond le capitaine en baissant la tête. C’était une bonne fille, je m’en suis séparé à contrecœur.
— Qu’est-ce qui vous a pris ? » demande Mr Hancock en s’épongeant le front.
Le capitaine sort de sa poche de poitrine un reçu qu’il défroisse avant de le présenter à son patron d’un geste qui se veut conciliant.
« Il y a un coffre-fort avec quatre mille huit cents livres dedans, tout ce qu’il restait après le paiement de l’équipage. Je suis un honnête homme. »
Il lève la main pour prévenir d’éventuelles protestations, et continue avec un enthousiasme forcené : « Cette somme remboursera les investissements de vos associés pour ce voyage. Vous ne perdrez pas la face.
— Mais vous m’avez perdu deux mille livres, plus les deux mille que m’auraient rapporté les marchandises que vous auriez dû ramener. Et vous avez perdu mon bateau.
— Mr Hancock, je vous jure. La sirène… ce n’est pas un sac de haricots magiques, vous comprenez ? Elle a de la valeur, si vous êtes prêt à tenter votre chance.
— Je n’aime pas tenter la chance, soupire Mr Hancock. Je préfère la raison.
— Ma foi, ce n’est plus entre vos mains. »
Mr Hancock pourrait l’étrangler tant il le provoque avec son optimisme en ajoutant : « La providence vous a pris votre bateau, elle vous a donné une sirène à la place.
— C’est vous qui me l’avez pris, pas la providence, rétorque-t-il en se levant. Il est temps que vous preniez congé, je crois. »
Il ouvre la porte et sort devant son capitaine dans le vestibule, où il découvre les filles prises d’une frénésie ménagère qui ne leur ressemble guère, même en pleine journée, et encore moins à une heure pareille : Bridget époussette la rampe d’escalier avec énergie tandis que Sukie compte et recompte les bougies dans les chandeliers.
« Allons, Mr Hancock, insiste le capitaine Jones sans se démonter. Pourquoi ne pas essayer ? Juste le temps de récupérer la mise, le prix du bateau – en récupérer le double, même –, et ensuite vous vendez la malheureuse. Ce ne sera pas long.
— Resterez-vous à souper ? demande Sukie, voulant se racheter de sa bêtise. Ou à dormir ? Je peux préparer un lit. »
Le lit d’invité est toujours prêt, elle le sait parfaitement bien : Bridget n’aurait qu’à asperger d’eau de lavande les draps qui sentent le renfermé.
« Non, merci. Je suis pressé de voir ma femme. (Le capitaine Jones se fend d’un sourire tendre et triste à la fois.) Mon petit dernier avait cinq semaines lorsque je suis parti, et c’est maintenant un joyeux petit bambin qui tape dans un ballon et sait compter jusqu’à dix-huit d’après ce qu’on m’a écrit. Je vais pousser jusqu’à Woolwich dès ce soir, si ça ne vous dérange pas. »
La main sur la poignée de la porte, il fait un pas dehors.
« Réfléchissez à ce que je vous ai dit, Mr Hancock.
— Oui, marmonne ce dernier en détournant le regard, je vais y penser.
— Il faut fêter cela ! s’exclame Jones avec un sourire confiant. J’ai bien envie de montrer ma bobine à Londres. Tout au long de ce voyage, j’ai été soutenu par le souvenir de quelques heures passées avec bonheur dans une maison close de Long Acre. Un bagnio n’est-il pas l’endroit parfait pour célébrer une sirène ?
— Je vous en prie, il y a des jeunes filles ici.
— Bonsoir, monsieur. Bonsoir ! »
Mr Hancock referme la porte à double tour. Dans son bureau, il trouve Sukie et Bridget serrées l’une contre l’autre dans son grand fauteuil, les mains croisées sous le menton, les yeux rivés sur la sirène. Bridget bâille un grand coup mais Sukie, elle, est bien réveillée.
« Filez, leur ordonne-t-il. Vous êtes toujours dans mes pattes. Il est l’heure d’aller au lit.
— C’est quoi, un bagnio ? demande Sukie en étirant ses jambes devant elle.
— Un établissement où les gentlemen vont se faire poser des ventouses. (Il les éloigne de son bureau avec de grands gestes.) Ils prennent un bain, se font faire une saignée, ce genre de choses. Un lieu de santé.
— Je vois. »
Elle porte l’éteignoir aux bougies, tandis que Bridget souffle celles du vestibule. Lui, veilleuse en main, ferme les contrevents.
« Et la sirène, reprend-elle, fera-t-elle votre fortune ?
— Nous faisons notre propre fortune.
— Le capitaine a parlé de beaucoup d’argent.
— Eh bien, qu’est-ce que cela signifie ? Tu n’es qu’une fillette dans cette maison. Tant que les factures sont honorées en temps et en heure, quelle importance cela a-t-il pour toi qu’il reste peu ou beaucoup au pot ?
— Mère dit qu’il est de la dernière impolitesse de tenir les femmes à l’écart des comptes. Si elles doivent être ruinées, elles ont le droit de le savoir.
— Personne ne sera ruiné, grogne-t-il. Et pas un mot à ta mère de tout ceci.
— Cela nous concerne tous. L’investissement de mon père…
— Son investissement n’est pas en danger ; et s’il croit le contraire, il peut fort bien m’en faire part lui-même. Maintenant, je ne veux plus entendre parler de tout cela. »
Elle se retourne devant la dernière bougie, qui illumine son profil et les mèches flottant librement autour de son visage. Ses yeux se posent sur le bureau, où les doigts griffus de la sirène se découpent dans l’obscurité.
« Nous la laissons là toute la nuit ?
— Ma foi, elle n’ira nulle part. »
Avec un frisson, elle pose l’éteignoir sur la flamme.
Il fait le tour habituel de la maison, une lampe levée devant lui : par la cuisine pour verrouiller portes et contrevents, pendant que Bridget prépare son lit de camp ; puis à l’étage où il vérifie que tout est en ordre, le drapé de soie de Sukie bruissant dans son dos. Sans un mot, elles éteignent le feu dans le salon et ferment la porte du grenier afin qu’aucun voleur passant par les toits ne puisse s’y introduire.
Quand toute la maison est plongée dans le noir, Mr Hancock se retire dans sa chambre au deuxième étage et tire le loquet. Il pend sa culotte et ses bas sur une chaise tandis que la demeure prend ses aises dans le silence : les solives craquent et gémissent ; le vent s’engouffre dans les cheminées. Il écarte les rideaux de son lit quand il entend l’escalier grincer. Il tend l’oreille. Un nouveau grincement, plus près ; dans le tournant de l’escalier avant le premier étage, juge-t-il, là où la rampe joue dans sa fixation. Depuis les pièces du bas, plongées dans l’obscurité, quelque chose approche.
Avec sa chemise qui descend jusqu’à ses genoux, il fait quelques pas vers la porte et écoute. Quelque part en dessous de lui, un petit coup : ça frotte, ça racle contre le bois.
À travers le plancher, il entend Sukie étouffer un cri ; elle aussi a entendu. Et maintenant, elle aussi marche dans sa chambre. Un frisson lui parcourt la nuque. Elle ne va quand même pas aller voir. C’est lui qui est chargé de la protéger. Pourtant, alors qu’il l’entend tirer son loquet, il est cloué sur place.
Un murmure : « Je suis tellement contente que tu sois réveillée ! » Bridget. Bien sûr, qui d’autre cela pourrait-il être ? Quelle autre âme pourrait errer dans la maison à cette heure ?
« Tu m’as flanqué une frousse de tous les diables, gémit Sukie.
— Ah, pardon. Mais imagine comment je me sens. Je ne pourrai pas fermer l’œil avec cette chose juste à côté.
— C’est étrange, n’est-ce pas ?
— Ce n’est pas chrétien. Mais, Sukie, et si elle s’en prenait à nous ?
— Couche-toi avec moi. On dormira chacune notre tour pendant que l’autre monte la garde. Maintenant, chut, plus un bruit, ne réveillons pas mon oncle. »
Et le loquet se referme. Le murmure de leur conversation à voix feutrée se poursuit, ponctué de petits éclats de voix qui se dissolvent dans le silence. Fermant les yeux, il tente d’imaginer le petit Henry, un compagnon amical qui resterait avec lui dans le noir, mais rien ne vient. Puis il se met au lit, seul.

4
« ELIZA ! »
Il est midi, et Angelica se réveille. Après le départ de Mrs Frost, elle a joyeusement diverti un groupe de gentlemen jusqu’à trois heures du matin. Elle s’assoit dans le lit, énervée, et désireuse d’une tasse de thé.
« Eliza ! » appelle-t-elle à nouveau.
Pas de réponse.
Elle se lève. Sa chemise de nuit bouffant autour de ses cuisses, elle s’en va en trottinant dans le salon d’habillage. La coiffeuse est toujours en travers de la pièce et le lit de camp de Mrs Frost est vide et froid, avec le couvre-lit impeccablement tiré sur le traversin.
« Enfin, marmonne Angelica, elle n’a pas pu rester dehors toute la nuit. Où irait-elle ? »
Elle ne s’autorise pas à penser, Peut-être n’a-t-elle aucune intention de rentrer, mais l’idée flotte néanmoins dans l’air, comme pour la moquer. Elle entre dans le boudoir – en désordre après les réjouissances de la nuit, entre les coussins éparpillés sur le sofa et les verres poisseux de ratafia – et pousse même jusqu’à l’arrière-cuisine en soupirant « Liza, Eliza », déjà consciente que ses recherches seront vaines. Ce n’est jamais arrivé auparavant, ni rien du même ordre. Elle se plante au centre de la grande pièce et tire sur ses doigts pour en faire craquer les jointures : sa vieille amie Bel Fortescue viendra bientôt la chercher, rien n’est plus doux que voir les vieux amis. Et puis, alors que le duc nourrit maintenant les vers, le protecteur de Bel est bien vivant, plus débordant d’énergie que jamais, et il la chérit aussi passionnément qu’au premier jour.
« Je ne vais pas jouer la veuve éplorée, murmure Angelica. Je la vaux largement. »
En attendant, livrée à elle-même, elle doit entreprendre de s’habiller seule.
Sa coiffure tient encore, il faut juste lui redonner un peu de volume, ce qui ne pose guère de difficulté. Puis elle cherche ce qu’elle pourrait mettre sans le secours gracieux des mains et des yeux de Mrs Frost. Quelle aubaine, alors, que cette robe de Perdita ; une fois sa poitrine comprimée dans le corset de soie rose, elle donne sans trop de mal un peu d’effet à la mousseline blanche et dissimule les imperfections sous une grande écharpe bleue. Des femmes d’un moindre éclat s’effaroucheraient peut-être de la modestie de cette tenue, mais Angelica, sublime de visage comme de silhouette, n’a pas besoin qu’une robe l’embellisse. Elle rayonne tout simplement, telle une nymphe drapée d’étoffes.
« Ça a été plus facile que je ne le craignais », se félicite-t-elle en s’accroupissant devant sa coiffeuse pour s’appliquer du rouge aux joues.
Elle est satisfaite d’elle-même, sa compagne ne lui manque pas le moins du monde.
Lorsqu’elle monte dans le landau de Bel Fortescue, celle-ci observe sa robe de gaze d’un œil malicieux.
« Quelle sobriété, Jellie ! » dit-elle, toujours pleine d’esprit.
C’est un petit bout de femme aux yeux noisette, et une camarade parmi les prêtresses de Vénus depuis dix ans ou plus. Elle a le visage rond, le menton pointu, un petit nez retroussé et des mains d’enfant toutes mignonnes. Des hommes ont pleuré devant sa suavité grave, mais s’ils sont venus à elle en espérant qu’elle soit enfantine, ils se sont trompés à tous égards. À seize ans, Bel était déjà une maîtresse-reine ; adulte, elle est inaccessible. Son comte, le malin, a beau avoir meublé sa maison et rempli sa bibliothèque, c’est à peine s’il ose la supplier d’entrer dans son lit.
« Quoi, cela ? dit Angelica en prenant dans sa main sa mousseline, maintenue sur son corps par des cordons infimes. Je trouve que c’est la chose la plus pratique que j’ai jamais vue. Tellement simple et léger.
— Tellement simple et léger, répond Bel, que c’est à peine là.
— J’ai porté des tenues plus provocantes.
— Pas en pleine rue. »
Angelica détourne la tête, vexée par cette remarque.
« Oh, cher amour, reprend Bel avec chaleur. Je suis tellement heureuse de te voir redevenue toi-même. »
Au cœur de son dénuement, Angelica s’est laissée aller une fois à pleurer sincèrement en présence de son amie. C’était une erreur ; Bel la scrute maintenant avec intensité, cherchant une trace de regret, avant de poser une main sur son bras.
« Tu vas bien, j’espère ?
— Oh, je suis solide ! »
Le landau roule en silence, sans heurts ; capitonné de soie rose, il leur fait un écrin, comme deux perles dans une coquille d’huître. Aux vitres pendent des rideaux qui n’empêchent pas Angelica de jeter un rapide coup d’œil sur les splendeurs de Piccadilly.
« Alors, Bel, qui vais-je voir ? Il faut que tu me dises. Il y a tant de vieux amis que j’ai hâte de revoir.
— C’est très calme, pour l’instant. Le Parlement n’est pas réuni ; les personnalités de marque ne sont pas encore rentrées pour la saison. Tu pourrais prolonger encore ton isolement, si tes nerfs…
— Je suis ici, non ? répond-elle, agacée par la sollicitude de Bel. Il vaut peut-être mieux que je me montre avant la bousculade, je n’aime pas être la dernière arrivée.
— Personne ne t’en aurait voulu si tu étais restée à la campagne, insiste Bel. Cela se comprend.
— Beurk ! Je serais morte, là-bas ! Je déteste la campagne, Bel. Trop d’animaux, et la lumière n’est pas flatteuse.
— Mais tu sais que tu…
— Et les plafonds sont trop bas ! Mon Dieu, comme je suis contente d’être revenue au cœur de la vie. Où allons-nous ?
— Berkeley Square. (Les yeux de Bel se mettent à briller.) Je t’emmène au Negri pour te régaler de friandises.
— Oh, Bel ! s’exclame Angelica en joignant ses deux mains.
— Je sais ce que tu aimes : gelées, sabayons, biscuits. Je crois que c’est plutôt rare à la campagne. Au fait, Mrs Chappell t’a-t-elle rendu visite récemment ?
— Ah ! On en vient aux choses sérieuses. Et qu’est-ce que ça peut te faire ?
— Je m’intéresse. Si je jouais encore, je parierais qu’elle veut te remettre le grappin dessus maintenant que tu as retrouvé ta liberté. »
Angelica soupire.
« Elle est venue hier.
— Et tu lui as dit ?…
— Que je refusais de retourner chez elle. »
Trop polie pour rire à gorge déployée ou même sourire sans modération, Bel se contente de redresser les froufrous sur l’épaule d’Angelica, qui remarque pour la première fois son amusement.
« Tu imagines, Bel ? À mon âge ? Je n’en suis plus là !
— Une proposition dérisoire, confirme Bel. Très dévalorisante.
— Elle me laissera fixer mes prix et je dînerai à sa table. Nous serons d’excellentes amies…
— … et elle te facturera six pence les oranges qu’elle mettra dans ta chambre !
— Bien entendu. Et par courtoisie, elle fera nettoyer par ses filles les taches sur mes robes…
— … ce qui fera une demi-couronne en moins sur ton compte.
— Et chaque fois que je prendrai un verre de sherry, il sera noté.
— Et les draps de lits propres ! Oh, tu te souviens ?
— Des draps propres tous les jours ! »
Cela fait longtemps qu’Angelica n’a pas eu l’occasion d’évoquer ses griefs, et elle s’accroche joyeusement à la main de son amie.
« Elle me tiendrait en esclavage rien qu’avec les notes de blanchisserie. Si mon duc ne m’avait pas offert la liberté, je ne vois pas comment j’en serais sortie. Bel, je ne peux pas recommencer, je ne veux plus être asservie. Ai-je tort ? Est-ce de l’imprudence ?
— Non, non. Si nous avions voulu être cloîtrées, nous serions restées chez nous, au village, pas vrai ? D’ailleurs… (Elle jette un regard en biais à Angelica.) Je commence à croire que la mère Chappell perd la main. »
Elle va trop loin pour Angelica.
« Oh, non, dit-elle en secouant la tête. Non, je ne pense pas. Mrs Chappell est la première abbesse de tout Londres.
— Elle l’était, dit Bel. Elle se fait vieille maintenant. Elle ne comprend plus aussi bien les désirs du monde qu’il y a vingt ans. Des dames plus jeunes se font connaître, tandis qu’elle dépend de vieilles fidélités. »
Ses pensées animent sa petite personne quand elle parle ; ses sourcils se creusent, elle ouvre et ferme ses mains comme pour mettre en balance les arguments.
« Bien sûr, elle a toujours l’œil pour repérer les beautés, mais ces derniers temps je trouve qu’elle a aussi le goût des filles qui font ce qu’on leur demande et rien de plus. Elles ne la transcendent plus comme avant – et comme elles le devraient. Ce sont les putains les plus cultivées et les mieux éduquées de Londres, mais une putain reste une putain, non ?
— C’est certain, répond Angelica. Mais alors, pourquoi me veut-elle ?
— Toi, dit Bel, tu as un génie qui ne peut s’enseigner. »
Angelica remue sur son siège.
« Tu crois ?
— Oui. C’est ce qui fait de toi une courtisane, et non une jument. (Elle se penche vers Angelica.) Mère Chappell n’ose plus prendre de filles avec ce génie, elle a peur de ne plus savoir les faire entrer dans le moule. Elle espère que ton affection pour elle te rendra docile, et c’est précisément la raison pour laquelle tu ne dois pas retourner chez elle.
— Oh… »
Elle réfléchit un moment.
« Eliza dit le contraire. »
Une ombre de mépris traverse le visage de Bel.
« Tu la gardes encore ?
— Elle n’a personne d’autre. »
Angelica ne mentionne pas la défection de Mrs Frost ; elle n’a aucune envie d’y penser.
« C’est une couarde, tranche Bel en la prenant par le poignet. Elle veut que tu restes aussi petite qu’elle. Comme Mrs Chappell. C’est le problème avec les femmes. Les hommes n’ont pas peur ; ils s’entraident, ils se serrent les coudes pour se hisser. Les femmes croient que leur seul pouvoir réside dans le fait de se bousculer entre elles.
— Absolument ! Absolument ! C’est pour cela que j’ai besoin de ton aide. Pour ne pas tomber sous la coupe de Mrs Chappell, il faut que je commence à me créer des liens en toute indépendance.
— Je connais un gentleman. Pas ton genre, s’empresse d’ajouter Bel, mais il t’admire et tu pourrais lui accorder ta compagnie quelques heures. Les théâtres rouvrent, je crois ? Cela tombe bien, il a une loge à Drury Lane.
— Une bonne loge ? s’enquiert Angelica d’un ton méfiant. Assez bien placée pour que je m’y montre ?
— Tu ne te demandes pas si tu es assez bien pour y être vue.
— Idiote. Je sais que je le suis. Je mériterais d’être vue dans la loge du prince de Galles si seulement il daignait m’inviter.
— Mr Jennings t’acceptera, j’en suis sûre, dit Bel. C’est une fripouille – mais pas trop – et si ton but est de faire savoir que tu es de retour, c’est un arrangement idéal. Je vais lui écrire pour qu’il te garde une place ce soir.
— Oh, Bel ! Merci !
— Mais veille à bien te comporter, ne me donne pas de raison de le regretter. »
Le landau s’arrête en grinçant à l’ombre de Berkeley Square, et le visage de Bel s’éclaire comme un ciel où le vent chasse soudain les nuages.
« Ah, nous voilà arrivées ! Que veux-tu ? Mon cocher va aller passer commande.
— Quoi ? Et le plaisir des yeux, alors ? »
Berkeley Square est un lieu de parade qui n’attend qu’Angelica.
« Je veux y aller moi-même.
— Oh, s’il te plaît, ne m’y oblige pas. Je ne supporte plus qu’on me regarde.
— Viens, Bel !
— Pourquoi ne pas manger dans le landau ?
— Parce que nous ne sommes pas venues là pour ça. »
Angelica esquisse une moue têtue que Bel fait semblant de ne pas voir, mais elle ne peut ignorer la main de son amie qui lui presse le poignet.
« J’ai été si longtemps absente, Bel, dit-elle dans un soupir. J’en ai besoin.
— Oh, ma Jellie… »
Comme elles descendent, les passants tournent la tête dans leur direction, les jeunes filles raffinées en échangeant des petits coups de coude, les épouses en posant la main sur l’épaule de leur mari.
« Tu ne trouves pas cela étonnant ? murmure Angelica. Nous sommes retirées du monde, mais on ne nous oublie pas. Cela ne te fait-il pas plaisir ?
— Pas particulièrement, répond Bel Fortescue. Au moins, ils ne me traitent plus comme une Jézabel, je suppose que c’est déjà ça.
— J’adore ! » s’exclame Angelica en soulevant sa jupe à la hanche afin qu’elle tournoie autour de ses jambes, … »

Extraits
« Dix jours s’écoulent, Mr Hancock néglige son travail et passe son temps à la taverne, s’émerveillant de la foule que la sirène y attire. Les premiers clients arrivent juste après l’aube et les visiteurs continuent à affluer même après que les cloches de St Edmund ont sonné minuit ; au cœur de la nuit, il faut tirer le verrou à la porte pour les empêcher d’entrer. Un groupe de catholiques vient prier pour débarrasser la créature de ses démons, mais en dépit de leur baragouin, la sirène ne remue pas ne serait-ce qu’une écaille. Des étudiants arrivent d’Oxford, déjà ivres, et la libèrent de sa cloche de verre avant de se la disputer en se battant entre eux. Après cet incident, Mr Murray s’arme d’une Matraque. Un émissaire de la Royal Society vient étudier la sirène: bien qu’il déclare n’être pas du tout déconcerté, son expression parle pour lui. p. 89

Mr Hancock est un homme particulièrement impressionnable, c’est vrai. En moins de quatre heures, il se décide à visiter Angelica Neal dans la soirée. Il ne sait ni ce qu’il dira, ni ce qu’il fera, Mais elle m’attend, pense-t-il, je ne peux pas lui faire le déshonneur d’ignorer son invitation. Hors de question de céder sur la sirène, mais n’est-ce pas un excellent prétexte pour la revoir? Il en vient à la conclusion qu’aussi scandaleux soit le cercle dans lequel elle évolue, il doit se forcer à faire preuve de courtoisie. Car même si je ne suis pas aussi haut sur l’échelle sociale, c’est moi qui ai les meilleures valeurs morales. Je ne traiterais pas une femme de cette façon, je ne me distrairais jamais ainsi avec mes pairs. J’ai conscience, contrairement à ces messieurs, que tous les plaisirs ont un prix. p. 189

À propos de l’auteur
HERMES_GOWAR_ Imogen_©Ollie_GroveImogen Hermes Gowar © Photo Ollie Grove

Imogen Hermes Gowar a étudié l’archéologie, l’anthropologie et l’histoire de l’art à l’université East Anglia avant de travailler dans des musées. Les objets qu’elle y a côtoyés lui ont inspiré ses premiers textes de fiction et, en 2013, elle remporte le Malcolm Bradbury Memorial Scholarship et a l’opportunité d’intégrer un master de Creative Writing à East Anglia, toujours. De son mémoire de fin d’année – lauréat du Curtis Brown Prize –, naîtra La sirène, le marchand et la courtisane. Ce premier roman, qui a fait grand bruit en Angleterre lors de sa sortie, est finaliste de la Mslexia First Novel Competition et shortlisté notamment pour le Deborah Rogers Foundation Writers’ Award et le Women’s Prize for Fiction. (Source: Éditions Belfond)

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