Fête des pères

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En deux mots
La belle histoire d’amour entre l’acteur Damien Maistre et la journaliste américaine Leslie Nott va tourner au vinaigre lorsque Donald Trump arrive à la Maison-Blanche. Une remarque un peu déplacée et c’est le couple qui vole en éclats. Reste alors pour Damien à endosser un nouveau rôle, celui de «père du dimanche».

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

L’enfant du divorce

Jean-Michel Olivier raconte les «pères du dimanche» et leur vie déchirée, ici doublée d’un éloignement géographique entre la Suisse et la France et plus tard les États-Unis. Une réflexion aussi lucide que désenchantée.

Le narrateur de ce roman vit depuis des années entre la France et la Suisse, entre Genève et Paris. Quand s’ouvre le roman, il rejoint la capitale pour y passer le week-end avec son fils, comme tous les «pères du dimanche». Après avoir rendu l’enfant à Leslie, sa mère, il repart pour Genève et se remémore sa rencontre avec son ex-femme, fille d’une bonne famille de Chicago.
C’est à l’ambassade de Suisse de Paris qu’il avait rencontré cette journaliste américaine et que très vite tous deux avaient fini à l’horizontale, peut-être à leur propre surprise. Mais la chimie à l’air de prendre, leurs cultures différentes devenant objet de curiosité qui pimentent une relation qui devient de jour en jour plus évidente. Jusqu’au mariage – que la belle famille de Romain voit d’un œil circonspect – et à la naissance de leur enfant. Le grain de sable qui va enrayer la machine si bien huilée va survenir avec l’élection de Donald Trump. Une catastrophe pour Leslie dont Romain ne saisit pas la gravité. Pire encore, il va se permettre une remarque ironique qui va détruire leur couple en quelques secondes.
On pourra dire que le ver était déjà dans le fruit, que le temps avait commencé son travail de sape et que la fameuse usure du couple était inévitable dans une telle constellation. Les sociologues du XXIe siècle noteront que les couples divorcés constituaient désormais la norme. Un symbole de plus dans un monde incertain.
Une évolution des mœurs qui, comme fort souvent pour les faits de société, ne s’accompagne pas d’une législation adaptée et qui finir de déstabiliser Romain.
Déjà dans le mariage il cherchait sa place de père. En-dehors, il ne la trouvera pas davantage.
Le titre de ce roman est ironique, mais il peut aussi se lire phonétiquement: «faites des pères». Car Jean-Michel Olivier en fait aussi une réflexion douce-amère sur la paternité, sur le rôle dévolu à cet homme qui ne voit son enfant que par intermittence. Comment dès lors construire une relation solide? Comment transmettre des valeurs qui pourront être balayées en quelques secondes par l’ex, sa belle-famille, son nouvel homme? Ceci explique sans doute pourquoi, le jour où la mère n’est pas au rendez-vous – elle qui est si pointilleuse sur le respect des règles – il décide de s’offrir une escapade avec l’enfant pour lui montrer un coin de terre sauvage, pour lui dire aussi combien ses lectures l’ont formé, pour l’encourager à développer son propre libre-arbitre. Sous l’égide de Nicolas Bouvier, il retrouve l’île d’Aran et des émotions qu’il croyait oubliées.
Si mon expérience de père divorcé a forcément joué dans l’empathie ressentie pour cet anti-héros, je me suis demandé en refermant le livre si ma lecture était avant tout «masculine». En tout état de cause, je me réjouis de débattre avec les lectrices…

Fête des pères
Jean-Michel Olivier
Coédition Serge Safran éditeur / Éditions de l’Aire
Roman
384 p., 21 €
EAN 9782889562664
Paru le 18/11/2022

Où?
Le roman est situé principalement en Suisse et en France, à Genève et Paris. On y évoque aussi Chicago.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Je m’appelle Damien Maistre et je suis né un mardi, à Genève, le 9 février 1971, d’une mère institutrice et d’un père qui vendait des balances de précision. Et j’ai toujours mené une double vie. Deux passeports (suisse et français). Deux appartements (Genève et Paris). Deux professions (comédien au théâtre et doubleur au cinéma). Deux psys (jungien et lacanien). Parfois deux femmes (Ambre et Leslie) et deux foyers. Entre mes ports d’attache, je suis un funambule.»
À l’ambassade de Suisse à Paris, Damien Maistre, acteur, rencontre Leslie Nott, journaliste américaine. Début d’une histoire d’amour. Un enfant naît de l’union. Mais la carrière de Damien s’enlise. Quant à l’élection de Donald Trump à la présidence américaine, elle entraîne… la rupture du couple ! Les deux amoureux se séparent et se partagent la garde de l’enfant. Damien devient dès lors un père du dimanche. Qui, parfois, s’adonne aux amours tarifées. Or une nuit où il sort de chez Selma, il est attiré par des cris dans une cave et se trouve face à deux dealers agonisant qui lui abandonnent un sac de sport bourré de billets de banque. Un jour de la Fête des Pères, Damien ramène son enfant chez sa mère qui n’est pas là. Il décide alors de partir à l’aventure avec l’enfant. S’ensuit une longue équipée qui les mène jusqu’à l’île d’Aran, sur les traces de Nicolas Bouvier, écrivain qu’il vénère et qui a chanté la rude beauté de l’île…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Blog de Francis Richard

Les premières pages du livre
« Dans le TGV
Je somnole sur la banquette de velours gris du TGV. À côté de moi, une femme entre deux âges travaille sur son ordinateur. Je l’entends soupirer de temps en temps devant des graphiques illisibles. Le contrôleur vient de passer. Il a scanné mon abonnement Prestige. Pour la millième fois, je vois défiler les champs de blé et de maïs, les bosquets dans la brume, les animaux broutant dans les prairies, les marécages, les villages sous la pluie.
J’ai toujours eu une double vie. Deux passeports (suisse et français). Deux appartements (Genève et Paris). Deux professions (comédien au théâtre et doubleur au cinéma). Deux psys (jungien et lacanien). Parfois deux femmes (Ambre et Leslie) et deux foyers. Deux motos (une BMW F 850 GS Adventure et une Harley-Davidson 1340 Electra Glide Side Car). Etc.
Éternelle dialectique du miroir: lequel des deux est le reflet de l’autre ?
J’avale un Xanax et j’essaie de dormir. Mais je n’y arrive pas. Tout se mélange dans ma tête. Les visages et les voix. Paris et Genève. Les larmes des mères et les cris de l’enfant. Je ferme les yeux, je tâche à faire le vide en moi. Mais l’orage se déchaîne, impitoyable.

Pères du dimanche
Hier, c’était dimanche, un dimanche comme les autres.
Il a plu toute la nuit et au matin la pluie s’est transformée en grésil, les nuages ont migré vers la côte atlantique et le soleil a fait une pâle apparition. L’enfant s’est levé tôt, mais il n’est pas venu tambouriner à la porte de ma chambre. Il n’est pas venu vérifier si j « étais seul dans mon lit ou si je faisais semblant de dormir. Comme un grand, il est allé chercher un berlingot de lait chocolaté dans le frigo, s’est installé devant la télévision, puis a passé en revue les chaînes du bouquet numérique.
Le dimanche matin, le choix n’est pas varié: il y a les émissions religieuses et les programmes pour les enfants. Autrefois, l’enfant passait ses matinées avec Petit Ours Brun ou les fameuses Histoires u Père Castor. Maintenant, il a grandi, c’est presque un homme, il a huit ans, il aime les aventures de Bob l’éponge, Il suçote son lait en riant à gorge déployée devant ces personnages grotesques,
Vers midi, la pluie s’est arrêtée, J’ai éteint la télévision et l’enfant a grogné, comme si on le réveillait en pleine nuit. On est sorti manger un hamburger sur les Champs. L’enfant s’est goinfré de frites bien grasses, puis a avalé un soda, ça l’a calmé. L’humeur était de nouveau au beau fixe. On a pris la moto et on s’est retrouvés comme chaque dimanche aux Buttes Chaumont à donner du pain sec aux canards.
Tout près du parc, il y a des terrains de football. Sur la pelouse artificielle, les cris fusaient, comme les menaces et les insultes. Quand les rouges ont marqué un but, les jaunes ont laissé éclater leur colère. Un mec a eu des mots avec l’arbitre. On n’a rien entendu. Mais l’arbitre l’a aussitôt expulsé. Ça a mis le feu aux poudres. Bordel! Tous les joueurs en sont venus aux mains. Un jaune a poursuivi l’arbitre à travers le terrain pour lui casser la gueule. Par chance, le type en noir a pu trouver refuge dans une cahute où il s’est enfermé.
L’enfant riait comme un fou. Ça lui rappelait les bastons dans le préau de son école. On est restés là comme deux imbéciles, puis tout le monde s’est dispersé et on s’est promenés jusqu’aux balançoires. On a attendu longtemps qu’une place se libère. Ensuite, on est allés jusqu’au train en bois qui longe la pataugeoire. Un joli train en miniature avec locomotive et wagons. On s’est assis sur les banquettes au milieu des feuilles mortes. J’ai sifflé entre mes doigts pour annoncer le départ du convoi et on a fait semblant de partir. On aurait pu se croire dans un vrai train, sauf que le train ne bougeait pas et qu’on restait éternellement en gare. En rade, quoi! Mais assez vite l’enfant s’est lassé de ce jeu.
On s’est promenés le long du lac artificiel.
Soudain, l’enfant a lâché ma main. Un gosse qu’il ne connaissait pas est venu le chercher et tous les deux ont couru sur le terrain de football.
Autour de la pelouse, il n’y avait que des hommes, Des pères du dimanche. Comme moi. On les reconnaît facilement, car ils sont mal rasés, ils portent souvent des survêtements de sport informes, de vieilles baskets, ils ont les cheveux en bataille. Ils ne savent pas ce qu’ils font là. Et le dimanche on dirait qu’ils ont tous la même idée en même temps.
Ensemble, on se lamente et on se console. Comme il y a des écrivains du dimanche, on est aussi des philosophes du dimanche.
«Chaque minute passée avec mon fils est importante, me confie Adrien (dont la femme est partie avec un collègue de travail). C’est le temps qui fait et défait nos vies. »
D’habitude, je me lasse assez vite de ces pensées amères — ces cris de haine et d’impuissance — apparemment sincères. Mais aujourd’hui je n’y échappe pas.
« Sais-tu ce qu’elle m’a fait ?

— Qui?
— Julie, Mon ex.
— Non.
— Elle m’a empêché de voir Audrey, ma fille, pendant un mois, Sous prétexte que je sortais avec une femme rencontrée sur Tinder. Une Africaine…
— Bordel !
— Pour elle, je suis un type instable. Un nostalgique des colonies. Elle prétend que sa fille, notre fille, va être traumatisée…
— C’est absurde!
— On en est là… »
Après un détour par L’Âge d’Or — «les meilleures pizzas de Paris » —, c’est la route du retour.
On traverse des quartiers enchantés. La terre des souvenirs. Le Dôme où j’ai mangé pour la première fois avec Leslie. Le Bagelstein de la rue Vaugirard où on se retrouvait pour déjeuner sur le pouce. Et l’hôtel Saint Vincent, 5 rue du Pré-aux-Clercs, pour les siestes crapuleuses. Le Luxembourg pour le tennis et les promenades du dimanche.
C’est le pays où j’ai vécu six ans.
Sur la moto, l’enfant chantonne. Il est heureux. Il a passé le week-end avec son père du dimanche. Mais il se réjouit de rentrer chez lui, à la maison. Les routes sont encore luisantes de pluie. Je roule lentement. Je gagne du temps sur le malheur.
Mais pas trop: si je suis en retard, il y aura des représailles
J’arrive dans la cour. L’enfant descend de la bécane. Ôte son casque, le pose sur le siège de cuir. Au troisième étage, les fenêtres sont allumées. Quelqu’un guette notre venue. On ne voit pas son visage, mais on devine la femme debout derrière les rideaux. On est arrivés. On est déchirés. »

Extraits
« Je m’appelle Damien Maistre, je suis né un mardi, à Genève, le 9 février 1971, d’une mère institutrice et d’un père qui vendait des balances de précision. Pour l’histoire de la Suisse contemporaine, c’est une date importante: l’avant-veille, le dimanche 7 février, les Suisses avaient accordé le droit de vote et d’éligibilité aux femmes. » p. 18

« – Je voulais te demander si, by chance, tu pouvais t’occuper de l’enfant le week-end prochain. Ce n’est pas ton week-end, je sais, mais c’est la Fête des Pères, tu pourrais passer du temps avec lui et ça nous permettrait de nous retrouver, avec Russ, nous en avons besoin.
– Vous vous êtes perdus de vue ? dis-je ingénument.
– Non. Mais je crois qu’il ne supporte plus l’enfant… — Ou toi, peut-être.
– Bullshit ! Tu ne peux pas dire quelque chose de gentil de temps en temps?» p. 101-102

À propos de l’auteur
OLIVIER_jean_michel_DRJean-Michel Olivier © Photo Indra Crittin

Jean-Michel Olivier est né à Nyon (Suisse) en 1952. Journaliste et écrivain, il a publié de nombreux livres sur la photographie et l’art contemporain, ainsi que treize romans. Il est considéré comme l’un des meilleurs écrivains de sa génération. En 2004, il a reçu le Prix Michel-Dentan pour L’Enfant secret, puis en 2010 le Prix Interallié pour L’Amour nègre. Après Lucie d’enfer, un conte noir, paru aux éditions Bernard de Fallois en 2020, il publie Fête des pères, une coédition des éditions de L’Aire (Suisse) et Serge Safran éditeur (France) en 2022. (Source: Serge Safran éditeur)

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Parfum d’osmose

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En deux mots
Sur les bords du Léman Romain tombe amoureux d’Alina. Le comédien Genevois et la belle Russe s’engagent dans une relation que les événements historiques vont contrarier. Pratiquer l’espionnage à l’aube de la révolution bolchévique et de la Première Guerre mondiale, c’est prendre de gros risques.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Romain, Alina, Genève et la révolution russe

Dans un roman fort bien documenté, Jean-Pierre Althaus retrace les premières décennies du XXe siècle. Entre Genève et Saint-Pétersbourg une d’histoire d’amour contrarié lui permet de suivre Lénine dans son projet de renverser le tsar. Palpitant!

Tout commence par un banal accident. Un cycliste dont la roue se coince dans les rails du tramway chute. En se portant à son secours Romain Lachenal n’imagine pas une seconde que cette victime va jouer un rôle capital dans sa vie. Nous sommes à Genève à l’orée du XXe siècle et le cycliste qui se rendait à une réunion à la brasserie Landolt s’appelle Vladimir Ilitch Oulianov et passera à la postérité sous le nom de Lénine.
Pour l’heure, il profite de son séjour en terre helvétique pour parfaire ses connaissances, développer son programme et étendre ses réseaux. En outre, il fréquente assidûment les bibliothèques et la société de lecture. Depuis son premier séjour en 1895, la Suisse va devenir pour lui une terre d’exil féconde. Car Genève la cosmopolite accueille alors de nombreuses nationalités venues pour y travailler, y étudier ou y faire du tourisme. Un brassage qui mêle aussi les classes sociales, de la femme de ménage aux têtes couronnées. La communauté de réfugiés russes est alors importante et se partage entre bolchéviques aspirant à la Révolution et aristocrates soucieux de conserver le régime tsariste, même s’ils sont fort souvent critiques envers le manque de réformes qui fragilise le pouvoir des Romanov.
Si, pour le remercier de ses bons soins, Lénine invite Romain à venir prendre un verre chez lui, c’est vers l’autre côté que penche le cœur du comédien, car son regard à croisé celui d’Anna et de sa sœur Elena Linichuk, deux jeunes filles qui rivalisent de beauté. Le coup de foudre est tel qu’il n’aura dès lors qu’une envie, se rapprocher de cette femme envoûtante.
Quand il découvre qu’elle est venue le voir au théâtre sous un nom d’emprunt, il n’a plus de doute sur le côté réciproque de ses sentiments et se sent pousser des ailes. Elles le mèneront plusieurs fois à Saint-Pétersbourg où réside sa bien-aimée et va alors comprendre qu’elle joue un double-jeu. Soit elle se fait appeler Anna Linichuk et vit dans une simple masure en périphérie de la ville, soit elle est la Comtesse Alina Klimova et réside dans une somptueuse demeure non loin du Palais du tsar. La raison de ce stratagème? La belle Alina est une espionne qui a infiltré le camp des opposants pour réunir un maximum de renseignements sur les menées révolutionnaires. Des agissements qui ne sont pas sans danger et qui poussent tout à la fois Romain à retourner en Suisse et à endosser à son tour le costume de l’espion. En attendant que la situation s’arrange – on sait que l’Histoire va tourner bien différemment – il promet aussi à Alina de s’occuper d’Elena restée en Suisse où elle ignore tous des activités et du danger que court sa sœur. Une tâche qu’il va accomplir avec zèle.
Alors que les menaces de guerre se précisent, Jean-Pierre Althaus joue à merveille de la montée des tensions pour dérouler le fil d’un amour de plus en plus contrarié. De Genève à Sarajevo et de Saint-Pétersbourg – qui va devenir Petrograd puis Leningrad – il nous propose la saisissante chronique de ces années qui ont débouché sur une terrible boucherie et redessiné la carte du monde. Derrière sa plume alerte, on se laisse emporter dans ce tourbillon, gagné par une large palette d’émotions. Jusqu’à l’épilogue, très fort lui aussi, on suit un homme qui va tenter avec une farouche détermination et des moyens dérisoires de changer un scénario dramatique. Et si son esprit lucide comprend que son combat est voué à l’échec, sa passion lui souffle qu’après tout il reste le panache, toujours le panache.
Avec ce superbe roman, fort bien documenté, on comprend quel rôle la Suisse a joué dans le mouvement des idées, depuis l’assassinat de Sissi en 1898 jusqu’au wagon plombé qui ramènera Lénine de la Suisse vers son pays en 1917. Le tout baignant dans un joli parfum d’osmose que je vous laisse humer avec extase.

Parfum d’osmose
Jean-Pierre Althaus
Éditions Infolio
Roman
416 p., 27 €
EAN 9782889680580
Paru le 3/11/2022

Où?
Le roman est situé principalement en Suisse, à Genève. On y évoque aussi la Russie et Saint-Pétersbourg ainsi que des voyages à Sarajevo et en divers endroits de Suisse.

Quand?
L’action se déroule durant les premières années du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur

Sous sa forme amusante de roman à suspense, parsemé d’actions stupéfiantes, d’énigmes, de sentiments aussi mystérieux qu’amoureux, voici une vibrante ode à la liberté qui puise ses sources dans l’histoire du début du XXe siècle.
Un jeune comédien rencontre à Genève une femme blonde, à l’accent slave, dont la personnalité charismatique l’attire irrésistiblement. Il cherche à la revoir, mais sa quête est compliquée par les secrets dont elle s’entoure. Il met alors le pied dans un engrenage dangereux qui va le conduire dans les Balkans et à Saint-Pétersbourg. Les événements qu’il va traverser dépassent alors tout ce qu’il aurait pu imaginer vivre dans son existence. Bien documentée, cette intrigue plante son décor dans l’univers fascinant de la Belle Époque et dans les prémices d’une éruption.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com

Les premières pages du livre
« Le temps est doux, mais il fait tout de même déjà un peu frais dans les rues de Genève. En dépit de cette fraîcheur légère du mois d’octobre 1903, Romain transpire. Cette sensation de moiteur, ressentie dans son dos, dérange le jeune homme. Sa chemise colle à sa peau, il déteste cela.
Arrivé au bas de la rue de Candolle, il aperçoit un cycliste dont la silhouette lui paraît familière. Oui, pas d’erreur, c’est bien lui, exact au rendez-vous! Il arrive précisément par la rue que Romain a supposé qu’il emprunterait pour se rendre à la réunion organisée à la brasserie Landolt. L’homme s’arrête de pédaler pour ralentir son vélo. Trapu, de petite taille, il porte une barbe fine et une moustache dont le roux a perdu de son éclat bien qu’il ne soit âgé que d’une trentaine d’années. D’allure sportive, il semble agile, souple, très à l’aise dans la pratique de la bicyclette. L’homme est vêtu d’une longue veste et d’un gilet qui laisse voir une cravate de couleur rouge parsemée de pois blancs. C’est l’orateur de la soirée, Romain est venu l’écouter. En le voyant s’approcher, il se crispe, il se sent mal à l’aise.
Patatras! Un bruit métallique, précédé par le tintement du carillon d’un tramway, le fait sursauter. L’homme attendu vient de coincer sa roue avant dans un rail. Cette maladresse provoque aussitôt sa chute. En tombant lourdement, il se fait heurter par le chemin de fer électrique dont le conducteur ne parvient pas à freiner la marche à temps.
Mû par un réflexe inattendu, Romain se précipite au secours de l’homme qui gît au sol. Quelques badauds, des étudiants issus de l’université toute proche s’agglutinent autour du lieu de l’accident. Après un bref moment d’immobilité, le cycliste se met à bouger. Romain, à sa grande surprise, s’adresse à lui avec une expression de compassion sincère: «Monsieur? Vous m’entendez? Comment vous sentez-vous?»
L’individu saigne à la hauteur d’une arcade, il garde un œil fermé, mais semble lucide. Sa casquette de prolétaire a volé dans l’air pour choir sur un trottoir, découvrant ainsi une calvitie avancée. Romain est rassuré par la blessure à la tête qui lui semble superficielle. Il est par ailleurs surpris par la largeur du front de ce bonhomme. Le cycliste meurtri esquisse un mouvement afin de se lever puis se laisse retomber sur l’un de ses coudes. Avec un fort accent russe, il balbutie quelques mots: «Cela va aller, merci! Ce n’est rien!»
Une jeune femme s’approche. Elle ressemble à la petite Sophie du roman de la Comtesse de Ségur. Romain fait cette comparaison inopportune en pensant que l’inconnue doit rêver, comme Sophie, d’avoir des sourcils très épais, mais elle en a peu et ils sont blonds.
– Laissez-moi faire, dit-elle d’un ton rassurant, je suis médecin. Je vais m’occuper de ce monsieur.
Tout le monde est soulagé de voir la secouriste, apparue miraculeusement, agir avec calme et détermination. Le conducteur du tramway, encore traumatisé par ce drame dont il n’est pas responsable, appuie contre le mur de l’immeuble adjacent le vélo dont la jante avant est pliée et le pneu éclaté. Il ramasse aussi la casquette pour la rapporter au blessé.
Romain aide la jeune femme à relever le cycliste pour qu’il se retrouve debout sur ses deux jambes encore instables.
– Tout va bien, maintenant, s’efforce de préciser l’individu meurtri pour atténuer l’inquiétude des gens venus à son secours.
Il se tourne vers la femme afin de la remercier. Elle lui fait comprendre qu’elle veut encore vérifier sa blessure au-dessus de l’œil pour la soigner. Tout en lui témoignant sa gratitude, l’homme pivote lentement du côté de Romain.
– Merci, monsieur! dit-t-il en fixant son regard inquisiteur dans celui, troublé, de son jeune interlocuteur.
Ce dernier sent alors son sang se glacer quand il croise le feu perçant de ces yeux bridés, fixés sur lui. Le blessé a un regard de loup, immobile, froid, rigide, sévère. Romain éprouve ce sentiment de panique pétrifiante qu’une proie doit ressentir quand elle est cernée par un prédateur.
Non sans soulagement, il quitte l’endroit qui a servi de décor à cet événement brutal. Comme un automate, remonté pour une destination hasardeuse, il se met à marcher lentement, finalement ravi que cet accident puisse l’empêcher d’assister à la conférence du cycliste maladroit. Il parvient à la promenade des Bastions où l’été venu il aime lire sur un banc. Cet espace, construit entre les fortifications du XVe et du XVIe siècle, lui apporte à l’instant une sérénité bienvenue. Il arrive à proximité de l’ancien kiosque à musique transformé en orangerie, puis en cinématographe. Au printemps, il aime s’attarder auprès des frênes dont les fleurs blanches piquent les narines sensibles en exhalant un parfum titillant. Il admire souvent au gré des saisons les feuilles à cinq lobes des érables champêtres dont les couleurs passent du vert ou rouge-brun au jaune intense. En ce mois d’octobre, les lichens foliacés dégagent une odeur humide de bois mouillé. Les feuilles tombées au sol imprègnent l’air d’une senteur de terre ou d’herbe après l’averse.
Romain décide de faire une halte, il s’assied sur le banc qui est le témoin de ses nombreuses lectures lors des beaux jours d’été. Il réfléchit. Il pense à chaque seconde qu’il vient de vivre. [I] s’était porté au secours d’un homme qu’il avait appris à détester à force de l’entendre haranguer des multitudes de personnes rassemblées pour l’écouter.
Dîner seul au restaurant est gênant. Cette situation attise la curiosité des occupants des tables voisines. Pourquoi cet homme est-il seul ? Est-il misanthrope, misogyne, asocial ? Le plus désagréable réside dans l’attitude du serveur quand il réalise que personne n’accompagne le client qui cherche une table. Il lance alors d’un air qui s’apparente au reproche:
– Vous êtes seul ?
– Euh… Oui!
La question «vous êtes seul?» est souvent ponctuée d’un « Ah! » dépité, qui signifie: «Cet enquiquineur va occuper une table en me faisant perdre un deuxième couvert.» Le gêneur adopte ensuite et malgré lui un comportement coupable.
Ce client solitaire est alors placé de façon péremptoire à l’endroit que les couples ne veulent en aucun cas: la table dans le courant d’air. Il y a aussi celle qui est sur le passage de la foule défilant avec des manteaux qui emportent la salière ou les verres.
Sans cet inconvénient, dîner seul au restaurant est une activité qui peut se révéler agréable; c’est le meilleur moyen de savourer un bon plat sans être distrait par une conversation passionnante ou sans intérêt. On se divertit aussi parfois en saisissant à la sauvette la raison des préoccupations des gens, l’exaspération suscitée par les critiques sentencieuses d’une belle-mère, l’inquiétude provoquée par les sautes d’humeur d’un fils adolescent, la déprime causée par la jalousie d’un collègue de travail ou le despotisme d’un chef. Quelques roucoulements amoureux émergent de temps à autre pour rompre la monotonie engendrée par la litanie des tracas du quotidien exprimée par la plupart des individus. Ils sont alors plus difficiles à percevoir parce que murmurés afin de ne pas être entendus.
Il est aussi plus facile de peupler sa solitude dans le brouhaha d’une brasserie pleine à craquer. Le bruit assourdissant des conversations favorise paradoxalement la sérénité, la réflexion. Il oblige à ne plus entendre, à se concentrer exclusivement sur les saveurs, à prendre son plaisir en ne pensant à rien d’autre qu’à ce moment qui apaise et fait du bien dans l’existence. C’est pourquoi Romain aime fréquenter la brasserie Landolt, sorte d’essaim bourdonnant où se mêlent les étudiants venus de tous les pays, les professeurs ravis de déguster une bière, les bourgeois genevois heureux de s’encanailler et les réfugiés russes contents de se retrouver afin de jouer aux échecs. Il observe souvent ces immigrés venus de l’Est pour fuir l’Okhrana, la police secrète du tsar. Cette brasserie, en forme de trapèze, située au pied d’un immeuble, leur offre toujours la possibilité de s’installer dans un coin retiré où, à l’abri des oreilles indiscrètes, ils ont tous l’air de comploter. Tous semblent pauvres tout en affichant une attitude extrêmement digne. Leur courtoisie et la finesse de leurs manières impriment à leur physionomie quelque chose d’aristocratique, un rien suranné. Visiblement guère avantagés jusque-là par le destin, ces hommes donnent pourtant l’impression d’être des gens cultivés, probablement des autodidactes. On aurait dit qu’ils ont compensé leur statut social défavorisé par un désir d’apprendre.
– Monsieur? … Monsieur? …, dit une voix dont le propriétaire faisait un effort pour se faire entendre.
Le serveur, caractérisé ici par un costume noir et un tablier blanc, tire Romain de ses rêveries. Flanqué d’un air accort qu’il n’avait pas eu lors de leur premier contact, il s’exprime avec une emphase polie:
– Me permettez-vous de vous proposer de la compagnie?
Sa question paraît saugrenue. Elle aurait pu être celle d’un chasseur d’hôtel désireux d’arrondir ses fins de mois en recommandant aux clients les services non répertoriés d’une dame parmi les offres de l’établissement. »

Extraits
« Elena lève ses yeux bleus vers Romain avec une expression d’extrême douceur. Il y a dans son regard à la fois l’innocence d’un ange telle que la pensée romantique l’imagine et la malice d’une jeune femme à peine sortie de l’adolescence facétieuse. La main de Romain effleure son bras nu. Il ressent une émotion diffuse. L’épiderme d’Elena lui semble encore plus délectable au toucher que la peau d’une pêche gorgée de soleil. » p. 83

« Lorsque Romain et Boris arrivent en carrosse au Palais Tsarskoïe Sélo, situé au sud-ouest de Saint-Pétersbourg, Romain est impressionné par les lumières qui éclatent avec panache à toutes les fenêtres du bâtiment comprenant une centaine de pièces. Romain apprend alors de la bouche de son ami que Nicolas IT a fait installer non seulement l’électricité à l’intérieur de sa résidence impériale, mais aussi le chauffage central. Ils ont hâte d’entrer car ils sont transis de froid malgré les couvertures épaisses que leur cocher a eu la bonne idée de leur prêter pour accomplir les vingt-cinq kilomètres du parcours.
Romain admire l’architecture grandiose du palais niché au cœur d’un paysage enchanteur, au milieu d’une étendue de terre composée de parcs, de bois et de lacs. Le long de la façade principale de la demeure, dix colonnes corinthiennes, surmontées d’une balustrade, offrent au regard l’éclat majestueux de la construction. Le tout est pensé selon un esprit néoclassique. Les cinq grands salons en enfilade donnent directement dans le parc principal. Ce palais baroque a été conçu comme un corps de logis à l’italienne avec des façades immaculées et des coupoles dorées.
Dès son arrivée, le visiteur est frappé par l’ampleur de la résidence flanquée de deux ailes garnies d’un fronton triangulaire. Romain se dit que l’impératrice Catherine II a fait un beau cadeau à son petit-fils en commandant les travaux de ce palais.
Beaucoup de monde se presse à l’intérieur afin de se mettre au chaud. Romain est intimidé par le faste de la demeure et par la beauté des habits d’apparat des invités. Si son costume lui parait chic et de bon goût, il n’a pas le luxe ostentatoire de la plupart de ceux portés par tous ces gens à la cour du tsar. » p. 120

« Il est envoûté par la fragrance qui émane de sa peau. Elle sent délicieusement bon. Il ne parvient pas à définir tout ce qui compose le fond sensuel et tendre de son parfum, mais il se laisse enivrer par des effluves de zestes
d’agrumes, de jasmin, de rose de mai, de citron associé à la bergamote. Sa perception olfactive est stimulée par un bouquet de vétiver, de patchouli, de néroli, cette essence de fleur d’oranger tant prisée jadis par Louis XIV, et par la douceur de la vanille qui achève de titiller le plaisir de ses sens. Langoureux, suave, ce somptueux élixir, mélangé au velouté charnel d’Alina, font chavirer Romain. Il y a dans ce mélange quelques réminiscences de la sueur des dieux du Nil. Ils s’embrassent longuement. Ils s’enlacent et ne pensent plus à rien afin de profiter de cet instant privilégié qui les protège dans un monde parallèle, idéal, hors du temps et dans l’oubli du chaos du monde. Romain ne rentrera pas chez les Nevski de toute la nuit. » p. 140

« Un mois avant d’entamer son voyage tortueux à travers les pays belligérants en mars 1916, Romain se passionne pour un mouvement artistique né au cours de l’année 1915, au cabaret Voltaire de Zürich. Il assiste à Genève à un spectacle d’acteurs créatifs, novateurs et surtout provocateurs. La plupart sont des immigrés révoltés par l’hécatombe et les destructions engendrées par la guerre; leur production exprime l’extravagance, la causticité et la vivacité d’esprit des créateurs de ce mouvement appelé le dadaïsme. Romain aime d’emblée cette contestation culturelle qui semble prôner la rébellion contre un mode de vie considéré comme grotesque. Il assimile ces artistes à de nouveaux romantiques dont le pouvoir de dérision tente de s’opposer à toutes les contraintes politiques, idéologiques et esthétiques. Cette communauté d’intellectuels cherche à mettre en valeur l’importance de l’authenticité et de la spontanéité de l’être. À l’issue de cette représentation genevoise, Romain rencontre par hasard l’artiste-peintre Sophie Tauber-Arp, très proche de ce mouvement Dada. Un ami commun les met en relation et ils peuvent ainsi échanger quelques propos sur ce qu’ils viennent de voir et sur la naissance de cette révolte dadaïste. Elle lui parle du poète roumain Tristan Tzara, l’un des initiateurs de cette forme d’expression. Romain est ravi d’apprendre que Tzara décrit la poésie comme une façon de vivre et non comme une manifestation accessoire de l’intelligence. II se dit que «s’il osait, il se verrait bien entreprendre une telle démarche artistique». Il sait pourtant qu’il n’osera pas. Son métier demeure dans une sphère aléatoire, le changement et l’expérimentation ne sont pas toujours bien vus pour assurer une continuité de l’emploi. » p. 314

« Bien qu’en marge du conflit, la Suisse n’est pas épargnée par les conséquences délétères de la guerre. L’inflation débridée augmente fortement le coût de la vie. L’activité réduite des métiers du bâtiment engendre une crise du logement et une hausse des loyers. Les inégalités se creusent, des grèves s’ensuivent. Les salariés des centres industriels urbains subissent de plein fouet le contrecoup dû à l’absence de mesures sociales. Les entrepreneurs sont paralysés par la rupture des livraisons de matières premières. La raréfaction des biens et le départ de la main-d’œuvre étrangère, mobilisée dans les pays en guerre, accélère la gravité de la crise en imposant un rationnement des denrées alimentaires. En outre, la population dans son ensemble souffre d’un climat anxiogène causé par la crainte d’une invasion. » p. 350

À propos de l’auteur
ALTHAUS_jean_pierre_DRJean-Pierre Althaus © Photo DR

Écrivain, journaliste et comédien, Jean-Pierre Althaus a été le fondateur et le directeur de l’Octogone de Pully pendant plus de trente ans, tout en dirigeant les affaires culturelles de la Ville de Pully. Il est l’auteur de plusieurs pièces de théâtre, romans et livres. Rédacteur culturel et metteur en scène, il a joué comme acteur dans une cinquantaine de spectacles et a tourné des films et des téléfilms. Il a aussi rédigé les textes des expositions permanentes du nouveau Musée Olympique de Lausanne. En juillet 2010, Frédéric Mitterrand, alors ministre de la Culture et de la Communication, lui a décerné le grade de chevalier dans l’Ordre des Arts et des Lettres. (Source: Éditions Infolio)

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Kariba ou le secret du barrage

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En deux mots
Un couple commence à se déchirer durant ses vacances au Zimbabwe avant que le fossé ne se creuse de retour en Suisse. Giada décide alors de partir en Italie chez sa mère. Au lieu de l’apaisement espéré, elle va vivre un drame.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Après les vacances de la discorde

Dans ce roman qu’on ne lâche plus, car la tension y est permanente, Adelmo Venturelli associe un couple en crise, une famille déchirée par un secret de famille et une quête de liberté. Un drame retracé par chacun des personnages.

La tension s’installe dès les premières lignes du roman, quand Yanis avoue que le couple qu’il forme avec Giada bat de l’aile. Leur différend s’est exacerbé lorsqu’ils ont constaté que l’analyse de leur situation était diamétralement opposée. En arrivant au Zimbabwe, ils ont dû constater la situation économique catastrophique du pays et l’extrême difficulté à trouver de l’argent liquide, mais aussi à se fournir en carburant. Prudent, Yanis a proposé de renoncer et de visiter la Zambie voisine. Ce qui a provoqué la colère de Giada qui a pris les clés du 4X4 et n’est rentrée qu’en fin de journée, avec l’assurance d’avoir des billets et de l’essence. C’est qu’elle a croisé la route d’Alessio, originaire comme elle de Domodosolla, et qui revient régulièrement au pied du barrage qui a coûté la vie à son père, employé par l’entreprise Girola chargée d’édifier l’ouvrage.
Outre ses conseils avisés, il a remis à Giada des émeraudes en lui faisant promettre qu’elle viendrait lui rapporter à Domodossola.
Yanis a fini par accepter de se rendre au parc national de Mana Pools où la faune et la flore s’offraient quasiment pour eux seuls. Aussi, après avoir crevé, ils ont vécu une nuit d’angoisse avant l’arrivée des secours.
C’est au grand soulagement de Yanis qu’ils ont regagné la Suisse, mais sans pour autant effacer le malaise. D’autant que la maison familiale était occupée par la sœur de Yanis et son fils, invitée inopinée qui a provoqué la colère de Giada. Pour leurs derniers jours de vacances, ils vont alors décider de rendre visite à la mère de Giada en Italie. L’occasion de faire franchir la frontière aux émeraudes.
Arrivée chez sa mère Giada va faire expertiser les pierres par un gemmologue et les cacher dans la maison de sa mère, car elle n’arrive plus à joindre Alessio. C’est alors que se produit un horrible drame.
Adelmo Venturelli choisit alors de nous ramener en 1958, au moment de la construction du barrage. Il nous dévoile alors la vie du père d’Alessio, sa découverte des émeraudes et cet accident mortel qui a poussé un fils à partir en Afrique sur les pas de son père.
Les secrets de famille vont alors éclater les uns après les autres…
Construit autour des versions successives livrées par tous les protagonistes, ce roman choral montre combien les non-dits peuvent faire des ravages, combien la dissimulation peut entraîner de drames intimes, combien ils peuvent détruire les vies. Adelmo Venturelli réussit avec Kariba ou le secret du barrage un suspense qui va entrecroiser les destinées, ne laissant personne indemne. Un roman fort, tendu comme un arc, et qui touche au cœur.

Kariba ou le secret du barrage
Adelmo Venturelli
Pearlbooksedition
Roman
196 p., 18 €
EAN 9783952547502
Paru le 28/09/2022

Où?
Le roman est situé au Zimbabwe, à Kariba puis au parc national de Mana Pools avant le retour en Suisse, précédent un voyage en Italie, à Domodossola, Sesto Calende et Salecchio.

Quand?
L’action se déroule de 1958 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le barrage de Kariba, construit par des Italiens, a balafré le Zambèze dans les années 1950. D’un côté, il s’accroche en Zambie, de l’autre il empoigne la roche du Zimbabwe. Dans l’église, érigée sur la colline de la petite ville de Kariba, une stèle porte les noms des quatre-vingt-six victimes de la construction de cet ouvrage.

Une odeur familiale planait dans la pièce, mais je ne l’identifiai pas tout de suite. Elle devint pénétrante, puis évidente lorsque je me rapprochai du panier. Des champignons, bien sûr ! Je fus surprise de constater que les spécimens que j’avais sous les yeux étaient tous identiques et, surtout, tous vénéneux: des amanites tue-mouches !

Giada et Yanis vivent en Suisse et sont de grands amateurs de voyages en Afrique. Bien que leur couple batte de l’aile, ils partent ensemble au Zimbabwe. À Kariba, Giada fait la connaissance d’Alessio, originaire de la même ville italienne qu’elle. Celui-ci lui confie l’une des raisons de ses voyages : la quête d’émeraudes, qu’il rapporte clandestinement en Italie. Fascinée par cet homme, elle accepte de transporter pour lui quelques pierres précieuses. Les émeraudes arrivent à bon port, mais Giada se demande si elles n’auraient pas un lien avec un événement tragique qui, peu de temps après, va bouleverser sa vie.

Les critiques
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Le blog de Francis Richard
viceversa littérature

Les premières pages du livre

« Prologue

Giada est ma compagne. Contrairement à tous les autres personnages de ce récit, elle n’est pas fictive. J’ai écrit cette histoire à cause de notre couple qui bat de l’aile. Elle m’apparaît de plus en plus agressive. Je la crains, n’ose plus la contrarier, exprimer une opinion différente. Mes souffrances demeurent vives et lancinantes. Je voudrais qu’elle comprenne, en lisant ce texte, comment je la vois.

Giada est distante. Au fond, je crois qu’elle s’éloigne, qu’elle se laisserait volontiers séduire par tout homme à son goût qui croiserait son chemin. Je prie le Bon Dieu pour qu’il nous réserve des derniers moments de tendresse. Pour écrire cette histoire, je l’ai regardée avec des yeux plus grands que jamais. J’ai pu lui dire ce que j’aurais été incapable d’exprimer à haute voix. Je l’ai dépeinte avec ses arrogances et ses caprices. Une héroïne à laquelle le lecteur n’osera pas toujours s’identifier. Il ne sait pas qu’elle peut aussi être adorable, confuse, parfois immature. Il faut être un écorché, avoir une sensibilité singulière, pour percevoir son insouciance, son charme.

Yanis

Zimbabwe, 30 juillet

Le barrage de Kariba a imprimé de profondes marques dans la gorge humide du Zambèze. Il s’y agrippe comme un forcené qui ne lâchera plus jamais prise. Il a donné vie à ce gigantesque lac turquoise que des bandes d’oiseaux sillonnent en permanence. Je le contemplais depuis le jardin du lodge suspendu comme un balcon. Les taches noires des cormorans en contrebas se succédaient en file indienne pour disparaître dans une brume lointaine. Le ciel immense se mêlait avec l’eau. La Zambie, de l’autre côté, se fondait avec le Zimbabwe. J’aspirai une grande bouffée de cette magie africaine.

Pour tromper l’inquiétude qui me rattrapait, je pris mes jumelles pour observer le ballet des guêpiers au bout du jardin. Ils passaient des branches des arbres à la clôture avant de rebrousser chemin. Les alentours de ce lodge regorgeaient d’oiseaux. Au petit matin, le chant du calao trompette nous avait réveillés. Il criait comme un enfant qui pleure…

Ce fut plus tard que tout bascula, après le petit déjeuner, à la suite de notre altercation. Je n’avais jamais vu Giada se cabrer si vite. Comme dans un duel, le doigt sur la gâchette, elle s’était retournée et avait tiré.

— J’ai besoin de prendre l’air, avait-elle lâché. Et de s’emparer des clés du quatre quatre. Je ne fis rien pour la retenir. Elle aurait tiré une seconde fois. « Dégonflé ! » m’aurait-elle répété. Avait-elle raison ?

Le cyclone qui dormait en elle se réveilla subrepticement à la première difficulté. Nous étions arrivés à Kariba la veille, en franchissant le barrage depuis la Zambie, et notre premier contact avec le Zimbabwe se révéla assez rude. Nous avions largement sous-estimé la crise économique que traversait le pays. Je pestais encore à l’annonce de l’employé de banque qui nous dit clairement :

— Impossible de changer vos dollars, nous n’avons plus d’argent liquide ! Ahuri, je lui demandai si on pouvait payer en dollars. Sa réponse me glaça :

— Personne ne les acceptera ! Un goût amer m’était aussitôt venu à la bouche, amer comme la fin d’un voyage. Au lodge, la propriétaire accepta de nous fournir l’équivalent de cinquante dollars en monnaie locale. La somme me semblait dérisoire pour un périple de trois semaines. Giada, visiblement satisfaite, se montra bien plus optimiste.

— Je suis sûre qu’on en trouvera encore. J’étais loin d’en être aussi certain.

— Tu t’angoisses pour un rien. On a des cartes de crédit ! Elle fut bien forcée d’en rabattre lorsque plus tard, au supermarché, la caissière refusa notre carte de crédit et que nous utilisâmes une part importante de notre argent liquide. Pourtant rien ne semblait la désarçonner. Elle voulut tout de même tester un distributeur automatique de billets.

— Ils sont vides, ne rêve pas ! Ils l’étaient, évidemment. Je ne voyais aucune lueur d’espoir. Giada s’obstinait à chercher de petites lumières, des vers luisants cachés dans cette obscure mélasse.

— Il y a forcément des magasins où ils acceptent les dollars !

La situation ne laissait rien présager de bon. Giada retrouvait les élans d’agressivité que je lui avais connus au début de l’été. L’orage approchait. Lorsque nous apprîmes l’existence d’une deuxième difficulté majeure, mon souhait de renoncer définitivement au Zimbabwe mit le feu aux poudres. Comment, en effet, allions nous parcourir plus de deux mille kilomètres dans un pays confronté à une pénurie de carburant ? À Kariba, une interminable file de voitures s’étirait le long de la route en direction de la seule station-service à être approvisionnée. L’attente pouvait durer des heures, avec le risque d’arriver trop tard, de voir s’évaporer la dernière goutte de carburant. Cette nouvelle entrave avait ravivé mon angoisse latente.

— Tu veux vraiment continuer ? m’étais-je écrié. Giada, qui n’avait rien perdu de son enthousiasme, me répondit aussitôt :

— Il doit bien y avoir une solution, sinon comment expliques-tu une telle circulation ?

— Quelle circulation ?

— Tu es aveugle, tu ne vois pas tous ces véhicules qui passent ? Je compris alors qu’un voile obscur allait nous envelopper, nous enfermer chacun de notre côté. C’est pourquoi, ce matin-là, après le petit déjeuner, et une nuit d’hésitations à la recherche de la bonne formulation, j’avais osé le lui annoncer sans trop de fioritures. Elle me tournait alors le dos, debout devant le lavabo, dans la pénombre de la salle de bains.

— On est quasiment obligés d’y renoncer ! dis-je. Elle cessa de se brosser les dents, pivota et, immobile, me foudroya du regard. Je battis en retraite dans la chambre pour me soustraire à ses yeux écarquillés, riboulants. Un silence envahit l’espace, avant qu’elle ne riposte :

— Pas question, je veux faire ce voyage ! Elle apparut dans l’embrasure de la porte, visiblement très agacée. J’aurais voulu l’amener à reconnaître qu’elle faisait preuve d’un optimisme exagéré, mais cette envie butait contre ma culpabilité. Ne lui avais-je pas déjà imposé notre déménagement ? Je tentai de lui présenter mon plan B, avec un enthousiasme qui s’avéra aussitôt insuffisant.

— Nous pourrions retraverser la frontière, faire un périple en Zambie…

— On y était l’an dernier, protesta-t-elle.

— On n’a pas tout vu… Elle retourna dans l’obscurité de la salle de bains. Je l’entendis se rincer la bouche, cracher à plusieurs reprises et marmonner des mots dont je ne compris pas le sens. Puis, comme accrochée à un ressort qui vient de se détendre, elle resurgit pour me lancer :

— Tu es un dégonflé ! Je reculai de quelques pas. Elle s’avança dans ma direction, menaçante. Elle respirait bruyamment, haletait.

— Je veux visiter ce pays ! tonna-t-elle. Et elle sortit en me poussant de côté, comme si je lui bloquais le passage. Elle alla se poster sur la terrasse face au lac Kariba, les bras croisés, les jambes rigides, dans une attitude de bouderie évidente. Je sentis les tendons de mon cou se crisper. Je m’essuyai le visage en soufflant un grand coup, et répétai :

— Franchement, je ne vois pas comment nous pourrions nous en sortir ! Impossible de faire taire cette anxiété qui grandissait en moi. J’aspirais à des vacances faciles, fluides et sans embûches. Giada, silencieuse, semblait très distante. Sans doute ruminait elle d’anciennes rancœurs. Dehors, seuls les oiseaux bougeaient. J’aurais dû la rejoindre avant qu’elle n’agisse. Au lieu de cela, immobile, je laissai la situation se figer.

— J’ai besoin de prendre l’air, dit-elle enfin. J’avais posé la clé du quatre quatre sur ma table de nuit. Elle la prit sans un mot ni un regard et sortit de la pièce en levant un bras en guise d’au revoir. Surpris, stupéfait, incapable de bouger, je parvins tout juste à prononcer son nom.

— Giada ! Elle avait quitté le lodge vers 10 heures du matin. J’étais seul dans cette prison suspendue au-dessus du lac, isolée sur la colline, à plusieurs kilomètres de la ville. Je ne pouvais pas partir à sa recherche. D’abord certain qu’elle ne tarderait pas à revenir, j’attendis calmement. Mais les minutes et les heures s’écoulaient, et je commençais à craindre qu’elle n’ait eu un accident. Elle ne mesurait vraisemblablement pas l’ampleur du tourment que me causait son absence prolongée.

Toute la journée, je guettai les bruits de moteur en approche, épiai les véhicules dans les lacets de la route en contrebas. Je crus, ou je voulus croire, à plusieurs reprises que c’était Giada. Les quatre quatre sont souvent blancs. Je réussis tout de même à lire quelques chapitres du guide sur le Zimbabwe, histoire de me convaincre que ce pays était passionnant. Je devais me préparer à affronter mon angoisse. Giada ne céderait pas, cette fois, me disais-je en repensant au déménagement.

Depuis son départ, j’éprouvais un horrible sentiment d’abandon, de trahison, et une envie profonde de me révolter, mais j’eus le temps de comprendre que cela ne ferait qu’envenimer la situation. Il me faudrait rester calme à son retour. Si seulement je pouvais lui prouver l’invraisemblance d’un circuit au Zimbabwe. Si seulement j’avais pu l’appeler ! Mais son téléphone trônait sur sa table de nuit.

Lorsqu’elle rentra, à 16h 30, elle était rayonnante. Elle ne semblait aucunement gênée de m’avoir abandonné tout ce temps. Je la trouvais impudente, irresponsable. Elle s’approcha de moi, voulut même me donner un baiser. Je me montrai glacial et détournai la tête. J’attendais d’abord des excuses, mais elle fit une deuxième tentative avec l’empressement de quelqu’un qui a un irrépressible besoin d’affection. Aurait-elle connu le même calvaire que moi ?

— Je suis désolée, me susurra-t-elle enfin.

Je lui accordai mes lèvres. Le fait qu’elle prolonge le contact me dérangea. Je voulais des explications, entendre que des circonstances indépendantes de sa volonté l’avaient empêchée de rentrer plus tôt. Mais elle me raconta tout autre chose.

— Je me suis renseignée. Je sais où trouver de l’essence. Et de reculer d’un pas, comme effectuant un pas de danse, certainement pour mieux observer ma réaction. Elle était toujours aussi rayonnante. Je restai impassible. Je ne croyais pas trop à ce genre de miracles. Elle se répéta en haussant un peu le ton. Puis elle gagna la terrasse de la chambre. Se retournant, elle perçut de toute évidence mon scepticisme. Elle fit une moue, sans doute prête à me donner de nouvelles explications. Je m’avançai jusqu’au rideau – qui faisait office de porte entre la chambre et la terrasse –, le fermai pour lui faire comprendre ma contrariété mais, bien entendu, elle en était très consciente. Sa voix transperça la toile :

— Il y a un chantier naval au bord du lac. Ils pourraient nous vendre de l’essence. Je voyais sa silhouette se dessiner derrière le tissu qu’une petite brise silencieuse faisait trembler. Quant à elle, sans doute ne me voyait-elle pas, car je me tenais dans l’obscurité de la chambre. S’il y avait eu une sortie derrière moi, j’aurais pu partir et la laisser parler dans le vide.

— Tu m’as entendue ? me lança-t-elle comme si elle voulait, en effet, s’assurer de ma présence. Pour moi, ses paroles étaient des sornettes destinées à ne pas m’avouer ce qu’elle avait réellement fait. Je voulais plus d’informations sur sa journée, qu’elle parvienne à me rassurer. Comment pourrait-on nous proposer de l’essence alors que la population locale n’arrivait plus à s’en procurer ? Un coup de vent plus intense froissa le rideau. Le contour de Giada, de l’autre côté de la toile, se lézarda. Les mots qui traversèrent le rideau me parvinrent déformés :

— Tout est une question de moyens ! Soudain, le dessin de son corps changea d’aspect. Giada marchait, sa silhouette grandissait, s’approchait du rideau. Je battis en retraite derrière les lits. Une main apparut au bord de l’étoffe, qu’elle écarta juste au moment où je fuyais vers la salle de bains.

— Où es-tu ? Ne fais pas l’idiot ! J’aurais aimé disparaître, histoire de la déstabiliser, de lui rendre la pareille.

— Tu ferais mieux de m’écouter, ajouta Giada. J’étais conscient du ridicule de ma fuite, mais ce petit jeu atténuait mes frustrations. Le silence se fit, et je craignis que Giada ne soit repartie. De longues secondes s’égrenèrent avant qu’elle reprenne la parole.

— Viens, il faut qu’on parle. Je sais, je t’ai abandonné. Je suis désolée. Je ne voulais pas perdre la face. Aussi trouvai je une excuse puérile.

— Laisse-moi une seconde. J’attendis encore un court laps de temps, puis je tirai la chasse, ouvris le robinet, fis semblant de me laver les mains. Je retournai dans la chambre.

— C’est quoi, cette histoire d’essence ?

— Si on paie le prix fort, on pourra en avoir.

— Qui te l’a dit ? Giada s’embourba dans des explications confuses à propos d’un Italien qu’elle disait avoir rencontré à l’église dans l’après-midi.

— Quelle église ?

— Un sanctuaire au sommet de la colline, bâti par des Italiens.

— Par des Italiens ? Qu’est-ce qu’ils sont venus faire à Kariba ?

— Ils ont construit le barrage sur le Zambèze. J’eus alors droit à un petit exposé sur l’édifice. Il avait été érigé dans les années 1950 par l’entreprise Umberto Girola. Giada fut tout excitée de me révéler ce détail, parce que cette entreprise avait son siège à Domodossola, d’où elle était originaire.

— L’Italien que j’ai rencontré est aussi de Domodossola, m’annonça-t-elle. Par quel étrange concours de circonstances Giada avait-elle croisé quelqu’un de cette petite ville d’Italie du Nord ? Elle me rapporta la poignante histoire de cet individu d’une manière étrange, comme si elle évoquait ses propres souvenirs. Il était le fils d’un ouvrier décédé lors de la construction du barrage.

— Il a aussi perdu sa mère en bas âge, c’est un orphelin, ajouta-t-elle, visiblement émue. Il lui avait raconté qu’il venait régulièrement au Zimbabwe, à la recherche d’un lien avec son père. Je trouvai étrange qu’un homme qui devait approcher la soixantaine fasse encore ce voyage. Qui était ce type ? Avait-il tenté de séduire ma Giada ? Giada, toujours aussi agitée, me relata sa descente jusqu’au chantier naval avec cet homme qu’elle appelait par son prénom, Alessio. Elle tournait autour de moi comme pour me désorienter, brouiller la logique de mes pensées. Cherchait-elle à me convaincre du bien-fondé de sa longue absence ? Me cachait elle autre chose ? Elle testait mon attention par des regards furtifs. Je sentais qu’elle voulait me dire : « Je ne pouvais tout de même pas abandonner ce type ! J’ai dû écouter son histoire jusqu’au bout. » J’aurais aussi aimé savoir ce qu’elle avait fait avant de rouler jusqu’à cette église au sommet de la colline. J’interrompis sa déambulation. Je voulais endiguer ce flot de mots sur l’Italien. Ils m’étourdissaient. Je la saisis par un bras. Elle me regarda avec surprise.

— Qu’as-tu fait avant de te rendre dans cette église ?

— J’étais contrariée, furieuse. Tu es tellement peureux ! Elle évoqua une crique, où elle avait fait une longue halte pour réfléchir.

— Je ne voulais pas revenir au lodge avant d’être certaine qu’on n’avait pas le choix. Je tiens vraiment à visiter ce pays. Je la retenais encore par le bras, elle se libéra en grimaçant. Elle se remit à déambuler nerveusement, sans me quitter des yeux.

— De toute façon, maintenant que j’ai trouvé de l’essence… Je tentai d’entamer son assurance.

— Notre voyage sera long. Il n’y aura pas des Italiens pour nous aider à chaque difficulté. Mais cet Alessio lui avait, paraît-il, fait comprendre qu’en y mettant le prix il y aurait toujours une solution pour remplir le réservoir : il suffisait de demander. J’avais de sérieux doutes.

— Et l’argent liquide ? Giada plongea la main dans la poche de son jean. Elle en sortit une petite liasse de billets de la monnaie locale.

— Où te les es-tu procurés ?

— Au marché noir… Giada semblait avoir surmonté toutes les difficultés. Je me sentis minable et, pour ne plus la voir, je m’échappai sur la terrasse et m’enfonçai dans le fauteuil en cuir tourné vers le large. J’entendais sa voix derrière ma nuque : avec Alessio, ils étaient passés à la station-service Total et n’avaient pas eu besoin d’attendre longtemps. Quelqu’un s’était approché, attiré par notre Toyota immatriculée en Zambie.

— Le taux est un peu usurier… six bonds pour un dollar, au lieu de neuf au change officiel ! précisa-t-elle. Je regardais le lac, honteux de ne pas avoir moi-même découvert toutes ces combines. Mais quelle initiative pouvais-je prendre, enfermé dans ce lodge ? J’en voulais à Giada. Elle mit une main sur mon épaule, certainement pour me témoigner son affection. Je le ressentis comme un geste de domination et lui lançai, d’une voix sèche :

— À cause de toi, je suis resté coincé ici toute la journée ! Giada ne répondit pas. Elle comprenait l’humiliation que je pouvais éprouver. Un martin pêcheur vint se poser sur un pieu de la palissade au fond du pré. Giada ramassa les jumelles que j’avais laissées sur les dalles en granit, à côté du fauteuil. Elle fit la mise au point et s’exclama:

— Magnifique ! Je compris à cet instant que nous allions faire le tour complet du Zimbabwe, malgré mes angoisses qui étaient toujours là. »

Extrait
« Les émeraudes avaient cristallisé le long d’un filon d’une vingtaine de kilomètres où s’échelonnaient cinq à six exploitations. Des Shonas creusaient inlassablement à ciel ouvert, tandis que d’autres triaient le minerai pour en extraire les pierres précieuses. Elles étaient petites, leur poids souvent inférieur à un carat, mais si riches en chrome que leur couleur verte était splendide, inimitable. De temps à autre, comme par magie, de grosses gemmes sortaient aussi de la gangue. »

À propos de l’auteur
VENTURELLI_Adelmo_DRAdelmo Venturelli © Photo DR

Adelmo Venturelli est né en 1955. Il est lycéen lorsqu’il compose ses premiers récits. Il s’oriente ensuite vers la biologie et la protection de l’environnement, sans délaisser pour autant l’écriture. Un premier roman est édité en 1987. Les hasards de l’existence le plongent ensuite dans l’univers de la sculpture. Pour donner vie à son monde imaginaire, il modèle, taille pendant de nombreuses années, travail qui donnera lieu à plusieurs expositions. À la cinquantaine, il retrouve l’écriture. Des romans naissent, son style s’affine, et il se découvre un penchant pour le thriller. En 2019 paraît La Sterne et en 2022 Kariba ou le secret du barrage. (Source: PEARLBOOKSEDITION)

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Prix Talents Cultura 2022
Sélection Prix des Inrockuptibles 2022, catégorie premiers romans

En deux mots
Max retrouve Skender, un ancien frère d’armes en voie de clochardisation. Sa patronne lui propose un contrat à trois millions, en échange d’une partie de chasse très spéciale, car c’est lui qui sera le gibier. Il relève le défi et commence à s’entraîner pour ce rendez-vous très risqué.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Partie de chasse à l’homme

Pour écrire son premier roman, Lucas Belvaux a transformé un début de scénario en un suspense haletant. Cette chasse à l’homme très particulière est sans conteste l’une des belles surprises de cette rentrée.

Skender est un ancien légionnaire. Hanté par ses démons, il a été rejeté par sa femme erre dans la rue, proche de la clochardisation. Une situation qui l’empêche aussi de s’approcher de ses fils Jordi et Dylan, rongé par la honte.
Mais quand Max, un ancien frère d’armes, le retrouve et vient à son secours, tout change. En montant dans la limousine de son ami chauffeur, Skender se voit proposer par «Madame», la riche veuve qui emploie Max, une partie de chasse très particulière puisque c’est lui qui sera le gibier. Cette chasse à l’homme qui se déroulera dans un vaste domaine situé en Roumanie, lui permettra d’empocher trois millions. Cette somme lui permettrait d’offrir à sa famille confort et sécurité. Il accepte le marché d’autant que le premier million lui est versé à titre d’acompte.
Max est chargé de suivre Skender et de préparer la chasse, de lui assurer jusqu’au voyage en Roumanie une vie confortable, de l’aider dans sa préparation sportive. Avec un nouveau toit, une voiture de luxe et une garde-robe entièrement renouvelée, Skender peut se rapprocher de Manon et expliquer à son ex-femme qu’il pourra désormais lui verser une pension alimentaire.
Mieux encore, il part dans les Corbières pour trouver une propriété à leur offrir. Et il entend aller vite, car il ne sait s’il reviendra vivant de son périple roumain.
Lucas Belvaux a choisi le roman choral pour détailler ce suspense, offrant tour à tour la parole aux différents protagonistes. Madame, Max et Skender sont les seuls à connaître les clauses du contrat et les enjeux. C’est donc avec davantage de gravité qu’ils commentent leurs préparatifs. Manon quant à elle a du mal à croire au revirement de son ex-mari et à ce qui ressemble à une fortune miraculeuse. Mais au fil des jours sa carapace de méfiance et de douloureux souvenirs va se fissurer. Avec l’insouciance de leurs jeunes années, Dylan et Jordi vivent un conte de fées et s’enthousiasment jour après jour de leurs cadeaux, de la chaude présence de leur père à leurs côtés. Sans se douter une seconde que leur bonheur pourrait être bien éphémère.
Avec un sens certain de l’intrigue, Lucas Belvaux fait monter la tension, chapitre après chapitre. Madame ira-t-elle au bout de son projet? Max restera-t-il toujours son loyal serviteur? Skender va-t-il préférer la fuite au respect de sa part de contrat? Et si oui, réussira-t-il à sauver sa peau face à des chasseurs expérimentés et des chiens bien entraînés?
Des questions existentielles qui permettent au romancier de mettre en scène une large palette d’émotions et d’entraîner avec lui le lecteur, avide de connaître le dénouement de ce drame. Sans conteste, Lucas Belvaux entre en littérature par la grande porte!

Les tourmentés
Lucas Belvaux
Alma Éditeur
Premier roman
348 p., 20 €
EAN 9782362796081
Paru le19/08/2022

Où?
Le roman est situé dans un endroit qui n’est pas précisément situé. On y évoque aussi Paris, une maison dans les Corbières et un vaste domaine en Roumanie, non loin de Cluj.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dix ans que les deux hommes s’étaient perdus de vue et puis, d’un coup, ils se retrouvaient au détour d’une rue, face à face. Le hasard, paraît-il, fait bien les choses. S’il s’agissait de lui, il aurait mieux fait ce jour-là de se mêler de ce qui le regardait, mais il n’y était pour rien. Skender le comprendrait bientôt, ce n’est pas le hasard qui avait mis Max et Madame sur son chemin. Il le comprendrait bientôt.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le carnet et les instants (Laura Delaye)
L’intime Festival
RTBF (Christine Pinchart)
RTBF (Le Mug – Elodie de Selys)
La langue française (Sophie Appourchaux)
RTS (Podcast Vertigo)
Désir de lire (Evelyne Sagnes)
Livres dans la boucle – le Podcast
Blog main tenant
Blog Les livres de Joëlle
Blog Lily lit


Lucas Belvaux présente son premier roman Les Tourmentés © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« 1

La vie. La mort. La même chose.
L’une et l’autre liées. Imbriquées. Solidaires.
Je connais les deux. Je vis. J’ai vécu.

J’ai vu mourir des hommes et, je dois l’avouer, j’en ai tué. Des hommes, oui. De sang-froid. Presque. En toute connaissance de cause en tout cas. J’étais soldat. Au début, j’étais soldat. Plus que ça, même. La quintessence. Légionnaire. Képi blanc. L’élite depuis le 30 avril 1863 à Camerone, Mexique. Admiré par tous ceux qui se battent quelque part dans le monde. Légionnaire. Respect !

Mercenaire, ensuite. Soldat de fortune. Contractant comme on dit aujourd’hui. Blackwater. En Irak, un peu. Pas que. Ailleurs. Avant. Pas que des bons souvenirs. Pas que des mauvais, non plus. La vie, quoi. Et la mort, aussi. Oui. Plus que pour le commun des mortels. Une partie du boulot. Tuer. Se faire tuer. Ou pas. Sans foi. Sans passion. Sans raison, non plus, sinon le salaire. L’argent. La guerre pour nourrir ceux qu’on aime. Un métier comme un autre. On mourait sans gémir. On tuait sans frémir. Comme ça. Ni chaud ni froid. On en parlait le soir en jouant aux cartes, en buvant de la bière. Pas normal, ça. Ça laisse des traces. Pas tout de suite. Après. Longtemps après. Quand ceux qu’on a tués viennent nous parler la nuit. Les spectres. Ceux qui marchent en traînant leurs boyaux, la tête sous le bras, ou qui la cherchent sous nos lits et la réclament. C’est leur vengeance. Ils y ont droit. Normal. Et nos nuits durent plus longtemps que leur agonie.

Alors l’alcool, les cachets, les suées, les cris, les réveils en sursaut, le silence autour, car c’est la paix ici, personne ne meurt sous le tir d’un sniper ou du souffle d’une bombe, personne ne pleure, sauf ta femme parce que tu l’as réveillée en hurlant, que tu l’as frappée dans ton sommeil en repoussant tes fantômes, qu’elle a mal, qu’elle a peur que tu la tues de tes poings sans même t’en rendre compte et elle va dormir avec les garçons, jusqu’au jour où elle te demande d’aller vivre ailleurs et tu retournes chez ta mère parce que tu n’as que là où aller, que les copains t’ont déjà hébergé et que, de toute façon, eux aussi, on les a mis dehors.

Chez ma mère, c’est loin parce que je suis d’ailleurs. À l’est d’ici. D’un pays qui n’existe plus. Autodétruit par ses folies. Chez ma mère, je suis un enfant à qui on reproche tout ce qu’il est, tout ce qu’il a été, tout ce qu’il a fait et tout ce qu’il n’a pas fait pour en arriver là. Chez ma mère, je suis plein de honte et de larmes, de rancœurs et de haine. De moi. Des autres. Du monde. Plein de haine pour elle qui m’a fait ce que je suis. Alors je m’en vais. Sans adieu. Sans remords. Je m’en vais pour ne pas la tuer.

Je reviens là où je ne suis rien, où je n’ai rien. Sans emploi ni maison. Sans raison d’être. Sans vergogne.

Je vis.

Ça veut dire que je bois, que je pisse, que je chie, que je dors, que je mange (parfois), que j’insulte les passants. Je n’ai ni chaud, ni froid, ni faim, ni peur. Je suis un légionnaire. Je me tiens droit.

Je vais regarder mes enfants sortir de l’école, caché, qu’ils ne me voient pas. Pas comme je suis. Moi, je les vois de loin, main dans la main. Le plus grand protégeant le plus jeune. Fier. Brutal à l’occasion. Je le sais, on me l’a reproché déjà.

Puis, je repars d’où je viens, dans mon bois en périphérie de la ville, là où d’autres comme moi viennent dormir et boire. Boire jusqu’à se battre. Boire jusqu’à mourir.

La mort encore. Ma vie.

Parfois, au matin, je décide de repartir à zéro. Je me lave, mes affaires, mon corps, arrête de boire pendant trois jours et m’en vais sonner chez ma femme et mes garçons. Les bons jours, elle me laisse les embrasser, jouer au ballon quelques heures. L’occasion de s’en libérer un moment, d’aller voir une amie ou un film, de faire des courses ou d’autres choses qui ne me regardent pas. Quelques heures d’espoir où je me trouve beau, désirable, capable de la rendre heureuse et de les rendre fiers, eux, contents d’avoir un père à la maison, comme les autres. Mais non, ils ne sont pas tant à avoir leur père à la maison et déjà elle me demande de partir.

Les bons jours, ça se passe comme ça. Les autres, je reste planqué pendant des heures, pas trop loin, pour les apercevoir quelques secondes, ou alors elle me chasse parce que ma vue leur fait mal et que, la dernière fois, ils ont eu le cafard pendant des jours.

Ma vie.

Je pourrais crever là sans que ça change quoi que ce soit. Et que je continue de vivre ne change rien non plus.

Ma vie. Ma mort. La même chose.

Je m’appelle Skender.

2
Je m’appelle Max.

Je conduis une Mercedes noire aux vitres teintées. C’est mon métier. Il n’y en pas de sot.
C’est une limousine, silencieuse, automatique. Un cocon où il fait frais l’été et chaud l’hiver. Un écrin voluptueux. Ce qui se fait de plus proche du tapis volant. J’aime cette voiture. J’aime la conduire, la laver, la lustrer. J’aime voir le soleil s’y réfléchir. J’aime ses formes, son odeur. J’aime qu’elle soit lourde et protectrice, puissante et docile.
Depuis huit jours, je n’en suis pas sorti. Ou alors à peine, pour acheter de quoi manger, ou chasser un chien qui projetait de pisser sur mes jantes.
Pour le moment, je roule au pas, une centaine de mètres derrière celui que je n’ai pas quitté des yeux depuis une semaine, depuis que je l’ai retrouvé six ans après l’avoir perdu de vue.

Maintenant que je sais tout de ses habitudes, de ce qu’il est devenu, de comment il vit et où, je vais pouvoir l’aborder, l’inviter à monter dans la voiture, lui rappeler le passé, la Légion, l’Irak, l’amitié. Je sais qu’il n’a rien oublié. Comme moi. Parce que ces moments-là ne s’oublient pas, qu’on les porte en soi pour toujours, qu’on vive avec ou qu’on en meure.

Moi, j’ai refusé de mourir ou d’être survivant. Je n’ai pas bu jusqu’à oublier qui j’étais avant même d’oublier ce que j’avais fait. Non, je refuse d’oublier qui je suis et d’où je viens.

Chaque matin, je me regarde dans le miroir et je vois un nègre, à la généalogie peuplée d’esclaves qui un jour se sont dressés et libérés de leurs chaînes. C’est leur sang qui coule dans mes veines. Leurs souffrances sont les miennes. Mon histoire est la leur. Je suis leur sanctuaire, leur nécropole. Je les porte en moi, je n’ai pas le droit de vivre comme un chien. Comme lui, là, qui marche cent mètres devant, ou les autres comme lui, qui ne pensent qu’à ce qu’ils vont pouvoir manger ou pas, au froid qui vient qui les trouvera sans rien pour se couvrir, qui parcourront la ville, en horde ou solitaire, à la recherche de quelques miettes de chaleur et d’alcool, puis qui mourront comme meurent les chiens, seuls sur un trottoir, enjambés par les indifférents, des heures durant, avant que quelqu’un comprenne, qu’on les ramasse. Ils mourront anonymes. Sans passé. Sans avenir. Oubliés qu’ils étaient avant même de mourir. Morts sans nom dont personne n’aura à faire le deuil. Cadavres sans postérité. Chair sans sève, dans laquelle plus rien ne coule qui fait la vie. Plus de rouge. Plus de rose chez les blancs. Plus de ces reflets cuivrés qui brillent sur les peaux comme la mienne. Gris et froids pour le reste du temps qu’il leur reste à être, à refroidir, pourrir et disparaître.

Je ne laisserai pas Skender mourir comme ça. Je lui offrirai la mort qu’il mérite.

Il aurait dû mourir à la guerre, il aurait mieux valu. Mieux vaut mourir d’une flamme en plein cœur, au milieu de ses camarades qui n’oublieront jamais. Et mieux vaut la chair crépitant dans les flammes que cette indifférence, ce froid, ce vide, ce rien. Mieux valent la souffrance et les cris, le dernier sursaut de ce qui est encore une vie. Vivre jusqu’à l’ultime instant. Le vivre. Et je ne parle pas de gloire, d’engagement, d’honneur ou de devoir. Rien ne compte à cet instant. Je ne parle que de la dernière goutte de lumière. La dernière étincelle qu’il ne faut pas gâcher.

Je l’ai privé de cette mort-là. Il m’en a été reconnaissant. L’est-il encore ?

Je suis à sa hauteur, j’ouvre la porte. Il me voit, me reconnaît. Il sourit. Il monte. Il trouve que j’ai une chouette bagnole. Je lui dis tout de suite que ce n’est pas la mienne, qu’elle appartient à ma patronne. Entre camarades, on ne se ment pas. On ne se fait pas passer pour ce qu’on n’est pas. Nous savons, lui et moi, qui nous sommes. On s’est vus au feu. Là où la vérité éclate. La vérité d’un homme.

Ça l’amuse que j’aie une patronne. Que j’obéisse à une femme. Il ne l’aurait pas cru. Ça ne le choque pas, ça le surprend, c’est tout.

Il me demande si je ne crains pas qu’il empuantisse la voiture, mais non, je ne le crains pas. Ça se traite. Il y a des produits pour ça. De toute façon, il ne sent pas, je le savais avant de le faire monter. Je savais qu’il s’était lavé. Je ne lui dis pas. Ce n’est pas le moment. Pas encore.

Je l’emmène déjeuner. Il me remercie. Il sait que je sais. Il a compris. Pas dupe.

Il choisit un couscous. Nostalgie de légionnaire ! On rit. On mange. On parle. Du passé d’abord. Il faut bien renouer. Retisser les fils qui nous lient, retrouver ce qu’on a en commun. Pas tout. Pas tout de suite. D’abord ce qui fait rire, ce qui réchauffe. Ce qui fait le plaisir des retrouvailles. Ça dure. On étire. On ne voudrait parler que de ça. Pas du reste, non. Pas des morts, en tout cas. Et pourtant il faut bien, même si je ne sais pas pourquoi, et lui non plus, il faut en passer par là. Parler de ceux qu’on a aimés et qui ne sont plus. Pas de ceux qu’on a tués, non, pas ceux-là, même si on parle du combat, de l’action, du tir. Mais pas de ces morts-là. Nous savons qu’on n’oubliera jamais leur corps dans la visée, secoué par l’impact, le spasme, la silhouette affaissée, le tas de tissus et de chair mêlée, le sang qui s’écoule en ruisseau. De ça nous ne parlerons pas. Des autres, seulement.

Voilà, c’est fait. On a fait court, finalement. Je n’aurais pas cru.

Le passé purgé, il faut bien parler du présent. Je sais qu’il n’en a pas envie alors je commence. On n’a pas beaucoup changé. Les cheveux plus longs pour lui, plus gris pour les deux. Mais à part ça ?

— Pareils !

J’entends l’ironie dans sa voix. Il n’a pas grand-chose d’autre à offrir. Il sourit encore. Il ne dit rien, ça permet de ne pas mentir.

Je continue. Je me raconte. Il faut bien donner un peu. On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre.

Comment définir ce que je suis. Chauffeur ? Oui, pas que. Bodyguard. Majordome. Cuisinier. Homme à tout faire, aussi, mais pas larbin. Pas ça. Jamais. Pas gigolo, non plus. Madame n’a pas besoin de ça. Pas de besoins de ce côté-là. Du tout. Elle est encore jeune pourtant. Et si quelques rides au coin des yeux rappellent qu’elle n’est plus une jeune fille, sa voix est claire, ses cheveux brillent et sa peau renvoie la lumière aussi blanche qu’elle y est arrivée. Aussi pâle que je suis noir. Mais ça ne compte pas. Pour elle, ça ne compte pas. Enfin, je crois. Non, je sais. Je sens ces choses-là. Madame n’a rien à faire de la couleur des peaux.

Elle est riche et veuve. Je suis à son service vingt-quatre heures sur vingt-quatre, même si je suis libre d’aller et venir, comme je veux, quand je veux. Je ne le fais jamais, c’est auprès d’elle que je suis bien, mais je ne vis pas avec elle. Je vis à ses côtés et ça me suffit. J’aime voir les films qu’elle voit, écouter la musique qu’elle écoute, lire les livres qu’elle lit. Car, je lis des livres, maintenant. Grâce à elle. J’ai appris à ses côtés. Je lui apprends des choses aussi.

C’est une vie calme, sans inquiétude. Je me lève à cinq heures, je profite de la salle de sport, puis je me douche, je fais le ménage silencieux, le repassage, les vitres, du rangement jusqu’à l’heure du petit-déjeuner que nous prenons ensemble tête à tête. Je la coache pendant qu’elle fait son sport, on va courir. Ensuite, chacun reprend ce qu’il a à faire jusqu’au repas que je prépare, léger souvent mais pas toujours. Il lui prend parfois des envies de gras, de bœuf et de porc, de sucres, de crème, de gâteaux. Ces jours-là, je me fais pâtissier, rôtisseur et nous mangeons sans retenue aucune. L’après-midi, elle marche dans la forêt, tous les sens aux aguets à la recherche d’un cerf, d’un chevreuil, d’une martre ou d’un renard. Elle repère leurs traces dans la boue, leurs coulées dans les feuilles, les arbres marqués par leurs passages. Madame adore la nature, les animaux et la chasse. C’est sa passion.

On a repris un café. Je savais qu’il n’avait pas envie que la parenthèse se ferme. Il m’écoutait, souriait, commentait d’un mot. Il tardait à me raconter sa vie. Il ne savait pas que j’en connaissais à peu près tout. Il s’est amusé du hasard qui nous avait fait nous retrouver. Il a bien fallu lui dire que le hasard n’y était pour rien. Que je l’avais cherché. Que ça n’avait pas été bien difficile. Qu’il m’avait suffi de retrouver sa famille et de l’attendre.

Je ne lui ai pas dit que je l’épiais depuis plus d’une semaine. Que je connaissais sa cabane cachée dans les fourrés. Que je l’avais vu se laver à l’eau des fontaines Wallace, faire la queue aux maraudes des Restos du Cœur, à celles des Secours catholique ou populaire, c’est lui qui m’a raconté, sans honte ni regret. Si, un regret, un seul, qui le tuait lentement comme un poison. Il ne pouvait donner à ses enfants ce que tout père leur doit.

Il ne m’a rien demandé, bien sûr.

On avait parlé du passé, raconté nos présents, mais comment envisager le futur avec quelqu’un qui n’en a pas ?

Pourtant, j’étais là pour ça.

Je l’ai emmené chez le coiffeur. Puis dans une boutique acheter des vêtements, des pompes qui ressemblaient à quelque chose. Je devais le rendre présentable, parce que, même s’il était aussi digne que possible, il ressemblait quand même très précisément à ce qu’il était, un clochard. Et il n’était pas question que je présente un clochard à Madame.

Je ne lui ai pas dit en quoi consistait le boulot. Ça devait rester entre eux. Ça ne regardait qu’eux. Une histoire entre adultes libres, consentants et exceptionnels. Je ne suis qu’un intermédiaire et je le resterai.

On est arrivés avant la fin du jour. Madame nous attendait. Son sourire m’a ravi comme il me ravit à chaque fois. Il était franc, direct, ouvert, brillant. Le sourire d’un enfant heureux capable d’oublier sa peine en un instant et de vivre pleinement une joie nouvelle.

Elle l’accueillit. Je les laissai.

3
— Asseyez-vous.

Je ne sais pas où, tant il y a de fauteuils, de canapés, de poufs, de coussins. Tant ils sont larges et profonds. Elle m’en désigne un d’un geste, face aux baies vitrées. Derrière, le terrain descend en pente douce, puis plus forte, vers une vallée. La propriété n’a pas de limites visibles. Il doit y avoir des clôtures plus loin, hors du regard, là où la prairie plonge. Je ne sais pas. J’imagine.

Deux chiens jouent, libres. Je ne m’y frotterais pas, je sais ce que Max a pu leur apprendre. De ce côté-là, « Madame » ne risque rien.

— Voulez-vous boire quelque chose ?

Elle est cordiale, simple, sympathique. Jolie aussi. Objectivement. Bien faite. Musclée. Souple. À mon goût, en tous cas. Quand je goûtais encore ce genre de chose.

— Du thé ? Du café ? Une bière ?

Rester lucide, surtout. Maître de moi. Je sais que je ne suis pas là sans raison. On n’en est qu’aux préliminaires, la coutume, comme dans la brousse.

Un café. C’est bien, c’est sobre. Modeste.

Elle va glisser une capsule dans un percolateur.

Dehors, je vois Max lancer une balle aux chiens. Un berger allemand et un Saint-Hubert. De belles bêtes, fidèles, intelligentes, courageuses, féroces même, à l’occasion, qui vous égorgent n’importe quel bestiau d’un coup de mâchoire. N’importe quel homme aussi, pourvu qu’on leur demande. La truffe qu’ils viennent frotter sur la main de leur maître en quête d’une caresse est celle qu’ils plongeront dans le sang encore chaud de ce qu’ils auront dépecé. Homme ou bête. On ne peut pas leur reprocher. Ce qu’ils font, ils le font sans malice et sans haine. On les a créés pour ça, croisés, sélectionnés depuis des générations pour leurs qualités de mordant, de force, de vitesse, d’odorat, d’obéissance. Pour le goût qu’ils ont à satisfaire un maître.

On ne peut rien reprocher à un chien. On ne peut pas lui en vouloir. On ne peut pas le juger.

On peut l’abattre, c’est tout.

— Du lait, du sucre ?

Rien du tout, merci. Je l’aime noir et âcre. Brûlant. Je ne sais pas très bien ce que je fais là. J’attends sans savoir ce que j’attends. Une proposition de travail sans doute. Pas très légal, probablement. On propose rarement un travail normal à un gars comme moi. Dans ces conditions-là. Je n’ai pas le profil d’un jardinier. Pas les compétences non plus. Max le sait.

— Max m’a dit beaucoup de bien de vous.

Je pourrais en dire autant de lui. Plus même. Je ne dirai jamais assez ce que je lui dois.

On s’est connus à Aubagne au 1er régiment étranger en 96. J’arrivais de Sarajevo où je m’étais battu pendant trois ans. Ici, la vie était douce, même pour un soldat. Max était mon sergent. C’est lui qui m’a appris à parler français. Il a fait de moi un légionnaire, aussi. On a fait l’Afrique ensemble, le Congo, la Côte d’Ivoire, d’autres coins pourris, l’Afghanistan. J’ai quitté l’armée. Je n’aurais pas dû. Je n’étais pas fait pour le bâtiment. Pas fait pour ce genre de vie. Ce n’était la faute de personne.

Civil, on m’a proposé de mettre mes compétences en explosifs à contribution sur un coup sans problème. Il ne faut jamais faire confiance à un type qui pense qu’un coup est sans problème. Un coup sans problème, c’est un coup mal préparé. Des risques sous-évalués.

J’ai pris cinq ans, j’en ai fait trois. Je suis sorti sans argent, sans boulot, avec un casier. C’est Max qui m’a tiré d’affaires. Déjà.

Il avait quitté la Légion l’année d’avant. Il louait ses compétences à des dictateurs ou à ceux qui voulaient les renverser. Le plus souvent, on allait former des gars, on sécurisait des mines d’or ou de diamants dans des pays pas regardants. On se battait parfois contre des guérilleros en guenilles, défoncés, exploités par des seigneurs de guerre planqués à Londres ou à Paris, à Bruxelles. On faisait ce qu’on était payés pour faire quelques semaines, ou quelques mois, puis on rentrait claquer l’argent. Puis on repartait.

Après, ça a été la guerre d’Irak. Une autre paire de manches. Moche. On ne savait jamais contre qui on se battait. Un vieux. Une femme. Un gosse. N’importe qui, n’importe quoi pouvait vous péter à la gueule. Un frigo sur un tas d’ordures. Une carcasse de voiture. Un bout de mur. Même un chien crevé. Ça ne rigolait plus. On tirait sur tout ce qui bougeait, uniquement parce que ça bougeait. Et parfois sur ce qui ne bougeait pas, justement parce que ça ne bougeait pas. C’était l’Irak. C’était la merde. Si Max n’avait pas été là, j’y serais encore, couché sous un mètre de sable à Bassora.

— Vous avez des enfants, je crois.

Max lui en avait dit plus que ce que je pensais.

Est-ce qu’il lui avait dit que je n’avais pas été capable de les élever ? De les nourrir ? De leur apprendre la vie ? Que je n’avais pas su faire ça. Que personne ne me l’avait appris. Que je n’étais pas capable de subvenir à leurs besoins élémentaires. Que c’était à leur mère qu’ils devaient tout.

Lui avait-il dit qu’ils étaient la dernière chose qui me reliait à la vie et que je serais prêt à mourir pour eux ?

— Il paraît, oui, que les parents sont prêts à mourir pour leurs enfants. Je ne sais pas. Je n’en ai pas eu. Et je ne suis pas sûre que ma mère serait prête à mourir pour moi.

Elle sourit en le disant. Cynisme, amertume. Elle n’est plus là. Elle est ailleurs. Quelque part où personne n’est admis. Au cimetière des souffrances anciennes où chaque tombe recèle une plaie mal fermée, suintante, une blessure qui ne guérira jamais et qui fait mal encore. Une douleur d’enfants. Silencieuse. Jamais dite. De celles qui font les mots qui résonnent toute une vie, qui font souffrir si longtemps qu’on en oublie qu’on souffre.

Celles qui font haïr.

— Ce sont des mots ou vous seriez réellement prêt à mourir pour eux ? Parce que c’est un peu facile, non ? On dit ça parce qu’on sait qu’il faudrait des circonstances exceptionnelles… Qu’il y a très peu de chance que ça arrive.

— Non. On le sait. On le sent.

— Si je vous proposais de mourir pour vos enfants, là, tout de suite, vous accepteriez ?

Max est toujours avec les chiens qui lui font la fête. Heureux comme seuls les chiens peuvent l’être. Les chiens et les enfants. Que ne reste-t-on enfant ? Que ne sommes-nous chiens ?

4
Les chiens ne se lassent jamais de ramener un bâton. De courir après le gibier non plus. Ils aiment ça. Traquer. Chasser.

Comme Madame. Elle a chassé tous les gibiers, du plus petit au plus gros, au plus dangereux, à courre, à l’affût, à l’approche, en battue. Au fusil, à l’arc.

Elle se fout des trophées, il n’y en a pas sur les murs. Elle aime l’action. Chercher sa proie, la traquer, la trouver, la voir surgir, sentir le froid descendre le long du dos pendant que l’arme monte à la joue et que son œil aligne le guidon, le cran de mire et la cible.

Elle en aime les bruits. Celui de la meute, ses aboiements, les pattes qui s’enfoncent dans l’humus, son odeur mouillée. Le cinglement des branches. Les sabots dans la boue. Les galops. Les cris, les appels, l’écho des détonations au loin qui résonnent et rebondissent entre les arbres. Et le silence aussi, celui de l’affût, qui annonce que le jour ne sera plus très long à venir, que la brume va bleuir, puis dorer dans les premiers rayons du soleil. Le premier chant d’oiseau. La première risée à la surface de l’eau. Les premiers bruits subtils que n’entendent que ceux qui n’en font pas. L’attente. Le souffle qu’on retient. Le temps qui s’étire. Les muscles brûlant de froid. Les sens explorant des dimensions inconnues, pénétrant des taillis impénétrables, les futaies, les fourrés.

Puis le premier tir. Les battements d’ailes affolés. La première nuée. Tuée.

Tuer ? Je ne sais pas. C’est difficile d’imaginer qu’on puisse aimer tuer. Ça existe, je le sais, j’ai vu des hommes qui aimaient ça. Et c’est toujours un malaise, même à la guerre. D’ailleurs, ils s’en défendent. Je n’en ai pas croisé qui le revendiquaient, qui pouvaient affronter le regard de ceux qui les avaient vus jouir de ce qu’ils avaient fait. Pourtant ils l’avaient fait. Ils avaient pris plaisir à tuer. Ils en avaient connu l’extase. Elle se voyait dans leurs yeux encore flous. On l’entendait dans leur souffle trop court. Mais pas elle, non. Elle aime chasser, c’est tout. C’est sa façon d’aimer la vie. Je l’ai vue affronter la charge d’un lion sans trembler, encaisser le recul des fusils à gros calibre, endurer le froid, le vent et la pluie jusqu’à ce qu’un ours apparaisse et se dresse. Elle a tiré des sangliers. Servi des cerfs à la dague. Elle les a suspendus à des branches, saignés, vidés de leurs entrailles, dépouillés, débités. Mangés.

Madame a chassé tous les gibiers.

5
— Si je vous proposais de mourir pour vos enfants, là, tout de suite, vous accepteriez ?

— Oui. Mais ça n’arrivera pas.

Il me répond comme si c’était une parole en l’air, une blague, une façon de parler. Il peut. J’ai fait ce qu’il fallait pour. J’y ai mis toute la légèreté dont je suis capable. Dans ma voix, dans mon sourire. Dans la désinvolture du corps. Une façon d’engager la conversation, d’en proposer le thème. Une ouverture, comme à l’opéra ou aux échecs. Aux échecs plutôt.

Je pousse mon avantage. J’avance un pion.

— Pourquoi ça n’arriverait pas ?
— Parce qu’il faut une raison aux choses et je ne vois pas ce qu’on y gagnerait. Ni vous, ni moi.

Il fonce tête baissée. Bravement. Et pourtant il a peur. Il ne sait pas de quoi, mais il a peur. Il a peur justement parce qu’il ne sait ni de quoi ni pourquoi. Il fait tout pour ne pas le montrer, bien sûr. Pour maîtriser son corps. Ses mouvements qui pourraient le trahir. Et il y arrive assez bien. Pourtant je vois. J’entends. Et je sais. Je sais de quoi.

Il a peur de moi.

Il se tient raide, droit. Trop raide et trop droit. Barricadé derrière ses muscles. Terré dedans. Recroquevillé. Pauvre petit bonhomme en train de se rendre compte que tout ça ne le protège pas. Plus. Pas de moi en tout cas.

Il a peur.

Pas de mes quarante-huit kilos, pas de mon corps qu’il pourrait briser d’un seul geste. Ni de cette violence en lui qui rendrait ça possible. Ou de son désir, de la faiblesse que ça implique à ses yeux. Non, c’est ailleurs que ça se passe. Parce qu’il est comme moi, sans désir. Pas pour les mêmes raisons, sans doute, mais comme moi. Je le sais. Je ne vois pas dans ses yeux ce qu’il y a dans ceux des autres, dans leur regard, qu’il soit direct ou en biais. Non, rien de commun avec ceux-là. Il n’a pas peur de ma « féminité ». Il n’est pas de ces hommes qui n’assument ni leurs pulsions, ni leurs besoins, ni les mots qui vont avec. Crus. Brutaux. Qui disent féminité pour dire cul, seins, bouche, sexe. Chaque mot plus ou moins investi selon les goûts de chacun et qu’aucun ne dit, incapables qu’ils sont de les nommer et d’en prononcer les mots.

Tu n’as rien à foutre de ma « féminité », toi. Tu n’as pas peur parce que je suis une femme. Tu as peur parce que je suis riche. Tu as peur de l’argent. De son pouvoir. De ce qu’il peut te faire. Et te faire faire à toi qui n’en as pas.

Ça pourrait s’arrêter là. Ça devrait. Je devrais arrêter là. Maintenant. Tout de suite. Pour ça. Parce qu’il a peur et qu’il ne devrait pas. Que ce n’est pas à la hauteur de ce que Max m’a annoncé. Et pourtant si. Les machines n’ont pas peur, les hommes, oui. Quels qu’ils soient. À un moment ou à un autre. Tôt ou tard. Et moi, c’est un homme que je cherche. Un homme prêt à mourir.

— Moi, je sais ce que vous pourriez y gagner.

Il ne demande pas quoi. Il a compris. Il sait. Alors il ne dit rien. Il réfléchit. Il compte. Il essaye d’évaluer combien vaut sa vie. Combien vaut sa peau. Les chiffres tournent. Il ne sait pas. Rien. Ni combien il vaut, ni combien je peux mettre. Combien je veux mettre.

Je le laisse se perdre dans le labyrinthe où il est entré et j’attends.

6
Je vois Max, là-bas. Le bâton qu’il lance et relance. Les chiens.

Il sait de quoi nous parlons. Il savait tout à l’heure quand on mangeait ensemble. Quand on a ri. Quand j’essayais le costume ou que je sommeillais dans la voiture, bercé par le ronflement doux du moteur. Quand je trouvais belle la campagne que je n’avais pas vue depuis longtemps. Oui, il savait quand je le remerciais pour tout ça. Il savait vers quoi il m’emmenait.

Je vois les nuages. Le soleil, en dessous, qui descend. Le ciel qui jaunit. Les arbres qui bougent dans le vent et je flotte. Tout est liquide autour. Les murs. Le sol. Madame qui dérive lentement. Comme une huile dans l’eau. Je ne vois plus ses yeux. Plus ses traits. Elle disparaît. Elle s’efface. Se dilue.

Moi aussi. Je suis sans contours. Sans peau ni rien entre le monde et moi qui me protège. Rien qui me tient.

Max, que m’as-tu fait ?

Toujours j’ai su ce que j’avais à faire. Toujours je me suis tenu droit. Toujours j’ai su faire face. À tout. Pourtant, en une seconde, je me suis écroulé. Liquéfié. Fondu dans un monde sans bords, sans limites, sans repères, où le chaud et le froid n’existent plus. Un monde sans douleur. Sans corps.

Mort, déjà ?

Tout comme.

Et Madame ne dit rien. Elle attend. Comme Max attend. Les pieds sur terre. Elle attend un mot, un oui ou non. Un chiffre, un prix. Elle n’a rien d’autre à faire qu’attendre en regardant Max qui attend en regardant les chiens qui courent, qui sautent, qui jappent, qui jouent.

Je flotte.

Mourir pour mes enfants ? Où ? Quand ? Comment ?

— Combien ?

7
Nous y sommes.

Il comprend vite.

Ça vaut quoi la vie d’un homme ? D’un homme comme lui. Un homme sans rien. Clochard. Va-nu-pieds. Un homme que personne n’attend et n’attendra plus jamais. Ça vaut combien une vie qui ne vaut plus la peine d’être vécue ? Une vie d’invisible, sans amour, à la lisière du monde. La vie d’une ombre.

Lui, là, à combien il l’estime sa vie ?

— Trois millions.

C’est beaucoup quand on sait d’où il vient.

— Non. C’est pas beaucoup.

Il a raison. Ou pas. La vie n’a d’autre prix que celui qu’on lui donne. Ce n’est pas sa vie qu’il estime, c’est ma fortune.

Ou mon envie. Mon envie de tuer un homme.

Est-ce que je peux mettre trois millions ? Oui, plus même, mais je ne lui dis pas. Pas encore. Ce n’est pas la question. Si je suis prête à lui donner trois millions, sa vie les vaut. Si je considère que non, alors elle vaut moins. Il y a quelques heures, elle ne valait rien du tout. C’est aussi simple que ça.

Non, il n’est pas d’accord. Ce n’est pas comme ça que ça se passe. Il a failli mourir pour beaucoup moins, c’est vrai. Pour rien, même. Il l’avait accepté. Il était prêt. Mais aujourd’hui, ça ne se joue pas qu’entre lui et moi. Si de mon point de vue, ou du sien même, sa vie ne vaut plus grand-chose, pour ses fils, elle est inestimable.

J’entends l’argument. Je l’entends d’autant mieux que c’est moi qui me suis servie d’eux comme appât.

Si on peut considérer que la vie d’un homme comme lui ne vaut rien, ça ne nous dit pas ce que vaut la vie d’un père pour ses enfants.

— Trois millions.

— Et pourquoi pas deux ? Ou quatre ? Ou cinq ? Ou dix ?

Parce que deux garçons, ça fera deux orphelins. Donc, deux millions. Un pour chacun. Le troisième pour leur mère. Pour les élever.

— Trois millions.

Cette discussion ne m’intéresse plus. Elle est obscène. Comme s’il se vendait, que je l’achetais Il n’est pas question de ça. Pas d’argent. Il est question de vie et de mort.

Je n’ai pas envie de marchander. Passons à autre chose. Vite.

— D’accord. Trois millions.

8
Elle me tend la main. Cordiale. Souriante. On tope. Comme si elle m’achetait une voiture d’occasion. Elle appelle Max qui répond au téléphone, là-bas, au bout de cette pelouse qui n’en finit pas. Je le vois se mettre en route escorté par les chiens.

Je voudrais m’allonger, dormir un peu. Je voudrais voir mes fils, les serrer dans mes bras. Je voudrais être un autre. Pouvoir pleurer. Revenir en arrière, pêcher dans la Neretva, jouer au foot sur la place du village, rêver d’être grand, de sauter du haut du pont de Mostar et tomber comme on vole, quelques secondes avant de pénétrer la rivière, de briser sa surface comme une pierre et sentir l’eau me saisir tout entier, muscle après muscle. Rêver de voler. Je voudrais refaire la route, tourner à gauche le jour où j’ai choisi de partir à droite avec les autres pour prendre les armes. Avoir été lâche plutôt que brave, m’être enfui avant d’être un héros, avoir choisi l’exil plutôt qu’y être obligé. Ne pas être ici. Reposer sous la terre de Sarajevo ou le sable d’Irak et n’avoir jamais vendu ma mort. La vivre en homme, pas en esclave.

— Du champagne, ça vous va ? J’ai plus fort si vous voulez.
— Du champagne, c’est très bien.

Oui, j’étais prêt à mourir pour rien. Une patrie. Une famille. Et j’ai failli mourir pour pas grand-chose. Mais jamais sans me battre, sans faire payer le prix du sang. Comme un légionnaire.

Max nous rejoint. Il attend que Madame lui dise ce que j’ai décidé. Madame, oui, car il me fuit. Il fuit mes yeux qui cherchent son regard, quelque chose à quoi me raccrocher, un peu de la chaleur d’un ami, même s’il m’a vendu. C’est sa main que je voudrais serrer. Sa voix que je voudrais entendre. Max, dis quelque chose. Parle-moi. Mais Max n’a qu’un seul maître. Un seul chef. Il a toujours été comme ça. »

À propos de l’auteur
BELVEAUX_Lucas_©DRLucas Belvaux © Photo DR

Lucas Belvaux est né à l’automne 1961 à Namur, en Belgique. Une enfance à la campagne, puis il s’installe à Paris pour devenir acteur. Après quelque mois de cours de théâtre, il décroche son premier rôle au cinéma avec Yves Boisset (Allons z’enfants). Il tournera ensuite avec Claude Chabrol, Jacques Rivette, Olivier Assayas, Marco Ferreri, Chantal Akerman, notamment.
En 1991, il réalise son premier film, Parfois trop d’amour, mais c’est avec Pour rire! en 1996, qu’il est reconnu comme metteur en scène. Suivront la trilogie : Un couple épatant, Cavale, Après la vie, couronné par le prix Louis-Delluc en 2003. Il a depuis réalisé Rapt, 38 témoins, Pas son genre, Chez nous et, dernièrement, Des hommes, adapté du roman de Laurent Mauvignier. Les Tourmentés est son premier roman.

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Le Maître du Mont Xîn

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En deux mots
Soyindâ et Yarmâ sont deux amies qui rêvent d’évasion. Intrépides, elles partent pour Melgôr où elles espèrent que leur talent de danseuses séduiront le Prince. Elles ne sont qu’au début d’un périple qui va les séparer et conduire Soyindâ autour du monde en quête de liberté et du secret du Maître du Mont Xîn.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

La quête d’une vie

Il aura fallu près de dix ans à Gérard Adam pour mettre un point final à ce roman de plus de 600 pages, sans doute l’œuvre de sa vie pour cet écrivain-éditeur qui nous entraîne dans n pays imaginaire sur les pas d’une jeune fille en quête d’émancipation. Un parcours initiatique qui est aussi un cheminement spirituel.

«Moins austère que ses deux vis-à-vis qui masquent au loin le Tara-Mayâm, point culminant et mont sacré de Melgôr, le Mont Xîn héberge le Maître qui, de son ermitage, veille sur l’harmonie de l’univers.» C’est là que vit Soyindâ, petite fille solitaire qui préfère courir la montagne avec ses chèvres que se mêler aux villageois. Curieuse et intrépide, elle va s’amuser à imiter un insecte et se découvrir un don pour la danse qu’elle va partager avec Yarmâ, sa grande amie qui lui fait découvrir tout ce qu’on lui enseigne. Bien vite, les deux inséparables jeunes filles ont envie d’évasion et se mettent en route vers Melgôr où elles espèrent danser pour le Prince, mais sans savoir comment attirer son attention. Leur périple va d’abord les conduire chez l’oncle Badjô qui voit dans leur passion le moyen de faire fructifier son commerce très lucratif. Il les exhibe devant des débauchés dans son soi-disant temple jusqu’au jour où elles sont arrêtées puis emprisonnées.
Mais le Prince a été informé de leurs talents et les réclame à la cour. «Par des voies tortueuses, le rêve qui les a aspirées à Melgôr devient réalité, alors qu’il n’a plus de sens».
Elles ne vont cependant pas seulement divertir la cour mais aussi suivre ses déplacements. C’est ainsi que Soyindâ et Yarmâ vont se retrouver dans leur village natal. Loin d’un retour triomphal, ce sera d’abord l’occasion pour Soyindâ d’accompagner les dernières heures de sa mère et de faire la connaissance de Maud de Bareuil, une ethnologue venue «recueillir le récit fondateur transmis de génération en génération». Elle en fera ensuite un best-seller traduit dans de nombreuses langues et révélant «au monde l’existence d’un culte sur le Mont Xîn, qui faisait de l’érotisme une voie spirituelle».
Maud va proposer à l’orpheline de la suivre dans sa tournée de présentation dans les universités. Elle va accepter et découvrir l’avion, le passeport et l’autre côté du monde, très à l’ouest.
C’est durant ce périple dans un pays ressemblant fort aux États-Unis – le parti-pris de l’auteur étant de recréer un monde sans mention de ville sou pays existants – qu’elle va aller de découverte en découverte avant de se joindre à un groupe de jeunes très flower power, avec lequel elle va pouvoir mettre son talent au service d’une nouvelle musique. Leur groupe «ColomboPhil» va assez vite connaître la notoriété, ce qui n’est pas forcément une bonne nouvelle pour Soyindâ dont le passeport est échu. Elle finira par être arrêtée, incarcérée, jugée et expulsée.
Mais un nouvel ange protecteur viendra à son secours. Un producteur qui croit en elle et la conduira via son yacht dans son hacienda. C’est là que Soyindâ va comprendre «que sa route, dès le départ, s’est écartée de celle que foulent la plupart des femmes de tous les continents. Elle dispose d’une absolue maîtrise de son corps, elle peut exprimer, par le geste et le mouvement, le plus infime frémissement de son être au sein de l’univers, mais des émotions les plus simples elle a tout à apprendre».
Le parcours initiatique se poursuit pour la danseuse qui va apprendre à intégrer un ballet, tourner dans un film, entamer une longue tournée. «La danseuse cosmique s’est haussée au rang d’un art sacré universel, a célébré la critique. (…) Les plus grands noms de la danse ont exprimé leur admiration».
On pourrait penser désormais Soyindâ au faîte de sa gloire, heureuse et épanouie, mais ce serait oublier le moteur de toute son existence, la quête spirituelle qui va la ramener sur les flancs du Mont Xîn.
Gérard Adam, qui a mis presque une décennie pour écrire ce pavé de plus de 600 pages, donne ici la pleine mesure de son talent. À son goût de l’aventure, sans doute acquis au fil de ses nombreux voyages et affectations en tant que médecin militaire, vient ici s’ajouter la quête de spiritualité. Sans doute un besoin, au soir de sa vie, de donner au lecteur un viatique sur le chemin escarpé de l’existence. Que l’on se rassure toutefois, il n’est pas ici question de morale – ce serait même plutôt l’inverse – mais bien davantage de perspectives qui donnent envie de partir à son tour en exploration, de se nourrir du savoir des autres, de chercher sa propre voie. Une belle philosophie, une leçon de vie.

Le Maître du Mont Xîn
Gérard Adam
Éditions M.E.O.
Roman
624 p., 29 €
EAN 9782807003507
Paru le 6/10/2022

Ce qu’en dit l’éditeur
Deux femmes gravissent les pentes du Mont Xîn, où, au XIIe siècle, un couple d’amants philosophes a institué un rite faisant de l’érotisme une voie spirituelle. L’une est novice dans un monastère qui le perpétue sous la houlette d’un Maître vivant en solitaire dans son ermitage. L’autre, Soyindâ, est à chaque étape assaillie par les souvenirs. Enfant «ânaturelleâ», pauvre, solitaire, ostracisée, elle a découvert la danse interdite aux femmes en imitant des animaux, le vent dans les branches, les remous du lac…
Elle a fugué, est devenue danseuse dans un faux temple voué aux ébats de riches débauchés, s’est faite moniale pour suivre son amie d’enfance, puis, défroquée, s’est lancée dans une brillante carrière de danseuse. Avant de se retirer dans l’anonymat, elle vient saluer une dernière fois le vieux Maître dont les jours sont comptés. Roman d’aventure, de quête intérieure et de réflexion. Sur l’art, l’authenticité et ses dévoiements, la sexualité humaine, la spiritualité, l’emprise délétère des religions et des systèmes de pensée, l’inévitable sclérose de toute institution, la relativité de toute morale…
Adam est un auteur qui ne se place ni au centre ni devant le monde, il se poste en bordure de celui-ci, comme on s’aventure au bord d’un gouffre, au risque d’y choir […] [Il] fait à tout moment ressortir cette violence latente qui sous-tend la vie quotidienne […] [une] attention sans complaisance, [une] objectivité sans froideur… (Jacques De Decker, Le Soir.)

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com


Willy Lefèvre s’entretient avec Gérard Adam à propos de son roman Le Maître du Mont Xîn © Production Willy Lefèvre

Les premières pages du livre
« Des ronces écartées révèlent une sente naturelle. Comme pour lui barrer le passage, une épine s’accroche à la robe de Soyindâ. Vingt pas encore jusqu’à la roche plate où le vieux cèdre se penche sur le lac. Elle se dégage et encourage Singhâ. La novice marque une hésitation, d’évidence elle ignore ce lieu, puis se faufile à sa suite. Sur une branche ployée en dais, une alouette les accueille, gorge rousse et plumage d’argent.
Tant d’arbres ont jalonné sa voie. Le grand pîpàllâ de Melgôr, l’arbre-à-savoir de Tawana et Flor, la glycine de l’Hacienda Ramos, les avocatiers du Convento. Et tant d’oiseaux, les passereaux de la vallée supérieure, le souimanga de Tyran, le colibri de sa terrasse, dont la disparition a préfiguré la débâcle… Émanations de ce vieux cèdre et de son alouette, dont la descendante, éperdument, la salue de son trille.

Comme à cet appel, une flèche de nacre fend la masse opaque des monts Karâm et Fu-tôg. Un trait fuse dans la pointe du V qui les sépare, semblable à ces cavaliers dont la fougueuse avant-garde annonçait jadis au peuple de Bâ-tan que lui venait le Prince d’Airain.

Les monts peu à peu se découpent. Entre eux paraît l’éblouissante voussure que les deux femmes, leur fardeau posé, accueillent paupières closes, bras ouverts, paumes tournées vers l’astre. En contrebas sonnent les cloches. Les tuiles chatoient, une poudre d’argent essaime à la surface du lac.

Dans une fine brise aux senteurs balsamiques, la vallée sort de l’ombre.

Soyindâ peine à reconnaître. La Demeure converse a disparu, de même que la maison de Sathô et la masure qu’il leur concédait, accrochée à son flanc comme une verrue. À leur place, des cubes de béton. D’autres écrasent les habitations polychromes et leur foison de paraboles, envahissent les rives, grignotent les cultures potagères et les orges dorées. Seuls leur résistent au pied des monts la forêt de bambous et le vert luxuriant des plantations de thé.

Les plus grands, aux lisières du bourg, cachent des manufactures où les enfants de Bâ-tan s’usent les yeux et voûtent le dos à fignoler de leurs doigts lestes ces futilités dont « là-bas » est avide, grommelait hier dans l’autocar sa voisine de banquette.

Depuis la nuit des temps, sitôt qu’ils tiennent debout, les rejetons pauvres de Bâ-tan participent au labeur, y acquérant force, habileté, courage. Mais plus rien n’est pareil, se lamentait la femme, ils minent aujourd’hui leur vie à gagner le riz qu’apportent les camions et qui a supplanté notre fungwa d’orge…

Pauvre parmi les pauvres, Soyindâ n’y a pas échappé. Dès qu’elle l’a vue ferme sur ses petites jambes, sa mère ne l’a plus prise aux plantations de thé où les bébés restaient emmaillotés à même le sol. Elle a mené paître leurs deux chèvres, Sauvageonne et la Douce, inestimables présents de Sathô, seul homme de sa maisonnée, entouré de cinq sœurs et nièces. Elle les attelait à une charrette abandonnée que le presque vieillard avait rafistolée pour elle. Au-delà des potagers, elle attachait ses bêtes à un arbre et coupait des joncs dans les criques du lac. Sa besogne achevée, elle dansait, dansait, à voler par-dessus les cimes, à se dissoudre dans la lumière. Quand elle revenait de ce côté du monde, elle reprenait souffle en serrant les chèvres dans ses bras, puis les réattelait et ramenait à la nuit tombante le produit de son labeur, emplie d’une sensation exquise dont elle ne savait pas qu’elle s’appelait solitude.

La danse – un mot qu’elle ignorait – l’a saisie un matin d’été, pour autant qu’il y ait des saisons à Bâ-tan, vallée des Cinq Printemps. Le nez dans l’herbe de la rive, elle débusque un grillon qui, percevant l’intruse, réintègre son trou. Elle reste sans bouger, souffle en suspens. Deux antennes pointent. La tête émerge, puis le corps. La petite bête fait volte-face, présente un croupion qu’elle se met à tortiller. La fillette retient son fou rire. Deux élytres alors se déploient, le cri-cri emplit l’air chargé de senteurs âcres. Traversée d’une joie fulgurante, l’enfant se redresse pour, frénétique, piétiner l’herbe, dandinant son popotin, faisant voleter sa jupette, mimant des lèvres et de la langue. Tellement à son jeu qu’elle ne voit pas s’approcher Korâkh, le petit-neveu de Sathô. Elle revient à elle en entendant ses quolibets, Hou l’ardiyâ, hou la gourgandine ! Il la singe à dix pas, les yeux dardés. Puis il fait mine de baisser sa culotte. Elle se met à hurler. On accourt. Le garnement s’enfuit.

Elle en retient que reproduire l’activité d’un insecte est source d’un bonheur répréhensible. Elle ignore avoir dansé, la langue de Bâ-tan ne connaît pas ce terme et l’unique spectacle qui en tient lieu, le nan-gô, est réservé aux mâles.

Dès lors, bravant les récits qui les peuplent d’êtres maléfiques, la fillette s’imposera de longues marches vers les criques envasées en amont des orges, là où les joncs croissent dru. Et Sauvageonne comme la Douce traîneront leur fardeau sans jamais rechigner. Loin de tout regard, elle se coulera dans chaque bête aperçue, filant dans le ciel, fondue aux vents, bras déployés, poitrine gonflée, chevelure affolée, se glissera dans les craquelures de la terre, la dureté de la roche, le friselis des vagues, le bruissement des feuilles, les festons de lumière qui nimbent les nues.

Au printemps suivant, par une aube où le soleil filtre à travers une mousseline de brume, un spectacle étonnant l’accueille. De partout, pris de folie, surgissent des crapauds qui s’agglutinent, se grimpent sur le râble, tentent de s’en faire choir et repartent à l’assaut. La masse grouille en direction du lac où elle s’immerge.

Elle n’aime pas ces animaux gluants et balourds, au contraire des grenouilles dont les bonds déliés l’inspirent. Allongée sur la rive, elle observe avec fascination autant que répugnance le monstrueux accouplement, grappes de mâles sur une seule femelle, âpres batailles pour déloger celui qui parvient à la chevaucher. Celle-ci s’abandonne, cuisses ouvertes, pattes avant battant l’eau avec mollesse.

Un déclic propulse la fillette. Elle se courbe et se met, avec un frisson inconnu, à les imiter, interminablement, jusqu’à ce qu’épuisée elle s’abatte sur la berge et sombre dans un sommeil peuplé d’étranges sensations. À son réveil, les crapauds ont disparu. Subsistent de troubles réminiscences.

Elle a six ans quand sa mère la surprend dans ses jeux au retour de la plantation où elle cueille le thé blanc pour un riche propriétaire de Melgôr. Elle la morigène, ce sont là tentations de puissances malveillantes qui possèdent l’esprit des filles afin de les emporter dans leurs grottes et les transformer en ardiyâ, qui envoûtent les hommes, les arrachent à leur foyer. Si la petite n’a pas de père, c’est que l’une de ces démones l’a entraîné avant qu’il ait pu épouser la femme qu’il avait séduite.

Ardiyâ ! Le terme employé par Korâkh, avec celui de gourgandine, quand il l’avait surprise à imiter le grillon !

Soyindâ se mure en elle-même. Et sa mère, désespérée, comprend que menaces et supplications seront vaines, que sa fille porte dans son sang la tare paternelle. Qu’y faire ? La cueillette du thé rapporte à peine de quoi se cuire une crêpe d’orge ou de la fungwa, jeter un piment dans une poêlée de fèves. Sans mari, si l’on veut boire un bol de lait ou compléter le repas d’une cuiller de caillé, il faut bien couper des joncs et mener paître les chèvres.

Le chant sacré s’élève tandis que sonnent les cloches. Conduite par Mâa Yarmâ, la file des moniales franchit le portail du temple et ondule à flanc de mont vers le monastère des hommes, sur l’autre face de la saillie rocheuse. On est veille de pleine lune. Tout le jour, ils et elles vont chanter, puis méditer la nuit entière. Et à la prochaine aube, par la Sublime Communion, pour que l’univers soit en ordre, fusionneront les essences mâle et femelle.

Il en va de même à chaque lunaison, de l’équinoxe au solstice. Et du solstice à l’équinoxe, les moines feront la route inverse.

Au moins, cela n’a pas changé. Sinon que la file est moins longue.

Beaucoup moins longue…

Soyindâ, ces jours-là, quittait la masure aux dernières étoiles. Chaque bras au cou d’une chèvre, elle suivait la pérégrination des moines en toge grenat ou des moniales en robe safran, une fleur d’hibiscus piquée dans leurs cheveux. Elle tremblait d’exaltation devant les mystères interdits. Et quand se refermait le portail, la danse la saisissait.

Ainsi, par un de ces matins, le plus limpide que Bâ-tan ait vécu, elle s’harmonise au chant et au tintement des cloches. Les oiseaux pétrifiés d’harmonie retiennent leur gazouillis.

Quand elle reprend haleine, une fillette inconnue la contemple.

Entre Yarmâ et Soyindâ, l’amitié jaillit comme source du roc.

Les néons cessent de clignoter aux abords de l’ex-caravansérail mué en gare routière. Une moto fracasse le charme, un camion klaxonne, l’autocar pour Melgôr s’ébranle en pétaradant. Les enfants, jupe ou short marine, chemise blanche et cartable au dos, convergent vers le cube qui a remplacé la Demeure converse où vivaient moines et moniales qui avaient failli à la maîtrise du corps ou au détachement du cœur. Leur communauté cultivait des champs qui approvisionnaient les deux monastères, s’adonnait à l’artisanat et veillait sur la progéniture dont la survenue les avait menés là. Elle y tenait aussi un lazaret, enseignait lecture, écriture et calcul aux rejetons des familles aisées, garçons un jour et rares filles le lendemain. Yarmâ en faisait partie, Soyindâ n’avait pas cette chance. Mais lorsqu’elles se retrouvaient, son amie lui transmettait ce qu’elle savait et apprenait d’elle à danser.

La Demeure menaçait ruine, expliquait hier Mâa Yarmâ, devenue supérieure, Tara-Mâa, du monastère des femmes, quand Soyindâ lui a exposé son vœu de monter saluer le Maître avant de disparaître à jamais sur sa route. De toute façon, converses et convers la désertaient, lassés de vivre dans un confort spartiate et les contraintes de la vie collective, et profitant de la levée, par le nouveau régime, de l’interdiction de quitter la vallée. Dans l’enfance des deux amies, quelques rares déjà parvenaient à s’enfuir, affrontant seuls pour gagner Melgôr la traversée périlleuse des montagnes. À présent, lettrés et habiles de leurs mains, ceux qui restent à Bâ-tan s’installent en couples ou petites communautés. Certains se font guides pour les touristes qu’allèche une foison de livres, des plus érudits aux plus farfelus, sur le culte du Mont Xîn. Les veilles de pleine lune, ils embarquent à Melgôr dans des pullmans climatisés pour découvrir la procession à l’aube, visitent le musée où l’on a transféré la frise de la façade et les sculptures de la Chambre secrète, déjeunent au bord du lac et s’en retournent, moisson faite de films et de photos. Des routards empruntent la ligne régulière, passent quelques nuits dans un des motels qui se sont multipliés, mais ne s’attardent guère après avoir constaté que rien dans le bourg n’évoque la tradition qu’ils sont venus chercher, hormis le Sanctuaire de la Sublime Communion, devant la gare routière, qui a remplacé la Maison de la Joie et où des gourgandines – ce vocable désuet qu’a choisi l’ethnologue Maud de Bareuil pour traduire le terme local désignant les prostituées – prétendent initier au rite.

On a installé les derniers convers dans un home de retraite et le nouveau régime leur a concédé une pension chiche en échange de l’antique édifice qu’il a fait abattre après en avoir sauvé les statues, pour ériger une école à sa place. Mâa Yarmâ ne contestait pas cette décision, encore moins qu’on ait rendu l’enseignement obligatoire, même si cette obligation reste lettre morte pour les familles pauvres dont le travail des enfants assure la survie. Elle déplorait par contre cette verrue au cœur de Bâ-tan. Il en allait de même pour toutes les constructions neuves, hôtel de ville, poste, gare routière, hôpital, musée, manufactures. Seules s’en distinguaient par leur kitsch les villas des hauts fonctionnaires et les résidences d’été que se faisaient bâtir sur les rives du lac les dirigeants de Melgôr enrichis par le commerce du thé.

Notre pauvreté n’était pas misère, a soupiré la Tara-Mâa. Ta mère n’avait pas le sou et la mienne jouissait d’une pension décente, mais nos vies ne différaient guère. Avant notre fugue à Melgôr, nous n’avions aucune idée de ce que signifiait l’opulence. Quand le Prince venait au printemps, son équipage et sa Cour appartenaient au domaine des légendes. Nous dansions, jouions de la flûte et nous sentions libres. Il aura fallu pour que je le comprenne que ce mot n’ait plus d’importance à mes yeux : nous étions heureuses.

Jadis, dans la vallée, on eût lapidé une femme séduite et abandonnée. Les mœurs s’étaient adoucies, mais on n’adressait pas la parole à la mère de Soyindâ. On la craignait, elle avait troublé l’ordre et tout chaos attire le malheur. Les commères boursouflées par les grossesses redoutaient que l’esseulée en mal d’amour tourne la tête à leur mari. D’autant que, dans son infortune, elle restait la plus belle femme du bourg. Les voisines interdisaient à Korâkh et aux autres de la maisonnée de jouer avec « la fille de l’ardiyâ ». Solitaire et heureuse de l’être jusqu’à la venue de Yarmâ, Soyindâ était à Bâ-tan l’unique enfant sans géniteur. Sitôt qu’elles surprenaient la présence de la fillette, les mégères d’à côté se taisaient avec des indignations de vieilles chattes délogées. Mais, par-dessus la palissade, la gamine grappillait des bribes de récit, perles qu’enfilait son imagination en une parure de reine.

Grâce à sa nouvelle amie, dont la maman raffolait des ragots, elle a su que Sathô était l’oncle de son père putatif. Les hautaines voisines se révélaient dès lors grand-mère, grand-tantes et tantes, le vaurien de Korâkh petit-cousin. Sathô avait longtemps été le maître du nan-gô, fonction honorée, bien rémunérée. Voué à sa passion, il ne s’était pas marié, mais il avait pris sous son aile son neveu, fils de son frère tôt disparu, qui avait hérité de ses dons. Il en avait fait l’étoile de la troupe et le préparait à lui succéder. Bien des femmes espéraient pour gendre cet homme de belle prestance, au visage avenant. La fille d’un modeste bourrelier, dont la mère était morte en couches, aussi jolie fût-elle, n’avait pu le séduire qu’à l’aide de sortilèges. Qui se sont retournés contre elle quand, épouvantable scandale, elle s’est retrouvée enceinte. Pressé par Sathô, le suborneur a promis de l’épouser.

À chaque équinoxe de printemps, le Prince rendait visite aux monastères du Mont Xîn, s’enquérant des besoins, ordonnant réparations et travaux d’entretien, agréant comme novices les postulantes et postulants admis durant l’année. Ses gens dressaient aux marges du bourg un camp de tentes à ses couleurs. Les autochtones l’y honoraient par un festin et un spectacle nan-gô. Cette année-là, après la prestation collective, le futur père avait exécuté seul une chorégraphie de son cru.

Le lendemain, quand la suite était repartie, on n’avait plus trouvé le jeune homme. Un cavalier de l’arrière-garde avait laissé entendre que le Prince l’avait prié de le suivre, lui promettant honneur et fortune à sa Cour. Un autre, qu’une suivante s’était éprise de lui et que le Prince avait agréé leur union.

Voilà pourquoi Sathô, honteux de la désertion de son neveu, avait cédé à la jeune fille cette ancienne remise où une converse l’avait accouchée. Pourquoi il avait offert les deux chèvres et parfois, en cachette, glissait à Soyindâ les seules friandises qu’ait connues son enfance. Nul n’avait revu le suborneur. Des caravaniers avaient colporté que le monarque d’Oulôr-Kasâa, en visite à Melgôr, l’avait tellement admiré qu’il avait prié son hôte de le laisser venir à sa propre Cour. Il y aurait trouvé la mort. On évoquait succès féminins, jalousie, poison.

Quant au bourrelier, il avait répudié sa fille scandaleuse et n’a jamais voulu voir sa petite-fille. Sans Yarmâ, Soyindâ n’aurait pas su que cet homme, qu’elle apercevait au marché de loin en loin, était son grand-père.

Près d’un an avant Soyindâ, Yarmâ était née à Melgôr. Un flûtiste de l’orchestre princier s’était épris d’une jeune fille de Bâ-tan pendant la visite annuelle, et le Prince avait accepté qu’elle le suive à la capitale. Yarmâ était le fruit de cette union. Elle avait huit ans lorsqu’une fièvre avait emporté son père. Sa mère était revenue dans sa vallée natale, vivre d’une pension trop maigre pour Melgôr, mais confortable ici. Yarmâ se sentait étrangère. Les dialectes différaient, ses compagnes à l’école de la Demeure converse riaient de son accent. Il lui eût fallu, pour être admise, faire bloc avec elles dans leurs engouements et leurs exclusions. Mais, d’avoir grandi au milieu d’artistes, elle exécrait la vulgarité. Le rejet de Soyindâ l’avait heurtée.

Elle venait de naître lorsqu’au printemps suivant la Cour était revenue à Bâ-tan. Longtemps après, son père exaltait encore la prestation merveilleuse d’un jeune homme. On n’avait jamais rien admiré de semblable, il ne s’agissait plus de nan-gô, on eût dit que le ciel, les monts, le lac se transfiguraient en lui. Après l’avoir gratifié, le Prince l’avait prié d’intégrer sa troupe et il avait fait route avec eux. Il n’était pas question de suivante. Yarmâ se souvenait confusément qu’un soir cet homme, devenu fameux, leur avait rendu visite. Elle conservait des réminiscences de son père jouant de la flûte et de l’invité dansant. Mais sa mère avait maintes fois évoqué cette visite et Yarmâ avait pu se construire ces images à partir des récits maternels. Ou ceux-ci les avaient-ils maintenues à fleur de mémoire ? L’hôte, en tout cas, n’était pas revenu.

Mais quand, dissimulée dans l’ombre d’un bosquet, elle avait admiré Soyindâ, les ravissements de ce lointain soir étaient remontés, de même que la mouvance d’un banc de poissons soulève la vase entre deux eaux.

Ainsi Soyindâ a-t-elle découvert que son jeu, dans la langue de Melgôr, s’appelait danse. »

Extraits
« Moins austère que ses deux vis-à-vis qui masquent au loin le Tara-Mayâm, point culminant et mont sacré de Melgôr, le Mont Xîn héberge le Maître qui, de son ermitage, veille sur l’harmonie de l’univers. Ses monastères, accrochés aux flancs d’un éperon et cachés l’un à l’autre, sont visibles de toute la cité dont leurs cloches rythment la vie. Ainsi, de sorte que moines et moniales s’ignorent, mais en permanence rayonnent sur le peuple, en décida jadis le Fondateur. Ainsi le confirma le Prince d’Airain qui vivait en ces temps de légende.
Le lac de Bâ-tan, étiré entre le Mont Xîn au couchant, les monts Karim et Fu-tôg au levant, a donc une berge profane et une sacrée. À hauteur de l’éperon les relie une passerelle qu’empruntent moines et moniales pour procéder aux rites.
Nul autre ne la franchit sans autorisation.
L’ethnologue Maud de Bareuil, lors de son premier séjour à Bâ-tan, a recueilli le récit fondateur transmis de génération en génération. Dans un ouvrage traduit en de multiples langues, elle a révélé au monde l’existence d’un culte sur le Mont Xîn, qui faisait de l’érotisme une voie spirituelle. » p. 18

« Soyindâ comprend que sa route, dès le départ, s’est écartée de celle que foulent la plupart des femmes de tous les continents. Elle dispose d’une absolue maîtrise de son corps, elle peut exprimer, par le geste et le mouvement, le plus infime frémissement de son être au sein de l’univers, mais des émotions les plus simples elle a tout à apprendre. » p. 264-265

« La danseuse cosmique s’est haussée au rang d’un art sacré universel», a célébré la critique. D’immenses foules, «sentant qu’une fêlure s’entrouvrait vers elles ne savaient quoi », l’ont plébiscitée au point qu’elle a prolongé de deux ans l’habituelle tournée. Les plus grands noms de la danse ont exprimé leur admiration. Au journaliste qui lui demandait ce qu’il pensait de son ex-partenaire, Gil a déclaré que Madame Soyindâ était au-delà du stade où comprendre a un sens. Quelques sectes obnubilées par sa nudité ont vainement vitupéré. Vitupérations d’autant plus stupides que le corps féminin s’exhibait partout pour vendre n’importe quoi. » p. 505-506

À propos de l’auteur
ADAM_Gerard_©DRGérard Adam © Photo DR

Gérard Adam est né à Onhaye, petit village près de Dinant, le 1er janvier 1946 à 21 heures. Ce qui fait de lui «un capricorne ascendant lion».
Hanté par le monde dès ses premiers jeux d’enfant et la lecture de Tintin, il a l’opportunité de concrétiser ses rêves lorsque, avec sa mère et ses deux frères (un quatrième viendra compléter la famille par la suite), il rejoint au Congo son père qui bétonne le barrage de Zongo. Interne à Léopoldville, Gérard Adam est fasciné par un instituteur qui lit à ses élèves Romain Rolland. C’est à ce moment qu’il décide de sa vocation d’écrivain.
Malheureusement, une tuberculose de son père met fin à l’épisode colonial. Ses parents sont rapatriés pour trois ans de sanatorium. La famille dispersée, Gérard Adam vit à Beauraing, chez son grand-père qui a épousé en secondes noces une femme énergique et maternelle, qui comptera beaucoup pour lui. La famille se retrouve ensuite à Wandre, corons miniers, et des copains sont issus d’une immigration bigarrée.
Latin-mathématiques à l’Athénée d’Herstal où il est bon élève, ballotté entre les hypothénuses et les déclinaisons. Après les grèves de 60 (où il assiste en spectateur bouleversé à l’attaque de la grand-poste), son père perd son emploi de clicheur à La Wallonie et se recase comme ouvrier dans une petite entreprise métallurgique. Suite aux difficultés matérielles, Gérard Adam entre alors à l’École des Cadets, où, pour supporter la réclusion, (il) se plonge dans l’étude et lit dans le désordre tout ce qui lui passe sous les yeux. Premiers poèmes, enrobés d’un fatras d’adolescence. Pour une revue qu’il a lui-même fondée, La Pince à Linge, il écrit à une jeune fille dont il a lu un poème dans Le Soir; il rencontre ainsi sa future femme, la peintre et poétesse Monique Thomassettie. Candidatures en médecine accomplies à Liège pour le compte de l’armée. Mariage en 1967 puis doctorat à l’U.L.B.
En mai 1968, flirte avec la contestation. Vélléités d’écriture de plus en plus éphémères. Médecin militaire, il découvre que le mélange d’action et d’humanisme impliqué par cette profession ne lui convient pas trop mal: deux années en Allemagne, puis le Zaïre, Kitona, Kinshasa. Voyage en Amérique latine, Opération Kolwezi en 1978. Expériences intenses qui lui fourniront la matière de L’arbre blanc dans la forêt noire dont la rédaction s’étalera de 1978 à 1984. Une somme manuscrite de 850 pages élaguée et réduite finalement à 450 pages.
En 1979, il est muté à l’École Royale Militaire dont il deviendra le médecin-chef. Naissance d’une fille, Véronique, en 1980.
Parution à l’automne 1988 du premier roman, dans l’indifférence quasi générale, avant que l’ouvrage n’obtienne le prix NCR 1989. Après Le mess des officiers, recueil de nouvelles, les éditions de la Longue Vue abandonnent la fiction. Les livres suivants paraîtront chez Luce Wilquin éditrice : La lumière de l’archange est finaliste du prix Rossel 1993. Oostbrœk et Prométhée, une nouvelle du recueil Le chemin de Sainte-Eulaire est finaliste du Prix «Radio-France Internationale 1993» … la semaine de la publication du livre, et doit donc être mise hors concours pour le tour final.
En 1994, Gérard Adam séjourne quatre mois et demi en Bosnie avec les Casques bleus. À la demande de Pierre Mertens, il publie son carnet de bord La chronique de Santici, puis des nouvelles inspirées par cette expérience La route est claire sur la Bosnie. Son roman Marco et Ngalula (1996) sera le premier d’une série d’une vingtaine de romans et recueils de nouvelles. Également traducteur du bosno-croate, Gérard Adam est titulaire de plusieurs prix littéraires et a obtenu le prix international Naji Naaman pour l’ensemble de son œuvre. Il préside aujourd’hui les éditions M.E.O.

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Les corps solides

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En lice pour le Prix littéraire les Inrocks

En deux mots
Anna est victime d’un accident de la route au volant de sa camionnette-rôtissoire qui est son gagne-pain. Elle va alors se retrouver en grandes difficultés financières. Son fils Léo décide alors de l’inscrire à un jeu de télé-réalité pour remporter un véhicule de 50000 €. Elle va finir par accepter d’y participer.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

On achève bien les mères célibataires

Les Corps solides, le nouveau roman de Joseph Incardona est une pépite, bien dans la lignée de La soustraction des possibles. On y suit Anna, essayant de se sortir de ses problèmes d’argent en participant à un jeu de téléréalité particulièrement cruel. Implacable.

C’est le genre de fait divers qui ne fait que quelques lignes dans le journal. Après avoir heurté un sanglier, une fourgonnette a fini dans le fossé avant de prendre feu. Aucune victime n’est à déplorer. Mais pour Anna qui vit seule avec son fils de treize ans dans un mobil-home en bordure d’un camping du sud-ouest, face à l’Atlantique, c’est un gros coup dur.
Elle survivait en vendant des poulets rôtis dans sa camionnette et cet accident la prive de tout revenu. Sans compter que l’assurance ne lui accordera aucun remboursement sous prétexte qu’elle consomme régulièrement du cannabis.
Elle a bien quelque 2000 euros en réserve, mais sa fortune s’arrête à ce mobil-home qu’elle n’a pas fini de payer et à une planche de surf, souvenir de ses années où elle domptait les vagues californiennes, où son avenir semblait plus dégagé, où avec son homme elle caressait l’envie de fonder une famille et avait mis au monde Léo.
Un fils qui surfe à son tour et essaie d’épauler au mieux sa mère, même s’il est constamment harcelé par Kevin et sa bande. Il travaille bien au collège, revend en douce le cannabis que sa mère a planté dans un coin du jardin et décide d’envoyer un courrier aux producteurs d’un nouveau jeu de téléréalité dont le gagnant empochera un SUV de dernière génération valant plus de 50000 €.
Mais quand Anna découvre le courrier lui annonçant sa sélection, elle enrage. Pour elle, il est hors de question de s’abaisser à cette exploitation de la misère humaine. Elle a assez à faire avec ses emmerdes, avec ce sentiment d’oppression. «Cette sensation que, où qu’elle regarde, des bouts d’humanité s’effritent comme les dunes de sable se font happer sous l’effet des tempêtes.»
Elle préfère continuer à trimer comme femme de ménage affectée à l’entretien des mobil-homes avant l’arrivée des touristes. C’est alors qu’un nouveau drame survient. Rodolphe, son fournisseur de volailles, a été acculé au dépôt de bilan et s’est pendu dans son poulailler. Et Pauline, sa compagne, lui fait endosser la responsabilité de ce geste ultime. « »Fous le camp ». Anna obéit. Elle avait besoin de ça, aussi. Besoin qu’on lui enfonce bien la gueule dans sa gamelle, qu’on lui fasse bien comprendre le rouage mesquin qu’elle représente dans la grande machine à broyer les hommes.»
C’est dans ce tableau très noir, que Joseph Incardona souligne avec son sens de la formule qui sonne très juste, que le roman va basculer dans l’horreur. Anna finit par accepter de participer au jeu pour tenter d’assurer un avenir à Léo, pour trouver davantage de stabilité. La règle du jeu en est on ne peut plus simple: les candidats doivent se tenir au véhicule et ne plus le lâcher. Le dernier à tenir a gagné.
On pense évidemment à On achève bien les chevaux de Horace McCoy, ce roman qui racontait les marathons de danse organisés aux États-Unis durant la Grande dépression et qui récompensait le dernier couple à rester en piste. Mais aujourd’hui, des dizaines de caméras filment en permanence les candidats, que le public se presse, que les réseaux sociaux jouent leur rôle de caisse de résonnance. Ce beau roman social, ce combat insensé d’une mère célibataire dénonce avec force les dérives médiatiques. Mais le romancier en fait aussi une formidable histoire d’amour, celle qui lie sa mère et son fils, et qui nous vaudra un épilogue étourdissant
Après La soustraction des possibles, superbe roman qui nous entraînait dans la belle société genevoise, Joseph Incardona confirme qu’il est bien l’un des auteurs phare de la critique sociale, aux côtés de Nicolas Mathieu ou encore Franck Bouysse.

Les corps solides
Joseph Incardona
Éditions Finitude
Roman
272 p., 22 €
EAN 9782363391667
Paru le 25/08/2022

Où?
Le roman est situé en France, dans une ville au bord de de l’Atlantique, dans le Sud-Ouest.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Mettez l’humanité dans un alambic, il en sortira l’essence de ce que nous sommes devenus: le jus incolore d’un grand jeu télévisé. »
Anna vend des poulets rôtis sur les marchés pour assurer ¬l’essentiel, pour que son fils Léo ne manque de rien. Ou de pas grand-chose. Anna aspire seulement à un peu de tranquillité dans leur mobile-home au bord de l’Atlantique, et Léo à surfer de belles vagues. À vivre libre, tout simplement.
Mais quand elle perd son camion-rôtissoire dans un accident, le fragile équilibre est menacé, les dettes et les ennuis s’accumulent.
Il faut trouver de l’argent.
Il y aurait bien ce « Jeu » dont on parle partout, à la télé, à la radio, auquel Léo incite sa mère à s’inscrire. Gagner les 50.000 euros signifierait la fin de leurs soucis. Pourtant Anna refuse, elle n’est pas prête à vendre son âme dans ce jeu absurde dont la seule règle consiste à toucher une voiture et à ne plus la lâcher.
Mais rattrapée par un monde régi par la cupidité et le voyeurisme médiatique, a-t-elle vraiment le choix?
Épopée moderne, histoire d’amour filial et maternel, Les corps solides est surtout un roman sur la dignité d’une femme face au cynisme d’une époque où tout s’achète, même les consciences

Les critiques
Babelio
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A Voir A Lire (Cécile Peronnet)
Positive Rage
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Blog Mon roman? Noir et bien serré

Les premières pages du livre
« 1. LA RONDE DES POULETS
Les phares de la camionnette éclairent la route en ligne droite. On pourrait les éteindre, on y verrait quand même, la lune jaune rend visibles les champs en jachère aussi loin que porte le regard. La nuit est américaine. La fenêtre côté conducteur est ouverte, il y a l’air doux d’un printemps en avance sur le calendrier.
De sa main libre, Anna tâtonne sur le siège passager et trouve son paquet de cigarettes. À la radio, une mélodie lente accompagne le voyage ; et quand je dis que la nuit est américaine, c’est qu’on pourrait s’y croire avec le blues, la Marlboro et l’illusion des grands espaces.
La cigarette à la bouche, Anna cherche maintenant son briquet. Elle se laisse aller à un sourire de dépit après la nouvelle perte sèche d’une journée avec si peu de clients. Demain, elle réchauffera le surplus de ses poulets et fera semblant de les avoir rôtis sur la place du marché. C’est comme ça qu’on étouffe ses principes, sous la pression d’une situation qui vous étrangle.
Qu’on étouffe tout court.
Sa tournée s’achève à nouveau sur un passif. Depuis le dernier scandale des volailles nourries aux farines animales bourrées d’hormones et d’antibiotiques, allez expliquer aux clients que votre fournisseur est un paysan local. Vraiment, Anna, tes fossettes et tes yeux noisette ? T’as beau faire, même les jeans moulants et les seins que tu rehausses avec un push-up canaille sous le T-shirt ne peuvent concurrencer les images du 20 Heures, celles de batteries de poulets soi-disant labellisés « rouge » qui se révèlent des pharmacies ambulantes.
Alors, quoi ? L’instant est paisible malgré tout. Parce que le soir, parce que cet air tiède dans tes cheveux ; parce que le soleil a pris son temps pour se coucher sur la Terre et céder la place à la lune. Tout à l’heure, à la maison, une bière glacée dans ta main, l’accalmie de la nuit — une trêve, avant de reprendre la route demain.
Mais avant tout ça, céder à l’envie impérieuse de cette cigarette, l’appel du tabac dans les poumons, ce qui meurtrit et fait du bien : trouve ce que tu aimes et laisse-le te tuer.
Le briquet, lui, est introuvable. Anna se rabat sur l’allume-cigare, le truc qu’on ne pense même plus à utiliser, mal placé sur le tableau de bord. Elle entend finalement le déclic et se penche au moment où le sanglier surgit sur la gauche ; l’animal est pris dans la lumière des phares, marque une hésitation. L’impact sourd évoque la coque d’une barque heurtant un rocher. Les semelles usées des baskets glissent sur les pédales, la camionnette fait une embardée et sort de route. À quatre-vingt-dix kilomètres-heure, le petit fossé latéral pas plus profond qu’un mètre fait pourtant bien des dégâts : le châssis du Renault Master et sa rôtissoire aménagée racle l’asphalte, ça fait des étincelles comme des allumettes de Bengale, la tôle se plie, le métal crisse, la double portière arrière s’ouvre à la volée et des dizaines de poulets sans tête se répandent sur la route.
Le fourgon s’immobilise.
Anna est assise de biais, la ceinture la retient et lacère son cou. Elle ressent une douleur vive à l’épaule. L’allume-cigare encore chaud roule par terre, tombe sur la chaussée par la portière qui s’est ouverte. Anna comprend, détache la ceinture et saute du camion. À peine le temps de s’éloigner en courant que le fourgon s’embrase, la ligne des flammes zigzague sur le bitume, mettant le feu aux poulets trempés d’essence, balises dans la nuit.
Alors qu’elle contemple le désastre, un souffle rauque la fait se retourner. Le sanglier gît sur le flanc, sa cage thoracique se soulève dans une respiration saccadée. Son œil noir et luisant la regarde tandis que son cœur se cramponne à la vie. Ton camion brûle, mais c’est moi qui meurs. Anna constate que c’est une laie qui doit peser ses quatre-vingts kilos, peut-être a-t-elle des petits quelque part. Elle devrait tenter quelque chose pour la sauver, mais il y a la peur et le dégoût que lui inspire l’animal blessé. La gueule de la laie semble s’étirer dans un sourire. Anna s’agenouille, pose une main sur son ventre comme pour l’apaiser, le poil est humide de sueur. La laie tente de la mordre, Anna s’écarte et s’éloigne de la bête.
Elle se rend compte alors que la cigarette jamais allumée est encore coincée entre ses lèvres.
C’est pas une bonne raison pour arrêter de fumer, Anna ?
Anna se tourne vers les flammes qui montent haut vers le ciel. Au loin, un gyrophare pointe dans sa direction. Elle est seule avec sa cigarette tordue entre les lèvres. Elle pense à ses affaires restées à l’intérieur : téléphone, clés, papiers.
Sur le flanc de la camionnette en train de se consumer, Anna peut encore lire ce qui faisait sa petite entreprise depuis cinq ans, le crédit à la consommation, les réveils à l’aube, les milliers de kilomètres parcourus ; elle lui avait choisi un joli nom un peu naïf, peint en lettres rouges sur fond blanc.
Et pendant un bon moment, ça avait marché :
La Ronde des Poulets.
*
Il a regardé la télé le plus longtemps possible — le Nokia à portée de main sur le canapé au cas où elle rappellerait, luttant contre le sommeil, laissant la lumière de la kitchenette allumée. Mais quand la voiture approche du bungalow, il se réveille en sursaut. La petite horloge au-dessus de l’évier indique minuit trente. Il éteint la télé et se précipite à l’extérieur. Son épaule heurte l’encadrement de la porte.
La fourgonnette de la gendarmerie s’arrête devant la pergola dont la charpente sommaire est recouverte d’une bâche en plastique verte.
« Maman ! »
Anna n’a pas encore refermé la portière, accuse le choc du corps de son fils contre le sien. Elle le serre dans ses bras, passe une main dans ses cheveux épais et noirs : « Tout va bien, Léo, tout va bien. »
Les deux gendarmes regardent la mère et le fils en silence. Le moteur de leur fourgon tourne au point mort, la lueur des phares éclaire la forêt de conifères dans le prolongement du bungalow. Anna semble se souvenir d’eux, se retourne.
« Merci de m’avoir ramenée. »
Celui qui est au volant la regarde avec insistance :
« Y a pas de quoi, on va en profiter pour faire une ronde dans le coin. N’oubliez pas d’aller chercher les formulaires à la préfecture pour refaire vos papiers. »
Le gendarme lui adresse un clin d’œil avant de s’éloigner en marche arrière, masquant sa convoitise par de la sollicitude.
Connard.
Anna franchit le seuil du bungalow derrière son fils. Elle ne referme pas la porte, à quoi bon, le monde est toujours là, et l’intérieur sent le renfermé. Le garçon sort du frigo les deux sandwichs qu’il lui a préparés. Thon-mayonnaise, avec des tranches de pain de mie. Et une bière qu’il s’empresse de décapsuler. Il n’oublie pas la serviette en papier.
« Merci, mon lapin. »
Il n’aime plus trop le « mon lapin ». Anna le sait, ça lui échappe encore. Pour une fois, Léo ne réplique pas. Il a 13 ans, le docteur dit qu’il est dans la moyenne de sa courbe de croissance. Mais, à force de se prendre en charge, il est devenu plus mûr que son âge. Cela n’empêche : elle voit bien qu’il a sommeil et fait un effort pour lui tenir compagnie.
« Hé, Léo. Tu peux aller te coucher, tu sais ?
— Ça va, maman ? Tu n’as rien, alors ?
— Juste un peu mal à l’épaule, c’est supportable.
— Faudrait voir un médecin, non ?
— Quelques cachets suffiront.
— Et La Ronde des poulets ?
— Partie en fumée… »
Ça semble le réveiller tout à fait :
« Tu m’as rien dit !
— Je voulais pas t’inquiéter.
— Merde, maman.
— Pas de gros mots. L’assurance va nous aider de toute façon.
— C’est pas ça, tu aurais pu mourir brûlée ! »
Léo la fixe maintenant comme si elle était une survivante.
« Comment c’est arrivé ?
— Un sanglier.
— Ah ouais ?!
— J’ai ma bonne étoile, aussi.
— Sans blague.
— Le camion est dans le fossé, mais moi je suis vivante. La chance, c’est aussi quand on manque de pot. »
Anna mord dans son sandwich. Elle n’a pas faim, mais ne veut pas décevoir son fils qui a pensé à son dîner.
« Va te coucher, maintenant. On reparle de tout ça demain, d’accord ? »
Ils s’embrassent et Léo referme la porte de sa chambre derrière lui. Elle hésite à lui rappeler de se brosser les dents, laisse tomber.
Anna sort sous la véranda, emportant la bouteille de bière et une petite boîte métallique qu’elle range dans le placard des disjoncteurs. La lune a passé son zénith. Les arbres grincent sous la brise comme les mâts d’un voilier, des aiguilles de pin s’accrochent à ses cheveux qu’elle retire d’un geste machinal.
Le transat vermoulu plie sous son poids. Anna ouvre la boîte, prend un des joints préparés à l’avance et l’allume. Après deux bouffées, son épaule va déjà mieux. Elle voudrait faire le vide dans sa tête, mais une montée d’angoisse grandit dans la nuit claire, une ombre capable de voiler l’éclat de la lune : si elle était morte dans cet accident, Léo aurait fini à l’Assistance. Il n’a personne d’autre qu’elle, et cette pensée suffit à l’écorcher vive. Son fils n’hériterait que de ce mobile home dont il reste à payer deux ans de crédit.
C’est-à-dire, rien.
Oui, tu as eu une sacrée veine, Anna.
Tu es vivante.
Elle tire une nouvelle bouffée de cette herbe qu’elle cultive dans un coin du potager. L’apaisement du corps arrive plus vite que celui de l’âme. En réalité, il nous manque la suite du précédent dialogue entre la mère et le fils, une sorte de coda. Ce qui la fait dériver vers une intuition anxiogène : au moment où elle ouvrait le placard pour prendre son herbe, Léo était ressorti de sa chambre et lui avait demandé ce qui se passerait maintenant.
« Je vais rester quelques semaines à la maison, le temps que l’assurance me rembourse et que je trouve un nouveau camion. »
Léo avait souri : « C’est pas si mal, je te verrai plus souvent. Encore une chance dans la malchance.
— Tout ira bien, mon lapin.
— Mon poulet, tu veux dire ! »
Les deux avaient ri.
Mais à présent qu’elle est seule sous la lune, la promesse faite à son fils a perdu de sa force.
Anna est moins confiante.
Anna doute.
Quelque chose lui dit que les emmerdes ne font que commencer.

2. POISSONS D’ARGENT
Le lendemain, dimanche, un vent d’autan récure le ciel des dernières scories de l’hiver. La lumière vive du jour nous permet de mieux voir le bungalow où vivent Anna et Léo, un de ces mobiles homes fournis en kit et posés sur des rondins. Bardage en vinyle, gouttières en plastique, toiture en goudron. Anna a ajouté une pergola et, dans le prolongement de la maisonnette, installé une remise et un auvent toilé où elle garait sa camionnette-rôtissoire. Le potager derrière l’étendoir à linge a été désherbé, prêt à recevoir ses semis.
Le bungalow est le dernier d’une trentaine disposés en lisière du camping municipal, là où le chemin sablonneux se termine en cul-de-sac. Seul un quart sont habités à l’année. On les reconnaît parce que ce sont les mieux aménagés et que, généralement, ils sont fleuris. Surfeurs, retraités et marginaux pour l’essentiel. Une clôture sépare les habitations du reste de la forêt qui s’étend sur des milliers d’hectares.
L’intérieur du mobile home est divisé en trois parties : aux extrémités, les deux chambres ; au centre, une mini-cuisine aménagée, un petit séjour et la salle de bains. Un peu plus de trente-cinq mètres carrés au total.
Assis sur le sofa en velours rouge usé, Léo jette un œil sur le calendrier des marées. Il se dit merde, ce serait trop con de ne pas y aller ce matin, et sort par la porte-fenêtre rejoindre sa mère dans le potager. Il se risque pieds nus sur le grépin, grimace à cause des aiguilles piquant sa peau.
Agenouillée, Anna creuse la terre avec une truelle. Ses cheveux longs agités par les rafales de vent masquent son visage.
« Tu plantes déjà des trucs ?
— Hein ? Non, je déterre. »
Un tas de terre grossit près d’elle au fur et à mesure qu’elle racle les entrailles du potager.
« Sauf que je ne sais pas si c’est exactement là, dit-elle.
— T’as caché un trésor ? », plaisante Léo.
Plusieurs monticules font penser qu’une taupe géante serait passée par là. Léo regarde autour de lui, heureusement le premier voisin vit dans la rangée suivante du lotissement. Aucun risque qu’il puisse voir que sa mère est barjo.
« Maman, le coefficient des marées est bon et le vent souffle de terre.
— Ouais, et alors ?
— Je pourrais aller surfer. »
Anna s’interrompt, ses bras sont couverts de terre noire et grasse jusqu’aux coudes. Elle regarde son fils.
« C’est le jour idéal pour débuter la saison », insiste Léo.
Anna se remet à creuser.
« Je pense pas que tu rentres dans ta combi de l’an passé.
— Pas grave si elle me serre. Et puis, j’ai pas dû grandir autant que ça.
— J’ai mal à l’épaule.
— À voir comme tu creuses, on dirait pas. Allez, on y va !
— J’ai pas la tête à ça.
— S’il te plaît, maman… »
Le bout de la pelle heurte quelque chose de dur. Anna sourit.
« Enfin ! Je savais qu’il était là, putain !
— Maman… Mais qu’est-ce que t’as ?
— J’ai plus de boulot, et toi tu me parles de surf. »
Anna sort de terre un pot fermé par un couvercle, le verre sale masque ce qu’il contient. Anna dégage ses cheveux du revers de la main, barbouille son front sans le vouloir. Elle plante sa truelle dans la terre et se dépêche de retourner au bungalow. Léo soupire et va chercher son matériel dans la remise.
Anna rince le pot sous le robinet de l’évier, l’essuie avec un torchon. Elle doit y mettre toute sa force pour réussir à l’ouvrir. Elle renverse son contenu sur le plan de travail. Les billets tombent par grappes silencieuses.
Léo revient à ce moment-là, vêtu de sa combinaison en néoprène.
« Regarde, tu vois qu’elle me va encore et… C’est quoi, ce fric ?!
— Tu sais bien que je crois pas aux banques.
— Il y a combien ?
— Deux mille trois cents euros exactement. De quoi payer mes poulets à Rodolphe et tenir en attendant les sous de l’assurance. C’est sûr qu’on mangera plutôt des pâtes que de la viande, mais bon, ça devrait le faire.
— On s’en fiche, j’adore ça. Et les sucres lents, c’est bon pour le sport, non ? »
Anna examine son fils vêtu de sa combinaison intégrale qui remonte sur ses avant-bras et ses chevilles. Elle voit les épaules qui s’élargissent, l’ombre de moustache sur sa lèvre supérieure, le petit homme qu’il devient.
« Il est de combien le coef’ déjà ?
— Soixante-cinq.
— Et la période ?
— Dix.
— Un vent offshore, tu dis ? »
Il a un beau sourire, Léo, il faut le voir.
*
Léo a sorti sa planche de la remise — un modèle fish avec l’arrière en forme de queue de poisson —, l’a calée sur le support de son vieux mountain bike. Anna l’attend sur son vélo, et les deux se mettent en route. Léo a déroulé sa combinaison à la taille, son dos se réchauffe au soleil. Sous le T-shirt, Anna a enfilé son maillot pour son premier bain de l’année.
Ils descendent le chemin menant à la plage, cadenassent leurs vélos près du parking. La plupart des voitures sont celles de citadins venant à l’océan pendant le week-end. Les touristes ne sont pas encore là. De toute façon, il leur suffirait de pédaler un moment vers le nord, et ils trouveraient des spots déserts. Mais, à cette saison, pas besoin de se tracasser à vouloir s’isoler sur la centaine de kilomètres de plage à disposition.
Léo transporte sa planche sous le bras. Anna se charge du sac à dos contenant les serviettes-éponges et la bouteille d’eau. Ils remontent l’allée centrale menant aux caillebotis qui traversent les dunes. Les deux rangées de restaurants, bars et commerces, sont encore fermées. Le bruit court que certains ont fait faillite et ne rouvriront pas. Anna songe alors à sa situation et son visage s’assombrit ; elle ralentit le pas, laisse son fils prendre un peu d’avance pour qu’il ne perçoive pas son trouble.
Léo passe devant un groupe d’adolescents, certains ont leurs planches, d’autres pas. Il les salue, l’un d’eux lui fait un doigt d’honneur, et tous s’esclaffent. Léo baisse la tête et continue tout droit.
Anna passe à son tour devant eux.
« La moindre des choses serait de répondre quand on vous dit bonjour.
— Elle veut quoi la pétasse ? »

Extraits
« À nouveau, ce sentiment d’oppression. Cette sensation que, où qu’elle regarde, des bouts d’humanité s’effritent comme les dunes de sable se font happer sous l’effet des tempêtes. » p. 60-61

« « Fous le camp ». Anna obéit. Elle avait besoin de ça, aussi. Besoin qu’on lui enfonce bien la gueule dans sa gamelle, qu’on lui fasse bien comprendre le rouage mesquin qu’elle représente dans la grande machine à broyer les hommes. » p. 109

À propos de l’auteur
INCARDONA_joseph_©DRJoseph Incardona © Photo DR

Joseph Incardona a 50 ans, il est Suisse d’origine italienne, auteur d’une douzaine romans, scénariste de BD et de films, dramaturge et réalisateur (un long métrage en 2013 et plusieurs courts métrages). Ses derniers livres, Derrière les panneaux, il y a des hommes (Finitude 2015), Grand Prix de littérature policière, et Chaleur (Finitude 2017), Prix du polar romand, ont connu un beau succès, tant critique que public. (Source: Éditions Finitude)

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Un Noël avec Winston

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En lice pour le Prix Wepler 2022

En deux mots
De son enfance à sa mort, Winston Churchill aura pris plaisir à fêter Noël, à en respecter l’esprit et les traditions. Même si son côté iconoclaste l’a quelquefois conduit à adapter la fête de famille à sa sauce. Guidé par ce fil rouge, on redécouvre la vie de l’une des figures tutélaires du XXe siècle.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Dans les pas de Churchill

Corinne Desarzens tient haut la main le pari un peu fou de son confronter à Winston Churchill. Cette vraie-fausse biographie brosse un portrait sensible de l’homme agrémenté de belles digressions. Un régal!

Proposons aux amateurs de listes de chercher les personnages historiques qui feraient d’excellents personnages de roman. Il y a alors fort à parier que Winston Churchill figurerait en bonne place de leur classement, tant la longévité et le destin de cet homme offre d’histoires à raconter.
Mais avant de parler de ce combattant, permettez-moi d’évoquer un souvenir, comme le font les anciens combattants. Je me souviens d’une soirée passée il y a plus de 25 ans maintenant dans la ferme où Corinne Desarzens vivait alors. La romancière venait de sortir un superbe roman intitulé Aubeterre dans lequel elle imaginait – avec ces détails qui ne trompent pas sur la véracité des faits – la vie de la famille Bauer sur trois générations.
Si l’autrice vivait littéralement avec ses personnages et racontait leur vie avec un œil pétillant de malice, la conversation a aussi pris quantités d’autres chemins. Elle parlait avec un même enthousiasme de ses souvenirs d’enfance, de sa dernière émotion musicale, de recettes de cuisine qu’elle avait testé à ses lectures marquantes – Corinne pouvait déclamer des passages entiers des romans qu’elle avait aimé – ou encore de détails sur l’histoire du lieu où elle vivait et des soubresauts de l’actualité.
Si je reviens sur cette rencontre, c’est parce qu’elle éclaire on ne peut mieux le livre qui vient de paraître. Un Noël avec Winston est un cabinet de curiosités, un savant mélange de biographie moulinée à l’érudition et à la sensibilité folle de l’autrice. Ici les sensations comptent autant que les faits historiques, l’émotion autant que les faits d’arme.
J’irais jusqu’à dire que nous croisons ici un homme plus vrai que ce qu’en racontent les milliers de pages noircies. À commencer par les mémoires rédigées par tout un régiment, suivies de centaines d’autres ouvrages: «Trente-sept tomes de mémoires, mille biographes qui dévorent et picorent à leur guise. Recommencent pour dire autrement. Assemblent, omettent, éclairent, poussent, freinent, s’attardent, s’étonnent même quand c’est fini. Or ce n’est jamais fini. Chaque projecteur pivote dans la nuit, passant aux mêmes endroits, mais ce qu’il éclaire change.»
Corinne a aussi beaucoup lu, mais elle cherché la rabelaisienne substantifique moëlle, l’angle d’attaque qui permet de mieux cerner l’homme. Et a trouvé la fête de Noël, à la fois universelle et si particulière dans chaque famille. Winston a ainsi construit sa propre tradition, avec ses variantes, souvent révélatrices.
Ce sont particulièrement les repas qu’elle va détailler, des volailles au pudding ainsi que la magie des lieux, en particulier cette demeure de Chartwell qui sera le théâtre de nombreuses rencontres capitales et où Corinne joue les passe-murailles.
Dans le Kent, il oubliera Blenheim, «ce monstrueux palais aux cent quatre-vingt-sept pièces et quatre hectares de toiture» de sa jeunesse où «il joue aux échecs, élève des vers à soie, dessine, joue du violoncelle et remporte une coupe d’escrime. À quatorze ans, il peut réciter 1200 vers des Lais de la Rome antique de Macaulay et des scènes entières de Shakespeare. Par la suite, Shelley et Byron, Childe Harold de celui-ci précisément dont Winston extraira l’appellation de Nations Unies, et puis Keats. Qui? Keats, l’auteur encore inconnu de cette Ode to Nightingale qu’il s’empressera d’apprendre par cœur.»
Si la suite est plus connue, Corinne nous la rappelle à sa manière, de son arrivée au pouvoir en mai 1940 jusqu’à son triomphe en juillet 1945. Bien avant les autres, il avait compris ce que l’accession d’Adolf Hitler à la tête de l’Allemagne pouvait avoir comme conséquences. Il a alors consacré toute son énergie, envers et contre tous ou presque, dans ce combat à l’issue plus qu’incertaine. De fait, il n’aura pas sauvé uniquement l’Angleterre, mais contribué largement à la victoire des alliés. Sans oublier les poussières d’Empire qui resteront attachées à la Couronne.
Mais comme les triomphes sont de courte durée, il sera remercié dans la foulée avant de renaître et mener une seconde carrière politique de 1951 à 1955.
Rien de ce qui est important ne manque, des combats au parlement jusqu’aux difficiles négociations à Yalta avec un Roosevelt malade et un Staline intransigeant, mais l’essentiel, je l’ai dit, n’est pas là. Il est dans ce portrait subjectif d’un homme et dans les splendides digressions d’une formidable romancière.

Un Noël avec Winston
Corinne Desarzens
Éditions La Baconnière
Roman
168 p., 19 €
EAN 9782889600861
Paru le 8/09/2022

Où?
Le roman est situé au Royaume-Uni, de Blenheim dans l’Oxfordshire à Londres, en passant par l’Écosse et Westerham dans le Kent.

Quand?
L’action se déroule de la fin du XIXe siècle à 1965.

Ce qu’en dit l’éditeur
Tournant le dos à la biographie linéaire en préférant un montage stylistique libre, Corinne Desarzens accueille les moments décisifs, les anecdotes et les histoires qui dessinent le portrait monstre d’un Winston Churchill éclatant et imprévisible. On découvre ainsi, cheminant par séquences dans sa vie, la tension lors du vote de remplacement de Chamberlain, l’atmosphère de la conférence de Yalta, les méthodes mnémotechniques du vieux lion pour retenir ses mille-sept-cents discours, sa demeure qui est un monde en soi, ses dettes, son combustible…
Ce portrait intime d’un homme excessif décrit, par-delà ses défauts et ses qualités, un sauvage, un phénix, un être que rien n’abat.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Télégramme (Stéphane Bugat)
Actualitté (Lolita Francoeur)
RTS (La librairie francophone)
Le blog de Francis Richard

Les premières pages du livre
Le meilleur moment, lors d’une fête, c’est l’avant et l’après. L’avant, plein d’appréhension, à élaborer les étapes des préparatifs, saisi par l’envie de fuir loin des aiguilles de la montre et d’ignorer le coup de gong à l’arrivée des premiers invités. L’après, une cuisse de poulet à la main, très tard, un sourire ruisselant de graisse, se laissant accueillir par la nuit ouverte. Le moment d’assister à l’effondrement des matières, de jubiler à l’arrogance enfin courbée d’un plat vedette, de dire merci à l’eau chaude consolant la vaisselle, oscillant entre l’envie de rester debout le plus longtemps possible, observant comme jamais auparavant les sinuosités de la graisse contre les parois de l’évier, et celle de se jeter sur le premier lit venu, de s’y enterrer jusqu’au printemps, rêvant de se débarrasser de tout. Pour s’emparer, encore, d’un morceau de bleu de Gex avec les doigts. Les contours encrés de montagnes, les longs jets de lassos capricieux des millibars, dans le bleu tenace, ou le presque vert du Morbier. Ce bleu de l’iris, cette fleur qui s’imprime elle-même, laissant les doigts tachés d’un bleu violacé. Une fête se savoure deux fois. Avidement, la première. En freinant, hallucinant, décelant partout des présages, la deuxième. Noël sert à ça. Nous avons bien mangé. Nous avons mangé autrement. L’assiette, comme le lit, est un carrefour. Un moment de vérité.
Car Noël, cette branche de genévrier qui peut être un champ de mines, est d’abord une assiette. Et Winston, Winston Churchill, c’est Noël. Noël à lui tout seul.

La façade principale de Blenheim, colossale bâtisse de l’Oxfordshire, mesure cent soixante mètres de long. Un renflement central, sein unique et bombé, coup d’estomac repoussant la table, sépare deux ailes aux mouvements majestueux d’une traîne balayant les pelouses. C’est dans une petite pièce, la plus proche de l’entrée que naît Winston, à une heure et demie du matin, le 30 novembre 1874. Le duc d’Édimbourg naîtra sur une table de cuisine. Les familles royales aiment les coutumes archaïques. C’est le temps de l’Avent, à Blenheim. Bourdonne l’essaim des domestiques, qui doivent rester invisibles. Les usages en vigueur, qui ne connaissent pas le rond de serviette aux initiales ou au nom de qui va s’essuyer plusieurs fois avec la même serviette, imposent de laver le linge de table après chaque repas. C’est le temps, déjà, des préparatifs de Noël, de tous ces Noëls de son enfance que le petit bouledogue au poil de feu passera loin de ses parents. De sa mère américaine aspirée par le tourbillon des bals et des liaisons. Des parents à qui Winston, suppliant, désespéré, écrira soixante fois et qui ne lui répondront, eux, que six fois. Une étoile polaire, qu’il aimera tendrement sans qu’elle lui rende, ou trop tardivement, cette tendresse. Un père dédaigneux, sans cesse enclin aux reproches, que Winston passera toute sa vie à vénérer. Une nounou quinquagénaire au nom glacial, Mrs Everest, qui lui dispensera la seule vraie chaleur, lui aux fesses entaillées par les coups de canne souvent administrés dans son école, Harrow. Tu seras bien, là-haut, c’est sur les collines, tu verras. Il joue aux échecs, élève des vers à soie, dessine, joue du violoncelle et remporte une coupe d’escrime. À quatorze ans, il peut réciter 1200 vers des Lais de la Rome antique de Macaulay et des scènes entières de Shakespeare. Par la suite, Shelley et Byron, Childe Harold de celui-ci précisément dont Winston extraira l’appellation de Nations Unies, et puis Keats. Qui? Keats, l’auteur encore inconnu de cette Ode to Nightingale qu’il s’empressera d’apprendre par cœur. Ces ressources, ces boucliers, ces pétards dans l’ourlet du suaire, ces passages essentiels qui, plus tard, maintiendront le moral des troupes en guerre, Winston se souciant autant du chant choral que de la pénurie de cartes à jouer. Cette attention à laquelle il n’a jamais eu droit, petit, explique l’enjouement fébrile et si contagieux qui incitera ses invités à se mettre à quatre pattes sur le parquet pour le voir reconstituer, avec des verres et des carafes, les phases décisives des batailles menées par ses ancêtres, les ducs de Marlborough. À Gettysburg, Winston désarçonnera le guide en le corrigeant sur la disposition des troupes et des canons. À seize ans, il écrit à un ami qu’il pressent une invasion d’une ampleur inouïe et l’assure qu’il sera à la hauteur le moment venu pour sauver la capitale et l’Empire. Son école: la caserne. Son université: le champ de bataille. Son mentor occasionnel: un amant de sa mère qui lui apprend comment utiliser, à la manière d’un orgue, chaque note de la voix humaine. Son premier grand amour: l’Empire. Car il tombe éperdument amoureux, oui, de toutes ces zones en rose sur la carte, des Indes malgré les suttees, les bûchers dressés pour les veuves, et les thugees, les assassinats rituels des voyageurs. L’Empire dont il décrit si bien la chaleur, si dense qu’on peut la soulever avec les mains, qui appuie sur les épaules comme un sac à dos et qui pèse sur la tête comme un cauchemar.
Pour l’instant, il n’est pas encore l’homme au cigare, ni l’icône de 1941, ce lion hargneux et au nez court à la Grace Kelly, immortalisé au moment où Yousuf Karsh, jeune photographe d’origine arménienne installé au Canada, vient de lui enlever, justement, if you please, Sir, son cigare de la bouche. Pas encore le bon vivant au sourire ensorcelant, prônant, à la Curnonsky – dont il est de deux ans le cadet –, la pratique raisonnée de tous les excès et l’abstention nonchalante de tous les sports. Le golf? Autant courir après une pilule de quinine. Et la course? Oui, s’il faut échapper aux suffragettes qui l’attaquent, un fouet de cheval à la main. Or il en pratique beaucoup, en réalité, et manifeste une extraordinaire agilité jusqu’à épuiser, à un âge avancé, son garde du corps, le fidèle inspecteur Thompson qui, lui, perdra 12 kilos en tentant de suivre son rythme. Poussé sur les scènes d’action, Winston s’expose à tous les dangers, bat un chiffre record du nombre d’accidents, d’une grave chute d’arbre à l’âge de dix-neuf ans aux fractures répétées et à la participation, avant même la Première Guerre, à quatre conflits en terres lointaines, en mission au Soudan puis contre les Boers, en Afrique du Sud. Durant une nuit effroyable, errant dans le désert sur une centaine de kilomètres après avoir échappé à une embuscade, son sauvetage sera Orion, cette constellation en forme de sablier, ce même #let d’étoiles qui, quelque temps plus tard et sans boussole, lui sauvera une seconde fois la vie. Le voici à Durban en Afrique du Sud, acclamé en héros le soir de Noël 1899. Il chassera le rhinocéros et le crocodile, et puis le phacochère à la lance. Lui-même écorché vif, sans anesthésie, il donnera un peu de sa peau, du diamètre d’une pièce de monnaie, pour la faire greffer sur un ami en danger. Un peu de son épiderme délicat, si délicat que Winston se contentera facilement du meilleur.
De sous-vêtements de soie, de bottes Lobb et de pantoufles en antilope grise de chez Hook, Knowles & Co. Une vie quotidienne tout aussi mouvementée, mordant sur le trottoir, en voiture, pour contourner les embouteillages, glissant un chèque de deux guinées dans une enveloppe pour remercier la chiromancienne qui lui annonce de grandes difficultés tout en lui promettant le sommet. Une vie déjà si mouvementée et si fertile en rebondissements qu’on peine à imaginer ce qui peut lui arriver de plus. Or nous ne sommes qu’en 1908. Page 80, et il y en a 1212, dans cette biographie d’Andrew Roberts, sans doute la plus fluide parmi le millier d’autres déjà parues. L’a-t-on imaginé jeune?

À la recherche d’un marque-page, je tombe sur un horaire des marées de 1968, de la région de Beg-Meil dans le Finistère où nous passions nos vacances en famille. Huit colonnes détaillant les phases de la lune commandant les hautes eaux et les basses eaux de cette mer séparant la France du royaume, là-bas, du charbon et de la brique rouge. Là-bas. Vibre un petit nerf. Plus tard, nous avons eu pour voisins Donald et Patricia Prater, Britanniques de retour de Nouvelle-Zélande, une fois leurs trois enfants élevés. Donald à la prestance espiègle et au sourire fugace avait combattu au 4e bataillon des Royal Fusiliers. J’ai fait la bataille du désert, se contentait-il de dire en guise de présentation, persuadé que c’était bien assez, ne se doutant pas de notre ignorance. Les êtres humains ont parfois d’autres qualités insoupçonnées, parfaitement non négociables, qui suscitent autour d’eux une admiration immédiate, où qu’ils se trouvent. Une chanson a capella, trois vers d’un poème, une mélodie sans raison provoquent un effet de surprise qui parfois serre le cœur. Négligeable? Une minute, à peine, tient en respect et peut sauver la vie. Notre voisin possédait un petit instrument à cordes, un petit instrument de rien qui, d’emblée le faisait aimer de tous. Mon père était jaloux, non de la bataille ni du sourire, ni même de la prestance, mais de l’humeur toujours généreuse, ensoleillée, naturelle de son voisin, et surtout parce que Donald jouait du banjo.
Il jouait du banjo à Noël.

1908: l’année où Winston, trente-trois ans, se rend à un dîner auquel, à la dernière minute et pour éviter d’être treize à table, l’hôtesse a convié Clementine Hozier, vingt-trois ans, qui consulte l’état de ses gants, hésite et ne tente que de faire durer sa robe blanche empesée. Winston a été fiancé deux ou trois fois, Clementine aussi, la troisième avec un lord qui avait les faveurs de sa mère, manœuvrant pour les laisser seuls, lâchés dans un labyrinthe toute une après-midi, mais cela n’avait rien donné. Fiasco qui, à la mère de Clementine, rappelle celui de la Cerisaie de Tchekhov, quand les anciens maîtres du domaine laissent seuls Lopakhine et Varia. Et que se passe-t-il? Rien, justement. Ils ne se disent que quelques phrases plates, parlent du froid, du thermomètre qui est cassé, de cette maison abandonnée, qui sera vendue et qu’on ne reverra plus. Tout le contraire survient, à ce dîner de 1908, de la sensation de démangeaison au ravissement, traversés, l’un et l’autre, par ce hunch, sorte d’intuition soudaine, hors de toute attente, presque toujours juste. Mille sept cents lettres, roucoulantes ou austères, échangées plus tard, Clementine sera toujours la reine de Winston. Mille sept cents, c’est aussi le nombre de discours qu’il prononcera d’ici la Deuxième Guerre. Avec un système anti-trous de mémoire bien à lui, mis au point depuis des décennies, en retenant les mots clefs de chaque phrase, scandés et relancés, dans le style psaumes. »

Extraits
« Il se relève toujours. Un phénix.
À se demander s’il faut prescrire le cul-de-sac pour rebondir et le malheur pour s’en sortir.
Un petit rondouillard debout sur les toits, à regarder les bombardements.
Un grand homme.
Ce halo de respect. Trente-sept tomes de mémoires, mille biographes qui dévorent et picorent à leur guise. Recommencent pour dire autrement. Assemblent, omettent, éclairent, poussent, freinent, s’attardent, s’étonnent même quand c’est fini.
Or ce n’est jamais fini. Chaque projecteur pivote dans la nuit, passant aux mêmes endroits, mais ce qu’il éclaire change.
À l’existence ignorée par quantité de gamins, persuadés que Sherlock Holmes, lui, a réellement vécu.
Très aimé. Bruyamment. En silence. Anéantis par le chagrin, les parents des sous-mariniers torpillés. Et tant d’ennemis.
Détesté. Cet incendiaire. Ce Don Quichotte égoïste. » p. 25

« Une maison ? À l’opposé, Chartwell, de cette définition alambiquée: un agrégat de techniques visant à réaliser l’adéquation entre soi et la planète, une pliure cosmique qui fait coïncider la psyché avec la matière. Cet accablement oublie la lumière. Déjà de la vie de l’esprit. Et ça dépasse ces mots solennels. La maison représente davantage que les matériaux qui la composent. Plutôt un lien d’amour qui noue l’homme aux choses.
C’est très vrai de Chartwell. C’est une enveloppe. Comme la peau est le dernier rempart du corps. Comme le siren suit ou zip-up-all-in-one, cette combinaison zipée, si confortable quelle qu’en soit la matière, est le vêtement idéal. Comme le temps, cette couverture, protège et consolide peu à peu les membranes.
Loin devant l’attachement de son propriétaire, Chartwell en est le prolongement naturel, les espaces extérieurs irriguant son être intérieur aussi sûrement et constamment que les passages de textes qu il connaît par cœur.
Blenheim, ce grand machin, ce monstrueux palais de Blenheim aux cent quatre-vingt-sept pièces et quatre hectares de toiture, n’est que le lieu de naissance de Winston. Rien de plus pour celui qui passe ses premières années en Irlande du Nord, à part quelques visites à l’un ou l’autre des membres de sa famille, et qui ne s’installera à Chartwell qu’à l’âge de quarante-neuf ans. Contrairement à d’autres demeures de personnalités, ce manoir, peu à peu et après bien des péripéties, devient l’œuvre de Winston. À la fois le lieu désigné pour rendre visite à l’histoire et du pain bénit pour ceux qui en coulisses vont en assurer l’entretien, recevant ainsi la confirmation qu’on se laisse toujours impressionner par les maisons. » p. 38

« De mème qu’une ville étrangère devient un univers sitôt qu’on connaît un seul de ses habitants, incitant à scanner des yeux, partout, la moindre mention de cette ville, s’intéresser à un nom particulier fait aussitôt voyager dans une vaste constellation. C’est une étoile fixe, d’autant plus brillante si elle s’allume lorsqu’on ne s’y attend pas.
L’aveu de choisir une biographie de Winston comme livre de chevet provoque un sourire, approuvant la perspective de s’encorder pour gravir une haute montagne, avec des provisions en abondance.
À moins que le seul nom de Churchill ne refroidisse l’atmosphère. Trop imposante, la statue, trop glissant, le marbre. Trop préoccupé, le regard, trop difficile à écarter tout à fait, cette transpiration par l’angoisse. Ne flottent plus qu’un relent de vieux cigare, de naphtaline, de toutes ces odeurs en voie de disparition, le crin de cheval et l’herbe mouillée, le soufre et les rubans encreurs, les stencils et les feuilles mortes rassemblées en tas qui fume. L’esprit de sérieux, la soudaine gravité jetée comme du sable sur les départs de feu, les fous rires et les chagrins, les enthousiasmes et les joies trop éruptives. » p. 107

À propos de l’auteur
DESARZENS_Corinne_©DR_La_BaconniereCorinne Desarzens © Photo DR – La Baconnière

Née à Sète en 1952, Corinne Desarzens est une écrivaine et journaliste franco-suisse licenciée en russe. Passionnée par les langues et l’art d’intercepter les conversations, parfois traductrice, auteure de romans, nouvelles et récits de voyage, dont Un Roi (Grasset, 2011), L’Italie, c’est toujours bien (La Baconnière, 2017), elle est l’une des grandes stylistes de Suisse romande. Elle a été lauréate des Prix suisses de littérature en 2020 pour La lune bouge lentement mais elle traverse la ville. (Source: Éditions La Baconnière)

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Finaliste du prix du Roman Fnac 2022

En deux mots
Emma, Jeanne et leur mère Claire vivent dans la peur. Leur père et mari les bat régulièrement sous l’œil indifférent des habitants de leur village valaisan. Jeanne va chercher son salut dans la fuite, sa sœur dans la mort. Peut-on construire une vie sur la colère?

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Ma sœur, ma mère et… mon père

Sarah Jollien-Fardel est l’une des grandes découvertes de cette rentrée. Autour d’un père d’une violence extrême vis-à-vis de sa femme et de ses deux filles, elle construit un roman qui ne laissera personne indifférent.

Dans ce village de montagne des Alpes valaisannes, la vie d’Emma, de sa sœur Jeanne et de leur mère est un enfer. Un enfer qui a un nom, Louis. Quand ce chauffeur routier n’est pas sur les routes, il fait régner la terreur sur sa famille. Une violence qui surgit pour une broutille. Alors les coups pleuvent. Jeanne, la narratrice, a appris à anticiper et son intuition lui permet d’être davantage épargnée. Jusqu’à ce jour où elle tient tête à son père. Ses blessures nécessiteront de faire venir le médecin. Mais au lieu de signaler l’agression, ce dernier se contentera de soigner la fillette. Une lâcheté dont il n’est pas seul coupable. Dans le village, on sait, mais on se tait.
Jeanne va réussir à fuir en s’inscrivant au cours de formation des institutrices qui vont l’éloigner durant cinq années. Sa sœur aînée va trouver un emploi de serveuse chez un cafetier qui l’héberge également. En découvrant sa petite chambre, Jeanne va aussi apprendre que sa sœur a aussi régulièrement été victime de violences sexuelles. La préférée de son père, va n’en souffrir que davantage.
Emma aura essayé de s’en sortir, de trouver un gentil mari. Mais sa réputation de trainée aura raison de son projet. La vie lui deviendra insupportable et la seule issue qu’elle trouvera sera le suicide. Un drame suivi d’un scandale lors des obsèques. «Ma mémoire, pourtant intransigeante et impeccable, a effacé le monologue que j’ai vomi au visage de mon père. Une tante que je connais à peine, sœur de ma mère, m’entraîne alors que je hurle, ça je me le rappelle: « Tu l’as violée, tu l’as tuée. » Mes adieux à ma sœur se sont terminés au sommet de ces marches en pierre.»
Alors, il faut apprendre à vivre avec cette absence. C’est à Lausanne qu’elle va découvrir qu’une autre vie est possible. En nageant dans le Léman, elle découvre son corps. Dans les bras de Charlotte, la grande bourgeoise affranchie, elle va vivre une première expérience sexuelle. Mais c’est avec Marine, l’assistante sociale au grand cœur, qu’elle découvre la mécanique du cœur. Mais alors qu’elle semble avoir trouvé un nouvel équilibre, un nouveau choc, une nouvelle mort va la fragiliser à nouveau.
Sarah Jollien-Fardel réussit avec une écriture classique et limpide, aux mots soigneusement choisis, à dire la souffrance et la violence qui marquent à vie. Elle montre aussi combien il est difficile de se débarrasser d’un tel traumatisme. Jeanne va essayer, cherche l’appui d’un psy, de ses ami(e)s. Le retour en Valais lui permettra-t-elle de trouver l’apaisement? C’est tout l’enjeu de ce roman impitoyable entièrement construit sur une «destructrice intranquillité».
S’il n’y a rien d’autobiographique dans cette violence familiale, la colère qui porte tout le livre est bien réelle. Sarah Jollien-Fardel, qui a grandi dans un village valaisan, où les hommes et la religion dictaient leur loi. Elle aussi a ressenti le besoin de quitter cette contrée aux traditions pesantes pour vivre à Lausanne. Et comme Jeanne, elle est aujourd’hui de retour sur ses terres natales. Après avoir tenu plusieurs blogs et tenté sa chance avec son roman auprès de nombreux éditeurs, elle a participé à une rencontre avec Robert Seethaler, qui était accompagné de son éditrice Sabine Wespieser. Deux rencontres qui vont s’avérer déterminantes. Et la belle histoire ne s’arrête pas là, car Sa préférée est notamment en lice pour le Prix Goncourt !

Sa préférée
Sarah Jollien-Fardel
Sabine Wespieser Éditeur
Roman
208 p., 20 €
EAN 9782848054568
Paru le 25/08/2022

Où?
Le roman est situé en Suisse, dans un village du Valais qui n’est pas nommé ainsi qu’à Conthey et Sion, puis à Lausanne. On y évoque aussi Paris.

Quand?
L’action se déroule dans les années 1980-1990.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans ce village haut perché des montagnes valaisannes, tout se sait, et personne ne dit rien. Jeanne, la narratrice, apprend tôt à esquiver la brutalité perverse de son père. Si sa mère et sa sœur se résignent aux coups et à la déferlante des mots orduriers, elle lui tient tête. Un jour, pour une réponse péremptoire prononcée avec l’assurance de ses huit ans, il la tabasse. Convaincue que le médecin du village, appelé à son chevet, va mettre fin au cauchemar, elle est sidérée par son silence.
Dès lors, la haine de son père et le dégoût face à tant de lâcheté vont servir de viatique à Jeanne. À l’École normale d’instituteurs de Sion, elle vit cinq années de répit. Mais le suicide de sa sœur agit comme une insoutenable réplique de la violence fondatrice.
Réfugiée à Lausanne, la jeune femme, que le moindre bruit fait toujours sursauter, trouve enfin une forme d’apaisement. Le plaisir de nager dans le lac Léman est le seul qu’elle s’accorde. Habitée par sa rage d’oublier et de vivre, elle se laisse pourtant approcher par un cercle d’êtres bienveillants que sa sauvagerie n’effraie pas, s’essayant même à une vie amoureuse.
Dans une langue âpre, syncopée, Sarah Jollien-Fardel dit avec force le prix à payer pour cette émancipation à marche forcée. Car le passé inlassablement s’invite.
Sa préférée est un roman puissant sur l’appartenance à une terre natale, où Jeanne n’aura de cesse de revenir, aimantée par son amour pour sa mère et la culpabilité de n’avoir su la protéger de son destin.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
En Attendant Nadeau (Feya Dervitsiotis)
La lettre du libraire
Femina.ch (Isabelle Falconnier)
La Cause littéraire (Stéphane Bret)
Blog Aline-a-lu (Aline Sirba)


Sarah Jollien-Fardel présente son premier roman Sa préférée © Production Lire à Lausanne

Les premières pages du livre
« Tout à coup il a un fusil dans les mains. La minute d’avant, je le jure, on mangeait des pommes de terre. Presque en silence. Ma sœur jacassait. Comme souvent. Mon père disait «Elle peut pas la boucler, cette gamine». Mais elle continuait ses babillages. Elle était naïve, joyeuse, un peu sotte, drôle et gentille. Elle apprenait tout avec lenteur à l’école. Elle ne sentait pas lorsque le souffle de mon père changeait, quand son regard annonçait qu’on allait prendre une bonne volée. Elle parlait sans fin. Moi, je vivais sur mes gardes, je n’étais jamais tranquille, j’avais la trouille collée au corps en permanence. Je voyais la faiblesse de ma mère, la stupidité et la cruauté de mon père. Je voyais l’innocence de ma sœur aînée. Je voyais tout. Et je savais que je n’étais pas de la même trempe qu’eux. Ma faiblesse à moi, c’était l’orgueil. Un orgueil qui m’a tenue vaillante et debout. Il m’a perdue aussi. J’étais une enfant. Je comprenais sans savoir.
C’étaient invariablement les mêmes scènes. Il rentrait après sa journée sur les routes. Il empestait l’alcool. S’il s’asseyait au salon dans le canapé en cuir décrépit, s’il s’endormait, on savait alors que nous serions, toutes les trois, en paix pour quelques heures. S’il posait son corps massif sur une chaise de la cuisine, s’il prenait un couteau pour ouvrir des noix ou pour trancher un morceau de ces fromages qu’il faisait vieillir dans la cave au sol terreux, on n’y couperait pas. C’était d’une banalité désolante. Un scénario usé jusqu’à la corde, où chacun jouait le rôle qui lui était prédestiné. Personne n’avait le recul du spectateur. Nous étions tous les quatre embarqués dans la même valse, où chacun posait les pieds au bon endroit. Nous n’avions ni la conscience, ni l’imprudence de risquer un autre pas.
Ça pouvait être la viande filandreuse du ragoût, un clou de girofle de trop, une feuille de laurier trop dure, une carotte trop cuite, des oignons coupés trop gros. Ça pouvait être la pluie ou la chaleur étouffante de la cabine de son camion. Ça pouvait être rien. Et ça démarrait. Les cris, la peur, la vulgarité des mots, un verre contre un mur, une claque sur le visage de ma sœur ou de ma mère. Je courais sous la table, je fixais le mouvement des pieds dans cette danse familiale trop connue. Parfois, ma mère tombait devant moi, lovée en boule sur le sol. Ses yeux criaient la peur, ses yeux criaient «Pars», je détalais sous mon lit. Regarder, observer. Jauger. Rester ou courir. Mais jamais, jamais boucher mes oreilles. Ma sœur, elle, plaquait ses mains sur les siennes. Moi, je voulais entendre. Déceler un bruit qui indiquerait que, cette fois, c’était plus grave. Écouter les mots, chaque mot : sale pute, traînée, je t’ai sortie de ta merde, t’as vu comme t’es moche, pauvre conne, je vais te tuer. Derrière les mots, la haine, la misère, la honte. Et la peur. Les mots étaient importants. Je devais les écouter tous. Et leur intonation aussi. A force de scènes, j’avais réussi à distinguer s’il était trop aviné ou trop fatigué pour aller jusqu’au bout, jusqu’aux coups. S’il allait s’épuiser ou s’il avait la force de pousser ma mère contre un mur ou un meuble et de la frapper.
Je sentais aussi le miel bon marché qu’il ajoutait aux tremolos. Ceux-ci étaient terribles. Et je ne sais pas pourquoi, ni comment, ma mère et ma sœur pouvaient être endormies par cette fausse douceur. Croire qu’ils n’étaient pas, eux aussi, un prélude à sa haine. Elles croyaient, elles espéraient surtout que, ce soir-là̀, nous passerions outre. Peut-être c’était pire encore de savoir. J’avais l’impression d’être sa complice. J’anticipais en prétextant des devoirs à finir pour m’éloigner. Ou je débarrassais à toute vitesse la table, afin qu’elle soit libérée des objets qu’il pourrait nous balancer à travers la figure. Le pire, c’étaient les bouteilles. Il les faisait valdinguer contre les murs, il fallait se courber pour éviter leur trajectoire. Je craignais le poids de la carafe en émail dans laquelle maman préparait le sirop. J’avais réussi à voler un pot en plastique dans un grand magasin. Nous faisions les courses, elle et moi. A la racine des cheveux, ma mère avait la tempe cousue à cause d’un éclat d’une satanée bouteille, une mauvaise chute, avait-elle dit au docteur. Ses cheveux, je les trouvais merveilleux. Lisses et épais. Pas comme les miens. J’adorais les caresser, je me blottissais contre elle lorsqu’elle tricotait ou lisait. J’entortillais une de ses mèches aux reflets caramel autour de mon index. Ma chevelure n’avait pas de nuances, elle était foncée, terne, trop raide. Emmêlée, jamais brillante. Parfois, le nez contre ses cheveux, je respirais leur odeur en fermant les yeux. Elle me disait timidement d’arrêter. Elle était gênée que je puisse la trouver belle.
Au centre commercial, j’avais usé de manigances pour qu’elle achète ce pot en plastique à neuf francs nonante qui ne nous blesserait pas s’il le balançait sur nous. C’était trop cher, car il contrôlait chaque franc dépensé. Elle avait refusé. Deux jours plus tard, alors qu’elle m’avait envoyée chercher du beurre et de la polenta, j’avais réussi à voler et à planquer le pichet dans mon sac à dos d’écolière. Je transpirais, j’avais le cœur en pagaille à la caisse, mais j’avais réussi. Quand je l’ai posé sur la table en bois, griffée par la violence de mon père, bien droite, je l’ai regardée dans les yeux. «Tu l’as payé comment ?» J’avais prévu la combine, m’étais arrêtée en route, l’avais sali avec de la terre, rayé avec un petit caillou, puis rincé au bassin du village. «C’est la mère de Sophie qui le jetait, je lui ai dit que j’en cherchais un pour faire de la peinture, alors elle me l’a donné.» Ce moment où vous dites un mensonge. Cet instant suspendu, une fraction de seconde. Ça bascule dans un sens ou dans l’autre. Je savais manier le regard, le tenir sans faillir, l’enrober d’innocence. J’écartais bien les yeux et étirais mes lèvres dans un faux sourire fermé. Ça marchait toujours.
Comme ma mère et ma sœur se ressemblaient physiquement, mais aussi par leurs réactions, avec le temps, j’ai pensé que, si je n’étais pas comme elles, je devais forcément être comme lui. Sinon, comment expliquer qu’il baissait les yeux lorsque je le fixais sans broncher, qu’il ne me frappait jamais autrement qu’en me tirant les cheveux. Ni gifle, ni m’attraper par les épaules comme il faisait avec elles en les secouant comme des pruniers. Une seule fois, il a franchi le pas.
J’étais assise à la table de la cuisine. C’était un dimanche en fin de journée. Il était parti, comme tous les dimanches après le repas. On ne savait pas ce qu’il faisait de ses après-midi dominicaux. Ça m’intriguait, ces heures loin de la maison. Il allait où, avec qui ? J’interrogeais ma mère, elle se dérobait par une banalité ou une autre question : «On est pas bien, toutes les trois ?» Je le fuyais, mais, en même temps, tout tournait autour de lui. Puisqu’il avait le pouvoir terroriste de moduler l’air et l’ambiance, j’étais en permanence obsédée par lui. Ma mère cuisinait un coujenaze. Une recette humble de chez nous. Des pommes de terre et des haricots, qu’il fallait cuire à petit feu jusqu’à ce que l’eau s’évapore entièrement. Tout se mélangeait alors sans former une purée. Les haricots devenaient tendres, les patates fondantes. Ma mère cuisinait avec un rien. Parce qu’elle n’avait rien, elle grappillait des centimes où elle pouvait. Mais jamais la mitraille qu’elle trouvait dans les poches des pantalons de mon père avant de les laver. Rien n’était gratuit avec lui. Il l’avait giflée pour cinq centimes laissés délibérément sur la table. La chair des poulets était raclée, les os recuits pour un bouillon. Il lui arrivait souvent de demander un crédit à la gérante du petit commerce villageois. Mon père achetait un cochon par an. «C’est bon pour les truies», il disait.
Ce dimanche, dans la cuisine crépusculaire, je dessinais un tigre ou, plutôt le buste d’un tigre bonard et pas dangereux pour un sou. Une bouille tachetée, une casquette jaune et rouge, un pull bleu. J’avais plié les feuilles en deux, puis agrafé le long de la pliure. Dans ce livret bricolé avec ma maladresse enfantine, une histoire imaginaire dont je n’ai pas gardé de souvenir précis. Je ne me rappelle que l’exaltation de disposer un mot après un autre. Ce n’était même pas compliqué. C’était être loin de cette maison. J’avais adoré ces heures, les jours précédents, à plat ventre sur mon lit, quand les phrases s’étaient nouées d’elles-mêmes, jusqu’au point final. Une émotion ardente qui ressuscite à chaque fois que j’y pense. Ces mots connus de tous, arrangés à ma sauce, accolés à un adjectif plutôt qu’à un autre, formaient ce truc qui n’existerait pas sans moi. Ce n’était pas de la fierté́, c’était une joie solitaire avec un pouvoir magique immense : m’extirper de ma vie.
Il regarde par-dessus mon épaule alors que je peau- fine ce félin de gosse. Je n’avais aucun don pour le dessin, mais il fallait bien une couverture pour mon livre ! Je ne sais pas ce qui l’a attendri. Mon laisser- aller innocent – courbée, bras à l’équerre en train de colorier – ou alors l’odeur du repas, ou l’ambiance de la maisonnée, ou cette vision idéalisée de la famille au moment où il a pénétré dans la cuisine et qu’il nous a vues, ma mère et moi. A moins que ce ne fût-ce qu’il avait vécu durant son après-midi. Je ne sais pas, mais il a posé sa main large et calleuse sur mon crâne. Je me suis raidie d’un coup, sur la défensive.
«Tu fais quoi ?
– Ben, tu vois bien.
– Arrête de faire la maligne avec moi.»
Il retire sa main.
Je savais qu’il ne fallait jamais se risquer à le provoquer, mais, cette félicité-là, il ne la gâcherait pas. Ni le bonheur dense de fignoler cette historiette que je voulais montrer à ma maîtresse dès le lendemain.
Avec un ton hautain, aussi péremptoire que je pouvais l’adopter du haut de mes huit ans, j’ai osé :
«Un tigre, cher ami.»
2. J’avais entendu cette expression – «cher ami» – en sortant de la messe, dans la bouche du docteur Fauchère, à qui on ajoutait, avec déférence, l’article défini. «Le» docteur Fauchère était le médecin de notre village montagnard, l’un des rares universitaires à cette époque. Ce matin-là, Gaudin, le boucher, lui faisait des courbettes sur l’esplanade de l’église. Le docteur Fauchère avait ponctué la conversation d’un «merci, cher ami». Qu’est-ce que ça sonnait bien dans sa bouche ! Le sourire chaleureux, juste ce qu’il fallait entre la politesse et la retenue. Je trouvais que ce «cher ami» donnait un air important à celui qui le prononçait et signifiait clairement à son interlocuteur qu’il n’était pas du même rang. En douceur, avec subtilité. Alors j’ai osé crânement, «cher ami». Mon père était inculte, mais il avait l’instinct des méchants et des animaux. Comme Micky, le chat d’Emma, ma sœur, qui ne traînait jamais dans ses pieds, détalait sitôt que la Peugeot 404 bleu ciel de mon père apparaissait dans la cour en terre devant la maison. Je ne lui avais jamais laissé entrevoir mon mépris ni ma haine muette. Mais ce «cher ami» signait le premier tir de notre combat, qui ne se terminerait même pas avec la mort.
J’aurais pu anticiper, j’avais toujours les sens en éveil, la peur comme boussole. En une seconde, il a empoigné ma tête et m’a soulevée. La chaise est tombée. Mes oreilles étaient emprisonnées par ses paluches d’ogre. Je voyais ma mère épouvantée, en face de moi. Il m’a lâchée, je suis tombée. Je pensais que c’était fini. Juste un mouvement d’humeur. Il m’a tirée par l’avant-bras. Depuis la cuisine jusqu’à ma chambre. Je me cognais au montant des portes, contre les murs. J’ai entendu ma mère hurler son prénom. Je crois que c’était la première fois que je l’entendais de sa bouche : «Louis, non, Louis, laisse-la, elle est petite.» Louis a fermé la porte de la chambre, je n’ai pas eu le temps de me relever, mon épaule me faisait mal. J’étais au sol et il me frappait les fesses, le dos. Il m’a retournée, a serré ses mains en étau autour de mon cou. Il avait le visage rouge et déformé, les yeux exorbités et déments. Et un sourire. C’était immonde. A voir et à ressentir. Si je ne connaissais pas encore la manière dont les traits se métamorphosent sous la puissance de la jouissance, ou du pouvoir sur l’autre, j’ai vu la bestialité d’un homme, un père, le mien. Au-dessus de moi, il avait relâché l’étreinte de ses mains de géant, les balançait partout sur mon corps maigrichon. Ma tête, mon torse, mes bras. Au lieu de me protéger, sidérée, je le regardais les yeux écarquillés à me faire mal aux paupières.
Ma mère a fait valdinguer une poêle sur son crâne presque entièrement déplumé. De surprise, il a cessé net. S’est levé, lui a balancé une gifle monumentale qui l’a projetée contre le mur. Je tremblais, j’avais uriné sans m’en rendre compte. Je ne pleurais pas, j’ai vomi, me suis évanouie. Je me souviens des murmures, de la caresse chaude d’une lavette sur mon front, de la lumière tamisée. Quand j’entrouvre les yeux, ma mère, et derrière elle, «le» docteur Fauchère. C’était notre Sauveur. Il allait nous sortir de notre trou pestilentiel. J’en étais certaine. Il avait le regard doux, il n’était pas comme les autres, je sentais bien qu’il était instruit et, de fait, son intelligence, pensais-je, nous libérerait.
«Alors, Jeanne, tu as joué les cascadeuses ?»
Il me taquine, ça ne peut pas être autrement. Qu’est- ce qui est pire ? Être un salopard ignare ou un homme subtil, mais suffisamment lâche pour ne pas voir qu’une gamine de huit ans a été rossée ? Avant de le mépriser définitivement, j’ai tenté la franchise, il se pouvait que je n’aie pas l’air si cabossé.
«C’est mon père.
– Ton papa ? Tu veux voir ton papa ? Mais il n’est pas là, ton papa.
– Non-non-non-non.» C’est une prière, non-non-non-non, j’élève le ton, mais ma voix est fluette : «C’est pas vrai. C’est mon père qui m’a tapée.»
Il passe la main sur mon front : «Ça va passer, il faut la surveiller cette nuit.» Des murmures encore, et surtout la trahison de cet homme que je vénérais, pas plus tard que ce matin. J’épiais ses expressions lorsque nous allions à son cabinet ou à la messe du dimanche. Je m’étais inventé un personnage de bienveillance, de supériorité et de bonté́. Je ne voyais ni hypocrisie ni suffisance. Il avait, sous mes yeux, maintes fois démontré – par un sourire malin, un regard, un froncement de sourcils ou par la façon de bouger sa tête face à un patient – son éducation plus sophistiquée et supérieure à beaucoup dans notre village rustaud. Et moi, gamine orgueilleuse, je m’étais empressée de singer ce bon vieux docteur Fauchère. Ce «cher ami» me valait une dérouillée monumentale, une épaule démise, des bleus, des courbatures.»

Extraits
« Dans ce bled, réputé loin à la ronde pour son manque solidarité et son inclination à la méchanceté, ils étaient venus en masse se repaître de notre misère publique. Ma colère, compagne éternelle, éventrait mon estomac. J’aurais dû ne pas faillir en public. Je n’ai pas pu. Sitôt sur le parvis de l’église, endolorie, j’explose. C’est laid, ça entache la solennité du moment Ma mémoire, pourtant intransigeante et impeccable, a effacé le monologue que j’ai vomi au visage de mon père. Une tante que je connais à peine, sœur de ma mère, m’entraîne alors que je hurle, ça je me le rappelle: «Tu l’as violée, tu l’as tuée.»
Mes adieux à ma sœur se sont terminés au sommet de ces marches en pierre. On m’a emmenée de force à l’internat. Je sautais comme un cabri, j’éructais, je bavais, le mari de ma tante m’a giflée: «Elle fait une crise de nerfs, appelle un docteur.» Une cousine m’a chaperonnée pour la nuit. J’émergeais, me rendormais, me réveillais en pleurant. Des cauchemars sombres, mon père qui m’étrangle. Je manque d’air, j’entends des cris, des «J’appelle la police» de la surveillante de l’internat Il est là, complètement ivre: «Je vais te tuer, sale garce!» Je ne réagis pas, sonnée par les médicaments. » p. 54

« J’aurais tout donné pour me nourrir de réminiscences heureuses. Repenser, la joie au cœur, à cette gommette coccinelle qui avait ensoleillé le visage de maman, à l’écureuil qu’Emma et moi avions essayé de capturer, en vain, durant un après-midi entier, à Paul endormi contre mon dos, à mon corps plongé dans l’eau vivace du lac Léman alors que le ciel est prêt à imploser de rouges, aux baisers sur le front, au temps arrêté devant un coucher de soleil ahurissant à Querceto avec Marine, à cet inconnu qui dit merci avec un sourire, à l’eau turquoise du lac de Moiry, aux errances sur les bisses, aux terrasses, aux soirées, à Nina Simone ou à L’Homme qui plantait des arbres, que j’avais relu mille fois. À la place, infuser dans les limbes de mon chaos. Demeurer dans cette destructrice intranquillité. Je ne m’en arracherai pas. » p. 195-196

À propos de l’auteur
JOLLIEN-FARDEL-sarah©marie_pierre_cravediSarah Jollien-Fardel © Photo Marie-pierre Cravedi

Née en 1971, Sarah Jollien-Fardel a grandi dans un village du district d’Hérens, en Valais. Elle a vécu plusieurs années à Lausanne, avant de se réinstaller dans son canton d’origine avec son mari et ses deux fils. Devenue journaliste à plus de trente ans, elle a écrit pour bon nombre de titres. Elle est aujourd’hui rédactrice en chef du magazine de libraires Aimer lire. Les lieux qu’elle connaît et chérit sont les points cardinaux de son premier roman. (Source: Sabine Wespieser Éditeur)

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Quand meurent les éblouissements

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En deux mots
Sur les conseils de sa mère Chiara participe à un casting et se voit sélectionnée pour un film. À quinze ans, sa voie est toute tracée, elle sera actrice. Une profession très aléatoire qui, des années plus tard, laisse un bilan plutôt mitigé. Saura-t-elle rebondir?

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

«Elle voulait devenir quelqu’un»

Poursuivant en parallèle sa carrière d’autrice et de comédienne, Anne-Frédérique Rochat a choisi pour son nouveau roman de raconter le parcours d’une actrice qui découvre le monde du cinéma à quinze ans. Avant de la retrouver des années plus tard, à l’heure du bilan.

Le grand jour est arrivé. Chiara s’est préparée avec sa mère pour être parfaite lors de l’audition organisée pour trouver l’actrice qui jouera le premier rôle du nouveau film de Baldewski, un réalisateur désormais très en vue. Et après quelques sueurs froides, elle décroche le rôle. Maggy peut offrir le champagne à ses filles, elle qui voit Chiara réaliser son rêve et se dit que ce premier succès pourra peut-être sortir Line de son obsession, elle qui qui se prend pour Mylène Farmer et ne vit que pour son idole.
Mais pour l’adolescente, ce premier rôle est aussi l’occasion de constater combien ses copines de classe la jalousent désormais. Car elle n’était pas seule à participer au casting et se retrouve bien malgré elle dans la position de celle qui les a privées de leur rêve. Pour Claire, qui sera elle aussi évincée, c’est la fin d’un rêve. Insupportable. Quelques jours plus tard, elle mettra fin à ses jours.
Une fin tragique qui coïncide avec la distance que vont prendre ses amies et que Chiara va particulièrement ressentir lors d’une fête d’anniversaire chez Raphaëlle. Son malaise grandissant s’atténuera à peine lorsqu’elle testera avec François, le grand frère de Raphaëlle, ce que cela fait de se donner un baiser. Avant le tournage, elle avait envie de savoir ce qui l’attendait. Les semaines et les mois qui vont suivre seront marquées par un travail intense, des tournages réguliers et un fossé qui va s’élargir toujours davantage avec sa «vie d’avant», celles de l’enfance et des copines. «Elle devait y croire, sinon qui le ferait pour elle? Elle travaillerait dur pour ça, accepterait de courir les castings, de vivre chichement, elle donnerait TOUT, toute sa vie, son temps, son énergie, ses espoirs, oui, elle se consacrerait entièrement à son art. Rien d’autre n’aurait d’importance. Elle voulait devenir quelqu’un.»
Dans la seconde partie du roman Chiara Mastrini, «dont le nom ressemblait trop à une autre actrice», est désormais Aude Carmin. L’actrice partage sa vie avec un acteur bankable Tom Barlier chez qui elle a élu domicile. S’il est régulièrement à l’affiche de grosses productions, elle ne décroche plus guère de contrats. Et ses rôles se limitent à des œuvres confidentielles. Une période difficile dont elle ne voit pas l’issue et qu’elle essaie de noyer dans l’alcool. «Par moments, elle avait l’impression de vivre à côté de sa vie ou au bord d’une immense piscine dans laquelle elle voyait les autres plonger, tandis qu’elle restait en retrait à les observer.»
À moins que Tom ne puisse parvenir à convaincre un réalisateur de la faire tourner avec lui. Après tout, c’est peut-être une bonne idée de les réunir sur un film…
Comme dans Longues nuits et petits jours, son précédent roman qui racontait comment Edwige tentait de surmonter une difficile rupture en partant s’isoler dans un chalet de montagne, Chiara va chercher comment s’en sortir. C’est le registre dans lequel excelle Anne-Frédérique Rochat. Avec ces détails, ces annotations toujours très justes qui disent le désarroi et la souffrance, on voit Chiara se débattre, à la fois tenter de se délester d’un passé traumatisant et espérer le retrouver, quand tout était encore possible, quand les rêves berçaient la vie de sa mère Maggy et de sa sœur Line. Roman de la désillusion et de la fragilité, Quand meurent les éblouissements est aussi le roman de la maturité d’une romancière dont Luce Wilquin, sa première éditrice qui vient de disparaître, avait senti dès 2012 tout le potentiel.

Quand meurent les éblouissements
Anne-Frédérique Rochat
Éditions Slatkine
Roman
256 p., 21,90 €
EAN 9782832111352
Paru le 19/08/2022

Où?
Le roman n’est pas précisément situé.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
A l’âge de 15 ans, avec les encouragements de sa mère, Chiara passe un casting et décroche un rôle important au cinéma. Dès lors, un monde nouveau s’ouvre à elle. Un monde envoûtant qui répare certaines blessures, mais en ravive d’autres. Comment parvenir à un équilibre quand on a soif de reconnaissance et qu’on place son bien-être dans le regard d’autrui? Sur les conseils de son agent, Chiara Mastrini deviendra Aure Carmin afin d’éviter la confusion avec une autre actrice au nom trop similaire. Cela suffira-t-il à la rendre irremplaçable? Ce roman questionne la place que l’on prend et celle que l’on mérite. Ainsi que toutes les difficultés qu’engendre un succès. Surtout lorsque celui-ci est fragile…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Blog Ballade au fil de l’eau

Les premières pages du livre
« – Mets ta plus belle robe, lui avait dit sa mère.
Chiara avait hésité un moment. Quelle était sa plus belle robe ? Elle en avait essayé plusieurs, s’était observée dans le miroir avec attention, avant d’opter pour la bleu marine. Mais, lorsqu’elle était redescendue à la salle à manger, Maggy avait déclaré froidement que ça n’allait pas du tout, du tout, que cette robe était trop austère, qu’elle pensait plutôt à la verte avec les boutons en nacre.
– Tu es sûre ? avait demandé Chiara.
– Certaine. Fais-moi confiance.
Elle était remontée dans sa chambre et s’était changée. La verte faisait ressortir sa poitrine et dévoilait ses cuisses, ce qui l’embarrassait. Elle avait du mal à s’habituer aux regards de plus en plus insistants qui glissaient le long de son corps.
– Tu es prête ? cria sa mère depuis le bas de l’escalier.
Chiara voulut répondre que oui, mais ce qui sortit de sa bouche ressembla plus à une sorte de râle rauque. Une angoisse la saisit. S’était-elle enrouée en allant dans le jardin après le petit-déjeuner ? Doucement et avec inquiétude, elle commença à réciter le début de son texte, le texte qu’elle allait devoir recracher (au pis), interpréter (au mieux) l’après-midi même devant le réalisateur qui organisait l’audition. C’est toi qui as fait de moi ce que je suis aujourd’hui. Mes yeux, mes cheveux, mes choix, mes peurs, mes pleurs, c’est à toi que je les dois. Personne d’autre. Par chance, les répliques jaillirent de sa bouche avec une clarté et une fluidité qui l’émerveillèrent. Sa voix était là, elle ne l’avait pas perdue, et ses cordes vocales vibraient avec sincérité et émotion sous l’impulsion des mots que sa mémoire faisait affluer sans effort. Elle avait beaucoup travaillé pour en arriver là. Elles avaient beaucoup travaillé, sa mère et elle, pour atteindre cette dextérité, cette liberté du verbe et de la pensée. Tu as transformé mon visage, mes rêves, mes goûts, tu es entré dans ma vie et tu as tout chamboulé, tu ne peux pas me laisser, c’est toi l’adulte, toi le grand, je ne suis qu’une fichue gamine, tu te rappelles…
– Qu’est-ce que tu fabriques ? On va être en retard, si tu continues de lambiner !
Maggy était dans l’encadrement de la porte, plus maquillée qu’à l’accoutumée. Elle avait quitté l’éternel training dans lequel elle faisait toutes ses activités. Conduire, jardiner, cuisiner, bricoler, laver, nettoyer, éduquer, écouter, aller en courses, dessiner et coudre ses poupées. Ah ! ses poupées ! Il y en avait partout, de la cave au grenier, des poupées, des poupées, des poupées. La mère de Chiara avait pour passion de donner vie à de vieux bouts de draps ou de tissus en les remplissant d’ouate, en y cousant des cheveux en laine, des yeux en boutons et en les habillant de petits vêtements confectionnés spécialement pour eux. Maggy avait même un site internet où elle essayait de les vendre, mais, hélas, ses poupées qui avaient l’air de sortir d’une autre époque n’intéressaient pas grand monde et continuaient d’envahir toute la maison. Les voisins chuchotaient en ricanant que le mari était parti quelques années auparavant à cause de l’invasion, dans son foyer, des poupées. Depuis, M. Mastrini payait à son ex-femme une pension généreuse qui lui permettait de se consacrer entièrement à l’éducation des filles et à la création de ses fameux poupons de chiffon. En dehors de cette somme d’argent qui tombait chaque mois sur le compte en banque de la mère, le père ne donnait plus grand-chose. Une nouvelle femme et des jumelles, nées de cette union, accaparaient toute son attention.
– Cette robe est parfaite, mais redonne-toi un coup de brosse, et puis mets une pince, qu’on voie tes yeux. C’est très important, les yeux, au cinéma. Oh ! je vais t’appliquer du mascara volumateur sur les cils, ça t’ouvrira le regard !
– Maman, je peux le faire.
– Non, je m’en occupe, il faut absolument éviter les paquets.
Dans le miroir de la salle de bains, Chiara eut du mal à se reconnaître : en plus des cils, sa mère avait coloré ses lèvres, ses paupières et ses joues avec insistance.
– Ce n’est pas un peu trop voyant ? demanda-t-elle.
– Mais non, c’est exactement ce qu’il faut ! Allez, on devrait déjà être parties ! Coiffe-toi et rejoins-moi dans la voiture, je t’attends devant la maison !
Ses cheveux ne se laissèrent pas dompter facilement, elle les avait lavés et il y avait toujours une bosse inesthétique sur le devant. Elle s’agaça un moment, avant d’accepter cette imperfection capillaire contre laquelle elle n’avait plus le temps de lutter. Lorsqu’elle descendit l’escalier – en se tenant à la rambarde pour ne pas trébucher avec ses chaussures à talon qu’elle portait rarement, préférant les baskets –, elle imagina des flashs, une foule criant son nom, réclamant un regard, un sourire. Peut-être bien que ça lui plairait de faire du cinéma, de devenir célèbre et d’être admirée, aimée par des gens qu’elle ne connaissait pas. C’était sa mère qui avait vu l’annonce dans le journal, quelques lignes qui disaient qu’on cherchait une jeune fille de quinze ans pour jouer un rôle important dans un long-métrage qui se tournerait dans la région l’automne suivant. Elle n’avait jamais joué la comédie, mais lorsque Maggy lui avait proposé de se présenter à l’audition, au casting, elle avait accepté sans hésitation. « Oh ! tu sais, moi, ça aurait été mon rêve, de faire du cinéma, lui avait-elle dit, mais je suis tombée enceinte de toi si rapidement, j’ai épousé ton père et il a fallu vite, vite trouver du travail. À l’époque, il ne gagnait pas ce qu’il gagne aujourd’hui. » Oui, c’était son rêve à elle aussi, maintenant ça lui apparaissait comme une évidence, c’était ce qu’elle souhaitait faire de sa vie : du cinéma. Dire des répliques qui ne lui appartenaient pas et tenter, à travers elles, de faire passer des sentiments pour émouvoir les gens.
– Dépêche-toi, c’est pas possible d’être aussi lente, c’est la chance de ta vie, ce casting (Maggy prononçait toujours ce mot avec une espèce de mauvais accent américain qui disait son rêve et sa méconnaissance de ce monde-là), tu t’en rends compte ?
Chiara acquiesça, entra dans la voiture, attacha sa ceinture de sécurité et plaça ses mains à plat sur sa robe verte. Elles étaient moites, elle les essuya discrètement sur le tissu.
Dehors, il faisait froid, et ce qu’elle portait sous son manteau d’hiver était une simple robe d’été. Elle essayait de se réchauffer en sautillant sur le trottoir.
– Tu sais, mon cœur, dans le cinéma c’est souvent comme ça, on joue qu’on a très chaud alors qu’en réalité il fait très froid, il faut savoir tricher, déclara sa mère en sortant de son sac le papier sur lequel elle avait noté l’adresse. On a rendez-vous au numéro 35, ce doit être là-bas, juste après la boulangerie.
Elles s’approchèrent de l’immeuble. C’était une vieille bâtisse qui aurait mérité un rafraîchissement. Chiara avait imaginé quelque chose de plus clinquant.
– Tu es sûre ?
– Oui, oui, c’est là! s’exclama Maggy.
Et elle poussa une lourde porte qui grinça. Mère et fille montèrent un escalier en marbre ébréché, il n’y avait pas d’ascenseur dans cette construction de 1900.
– C’est à quel étage ? demanda Chiara, craignant d’arriver transpirante à son audition.
Elle préférait le mot « audition » au mot « casting », sans savoir pourquoi.
– Au deuxième.
Elles continuèrent de grimper, au même rythme, avec solennité.
Dans un long couloir aux murs défraîchis, meublé de chaises en bois branlantes, des dizaines de jeunes filles attendaient – maquillées pour la plupart –, accompagnées ou non, que quelqu’un vienne les chercher.
– Tu crois qu’elles sont toutes ici pour le film? murmura Chiara à l’oreille de sa mère, oreille à l’intérieur de laquelle elle se serait volontiers réfugiée si elle avait été suffisamment petite, pour retrouver la chaleur rassurante qui l’avait enveloppée durant sa période in utero.
– J’imagine.
– Je ne savais pas qu’il y avait autant de filles de mon âge qui rêvaient de faire du cinéma.
Et toutes lui ressemblaient, alors comment faire la différence ? Comment se faire repérer (c’était un mot de Maggy, depuis qu’elle l’avait inscrite à l’audition, elle n’arrêtait pas de lui répéter que l’important était qu’elle se fasse repérer. Ce mot engendrait chez Chiara de drôles d’angoisses et donnait lieu à des rêves curieux où une sorte de laser rouge parcourait la ville à sa recherche). Son téléphone portable sonna, deux notes aiguës annonçant l’arrivée d’un message. Elle ouvrit la poche intérieure de son sac, sortit l’appareil et passa un doigt fébrile sur l’écran. Merde, comme on dit, pour ton casting, je t’aime grande sœur.
– C’est Lise, pour l’audition.
– Le casting, rectifia sa mère. Ah ! c’est bien, j’avais peur qu’elle oublie, elle a un gros test de math en fin de matinée.
Chiara renvoya un gentil message à sa sœur pour son test, puis mit son téléphone sous silence et le rangea.
Plus d’une heure s’écoula au milieu des odeurs de parfum mêlées à celles de transpiration, une transpiration âcre produite par la peur. Le front habituellement lisse des jeunes filles était marqué du sceau de l’inquiétude, ce qui les vieillissait de quelques années. Chiara sentait ses joues brûler. À croire qu’un feu consumait ses pommettes. Je dois être affreuse, toutes les autres filles doivent se rassurer en me regardant, songeant avec fierté qu’elles ont l’air mille fois plus fraîches et décontractées que moi.
– Il faut que j’aille au petit coin, dit-elle à voix basse.
– Profites-en pour te repoudrer, ordonna sa mère.
Ce qui donna à Chiara le désir de partir en courant et de se retrouver dans le parc d’à côté pour écouter les oiseaux, juste les oiseaux, parce qu’après tout qu’est-ce qu’elle en avait à fiche de faire du cinéma ? Oui, elle était rouge, écarlate même probablement, plus écarlate que personne ne l’avait jamais été, et alors ? Elle était assez grande pour s’en rendre compte, n’avait pas besoin des remarques aigrelettes de sa «mater». Elle se leva et partit à la recherche des toilettes.
Assise sur la cuvette, elle fixait le carrelage blanc. Tu as transformé mon visage, mes rêves, mes goûts, tu es entré dans ma vie et tu as tout chamboulé, tu ne peux pas me laisser, c’est toi l’adulte, toi le grand, je ne suis qu’une fichue gamine… À force d’être tournées en boucle, mâchées, les phrases perdaient de leur sens, et Chiara se demandait s’il était possible qu’elles se dissolvent dans le néant qu’elles engendraient. Fichue gamine. Fichue gamine. Fichue gamine. Comment se souvenir des mots s’ils ne voulaient plus rien dire? Les sons tournaient dans sa tête; elle essayait d’en retenir la musique. C’était une chanson qu’elle connaissait sur le bout des doigts, une chanson qui lui reviendrait le moment venu, malgré le trac, malgré la pression qu’elle sentait peser sur ses épaules aux rondeurs encore enfantines. Elle devait se faire confiance, tout irait bien, tout ne pouvait que bien aller. Alors pourquoi son cœur cognait-il si fort dans sa poitrine? Pourquoi cette envie de pleurer et de s’enfuir pour aller se cacher dans un endroit où personne ne pourrait la regarder, la scruter, la juger? Tu as transformé mon visage, mes rêves, mes goûts, tu es entré dans ma vie et tu as tout chamboulé, tu ne peux pas me laisser, c’est toi l’adulte, toi le grand, je ne suis qu’une fichue gamine, tu te rappelles? Dans la scène qu’elle avait reçue et travaillée, il était noté qu’après cette réplique le garçon, ou plutôt l’homme, car son partenaire serait un homme adulte – avec une voix très basse et de la barbe probablement – eh bien, cet homme était censé l’embrasser «fougueusement». Serait-il présent à l’audition? Allait-elle devoir se laisser étreindre avec passion ? Elle frémit. Personne ne l’avait jamais embrassée et elle n’avait jamais embrassé personne. Elle ne souhaitait pas que son premier baiser se passe au cinéma, avec un homme barbu de surcroît.
À un moment donné, il fallait bien sortir des toilettes. Elle tira la chasse d’eau, arrangea sa robe, vérifia qu’elle ne s’était pas tachée par inadvertance et se lava les mains. En se regardant dans le miroir, encore une fois, elle eut du mal à se reconnaître. Était-ce Lina qui s’emparait d’elle?
Lorsqu’elle revint dans le long couloir où sa mère l’attendait, elle fut surprise de découvrir qu’il ne restait plus que quelques filles. Combien de temps était-elle restée sur la cuvette des toilettes à tourner en boucle son texte?
– Qu’est-ce que tu fabriques, bon sang, tu es tombée dans le trou? s’excita Maggy. Ça va bientôt être à nous, une dame est venue demander nos coordonnées. Si tu es prise, ils te téléphonent, sinon la réponse viendra par courrier. Après la jeune fille en bleu, là-bas, c’est à toi! Tu t’es repoudrée?
– J’ai oublié.
– Repoudre-toi.
Elle s’assit sur la chaise en bois branlante et chercha dans son sac le poudrier que sa mère lui avait donné. Elle l’ouvrit, il y avait un petit miroir à l’intérieur. Délicatement, elle tapota son visage avec la houppette. C’était agréable, comme une protection qu’elle se créait, un masque qui mettrait une sorte de filtre entre elle et les autres.
La jeune fille en bleu fut appelée, elle était spécialement jolie, avec une taille très fine et de beaux seins. Chiara pensa que c’était la poisse de passer après elle. La porte du fond se referma et le long couloir s’obscurcit. Elles n’étaient plus que cinq, cinq jeunes filles pleines de rêves et d’espoir à attendre d’être choisies.
– Ça va bientôt être à toi, lui dit sa mère, tu es prête?
Prête? Était-elle prête? Non, elle ne l’était pas. Et si sa mémoire la lâchait, s’embrouillait? Elle fit défiler le texte dans son esprit, très rapidement, pour se rassurer, quand soudain : le blanc, le trou noir, le néant. Que devait-elle dire à ce moment-là? Elle ne s’en souvenait pas. Il y avait ce satané baiser après fichue gamine, ce baiser qu’elle espérait ne pas devoir recevoir ni donner, mais que disait-elle après cette action ? Sa bouche s’assécha, ses mains collaient à sa robe, son cœur tambourinait et ses jambes flageolaient.
– Tu as l’air terrorisé, détends-toi.
– Maman, je ne suis pas prête, je n’y arriverai pas, bégaya-t-elle dans un souffle.
– Allons, chérie, ressaisis-toi. On n’a pas fait tout ce travail pour rien, tu vas y arriver, bien sûr, et tu vas gagner.
Cela sonna comme un ordre qui, au lieu de paralyser Chiara, la boosta. Elle devait les éblouir, elle n’avait pas d’autre choix. La peur était un sentiment qu’elle ne pouvait pas s’autoriser. Il suffisait de la balayer sur le bas-côté, de la renier, elle n’existait pas, n’avait jamais existé. La suite du texte lui revint en mémoire. Tu ne m’embrasserais pas comme ça si tu ne m’aimais pas, tu m’aimes encore, tu m’aimes, je suis à toi, tu es à moi, rien ni personne ne pourra changer ça. Tu m’as marquée au fer rouge, c’est trop tard, ne me laisse pas… Eddy, je suis à toi. Aime-moi… Touche-moi… Caresse-moi…
L’idée de devoir interpréter ces mots devant des inconnus la gênait, cependant sa mère lui avait dit que ce n’était pas elle, Chiara, qui parlait, mais Lina. Chiara n’avait pas à être embarrassée des paroles ou du comportement de Lina, elle n’en était pas responsable, sinon comment les acteurs pourraient-ils jouer des fous, des meurtriers? Elle laissa donc Chiara au vestiaire et décida qu’il était temps de devenir Lina. Une impression de puissance et de force s’empara d’elle. Je ne risque rien, songea-t-elle, je ne suis plus moi, je suis elle.
– Merci, on vous tiendra au courant.
La jeune fille en bleu hocha la tête et avança dans le couloir l’air victorieux, ses talons résonnèrent entre les murs défraîchis de la vieille bâtisse.
– C’est elle, je suis sûre que c’est elle qui va être choisie.
– Mais non, répondit Maggy du tac au tac, elle a peut-être de gros seins, mais une très vilaine peau sous sa couche de fond de teint.
C’était vrai, Chiara ne l’avait pas remarqué, fascinée par l’assurance de cette candidate. Le regard de sa mère pouvait être cruel et sans concession. Quel jugement aurait-elle porté sur son physique si elle n’avait pas été sa fille?
– Mastrini !
Maggy et Chiara se levèrent, traversèrent le couloir et se retrouvèrent devant la femme qui les avait hélées.
– Seulement la demoiselle, nous vous demanderons d’attendre ici.
– Mais je suis sa mère, c’est moi qui l’ai inscrite au casting !
– Pas de parent, c’est la règle.
– Oui, mais ma fille et moi, c’est différent, nous sommes…
– Maman, s’il te plaît…
– Bon, bon, j’attends ici, bougonna-t-elle. Ce n’est pas une raison pour ne pas donner le meilleur de toi-même.
Et la porte se referma. »

Extrait
« Elle devait y croire, sinon qui le ferait pour elle? Elle travaillerait dur pour ça, accepterait de courir les castings, de vivre chichement, elle donnerait TOUT, toute sa vie, son temps, son énergie, ses espoirs, oui, elle se consacrerait entièrement à son art. Rien d’autre n’aurait d’importance. Elle voulait devenir quelqu’un. Et si elle n’y arrivait pas? Son reflet ricana.
— Chiara, tout va bien? demanda Raphaëlle de derrière la porte.
— Oui, oui, je te rejoins tout de suite. » p. 108

À propos de l’auteur
ROCHAT_Anne-Frederique_©Amelie_blancAnne-Frédérique Rochat © Photo Amélie Blanc

Anne-Frédérique Rochat, née en 1977, a grandi à Clarens près de Montreux. Diplômée du Conservatoire d’Art dramatique de Lausanne en 2000, elle est l’auteure de nombreuses pièces de théâtre et de neuf romans: Accident de personne (2012), Le Sous-bois (2013), A l’abri des regards (2014), Le Chant du canari (2015), L’Autre Edgar (2016),  La ferme (vue de nuit) (2017), Miradie (2018), Longues Nuits et Petits Jours (2021) et Quand meurent les éblouissements (2022).

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L’Épouse

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En deux mots
Vivian et Piper Desarzens s’installent à Gaza dans une villa mise à disposition par le Comité international de la Croix Rouge. Tandis que le mari part en mission visiter les prisons, son épouse cherche un jardinier qui l’aidera à agrémenter son nouveau lieu de vie.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Un jardin à Gaza

Dans son nouveau roman Anne-Sophie Subilia nous propose de découvrir le quotidien d’un couple d’expatriés partis à Gaza pour le compte du CICR. Une chronique douce-amère depuis l’un des points les plus chauds de la planète.

Un couple d’expatriés emménage dans sa nouvelle affectation, une maison un peu à l’écart à Gaza, en Palestine. Employés par le Comité International de la Croix Rouge, ils bénéficient d’un statut particulier et savent qu’ils ne sont là que le temps de leur mission. Ce qui ne les empêche pas d’engager Hadj, un jardinier, afin que ce dernier plante des arbres, des légumes et des fleurs dans leur cour qui n’est que sable et poussière. Accompagné de son âne et quelquefois de ses fils, le vieil homme s’acquitte de sa tâche sous les yeux de Piper Desarzens, la maîtresse de maison.
Expatriée, elle tue le temps en attendant le retour de Vivian, son mari, parti inspecter les prisons de la région. Son occupation principale consistant à retrouver tous les expatriés au Beach Bar pour y faire la chronique de leur quotidien, se raconter et se distraire en buvant force verres, si les coupures de courant ne viennent pas mettre prématurément un terme à leur programme. Elle profite aussi du bord de mer pour se baigner. Quelquefois, quand l’emploi du temps de Vivian le permet, ils bénéficient de quelques jours pour faire un peu de tourisme, aller visiter Israël.
Si les paysages désertiques du Néguev ou les bords de la mer morte n’ont rien à voir avec ceux du cercle polaire où Anne-Sophie Subilia avait situé son précédent roman, Neiges intérieures, on y retrouve cette quête de l’intime derrière l’exploration de la planète. Il n’est d’ailleurs pas anodin que la meilleure amie de Piper soit Mona, une psychiatre palestinienne. C’est avec elle qu’elle essaiera de comprendre la difficile situation de ce peuple sans pays, la «drôle de vie» qu’il mène. C’est en lui rendant visite à l’hôpital qu’elle constatera la situation difficile des orphelins et qu’elle se prendra d’affection pour l’un d’eux. Jusqu’au jour où on lui annonce qu’il a trouvé une famille d’accueil. Une nouvelle qui pourrait la réjouir, mais qui va la laisser en plein désarroi.
Paradoxalement, cette chronique douce-amère d’un quotidien peu enthousiasmant fait la force de ce roman. Ici, il n’est pas question de politique, encore moins de prendre parti et pourtant, au détour d’une chose vue, d’une difficulté rencontrée pour se procurer telle ou telle chose, on saisit parfaitement le drame qui se noue ici. La vie n’est pas seulement en suspens pour Piper et Vivian, mais pour tous ces habitants qui les entourent. À la différence que pour les expatriés, il existe une porte de sortie…

L’épouse
Anne-Sophie Subilia
Éditions Zoé
Roman
224 p., 17 €
EAN 9782889070251
Paru le 25/08/2022

Où?
Le roman est situé en Israël et en Palestine, principalement à Gaza.

Quand?
L’action se déroule en 1974.

Ce qu’en dit l’éditeur
Janvier 1974, Gaza. L’Anglaise Piper emménage avec son mari, délégué humanitaire. Leurs semaines sont rythmées par les vendredis soir au Beach Club, les bains de mer, les rencontres fortuites avec la petite Naïma. Piper doit se familiariser avec les regards posés sur elle, les présences militaires, avec la moiteur et le sable qui s’insinue partout, avec l’oisiveté. Le mari s’absente souvent. Guettée par la mélancolie, elle s’efforce de trouver sa place. Le baromètre du couple oscille. Heureusement, il y a Hadj, le vieux jardinier, qui sait miraculeusement faire pousser des fleurs à partir d’une terre asséchée. Et Mona, psychiatre palestinienne sans mari ni enfants, pour laquelle Piper a un coup de cœur. Mais cela suffit-il ?Plus que jamais, dans L’Épouse, Anne-Sophie Subilia révèle la profondeur de l’ordinaire. La lucidité qui la caractérise ne donne aucune circonstance atténuante à ses personnages.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Blog de Francis Richard


Anne-Sophie Subilia présente son roman L’Épouse © Production éditions Zoé

Les premières pages du livre
« Gaza, janvier 1974
Arrive une carriole tirée par un petit âne brun. Elle quitte la route Al-Rasheed, qui borde la mer, et s’engage dans l’allée à peu près cimentée de la maison. Elle passe la grille restée ouverte et fait halte plus près du mur d’enceinte que de la bâtisse, peut-être pour ne pas se montrer intrusive. L’âne comprend qu’il faut attendre, il piétine. Ses sabots claquent contre le ciment pour chasser les mouches, qui reviennent. Il trouve une touffe de foin dans le sable et entraîne la carriole un peu plus vers la maison. Son maître le laisse brouter. Assis en tailleur dans sa robe, sur le plateau de bois, l’homme regarde en l’air.
La première chose qu’il a cherchée des yeux depuis la route, c’est le drapeau fixé à une hampe au centre du toit-terrasse. Une plaisanterie collective parle du «grand mouchoir sorti d’une poche suisse». Ce jour-là, le tissu blanc ne faseye presque pas et, dans son affaissement, il mange la croix rouge. L’homme qui regarde longtemps ce pavillon flottant pense peut-être que le travail aurait pu être mieux fait pour éviter que le tissu se plisse aux heures creuses. Il éprouve une pointe de déception et de gêne pour les nouveaux arrivants. Leur drapeau ne devrait jamais s’enrouler. On devrait toujours voir la croix entière, même si la plupart des Gazaouis reconnaissent cet emblème au premier coup d’œil.
Il regarde en plissant les yeux, à cause du soleil blanc du mois de janvier. Il continue d’attendre sans oser descendre. Heureusement, les bêtes ne sont pas entravées par les mêmes règles de politesse. L’âne s’agite et commence à braire à sa façon, timide. Trois têtes de dromadaires viennent de faire leur apparition de derrière le mur et se frottent les unes aux autres, le museau bien tendu vers ce qui pourrait se manger. Le terrain d’à côté est une sorte de friche où ces animaux paissent librement. L’âne veut prendre ses distances et entraîne la carriole toujours plus près de la maison. Le maître dit quelques mots en arabe à sa bête, il parle aussi aux dromadaires.
C’est alors que surgit la femme sur le perron à loggia. Elle noue vite ses cheveux, enfile une veste en daim sur sa blouse. On la voit dans l’ombre, les gestes rapides, se retenant d’une main à la colonnade, elle glisse ses pieds dans des mocassins. Elle découvre une scène assez drôle et désolante dans son jardin – une vision un peu anarchique, qui confine aux situations de rêves : une carriole qui tourne sur elle-même, un âne au museau gris, un vieillard muni d’un fouet et trois dromadaires surgis du voisinage, arrachant autant d’herbes hautes que possible. À cet instant, le vieux maître semble incapable de guider sa bête qui caracole et finit par amener la carriole devant les jambes de la dame. Lui la regarde en baissant légèrement la tête. Est-ce un sage ? Un soufi ? Il porte un de ces bonnets brodés magnifiques, un kufi. La couleur bleu roi couronne sa vieillesse. Le couvre-chef lui vient à l’extrême bordure des sourcils et semble reposer sur eux. Ce sont d’énormes sourcils hirsutes, blancs et gris, splendides. Les tempes blanches leur font harmonie sur la peau foncée. On dirait un veilleur, aux rides gorgées d’ombre. Un de ces princes immortels, son bonnet bleu pour seule extravagance. Il touche son front et se présente. Hadj.
Hadj ? La femme semble chercher dans son esprit. Elle remarque qu’il est atteint de cataracte.
Il ajoute «Muhammad, garden».
Ça lui revient, tandis qu’elle fixe le cristallin opacifié du vieillard.
La proposition que leur avait faite le propriétaire, Muhammad, de faire appel aux services de quelqu’un pour le jardin.
— Oh ! Welcome !
Elle cherche du regard les mains de l’homme. L’une d’elles est restée cachée sous le caftan, mais l’autre se laisse entrevoir. À l’embouchure d’un poignet étroit se déploie une main raffinée, qui semble faire l’objet de soins et se ramifie en cinq doigts juvéniles, assombris au niveau des phalanges. Les ongles sont roses.
En pointant l’alliance qu’elle porte à l’annulaire, il lui demande où est son mari.
— Sinaï.
Il dit qu’il peut revenir une prochaine fois.
— Pourquoi ? Restez !
Elle le retient. Faisant le geste de l’invitation et d’une boisson, elle lui montre un endroit à l’abri pour l’âne et file à la cuisine. Dans la pénombre, elle se dépêche de préparer du café. Puis elle se ravise, tranche trois énormes citrons qu’elle presse et coupe avec de l’eau et du sucre de canne. Elle cherche quelques biscuits pour accompagner ce jus. Mais des cafards se sont réfugiés dans le paquet qu’elle secoue au-dessus de l’évier. Elle prend une grappe de dattes.
Lorsqu’elle retourne au jardin avec son plateau, la grille de l’allée est refermée. La cour est vide. Elle voit la carriole s’éloigner sur la route et, dans un nuage de sable et de poussière, bifurquer au carrefour. De dos, la tache claire de la robe qui ne se retourne pas. Seule la trace des sabots dans le sable du jardin atteste qu’elle n’a pas rêvé cette visite. Demi-lunes qu’au crépuscule le vent revenu commence à effacer.
Ils ont trouvé leur logement avec l’aide du bureau du CICR.
Quand le délégué est arrivé en novembre, tout était organisé, le contrat de location, les clés, une assurance et un semblant d’état des lieux. Des prix adaptés aux expats.
L’habitation n’était pas exactement prête, il avait fallu attendre le 10 janvier pour y entrer.
C’est une construction ocre un peu cubique, située à l’extrémité sud de la ville de Gaza, à un kilomètre du centre. Elle est assez isolée. Il n’y a guère que cinq ou six autres bâtisses, plus ou moins habitées, et ces terrains en friche, qui semblent inanimés, déjà rendus au sable, mais où parfois on parque des chameaux.
Au plafond de la loggia, Muhammad a fixé une balancelle en rotin. De là, on regarde la mer pardessus le muret d’enceinte. La maison, c’est comme si elle avait émergé du sable sous la forme d’un cube et qu’elle s’était durcie naturellement à l’air. Elle est sable, et celui-ci entre par tous les côtés. Il y en a dans les mailles du tapis, sous le tapis, dans les dents, à l’intérieur des fruits dès qu’on les entaille. Il crisse et on le croque autant que du sel.
La maison, c’est une poterie en pisé. Mais à l’allure un peu massive, comme peuvent avoir les châteaux de sable ou les plots. C’est ça que la femme a d’abord dit en arrivant, une poterie. Puis elle a dit, un château de sable.
L’un des murs est pistache, parcouru par une frise blanche meringuée. Il y a comme ça quelques détails originaux, comme ces volets de bois en accordéon et les grilles en fer forgé, très ouvragées, protectrices des fenêtres. On se sent tantôt dans une forteresse miniature, tantôt dans une résidence de nantis. L’élément central reste le drapeau de la Croix-Rouge, hissé sur le toit-terrasse, marqueur des zones de conflits. À lui seul, il transforme l’endroit. La femme est fière du drapeau sur sa maison temporaire.
Au début de leur installation, Muhammad, le propriétaire, vient presque tous les jours les aider. La maison qu’il leur loue « meublée » est pratiquement vide. Un lit, une armoire, une grande table à rallonges, quelques chaises. Les prédécesseurs ont finalement tout repris. La salle de bain est en travaux et sent bon le plâtre. Protégé par une bâche, son carrelage hélas fêlé figure un entrelacs d’oiseaux ornés et de grappes de raisin. Une curieuse fenêtre en losange permet d’apercevoir la Méditerranée. Muhammad s’emploie à organiser plusieurs trajets chez des marchands de Gaza. Il présente le couple européen au tisserand, au potier et au vannier. C’est ainsi que leur logis se remplit peu à peu de mobilier, de tapis, d’objets, de corbeilles et textiles de toutes sortes.
Un jour, il arrive en voiture, accompagné du vieux Hadj. Ce dernier porte un costume de flanelle grise raccommodé avec du beau fil rose qui surgit çà et là des coutures. Ils traversent le terrain. Le vieux monsieur se déplace à l’aide de son long fouet qu’il pique dans le sable. À chaque pas, il marque une brève halte et observe le jardin en terrasses inachevées autour de lui, hochant la tête comme si mille et une idées lui venaient à l’esprit, avec lesquelles il est d’accord. Ses sourcils florissants, hérissés, augmentent son expression étonnée et lui donnent un air sympathique et doux. Il boite, ou alors ce sont ses hanches qui le font claudiquer, et suscite la compassion. Muhammad et lui gravissent les quatre marches du perron et attendent sous la loggia après avoir toqué. Le propriétaire fait la conversation pour deux. Hadj, tu as vu mes beaux murs tout neufs ? Il tape du plat de la main sur la partie de façade repeinte en vert pistache. L’autre, mains jointes sur le ventre, se contente de sourire. Le propriétaire fait deux fois le tour de la maison et toque encore. Les clés il les a dans sa poche, mais il n’oserait pas entrer chez ses locataires sans y être invité, et ce n’est pas le but de l’opération. C’est ainsi qu’ils repartent bredouilles cette fois-là.
C’est un samedi quand ils reviennent. Cette fois, grâce à Dieu, il y a tout le monde. Le propriétaire Muhammad, le vieux Hadj, son âne, le délégué et sa femme.
— Here is Hadj. He is a farmer.
Sans attendre, Muhammad confie à la dame les grands sacs en plastique bleu qu’il tient à la main. Pain pita, olives et pistaches. Elle file à la cuisine chercher de quoi leur offrir à boire. Ils s’installent sous la pergola.
Hadj est venu avec ses deux cadets, Samir et Jad. Les garçons attendent près de la grille qu’on leur fasse signe. Pour qu’ils s’assoient eux aussi, on va chercher une planche derrière la maison et deux briques creuses en béton, il y en a des tas disséminées dans le jardin. La femme rapporte un coussin pour le vieux Hadj, qui n’en veut pas. Sur ces bancs de fortune enfoncés dans le sable, tous les six ont les genoux près du menton, mais semblent satisfaits. La lumière hivernale mordore la vigne nue et non taillée qui s’entortille autour de leur petite communauté improvisée du crépuscule. Ils auraient pu se mettre à l’intérieur, au salon par exemple, mais c’était mieux d’être au cœur du propos : au jardin.
Les deux cadets pouffent, intimidés par la femme qui les regarde. Leur père, le vieux Hadj, les gronde en arabe. La femme du délégué a remarqué qu’elle suscitait l’excitation. Son mari lui jette un coup d’œil. Il sort de sa poche de poitrine un paquet de cigarettes pour tout le monde. Hadj tape sur le dos de la main d’un de ses fils qui s’apprêtait à en prendre une. Le garçon glisse ses mains sous ses fesses. Son frère et lui regardent fumer la femme. Elle fume ses propres cigarettes, tirées d’un petit étui en daim. Elle tire longuement sur le filtre en levant le menton vers la voûte en vigne, puis expire en regardant dans le vague. Les deux garçons ont vu de telles scènes dans des films américains. Sans doute sont-ils impressionnés. Elle feint d’abord de ne se rendre compte de rien, puis écrase sa cigarette avant la fin. De dos, sa robe à col rond en flanelle et son catogan laissent entrevoir une nuque creusée et forte. De face, elle partage avec Samir et Jad les yeux verts des chats abyssins.
Le soir approche. L’apéritif se prolonge par des boîtes de thon, des câpres, des anchois, des fromages frais saupoudrés de zaatar. Le propriétaire boit du thé tiède à sa gourde, qu’il passe aux trois autres adultes.
Le délégué lui demande ce que Hadj prévoit de faire dans le jardin.
— Il va planter des choses, explique Muhammad en anglais.
Le délégué dit qu’ils aimeraient bien des fleurs si possible.
Pendant l’apéritif, les garçons commencent déjà à dégager l’une des terrasses les plus encombrées de détritus de chantier. Ils jouent au foot dans le sable, entre les palmiers, avec un petit ballon mousse.
Les voix sous la treille s’assourdissent. La femme enfile un pull en laine que son mari est allé lui chercher à l’intérieur. Il veut savoir quand Hadj commencera.
— Il ne sait pas, traduit Muhammad.
Cela dépend. Peut-être demain, peut-être la semaine prochaine. Mais il viendra régulièrement, soyez sans crainte. Ils n’ont pas encore été capables de conclure le contrat puisqu’aucun chiffre n’a été articulé. C’est la femme qui pose la question, en frottant ses doigts pour évoquer le thème.
— Combien il demande par heure ou par mois ?
Hadj comprend et secoue la tête.
— Il veut avant tout vous être utile, souligne Muhammad, qui se tourne vers le vieux Hadj pour lui rappeler ce dont ils sont convenus. Il faut oser aborder cette question. Tu as une famille à nourrir, Hadj. Tu as des petits-enfants à vêtir. Tu as une ferme dans un état calamiteux.
C’est le délégué qui vient avec une proposition mensuelle. Les horaires seraient libres et sans contraintes, explique-t-il. Hadj pourrait venir seul ou avec du renfort. Simplement, pour l’amour du ciel, plantez-nous des choses dans ce sable, disent ses yeux.
Le vieux Hadj paraît gêné, mais il accepte la somme offerte. Ce soir-là, sous les premières étoiles de Palestine, pendant que deux gamins jouent au foot dans un jardin de sable, on se serre la main.
La femme sort de sa maison dès qu’elle entend le trot des sabots sur la route. Elle voit arriver la carriole tirée par le petit âne brun. Ils s’arrêtent devant la propriété, près du muret. Elle avance vers l’animal, qui se laisse approcher. Rarement elle a vu un si doux visage. La peau fine, couleur taupe, … »

Extrait
« Elle retourne à la cuisine, se penche sur sa lettre et continue sa phrase. C’est que nous avons un jardin de sable. Son collier de grosses perles en bois lui fait un poids au cou. Du menton, elle joue avec. Elle raffole des kumquats, c’est peut-être pour ça que son collier ressemble à une rangée de ces petits agrumes. Elle s’interrompt une seconde pour se gratter le tibia. La maison aussi est remplie de sable, on s’accoutumera. Un rai de lumière entre dans le champ de la feuille de papier. La femme se décale, puis se lève. Elle se hisse sur la pointe des pieds et tire un casier en rotin poisseux. Elle tend encore le bras et saisir l’anse d’une tasse de camping. Chaque vertèbre affleure sous la blouse fleurie. Sa tignasse gonflée remplit le creux de la nuque. Elle s’énerve à chercher le sucre et le café. Quelque chose la fait sursauter, pivoter, guetter. « Vivian, c’est toi? » Mais il n’y a personne dans son dos. Lui est parti à l’aube. »

À propos de l’auteur
SUBILIA_Anne-Sophie_©Romain_GuelatAnne-Sophie Subilia © Photo Romain Guélat

Suisse et belge, Anne-Sophie Subilia vit à Lausanne où elle née en 1982. Elle a étudié la littérature française et l’histoire à l’Université de Genève. Elle est diplômée de la Haute École des arts de Berne, en écriture littéraire.
Elle écrit pour des ouvrages collectifs et des revues, pour la radio ou encore pour la scène avec Hyperborée, performance inspirée d’une navigation le long des côtes groenlandaises. Poète et romancière, elle est l’auteure de L’Épouse (Zoé, août 2022), abrase (Empreintes, 2021, bourse Pro Helvetia), Neiges intérieures (Zoé, 2020, Zoé poche 2022), Les hôtes (Paulette éditrice, 2018), Qui-vive (Paulette éditrice, 2016), Parti voir les bêtes (Zoé, 2016, Arthaud poche 2018, bourse Leenaards) et Jours d’agrumes (L’Aire, 2013, prix ADELF-AMOPA 2014).

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