Dans les yeux du ciel

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En deux mots:
Nour est prostituée, fille de prostituée et entend offrir à sa propre fille un autre avenir. Alors que la révolution gronde dans le pays, sa situation va devenir de plus en plus précaire. Comment parviendra-t-elle à s’en sortir, entre la dictature et les islamistes.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Dans les yeux de ma mère

Dans son second roman, Rachid Benzine explore le printemps arabe à travers le regard d’une prostituée. Louvoyant entre dictature et islamistes, Nour va essayer d’offrir un avenir à sa fille Selma.

A première vue, rien de commun entre Ainsi parlait ma mère, qui marquait les débuts dans le roman de Rachid Benzine et dressait le portrait sensible de sa mère et cet autre portrait de femme, une prostituée, dans ce second roman intitulé Dans les yeux du ciel. Mais à y regarder de plus près, on y trouvera bien des points communs, à commencer par le courage de ces deux femmes, leur force de caractère et leur lucidité. «Je m’appelle Nour. Chez moi, on est prostituée de mère en fille. Enfin, depuis deux générations. Pas de quoi se vanter d’un savoir-faire ancestral. Mais ça laisse des marques. Sur le corps. Sur la peau. En dedans, quelque part.»
Tout au long du récit, le lecteur est invité suivre son quotidien, à explorer ces marques que le plus vieux métier du monde lui laisse, à comprendre les risques encourus dans un pays soumis à la dictature, puis aux islamistes. Avec Nour, on va ressentir cette amertume «qui donne envie de gerber. D’en finir. Comme ça, d’un claquement de doigts. Disparaître. Un dernier vol plané du haut d’un minaret. Sous les roues d’un char. N’être plus que de la bouillie. Une flaque de chair, de merde, de sang.»
Car la violence est omniprésente, soulignée par un style cru, vrai, direct, ne laissant guère place aux fioritures. Nour a pris soin de situer son studio loin de chez elle pour que personne ne se doute de ses activités. Mais, à l’image des clients qui s’y succèdent, la mise à nu est permanente, nous proposant ainsi un miroir à peine déformé de la société. Il y a là les postes-clé d’un pouvoir qui vacille et les tenants du changement. Une dictature qui s’accroche à ses privilèges, une révolution arabe qui gronde et enfle. Des tensions qui vont rendre la vie de Nour de plus en plus difficile. Outre ses «trois purgations: les conseils beauté des chaînes arabes pour me vider la tête; la prière pour me purger l’âme; la lecture pour ne pas crever. La plupart du temps, des essais philosophiques ou sociologiques. J’en lis chaque phrase comme si toute ma vie en dépendait.» elle va trouver un soutien auprès de Slimane, un homosexuel qui va lui apporter toute son affection. Mais qu’elle va pourtant trahir parce qu’il s’est rapproché de l’un de ses clients. Roué de coups, Slimane va alors s’engager dans la bataille pour un changement de régime, animant notamment un blog vidéo sur le soulèvement «Pour que chacune et chacun ait le courage d’être. Pour dire la liberté aussi. Celle des mœurs. Celle de la pensée surtout.»
On le voit, Rachis Benzine a construit son roman autour d’épisodes qui offrent au lecteur plusieurs niveaux de réflexion. Commençons par la place de la femme, brimée et avilie, harcelée en permanence et prisonnière de mœurs machistes qui rendent tout déplacement dangereux, y compris dans les défilés qui réclament davantage de liberté. Le niveau politique est du reste tout aussi passionnant. L’aspiration du peuple à sortir d’un système corrompu qui tente de contrôler les faits et gestes de la population à l’aide d’espions va finir par gagner, mais à quel prix? L’auteur, lucide, montre qu’il ne suffit pas d’abolir un régime pour gagner, que les lendemains de victoire peuvent aussi être très douloureux. La religion et la façon dont l’islam est dévoyé pour en faire un instrument d’oppression est aussi parfaitement analysé ici, montrant notamment combien les homosexuels ont de la peine à se faire accepter dans une telle société.
Disons aussi un mot du niveau économique. Entre la morale et la nécessité de nourrir sa famille, on voit bien que la prostitution constitue pour des familles entières un moyen de survivre. Pour Nour, c’est aussi le moyen de payer des études de sa fille, de sortir de cette spirale infernale.
Un roman fort et dense, un constat lucide qui sonne aussi comme un avertissement. Intelligent et salutaire!

Dans les yeux du ciel
Rachid Benzine
Éditions du Seuil
Roman
170 p., 17 €
EAN 9782021433272
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule dans un pays arabe qui n’est explicitement pas nommé.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est le temps des révolutions. Une femme interpelle le monde. Elle incarne le corps du monde arabe. En elle sont inscrits tous les combats, toutes les mémoires douloureuses, toutes les espérances, toutes les avancées et tous les reculs des sociétés.
Plongée lumineuse dans l’univers d’une prostituée qui se raconte, récit d’une femme emportée par les tourments de la grande Histoire, Dans les yeux du ciel pose une question fondamentale : toute révolution mène-t-elle à la liberté ? Et qu’est-ce finalement qu’une révolution réussie ? Un roman puissant, politique, nécessaire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Franceinfo (Sorya Khaldoun)
Le 360 (Tahar Ben Jelloun)
Actualitté 
algeriecultures.com
Le Point Afrique (Fouzia Marouf)
Le Matin d’Algérie (Tawfiq Belfadel)
Zibeline (Chris Bourgue)
Blog Culture 31
Blog Sur la route de Jostein 

Rachid Benzine présente son roman Dans les yeux du ciel © Production Théâtre contemporain

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Il n’y a pas de Roméo sous ma fenêtre. Je ne suis pas Juliette.
Sous ma fenêtre, il y a des milliers de personnes descendues dans la rue pour protester. Aujourd’hui, c’est aussi hier. Depuis des semaines la même chanson. De nouvelles journées, de nouvelles tueries. La troisième immolation du mois. Au prix où est l’essence, se suicider n’est pas donné. Cette fois, un journaliste. L’autre fois, un marchand de poisson. Avant, un étudiant. Demain, une adolescente violée, abandonnée par sa famille. Tous à l’image de notre société.
Pourtant j’aime tant mon pays. Ses gens. Grandiloquents, perdus dans leurs certitudes, ignorants mais généreux jusqu’à l’oubli de leurs propres désirs. Un pays, ses gens. Meurtris. Meurtris mais vivants. Et d’autant plus vivants désormais que c’est la révolution. La nôtre. Celle de tous les espoirs.
Chacun a le sien. Son rêve. Sa soif. Qui pousse à croire. En demain.
Et au milieu de tout ça, moi.
Je m’appelle Nour. Chez moi, on est prostituée de mère en fille. Enfin, depuis deux générations. Pas de quoi se vanter d’un savoir-faire ancestral. Mais ça laisse des marques. Sur le corps. Sur la peau. En dedans, quelque part. Quelque chose que certains nomment l’« âme ». Peut-être que c’est ça. Je ne sais pas trop. En tout cas, une amertume, quand tu y penses, qui te donne envie de gerber. D’en finir. Comme ça, d’un claquement de doigts. Disparaître. Un dernier vol plané du haut d’un minaret. Sous les roues d’un char. N’être plus que de la bouillie. Une flaque de chair, de merde, de sang. S’imaginer comme ça. Une image toujours plus dégueulasse que celle que vous renvoient ceux qui vous croisent. Parce que l’image que vous avez de vous-même, vous ne pouvez pas la dissimuler. Le maquillage peut tromper. On ne trompe pas soi-même. Avec ou sans fond de teint, avec ou sans rouge à lèvres, avec ou sans fard, notre miroir intérieur reflète exactement qui nous sommes. Ni l’hypocrisie ni les flatteries ne s’y reflètent.
J’ai hérité de la chute de reins de ma mère. De son port altier, de sa démarche dansante. Je ne sais pas si elle aurait pu faire autre chose que pute. Princesse, peut-être. Personne ne lui a jamais offert de pantoufles de vair. Seulement des bas. Des jarretelles. Des bustiers. Des caracos. Des jarretières. Des strings. Des corsets. Pour l’humilier. Chaque jour davantage.
On se retournait sur son passage. Les hommes, pour l’insulter.
Les femmes, pour la maudire. Les hommes, par désir. Les femmes, par jalousie. Un corps de femme, même le plus beau du monde, c’est toujours une forteresse assiégée. Qu’il soit contraint dans un vêtement à la pudeur pathologique ou révélé par un déshabillé suggestif. Les hommes l’ont réduit à cela. Une prison qui enferme nos désirs, nos passions, notre fragilité. Celle qui enferme notre intelligence, notre sensibilité, notre créativité. Qui enferme notre honte. Si souvent.
Ma mère a été dès sa naissance frappée d’une double peine : être belle et être pauvre. Et tout ça dans un pays lui-même frappé d’une double malédiction : être pauvre et être colonisé. Ça transforme un avenir en destin. Un destin tout tracé. Certains disent par Dieu. D’autres par Satan. Plus trivialement, par l’Histoire, les bouleversements économiques ou sociaux. Ça a l’air compliqué mais ça se résume à cette mécanique : pas d’argent ; pas de relations ; pas de piston… Ne reste que les clients. Des clients qui te promettent un job. Un vrai. Où tu n’auras pas à détourner le regard. Où tu pourras t’observer dans une glace sans t’excommunier. Pour ma mère, les promesses de petits boulots s’arrêtaient à l’entretien d’embauche. Une main perverse cherchant dans sa culotte. La renvoyant invariablement à l’activité sordide qui lui faisait gagner son pain. Qui m’a nourrie, pendant toutes ces années.
Mais ma mère avait un projet qui lui maintenait la tête hors de l’eau. Moi. Sa fille. Et un objectif unique : « Ma fille ne sera jamais une pute. » Mais elle n’aura pas eu le temps de transformer mon destin en avenir. Elle a pourtant fait de son mieux en louant ses services à deux générations de militaires. Elle n’a lésiné ni sur les heures supplémentaires ni sur les fantasmes qu’on lui imposait. Pourvu qu’elle puisse me nourrir, payer mon éducation dans une école privée, si modeste soit-elle. Qui me promettait une autre vie.
Ma mère était une pute de garnison. Ce n’est pas une expression. C’est ce qu’elle était. Il n’existe aucune caserne sans bordel. « Une bonne place », estimait-elle. De petits gains par client mais toute une caserne de clients. Un logement morne mais propre. Et un service sanitaire assuré par l’État.
Les premières au front, les collègues de ma mère, bien plus âgées, ne savaient même plus si elles baisaient des Français ou des Anglais. Baisées pour baisées, peu importait le drapeau. Par bataillons entiers, armés ras la gueule, ces glorieux soldats étaient censés nous apporter leur civilisation libératrice et clinquante. Ces filles, ces femmes, ces dames n’auront connu que la sueur avide et le goût âcre des perversités des uns et des autres. Pour elles, l’époque de la colonisation ou les années twist, ce fut du pareil au même.
Puis les uniformes ont changé. Pas leurs manières. Toujours violents, toujours arrogants. Ma mère a fait son entrée sur scène alors qu’elle n’était qu’une campagnarde. Violée par son premier patron, elle n’a dû son salut qu’à la main tendue de ces travailleuses. C’est elles qui lui ont appris le métier. Elles qui l’ont introduite à la garnison. Ma mère acceptait tout des brutes de notre armée devenue nationale. Pourvu qu’elle puisse payer mon école. Le twist a cédé la place au disco. Le disco à la house, la house à la techno. Ma mère, elle, ne dansait pas. Elle était la piste de danse. C’est comme ça qu’elle m’a eue. Y a toujours un petit bonus si tu acceptes de baiser sans capote. C’est pas sans risque… Mais tout ça, pour elle, ce n’était rien. Rien d’autre que sa vie. Plus tard, j’ai appris que Nietzsche avait écrit : « L’âme n’est qu’une partie du corps. » Pourquoi pas ? Ce type n’a dû connaître que des putes avant de mourir de la syphilis… À moins que ce ne soit une légende. C’est Slimane qui m’en a parlé. Slimane, c’est mon amoureux.
Ma mère, c’est pas la syphilis qui l’a tuée. Mais ses grossesses. Surtout, ses avortements. C’est moi qui les exécutais. La première fois, j’avais huit ans. Elle m’a expliqué comment remuer les aiguilles à tricoter dans son bas-ventre pour tuer un petit frère ou une petite sœur qu’elle n’aurait pu nourrir. Mes mains malhabiles, tremblantes. La peur. Ses hurlements. Le sang coulant entre ses jambes. Enfin, elle m’a prise dans ses bras et j’ai pleuré longuement contre sa poitrine brûlante. »

Extraits
« J’ai recours à trois purgations: les conseils beauté des chaînes arabes pour me vider la tête; la prière pour me purger l’âme; la lecture pour ne pas crever. La plupart du temps, des essais philosophiques ou sociologiques. J’en lis chaque phrase comme si toute ma vie en dépendait.» p. 76

« Et puis il me raconte la révolution. Maintenant qu’on lui a arraché Amine, il est motivé comme jamais pour un changement total de régime et de société. Il a décidé de se lancer lui aussi dans la bataille. D’animer un blog vidéo sur le soulèvement. De donner ses plus beaux mots à l’insurrection, au désordre, à la subversion. Pour que chacune et chacun ait le courage d’être. Pour dire la liberté aussi. Celle des mœurs. Celle de la pensée surtout. Il y croit, à sa révolution. Mais tout cela me fait peur. Slimane a eu des nouvelles d’Amine par l’une de ses sœurs. Il va bien. Ses parents l’ont fait tabasser. Ils l’ont humilié. Puis ils lui ont pardonné. Cet égarement de jeunesse sera à mettre au compte d’un passé désormais révolu. Il va bientôt se marier. Les parents de la fiancée sont d’accord. Elle, on ne lui demande pas davantage son avis.» p. 91

« Je viens de prendre un immeuble de cent étages sur la tête. Mon enfant a vieilli de dix ans en cinq minutes. J’ai quitté une petite fille ce matin, je retrouve une adolescente. Une adolescente affranchie sur mon métier, celui de la mère de sa mère. Qui découvre les hommes. Qui fume. Qui sèche les cours et va risquer sa vie dans des manifs contre le pouvoir. Tout ce que j’ai construit vole en éclats. Je paie au prix fort mon silence.
– On fait rien de mal, maman. Et de toi, j’en ai parlé à personne. Je te jure. Je sais ce que les autres penseraient…
J’ai les yeux humides, la gorge sèche. Selma prend ma main et se serre contre moi. Je voudrais lui arracher la langue. J’ai juste la force de lui dire «Je t’aime». Mais j’ai aussi besoin de savoir.» p. 130

À propos de l’auteur
Rachid Benzine est enseignant, islamologue et chercheur associé au Fonds Ricœur, auteur de nombreux essais dont le dernier est un dialogue avec Delphine Horvilleur, Des mille et une façons d’être juif ou musulman. Sa pièce Lettres à Nour a été mise en scène avec succès dans plusieurs pays. Après Ainsi parlait ma mère, il signe avec Dans les yeux du ciel un roman d’une rare humanité. (Source : Éditions du Seuil)

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Le sel de tous les oublis

KHADRA_le-sel-de-tous-les-oublis  RL2020

En deux mots:
Dalal fait sa valise et quitte son mari. Se retrouvant seul, Adem décide d’abandonner son village et son métier d’instituteur pour prendre la route, noyer sa honte et son chagrin. Au fil de ses rencontres, il va tenter de se reconstruire dans cette Algérie de 1963.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Les errances de l’instituteur

Yasmina Khadra nous offre avec Le sel de tous les oublis une version algérienne de Sur la route en mettant en scène un instituteur quitté par sa femme et qui décide de fuir son village et son métier d’instituteur.

Quand Adem Naït Gacem rentre chez lui et découvre la valise préparée par sa Dalal, son épouse, il comprend que sa vie est en train de basculer. Elle en aime un autre et part le rejoindre. Le choc est rude pour l’instituteur qui ne s’imagine pas pouvoir continuer à vivre dans ce village dans l’arrière-pays de Blida. À son tour, il rassemble quelques affaires et s’en va, sans but précis, sans projet, triste et honteux. Ce faisant, il fait pourtant preuve de courage. Car nous sommes en mai 1963, dans une Algérie qui n’a pas fini de panser les plaies de la Guerre et où sévit encore une discrimination forte vis à vis de la femme. À cette époque, la grande majorité des hommes ne comprend d’ailleurs pas sa position, à l’image du charretier qui accepte de le transporter et pour lequel sa décision est totalement incompréhensible.
Adem va alors tomber de Charybde en Scylla, ne trouvant aucun réconfort auprès de ceux qui vont croiser sa route, même ceux qui lui tendent ostensiblement la main.
Le garçon de café de Blida aimerait le remettre dans le droit chemin en lui inculquant une philosophie de la vie plus optimiste, mais pour toute réponse il trouvera une misanthropie croissante et un besoin de solitude. Alors il poursuit sa route vers un endroit où il n’aura «pas besoin de sourire lorsqu’il n’en a pas envie, ou de dire bonjour tous les matins à des gens qui l’insupportent ou bien encore de faire confiance à des êtres qui n’en sont pas dignes.» Il est perdu, malheureux et veut être oublié. Sans doute parce qu’il s’oublie lui-même.
Tout au long de ses pérégrinations, il va se trouver confronté à quelques archétypes de la société de l’époque, ce qui lui permet de dresser un portrait saisissant de l’Algérie postindépendance. Un épicier, le directeur de centre psychiatrique dans lequel il finit par atterrir et avec lequel il parle littérature, un militaire, Mika, un nain qui se cache pour le plus être à nouveau rejeté, et qui va devenir son ange gardien, un couple de fermiers, Mekki et Hadda pour lesquels il va accepter de rédiger un courrier à l’attention de Ben Bella parce qu’ils sont menacés d’expulsion par un commissaire politique, Ramdane Barra, qui veut les expulser et leur prendre leur terre, sans oublier Slim et Arezki, qui lui rappellent Lennie et George, les personnages de Des souris et des hommes et John Steinbeck.
Les souvenirs de lecture sont d’ailleurs pour l’instituteur un moyen de rester debout, de tenir. En convoquant tour à tour Frantz Fanon, Mohammed Dib, Sennac, Pouchkine, Moufdi Zakaria, ou encore le Gogol des Âmes mortes, il nous présente des personnages qui comme lui et ses interlocuteurs sont tous habités de fantômes, meurtris par une Guerre qui n’a pas fini de cicatriser ses plaies – «Nos têtes sont pleines de vacarme, nos poumons de baroud, nos consciences de traumatismes» – par un amour qui s’est enfui, par une administration qui entend les écraser.
Et c’est alors qu’il touche le fond que l’espoir renaît: «Lorsqu’il n’y aura pas une goutte d’eau au fond des abysses, lorsqu’il n’y aura que des rochers embrumés au milieu du corail et du sable brûlant, lorsque tout sera blanc devant nous, nous retrousserons nos pantalons par-dessus nos genoux et nous marcherons sur le sel de tous les oublis jusqu’au bout de toute chose en ce monde.»

Le sel de tous les oublis
Yasmina Khadra
Éditions Julliard
Roman
256 p., 19 €
EAN 9782260054535
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en Algérie, principalement à Blida et dans la région limitrophe.

Quand?
L’action se situe en mai 1963 et les mois qui suivent.

Ce qu’en dit l’éditeur
Lorsqu’une femme claque la porte et s’en va, elle emporte le monde avec elle. Adem Naït-Gacem l’apprend à ses dépens. Ne supportant pas le vide laissé par le départ de son épouse, l’instituteur abandonne ses élèves et, tel un don Quichotte des temps modernes, livré aux vents contraires de l’errance, quitte tout pour partir sur les chemins. Des rencontres providentielles jalonnent sa route : nain en quête d’affection, musicien aveugle au chant prophétique, vieux briscards, galériens convalescents et simples d’esprit le renvoient constamment aux rédemptions en lesquelles il refuse de croire. Jusqu’au jour où il est rattrapé par ses vieux démons.
À travers les pérégrinations d’un antihéros mélancolique, flanqué d’une galerie de personnages hors du commun, Yasmina Khadra nous offre une méditation sur la possession et la rupture, le déni et la méprise, et sur la place qu’occupent les femmes dans les mentalités obtuses.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Point Afrique (Benaouda Lebdai)
Maze (Benjamin Mazaleyrat)
Forbes (Sabah Kemel Kaddouri – entretien avec l’auteur)
La Croix (Loup Besmond de Senneville)
El Watan 
Destimed (Jean-Rémi Barland)


Yasmina Khadra présente Le Sel de tous les oublis © Production Robert Laffont

INCIPIT (Les premiers chapitres du livre)
« — Voilà toute l’histoire.
Elle se tut.
Comme un vent qui s’arrête subitement de souffler dans les arbres.
Mais Adem Naït-Gacem continuait d’entendre la voix de sa femme qui cognait sourdement à ses tempes, tel un pendule contre un rempart. Pourtant, tout venait de s’évanouir autour d’eux : le jappement des chiens, la brise empêtrée dans les plis du rideau, le crissement d’une charrette en train de s’éloigner.
Puis le silence.
Le terrible silence qui s’abat lorsque l’on réalise l’ampleur des dégâts.
Pendant longtemps, Adem demeura assommé. Le souffle coupé. Le cœur dans une tenaille. Il avait écouté Dalal du début à la fin. Sans l’interrompre une seule fois. Qu’en avait-il retenu ? Quelques bribes qui déflagraient en lui, lointaines et confuses, deux ou trois mots insoutenables que son esprit rejetait comme des corps étrangers.
Il se prit la tête à deux mains, ne sachant quoi faire d’autre. C’était sans doute le déballage auquel il s’attendait le moins. Comment croire à un aveu qui l’excluait et le concernait à la fois ?
Les larmes ruisselaient sur les joues de la femme, s’égouttaient de son menton, suintaient en taches grisâtres sur son corsage. Dalal ne les essuya pas. Elle était déjà ailleurs, les yeux rivés à la valise en carton qui confirmait le désastre.
— Que me sors-tu là, Dalal ?
— Je suis désolée.
D’un coup, Adem constata qu’il n’y avait plus rien à sauver. Son bras s’emporta de lui-même et sa main s’abattit si fort que Dalal manqua de tomber à la renverse.
Le visage projeté en arrière, un filament de sang sur la lèvre, Dalal refit face à son mari, les yeux obstinément fixés sur la valise.
Adem considéra sa paume meurtrie, étonné par la portée de son geste. Il n’avait jamais levé la main sur une femme, avant.
— Ça n’a pas de sens.
— Je sais, soupira-t-elle.
— Non, tu ne sais pas. Tu ne peux pas savoir, autrement nous n’en serions pas là.
Il essaya de lui prendre les poignets, comme il le faisait parfois pour la rassurer ou la calmer. Elle se recula.
— Est-ce que j’ai commis une faute envers toi ?
— Ce n’est pas ça.
— Alors, quoi ?
Le cri la transperça de part en part. Elle rentra le cou, redoutant une autre gifle.
— Je suis ton époux. J’ai le droit de savoir.
En vérité, Adem ne tenait pas à savoir quoi que ce soit. Cela ne ferait qu’enfieller les choses. Le miroir venait de se briser. Aucun argument ne minimiserait le drame. Certaines blessures atteignent la plénitude du malheur dès lors que l’on cherche à comprendre pourquoi ce qui a importé plus que tout au monde doit cesser de compter.
— Explique-toi… Explique-moi.
Qu’attendait-il de plus ? Dalal avait dit ce qu’elle avait à dire. Il n’y avait rien à ajouter, rien à rectifier. C’était lui qui refusait de se résoudre au fait accompli. Ses accès de colère n’étaient que de pitoyables sursauts d’orgueil.
— Que s’est-il passé ? Pourquoi maintenant ?
Ce fut tout ce qu’il lui vint à l’esprit pour sauver la face : des questions misérables, tellement tristes et stupides qu’aucune réponse ne pourrait les soulager de leur frustration.
Rien, dans leur vie à deux, lui semblait-il, ne laissait prévoir une telle issue.
De retour de son travail, Adem avait trouvé une valise à côté d’un petit sac à main dans le vestibule. Le soir était tombé ; on n’avait pas allumé dans le couloir ni dans la cuisine. La porte de la chambre à coucher était grande ouverte sur Dalal assise sur le rebord du lit.
À la pâleur de son épouse, Adem avait pensé que quelque chose était arrivé à sa belle-mère, clouée au lit depuis une décennie des suites d’un accident vasculaire cérébral. Il se trompait.
— C’est ridicule, voyons. Tu es une femme mariée, responsable, adulte. Tu ne peux pas te permettre des écarts de conduite de cette nature.
Dalal joignit les mains entre les cuisses, les épaules contractées. Adem avait envie de la gifler encore et encore, de la cogner jusqu’à en avoir le poing en bouillie, de renverser le matelas sur lequel elle était assise, d’arracher les tentures, de mettre le feu à la maison… Il avait surtout envie que sa femme prenne conscience du chaos qu’elle s’apprêtait à provoquer.
— Je suis navrée. Sincèrement.
— Mais enfin, regarde-toi. Tu as complètement perdu la tête.
— L’avais-je jamais eue ?
Le bras d’Adem se leva de nouveau. Cette fois, Dalal ne chercha pas à se protéger, la joue exposée à toutes les foudres du ciel.
— Tu me poignardes dans le dos depuis combien de temps ?
— …
— Tu as couché avec lui ?
— Non…
— Non ?
— Une seule fois, il a essayé de m’embrasser. Je lui ai dit que je n’étais pas prête.
— Et tu veux m’attendrir avec ça ?
— C’est la vérité.
— Et quelle est la mienne ? Qu’ai-je été pour toi pendant toutes ces années ?
— Ça n’a rien à voir avec toi.
— Dans ce cas, où est le problème ?
— Je l’ignore. Il est des choses qui arrivent et qui nous dépassent.
Elle hissa enfin les yeux sur son mari ; des yeux immenses qui faisaient rêver Adem naguère et qui lui paraissaient désormais aussi insondables que l’abîme.
— Tu ne peux pas savoir combien je regrette le mal que je te fais.
— Tu n’es pas obligée.
— C’est plus fort que moi, confessa-t-elle, la voix ravagée de trémolos. J’ai essayé, je le jure. J’ai essayé de ne plus le revoir. Je me promettais, chaque fois que je rentrais à la maison, de laisser cette histoire dehors. Et au matin, je me surprenais à courir le rejoindre.
Le coup de grâce. Adem était anéanti. Tout lui parut dérisoire : les larmes de sa femme, les serments, les sacrilèges, les trahisons, les mots, les cris…
— Est-ce que je le connais ?
Elle fit non de la tête. Imperceptiblement.
— Il est du village ?
— Non.
— Il s’appelle comment ?
— Quelle importance ?
— C’est important pour moi.
— Ça changerait quoi ?
— Parce que tu trouves que rien ne va changer ? Tu me balances ton vomi à la figure, sans préavis, et tu crois que demain sera pareil aux jours d’avant ? Tu me prends pour qui ? Pour une branche qu’on écarte pour poursuivre son chemin comme si de rien n’était ? Je suis de chair et de sang. Tu n’as pas le droit de me faire ça. Je suis ton mari. Et tu es mon épouse. Il y a un contrat moral auquel on ne déroge pas, des limites que nous ne sommes pas autorisés à franchir. Reprends-toi, bon sang. Dis-moi que tu me fais marcher, que tu ne penses pas un mot de ce que tu racontes.
— Je suis navrée.
Elle attendit la réaction de son mari. N’importe laquelle. Inébranlable et stoïque.
Adem ne voyait pas ce qu’il était possible de réparer. Il est des turpitudes que l’on ne soupçonne pas, des faillites que l’on ne surmonte pas, des prières aussi atroces que les peines perdues. Sa femme avait décidé de le quitter, aucun recours ne semblait en mesure de l’en dissuader. Tout venait de se figer dans la chambre : l’air, la colère, la souffrance, l’indignation. N’en subsistait, en guise de déni, que l’hébétude grandissante en train de le démailler fibre par fibre.
L’ampoule au-dessus d’eux se mit à clignoter avant de griller. Il fit noir dans la maison, noir dans les cœurs, noir dans les pensées. Adem ne percevait que son souffle en train de s’appauvrir tandis que l’obscurité s’alliait au silence pour faire diversion.
Puis Dalal se leva tel un esprit frappeur, empoigna la valise et le sac à main dans le vestibule et sortit de la vie de son mari.
Adem chercha un sens à son malheur, ne lui en trouva aucun. Il resta longtemps effondré, la tête entre les mains, à espérer que Dalal se ressaisisse et lui revienne. Un moment, il avait pensé courir la rattraper, mais il avait craint de se couvrir de ridicule. Le dernier autocar pour Blida était parti depuis des heures et aucun train n’était prévu à la gare.
La porte de la maison demeura ouverte sur la nuit. Adem n’eut ni le courage ni la force de la refermer.
Lorsque l’évidence vous met au pied du mur et que l’on s’évertue à chercher dans l’indignation de quoi se voiler la face, on ne se pose pas les bonnes questions, on triche avec soi-même.
Adem se traîna jusqu’à la cuisine plongée dans le noir. Il n’alluma pas. Peut-être s’estimait-il moins exposé dans l’hypothétique refuge que lui concédait l’obscurité. À tâtons, il finit par mettre la main sur une bouteille de vin.
Après avoir bu sa peine jusqu’à plus soif et râlé sans parvenir à expurger la moindre des toxines qui ravageaient son être, il se mit à arpenter le couloir et les pièces.
Ensuite, il s’écroula quelque part et, ivre de l’ensemble des misères de la terre, il pleura toutes les larmes de son corps.
Sa sœur aînée, qui habitait à l’autre bout du village et qui passait le voir par hasard après avoir fait son marché dans le quartier, le trouva couché sur le lit, chaussures aux pieds, un oreiller sur la figure.
Elle posa son panier par terre, jeta un coup d’œil aux alentours, remarqua que les étagères de l’armoire étaient presque vides.
— Elle l’a finalement fait, soupira-t-elle.
— Tu étais au courant ?
— Mon fils les avait vus derrière la gare, il y a quelques jours.
Adem se découvrit. D’un geste hargneux. Le masque froissé qui lui servait de visage ressemblait à un morceau de ruine.
— Et tu ne m’as rien dit.
— Je pensais pouvoir la raisonner.
— La raisonner ?
— Je l’avais mise en garde. Elle m’a dit que ça n’avait rien de sérieux, que c’était juste un ami d’enfance qu’elle avait connu du temps où sa mère travaillait chez les Gautier. Elle m’a juré de ne plus le revoir.
— Sauf qu’elle l’a revu.
La sœur s’assit lourdement sur le banc près du lit, en se triturant les doigts de gêne. Sa main tenta d’atteindre l’épaule de son frère ; Adem l’esquiva. Il ne supportait pas qu’on le touche. Il avait l’impression d’être une fracture ouverte.
— Ce n’est qu’une femme, Adem. Une de perdue, dix n’attendent qu’un signe de toi pour la remplacer, dit-elle pour tenter de le réconforter.
— Elle m’a fait mal.
— Ce sont les choses de la vie. Tu dois faire avec.
— Pourquoi moi ?
— Pourquoi veux-tu que ça n’arrive qu’aux autres ?
— Qu’ai-je à voir avec les autres, bon sang de bon Dieu ?
La sœur émit un hoquet dédaigneux.
Elle décréta, sentencieuse :
— Dieu n’est disponible que pour les morts, Adem… Quant aux vivants, ils n’ont qu’à se démerder.
Elle reprit la main de son frère. Adem la lui céda ; il n’eut pas la force de résister.
— Je me sens si sale, gémit-il.
— Ce n’est pas la fin du monde. La vie continue. Tâche de te ressaisir si tu ne tiens pas à ce que les mauvaises langues se délient.
Adem ramena l’oreiller sur son visage. Il ne voulait plus rien entendre. Chaque mot de sa sœur lui portait l’estocade. Ce qu’elle lui disait, il se l’était répété cent fois. Et cent fois, il n’y avait pas survécu.
— Je vais te faire à manger.
Elle lui caressa le bras, d’une main où la tendresse s’entachait de pitié.
— Conduis-toi en homme.
Elle se retira dans la cuisine, ne trouva pas grand-chose dans le frigo et dut se rabattre sur son panier.
Elle prépara de la soupe qu’elle porta à son frère.
— Je passerai te voir, ce soir. J’aimerais retrouver mon frère, et non son ombre. Un dernier conseil : ne cherche pas à noyer ton chagrin dans le vin. Tu coulerais avec.
Adem écrasa l’oreiller contre son visage, comme pour étouffer un cri.
— Je lui ai toujours été fidèle.
La sœur accusa un haut-le-corps. Elle se tourna violemment vers son frère, horrifiée par ce qu’elle venait d’entendre. Sa voix roula dans sa gorge comme une pelote d’épines :
— C’est la fidélité qui empêche les chiens d’être autre chose que des chiens. Fais montre d’un minimum de retenue, s’il te plaît. Un homme qui pleure une garce ne mérite pas d’être mieux traité qu’elle.
Sur ce, elle lui jeta un dernier regard, chargé cette fois de mépris, et sortit dans la rue, son panier au bras.
Adem sursauta lorsque la porte extérieure claqua. Aussitôt, toutes les misères de la terre redéployèrent leur siège autour de sa solitude.

2.
Adem ne retourna pas à l’école où il enseignait le calcul aux élèves du CP, et les leçons de choses aux CE1.
Les premiers jours, il montait la garde devant la fenêtre de sa chambre – le matin, à guetter le retour improbable de sa femme ; l’après-midi, à regarder défiler les heures comme passent leur chemin les dieux qui se fichent éperdument du malheur des hommes. Les jours suivants, il resta au lit à fixer le plafond et à attendre la nuit pour se rabattre sur l’unique bar du village. Il s’installait dans un coin en tournant le dos au comptoir, descendait ses bières les unes après les autres puis, le zinc se saturant de bruit et de fumée, il partait raser les murs. Lorsque, par endroits, des chiens lui barraient la route, il s’emparait de ce qui lui tombait entre les mains pour les tenir à distance.
En rentrant chez lui, il retrouvait sa maison dans l’état où Dalal l’avait laissée car sa sœur n’était plus revenue lui rendre visite comme promis.
Le huitième jour, le directeur de l’école le surprit dans le jardin potager en train de brûler ses photos de famille et d’autres objets qui lui rappelaient trop de souvenirs. Le directeur était un monsieur d’un certain âge, impeccable dans son costume trois pièces, la chaîne de la montre de gousset en exergue sur le gilet, le fez élégamment incliné sur la tempe avec le chiqué d’un effendi.
— Je croyais que tu étais souffrant, monsieur Naït-Gacem, dit-il en déplorant les bouteilles de vin vides qui traînaient çà et là.
— C’n’est pas faux.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Ce qui a cessé de marcher.
En caleçon long et en tricot de peau maculé de taches brunâtres, les yeux cernés et la barbe mauvaise, Adem se mit à piétiner les pousses qui commençaient à s’enhardir au soleil.
— C’étaient des fèves. Avant, je cultivais de la menthe et de la laitue.
— Tu es sûr que ça va ?
Adem rejeta la tête en arrière dans un rire incongru qui défronça les sourcils du directeur.
— Y a pas de raison pour que ça n’aille pas. Je tiens encore sur mes pattes, non ? ajouta-t-il en écartant les bras en signe de robustesse. Mais on a beau être aussi blindé qu’un tank et malin à encenser le diable avec sa barbe, on est toujours en retard d’une esquive avec les coups du sort, n’est-ce pas, monsieur le directeur ?…
— Personne n’est à l’abri d’un impondérable, Sy Naït-Gacem.
— Pour quelle raison ? On est quoi sur cette terre ? Des cibles en carton ? Pourquoi faut-il se réjouir un instant pour en pâtir dans la minute qui suit ? Ce n’est pas juste.
— Est-ce que je peux me rendre utile à quelque chose ?
— Et comment !
Adem se précipita à l’intérieur de la maison et revint avec des clefs.
— Vous avez bien fait de passer me voir, monsieur le directeur. Je vous restitue le logement de fonction que vous m’avez attribué.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Que je rends mon tablier.
— Tu n’es pas sérieux.
— Pourquoi ne le serais-je pas ? Je n’ai aucune raison de moisir dans cette bourgade de malheur.
Le directeur repoussa les clefs d’une main désapprobatrice.
— C’est bientôt la fin de l’année scolaire, voyons. Tu ne peux pas nous fausser compagnie de cette façon, sans préavis ni justification. Nous manquons d’enseignants et les élèves…
— Je m’en contrefiche, le coupa Adem.
— C’est à cause de l’inspecteur d’académie ? Il est grincheux, mais il n’est pas méchant. Il t’a bien noté… Je sais que tu mérites une promotion, que tu l’attends depuis longtemps. Il faut être patient. Le temps, c’est de l’argent.
— Je n’ai ni l’un ni l’autre. Et ça n’a rien à voir avec ma carrière d’instituteur. Je claque la porte, point, à la ligne.
— Où comptes-tu aller ?
— Là où je n’aurai pas besoin de sourire lorsque je n’en ai pas envie, ou de dire bonjour tous les matins à des gens qui m’insupportent ou bien encore de faire confiance à des êtres qui n’en sont pas dignes.
Le directeur souleva son fez pour s’essuyer le crâne avec un mouchoir.
— Ces endroits n’existent pas, Sy Naït-Gacem. Vivre en société, c’est accepter l’épreuve du rapport aux autres, de tous les autres, les vertueux et les sans-scrupules. En société, nul ne peut observer la morale sans se faire violence. Il y a des ermites qui croient, en s’isolant, l’observer dans la sérénité. Ceux-là trichent avec eux-mêmes. La morale ne s’exerce que parmi les autres. Fuir ces derniers, c’est fuir ses responsabilités.
— Je ne fuis pas mes responsabilités, j’y renonce.

Adem quitta le village le jour même, avec pour tout bagage un sac en toile cirée contenant des sous-vêtements, trois pantalons, quatre chemises, un cahier d’écolier et un vieux livre d’un auteur russe. Il ne fit pas ses adieux aux voisins ni à sa sœur. Il sauta dans le premier autocar pour Blida, dîna dans une gargote, au milieu d’un ramassis de pauvres bougres, et passa la nuit dans un hammam qui faisait office d’hôtel de transit la nuit.
Au premier appel du muezzin, le gérant du bain maure pria tout le monde de débarrasser le plancher. Le jour ne s’était pas encore levé lorsque Adem se retrouva à la rue, son sac sur l’épaule.
Il se refugia dans le café de la gare. Trois cheminots occupaient les lieux, les mains zébrées de cambouis. Ils parlaient des retards qu’occasionnaient les pannes des locomotives, des pièces de rechange qui n’arrivaient pas et du zèle révoltant des bureaucrates. Le plus âgé, qui avait du poil aux oreilles et une moustache roussie par le tabac, expliquait à ses collègues que c’était normal, pour un pays qui venait à peine d’accéder à l’indépendance, de subir des dysfonctionnements par moments. Ses camarades secouaient la tête, nullement convaincus.
Avant qu’ils rejoignent leur poste, l’un des cheminots offrit une cigarette à Adem sans que ce dernier le lui demandât. Ce fut ce matin-là qu’Adem se mit à fumer. Il n’avait jamais fumé auparavant.
— Tu n’es pas du coin, supposa le cafetier à l’adresse Adem.
— Non.
— Tu viens d’où ?
— De très loin.
— Tu cherches du travail ?
— Je cherche quelqu’un.
— Il habite à Blida ?
— Il habite là-dedans, maugréa Adem en tapant du doigt sur son crâne.
— Holà ! mon gars, il n’y a que des trappes obscures à cet endroit, le prévint le cafetier. Il faut éviter de se prendre la tête. La vie est ce qu’elle est et personne n’y peut rien. Il y a ceux qui boivent le calice jusqu’à la lie et ceux qui pissent dans le Graal.
Adem préféra ne pas s’étaler sur le sujet. Il ingurgita son quignon de pain beurré, avala le reste de son café, pressé de quitter les lieux qui, soudain, l’indisposaient.
— C’est combien ?
— C’est offert, lui dit le cafetier. De bon cœur.
Adem laissa quand même de la monnaie sur le comptoir et sortit dans la rue en se demandant si la déchéance n’avait pas déjà commencé pour lui.
Ah! Blida.
Sultane languissante, un bras sur le ventre engrossé d’épopées, l’autre négligemment accoudé à la montagne, Blida rêvait de ses mythes, ivre de soleil et d’encens.
Qu’est-il advenu des jours heureux ?
Adem Naït-Gacem avait beau feindre de s’intéresser aux devantures des magasins, aux enseignes des bars, aux squares grouillants de gamins turbulents, son tourment ne le quittait pas d’une semelle. Parfois, il prenait place sur un banc et essayait de ne penser à rien. Sa tête refusait de se défaire de son chahut. Il interrogeait les moments de joie et les nuits idylliques qu’il avait partagées avec Dalal sans accéder à une seule réponse susceptible de tempérer son chagrin. « Est-ce que tu m’aimes ? lui demandait Dalal après avoir fait l’amour. — En doutes-tu ? — Combien m’aimes-tu ? — Je t’aime autant qu’il y a d’étoiles dans le ciel, plus une. » C’était au début de leur mariage, lorsque, comblés, ils dormaient sur un tapis volant. Puis, d’année en année, Dalal ne cherchait plus à savoir si son mari l’aimait, et Adem n’était plus obligé d’exagérer. Ils dormaient toujours dans le même lit, sauf que chacun écoutait l’autre s’assoupir de son côté. Leurs étreintes s’étaient ramollies, leurs baisers n’avaient plus de saveur. La routine émoussant les passions, il leur arrivait de se croiser dans la maison sans vraiment se rencontrer, de manger à la même table sans se parler et il semblait à Adem que, malgré tout, ils se suffisaient et qu’ils n’avaient pas besoin d’en rajouter. C’est vrai, ils n’avaient pas d’enfants ; Dalal avait du mal à cacher sa tristesse lorsque les bambins du voisinage venaient gambader autour de la maison – ne sont-ce pas les choses de la vie ? Beaucoup de couples subissent la même incomplétude sans en être handicapés pour autant ; ils se débrouillent pour colmater les interstices de leur bonheur et ça fonctionne.
Adem alluma une cigarette, fuma à se brûler les doigts ; ensuite, il retourna dans le souk et se laissa emporter par la cohue. Les cris des marchands et les vociférations des enfants couvraient ses bruits intérieurs à lui. C’était un beau jour de mai de l’année 1963. La Mitidja répandait ses senteurs délicates à travers la plaine, sauf que Blida se faisait belle strictement pour ses soupirants. Vautrée au milieu de ses vergers, elle baignait dans son narcissisme mystique, fière de son avenue enguirlandée de roses et de son kiosque à musique où, jadis, la fanfare militaire cadençait le pouls des badauds.
C’est à Blida qu’Adem avait rencontré Dalal. Il débarquait des Hauts Plateaux où il avait vu le jour dans un hameau sentant le four banal et l’enclos à bestiaux. Fils d’un maréchal-ferrant, il avait connu la misère des spoliés et tapé pieds nus dans des ballons de chiffon. À l’école, il était au premier rang de la classe, prompt à lever le doigt et à répondre juste aux questions de l’instituteur, un Alsacien filiforme et chenu aux boutons de blouse constamment décalés. Adem fut l’un des rares élèves de son douar à décrocher le certificat de fin d’études. Il ambitionnait de rejoindre la faculté pour devenir avocat, mais les débouchés de l’Indigénat avaient leurs limites. Lorsqu’il avait obtenu son diplôme d’instituteur, toute la tribu l’avait célébré. Il fut muté dans une école primaire à Oued Mazafran, une bourgade oiseuse à mi-chemin entre Blida et Koléa. Un samedi, tandis que le soleil élevait les vergers au rang de jardin d’Éden, Adem s’était rendu en ville se changer les idées. En entrant dans une boutique acheter un réveille-matin, il eut le coup de foudre pour la demoiselle qui tenait la caisse. Elle était jolie comme un songe d’été, avec ses grands yeux nacrés et ses cheveux noirs qui cascadaient sur ses épaules.
De petits messages griffonnés sur des bouts de papier en lettres enflammées, il avait fini par convaincre la jeune fille de lui accorder une chance. Dalal avait beaucoup hésité avant d’accepter de le rencontrer près du lycée, à la sortie des classes pour couvrir leur retraite. Ils se revirent tous les dimanches, dans le noir des salles de cinéma, et se marièrent quelques mois plus tard.
Dalal était une fille de son temps. Elle avait grandi parmi les Européens, dans une maison en dur avec des rideaux aux fenêtres et deux petits balcons fleuris. Sa mère, veuve d’un livreur de barbaque, travaillait comme domestique chez les Gautier, de riches négociants qui possédaient des commerces et des entrepôts un peu partout dans la région, y compris à Alger. C’était Dalal qui lui avait appris, à lui l’enfant d’une bourgade sinistrée des Haut Plateaux, à regarder le monde avec des yeux « modernes », à s’habiller correctement, à veiller sur sa façon de parler et de marcher parmi les citadins. Avant, il n’était qu’un campagnard conscient de son retard sur son époque – n’avait-il pas déserté sa tribu pour renaître à une ère nouvelle ?
Adem se demanda s’il n’était pas revenu à Blida conjurer le sort et s’inventer une virginité. Mais à aucun moment il n’eut le courage de se hasarder dans les endroits qui porteraient encore l’empreinte des souvenirs heureux. Il ne revit ni la boutique de son éveil à l’amour, ni la salle de cinéma où, pour la première fois, il avait osé prendre la main de Dalal, ni le lycée où ils s’étaient mêlés aux flots des élèves pour mieux se rapprocher. La ville des Roses le livrait en vrac à ses frustrations. Le pèlerinage ne prenait pas. Adem était juste en train de crapahuter dans le vide, de traquer ce qui avait cessé d’exister.
Le soir venu, Adem courut rejoindre un bar enfoui au fin fond d’un pertuis aux lampadaires crevés que hantaient quelques prostituées. Un ivrogne fanfaronnait au milieu de la chaussée, une bouteille de vin dans une main, un canif dans l’autre. Il harcelait une fille tapie dans une porte cochère :
— Allez, Loulou, pas de chichis.
— Dégage, je te dis.
— Avant, t’étais gentille avec moi.
— J’suis pas ta mère.
— Ne parle pas de ma mère, salope. Elle est morte.
— Au moins, elle n’est plus obligée de te supporter.
— Je n’ai besoin de personne, moi, s’emporta l’ivrogne en manquant de s’éborgner avec son couteau. J’suis assez vacciné pour m’arranger avec la vie.
— Tu parles d’une vie, lui lança une grosse rombière, le pied contre le mur. Tu ferais mieux de déguerpir avant que Mourad se pointe. S’il te trouve là, il va encore te transformer en pâtée pour chiens.
L’ivrogne lança contre le mur la bouteille qui se brisa dans un fracas assourdissant.
— Qu’il essaye de m’approcher, ta petite frappe de Mourad. J’suis pas venu les mains vides, cette fois, avertit-il, le canif en évidence.
En pivotant sur lui-même, l’ivrogne tomba nez à nez avec Adem. Ce dernier bondit en arrière, plus effrayé par la physionomie de l’ivrogne que par la lame qui s’agitait dans tous les sens. Pendant quelques secondes, Adem crut être face à un miroir. L’ivrogne lui ressemblait comme un jumeau – même visage torturé, même regard blanc, même spectre dépenaillé.
Adem battit en retraite, pourchassé par le rire sardonique des prostituées. Après une course éperdue, il s’arrêta pour voir s’il n’était pas poursuivi. Hormis un chat farfouillant dans un tas d’ordures, la rue était déserte. Toutes les portes étaient closes et peu de lumière filtrait aux fenêtres qu’escamotaient d’épais volets.
Adem s’accroupit contre un mur pour recouvrer son souffle. Il ne se souvenait pas d’avoir eu à affronter une arme de si près, mais les traumatismes de la guerre le rattrapaient chaque fois qu’une altercation ou un vent de panique se déclenchait.
— Ne restez pas là, s’il vous plaît, chuchota une voix de femme à travers les volets.
Adem se tourna vers la fenêtre qui le surplombait.
— J’ai besoin de reprendre mes sens.
— Allez les reprendre plus loin, je vous en prie. Ici, c’est une maison honnête. Mon mari va bientôt rentrer. Il n’aime pas trouver des inconnus devant sa porte.
— Je ne fais rien de mal, madame.
— S’il vous plaît, mon mari va s’imaginer des choses et après, c’est moi qui recevrai le ciel sur la tête.
Adem tenta de deviner qui se tenait derrière les volets, ne décela qu’un bout de silhouette. Il poursuivit son chemin jusqu’à un bar retranché au fond d’une impasse.

Quelques clients étaient penchés sur leurs assiettes. Des paumés aux sourcils bas. Ils mangeaient en bavardant, attablés au milieu d’un capharnaüm encombré de bouées de sauvetage, de carapaces de tortues, de portraits de matelots et d’aquarelles naïves représentant des dauphins dansants.
Au comptoir, un géant en marinière contemplait les tatouages sur ses bras. Il paraissait fier de ses muscles surtout. Un freluquet, en face de lui, hésita avant de laisser courir un doigt hardi sur les dessins.
— J’aimerais bien avoir les mêmes. De beaux tatouages bien verts avec des silhouettes de femmes nues, et des serpents, et des poignards, et des jurons sur les poignets…
— T’as pas assez de peau sur les os, observa le barman.
— J’suis pas obligé de les avoir que sur les bras. J’ai une poitrine et un dos.
— Peut-être, mais pas suffisamment de couilles pour finir au bagne. Parce que mon artiste à moi, c’est au biribi que je l’ai connu.
— T’as été au bagne pourquoi ?
— À ton avis ?
Le freluquet plissa un œil comme s’il cherchait à deviner ce que le barman taisait. Le sourire de murène qu’affichait le géant le découragea aussitôt. Il vida son verre d’une traite, en commanda un autre.
— Tu sauras pas retrouver ton chemin, après, tenta de le dissuader le barman.
— M’en fiche. J’ai envie de me soûler jusqu’à prendre un cochon pour un éléphant rose.
— C’est toi qui vois, céda le barman.
— Est-ce que je peux téléphoner de chez toi ?
— Si tu promets de désinfecter le combiné avant de raccrocher.
L’homme tituba vers un box, s’empara d’un appareil téléphonique d’un autre âge, forma un numéro et, le combiné plaqué contre l’oreille, se mit à compter les lézardes au plafond. Personne ne décrocha au bout de la ligne.
Adem s’installa dans une sorte d’alcôve au fond du boui-boui, face à un vieux musicien aux yeux ravagés par le trachome qui grattait distraitement les cordes d’un luth. Au-dessus de lui, une affiche représentant un boxeur basané s’écaillait sur la pierre. À côté d’elle, entre deux mousquetons rouillés, trônait un cadre en bois au fond duquel un patriarche enturbanné, moustache torsadée et poitrine ornée de grosses médailles, posait pour la postérité.
Adem fit signe au garçon, opta pour un ragoût de tripes et une bouteille de vin et se prépara à s’enivrer.
Adem s’aperçut que, hormis le musicien qui continuait de taquiner son luth, tous les clients étaient rentrés chez eux.
— Il est minuit passé, lui rappela le garçon.
— Et c’est quoi ton problème ?
— Il faut qu’on ferme.
— J’ai pas fini ma bouteille.
— Tu en as déjà sifflé une.
— Laisse tomber, Alilo, lança le barman en astiquant son comptoir. Je l’ai à l’œil.
Le garçon toisa Adem avant d’aller ranger les chaises sur les tables.
Le musicien se trémoussa sur son siège en se raclant la gorge :
— Le garçon a raison. Tu devrais lever le pied. Les rues ne sont pas sûres, de nos jours. Surtout pour les poivrots. On ne les blaire pas, par ici.
Adem l’ignora.
Le musicien sourit, et tout son visage se fripa.
— Chagrin d’amour ?
— De quoi je me mêle ?
Sans se défaire de son sourire, le musicien tira sur un pan de son burnous pour mieux s’asseoir, effleura son luth d’une main caressante. Il déclama :
Si ton monde te déçoit sache
Qu’il y en a d’autres dans la vie
Sèche la mer et marche
Sur le sel de tous les oublis
Sèche la mer et marche
Ne t’arrête surtout pas
Et confie ce que tu cherches
À la foulée de tes pas
— De quelle mer parles-tu, vieillard ? dit Adem avec dégoût.
— De celle de tes larmes.
Adem comprit qu’il ne pourrait plus boire en paix et qu’il ferait mieux d’aller cuver son vin ailleurs. Il se leva en maugréant de mécontentement.
— Où vas-tu ? lui demanda le musicien.
— Noyer le poisson, rétorqua Adem.
Adem quitta le bar comme on émerge d’un gouffre. Dehors, la nuit lui en proposa d’autres, il choisit de les prendre tous pour couvrir sa retraite.
Le gérant du hammam n’était pas ravi de voir débarquer chez lui un ivrogne débraillé au visage cireux et aux lèvres encombrées d’écume. Il se pinça le nez à cause de l’haleine avinée de l’instituteur qu’il somma, d’une main péremptoire, de ne pas trop s’approcher.
— On n’accepte pas de soûlards chez nous. Et il est presque deux heures du matin.
— Je n’ai pas où aller, bafouilla Adem, la main contre le mur pour ne pas s’écrouler. (Il montra la trace d’un coup sur sa joue.) Je viens de me faire agresser. On a voulu me voler mon sac. Je n’ai rien dedans, hormis des vêtements. S’il te plaît, laisse-moi attendre le lever du jour chez toi. Le temps s’est rafraîchi et il va pleuvoir.
Le gérant réfléchit, un doigt sur les lèvres. Après avoir longuement dévisagé le pauvre bougre incapable de tenir sur ses jambes, il céda, écœuré et peiné à la fois.
— Pour ce soir, je fais une exception. Mais ne t’avise pas de revenir demain si tu n’es pas sobre.
— Merci.
— Tâche de ne pas déranger les clients. Ce sont de braves paysans qui viennent chercher du travail en ville. Certains ont frappé à toutes les portes sans succès et ils sont crevés.
— Je vais juste dormir, monsieur. Je te promets que…
— Pas de promesse. Si tu ne te tiens pas tranquille, je te foutrai dehors. Et puis, prends un bain. On dirait que tu sors d’un caniveau.
Le lendemain vers minuit, ivre à ne pas pouvoir mettre un pied devant l’autre, Adem se présenta de nouveau au bain maure.
Le gérant lui opposa un pas question catégorique.
— J’ai de quoi payer.
— L’argent ne règle pas tout. Tu devrais t’acheter un minimum de retenue avec. Je t’avais prévenu, hier. Ne reviens que si tu es sobre. Mais tu es encore ivre, et tu pues de la gueule comme une hyène.
Adem n’insista pas. Il n’avait plus la force d’insister.
Un éclair fulmina. Aussitôt, une trombe d’eau s’abattit sur la ville.
— Tu vois ? fit Adem. Je ne t’ai pas menti.
— Dégage. Trouve-toi un trou et fais-y le mort. Tu es plus à plaindre qu’à damner.

Adem se dépêcha vers d’autres bains maures ; il eut droit au même refus. Il songea à passer la nuit dans un bordel, mais il n’était pas sûr que la proximité d’une femme puisse l’aider à oublier la sienne. Il décida de se rendre à la gare où il échoua dans un état lamentable. Le hall était désert. Adem se traîna jusqu’à un banc et se coucha dessus. Dehors, l’orage tonitruait de toute la colère des dieux, fouettant le ciel de foudres tentaculaires dont les reflets remplissaient la grande salle d’ombres monstrueuses.
Adem plongea les mains entre ses cuisses et se recroquevilla sur lui-même pour se réchauffer. Il n’eut pas le temps de s’assoupir. Deux soldats au casque blanc, brassard frappé des initiales de la police militaire et matraque au poing, le sommèrent d’évacuer les lieux.
Adem élut domicile dans un conteneur sur une aile de la gare, de l’autre côté des hangars et des ateliers, là où les chiens errants, las d’être lapidés, s’accordaient un hypothétique répit. …

Extraits
– Là où je n’aurai pas besoin de sourire lorsque je n’en ai pas envie, ou de dire bonjour tous les matins à des gens qui m’insupportent ou bien encore de faire confiance à des êtres qui n’en sont pas dignes… »

« Si nous voulons accéder à des jours meilleurs, nous devons axer l’effort sur nos enfants. Ils sont l’Algérie de demain. Ils sont plus aptes à consolider la liberté que nous.
– Nous?
– Les rescapés de la guerre. Nos têtes sont pleines de vacarme, nos poumons de baroud, nos consciences de traumatismes. » p. 192

« Une guerre n’est jamais finie. Quand les armes se taisent, leurs échos continuent de retentir dans les esprits. Personne n’échappe à la guerre. Qui ne la fait pas la pas, la subit.»

« – Et que ferons nous lorsque la mer sera totalement asséchée Adem?
– Ce que tu voudras Mika, ce que tu voudras.
– Eh bien je vais te dire ce que nous ferons une fois que la mer sera asséchée… Lorsqu’il n’y aura pas une goutte d’eau au fond des abysses, lorsqu’il n’y aura que des rochers embrumés au milieu du corail et du sable brûlant, lorsque tout sera blanc devant nous, nous retrousserons nos pantalons par-dessus nos genoux et nous marcherons sur le sel de tous les oublis jusqu’au bout de toute chose en ce monde. » p.220-221

À propos de l’auteur
KHADRA_Yasmina_©DRYasmina Khadra © Photo DR

Yasmina Khadra est né en 1955 dans le Sahara algérien. Il est notamment l’auteur d’une trilogie saluée dans le monde entier, Les Hirondelles de Kaboul, L’Attentat et Les Sirènes de Bagdad, consacrée au dialogue de sourds entre l’Orient et l’Occident. L’Attentat a reçu, entre autres, le prix des Libraires. Ce que le jour doit à la nuit a été élu meilleur livre de l’année 2008 par le magazine Lire et a reçu le prix France Télévisions. Adaptés au cinéma, au théâtre (en Amérique latine, en Afrique et en Europe) et en bandes dessinées, les ouvrages de Yasmina Khadra sont traduits en une cinquantaine de langues. (Source : Éditions Julliard)

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Neiges intérieures

SUBILIA_neiges-interieures
  RL2020

En deux mots:
La narratrice s’embarque à bord d’un voilier pour quelques semaines de voyage autour du cercle polaire en compagnie d’architectes, du capitaine et de son second. Pour échapper à la promiscuité, elle profite des escales pour courir et, de retour à bord, noircit des cahiers.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Courir autour du cercle polaire

Les quatre cahiers composant «Neiges intérieures» retracent un récit de voyage en voilier autour du cercle polaire, mais Anne-Sophie Subilia en fait aussi une quête de l’intime. Sans concessions.

Le journal de bord d’Anne-Sophie Subilia tient en quatre cahiers qu’elle nous livre au retour d’une expédition en Arctique. Durant plusieurs semaines, elle a voyagé du côté de la Terre de Baffin, à bord d’un voilier en aluminium.

SUBILIA_carte_expeditionSi le bateau de 16 m est «taillé pour les mers de glace», il est bien loin d’être confortable. Ce serait même tout le contraire. L’humidité qui fait moisir les couchettes, l’exiguité des cabines, la place réduite dédiée aux réserves ou encore les toilettes qui méritent bien des surnoms mais pas celui de lieu «d’aisance» vont faire de ce périple tout autre chose qu’une aventure joyeuse. Reste à définir la chose.
C’est ce à quoi va s’atteler Anne-Sophie Subilia dans ce récit dont le titre annonce déjà combien il va davantage être introspectif que descriptif. Mais c’est aussi ce qui en fait tout l’intérêt. Car au sein de la maison d’édition qui revisite l’œuvre de Nicolas Bouvier (La Guerre à huit ans, à paraître en février en poche), on a compris depuis fort longtemps que les voyages formaient – et déformaient – d’abord les voyageurs eux-mêmes.
Outre la narratrice, cinq autres personnes font partie de cette expédition au pays des glaces Z. le capitaine, T. son second, N. et S., deux autres hommes, ainsi que C. une jeune femme. Ces derniers sont architectes, à la recherche d’idées pour élaborer une cité alpine. Des compagnons de voyage plutôt indifférents, quand ils ne sont pas désagréables, qui vont la pousser à chercher un moyen de s’évader. Dès que l’ancre est jetée, elle part courir, même si le paysage lui est hostile. «Mes camarades ont bien compris que c’était nécessaire. J’ai besoin de me défouler et quand je reviens je suis plus calme. Ce n’était pas prévu. Maintenant c’est devenu une habitude. Quand je cours je reprends une sorte de pouvoir. C’est sans doute une chose de civilisation.» C’est ce même besoin vital qui la pousse à écrire. En phrases courtes dont on ne sait si elles sont le fruit de la géographie – un désert blanc – ou le fruit de la nécessité dans un espace confiné de s’en tenir à l’essentiel, sans fioritures.
« J’écris tout simple. Pas la force de faire mieux pour le moment. On vient de me déposer. Les autres restent sur le bateau. Le soir est en train de venir, je ne ferai pas long, juste le temps de l’inventaire. C’est une cabane de chasse peinte en vert olive, sur des pilotis, à environ 30 mètres du rivage. J’ai peur qu’ils ne reviennent pas me chercher. C’est étrange d’avoir cette pensée.»
SUBILIA_neiges_dessin

Dessin Anne-Sophie Subilia

Si Anne-Sophie Subilia nous touche autant, c’est que derrière le récit de voyage, on sent les blessures secrètes, les peurs et la colère. Cette peur de l’abandon, on va le découvrir, vient de bien plus loin que de cette nuit polaire. Elle vient de l’enfance, elle vient de son parcours de vie, de ces «neiges intérieures» qui peuvent vous glacer en un instant.

Neiges intérieures
Anne-Sophie Subilia
Éditions Zoé
Roman
154 p., 16 €
EAN 9782889277445
Paru le 2/01/2020

Où?
Le roman se déroule le long du cercle polaire, du côté du Groenland et de la Terre de Baffin.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Artémis: seize mètres d’aluminium, taillé pour les mers de glace. Quatre architectes paysagistes embarquent sur ce voilier pour étudier le territoire du cercle polaire arctique. En plein cœur d’une nature extrême, soumis à une promiscuité qui fait de ce voyage un huis clos, ils vont être confrontés aux contraintes du groupe, du capitaine et de ce désert aussi toxique qu’ensorcelant.
Pendant les escales, la narratrice court sur le sol mousseux de la toundra. À bord, elle doit tout apprendre de la navigation, de ses compagnons, du froid, de la fabrication du pain comme de la préparation du poisson ou de l’hygiène intime.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
En attendant Nadeau (Claire Paulian)
Le blog de Francis Richard


Anne-Sophie Subilia présente Neiges intérieures © Production Éditions Zoé

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Courir
Le bruit d’un torrent près des tempes
le bruit du vent dans le cou
je suis seule
pour un moment
j’écris vite et mal
dans ma tête il y a un bourdonnement de corde tendue
je ne comprends pas ce que c’est
si c’est positif ou négatif
peut-être un reste d’excitation.
Pour le moment rien ne me rassure ici, le paysage m’est hostile.
Je le repousse depuis notre arrivée.
Je vais courir chaque fois que c’est possible.
Mes camarades ont bien compris que c’était nécessaire.
J’ai besoin de me défouler et quand je reviens je suis plus calme.
Ce n’était pas prévu.
Maintenant c’est devenu une habitude.
Quand je cours je reprends une sorte de pouvoir.
C’est sans doute une chose de civilisation.
C’était la deuxième ou troisième fois qu’on nous déposait à terre. On s’était éparpillés pour faire nos besoins. À voir les visages quand on s’est retrouvés, on pouvait tout de suite lire qui avait pu se soulager et qui non. J’étais du premier groupe. Mon sourire devait paraître agaçant pour les camarades qui avaient encore mal au ventre.
Je me suis mise à courir dès le début.
En partie à cause du type de sol.
Cette mousse, je n’en ai pas l’habitude, elle donne envie de se propulser. Les pistes, il n’y en avait aucune. Bien sûr, pas de sentier.
C’est d’ailleurs perturbant.
J’ai fait le tour d’un lac avant de monter vers un amas de roches. J’étais prudente, un accident serait problématique. Arrivée sur la crête, le paysage s’est ouvert, dominant plusieurs vallées.
J’ai pris conscience de l’immensité et d’un certain miracle. Au loin, au fond du fjord, un glacier gris tombait dans la mer. J’ai dit merde que c’est beau  juste dans ma tête. Je ne savais pas quoi penser d’autre.
Il faut que je m’arrête. Écrire prend du temps et on en manque.
Expulser
Je voulais dire que si je me suis mise à courir, c’est aussi pour expulser un malaise qui sinon grandit. C’est dans la gorge que ça commence à rétrécir. Ça m’est arrivé presque tous les jours depuis le début de l’expédition. Ce n’est pas une question de température et je sais que ce n’est pas un mal de gorge. Ça se propage ensuite dans le thorax et parfois ça va même jusqu’à la migraine. Je n’ai pas le mal de mer, mais j’ai cette autre chose. On dirait que tout se rétrécit. Il faut dire qu’à bord l’espace est assez minimal. On se bouscule facilement sans faire exprès  et lorsqu’on s’assied dans le carré, on se demande si on prend la place de quelqu’un. On n’a pas d’intimité, sauf quand on regagne sa couchette sarcophage. Grâce à une paroi, on a une sensation d’isolement entre nous.
N. dit que pour lui, le seul moment où il peut vraiment se retrouver avec lui-même, c’est la nuit. Le reste du temps, on est soumis à nos présences. Il faut aimer ça sinon on est foutu. Alors courir est utile. Si je reste immobile, il se peut que je me retrouve ensevelie sous tout ce qui provient des autres. On vit les uns sur les autres comme dans une navette spatiale. Et le paradoxe, c’est cette immensité dans laquelle nous flottons.
Au début je ne parvenais plus à entendre mes pensées. Ma tête était prise d’assaut par les camarades les plus bavards. C. est de caractère timide et effacé, c’est celle qui parle le moins et prend le moins de place. Nous cherchons constamment l’équilibre collectif. Parfois le paysage passe au second plan. La vie à bord prend le dessus et on doit régler ce quotidien pour assurer notre avancée.
Cabane I
J’écris tout simple.
Pas la force de faire mieux pour le moment.
On vient de me déposer.
Les autres restent sur le bateau.
Le soir est en train de venir, je ne ferai pas long, juste le temps de l’inventaire.
C’est une cabane de chasse peinte en vert olive, sur des pilotis, à environ 30 mètres du rivage.
J’ai peur qu’ils ne reviennent pas me chercher.
C’est étrange d’avoir cette pensée.
La cabane me servirait de refuge, mais je n’ai pas vu grand-chose à manger dedans sauf une boîte de petites saucisses allemandes et des soupes en sachet.
Je suis à l’intérieur. Il y a une fenêtre qui donne sur le fjord, une banquette, un sommier, une table en bois et les objets de base. Le vitrage de la fenêtre est solide et récent. Le conduit du poêle à bois semble neuf.
C’est confortable et propre, mais je suis déconcentrée.
Une grande veste de pêcheur est suspendue dans l’entrée. Je veux la décrire de manière exacte et pour ça je l’enfile : elle m’arrive aux genoux, elle sent le camphre, ce n’est pas désagréable.
Il y a aussi une salopette avec l’écusson industriel qu’on voit souvent.
Des crayons et des allumettes. Il y a tout pour être bien.
Je pense même que cette cabane est bien fréquentée par les autochtones. C’est comme si on venait de la quitter.
J’ai peur que personne ne revienne avant l’année prochaine. Qu’ils me laissent. Qu’ils se trouvent mieux sans moi.
Je sais avec ma tête qu’ils n’oseraient jamais. Alors pourquoi la peur ne s’en va pas?
C’est ça quand je dis que ce voyage nous expose tout le temps à nousmêmes.
Je guette à la fenêtre. La mer est encore calme, mais la lumière commence à baisser. Je veux m’assurer que le bateau est encore là et qu’il est animé. C’est le cas, ils ont même fait du feu à bord, j’aperçois la fumée. Je réalise qu’il fait froid et que ma main a de plus en plus de mal à écrire.
Ils sont venus me chercher juste avant la nuit. Les silhouettes des montagnes étaient devenues plus sombres que tout le reste.
J’ai caché mes mains sous les manches.
Pour cette question du froid on s’est juré qu’on veillerait les uns sur les autres et que si l’un de nous décelait une engelure, il devrait le signaler tout de suite.
Enduire tout à l’heure mes doigts et mes orteils de gaulthérie.
Cette nuit un morceau de glace a heurté le bateau. Je le note parce que plus nous avancerons, plus nous aurons de la glace. Heureusement il n’y a pas eu de dégâts, mais nous allons devoir veiller à tour de rôle. C’est mon tour. Je n’ai rien dit pour mes doigts. Écrire me fait mal, mais me tient chaud. Et aussi parce que j’ai réfléchi. Je crois que si je devais décrire les aurores boréales, je dirais qu’elles ressemblent à des flammes au ralenti. Leur danse aléatoire me fait penser aux flammes.
C’est émouvant, je ne sais pas pourquoi. Sans doute parce que c’est inhabituel, éphémère, et qu’il n’y a pas de geste humain pour décider de les produire.
Inlandsis
Nous marchons toute la matinée et nous passons un col jusqu’à entrevoir l’intérieur des terres, cette masse blanche, mythique, parmi les dernières du monde.
Je repense aux paroles de Diana au centre culturel, le lendemain de notre arrivée.
«You may see the ice sheet…»
Je me souviens de ses lèvres prune, un beau visage.
«Our frozen territories», avait-elle dit en soulevant sa cape pour sortir
une main gantée de daim qu’elle avait posée sur la carte.
«And nunataks…» Les pitons rocheux.
Cette hôtesse du centre culturel me plut immédiatement. Je l’adoptai comme notre ambassadrice. Elle a fait quelques pas en arrière en nous laissant son odeur de musc. Figure des toutes premières heures.
Rencontre éphémère.
T. lance les paris sur le temps qu’il reste à la calotte.
Il compare la relique blanche à une vieille dame fortunée et mourante.
Les héritiers n’attendent qu’une chose.
C. le gronde. Elle prend son visage de poupon sérieux. Elle dit que d’autres glaciations suivront. Sa bouche se referme en une moue. On attend qu’elle reprenne la parole, mais elle se tait.
Et puisqu’on est dimanche, elle sort six petites boules de pain au sucre qu’elle a faites pour nous. Une tradition dans sa famille.
Dimensions
Maintenant que nous y sommes, je ris de nous. On dirait la terre avant l’arrivée des humains. S. a raison, c’est trop grand pour quiconque, ça donne envie de bâtir. Les montagnes ici ne s’arrêtent jamais, j’ai beau courir. Les camarades me disent de faire attention à moi, mais globalement ils se sont habitués à mes évasions.
Terre et mer. Après six jours je ne m’acclimate pas aux dimensions. La part laissée au ciel est effrayante. Je vois de la neige et des oursins en superposition. Dès que je sens venir le vertige, je convoque Diana en pensée ou je fixe la chaussure montante de N. et je compte chacun des petits crochets métalliques qui retiennent le lacet brun. Il y en a vingthuit, quatorze par botte.
Motifs
À la fin d’une journée, chacun rapporte son livret d’exploration. Je synthétise nos impressions dans le petit ordinateur que nous avons emmené. Cette tâche me canalise. La calligraphie de N. me plaît.
Sismographique, resserrée, pour abréger il utilise les tildes comme au 16e  siècle et invente des symboles dont j’ai établi la légende.
Chacun veut à tout prix cerner ce qu’il cherche, intimement, à travers ce voyage. Pourtant j’ai l’impression que c’est dans nos moments de somnolence que nous sommes les plus lucides, les plus humbles. En tout cas c’est ce que je sens quand j’ai le temps de regarder le visage assoupi de N. et le mouvement sous ses paupières.
Ce qui nous relie tous les quatre, c’est l’architecture et le paysagisme. Ces 40 jours doivent nous servir. On s’inspire pour plus tard.
Ce sera d’autant plus vrai si on nous confie le mandat de la nouvelle cité alpine.
La voile, je m’en passerais.
J’aurais préféré qu’on séjourne dans un lieu habité et rayonne à partir de là. Les camarades m’ont convaincue et rassurée. N., le plus marin de nous, pense que le cabotage nous apprend à regarder le paysage du littoral selon une double perspective, du dehors et du dedans. Tantôt on l’embrasse, tantôt c’est lui qui nous embrasse. Et puis quelle approche plus naturelle pour une île?
Pour capitaine, on a choisi Z. sans le connaître, qui a choisi T. en le connaissant.
Dire que quand on sera arrivés à la petite ville du bout dont j’ai oublié le nom (Nouvelle Thulé?), une heure d’avion suffira pour faire le chemin en sens inverse.
Z. mettra Artémis  en hivernage. Ou alors, il poursuivra vers des mers plus clémentes, avec ou sans T., il ne sait pas encore.
Les camarades et moi, on remontera dans un coucou rouge à hélices. »

À propos de l’auteur
Anne-Sophie a étudié la littérature française et l’histoire à l’Université de Genève. Sous la direction de Sylviane Dupuis, elle a consacré son mémoire de master à L’Obscurité du poète Philippe Jaccottet, travail récompensé par le Prix Hentsch de littérature. En 2010, alors installée à Montréal pour un diplôme en gestion des arts, elle intègre La Traversée – Atelier québécois de géopoétique. Enrichie par la pensée de Kenneth White, Anne-Sophie développe une écriture travaillée au rythme du pas, avec pour horizon l’expérience sensible et imaginaire de l’espace. En 2013, elle est reçue à la Haute école des arts de Berne, en écriture littéraire. Durant ce master, elle approfondit entre autres ses recherches sur la pratique du carnet et la relation mouvement-création et bénéficie de mentorat avec les écrivains Philippe Rahmy, Noëlle Revaz et Marie-Jeanne Urech.
Membre du collectif AJAR, elle donne des ateliers d’écriture itinérants, coordonne des projets éditoriaux, écrit pour des ouvrages collectifs, blogs, revues ou encore pour la radio. Elle est notamment l’auteure de Jours d’agrumes (l’Aire, 2013), récompensé par le Prix ADELF-AMOPA 2014, de Parti voir les bêtes (Zoé 2016, Arthaud poche, 2017) et de Neiges intérieures (Zoé 2020). (Source : Éditions Zoé)

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Antonia – journal 1965-1966

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Sélectionné pour le « Prix Orange du livre 2019 »

En deux mots:
Antonia se sent prisonnière d’un mari qui l’oppresse et entend la réduire à un rôle de mère et de maîtresse de maison. Le déclic va arriver avec une boîte d’archives découverte à la mort de sa grand-mère. En retrouvant ses racines, elle va trouver le moyen de coucher sur le papier son mal-être et s’en émanciper.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le journal comme outil d’émancipation

Gabriella Zalapi a trouvé une façon originale d’entrer en littérature. Elle a imaginé un journal illustré de photos de famille pour raconter la vie d’Antonia dans les années soixante et transcrire la chronique d’une émancipation.

Arrêtons-nous une seconde sur le genre littéraire choisi par Gabriella Zalapi pour son premier «roman». Le journal intime, en rassemblant les «trois je», c’est-à-dire le «je» de l’auteur, celui du narrateur et celui du personnage principal donne davantage de force au récit. Il est aisé de s’identifier ou d’entrer en empathie avec la rédactrice, surtout quand des photos d’archives – comme c’est le cas ici – viennent conférer davantage d’authenticité à la chronique proposée. Les dates au début de chacune des entrées permettent de parfaitement situer l’action dans le temps, au milieu des années 60, et de nous projeter à cette période.
Nous voici donc le 21 février 1965, au moment où Antonia prend la plume pour dire son mal-être. Son mari entend la confiner à un rôle de maîtresse de maison et n’hésite pas à la sermonner dès qu’elle déroge à sa mission. Frieda, la nurse, entend s’arroger un droit exclusif sur l’éducation de son fils Arturo, lui interdisant – entre autres – d’allaiter et de le garder auprès d’elle durant la nuit. Quelques rares dîners mondains lui offrent un peu de diversion: «Je ne serai plus seule avec cette bouche qui mastique bruyamment. Avec cette tête qui se penche si bas sur l’assiette qu’elle pourrait se décrocher et se noyer dans le gaspacho.»
Le testament de Nonna va lui apporter le moyen d’oublier quelques instants ce sentiment d’oppression en lui offrant de se replonger dans l’histoire familiale via une boîte remplie de documents et de photos. Comme par exemple celle du second mariage de sa mère: «Dans une enveloppe vierge, j’ai trouvé la photo de mariage de Maman et de Henry, qui avait eu lieu à l’ambassade de Nassau. C’est aux Bahamas qu’elle a trouvé son deuxième mari. Combien de temps après la mort de Papa? Quelques mois? Peu après, Maman m’a annoncé qu’elle était enceinte de Bobby, ce demi-frère, ce petit putto. Son arrivée a tout modifié: j’étais devenue un rappel encombrant d’une vie passée, il fallait que ma naissance reste un acte invisible. J’ai littéralement sursauté en revoyant le visage d’Henry. Le jour de leur mariage, Maman, avec une voix mielleuse, m’avait dit: « C’est lui ton nouveau papa. Il faudra l’appeler Daddy. »»
On l’aura compris, la belle vie espérée est vite devenue une prison dorée. Le miel s’est transformé en fiel. Mais dire les choses et poser sur le papier un diagnostic implacable apporte déjà une voie vers davantage de liberté. Le constat nourrit la volonté, donne de la force. Et si quelquefois, le doute s’installe, c’est plutôt dans l’envie de trouver le mot juste que de renoncer à la liberté. Quitte à en payer le tribut.
En creusant l’histoire d’Antonia et de sa famille – sans oublier de la romancer ici et là – Gabriella Zalapi anon seulement fait un travail de généalogiste et d’historienne, mais aussi admirablement illustré le combat d’une femme prête à tout pour se défaire de ses chaînes. Fort, violent et sans aucun doute jubilatoire.

Antonia (Journal 1965-1966)
Gabriella Zalapi
Éditions Zoé
Roman
112 p., 12,50 €
EAN 9782889276196
Paru le 03/01/2019

Où?
L’histoire se déroule principalement en Sicile, à Palerme et en Suisse, à Genève. On y évoque aussi le Nord de l’Angleterre, les Bahamas, Buenos Aires, Vienne, Kitzbühel et Innsbruck, Florence et Londres.

Quand?
L’action se situe en 1965 et 1966. On revient aussi sur les générations précédentes.

Ce qu’en dit l’éditeur
Antonia est mariée sans amour à un bourgeois de Palerme, elle étouffe. À la mort de sa grand-mère, elle reçoit des boîtes de documents, lettres et photographies, traces d’un passé au cosmopolitisme vertigineux. Deux ans durant, elle reconstruit le puzzle familial, d’un côté un grand-père juif qui a dû quitter Vienne, de l’autre une dynastie anglaise en Sicile. Dans son journal, Antonia rend compte de son enquête, mais aussi de son quotidien, ses journées-lignes. En retraçant les liens qui l’unissent à sa famille et en remontant dans ses souvenirs d’enfance, Antonia trouvera la force nécessaire pour réagir.
Roman sans appel d’une émancipation féminine dans les années 1960, Antonia est rythmé de photographies qui amplifient la puissante capacité d’évocation du texte.

Les critiques
Babelio
Télérama (Marine Landrot)
En attendant Nadeau (Jeanne Bacharach)
L’Express (Estelle Lenartowicz)
Livres Hebdo (Léopoldine Leblanc)
Le Temps (Lisbeth Koutchoumoff – suivi d’un entretien avec l’auteur)
Des mots de minuit (Lecture Alexandra Lemasson)
Le Blog de Francis Richard 


Gabriella Zalapì présente son premier roman Antonia. Journal 1965-1966 © Production Éditions Zoé

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« 21 février 1965
Ce matin, lorsque j’ai ouvert les yeux, j’étais incapable de bouger. Mon corps semblait s’être dissous dans les draps et baignait dans une sueur toxique. Ce n’est qu’en entendant la gouvernante – Nurse comme elle désire être nommée – que j’ai sauté du lit. Elle était sur le pas de la porte avec Arturo. Où allez-vous? «Nous allons à l’école, of course», a-t-elle dit de son petit air choqué. Elle m’a pratiquement claqué la porte au nez. Puis je me suis souvenue qu’hier soir au dîner, j’avais promis à mon fils de l’emmener en classe ce matin. J’ai eu honte.

3 mars 1965
Je perds mes cheveux. J’ai des migraines. Je grossis à vue d’œil et ne rentre plus dans mes habits. Ma nouvelle habitude : dès que Franco part travailler, j’étends des draps noirs sur les miroirs.
Hier il m’a reproché de ne pas savoir donner des ordres aux domestiques. D’être trop gentille avec eux. Il y avait du mépris dans sa voix. En disant trop gentille, il a bien décomposé les syllabes et des bulles de salive s’accumulaient sur les côtés de sa langue qui roulait. Il persiste à appeler Maria «la bonne».

4 mars 1965
Nurse m’épie l’air de rien avec sa tenue d’infirmière. J’aurais dû la faire partir dès le début. C’est elle qui m’a interdit d’allaiter Arturo et de le garder près de moi la nuit. Elle a pris trop de place entre lui et moi, avec son chignon parfait, sa peau lisse, sa petite moustache drue, ses règlements, ses yeux bleu glace.

12 avril 1965
Rendez-vous ce matin à 9h au cabinet du notaire Via Cavour avec Oncle Ben. Nous avons finalement résolu les derniers petits conflits liés au testament de Nonna.
Tout s’est passé dans le calme. J’étais anesthésiée. J’ai hérité de ce qui revenait à Papa: une importante somme d’argent, la moitié des meubles de Villa Clara (où vais-je les mettre?) et les six appartements de Florence (une entrée d’argent mensuelle). Cette affaire qui a traîné si longtemps est finalement close. Je suis heureuse de savoir que jamais je ne dépendrai financièrement de Franco.
Chez le notaire, j’ai réalisé que cinq ans se sont écoulés depuis la disparition de Nonna. Pourtant je me surprends encore, quand le téléphone sonne, à croire, à espérer entendre sa voix. Et cette sidération qui suit. Cette déception.
Quand est-ce que je reverrai Oncle Ben? À l’aéroport, j’ai mesuré à sa démarche combien il a vieilli. Lui rendre visite à Londres absolument.

30 avril 1965
Dîner à la maison avec Valentina, Felice, Matilde et époux.
Menu:
Timbalines de macaronis à la sauge
Filets de soles à la Diplomate
Petits pains de foie gras à l’aspic
Salade Jockey-Club
Mousse aux abricots
Ces dîners mondains sont une manière de faire diversion aux interminables tête-à-tête avec Franco. Je ne serai plus seule avec cette bouche qui mastique bruyamment. Avec cette tête qui se penche si bas sur l’assiette qu’elle pourrait se décrocher et se noyer dans le gaspacho. Ce soir, pas de «Quoi, qu’est-ce que tu as dit?»

5 mai 1965
Je suis allée récupérer les cartons de Nonna. Franco a fait la grimace en constatant que j’ai condamné une pièce de la maison pour les entreposer. Oncle Ben m’a dit avant de partir que je ne trouverais rien là-dedans. «Il n’y a que de vieilles lettres dans ces boîtes, de vieilles photos.» Je les soupçonne de contenir des trésors. Le déménageur, que j’ai heureusement croisé dans l’entrée, m’a appris que le reste des meubles sera livré mercredi. Il a rendez-vous au cabinet de Franco à 11 heures pour y déposer deux bibliothèques et un bureau. Ensuite, ils iront ensemble chez les parents de Franco pour y laisser d’autres choses (le déménageur n’a pas su me préciser quoi). In fine ils viendront ici. Cette répartition est exclue. Franco a organisé un pillage.

10 mai 1965
Franco, avec son dos de prêtre, m’exaspère. Je n’en peux plus:
de ses petits gestes maniaques lorsqu’il plie ses habits
de sa manie de se moucher bruyamment avant de se coucher
de ses affreux pyjamas rayés, cadeaux de sa mère
de ses crachats sonores lorsqu’il se lave les dents
de son corps blanc et flasque
Avant, pour l’éviter, j’invoquais une excuse en m’éclipsant de la chambre, maintenant je ne dis plus rien. La répétition a engendré un silence complice. Je sors et vais m’asseoir au pied du lit d’Arturo qui dort comme un petit ange. Dans la pénombre, son visage et son souffle m’apaisent. Lorsque je quitte Arturo, cette sorcière de Nurse ouvre immanquablement la porte et me demande d’une voix basse et pourtant aiguë « Est-ce qu’il y a quelque chose qui ne va pas ? »
J’ai repensé à ce mot, « Nurse ». Je réalise qu’il contribue à mon sentiment de vivre avec une étrangère. Elle reste impénétrable. Qui est cette Frieda? Oui, elle a de la famille dans le Nord de l’Angleterre ; oui, elle aime la musique classique ; oui, elle suit un régime très strict; oui, elle va à la messe tous les matins. Franco dit «Qu’elle fasse son métier, c’est tout ce qu’on lui demande.» Il l’a recrutée via une agence très réputée de gouvernantes professionnelles et elle exerce ce métier depuis trente ans. Et alors? Je rate des occasions d’aimer mon fils.
A faire:
Aller chez le coiffeur
Acheter les médicaments pour Arturo
Commander du champagne
Lampe »

À propos de l’auteur
Anglaise, italienne et suisse, Gabriella Zalapi a vécu à Palerme Genève, New York, habite aujourd’hui Paris. Ses longs séjours à Cuba et en Inde ont également été déterminants pour donner corps à l’une de ses préoccupations essentielles : comment une identité se construit ? Artiste plasticienne formée à la Haute école d’art et de design à Genève, Gabriella Zalapì puise son matériau dans sa propre histoire familiale. Elle reprend photographies, archives, souvenirs pour les agencer dans un jeu troublant entre histoire et fiction. Cette réappropriation du passé, qui s’incarnait jusqu’ici dans des dessins et des peintures, Gabriella la transpose cette fois à l’écrit et livre son premier roman, Antonia, sensible et saisissant. (Source : Éditions Zoé)

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Lynx

GENOUX_Lynx

En deux mots:
Le père de Lynx vient de mourir, écrasé par un tronc d’arbre. Un événement qui déclencher chez le fils une phase d’introspection et de remise en cause. Avec lui, on retourne en enfance avant de le suivre dans sa douloureuse phase de reconstruction.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La maison de l’enfance

Dans son nouveau livre Claire Genoux mêle le végétal et le minéral, l’enfance et la mort, les liens familiaux et l’envie d’ailleurs. Un drame plein de poésie.

Au-delà de l’anecdote, ce qu’il faut d’abord retenir de ce beau roman, c’est l’ambiance dans laquelle il baigne. La grande forêt et ses mystères, la météo caniculaire qui incite à la retenue et limite les déplacements, la maison d’enfance – isolée et remplie de souvenirs douloureux – qui devrait être un refuge, mais rappelle plutôt des heures sombres, qui porte encore les stigmates des malheurs passés. Sans oublier ce silence qui, comme à la manière d’une brume envahissante, semble pousser Lynx à le respecter, à économiser ses mots. La mort de son père, qu’il vient de retrouver écrasé par un arbre n’y changera rien, bien au contraire. L’expérience lui ayant appris que ce silence peut aussi être un allié :
« Parler c’était pas la peine. Dans l’enfance, après le départ de maman, les mots n’ont plus été utilisés. Seuls le silence et les coups ont été gardés comme moyen d’information. Quand Père rentre du bois avec les machines et les haches, les épaules retirées sous le pull, quelque chose monte qui empêche de respirer jusqu’au fond. Le bol de soupe et le pain sont jetés sur la table. Lynx ne lève pas la tête, se protège les yeux. C’est maman à la maison qui parlait, qui écrivait des billets, des listes, disait des histoires et des drôleries. Père n’aimait pas qu’elle s’enferme seule au premier pour faire de l’écriture et des poèmes dans des carnets tout sombres, qu’elle ait comme ça sur elle cette vue, depuis l’intérieur, cet espace pour s’installer. Père, ça le porte à l’agressivité, ça lui donne les nerfs ces moments de pause qu’elle s’accorde, qui sont pris sur le temps du ménage et du maintien de la maison. Il refuse de lire ce qu’elle voudrait lui montrer. Les yeux de Père sont noirs, de la couleur du feu. Sur la maison, sur cette chose-là de leur vie commune, sur ce qui va et qui vient, il ne veut rien savoir. »
Lynx va-t-il pouvoir sortir de ce traumatisme? Trouvera-t-il dans la compagnie de ses proches la force de se construire un avenir? C’est tout l’enjeu des pages qui suivent…
Sauf que Claire Genoux s’amuse à brouiller les pistes, à instiller le soupçon. Pourquoi ce malaise persistant? Lynx aurait-il quelque chose à voir avec la mort de son père? L’été et la saison touristique arrive avec son lot de touristes et de promeneurs qui peuvent se restaurer. Lilia vient lui prêter main-forte. Avec son fils, elle a aussi envie de trouver dans la maison d’enfance un refuge, un endroit pour écrire.
Verba volant, scripta manent
Lynx pressent que si les paroles s’envolent, les écrits restent et que leur force est colossale. « Lynx ne sait pas comment on capte les histoires, comment on s’y prend avec la viande des mots ou comment on coupe à l’intérieur pour faire des poèmes. Comment ça fusionne, comment c’est rassemblé après dans le livre. Mais il peut bien s’imaginer que quelque chose tombe en obscurité comme quand il s’avance dans les branches, quand il se rapproche des bêtes qui soufflent. Il peut se l’imaginer et qu’ensuite quelque chose doit être accompli, qu’il faut frapper aux mots comme lui, Lynx, il frappe aux troncs et qu’il faut venir tout près pour sentir dessous ce qui se passe. Alors seulement on mérite sa place contre la nuit. »
La romancière nous en donne du reste la plus belle des démonstrations. Son écriture est de celle qui envoûtent et qui emportent les lecteurs.

Lynx
Claire Genoux
Éditions José Corti
Roman
206 p., 167 €
EAN : 9782714312111
Paru le 30 août 2018

Où?
Le roman se déroule dans un endroit qui n’est pas cité, proche d’une grande ville, en bordure d’un lac et d’une grande forêt. On y évoque aussi le Canada et le Vietnam, les îles du Pacifique Sud et les montagnes de l’Atlas.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une forêt, un fleuve, une maison d’enfance: c’est le monde de Lynx, dont le père vient brutalement de mourir, écrasé par un tronc. Destin, accident, suicide? Quitter la buvette où il travaille, fuir à moto vers les terres amples et dures du Maroc serait une solution pour éviter de se confronter au drame, au souvenir d’une enfance faite de confusion et de solitudes.
Quelque chose pourtant retient Lynx. Est-ce l’arrivée de Lilia et de son petit qui viennent aider pour la saison?
Au cours de cet été sec et enflammé, le plus chaud du siècle dira-t-on, une menace pèse, inexplicable.
La forêt est un lieu puissant de rencontres et de cris sourds. Elle se fait, dans ce beau roman, l’expression d’une quête qui ne cherche pas à aboutir, mais questionne sans cesse le rapport à l’autre dans une écriture qui va au plus profond des êtres et des choses, à la fois âpre et d’une grande sensualité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Courrier de Genève (Anne Pitteloud)
Le blog de Francis Richard

Les premières pages du livre
« Le corps de Père avait disparu tout entier dans des trous de vieilles ronces, seul le visage éclairait. Le terrain n’est plat que par endroits et difficile d’accès dans cette partie de la forêt qui surplombe le fleuve. Il était parti avec la tronçonneuse. On ne l’a retrouvé que tard dans l’après-midi après des heures de recherche et déjà la lumière avait baissé. C’est Lynx qui a donné l’alerte. Il a entendu l’arbre tomber, ensuite plus aucun bruit. Il a été chercher les pompiers et ils ont mal retrouvé l’endroit à cause du brouillard qui s’était épaissi. Le visage était comme détaché du corps, la bouche donnait des mots dans le désordre. Ils ont conclu à l’accident. Dans un premier temps ils ont laissé Lynx tranquille. Père était malade et les gens de la ville savent qu’il ne faut pas toucher aux forêts, aux fleuves et aux lacs d’ici : des morts étranges s’y produisent, des noyades qui ne s’expliquent pas. Les bêtes se traînent, pourrissent dans des trous. Personne n’a dans l’idée de vouloir expliquer ça, de comment la terre et l’eau se nourrissent.
À l’hôpital le corps de Père flotte sous le drap. Les médecins disent qu’il ne souffre pas, même s’il est secoué de convulsions et que ses lèvres semblent chercher l’air. Trop de vaisseaux et d’artères ont sauté pendant l’amputation, trop de tissus dénoués, le sang s’est répandu jusqu’au haut de l’abdomen. Il fait si doux que Lynx entrouvre la fenêtre, offre son visage à la forêt qui est à peine visible derrière les immeubles de la ville. Il respire le parfum des tulipes plantées dans les jardinières sur le rebord de la fenêtre. Il a besoin de ça, d’air frais et de silence. Les fleurs sont interdites à l’intérieur des chambres.
Là-bas dans la grange, la moto de Lynx est prête, il n’y a qu’à tourner la clé et démarrer, suivre le ruban vert et brun de la route où le soleil brille tout blanc.
Et oublier l’enfance, ce bloc de solitude.
Lynx ne viendra qu’une fois visiter Père à l’hôpital. Il a d’autres choses à s’occuper dans la forêt avec les bêtes. De quoi auraient-ils parlé de toute façon, Père et lui. Père n’a jamais réchauffé le corps pendant l’enfance. Sur la table il posait la masse des nourritures froides et se taisait, laissait les lits sentir, les armoires se remplir de mites. Il disparaissait dans la forêt avec ses tronçonneuses et ses haches, tournait le dos quand Lynx à la cuisine crayonnait des devoirs.
L’enfance a été faite avec Père seulement, avec les longues heures d’attente dans la forêt et la lumière jaune des arbres. Avec le fleuve, avec l’étang qui était beaucoup plus marécageux qu’aujourd’hui, et ça ne pourra pas être transformé. Lynx s’en ira, il oubliera tout de la maison d’enfance, s’arrachera aux hivers. Il vivra et durera loin d’ici. Une autre vie viendra avec le voyage à moto, la tête sera débarrassée et toujours il conservera une bonne place dans sa bouche pour la cigarette, qui sent la terre et enivre jusqu’au poumon.
De la forêt, des bruits de la nuit et des bêtes, il ne s’occupera plus, il fumera lentement les yeux fermés sans penser à rien. »

Extraits

« Sans les voyages il ne tiendrait pas ici entre la forêt et le fleuve. Père le savait qui aurait voulu garder Lynx au plus près de la maison d’enfance, l’attacher à l’herbe froide des hivers.»

« Il ne peut rester dans la forêt avec ce tas de cicatrices cousues et les restes d’une enfance trop lourde à manœuvrer. Et il y a tant d’éléments qui lui sont impossibles à nommer, il ne saurait pas par où commencer.
Il a besoin de vent haut, de marées régulières, surtout il doit apprendre à vivre.»

« Les arbres forment un auvent au-dessus de la clairière, les flammes claquent, le vent dépose sa dent dure sur la tête des vivants. La forêt est pleine, elle renferme des colères mal éteintes. Ce serait de cet inachèvement que l’histoire tirerait sa force. Aucun autre événement ne se produirait dans le livre que la solitude de Lynx. Aucune autre musique que celle du feu. L’écriture seule resterait, une écriture basse, des phrases incomplètes. Elle s’installerait dans l’intimité des pages et plus rien des arbres ni du fleuve ne serait perçu. Le travail serait d’aller à cet extrême du silence donné par le feu, celui qui a détruit l’enfance, celui qui a condamné au secret. » p. 50

« On rend visite une fois par semaine, puis les visites s’espacent. Lily-Anne reste assise sur le banc devant l’entrée de l’hospice, récite des noms de fleurs. On a parlé du monde rude de la forêt, de l’isolement, des odeurs boueuses du fleuve, mais on n’a pas inspecté dans les coutures de la terre, on n’est pas allé regarder dans la doublure des choses. Comment Père traitait, comment il partait aux outils sous le ciel vide. On ne quitterait pas ce monde. On tiendrait sans parler. Le soleil du matin sèche la table devant le cerisier, on ne peut pas poser de mots sur ce qui est au dedans. Lilia oui elle essaie, il lui pousse une langue au bout du stylo-plume. Elle retrouve ce qu’il faut dans le fond des armoires et sous les lits, le porte au jour avec un talent sûr. » p. 189

À propos de l’auteur
Claire Genoux vit à Lausanne en Suisse où elle est née en 1971. Elle obtient une licence ès Lettres en 1997, l’année où paraît son premier recueil de poèmes “Soleil ovale” aux Editions Empreintes. En 1999, “Saisons du corps” est couronné par le Prix Ramuz de poésie. En 2000 paraissent les nouvelles “Poitrine d’écorce” (Bernard Campiche) et elle reçoit une bourse à l’écriture de la Fondation Leenaards. Suivent des poèmes et des nouvelles. En 2014 Claire Genoux publie un premier roman “La Barrière des peaux” (Bernard Campiche) qui est suivi en 2016 par les poèmes d’Orpheline qui reçoivent une bourse de Pro Helvetia, fondation suisse pour la culture, ainsi que le prix Alpes-Jura.
Parallèlement à ses activités d’écrivain, Claire Genoux enseigne à l’Institut littéraire suisse à Bienne. (Source : Éditions José Corti)

Page Wikipédia de l’auteur

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La punition

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En deux mots:
Durant presque deux ans le narrateur a été contraint à un «service militaire» dans un camp qui ressemble davantage à une prison insalubre qu’à un centre de formation. Pou retracer cet épisode, Tahar Ben Jelloun aura mis plus de cinquante ans.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Avoir vingt ans dans l’Atlas

Tahar Ben Jelloun raconte comment sa vie s’est arrêtée un jour de 1966. Emprisonné dans un «camp militaire», il devra subir pendant dix-neuf mois vexations et humiliations.

Quand on a vingt ans, la vie devant soi, un premier amour et des envies plein la tête, on imagine combien un emprisonnement totalement arbitraire peut entraîner comme traumatisme. Il aura fallu un demi-siècle à Tahar Ben Jelloun pour «digérer» l’épisode qu’il retrace dans La punition et pour oser l’écrire.
Nous sommes en 1965. L’auteur, qui est aussi le narrateur, est étudiant. Avec quelques amis, il participe à des réunions pour parler des Droits de l’homme et défile pour davantage de liberté. Ce qu’il ne sait pas, c’est que le groupe est infiltré par la police politique, que son nom est alors enregistré comme fauteur de trouble.
Un an plus tard un homme se présente chez lui, muni d’une convocation pour un «service militaire». Il doit se rendre dans un camp situé à El Hajeb dans les contreforts du Moyen Atlas. Outre des locaux proches de l’insalubrité et une cuisine qui ne mérite pas ce nom, il doit aussi subir les humeurs de sous-officiers bien décidés à les mater. Pour quelqu’un qui n’a rien à se reprocher, ces conditions de vie sont proprement insupportables. « Ici, pas de pensées, pas d’idées, que des ordres de plus en plus stupides avec un brin de cruauté au passage. »
Le courrier est censuré, les cheveux sont rasés, les humiliations quotidiennes.
Pour «s’évader», on peut lire et écrire. Avec un morceau de crayon et quelques feuilles de papier, l’auteur s’essaie à la poésie. Ce qui peut s’apparenter à une transgression suprême, car « poètes et philosophes sont ici indésirables, impensables, exclus. Nous sommes réduits à nos plus bas instincts, notre part bestiale, animale, inconsciente. Ils ont tout fait pour nous vider de ce qui nous engage à réfléchir, à penser. Je me bats la nuit contre moi-même pour ne pas devenir comme mes trois voisins de chambre qui agissent en militaires automates. Ils acceptent tout sans broncher. On dirait que leur cerveau a été déposé dans la consigne d’une gare perdue. »
Tout est alors bon pour ne pas sombrer, comme par exemple cet Ulysse qui traîne là. « Je lis la quatrième de couverture: c’est une histoire qui se passe durant une journée à Dublin, le 16 juin 1904. Leopold Bloom et Dedalus se promènent dans la ville… Je me demande quel est le rapport avec L’Odyssée. Je plonge le soir même dans le pavé. Je me sens perdu, en même temps heureux d’avoir un ami, un nouveau compagnon. Je ne comprends pas la finalité du roman, mais je le lis lentement comme s’il avait été écrit pour un amoureux de littérature privé de sa liberté. Quand je repense aujourd’hui à ce livre, je me souviens des émotions de la lecture volée, clandestine, et de la jouissance qu’elle me procure. Je me moquais pas mal de comprendre ou non ce que je lisais. »
Des maigres informations qui parviennent de l’extérieur la rumeur d’un conflit avec l’Algérie semble se concrétiser lorsque l’on vient leur annoncer leur transfert dans une autre caserne pour les préparer à défendre leur pays. En montant dans les camions bâchés, la peur de servir de chair à canon étreint la petite troupe. Mais elle va petit à petit s’avérer infondée. Au conflit avec l’algérie va suivre une tentative de coup d’État contre le roi et une extrême nervosité du côté des officiers qui va entraîner… la libération des «têtes brûlées».
Au-delà de ce terrifiant récit, on comprend entre les lignes comment est née la vocation de Tahar Ben Jelloun, comment la seule décision raisonnable pour lui était dès lors de quitter le pays. On se rend malheureusement aussi compte que depuis ce demi-siècle les choses n’ont sans doute guère changé dans ce royaume. Liberté, j’écris ton nom…

La punition
Tahar Ben Jelloun
Éditions Gallimard
Récit
160 p., 16 €
EAN : 9782070178513
Paru le 16 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule au Maroc, notamment à Rabat, Fès, Meknès, El Hajeb, Taza, Abermoumou, Larache, Rmilat.

Quand?
L’action se situe en 1965, puis les mois et les années suivantes.

Ce qu’en dit l’éditeur
La punition raconte le calvaire, celui de dix-neuf mois de détention, sous le règne de Hassan II, de quatre-vingt-quatorze étudiants punis pour avoir manifesté pacifiquement dans les rues des grandes villes du Maroc en mars 1965. Sous couvert de service militaire, ces jeunes gens se retrouvèrent quelques mois plus tard enfermés dans des casernes et prisonniers de gradés dévoués au général Oufkir qui leur firent subir vexations, humiliations, mauvais traitements, manœuvres militaires dangereuses sous les prétextes les plus absurdes. Jusqu’à ce que la préparation d’un coup d’État (celui de Skhirat le 10 juillet 1971) ne précipite leur libération sans explication.
Le narrateur de La punition est l’un d’eux. Il raconte au plus près ce que furent ces longs mois qui marquèrent à jamais ses vingt ans, nourrirent sa conscience et le firent secrètement naître écrivain.

Les critiques
Babelio
Gallimard (entretien avec l’auteur)
L’Express (David Foenkinos)
Revue des deux mondes (Auriane de Viry)
Public Sénat (émission Des livres et vous… présentée par Adèle Van Reeth)
La République des livres 
Publikart (Bénédicte de Loriol)
La Vie éco (Fadwa Misk – entretien avec l’auteur)
Le 360.ma (Bouthaina Azami)
Page des libraires (Eva Halgand, Librairie Fontaine Victor Hugo, Paris)


L’invité de Patrick Simonin © Production TV5MONDE

Les premières pages du livre
« En route pour El Hajeb
Le 16 juillet 1966 est un de ces matins que ma mère a mis de côté dans un coin de sa mémoire pour, comme elle dit, en rendre compte à son fossoyeur. Un matin sombre avec un ciel blanc et sans pitié.
De ce jour-là, les mots se sont absentés. Seuls restent des regards vides et des yeux qui se baissent. Des mains sales arrachent à une mère un fils qui n’a pas encore vingt ans. Des ordres fusent, des insultes du genre «on va l’éduquer ce fils de pute». Le moteur de la jeep militaire crache une fumée insupportable. Ma mère voit tout en noir et résiste pour ne pas tomber par
terre. C’est l’époque où des jeunes gens disparaissent, où l’on vit dans la peur, où l’on parle à voix basse en soupçonnant les murs de retenir les phrases prononcées contre le régime, contre le roi et ses hommes de main – des militaires prêts à tout et des policiers en civil dont la brutalité se cache derrière des formules creuses. Avant de repartir, l’un des deux soldats dit à mon père: «Demain ton rejeton doit se présenter au camp d’El Hajeb, ordre du général. Voici le billet de train, en troisième classe. Il a intérêt à ne pas se débiner.»
La jeep lâche un ultime paquet de fumée et s’en va en faisant crisser ses pneus. Je savais que j’étais sur la liste. Ils étaient passés hier chez Moncef qui m’avait prévenu que nous étions punis. Apparemment quelqu’un l’avait informé, peut-être son père qui avait un cousin à l’État-Major. Sur une vieille carte du Maroc je cherche El Hajeb. Mon père me dit : «C’est à côté de Meknès, c’est un village où il n’y a que des militaires.»
Le lendemain matin, je suis dans le train avec mon frère aîné. Il a tenu à m’accompagner jusque là-bas. Nous n’avons aucune information. Juste une convocation
sèche.
Mon crime ? Avoir participé le 23 mars 1965 à une manifestation étudiante pacifique qui a été réprimée dans le sang. J’étais avec un ami lorsque soudain devant nous des éléments de la brigade des «Chabakonis» (Ça va cogner), comme on les surnomme, se sont mis à frapper de toutes leurs forces les manifestants, sans aucune raison. Pris de panique, nous nous sommes mis à courir longtemps avant de trouver finalement refuge dans une mosquée. En chemin, j’ai vu des corps gisant par terre dans leur sang. Plus tard j’ai vu des mères courir vers des hôpitaux à la recherche de leur enfant. J’ai vu la panique, la haine. J’ai vu surtout le visage d’une monarchie ayant donné un blanc-seing à des militaires pour rétablir l’ordre par tous les
moyens. Ce jour-là, le divorce entre le peuple et son armée était définitivement consommé. On murmurait dans la ville que le général Oufkir en personne avait tiré sur la foule depuis un hélicoptère à Rabat et à Casablanca.
Le soir même, l’Union nationale des étudiants du Maroc (Unem) a tenu une réunion clandestine dans les cuisines du restaurant de la cité universitaire où j’ai eu la naïveté de me rendre. La réunion n’était même pas terminée qu’on entendit le bruit des jeeps certainement
alertées par un traître. Les responsables de l’Union suspectaient depuis longtemps que quelqu’un renseignait la police. Un type petit, sec, laid et très intelligent, en particulier, mais dont ils n’arrivaient pas à prouver la collaboration avec l’ennemi. Les policiers
sont entrés, ont embarqué les plus âgés et ont relevé les noms de tous les autres. Je m’étais cru sorti d’affaire… »

Site Wikipédia de l’auteur

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La punition
Tahar Ben Jelloun
Gallimard
Durant presque deux ans le narrateur a été contraint à un «service militaire» dans un camp qui ressemble davantage à une prison insalubre qu’à un centre de formation. Pou retracer cet épisode, Tahar Ben Jelloun aura mis plus de cinquante ans. En savoir plus…

Le poids de la neige

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En deux mots:
Un grand blessé est recueilli par un vieil homme dans un village au seuil de l’hiver. Un huis-clos sous des tonnes de neige avec des protagonistes qui se mettent à l’unisson de la météo. Glaçant et magique.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

20000 lieues sous l’hiver

Un grave accident oblige le narrateur à séjourner dans un village isolé au seuil de l’hiver. La plume du Québécois Christian Guay-Poliquin étincelle comme la neige qui recouvre ce récit.

Ce roman est d’abord celui d’une ambiance, d’un décor qui saisit le lecteur et qui va l’accompagner jusqu’à l’épilogue. « J’ai vu le lent mouvement du paysage, le ciel gris de l’automne, la lumière rougeoyante des arbres. J’ai vu les fougères se faire mâcher par le givre, les hautes herbes casser à la moindre brise, les premiers flocons se poser sur le sol gelé. J’ai vu les traces laissées par les bêtes qui inspectaient les alentours après la première neige: Depuis, le ciel n’en finit plus d’ensevelir le décor. L’attente domine le paysage. Et tout a été remis au printemps. C’est un décor sans issue. Les montagnes découpent l’horizon, la forêt nous cerne de toute part et la neige crève les yeux. »
Le narrateur est un jeune homme gravement blessé à la suite d’un accident de voiture dont on ne saura ni le nom, ni le lieu où il se trouve. En revanche, on apprendra que la communauté villageoise a proposé à Matthias, un vieil homme habitant une maison un peu à l’écart à la lisière de la forêt, de lui confier la garde de cet homme jusqu’à ce qu’il puisse à nouveau se déplacer. En échange, on lui promet une place dans un bus qui, quand les routes seront à nouveau praticables, le conduira vers la ville où se trouve son épouse mourante.
Mais la situation n’est pas prête de s’arranger, bien au contraire. À la neige qui tombe vient s’ajouter une panne d’électricité. La tension va alors croître au fil des jours entre les habitants pris au piège, mais aussi entre le narrateur et Matthias. Une tension que l’on va pouvoir mesurer de chapitre en chapitre sur une échelle à neige installée dans la clairière, à portée de vue du lit de notre convalescent. « Merveilleux, me dis-je. Nous allons désormais pouvoir mesurer notre désarroi. »
Et de fait, le manteau neigeux ne va cesser de croître de chapitre en chapitre, avant un épilogue surprenant.
Alors que les habitants se divisent sur la stratégie à adopter, faut-il fuir un village aux conditions de vie de plus en plus précaires en montant une expédition très risquée ou organiser la survie en attendant des temps plus cléments, Matthias et son hôte continue à se méfier l’un de l’autre, alternant les phases d’apaisement et les phases conflictuelles.
« J’ai toujours su que tu finirais par céder, recommence Matthias. Si on ne peut pas changer les choses, on finit par changer les mots. Je ne suis pas ton médecin, je ne suis pas ton ami, je ne suis pas ton père, tu m’entends? On passe l’hiver ensemble, on le traverse, puis c’est fini. Je prends soin de toi, on partage tout, mais, dès que je pourrai partir, tu m’oublies. Tu te débrouilles. Moi, je repars en ville. Tu m’entends? Ma femme m’attend. Elle a besoin de moi et j’ai besoin d’elle. C’est ça mon aventure, c’est ça ma vie, je n’ai rien à faire ici, tout ça est un concours de circonstances, un coup du sort, une grossière erreur. »
Dans cet affrontement psychologique, il n’y a guère que Maria, la belle vétérinaire, qui se convertit en infirmière – et bien davantage – pour apaiser le grand blessé. Mais cette dernière finira aussi par choisir la fuite…
Comme la neige, les pensées s’accumulent dans la tête du narrateur. Il va refaire la route qui a conduit à l’accident, nous expliquer qu’après dix ans d’absence il revenait voir son père, le mécanicien du village, mais qu’il arrivera trop tard. Qu’il n’a plus rien à faire là, «mis à part le fait que mes jambes parviennent à peine à me supporter».
Christian Guay-Poliquin a été couronné du Prix du Gouverneur Général au Québec (l’équivalent du Goncourt en France) pour ce roman sur la solitude et la réclusion, à moins que ce ne soit celui de la reconstruction et de la résilience… Le livre idéal pour accompagner les longues soirées d’hiver.

Le poids de la neige
Christian Guay-Poliquin
Éditions de l’Observatoire
Roman
260 p., 19 €
EAN : 9791032902134
Paru le 10 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule dans un endroit qui n’est pas nommé, mais que l’on situera volontiers sau Canada.

Quand?
L’époque n’est pas précisée non plus, mais les indices – accident de voiture, motoneige – laissent à penser que le roman se déroule à notre époque.

Ce qu’en dit l’éditeur
À la suite d’un accident, un homme se retrouve piégé dans un village enseveli sous la neige et coupé du monde par une panne d’électricité. Il est confié à Matthias, un vieillard qui accepte de le soigner en échange de bois, de vivres et, surtout, d’une place dans le convoi qui partira pour la ville au printemps, seule échappatoire.
Dans la véranda d’une maison où se croisent les courants d’air et de rares visiteurs, les deux hommes se retrouvent prisonniers de l’hiver et de leur rude face-à-face.
Cernés par une nature hostile et sublime, soumis aux rumeurs et aux passions qui secouent le village, ils tissent des liens complexes, oscillant entre méfiance, nécessité et entraide.
Alors que les centimètres de neige s’accumulent, tiendront-ils le coup face aux menaces extérieures et aux écueils intimes ?

Les critiques
Babelio
Télérama (Fabienne Pascaud)
Le Soleil (Valérie Lessard / Valérie Gaudreau)
Le Devoir (Christian Desmeules)
Artichaut Magazine (Florence Dancause)
Blog Hop! Sous la couette
La Fabrique culturelle Une superbe présentation vidéo du livre


À l’occasion du festival « Étonnants voyageurs » de Saint Malo, Christian Guay-Poliquin vous présente son ouvrage Le poids de la neige © Production Librairie Mollat


Entretien avec Christian Guay-Poliquin à l’occasion de la rencontre entre l’auteur et les lecteurs de Babelio.com dans les locaux des éditions de L’Observatoire, le 19 janvier 2018. Découvrez les 5 mots choisis par l’auteur pour évoquer son livre Le Poids de la neige.

La première page du livre:
« La neige règne sans partage. Elle domine le paysage, elle écrase les montagnes. Les arbres s’inclinent, ploient vers le sol, courbent l’échine. Il n’y a que les grandes épinettes qui refusent de plier. Elles encaissent, droites et noires. Elles marquent la fin du village, le début de la forêt.
Près de ma fenêtre, des oiseaux vont et viennent, se querellent et picorent. De temps à autre, l’un d’eux observe la tranquillité de la maison d’un oeil inquiet.
Sur le cadre extérieur, une fine branche écorcée a été fixée à l’horizontale, en guise de baromètre. Si elle pointe vers le haut, le temps sera clair et sec; si elle pointe vers le bas, il va neiger. Pour l’instant le temps est incertain, la branche est en plein milieu de sa trajectoire.
Il doit être tard. Le ciel gris est opaque et sans aucune nuance. Le soleil pourrait être n’importe où. Quelques flocons virevoltent dans l’air en s’accrochant à chaque seconde. À une centaine de pas de la maison, dans l’éclaircie, Matthias enfonce une longue perche dans la neige. On dirait le mât d’un bateau. Mais sans voile ni drapeau. »

Extraits:
« Je connais pourtant ce décor par cœur. Je l’observe depuis longtemps. Je ne me souviens plus vraiment de l’été, à cause de la fièvre et des médicaments, mais j’ai vu le lent mouvement du paysage, le ciel gris de l’automne, la lumière rougeoyante des arbres. J’ai vu les fougères se faire mâcher par le givre, les hautes herbes casser à la moindre brise, les premiers flocons se poser sur le sol gelé. J’ai vu les traces laissées par les bêtes qui inspectaient les alentours après la première neige: Depuis, le ciel n’en finit plus d’ensevelir le décor. L’attente domine le paysage. Et tout a été remis au printemps. C’est un décor sans issue. Les montagnes découpent l’horizon, la forêt nous cerne de toute part et la neige crève les yeux.
Regarde mieux, lance Matthias.
J’examine la longue perche que Matthias vient d’installer dans la clairière. Je remarque qu’il l’a minutieusement graduée. C’est une échelle à neige, annonce-t-il triomphalement. Avec la longue-vue, je peux voir que la neige atteint quarante et un centimètres. Je considère la blancheur du décor pendant un instant, puis me laisse choir sur mon lit en fermant les yeux.
Merveilleux, me dis-je. Nous allons désormais pouvoir mesurer notre désarroi. »

« J’ai toujours su que tu finirais par céder, recommence Matthias. Si on ne peut pas changer les choses, on finit par changer les mots. Je ne suis pas ton médecin, je ne suis pas ton ami, je ne suis pas ton père, tu m’entends? On passe l’hiver ensemble, on le traverse, puis c’est fini. Je prends soin de toi, on partage tout, mais, dès que je pourrai partir, tu m’oublies. Tu te débrouilles. Moi, je repars en ville. Tu m’entends? Ma femme m’attend. Elle a besoin de moi et j’ai besoin d’elle. C’est ça mon aventure, c’est ça ma vie, je n’ai rien à faire ici, tout ça est un concours de circonstances, un coup du sort, une grossière erreur. »
En disant cela, il avance une pièce sur l’échiquier et m’invite à le défier.
J’ai toujours su que tu finirais par céder. Personne ne peut se taire ainsi. Tout le monde retourne vers la parole un jour ou l’autre. Même toi. Et, bientôt, je te le dis, tu vas aussi t’adresser à moi. Tu vas me parler, même s’il n’y a pas le feu, même si je ne suis pas une jeune vétérinaire. Tu vas me parler, tu m’entends ? Et tu vas jouer aux échecs avec moi. C’est ça qui va arriver. Rien d’autre. Vas-y, c’est à toi de jouer. »

« Dans le coin du salon, il y a les livres que nous avons entassés pour brûler les bibliothèques. Les livres dans lesquels Matthias trouvait ses histoires. Je me penche et saisis quelques bouquins, les premiers qui me tombent sous la main. Je retourne devant le foyer et, sans attendre, je jette un livre sur les braises crépitantes. La couverture prend feu presque immédiatement. Les coins se replient et le carton se cintre dans les flammes. Les premières pages se retroussent. Le livre gondole comme un accordéon. La chaleur est intense, mais rapidement le livre n’est plus qu’une masse informe, orange et noir. On dirait une pierre brûlante et friable. Alors j’en brûle un autre et les flammes reprennent vie de plus belle, vrillent dans la cheminée, et une lumière vive rayonne dans la pièce. Je me déshabille complètement pour profiter de la chaleur des livres et mange quelques betteraves dans le vinaigre prises chez la dame. En regardant les pages se consumer, je me demande où peut bien être rendu Matthias, à l’heure qu’il est. Plus loin que moi, ça ne fait aucun doute. »

À propos de l’auteur
Né au Québec, en 1982, Christian Guay-Poliquin est doctorant en études littéraires. Le Poids de la neige, grand succès au Québec, a été distingué par plusieurs prix prestigieux. (Source : Éditions de L’Observatoire)

Site Wikipédia de l’auteur 
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Des nouvelles fraîches chaque semaine

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En deux mots:
Une petite fille et une jeune femmes partent faire leurs courses au supermarché. De rayon en rayon, on va découvrir leurs envies, leurs désirs. Deux histoires et deux épilogues inattendus.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Un supermarché nommé désir
Charlotte Dekoker
Éditions Lamiroy
Nouvelle
50 p., 4 €
EAN : 9782875951014
Paru en novembre 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Une enfant, une femme : deux trajectoires dans un centre commercial. Un parcours haletant au cœur de leur imaginaire et de leur sensualité. Le lieu agit comme un révélateur sur les pans les plus radieux et les plus noirs de leurs personnalités. Il exacerbe leur audace. Elles prennent des risques. Seront-elles des proies ou des prédatrices ?

Ce que j’en pense
Il ne faut certes pas avoir lu Proust pour se faire une idée d’un opuscule, mais j’imagine que commencer cette chronique en citant À l’ombre des jeunes filles en fleurs devrait vous plaire. Car Mme Swann est une messagère idéale pour la belle initiative des éditions Lamiroy, sises en Belgique. Lorsqu’elle affirme « Mais c’est si ravissant ce petit opuscule, ce petit tract » elle ne fait qu’anticiper la naissance de ce feuilleton littéraire hebdomadaire.
La collection «Opuscule» se compose en effet de livrets de format 10 x 14 cm comportant chacun une nouvelle de 50 pages ou 5000 mots. Un supermarché nommé désir est le douxième volume à paraître depuis le 1er septembre 2017. Au prix de 4€ (+1€ de frais de port, si l’on choisit la formule d’abonnement proposée en ligne), on peut ainsi trouver chaque semaine une nouvelle nouvelle dans sa boîte aux lettres.
Que l’on soit addict aux livres ou que l’on souhaite s’offrir un petit quart d’heure d’évasion, voire encourager quelqu’un à lire ou encore offrir un cadeau original, on peut toujours trouver une raison d’avaler ces pastilles de littérature, dont la première des vertus est leur diversité. La deuxième, surtout destinée aux esprits curieux, est de nous offrir ainsi l’occasion de découvrir de nouvelles plumes, comme par exemple celle d’Eric Neirynck qui a présidé au lancement de la collection avec L’apostrophe Bukowski qui nous replonge en 1978 lorsque Bernard Pivot recevait l’écrivain américain passablement aviné ou encore celle d’Isabelle Wéry. Actrice, romancière et dramaturge, elle nous propose une leçon de séduction avec Fumer des Gitanes.
Mais je ne pouvais pour ma part pas passer à côté de Un supermarché nommé désir, la nouvelle signée Charlotte Dekoker qui vient de paraître, à la fois parce que je vous avais dit tout le bien qu’il fallait penser de son premier opus, Bière qui coule n’amasse pas mousse, paru l’an passé et parce qu’elle nous entraîne dans les rayons d’un supermarché. Moi qui, dans une autre vie, préside à la communication interne d’un grand groupe de distribution ne pouvait décemment pas ne pas lire l’histoire de cette fille perdue dans le grand magasin et de cette femme qui succombe à celui que Jacques Dutronc appelait dans une même chanson «le dragueur des supermarchés, le Don Juan des ménagères, le chéri des libres-services, l’amoureux des grandes surfaces.»
On va passer du parking à la galerie marchande, du rayon linge de maison à celui des produits frais,  puis aux fruits et légumes, à la boucherie… L’histoire de Mini et de Maxi se construit au fil des achats. Jusqu’au moment où il faut passer à la caisse. Sauf que cette fois, c’est le lecteur qui est payé en retour par une double chute que l’auteur a parfaitement su dissimuler. Bref, je vous promets un petit régal, un bonbon acidulé rose dehors mais bien noir dedans.


Présentation de la collection Opuscule dans le «6/8» © RTBF

Les critiques
Blog Lire est un plaisir, journal de chroniqueurs littéraires (Jacques Mercier)
L’Eventail (Corinne Le Brun, entretien avec l’auteur)

Appel aux nouvellistes
S’il vous arrive d’écrire des nouvelles, sachez que les éditions Lamiroy acceptent d’étudier ces dernières en vue de publication. Vous pouvez adresser votre texte, qui doit impérativement comporter +-5000 mots (ce qui représente généralement 10 à 11 pages en fichier Word) par courriel à info@opuscule.be
http://www.lamiroy.be

À propos de l’auteur
Charlotte Dekoker, chroniqueuse humoristique sur La 1ère-RTBF, est aussi écrivain. Elle a publié Bière qui coule n’amasse pas mousse en 2016. On la retrouve également comme animatrice de télévision en France, où elle a vécu une première vie professionnelle en tant que directrice d’une ONG. (Source : Éditions Lamiroy)

Page Facebook de l’auteur 

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Made in China

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Voici trois bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce ce que Jean-Philippe Toussaint fait partie de ces auteurs que j’aime suivre, à la fois pour son éclectisme et pour son écriture. Avec Made in China, il vient une nouvelle fois prouver combien ses romans sont à nuls autres pareils en y racontant les coulisses d’un tournage, en dressant le portrait de son éditeur chinois et en nous proposant une réflexion sur la littérature.

2. Parce que, comme l’explique Philippe Malherbe qui connaît fort bien l’auteur, on retrouve le narrateur au fil des pages « à la fois ballotté par les menus évènements qui sont la marque de chaque séjour, de chaque voyage, dans une culture étrangère, en proie aux quiproquos que sa faible connaissance de la langue chinoise induit inévitablement, parfois dépassé par l’enchaînement des séquences presque muettes qui agitent l’entourage de son producteur et ami, mais sans que, finalement, son flegme bon enfant n’en subisse le contrecoup. »

3. Pour cette citation éclairante: «Je continuais de marcher lentement dans la nuit, et, même si la vie, autour de moi, présentait toujours son caractère tranquille et indéniable, j’avais le sentiment d’évoluer dans un paysage de fiction, comme si j’avais été le personnage d’un roman que j’aurais été en train d’écrire».

 

Made in China
Jean-Philippe Toussaint
Éditions de Minuit
Roman
192 p., 15 €
EAN : 9782707343796
Paru en septembre 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Depuis le début des années 2000, j’ai fait de nombreux voyages en Chine, je me suis rendu à Pékin, à Shanghai, à Guangzhou, à Changsha, à Nankin, à Kunming, à Lijiang. Rien n’aurait été possible sans Chen Tong, mon éditeur chinois. La première fois que j’ai rencontré Chen Tong, en 1999, à Bruxelles, je ne savais encore quasiment rien de lui et de ses activités multiples, à la fois éditeur, libraire, artiste, commissaire d’exposition et professeur aux Beaux-Arts. Ce livre est l’évocation de notre amitié et du tournage de mon film The Honey Dress au cœur de la Chine d’aujourd’hui. Mais, même si c’est le réel que je romance, il est indéniable que je romance. J.-P.T.

Les critiques
Babelio 
L’Express (Baptiste Liger et Éric Libiot)
BibliObs (Jérôme Garcin)
Le Carnet et les instants (Pierre Malherbe)
L’Humanité (Jean-Claude Lebrun)
Libération (Philippe Lançon)
Le Monde (Eric Loret)
Diacritik (Patrick Varetz)
Le Littéraire (Jean-Paul Gavard-Perret)

Les premières pages du livre
« Cher Jean-Philippe, est-ce que tu peux me transférer l’horaire de ton vol ? Il faut que je m’organise » m’écrivait Chen Tong quelques jours avant mon arrivée en Chine. Je suis arrivé à Guangzhou le 21 novembre 2014 dans la soirée, et Chen Tong m’attendait à l’aéroport. Je l’aperçus à distance vêtu d’une de ses éternelles chemisettes grises à manches courtes. Il se tenait immobile, les mains derrière le dos, le regard attentif, il se dégageait de sa personnalité un sentiment d’assurance et de calme. Il esquissa un sourire, à peine un sourire, l’encoignure de ses lèvres se souleva, tandis que ses yeux brillaient de complicité contenue. Mais rien de plus, son corps n’avait pas bougé, son visage était resté impassible, grave, placide. Je fis les derniers mètres pour le rejoindre, et on se donna l’accolade, avec précaution, mimant l’accolade plutôt que la donnant vraiment, il me tapa deux ou trois fois doucement dans le dos pour souligner nos retrouvailles. Il s’empara de ma valise et on passa les portes de l’aéroport, et aussitôt je fus assailli par l’odeur de la Chine, cette odeur d’humidité et de poussière, de légumes bouillis et de légère transpiration qui imprègne l’air chaud de la nuit. Nous ne disions rien sous les vastes auvents de verre incurvés de l’aéroport, et nous attendions la voiture qui devait venir nous chercher. »

Extrait
« La mère de Chen Tong était institutrice à la campagne, et Chen Tong la suivait à chaque fois dans les écoles ou collèges où elle enseignait. Le père de Chen Tong était peintre et calligraphe. Dans les années 1950, il travaillait comme photographe dans un journal de Ning Xiang, dans le Hunan, il se servait d’un appareil Dual, un 6 ´ 6, format 120. Une des photos qu’il a prises de la « commune du peuple » de son village a même été reprise par un journal japonais. La Révolution culturelle a ensuite fait zigzaguer le parcours de son père, qui « fut abaissé » jusqu’à ouvrier de laquage, selon l’expression de Chen Tong, puis qui a travaillé comme agent d’achat d’une usine de sprays pour l’agriculture, et enfin au Bureau de l’industrie, où il a pris sa retraite. Pour occuper ses vieux jours, il a loué un atelier pour fabriquer des enseignes et des panneaux publicitaires, qu’il a fini par confier à son disciple, avant de venir habiter chez Chen Tong, à Guangzhou, à l’âge de soixante-dix ans. Il est mort début 2014, le premier jour du Nouvel An chinois, un ou deux mois à peine après mon propre père (nous nous sommes annoncé mutuellement la mort de nos pères par mail dans les premiers mois de 2014). »

À propos de l’auteur
Jean-Philippe Toussaint est né à Bruxelles en 1957. Prix Médicis 2005 pour Fuir. Prix Décembre 2009 pour La Vérité sur Marie. Il a publié une quinzaine de romans et collaboré à quatre longs métrages. (Source : Éditions de Minuit)

Site internet de l’auteur

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Monarques

RAHMY_monarques

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Voici trois bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce que j’avais beaucoup aimé Allegra, son précédent roman paru l’an passé.

2. Parce qu’avec Monarques, l’auteur revient sur son enfance marquée par la maladie, mais comme toujours, élargit son propos pour nous parler aussi de son père d’origine égyptienne. Un autre adolescent va bientôt apparaître Herschel Grynszpan, dont le fait d’armes qui l’a rendu célèbre est d’avoir tué un nazi à Paris en 1938.

3. Parce qu’il j’aimerais ainsi rendre hommage à un homme éminemment sympathique, qui s’est investi corps et âme pour la littérature et qui avait encore beaucoup de belles choses à nous faire connaître. Il était atteint de la maladie des os de verre. La nouvelle de son décès, le 1er octobre 2017, m’a bouleversé.

Monarques
Philippe Rahmy
Éditions de la Table Ronde
Roman
208 p., 17 €
EAN : 9782710385332
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
«À l’automne 1983, je quitte ma campagne au pied du Jura, pour suivre des cours à l’école du Louvre. Je découvre Saint-Germain-des-Prés, ses librairies, ses éditeurs, ses cafés, ses cabarets. Mais en Suisse, à la ferme, mon père est malade. J’apprends qu’il est à l’agonie le jour où je croise le nom d’Herschel Grynszpan, un adolescent juif ayant fui l’Allemagne nazie en 1936, et cherché refuge à Paris.
Il m’a fallu trente ans pour raconter son histoire en explorant celle de ma propre famille. J’ai frappé à de nombreuses portes, y compris celles des tombeaux. J’ai voyagé en carriole aux côtés de ma grand-mère, de ma mère et de mes deux oncles fuyant Berlin sous les bombardements alliés. Je me suis embarqué pour Alexandrie en compagnie de mes grands-parents paternels, et j’ai assisté à la naissance de mon père dans une maison blanche au bord du désert. Un père dont j’ai tenu la main sur son lit de mort, avant de découvrir son secret. Herschel a cheminé à mes côtés durant mes périples, autant que j’ai cherché à retrouver sa trace.» Philippe Rahmy.

Les critiques
Babelio 
Le Temps (Julien Burri)
La Cause littéraire (Philippe Leuckx)
Blog Addict culture (Adrien Meignan)
Blog L’Or des livres 

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Philippe Rahmy présente Monarques © Radio Suisse romande, émission Versus-lire.

Les premières pages du livre
Vient le jour où l’enfance prend fin. Cela fait longtemps qu’Herschel Grynszpan m’accompagne. Le projet d’écrire son histoire est né à la mort de mon père.
Une neige fine et sèche tombe sur La Moraine. L’extrémité du Grand-Champ disparaît dans la brume. Il y a une centaine d’années, notre propriété s’étendait jusqu’à la Sarine. Le remaniement a transformé la campagne suisse, découpant et redistribuant les champs, ou les réaf fectant à l’élargissement des réseaux autoroutier et ferroviaire. Plusieurs expropriations ont considérablement réduit notre domaine agricole. Seule la forêt est demeurée intacte. Elle se tient, verte et violette, au pied du Jura, forêt de longue attente, si souvent contemplée par la fenêtre quand j’étais enfant et trop faible pour quitter mon lit. Forêt profonde, impénétrable, terre de personne et terre promise.

Extrait
« Roswitha et Adly avaient été mariés par un pasteur, selon un rite oecuménique élaboré par ma mère, dans une chapelle en plein vignoble. Jamais je n’ai entendu mes parents se plaindre ou se quereller, jamais je n’ai perçu de tristesse chez eux, sauf quand ma mère racontait comment elle avait rompu avec sa famille à cheval sur les traditions pour épouser un Arabe en âge d’être son père, veuf et noir comme le péché. »

À propos de l’auteur
Né à Genève en 1965, Philippe Rahmy est l’auteur de deux recueils de poésie parus aux éditions Cheyne – Mouvement par la fin avec une postface de Jacques Dupin (2005) et Demeure le corps (2007) – et d’un récit publié en 2013 à La Table Ronde, Béton armé, couronné de plusieurs prix littéraires et élu meilleur livre de voyage de l’année par le magazine Lire. En 2016, il publie Allegra, suivi de Monarques à l’occasion de la rentrée littéraire 2017. Philippe Rahmy venait d’obtenir une résidence d’écriture à la Fondation Jan Michalski à Montricher. Agé de 52 ans, il était atteint de la maladie des os de verre. Il est décédé le 1er octobre 2017. (Source: Éditions de La Table Ronde/ Le Temps)

Site Internet de l’auteur 
Page Wikipédia de l’auteur 

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