L’été en poche (49): La succession

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En deux mots:
Paul Katrakilis doit oublier sa vie de pelotari à Miami pour enterrer son père à Toulouse et se confronter à la tragédie familiale des suicides en série. Un très grand roman !

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

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Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
« Tous les jours, le bonheur
Ce furent des années merveilleuses. Quatre années prodigieuses durant lesquelles je fus soumis à un apprentissage fulgurant et une pratique intense du bonheur. Il m’avait fallu attendre vingt-huit ans pour éprouver chaque jour cette joie d’être en vie au petit matin, de courir pour polir mon souffle, de respirer librement, de nager sans peur, et de ne rien espérer d’autre d’une journée sinon qu’elle m’accompagne comme l’on promène une ombre et que le soir venu elle me laisse en l’état, simplement satisfait, abruti de quiétude et de paix loin de ce territoire désarticulé que j’avais abandonné, et surtout loin de ceux qui m’avaient mis au monde par des voies naturelles, m’avaient élevé, éduqué, détraqué et sans aucun doute transmis le pire de leurs gènes, la lie de leurs chromosomes.
Sur ce dernier point je sais parfaitement ce dont je parle.
De la mi-novembre 1983 au 20 décembre 1987, je fus donc un homme profondément heureux, comblé en toutes choses et vivant modestement des revenus que me procurait la pratique du seul métier que j’aie jamais rêvé d’exercer depuis mon enfance : pelotari.
En Floride, et surtout au Jaï-alaï de Miami, j’ai fait partie de ce petit cercle de professionnels de la pelote basque rétribués à l’année pour danser sur les murs, jouer du grand gant, fendre l’air avec une cesta punta et propulser des balles de buis cousues de peau de chèvre à 300 km/h sur le plus grand fronton du monde – un Vatican peuplé de cent papes aux mains d’osier – frôlé par les avions de l’aéroport de Miami International, et fréquenté alors par ce qui se faisait de mieux dans une ville qui, il faut bien le reconnaître, n’avait jamais été trop regardante sur la fabrique de son aristocratie.
Pour pratiquer dans cette arène aux trois murs peints du vert profond des océans basques, pour jouer à ce rythme, à un tel niveau, faire simplement partie de la liturgie, j’aurais autrefois engagé des fortunes. Et voilà qu’au contraire j’étais rémunéré par contrat, à l’année, pour mitrailler ces murs et faire hurler de joie dix ou quinze mille types qui avaient parié sur moi le temps d’une quiniela avant de choisir de miser l’instant d’après sur un autre arrière. Pour cette foule de parieurs je n’étais rien d’autre qu’un support de pari mutuel, un chien de cynodrome, un bourrin d’hippodrome. Mais cette condition me convenait. Je ne jouais jamais pour eux, mais pour moi. Comme quand j’étais enfant, autiste, coupé du monde, lové dans mon gant, agrippé à ma pelote, martelant sans fin les frontons libres d’Hendaye, de Saint-Jean-de-Luz ou d’Itxassou.
Et puis, sachant d’où je venais, même un statut de modeste trotteur crottant du dollar çà et là, faisait mon affaire. J’avais passé mon enfance à travailler, étudier, apprendre des choses inutiles et insensées sous le regard étrange d’une famille restreinte de quatre personnes totalement déroutantes, déboussolées et parfois même terrifiantes.
Mon grand-père, Spyridon Katrakilis, prétendait entre autres faits d’armes avoir été l’un des médecins de Staline et posséder une fine lamelle de son cerveau dérobée lors de l’autopsie qu’il avait lui-même pratiquée plusieurs jours après l’hémorragie cérébrale de Vissarionovitch Djougachvili. Il se suicidera en 1974 dans de singulières conditions.
Mon père, Adrian Katrakilis, également praticien, faisait valoir des singularités moins exotiques mais n’en était pas moins un homme assez inquiétant. Il disait souvent des choses incompréhensibles, criait « strofinaccio » à tue-tête et sans raison – mot qui veut dire « bout de chiffon » en italien – et avait pour habitude de recevoir ses patients en short dès les premiers beaux jours. Cette excentricité ne datait pas d’hier puisque pendant ses études, lorsqu’il assurait des gardes de nuit à l’hôpital, il était réputé pour avoir examiné ses patients en slip.
Anna Gallieni, ma mère, ne remarquait pas vraiment les singularités de son mari, et ne s’en inquiétait pas le moins du monde. Elle avait suffisamment à faire auprès de son frère cadet, Jules, avec qui elle partageait un petit magasin familial dédié à la réparation de montres en tout genre. Avec ce frère, elle vivait avec nous dans la maison commune. Avec ce frère, sur le canapé, elle regardait aussi tous les soirs la télévision jusqu’à ce que Jules s’endorme et pose sa grosse tête dans le creux de l’épaule de sa sœur. Jules était toujours collé à Anna et Anna toujours auprès de Jules.
Ce dernier mit fin à ses jours au printemps 1981. Ma mère l’imita au début de l’été dans une mise en scène qui laissa mon père perplexe sans que cela semble pour autant l’affecter.
Enfant, je grandis donc devant Spyridon qui marinait devant sa tranche de cervelet, un père court vêtu vivant comme un célibataire, et une mère quasiment mariée à son propre frère qui aimait dormir contre sa sœur et devant les litanies de la télévision. Je ne savais pas ce que je faisais parmi ces gens-là et visiblement, eux non plus.
Certes, les suicides de tous les miens mettront un peu d’ordre dans la confusion de ces liens, ces apparentements désordonnés, cette inaptitude à s’aimer et à donner à un enfant ne fût-ce que l’image d’un peu de confiance et de bonheur. Le plus étrange, c’est que la mort traversa à plusieurs reprises notre maison et les survivants s’en aperçurent à peine, la regardant passer comme une vague femme de ménage. »

L’avis de… Michel Abescat (Télérama)
« On rit et on pleure de tout cela, une fois encore, sans savoir si l’auteur invente ou s’inspire de la fantaisie du réel et l’on apprécie hautement l’exercice de funambule entre légèreté, cocasserie et gravité. Le roman pourtant semble grignoté par la nuit, plus sombre que les précédents, profondément mélancolique. Décidément marqué par le masque de Scotch rougi qui brûle en son centre. »

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Jean-Paul Dubois présente La succession. © Production Librairie Mollat

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L’été en poche (48): Forêt obscure

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En deux mots:
Epstein, riche juif américain, se rend en Israël où il entend laisser sa marque pour la postérité avant de disparaître. Alors que ses enfants le cherchent, Nicole, une romancière, rejoint aussi la terre promise. Le premier va croiser le chemin d’un rabbin, la seconde celui d’un spécialiste de Kafka. Deux rencontres qui vont leur apprendre beaucoup et remettre en question quelques certitudes. Un roman dense et érudit.

Ma note:
★★★ (beaucoup aimé)

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Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
« À l’époque de sa disparition, Epstein habitait depuis trois mois à Tel-Aviv. Personne n’avait vu son appartement. Sa fille Lucie lui avait rendu visite avec ses enfants, mais Epstein les avait installés au Hilton et les y rejoignait au moment des somptueux petits déjeuners où il se contentait d’avaler quelques gorgées de thé. Lorsque Lucie lui avait demandé s’ils pouvaient aller chez lui, il s’était dérobé, prétextant la petitesse et la modestie des lieux, peu dignes, lui avait-il dit, de recevoir des invités. Encore mal remise du récent divorce de ses parents, elle l’avait regardé en plissant les yeux – rien, chez Epstein, n’avait jamais été petit ni modeste –, mais, malgré ses doutes, elle avait dû accepter, comme elle avait accepté tous les changements intervenus dans la vie de son père. Pour finir, ce furent les policiers qui firent entrer Lucie, Jonah et Maya dans l’appartement de leur père, situé dans un immeuble délabré près de l’ancien port de Jaffa. La peinture s’écaillait et la douche se déversait directement dans les toilettes. Un cafard traversa fièrement le sol carrelé. Ce n’est que lorsque le policier l’écrasa sous son pied que Maya, la plus jeune et la plus intelligente des enfants d’Epstein, s’avisa qu’il était peut-être le dernier à avoir vu son père. Si Epstein avait vraiment vécu ici – les seules choses qui semblaient l’indiquer étaient des livres gondolés par l’air humide entrant par une fenêtre ouverte et un flacon de comprimés de Coumadine qu’il prenait depuis la découverte, cinq ans plus tôt, d’une fibrillation auriculaire. On ne pouvait dire que le logement fût sordide, mais il était pourtant plus proche des taudis de Calcutta que des appartements dans lesquels ses enfants et lui avaient résidé sur la côte amalfitaine ou au cap d’Antibes. Encore que, comme eux, celui-ci avait vue sur la mer.
Ces derniers mois, Epstein avait été difficile à joindre. Ses réponses ne tombaient plus à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Si, auparavant, il avait toujours eu le dernier mot, c’était parce qu’il ne s’était jamais abstenu de répondre. Mais peu à peu, ses messages s’étaient faits plus rares. Le temps entre eux s’allongeait parce qu’il s’était allongé en lui : les vingt-quatre heures qu’il remplissait autrefois avec tout ce que l’on pouvait imaginer avaient fait place à une échelle de plusieurs milliers d’années. Famille et amis s’étaient habitués à ses silences sporadiques. Aussi, quand il cessa de répondre pendant la première semaine de février, personne ne s’en inquiéta. Finalement, ce fut Maya qui, s’éveillant une nuit, sentit frémir le fil invisible qui la reliait encore à son père et demanda au cousin d’Epstein d’aller voir si tout allait bien. Moti, qui avait reçu de lui plusieurs milliers de dollars, caressa les fesses de sa maîtresse endormie dans son lit, alluma une cigarette et glissa ses pieds nus dans ses chaussures car, bien qu’il fût minuit passé, il était ravi d’avoir une bonne raison de parler à Epstein d’un nouvel investissement. Mais, une fois arrivé à l’adresse de Jaffa qu’il avait griffonnée sur une paume, il rappela Maya. Il devait y avoir une erreur, lui dit-il, car il était impossible que son père vive dans un pareil trou à rats. Maya téléphona alors à Schloss, le notaire d’Epstein, le seul à savoir encore quelque chose, mais celui-ci lui confirma l’adresse. Lorsque Moti finit par réveiller la jeune locataire du deuxième étage en maintenant un doigt boudiné sur la sonnette, elle confirma qu’Epstein vivait bien au-dessus de chez elle depuis quelques mois, mais ajouta qu’elle ne l’avait plus vu ni entendu depuis des jours, en fait, car elle s’était accoutumée au bruit de ses pas, la nuit, au-dessus de sa tête. Bien qu’elle ne pût le savoir au moment où elle s’entretenait, ensommeillée, sur le pas de la porte avec le cousin à moitié chauve de son voisin du dessus, l’intensification rapide des événements qui suivirent habituerait la jeune femme au bruit des nombreuses allées et venues de gens s’évertuant à retrouver la trace d’un homme qu’elle connaissait à peine mais dont elle avait fini par se sentir curieusement proche.
La police ne mena l’enquête qu’une demi-journée avant que celle-ci fût reprise par le Shin Bet. Shimon Peres en personne appela la famille pour dire qu’il était prêt à remuer ciel et terre. Le chauffeur de taxi qui avait pris Epstein en charge six jours plus tôt fut activement recherché et soumis à un interrogatoire. Terrorisé, il sourit du début à la fin, laissant apparaître une dent en or. Plus tard, il conduisit les agents du Shin Bet à la route longeant la mer Morte et, après une certaine confusion due à la nervosité, réussit à localiser l’endroit où il avait déposé Epstein : une intersection proche des collines dénudées situées à mi-chemin entre les grottes de Qumrân et Ein Gedi. Les équipes de recherche se déployèrent à travers le désert, mais ne découvrirent que le porte-documents marqué au chiffre d’Epstein, vide, ce qui, selon Maya, ne faisait qu’accentuer la probabilité de sa transsubstantiation.
Durant ces jours et ces nuits, rassemblés dans la suite du Hilton, ses enfants passèrent sans cesse de l’espoir à la tristesse. Il y avait toujours un téléphone en train de sonner – Schloss à lui seul en gérait trois – et ils se raccrochaient chaque fois aux dernières informations reçues. Jonah, Lucie et Maya apprirent ainsi sur leur père des choses qu’ils ne connaissaient pas. »

L’avis de… Didier Jacob (L’OBS)
« Pas surprenant, en tout cas, que Nicole se soit inventé, pour incarner les grandes questions qu’elle se pose, un double presque parfait. « Forêt obscure », c’est l’histoire d’une romancière, Nicole, dont l’écriture est « un navire en détresse » (elle vient également de divorcer). Krauss raconte, avec des accents poignants, l’or devenu plomb, la passion transformée en incompréhension. « L’amour que nous ressentions autrefois l’un pour l’autre soit s’était tari, soit avait été réprimé comment le savoir et pourtant chaque jour nous constations, émus, les extraordinaires capacités de l’autre à aimer, telles que nous les renvoyaient nos enfants. » Au demeurant, le roman se garde bien de tourner au règlement de comptes. Et quand on lui demande si elle se reconnaît dans l’autofiction à la française, elle explique qu’elle écrit plutôt pour vivre autre chose, autrement. Se réinventer soi-même ? « C’est le propre de l’écriture : elle vous grandit, elle vous change. »

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Entretien avec Nicole Krauss réalisé à Paris le 22 juin 2018 à propos de son roman Forêt obscure © Production Christine Marcandier, Diacritik

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L’été en poche (47): La chance de leur vie

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En 2 mots:
La famille Vickery quitte Paris pour la Caroline du Nord où Hector a trouvé un poste d’enseignant à l’université. Sylvie, son épouse, appréhende un peu sa nouvelle vie tandis que leur fils Lester s’imagine déjà conquérir l’Amérique. Mais le trio n’est pas au bout de ses surprises. Agnès Desarthe poursuit son exploration de la cellule familiale avec ce couple d’expats dont la nouvelle réservera bien des surprises…

Ma note:
★★★ (beaucoup aimé)

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Les premières lignes
« Hector avait une femme. Elle s’appelait Sylvie. Ensemble ils avaient un fils. Il s’appelait Lester. Un prénom anglais parce que la famille paternelle d’Hector était originaire de Penzance, en Cornouailles, ou plutôt d’une bourgade située au nord de cette station balnéaire. Un village dont on taisait le nom par amour du secret.
Récemment, Lester avait demandé à ce qu’on l’appelle autrement. Cela s’était passé dans l’avion. Au-dessus de l’océan Atlantique. À peu près au milieu, mettons. Là où, avait songé l’adolescent, passagers et équipage seraient irrémédiablement perdus si, par malheur, l’appareil venait à s’abîmer. Même si l’amerrissage est possible, avait-il spéculé, nous sommes si loin de tout, si détachés de la terre, que nous mourrons. Nous ne mourrons pas dans les flammes, nous ne mourrons pas sous le choc, corps lacérés par les éclats de carlingue, nous mourrons comme sont morts les marins, les explorateurs: de faim, de tristesse et d’angoisse.
Cela ne lui faisait pas peur. Il avait quatorze ans et s’exerçait fermement à la sagesse.
Nous mourrons.
Assis entre son père et sa mère – lui plongé dans un journal, elle lisant la même page de son livre depuis le début du vol parce qu’elle n’arrivait pas à se concentrer, qu’elle l’espionnait, car, oui, elle espionnait son fils, son fils qui l’inquiétait, sans qu’elle le reconnaisse, sans qu’elle en parle – Lester envisageait
leur disparition avec sérénité.
Alors qu’il s’imposait un rythme de respiration de cinq secondes à l’inspire et dix à l’expire dans l’espoir de faciliter son entrée en méditation profonde, paumes tournées vers le haut et paupières closes, une menue gerbe d’eau lui avait arrosé le visage. Ce n’était presque rien. Le contenu de la bouche d’une grenouille farceuse qui, pour jouer, lui aurait craché dessus. Mais ce n’était pas une grenouille, bien entendu. C’était Léonie, l’hôtesse atteinte d’un rhumatisme aigu et qui ne l’avait dit à personne parce qu’elle aimait les voyages, son uniforme, et redoutait un licenciement. Une pointe douloureuse au niveau du genou l’avait fait trébucher juste au moment où elle débarrassait la boisson d’un homme assis de l’autre côté de l’allée. L’eau avait jailli.
« Oh, pardon. Pardon mon grand. Comment t’appelles-tu  » lui avait-elle demandé en l’épongeant avec douceur.
Le garçon l’avait regardée attentivement. Le fond de teint rendait sa peau lisse et veloutée comme celle d’une pêche lavée, elle avait de gros yeux noisette d’animal, un petit foulard noué autour du cou.
« Absalom Absalom, avait répondu Lester.
– Absalom? C’est rare. Et comme c’est joli.
– Absalom Absalom, avait corrigé Lester. C’est une sorte de nom composé, si vous voulez, comme Jean-Jacques, sauf que c’est le même deux fois.
– Avec un tiret entre les deux?
– Non. Absalom espace Absalom. Comme ça, sans tiret.
– Intéressant », avait murmuré Léonie en adressant un regard d’admiration pas entièrement convaincu à la personne assise à côté du garçon dont elle n’aurait su dire s’il s’agissait de sa grand-mère, de sa tante, ou peut-être de sa mère. Ils étaient de la même famille, elle en aurait mis sa main à couper, car ils avaient les mêmes grands yeux écartés d’un vert… »

L’avis de… Bernard Pivot (Le Journal du Dimanche)
« Dans La Chance de leur vie, Agnès Desarthe ne se contente pas de narrer avec beaucoup de malice les tribulations américaines d’une famille parisienne. Elle a un tel souci des modes, des objets, des gestes, des détails que le lecteur s’arrête, admiratif, sur des descriptions de ceci ou de cela. Une minijupe en daim, le ski extrême, la galanterie, les pochettes des années 1970, la pomme d’Adam, l’anarchie dans le lave-vaisselle, l’hypocrisie des messagers. Et, bien sûr, la grande affaire, le couple »

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L’éditeur Olivier Cohen présente La chance de leur vie d’Agnès Desarthe © Production Librairie Mollat

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L’été en poche (46): La mise à nu

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En deux mots:
Louis Claret retrouve Alexandre Laudin. La rencontre du professeur et de son ancien élève devenu un peintre reconnu, et pour lequel il accepte de poser, va entraîner la remise en cause de deux existences. Dans un livre qui fleure bon la nostalgie Jean-Philippe Blondel confirme son talent de romancier de l’air du temps.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

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Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
« Je n’étais pas à ma place. Je déambulais dans l’enfilade des salles, une flûte d’un champagne trop vert à la main. Je regardais les autres invités. Leur assurance. Leur port de tête. Leurs mimiques. Ils tenaient des conciliabules, s’esclaffaient, observaient des groupes rivaux, jetaient de temps à autre un regard sur les toiles, s’extasiaient bruyamment, se retournaient, murmuraient à l’oreille de leurs acolytes une anecdote croustillante ou un commentaire acerbe qui démontait en un clin d’œil le travail qu’ils venaient de louer. Les hommes portaient des vestes à l’aspect savamment négligé. Les femmes riaient à gorge déployée dans leurs robes noires et touchaient à intervalles réguliers le bras ou l’épaule de leurs partenaires masculins.
Un vernissage, et tout son décorum. En fait, on n’était pas très loin de l’image stéréotypée que j’en avais. Je n’étais pas un habitué de ce genre d’événements. Au cours des cinquante-huit années de mon existence, j’avais finalement peu fréquenté le monde des arts plastiques. C’était la deuxième fois seulement que j’étais convié à ce type de cérémonie. La première avait eu lieu plus d’un quart de siècle auparavant. J’accompagnais alors un ami qui exposait, fébrile, avec les artistes locaux. Nous avions nous-mêmes accroché ses tableaux.
Tandis que ce soir-là, bien sûr, était différent. Le peintre était un autochtone, certes, mais sa notoriété s’étendait jusque dans la capitale et même hors de nos frontières. Alexandre Laudin : la preuve vivante que l’art n’a cure des origines géographiques et sociales – il était né et avait grandi ici, dans un lotissement de l’agglomération de cette ville de province où ses parents résidaient encore. Quant à lui, je l’imaginais bien installé dans le Xe ou le XIe arrondissement. Bastille. République. Là où la vie bat plus vite. »

L’avis de… Olivier Gallais (revue PAGE des libraires)
« À travers le prisme de la peinture, Jean-Philippe Blondel esquisse un magnifique roman bienveillant et sans concessions sur l’intimité de l’être humain, ses vibrants questionnements, ses sentiments. »

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Jean-Philippe Blondel présente La mise à nu à La Grande Librairie. © Production France Télévisions

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L’été en poche (45): Einstein, le sexe et moi

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En deux mots:
Olivier a participé à la finale de Questions pour un super-champion en 2012. Il nous raconte le jeu télévisé dans le détail avec ses coulisses et son suspense, mais nous offre surtout des digressions sur son parcours, son érudition, ses amours. Drôle, enlevé, précieux.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

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Les premières lignes
« 1. Bienvenue dans mon monde
Je suis autiste Asperger. Ce n’est pas une maladie, je vous rassure. C’est une différence. Je préfère réaliser des activités seul plutôt qu’avec d’autres personnes. J’aime faire les choses de la même manière. Je prépare toujours les croque-monsieur avec le même Leerdammer. Je suis fréquemment si absorbé par une chose que je perds tout le reste de vue. Mon attention est souvent attirée par des bruits discrets que les autres ne perçoivent pas. Je suis attentif aux numéros de plaques d’immatriculation ou à tous types d’informations de ce genre. On m’a souvent fait remarquer que ce que je disais était impoli, même quand je pense que c’était poli. Quand je lis une histoire, j’ai du mal à imaginer à quoi les personnages pourraient ressembler. Je suis fasciné par les dates.
Au sein d’un groupe, il m’est difficile de suivre les conversations de plusieurs personnes à la fois. Quand je parle, il n’est pas toujours facile de placer un mot. Je n’aime pas particulièrement lire des romans. Je trouve qu’il est compliqué de se faire de nouveaux amis. Je repère sans cesse les mêmes schémas dans les choses qui m’entourent. Je préfère aller au musée qu’au théâtre. Cela me dérange quand mes habitudes quotidiennes sont perturbées. J’aime beaucoup les calembours comme «J’ai mal occu, j’ai mal occu, j’ai mal occupé ma jeunesse.» Parfois je ne sais pas comment entretenir une conversation. Je trouve qu’il est difficile de lire entre les lignes lorsque quelqu’un me parle. Je note les petits changements dans l’apparence de quelqu’un. Je ne me rends pas toujours compte que mon interlocuteur s’ennuie. Il m’est extrêmement difficile de faire plus d’une chose à la fois.
Parfois, au téléphone, je ne sais pas quand c’est mon tour de parler. J’ai du mal à comprendre le sarcasme ou l’ironie. Je trouve qu’il est compliqué de décoder ce que les autres ressentent en regardant leur visage. Le contact physique avec un autre être humain peut me remplir d’un profond dégoût, même s’il s’agit d’une personne que je désire. Si je suis interrompu, j’ai du mal à revenir à ce que j’étais en train de faire.
Dans une situation de stress avec un interlocuteur, j’essaie de le regarder dans les yeux. On me dit que je répète les mêmes choses. Quand j’étais enfant, je n’aimais pas jouer à des jeux de rôle. Je trouve qu’il est difficile de s’imaginer dans la peau d’un autre. Les nouvelles situations et surtout les lieux que je ne connais pas me rendent anxieux. J’ai le même âge que Novak Djokovic et un an de moins que Rafael Nadal. Quand je regarde un film où un personnage fait des cupcakes, je passe tout le reste du film à me demander combien de cupcakes ont été cuisinés exactement. Je ne supporte pas de porter des jeans trop serrés. Une exposition à une source de lumière trop vive me plonge dans un état de panique. Toutes mes émotions sont extraordinairement fortes et on m’a souvent dit que la façon dont je réagissais était exagérée.
Je me souviens des dates de naissance des gens. J’ai publié un premier roman chez Alma éditeur en 2016. Je vais vous raconter une histoire. Cette histoire est la mienne. J’ai participé au jeu télévisé Questions pour un champion et cela a été très important pour moi. J’ai passé plusieurs journées avec Julien Lepers. Pour m’endormir, je fais parfois le produit de 247856 fois 91. Il suffit qu’une femme ou qu’un homme me prenne dans ses bras pour que je frissonne violemment et que je songe sérieusement à l’épouser. Je n’ai jamais su faire de la corde à sauter. Le résultat du produit de 247856 fois 91 est 22554896. Il suffit de faire 247856 fois 9. Je commence par les gros chiffres. 1800000. 2160000. 2223000. 2230200. 2230704. Puis de multiplier par 10: 22307040. Et d’ajouter 247856: 22554896. J’aime beaucoup les lasagnes, le chocolat à l’orange, la Patagonie et les chansons de Leonard Cohen. Bienvenue dans mon monde. »

L’avis de… Olivia de Lamberterie (ELLE)
« La surprise de la saison littéraire, c’est cet homme immense et beau, doux comme du velours. Dans « Einstein, le sexe et moi » (Alma Éditeur), Olivier Liron confie comment il a gagné une finale de « Questions pour un champion », émission alors présentée par Julien Lepers. Ce récit criant d’une vérité bouleversante dévoile sa vie d’autiste Asperger, petit garçon massacré par l’école, jeune homme reclus dans sa forteresse devenu normalien, puis écrivain magnifique. La littérature a gagné un auteur, écoutons-le. »

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Olivia de Lamberterie présente Einstein, le sexe et moi sur Télématin © Production France Télévisions

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L’été en poche (44): Principe de suspension

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En deux mots:
Victime d’un accident respiratoire, un patron de PME se retrouve dans le coma au moment où son entreprise et son couple sont soumis à de fortes turbulences.

Ma note:
★★★ (beaucoup aimé)

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Les premières lignes
«Principe» : norme constituant une référence fondée sur des considérations théoriques, des valeurs sur lesquelles il convient de régler une action ou sa conduite.

« 4 mars
Dans la chambre de réanimation du Centre hospitalier de Cambregy, l’air est rare et poisseux. Le soleil de printemps, anormalement fort, s’infiltre en fines rayures à travers les stores baissés. Il dépose ses particules de lumière cuivrée sur les murs, où les couches successives de peinture blanche rappellent à Olivia que cette même chambre, cet espace clos et carré a scellé la fin d’autres vies.
Thomas est étendu sur le lit médicalisé, son long corps est couvert d’un drap jusqu’aux aisselles, le blond clair de ses cheveux se fond sur la taie d’oreiller, ses orteils et son crâne touchent les extrémités du lit comme si on l’y avait fait entrer de force. Sa peau a pris une teinte crayeuse, ses paupières semblent faites de mousseline, ses lèvres sont déformées par le sparadrap et le long tube flexible qui en jaillit, relié au respirateur dont Olivia entend le bruit de lave-vaisselle. La poitrine de son mari se soulève et retombe mécaniquement au rythme du soufflet de la machine, et Olivia scrute avec inquiétude ses côtes saillantes que le drap souligne au lieu de dissimuler.
S’il était éveillé, ne peut-elle s’empêcher de penser, Thomas serait certainement fasciné par cette machine, il en admirerait l’ergonomie, la précision des données sur les écrans de contrôle, il s’intéresserait au fonctionnement du cube bleu et blanc, voudrait comprendre, étudier le mécanisme qui détecte le moindre effort respiratoire du malade, connaître la logique de son algorithme, et les différents types de modèles de ventilateurs, les marques, l’évolution des techniques. Il aurait confiance, ne craindrait pas la panne, ne jugerait pas, au contraire d’Olivia qui la fixe douloureusement depuis quatre jours, cette machine écoeurante. Il n’aurait pas peur, lui, que sa poitrine arrête de se soulever.
Elle se penche, approche son visage, colle ses narines contre la joue de Thomas. L’épiderme est mou. Hier, la peau était déjà un peu ternie mais plus ferme, elle en est sûre, c’est même sa particularité, aucun relâchement, aucune ridule ne trahit ses quarante ans. Et voilà qu’il se distend, qu’il se délite sous ses yeux… Il est en train de mourir. Elle tend la main vers le bouton d’appel, mais renonce, embarrassée. Le médecin vient juste de sortir. Elle n’ose pas le rappeler. C’est normal que sa peau soit moite et molle, il fait si chaud, se dit-elle pour finir.
Roux et baraqué, les yeux saillants et mobiles, le docteur Frédéric Miat donne l’impression d’être tout juste descendu d’un vélo de course et pressé d’y remonter. Il marche et parle vite, ne s’attarde pas au chevet de son patient. Olivia n’a pas le temps de poser toutes les questions qui l’assaillent. Tout à l’heure, elle était en train de lui demander si cela arrivait souvent, un coma après une détresse respiratoire, mais il ne lui a pas laissé le temps de finir sa phrase, il l’a coupée après « coma » avec un petit soufflement agacé. Les constantes sont bonnes, a-t-il dit. Il a vaguement souri et détourné la tête, alors elle n’a pas insisté. C’est ridicule, ce manque d’assurance qui la poursuit jusque dans cette chambre d’hôpital. Elle devrait avoir plus de courage, quelque chose comme du souffle pour deux.
Olivia tressaille de honte en repensant au jour de l’accident. Ce matin-là, elle était rentrée de vacances mais il était si tôt qu’elle s’était recouchée. Elle est si fatiguée en ce moment, malgré le séjour à la montagne, toujours un goût de glaise en bouche, des fourmillements dans les mains, les muscles des paupières qui tressautent, les reins douloureux. Elle avait croisé Thomas dans le jardin, il partait pour l’usine. Elle avait remarqué sa toux, sa mauvaise mine, mais l’avait laissé monter dans sa voiture. Quand elle s’était réveillée, il était dix heures passées. Elle s’était étirée longuement, elle avait roulé sur le lit les bras écartés, restant de longues minutes à contempler le plafond. Des flammèches dorées s’élevaient dans la poussière, jouant à se chasser l’une l’autre, et elle avait repensé à son unique voyage de jeunesse. Une traversée des Alpes, seule, un été. Quand le train longeait un lac, elle faisait la course avec les poissons volants de lumière que le soleil projetait sur l’eau. De la chambre de ses fils ne provenait aucun bruit. S’étaient-ils rendormis, eux aussi ? Peu probable. Que trafiquaient-ils donc ? En temps normal, Olivia aurait bondi de son lit, mue par l’inquiétude, la presque certitude de la catastrophe. L’enfant étranglé par la corde des rideaux, ou enfermé dans le coffre à jouets, rejoint par son frère et tous les deux prisonniers de l’osier, étouffés, les possibilités étaient infinies. Mais là, elle n’éprouvait rien de tel. C’était si bon d’être seule dans le silence, c’était cela qui lui manquait, la possibilité de la solitude, un long ruban de temps qu’aucune obligation ne viendrait couper et qui lui rendrait l’élan perdu.
Ses fils l’envahissaient, ralentissaient son travail. Mais c’est Thomas qui l’affaiblissait. L’ambiance délétère qu’il instaurait à la maison. Ses accès de colère. Sa maniaquerie. Son insensibilité. Son agitation. Un champ magnétique semblait le parcourir, l’isolant des membres de sa famille tout en aspirant leur énergie, perturbant leur système. Il n’en parlait pas mais elle se doutait qu’il avait de sérieux problèmes à l’usine. Pour autant, rien ne justifiait un tel comportement. »

L’avis de… Christophe Bys (L’Usine Nouvelle)
« Pour son premier roman, Vanessa Bamberger s’intéresse à un patron de PME au-delà de la crise de nerfs. A force d’encaisser les coups du sort et du marché, Thomas se retrouve entre la vie et la mort, dans un service de réanimation. Ce fervent partisan de l’industrie qui produit des valves pour un médicament destiné aux asthmatiques est littéralement à bout de souffle. Aux clichés ou aux ouvrages désincarnés sur l’économie, « Principe de suspension » oppose un regard précis sur le difficile métier de dirigeant et signe un roman mêlant l’intime et le professionnel avec justesse. »

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Vanessa Bamberger présente Principe de suspension © Production Librairie Mollat

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L’été en poche (43): Tropique de la violence

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En deux mots:
Une jeune française suit son mari à Mayotte. L’île paradisiaque se transforme pourtant très vite en piège mortel pour elle, pour son fils et pour tous les autres… Un roman dur et lumineux, fort et plein de grâce.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
« Marie
Il faut me croire. De là où je vous parle, les mensonges et les faux-semblants ne servent à rien. Quand je regarde le fond de la mer, je vois des hommes et des femmes nager avec des dugongs et des cœlacanthes, je vois des rêves accrochés aux algues et des bébés dormir au creux des bénitiers. De là où je vous parle, ce pays ressemble à une poussière incandescente et je sais qu’il suffira d’un rien pour qu’il s’embrase.
Je ne me souviens pas de toute ma vie car ici ne subsistent que le bord des choses et le bruit de ce qui n’est plus.
Je me souviens de ça.
J’ai vingt-trois ans et le train arrive, bleu et sale. Je quitte la vallée de mon enfance où j’ai été une petite chose faible et perdue, écrasée par les montagnes. Je ne peux plus voir le noir de l’hiver dégouliner sur les maisons et les visages, je ne supporte plus l’odeur moisie dans l’air dès le matin, je ne supporte plus ma mère qui perd la tête, qui parle tout le temps et qui écoute Barbara à longueur de journée.
J’ai vingt-quatre ans et je suis toujours aussi faible et perdue. Je termine mes études d’infirmière dans une grande ville. Je vis dans un vaste appartement avec trois autres étudiants et, certains soirs, le bruit, la lumière et les conversations me font l’effet d’un trou noir qui m’engloutit. J’ai plusieurs amants, je baise comme une femme que je ne connais pas et qui me dégoûte un peu. Je prends, je quitte, je reprends et personne ne dit rien. Je choisis de travailler la nuit, à l’hôpital. Parfois, je m’allonge sur les lits défaits, encore chauds, et j’essaie d’imaginer ce que c’est d’être quelqu’un d’autre.
J’ai vingt-six ans et je rencontre Chamsidine qui est infirmier comme moi. Quand il s’adresse à moi pour la première fois, il m’arrive quelque chose d’étrange. Mon cœur, cet organe qui était solidement attaché dans ma poitrine, descend dans mon plexus et il bat désormais ici, au milieu de moi, au centre de moi. Chamsidine est large d’épaules et peut porter un homme adulte dans les bras sans grimacer. Quand il sourit, je dois respirer profondément par le ventre pour ne pas défaillir. Quand il rit de son grand rire en cascade, je sens mon sexe s’ouvrir comme une fleur et je serre les jambes. Toutes les infirmières se sont un peu entichées de ce grand Noir qui vient d’une île appelée Mayotte mais je ne sais pas pourquoi c’est moi qu’il choisit, un soir de garde. Je suis timide devant cet homme. J’ai vingt-six ans et je tombe. Il me parle comme s’il m’avait attendue depuis longtemps. Il me raconte des histoires et des légendes de chez lui, de ce qui lui est arrivé quand il était petit, la fois où il avait fait ceci, quand sa mère lui disait cela et, moi, j’écoute en silence, émerveillée. J’ai l’impression que Cham a vécu sur une île aux enfants, verdoyante, fertile, une île où l’on joue du matin au soir, où les tantes, les cousines et les sœurs sont autant de mères bienveillantes. Quand je me lève le matin, dans la ville bruyante, je pense à ce pays-là.
J’ai vingt-sept ans et je me marie. Je ne me souviens pas de ma robe mais je me souviens que ma mère attend avec moi devant la mairie. Le vent est si fort qu’il a renversé les bacs de buis disposés dans la cour pavée de la mairie. Chamsidine est en retard. Ma mère me dit Fais attention Marie, tous les hommes sont les mêmes. Cham arrive alors en courant, en riant.
J’ai vingt-huit ans et je vis à Mayotte, une île française nichée dans le canal du Mozambique. Nous louons le premier étage d’une maison dans la commune de Passamainti, à quelques kilomètres du chef-lieu, Mamoudzou. Je travaille comme infirmière de nuit au CHR. Chamsidine, lui, est en poste à l’hôpital de Dzaoudzi. Chaque matin quand je termine mon service à six heures, quelle qu’ait été ma nuit, quelle qu’ait été la dureté de cette garde-là, je marche lentement, légère, si légère, dans le matin. Je descends la côte et je sais que la petite fille m’attend. Elle est rousse de poussière, ses pieds et ses mains sont épais comme ceux des ouvriers, ses cheveux sales et gris. Elle m’attend en souriant. Avant de quitter le service, j’ai récupéré à la cafétéria ce qui traîne, un paquet de biscuits, une orange ou une pomme. Entre elle et moi, c’est une étrange relation qui s’est nouée depuis que je travaille ici. Je m’arrête devant elle, elle me sourit, et je lui donne ce que j’ai à donner. Elle ne me dit jamais rien, ni bonjour, ni merci, ni au revoir. Elle tend rapidement la main, je sens qu’elle ne veut pas donner l’impression de faire la manche, d’ailleurs elle me regarde, moi, dans les yeux et jamais ce que je pose dans sa paume. Elle referme aussitôt les doigts et cache sa main derrière son dos. Son sourire s’élargit un peu. C’est un petit bonus à la mesure du petit rien que je lui donne. Je ne sais pas si elle comprend le français. Je ne lui ai jamais donné mon nom et je ne lui ai jamais demandé le sien. Peut-être qu’elle vit dans la case en tôle que j’aperçois entre les arbres maigres, sur la colline. Peut-être qu’elle vit cachée dans les bois, comme beaucoup de familles de clandestins. Peut-être que ce que je lui donne va être partagé à plusieurs. Peut-être. Mais je ne pense pas beaucoup à ces choses-là. Je fais ce que je fais, cela ne me coûte rien, cela ne l’oblige pas à être reconnaissante, cela dure trente secondes à peine, je continue ma route et j’oublie la petite fille. »

L’avis de… Claire Devarrieux (Libération)
« Marie, Moïse et Bruce, à quoi s’ajoutent les voix d’Olivier, le flic, et Stéphane, l’humanitaire. Marie, infirmière, n’a pas pu avoir d’enfant. Une nuit où elle est de garde, une femme lui abandonne son bébé, car il a un œil noir et un œil vert, ça porte malheur. Marie élève Moïse, il est noir, pense comme un Blanc, son livre préféré est l’Enfant et la rivière et son chien s’appelle Bosco. «C’était le 3 mai, il pleuvait, ta mère est arrivée par un kwassa sur la plage de Bandrakouni.» Les kwassas sont les embarcations de ceux qui viennent par milliers se réfugier à Mayotte, territoire français. Moïse aurait été un clandestin s’il n’avait pas rencontré Marie. Marie meurt, Moïse, 15 ans, tombe sur Bruce, «le roi de Gaza», ainsi appelle-t-on le bidonville. Le malheur se tresse à la violence. Le roman reste lumineux. »

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Natacha Appanah présente Tropique de la violence à La Grande Librairie © Production France Télévisions

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L’été en poche (42): Point cardinal

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En deux mots:
Laurent est marié, père de deux enfants. Mais Laurent se sent «femme». Après le travestissement en «Mathilda», il entend assumer son choix et devenir Lauren. Sa famille, et en particulier son épouse, ainsi qui ses collègues vont se voir confrontés à cette nouvelle réalité aussi déstabilisante qu’essentielle. Avec ce superbe roman, Léonor de Récondo s’attaque à un sujet délicat et le traite avec délicatesse. C’est vertigineux et c’est pourtant si simple, c’est dramatique et c’est pourtant si beau.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

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Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
« Mathilda conduit jusqu’au rond-point, puis se gare sur le parking du supermarché. Presque personne à cette heure-ci. Elle choisit une place loin de l’entrée, éteint le moteur, insère le disque dans la fente du tableau de bord. À l’ombre de la grande enseigne, la musique surgit, le volume à son maximum. Oh Lord who will comfort me? Mathilda cale un miroir sur le volant, se regarde, se trouve belle et triste à la fois, observe son menton, son nez, ses lèvres. C’est le moment du dépouillement, le pire de tous. Elle sort de la voiture, ouvre le coffre. Sous la moquette, la roue de secours a disparu pour abriter une mallette. Elle la saisit en tremblant. Combien de temps encore? Mathilda se rassoit, la mallette en aluminium lui glace les cuisses. Elle actionne les petits clapets, qui se soulèvent avec un bruit sec. Elle prend une lingette démaquillante, se frotte doucement les yeux, puis commence à retirer ses faux cils. Son visage se déshabille. Lorsque les cils sont rangés dans leur boîte, Mathilda a presque disparu sous les restes de crayon noir, de couleurs brouillées, de mascara étalé jusqu’aux pommettes.
À ses pieds, entre les pédales, les lingettes imbibées de fard sont jetées, froissées, beige, noir, rouge, marron.
My soul is wearyng…
C’est la troisième fois que Melody Gardot entame sa chanson. Mathilda fait une pause et chante avec elle, tape sur le volant en mesure. Si elle en avait le courage,
elle sortirait et danserait. Elle ouvrirait grand les portières, ignorant passants et curieux, elle ondulerait, frapperait dans ses mains, s’exhiberait, mais elle
n’ose pas.
À moitié démaquillée, Mathilda maintenant reprend son souffle, pose son crâne sur l’appuie-tête, attend encore un peu avant de continuer, puis regarde l’heure. Il est 20 h 17. Il faut rentrer.
Alors, méticuleusement, elle enlève toute trace sur son visage. Mathilda transpire, les tempes lui brûlent. Elle retire les épingles et le filet qui retiennent sa perruque, range la chevelure dans sa pochette, vérifie ensuite ses yeux et sa bouche dans le miroir. Tout est vierge, le fond de teint s’est dissous. Elle doit maintenant se déshabiller et enfiler ses affaires de sport. Mathilda se contorsionne pour enlever sa robe de soie. Sa culotte et ses bas sont roulés jusqu’aux chevilles.
Laurent est complètement nu. Il attrape son sac à dos sur la banquette arrière et le pose sur le fauteuil passager, fouille dedans, sort un caleçon, un bas de jogging, un T-shirt, des chaussettes. Fait vite. La voiture est jonchée de vêtements, de lingettes usagées. Un chaos à l’image de son désordre intérieur. Révolté d’avoir arraché ses habits de lumière, Laurent retourne à l’ombre, jure, s’habille, se crispe, range tout ce qui doit l’être dans la mallette qui trouvera refuge dans le coffre, sous la moquette. Lui restera le mensonge.
Quelques minutes plus tard, il est prêt. Du désordre, on ne voit plus rien. En démarrant, il coupe la parole à Melody Gardot. La radio déverse les dernières informations. Il doit se concentrer, la maison n’est pas loin.
Il a peu de temps pour se calmer, pour oublier les instants de joie, Cynthia et ses amies du ZanziBar, la musique et la soie. La réalité, ce sont les nouvelles du soir, la météo et les publicités.
Laurent n’est plus qu’à quelques rues de chez lui. Il ralentit, respire profondément. »

L’avis de… Jeanne de Ménibus (ELLE)
« Dans cette odyssée singulière, Léonor de Récondo ne laisse personne au bord du chemin. Avec son assurance tranquille, elle conforte chacun de sa conviction: on peut tout traverser et tout réinventer, dès lors que l’amour circule. »

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Léonor de Récondo présente Point Cardinal © Production Librairie Mollat

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L’été en poche (41): Le grand marin

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En deux mots
Lili décide quitter la Provence pour pêcher en Alaska. A bord du Rebel, elle va découvrir des conditions de travail dantesques, un peu d’amour et le goût de l’absolu. Au-delà du récit d’aventure, cette quête ultime est tout simplement un grand roman.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes
« Il faudrait toujours être en route pour l’Alaska. Mais y arriver à quoi bon. J’ai fait mon sac. C’est la nuit. Un jour je quitte Manosque-les-Plateaux, Manosque-les-Couteaux, c’est février, les bars ne désemplissent pas, la fumée et la bière, je pars, le bout du monde, sur la Grande Bleue, vers le cristal et le péril, je pars. Je ne veux plus mourir d’ennui, de bière, d’une balle perdue. De malheur. Je pars. Tu es folle. Ils se moquent. Ils se moquent toujours – toute seule sur des bateaux avec des hordes d’hommes, tu es folle… Ils rient.
Riez. Riez. Buvez. Défoncez-vous. Mourez si vous voulez. Pas moi. Je pars pêcher en Alaska. Salut.
Je suis partie.
Je vais traverser le grand pays. À New York j’ai envie de pleurer. Je pleure dans mon café au lait, puis je sors. Il est très tôt encore. Je marche le long de grandes avenues, désertes. Le ciel est très haut, très clair entre les tours qui s’élèvent comme des folles, l’air est cru. Des petits stands-caravanes vendent du café et des gâteaux. Assise sur un banc, en face d’un building qui miroite enflammé par le soleil levant, je bois le grand café insipide avec un muffin énorme, petite éponge douceâtre. Et doucement la joie revient, une légèreté diffuse dans les jambes, le désir de se relever, la curiosité d’aller voir, au coin de la rue, et puis derrière jusqu’au suivant… Et je me lève et je marche, la ville s’éveille, les gens paraissent, le vertige commence. Je m’enfonce dans le vertige jusqu’à l’épuisement.
Je prends le car. Un car Greyhound avec un lévrier dessus. Je paye cent dollars pour tracer la route d’un océan à l’autre. On quitte la ville. J’ai acheté des biscuits et des pommes. Enfoncée dans mon siège, je regarde les highways multiples, les flots du périphérique qui se croisent, se séparent, se rejoignent, s’entrecroisent et se perdent. Parce que cela me donne mal au cœur, je mange un biscuit.
J’ai un petit sac de l’armée pour tout bagage. Je l’ai brodé et recouvert d’étoffes précieuses avant de partir. On m’a donné un anorak couleur ciel d’un bleu déteint. Je le recouds tout au long du voyage : les plumes volettent autour de moi comme des nuages.
– Où allez-vous ? me demande-t-on.
– En Alaska.
– Et pour quoi faire ?
– Je vais pêcher.
– Vous l’avez déjà fait ?
– Non.
– Vous connaissez quelqu’un ?
– Non.
– God bless you…
God bless you. God bless you. God bless you… Merci, je réponds, merci beaucoup. Je suis contente. Je pars pêcher en Alaska.
On traverse des déserts. Le car se vide. J’ai deux sièges pour moi, je peux m’allonger à moitié, la joue collée contre la vitre froide. Le Wyoming est sous la neige. Le Nevada aussi. Je mange des biscuits trempés dans de longs cafés clairs au rythme des McDo et des haltes routières. Je couds et disparais dans les nuages de l’anorak. Puis c’est la nuit encore. Je ne dors plus. Des casinos clignotent de chaque côté de la route, des roues de néon qui scintillent, des cow-boys lumineux brandissent un pistolet… s’allument, s’éteignent… Au-dessus, un croissant de lune très ténu. Nous passons Las Vegas. Pas un arbre, la caillasse, des buissons brûlés par l’hiver. Le ciel s’éclaire très vite à l’ouest. À peine le pressent-on que le jour est là. La route est droite devant nous, des montagnes enneigées au loin, et puis, toute seule sur le plateau désert, une ligne de voie ferrée qui s’en va vers l’horizon, s’en va vers le matin. Ou vers nulle part. Quelques vaches mornes nous regardent passer. Elles ont froid peut-être. Et l’on s’arrête encore pour déjeuner, dans une station-service où rugissent des camions chromés. Un drapeau américain flotte au vent, contre une pub de bière géante.
En chemin, je commence à boiter. Clopin-clopant, je monte et descends du car. God bless you, me dit-on avec plus de souci. Un vieil homme boite lui aussi. Nous nous regardons avec une vague reconnaissance. Dans une halte routière une nuit, des clochards s’assemblent autour de moi.
– Are you a chicano ? You look like a chicano, you look like my daughter, dit l’un.
Et l’on repart. Je suis une chicano aux joues rouges, aux joues cramoisies, qui boite, qui mange des biscuits dans un nuage de plumes en regardant la nuit sur le désert. Et qui s’en va pêcher en Alaska.
Je retrouve un ami pêcheur à Seattle. Il m’amène sur son bateau. Depuis des années il m’attend. Ma photo est sur les murs. Le voilier porte mon nom. Plus tard il pleure. Ce gros homme qui m’a tourné le dos, qui sanglote sur sa couchette. Dehors il fait nuit et il pleut. Peut-être que je devrais partir, je pense.
Peut-être que je dois partir… je murmure.
C’est ça, il dit, pars maintenant.
Il fait si sombre et froid dehors. Il pleure encore et moi aussi. Puis il dit tristement :
– Je devrais peut-être t’étrangler…
J’ai un peu peur. Je regarde ses deux grosses mains, je le vois qui regarde mon cou.
– Mais tu ne vas pas le faire ? je demande d’une toute petite voix.
Non, il ne va peut-être pas le faire… Lentement je remplis mon sac. Il me dit de rester pourtant, de rester cette nuit encore. »

L’avis de… Jérôme Garcin (BibliObs)
« Cette héritière sauvage de Conrad et Melville, qui écrit «J’aurais voulu être un bateau que l’on rend à la mer», a composé, sous sa yourte provençale, un étourdissant et rugissant premier livre dont la prose évoque l’inquiétant mugissement d’une corne de brume. »

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Catherine Poulain présente Le grand marin © Production librairie Mollat.

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L’été en poche (40): Deux hommes de bien

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En deux mots:
A la fin du XVIIIe siècle, eux membres de l’Académie royale d’Espagne partent pour Paris afin d’acquérir une Encyclopédie complète. Mais cette mission est semée d’embûches… Un roman jubilatoire!

Ma note:
★★★★★ (coup de cœur, livre indispensable)

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Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… François Lestavel (Paris Match)
« Trépidants et érudits, légers et profonds, les romans d’Arturo Perez-Reverte ont toujours su concilier l’intelligence et le cœur, la passion et la raison. La preuve avec « Deux hommes de bien », pétillant livre de cet émule d’Alexandre Dumas qui narre les tribulations du dégingandé amiral don Pedro Zarate et du rondouillard linguiste don Hermogenes Molina. »

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Arturo Pérez-Reverte présente Deux hommes de bien à La Grande Librairie. © Production France Télévisions

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