Fenua

DEVILLE_fenua

  RL-automne-2021

En deux mots
Patrick Deville poursuit sa route autour du monde en s’installant cette fois en Polynésie et nous raconte ce «bout du monde» à travers ses explorations, mais surtout à travers les traces laissées par les explorateurs, les peintres, les écrivains et cinéastes, sans oublier l’évolution économique et politique. Comme à chaque fois, c’est un festival d’érudition et de sensualité.

Grand prix de littérature de l’Académie Française 2021 pour l’ensemble de son œuvre

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Kaléidoscope polynésien

Patrick Deville poursuit son tour du monde en nous livrant avec Fenua un portrait kaléidoscopique de la Polynésie. Comme toujours le panorama est riche, l’érudition époustouflante. Larguez les amarres !

Nous avions quitté Patrick Deville en 2019 avec Amazonia qui retraçait son voyage sur le grand fleuve latino-américain en compagnie de son fils et qui formait le septième volume de son grand projet littéraire baptisé «Abracadabra». Il nous revient aujourd’hui du côté de la Polynésie avec son huitième volume. Le romancier s’est cette fois installé dans une cabane non loin de Papeete, d’où il explore le Fenua (le terme qui désigne «le pays» pour les Polynésiens) et qui rassemble ce chapelet d’îles. Mais comme à son habitude, les choses vues viennent en complément des témoignages recueillis et de ses lectures – de celles de son enfance et son adolescence à celles d’aujourd’hui – et comme à chaque fois, on a l’impression que rien ne lui échappe.
Le chapitre d’ouverture nous décrit le premier cliché de Tahiti pris le 15 août 1860 par Gustave Viaud, médecin de marine, qui avait emprunté le même trajet que Bougainville et dont le journal livre de précieuses informations sur ce petit coin de terre au bout du monde.
Il raconte sa découverte de l’île et son voyage retour avec Ahutoru, un autochtone. Cook fera la même démarche avec un dénommé Omaï. «Ces deux-là furent aussi les hommes du premier contact, Ahutoru présenté au roi Louis XV et Omaï au roi George II. Ils surent se plier aux usages de cour, furent admirés l’un et l’autre pour leur parfaite maitrise des cérémonials, leur goût du protocole, devant ces nobles emperruqués et poudrés, accoutrés de fraises et jabots, retrouvant avec aisance l’habitude des rituels et la hiérarchie complexe de leur propre société, la révérence aux grands prêtres, leurs cérémonies sur le marae de remise des plumes rouges aux chefs, les ari’i, la confection des parures et de la ceinture royale du maro’ura symbole du pouvoir.»
Deux hommes qui symbolisent aussi la rivalité entre la France et l’Angleterre dans la course aux découvertes et à l’agrandissement de leurs empires respectifs. Ainsi Bougainville n’arrivera-t-il à Tahiti qu’en second, mais finira par emporter le morceau avec l’ambition de faire de Tahiti «un laboratoire philosophique». Car ce petit monde qui vit en autarcie intéresse botanistes, astronomes, dessinateurs, peintres, cartographes et géologues.
Patrick Deville ne va oublier aucune de ces disciplines, nous offrant le bel herbier des plantes du Pacifique sud, les observations des scientifiques avant de se concentrer sur les arts. La littérature, depuis le journal de bord du capitaine «qu’il peaufine ensuite pour faire œuvre littéraire. Ces récits seront lus par les penseurs de l’état de nature.» en passant par Jack London, Hermann Melville, Somerset Maugham et Robert Louis Stevenson jusqu’aux Français Pierre Loti, Victor Segalen ou encore Alain Gerbault. Mais c’est bien davantage autour des beaux-arts et plus particulièrement de Gauguin que le romancier a choisi de consacrer une grande partie de son livre. On le suit jour par jour et on partage avec lui ses tourments, mais aussi ses moments de bonheur avec sa nouvelle compagne: «Chaque jour au petit lever du soleil la lumière était radieuse dans mon logis. L’or du visage de Tehamana inondait tout l’alentour et tous deux dans un ruisseau voisin nous allions naturellement, simplement, comme au Paradis, nous rafraîchir.» L’artiste est inspiré et peint ses magnifiques toiles. «Il cherche à coups de brosse les grands aplats et l’affrontement des couleurs, un paréo bleu et un drap jaune de chrome devant un fond violet pourpre semé de fleurs étincelantes. Et lorsqu’il pose les pinceaux, il écrit Cahier pour Aline, sa fille». En fait, il fait sienne la phrase de Segalen: «Je puis dire n’avoir rien vu du pays et de ses Maoris avant d’avoir parcouru et presque vécu les croquis de Gauguin.»
Après nous avoir régalé avec les écrivains et les peintres, voici les cinéastes qui débarquent. Du rêve un peu fou et sacrilège de Murnau qui réalise là son dernier film, Tabou, au mégalomane Marlon Brando qui emploie deux mille Polynésiens et va jusqu’à acheter l’atoll de Tetiaroa.
Une exploration qui va se terminer par un panorama économico-politique. Car Patrick Deville ne peut oublier les manœuvres des colons et des néo-colons qui en 1963 créent le CEP, le Centre d’Expérimentation du Pacifique, et vont polluer durablement le site avec les essais nucléaires. L’occasion de replacer, quelques semaines après la visite d’Emmanuel Macron, cette poussière d’étoiles au cœur de l’actualité.

Petite galerie polynésienne

Voici quelques œuvres de Gauguin dont la genèse nous est contée dans le livre.

Imacon Color Scanner

Manao Tupapau

GAUGUIN_Te_bourao_IITe Bourao II

GAUGUIN_te-arii_vahineTe Arii Vahine (La Femme du Roi)

Fenua
Patrick Deville
Éditions du Seuil
Roman
368 p., 20 €
EAN 9782021434026
Paru le 19/08/2021

Où?
Le roman est situé principalement en Polynésie.

DEVILLE_Fenua_Tahiti_carte

Quand?
L’action se déroule du XIXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
La Polynésie se décline en un poudroiement d’îles, atolls et archipels, sur des milliers de kilomètres, mais en fin de compte un ensemble de terres émergées assez réduit : toutes réunies, elles ne feraient pas même la surface de la Corse. Et ce territoire, c’est le Fenua.
Comme toujours chez Deville, le roman foisonne d’histoires, de rencontres et de voyages. On déambule, on rêve. On découvre les conflits impérialistes et coloniaux qui opposèrent la France et l’Angleterre, on croise Bougainville, Stevenson, Melville, puis Pierre Loti sur les traces de son frère Gustave, ou Victor Segalen. Mais la figure centrale c’est Gauguin, le peintre qui a fixé notre imaginaire de cette partie du monde, entre douceur lascive et sauvagerie. Des îles merveilleuses qui deviendront, vers le milieu du XXe siècle, le terrain privilégié d’essais nucléaires dont le plus sûr effet aura peut-être été de susciter un désir d’indépendance…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Ouest-France


Bande-annonce de Fenua de Patrick Deville © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« première image
C’est une photographie du 15 août 1860. Il note ça dans un carnet, Gustave. Le procédé est nouveau, qui permet plusieurs tirages d’une même prise, sur « papier ciré sec ».
Cette image est la première de Tahiti à n’être ni du dessin ni de l’aquarelle ni de la peinture de chevalet. Sa composition cependant est celle d’un tableau. Le cadre est borné à gauche par le fût rectiligne et fin d’un cocotier dont les palmes noires obscurcissent le coin supérieur, à droite et en bas par l’extrémité du toit en tôle de sa case. Dans un jeu de bruns et de gris, c’est une maisonnette que prolonge une terrasse. La couverture est à double pente, au-dessus de quoi jaillissent, par-derrière, les feuilles d’un bananier ainsi que le fouillis d’un arbre considérable qui semble être un bourao. L’habitation de Gustave est une « petite case en bon état avec varangue devant et petit jardin derrière, à cent pas de l’hôpital, à toucher le restaurant », sans doute l’hôtel Georges, où il prend ses repas.
Gustave Viaud est médecin, on disait alors chirurgien de marine, tout juste diplômé de l’École de Santé navale. Tahiti est sa première affectation. L’île est sous l’autorité d’un commissaire impérial français. La reine Pomaré IV occupe des fonctions honorifiques et appointées. Lorsqu’il n’est pas en tournée sanitaire dans les archipels, on confie au jeune médecin des consultations à l’hôpital de Papeete.

Pendant les quatre années de son séjour polynésien, le premier photographe de Tahiti avait réalisé vingt-quatre calotypes, qui furent exposés un siècle après au musée de l’Homme à Paris : des paysages côtiers, le palais de la reine, l’arsenal, un seul portrait, celui de Teriimaevarua, fille de la reine Pomaré et princesse de Bora Bora. Embarqué à vingt-deux ans sur la Victorine pour un voyage de plus de sept mois aux multiples escales, il avait à bord suivi dans les livres les traces de ses devanciers, celles de Louis-Antoine de Bougainville le premier d’entre eux, dont il empruntait le même parcours quatre-vingt-dix ans après lui. Dans son Voyage autour du monde, Gustave avait vu la Boudeuse descendre depuis Nantes l’estuaire de la Loire, faire escale à Mindin, puis se lancer à l’océan après un détour par Brest.
premiers voyages

Tournant à mon tour ces pages que Gustave devait lire à la lampe dans sa case ou pendant ses gardes à l’hôpital, j’imaginais la vie du premier photographe de Tahiti, ce qu’il avait appris ici, et surtout, à la lecture de Bougainville, que dès cette époque lointaine des premiers navigateurs le voyage entre les deux mondes avait été réciproque : « Ereti fut le prendre par la main, et il me le présenta en me faisant entendre que cet homme, dont le nom est Aotourou, voulait nous suivre, et me priant d’y consentir. » Il semblait avoir environ trente ans et imaginait peut-être un petit tour en mer. « Le plus grand éloignement dont Aotourou m’ait parlé est à quinze jours de marche. C’est sans doute à peu près à cette distance qu’il supposait être notre patrie, lorsqu’il s’est déterminé à nous suivre. » Il était parti pour des années. Et je voyais cet homme errer sur le pont, ou se lover sur sa couche, à mesure du froid se vêtir de la vareuse du matelot.
Emmené à Paris en 1768, présenté au roi à Versailles, Ahutoru avait rencontré les savants La Condamine, Buffon, les philosophes d’Alembert et Diderot, habitait chez Bougainville près de l’église Saint-Eustache, était devenu la vedette des salons où l’on rêvait d’amours libres, d’un âge d’or d’avant l’Église et le mariage, de l’origine de l’humanité. Il avait appris un peu le français, et « tous les jours il sortait seul, il parcourait la ville, jamais il ne s’est égaré. Souvent il faisait des emplettes, et presque jamais il n’a payé les choses au-delà de leur valeur », il se rendait seul à l’Opéra où il fut assidu, fréquenta chez la duchesse de Choiseul. « Il aime beaucoup notre cuisine, boit et mange avec une grande présence d’esprit. Il se grise volontiers, mais sa grande passion est celle des femmes, auxquelles il se livre indistinctement. » Ce fut sa perte. Embarqué pour le retour par l’océan Indien, il séjourna sur l’île de France où il rencontra Bernardin de Saint-Pierre, puis à La Réunion alors Bourbon, mourut en mer de la petite vérole, fut immergé au large de Madagascar.

Si les Français avaient fait d’Ahutoru un libertin, il en fut autrement de celui que les Anglais appelèrent Omaï, et dont le nom fut peut-être Ma’i. Contre l’avis du capitaine Cook, lequel ne voyait pas l’intérêt de « s’encombrer de cet homme, qui n’était pas à mon avis un échantillon bien choisi des habitants de ces îles heureuses, n’ayant ni les avantages de la naissance ni ceux d’un rang acquis ». La vie d’Omaï avait été bouleversée par les combats, il avait perdu son père sur l’île de Raiatea, les biens de sa famille avaient été confisqués, il s’était enfui enfant de Bora Bora avant d’y être sacrifié. Après quelques années à Tahiti, Omaï avait mené une expédition sur son île natale pour la libérer des envahisseurs, avait échoué, vivait depuis sur l’île de Huahine en étranger à peine toléré. Contrairement à Ahutoru, issu d’une famille de chefs, Omaï est un déclassé et un rebelle. Emmené en août 1773, il avait passé quatre ans avec l’équipage, avait appris l’anglais, fut l’interprète du capitaine, et vécut deux ans en Angleterre. Au fil du temps, Cook avait reconnu l’erreur de son impression première. « Je doute fort qu’aucun autre naturel eût donné par sa conduite autant de satisfaction qu’Omaï. Il a très certainement beaucoup de facilité pour tout comprendre, de la vivacité d’esprit et des intentions honnêtes. »
Mais pendant toutes ces années, Omaï ne perdait pas de vue son projet qui était la vengeance, préparait son retour, menait une vie ascétique. « Je n’ai jamais entendu dire que pendant la durée de son séjour en Angleterre, qui fut de deux ans, il eût été une seule fois pris de vin ou se fût montré disposé à outrepasser les bornes de la plus rigoureuse modération. » Revenu à Huahine lors du dernier voyage de Cook, muni des objets inconnus et des armes à feu des Anglais, il entendait enfin asseoir le prestige qu’il estimait mériter. « En vue de la construction d’une petite maison pour Omaï, où il pût mettre en lieu sûr pour son usage personnel ce qu’il avait rapporté d’Europe, on mit au travail les charpentiers des deux bâtiments. » En 1790, paraîtrait un livre de l’abbé Baston, Narrations d’Omaï, insulaire de la mer du Sud, ami et compagnon de voyage du capitaine Cook. Loin de l’imagerie attendue du bon sauvage, on découvrirait un homme cruel et violent à son retour dans les îles.

Comme les trois Indiens tupi amenés du Brésil au seizième siècle et présentés au roi et à Montaigne, ces deux-là furent aussi les hommes du premier contact, Ahutoru présenté au roi Louis XV et Omaï au roi George III. Ils surent se plier aux usages de cour, furent admirés l’un et l’autre pour leur parfaite maîtrise des cérémonials, leur goût du protocole, devant ces nobles emperruqués et poudrés, accoutrés de fraises et jabots, retrouvant avec aisance l’habitude des rituels et de la hiérarchie complexe de leur propre société, la révérence aux grands prêtres, leurs cérémonies sur le marae de remise des plumes rouges aux chefs, les ari’i, la confection des parures et de la ceinture royale du maro’ura symbole du pouvoir.
mauvais mouillage

De hauts vaisseaux bariolés couraient sur la mer. Ces navigations et compétitions entre les marines anglaise et française sont la suite de la guerre de Sept Ans entre toutes les nations européennes, premier conflit dont l’extension fut mondiale, et qui avait entraîné un bouleversement des empires au détriment de la France et à l’avantage de l’Angleterre. La supposition de terres vierges et inconnues, offertes au premier qui allait s’en emparer, enflammait l’esprit des capitaines. Aux commandes du Dolphin, l’un des premiers navires à doublage de cuivre, John Byron, le grand-père du poète, avait en 1765 signalé des atolls dans le nord des Tuamotu innomés. L’absence de mouillage et une forte houle, ainsi que de nombreux insulaires armés de lances et de frondes, l’avaient amené à s’en écarter.
Le Dolphin embarquait cent cinquante matelots, quarante officiers, des bœufs, moutons, chèvres et volailles. Par ses dimensions, ses quarante mètres et ses trois mâts, ses canons astiqués scintillant au soleil, le monstre multicolore répandait la terreur et la fascination : la coque est jaune au-dessus de la ligne de flottaison noire, les œuvres vives sont bleues, les gaillards et tout l’intérieur peints en rouge vif. La Boudeuse serait de même taille et tout aussi peinturlurée, une figure de proue féminine et des dorures à la poupe. Un espion en Angleterre annonce les préparatifs d’un départ du Dolphin aux ordres d’un nouveau capitaine. Bougainville est à Nantes où s’achève la construction. Le navire accompagnateur de la Boudeuse, sa flûte, serait l’Étoile.
L’expédition traverse l’Atlantique vers le sud-ouest, perd du temps au Río de la Plata où sur ordre de Louis XV Bougainville doit céder les îles Malouines aux Espagnols qui en feront les Malvinas, avant que les Anglais ne les récupèrent et en fassent les Falkland. Enfin il s’engage dans le détroit de Magellan, le labyrinthe de ses eaux glacées où se mêlent les courants de l’Atlantique et de l’Antarctique et du Pacifique. Les hommes couverts d’épaisses pelisses voient les paysages qui mêlent des noirs et des bleus sombres. En ces confins patagons c’est l’été austral. Bougainville décrit en décembre 1767 « cette baie à laquelle le malheureux fort de la colonie de Philippeville, établie vers l’an 1581 par Sarmiento, a fait donner le nom de port Famine ».

Quelques décennies plus tard, ce serait à la pire saison, en août 1828, que le capitaine du Beagle, Pringle Stokes, au bout du rouleau, se suiciderait à l’escale de ce Puerto del Hambre. Son second, Robert FitzRoy, prendrait les commandes et six ans plus tard relâcherait à nouveau dans la baie. Cette fois le naturaliste Charles Darwin est à bord, qui consigne dans son journal de 1834 : « 1er juin – Nous jetons l’ancre dans la baie magnifique où se trouve Port-Famine. C’est le commencement de l’hiver et jamais je n’ai vu paysage plus triste et plus sombre. Les forêts, au feuillage si foncé qu’elles paraissent presque noires, à moitié blanchies par la neige qui les recouvre, n’apparaissent qu’indistinctes à travers une atmosphère brumeuse et froide. »
Et ce serait encore à la saison la plus dure, en août 1849, qu’un modeste brick de commerce à deux mâts en route pour Callao et le Pérou mouillerait dans la baie maudite. À bord Clovis Gauguin et sa famille fuient la révolution manquée à Paris. Le journaliste républicain part fonder un journal à Lima. Âgé de trente-cinq ans, fragile du cœur, il explose devant le capitaine qui fait du gringue à sa jeune épouse Aline, fille de Flora Tristan, et meurt d’une crise cardiaque ou d’une rupture d’anévrisme. Le lieu se prête peu à la pratique de l’autopsie. On l’enterre sur la côte de Port-Famine. La jeune veuve et les deux orphelins, Paul et Marie, reprennent leur voyage.

Passé l’épreuve initiatique de cette borne du bout du monde, de ces remous maléfiques où s’affrontent les océans, l’Étoile et la Boudeuse entrent de conserve dans le Pacifique Sud en janvier 1768, remontent un peu la côte chilienne, virent plein ouest vers les terres soupçonnées.
Trois ans après John Byron, les deux navires dépassent l’archipel des Tuamotu et comme lui négligent ces îlots au ras de l’eau. Le 21 mars, les marins pêchent un thon annonciateur d’une terre, son estomac est empli de petits poissons des lagons, puis voient peu à peu grandir devant la proue une montagne très verte et les fils blancs des cascades, les pics élevés, le mont Orohena point culminant de Tahiti à plus de deux mille mètres. Début avril, ils approchent de ce rivage qui ne figure sur aucune carte : « La journée du 5 se passa à louvoyer, afin de gagner au vent de l’île, et à faire sonder par les bateaux pour trouver un mouillage. L’aspect de cette côte élevée en amphithéâtre, nous offrait le plus riant spectacle. »
J’avais de mon côté emprunté le tapis magique de ma première lecture d’enfant, rejoint l’île en un clin d’œil, puis j’étais entré dans la machine à remonter le temps inventée par mon père pour son numéro de clown au théâtre du Lazaret de Mindin. J’avais réglé la molette sur l’année de l’arrivée de la Boudeuse de manière à les attendre sur place. Depuis Papeete, au volant d’une Dacia de location d’un blanc immaculé, j’avais suivi la route de l’ouest jusqu’à Taravao, puis remonté la côte jusqu’à Hitiaa par l’étroite voie en lacets devant les vagues furieuses qui grondaient sur les roches et le sable noirs, la tête emplie de la beauté du vocabulaire marin : « L’Étoile passa au vent à nous et mouilla dans le nord à une encablure. Dès que nous fûmes affourchés, nous amenâmes basses vergues et mâts de hune. »
Le mauvais mouillage de Bougainville, qui deviendrait « la passe de la Boudeuse », était cependant établi devant le plus beau paysage et le plus sauvage, la montagne couverte de végétation plongeait dans la mer, au plus loin de Papeete, toujours très peu loti deux siècles et demi plus tard, des bicoques colorées sous les palmes, pas d’hôtels, des gargotes avec le panneau « casse-croûte ». J’avais abandonné la Dacia sur une pente herbeuse, observais au loin la Boudeuse à la manœuvre, plus de cinquante marins unissant leurs forces pour virer les lourds câbles avec le grand cabestan et le tournevire. On mouille l’ancre principale et l’ancre de veille. Invisible et muet fantôme du futur, je voyais les marins entrer dans la verdure ombreuse, boire à grandes goulées l’eau fraîche de la rivière. Me gardant d’intervenir au risque de bouleverser l’histoire de l’île, je ne pouvais leur conseiller le mouillage plus sûr de Matavai, de l’autre côté de la pointe Vénus. Ils ignorent encore l’étendue de ce territoire inconnu des géographes.
Puis ce sont les offrandes de fleurs et de feuilles de bananier en signe de bienvenue. « Les pirogues étaient remplies de femmes qui ne le cèdent pas, pour l’agrément de la figure, au plus grand nombre des Européennes, et qui, pour la beauté du corps, pourraient le disputer à toutes avec avantage. La plupart de ces nymphes étaient nues, car les hommes et les vieilles qui les accompagnaient leur avaient ôté la pagne. » Devant ces beautés à la peau dorée, Bougainville choisit de nommer « Nouvelle-Cythère » ce pays qu’il croit avoir découvert. Les hommes descendus à terre emplissent d’eau les tonneaux, font des provisions de bouche fraîches. Les charpentiers bâtissent un camp pour les scorbutiques et un hangar. Les officiers se promènent en compagnie du chef local Ereti. Sur la plage les Tahitiens entourent Jean Barret, le domestique du naturaliste Commerson, dont ils devinent qu’il est une femme déguisée, entreprennent de la déshabiller, on la fait remonter à bord sous escorte.
Mais l’inquiétude grandit pour la sûreté des deux navires qui tirent sur leurs ancres. Sous l’effet de la houle, les fonds cisaillent les torons de chanvre à chaque vague, sectionnent le câble de l’ancre de poste qui est perdue, la Boudeuse se dégage et n’échoue pas. On mouille deux ancres d’affourche et de touée avec des haussières mais on ne dispose pas de chaîne métallique. L’autre déconvenue est d’avoir été devancé, non pas dans cette baie, à Hitiaa, mais à Matavai plus au nord, et la nouvelle était parvenue jusqu’ici. Bougainville comprend dans les propos du chef Ereti « qu’environ huit mois avant notre arrivée dans son île, un vaisseau anglais y avait abordé. C’est celui que commandait M. Wallas ». Il s’agit de Samuel Wallis, le nouveau capitaine du Dolphin. Celui-ci laisserait son nom à l’archipel de Wallis et Futuna, qui rejoindrait plus tard la Polynésie française.
Cette déception, ajoutée au risque d’échouage, amène Bougainville à quitter l’île dans la précipitation, avant de recourir à l’ultime « ancre de miséricorde », celle du dernier secours, protégée au cœur du navire. Après tous ces mois de mer, l’escale tahitienne avait été de dix jours. « Nous travaillâmes tout le jour et une partie de la nuit à finir notre eau, à déblayer l’hôpital et le camp. J’enfouis près du hangar un acte de prise de possession inscrit sur une planche de chêne, avec une bouteille bien fermée et lutée contenant les noms des officiers des deux navires. » Comment pourrait-il imaginer, Louis-Antoine de Bougainville, que de sa petite bouteille enterrée jailliraient un jour comme d’une lampe d’Aladin un hypermarché Carrefour de l’autre côté de l’île et des explosions nucléaires à Mururoa ?

l’âge d’or
Gustave non plus, en 1860, ne peut imaginer un tel avenir. Il continue d’étudier le passé, et plus près de lui les textes davantage détaillés de la première moitié de son siècle, ceux de Jules Dumont d’Urville, de Jacques-Antoine Moerenhout, d’Abel Dupetit-Thouars qu’il trouve à la bibliothèque des officiers, dans le bâtiment neuf du Commandement de la Marine inauguré l’an passé, ou que lui prêtent des colons. Il y découvre le grand élan qui amenait tous ceux-là vers le pays des Maohi, vers l’altérité la plus radicale.
Pour les Européens, cette île de Tahiti serait la première saisie par la science, un laboratoire philosophique. C’est inattendu, inespéré, a fortiori une île, un petit monde en autarcie isolé de tous les continents, un peuple qu’on imagine vivre là depuis la nuit des temps. À bord de chaque navire s’affairent le botaniste, l’astronome, le dessinateur, le peintre, le cartographe, le géologue. On collecte des plantes, des coquillages et des coraux, relève les altitudes. Le capitaine tient le journal de bord qu’il peaufine ensuite pour faire œuvre littéraire. Ces récits seront lus par les penseurs de « l’état de nature ».
Devant les visions anacréontiques de Bougainville – « J’ai plusieurs fois été, moi second ou troisième, me promener dans l’intérieur. Je me croyais transporté dans le jardin d’Éden : nous parcourions une plaine de gazon, couverte de beaux arbres fruitiers et coupée de petites rivières qui entretiennent une fraîcheur délicieuse » –, Voltaire écrit dans une lettre : « Je suis encore dans l’île de Tahiti. J’y admire la diversité de la nature. »
Parmi les encyclopédistes, si l’on attribue à Rousseau le mythe du « bon sauvage », c’est Diderot qui compose un Supplément au « Voyage » de Bougainville après sa lecture enthousiaste : « Voici le seul voyage dont la lecture m’ait inspiré du goût pour une autre contrée que la mienne. » Il ne reproche au capitaine que l’abondance et la précision du vocabulaire marin mais fait son éloge. « Il est aimable et gai. C’est un véritable Français, lesté d’un bord d’un Traité de calcul différentiel et intégral, et de l’autre d’un Voyage autour du globe. » Cette légendaire gaîté des Français, je l’avais retrouvée dans les manuels scolaires conservés par mon aïeul directeur d’école de la Troisième République – « Le caractère des Français est aimable, accueillant ; on nous reconnaît de la gaîté, de l’esprit ; on vante notre politesse » –, et l’avais retrouvée encore, cette gaîté française, louée dans l’œuvre de Malcolm Lowry. Même si cela paraît difficile, il faut bien souscrire à ces témoignages multiples, et accepter l’idée que ce peuple morose et grincheux fut un jour gai.

Ce qu’on lit chez Diderot, c’est tout le paradoxe de l’universalisme des Lumières, qui veulent éclairer tous les hommes de tous les continents et pourtant s’élèvent contre toute intervention, essaient de concilier l’impossible harmonie des Droits de l’Homme, quelles que soient les mœurs et les croyances, et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. L’essai vif et sautillant est empli de dialogues, multiplie les narrateurs et les points de vue, parfois s’adresse au capitaine : « Ah ! Monsieur de Bougainville, éloignez votre vaisseau des rives de ces innocents et fortunés Tahitiens ; ils sont heureux et vous ne pouvez que nuire à leur bonheur. » Il lui reproche la cérémonie de la petite bouteille lutée et enterrée : « Si un Otaïtien débarquait un jour sur vos côtes et qu’il gravât sur une de vos pierres ou sur l’écorce d’un de vos arbres : Ce pays est aux habitants d’Otaïti, qu’en penserais-tu ? »
Il cède la parole à un vieillard tahitien : « Laisse-nous nos mœurs, elles sont plus sages et plus honnêtes que les tiennes. Nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance contre tes inutiles lumières », puis invente le dialogue du sage tahitien Orou avec l’aumônier du bord, qui essaie de sauver son âme : « Crois-moi, vous avez rendu la condition de l’homme pire que celle de l’animal. Je ne sais ce que c’est que ton grand ouvrier, mais je me réjouis qu’il n’ait point parlé à nos pères, et je souhaite qu’il ne parle point à nos enfants, car il pourrait par hasard dire les mêmes sottises, et ils feraient peut-être celle de les croire. »
Enfin Diderot s’adresse aux Tahitiens eux-mêmes et les met en garde contre les Européens qu’ils ont chaleureusement accueillis : « Un jour vous les connaîtrez mieux ; un jour ils viendront, un crucifix dans une main et le poignard dans l’autre, vous égorger ou vous forcer à prendre leurs mœurs et leurs opinions ; un jour vous serez sous eux presque aussi malheureux qu’eux », dans cette contradiction des Lumières, leur optimisme supposé, mais tout empli de la crainte déjà du déclin : « L’Otaïtien touche à l’origine du monde et l’Européen touche à sa vieillesse. »

Mais tout cela est faux.
Pendant plusieurs dizaines de millions d’années après leur surgissement au milieu de l’océan par l’action sismique et volcanique, ces lieux furent libres de toute présence humaine. L’île haute, l’île escarpée, qu’entoure une étroite bande côtière bordée du récif corallien, hérissée de pics, de crêtes, d’arêtes et de cascades, est une formation récente à l’échelle de la géologie. Les vents et les oiseaux avaient apporté les graines et les insectes. L’ensemble des données linguistiques et botaniques, archéologiques et biologiques attestaient de la venue tardive de populations du Sud-Est asiatique, d’archipels en archipels, par bonds successifs, au long des générations, les premières sans doute après le début de l’ère chrétienne ou dans les premiers siècles de celle-ci.
Je voyais les longues pirogues à balancier naviguer toujours plus loin vers l’est, sur des milliers de kilomètres. Une vision satellitaire, avant de redescendre au ras du sol parmi les hommes et les plantes, offrait en accéléré une chronologie courte. Jusqu’au neuvième siècle, le niveau de la mer est supérieur de plus d’un mètre, la végétation endémique trop pauvre, la diversité de la faune et de la flore insuffisante pour y vivre de chasse et de cueillette. L’installation se fait par sauts de puce, des allers-retours, une série de bonds, les îles Sous-le-Vent puis les îles du Vent, les Tuamotu, les Marquises encore plus à l’est, enfin l’île de Pâques, la plus proche de la côte américaine.
La navigation hauturière des pirogues à double coque apporte le taro et l’igname, l’arbre à pain et le bananier, le mûrier et l’hibiscus, la canne à sucre et le cocotier, le pandanus pour couvrir les toits, le poulet et le chien et le cochon pour les manger. Une avant-garde surveille les plantations et les élevages avant l’arrivée d’une colonie plus nombreuse. Si, à l’époque des premiers contacts, les populations vivent en harmonie avec leur environnement et sans disette, c’est après des siècles de travail et d’habileté, l’invention des techniques de pêche dans les lagons et les récifs et d’irrigation des cultures.
Non seulement ces hommes ne vivent pas depuis des temps immémoriaux dans une nature édénique mais dans un paysage qu’ils ont façonné depuis peu, ils ne vivent pas non plus en paix. Dans la Nouvelle-Cythère comme ailleurs et partout dans le monde, la guerre fait rage entre les chefferies et les hommes n’y sont pas moins sanguinaires. Si leur ingéniosité taille et polit l’hameçon en nacre elle invente aussi le casse-tête et la lance à pointe de pierre. Sur chaque île des conflits meurtriers opposent les clans. Dès qu’un chef est parvenu à asservir l’ennemi, après qu’il a offert à ses guerriers le festin cannibale de quelques vaincus, il les envoie soumettre l’île voisine, arme les pirogues de combat pavoisées des fétiches.

Tupaia
Au début de mon séjour à Tahiti, je quittais peu la cabane, assemblais des bribes et les quelques traces que Gustave Viaud avait laissées de sa brève existence dans les îles. Je découvrais que, de ces premiers navigateurs, le plus lucide, celui qui ambitionnait « non seulement d’aller plus loin qu’aucun homme n’était encore allé, mais aussi loin qu’il était possible d’aller », celui qui avait bourlingué de la banquise antarctique à l’Alaska, James Cook, après avoir abordé l’île sur les traces de Wallis, avait effectué un deuxième voyage quatre ans plus tard depuis les icebergs tout au sud, était revenu encore en 1777. Son récit traduit en français était lu par Louis XVI, lequel ordonnait à la Royale de ne jamais inquiéter la flotte de Cook, tant les bénéfices de ses explorations apportaient au monde entier. Cette lecture fut cause encore du lancement par le roi de l’expédition géographique du capitaine La Pérouse.
Cook avait séjourné plus longtemps et plus fréquemment sur cette île où Samuel Wallis était resté un mois, et Louis-Antoine de Bougainville dix jours, il est aussi le plus judicieux, le moins aveuglé, comprend qu’il s’agit d’une rencontre entre deux civilisations dont les critères diffèrent en tout, et que les mœurs ne sont ni pires ni meilleures qu’ailleurs. Dès son premier voyage, Cook voit à Tahiti des ossements humains sur le marae de Mahaiatea, sur l’île de Raiatea des alignements de mâchoires après la conquête de l’île par les guerriers de Bora Bora. Sur cette île de Raiatea, il rencontre un homme qui se fait appeler Tupaia – « celui qui a été battu » –, il fut grand prêtre dans une chefferie de Tahiti, victime de la guerre et blessé, ostracisé, il demande à Cook de l’emmener : « Quelque temps avant notre départ de cette île, des naturels s’étaient offerts à partir avec nous, et comme ils pouvaient nous être utiles pour nos futures découvertes nous décidâmes d’en emmener un, nommé Tupaia, qui était chef et prêtre. »
Curieux de tout, il apprend à bord le dessin et l’aquarelle et le capitaine ne tarit pas d’éloges : « Nous l’avions trouvé très intelligent, et il en savait plus sur la géographie des îles situées dans ces mers, sur la religion, les lois et les coutumes de leurs habitants qu’aucun de ceux à qui nous avions eu affaire jusque-là. » Cook est subjugué par la carte que dessine son invité : depuis Raiatea soixante-quatorze îles placées sans l’aide des longitudes et des latitudes, son savoir astronomique et nautique établi sur la seule observation du ciel et des courants marins, sans instruments, ni compas ni sextant, jamais Tupaia n’avait perdu l’azimut depuis leur départ de Tahiti jusqu’à sa mort à l’escale d’Indonésie un an plus tard, du scorbut ou d’une autre maladie, sans avoir atteint le pays des marins blancs dont était impatient le grand Hérodote de l’Océanie, toujours vénéré chez les Maori de la Nouvelle-Zélande, à l’extrémité sud du Triangle polynésien.
Peut-être trop sûr de lui après ses multiples voyages, Cook serait assassiné plus tard par les guerriers des îles Hawaï, à l’extrémité nord du Triangle polynésien.

Parce que la cartographie des îliens était mentale plutôt qu’imprimée, que tous leurs outils étaient de composition minérale, qu’ils ignoraient la forge et la fonte des métaux, et aussi l’écriture pour conserver les traces de l’Histoire, selon les critères de la science occidentale ils étaient des hommes préhistoriques à l’âge de pierre.
Des herminettes trouvées à Raiatea avaient été polies dans des roches des Marquises à mille cinq cents kilomètres, les hameçons en nacre étaient fignolés pour chaque variété de poisson, des tresses végétales liaient les voiles et les balanciers des pirogues comme les charpentes des farés. Les artisans cependant sont fascinés par la découverte du fer, et tout particulièrement des clous si pratiques.
Très vite c’est la monnaie qu’exigent les vahinés en échange de leurs faveurs et les marins en sont assoiffés, de ces douces faveurs. Bougainville le comprend bien. « Je le demande : comment retenir au travail, au milieu d’un spectacle pareil, quatre cents Français, jeunes, marins, et qui depuis six mois n’avaient point vu de femmes ? » Il reconnaît que cela le titille lui aussi : « Nos soins réussirent cependant à contenir ces hommes ensorcelés, le moins difficile n’avait pas été de parvenir à se contenir soi-même. »
Mais les hommes volent des clous dans la réserve, même en arrachent à la membrure et mettent en péril la sûreté des vaisseaux. Cook dans son journal de bord mentionne les punitions au fouet, comme celle « de deux douzaines de coups à Archibald Wolf pour vol : ayant pénétré dans la soute aux vivres, il a volé une forte quantité de clous, dont on trouva quelques-uns sur lui ». Contrairement à l’expression française « des clous » signifiant « que dalle », « zéro », « rien du tout », dont j’ignore l’origine, et qui ne figure pas dans le Bouquet des expressions imagées de Claude Duneton, les clous c’était alors beaucoup.

À Tahiti on ne semait pas, on plantait, le taro ou la patate douce, et certains, par analogie avec les surgeons poussant au pied des arbres à pain, plantèrent des clous et attendirent en vain. Les uns enterraient des clous et les autres des bouteilles. Chez les Européens chacun y allait de sa capsule, de sa cérémonie de « prise officielle de possession » comme une fable pour enfants, l’histoire des Trois brigands qui s’emparent d’une île et de ses habitants, avec discours et hymnes et salut au drapeau et prières au vrai dieu, Wallis en 1767 à Matavai pour le roi d’Angleterre sous le nom d’île du roi George, Bougainville en 1768 à Hitiaa sous celui de Nouvelle-Cythère pour le roi de France, Boenechea en 1772 à Tautira pour le vice-roi du Pérou sous celui d’île Amat. Les Tahitiens, habitués aux rites obscurs des arioï et à l’étiquette complexe des ari’i, peut-être plus tard déterraient les bouteilles, à moins qu’elles ne fussent « tapu », interdites et sacrées, frappées de sombre malédiction.

à Punaauia
Même si l’avifaune n’est pas d’ampleur amazonienne – les oiseaux endémiques ayant laissé des plumes dans l’histoire et pour nombre d’entre eux disparu, décimés par la confection des parures –, l’Océanie n’est pas vide de volatiles. Chaque matin, un couple de tourterelles bleu-gris se promenait devant moi sur l’herbe, je surprenais dans les arbres du jardin le bulbul à ventre rouge, le diamant à cinq couleurs, surtout des bandes d’oiseaux coureurs au bec jaune, assez hauts sur leurs pattes grêles, qui sont des « martins tristes », plutôt « martins gueulards », qu’on appelle souvent merles des Moluques, espèce invasive introduite pour chasser les guêpes dans les vergers.
À quelques kilomètres au sud de Papeete, j’avais établi dans cette cabane mon camp de base à partir duquel j’allais vadrouiller dans les archipels, y avais apporté une bibliothèque qui assemblait les ouvrages de beaucoup qui avaient écrit sur les îles, comme si depuis tous les horizons des fils invisibles les avaient attirés ici, ouvrages que j’avais classés de manière à les lire dans l’ordre chronologique de leur écriture, commençant par ceux que Gustave Viaud avait pu trouver en 1860, les premiers récits du dix-huitième siècle, celui du botaniste Philibert Commerson qui avait baptisé le bougainvillier en hommage à son capitaine, Post-scriptum sur l’isle de la Nouvelle Cythère ou Tayti, celui de Nicolas de La Dixmerie, Le Sauvage de Taïti aux Français, avec le projet de me promener dans cette bibliothèque comme au milieu des cent dix-huit îles de la Polynésie française, éparpillées sur un territoire maritime vaste comme l’Europe, et dont la superficie, si on les rassemblait toutes, ne couvrirait pas la Corse.
Après un premier séjour au Fenua des années plus tôt, je souhaitais essayer d’y comprendre un peu quelque chose. J’arrivais de l’île de Pâques. La cabane était libre pour les trois mois à venir et je l’avais louée, m’étais livré à l’inventaire de mon petit domaine, une pièce blanche munie d’un lit et d’un coin cuisine, une table sur laquelle j’avais déposé ma bibliothèque de campagne. Aux murs grimpaient des geckos et au sol filaient des blattes. Devant la porte un terrain herbeux en pente douce descendait jusqu’à l’estran boueux percé de trous de crabes. Des poules naines et deux coqs, des libellules. Tout autour des figuiers, tamaris, hibiscus, palmiers et cocotiers, un tiaré en fleurs, pompons rouges des puarata, un immense bourao aux troncs emmêlés, dont les crabes attrapaient les fleurs jaunes dès qu’elles tombaient à terre et les emportaient au fond de leurs trous.
En bas du jardin, une passerelle menait à un ponton sur pilotis au-dessus du lagon, vers un unique fauteuil en bois pour admirer au loin le trait blanc de la vague qui brisait sur la barrière du récif, à l’horizon l’écharpe blanche des nuages sur le profil noir de l’île sœur de Moorea. À la verticale poissons et coraux, oursins. Tous les matins, pendant des semaines, un jeune requin pointe noire d’une soixantaine de centimètres, peut-être atteint de sagesse précoce et du goût pour la solitude, reprenait sa promenade indolente dans un mètre d’eau autour des pieux de la passerelle. Le soir je fumais une dernière cigarette dans ce fauteuil devant l’or et l’orange et les mauves, remontais la pente dans le ciel assombri. Derrière la cabane s’élevait le centre montagneux de l’île, toujours inhabité, mais des routes en lacets grimpaient vers des villas de plus en plus haut perchées.

Dans les années soixante du vingtième siècle, cent ans après Gustave, j’avais appris l’existence de Tahiti enfant, au Lazaret de Mindin. Mon père qui n’avait jamais voyagé s’était pris de passion pour l’expédition du Kon-Tiki de l’explorateur norvégien Thor Heyerdahl, lequel, en reliant les îles depuis le port péruvien de Callao, au prix de cent jours de dérive à bord de son radeau en roseaux tortoras, entendait démontrer que le peuplement de la Polynésie avait été accompli de l’est vers l’ouest, par les Indiens d’Amérique du Sud. Je me souvenais que cette expédition était aussi l’un des souvenirs de Georges Perec dans Je me souviens.
Ces histoires de plumes rouges et de sauvages guerriers, de lagons et de pirogues à balancier, étaient de nature à enflammer l’imagination d’un enfant et je me demandais si Tahiti existait vraiment, dont l’image paradisiaque n’était pas encore perturbée par celles des champignons atomiques sur les atolls des Tuamotu. J’avais dessiné le Kon-Tiki dans l’encyclopédie que j’assemblais à l’époque, cahier dans lequel j’avais aussi consigné l’énigme de la « patate douce », dont la présence attestait, selon le Norvégien, de la véracité de son hypothèse, pourtant depuis réfutée, légume alors inconnu de la Bretagne en général et de la cuisine de notre Lazaret en particulier.

des échanges botaniques
Cette patate douce dont je n’avais jamais goûté la chair avait germé dans mes rêveries. S’en était épanouie une curiosité pour les aventures géographiques des fruits et des légumes. Je suivais sur l’atlas le voyage du caféier africain vers l’Amérique, celui du cacaoyer américain vers l’Afrique, plus tard j’avais cherché les traces de certains qui avaient œuvré à ces échanges planétaires, depuis Tokyo j’avais gagné l’île d’Hokkaido tout au nord sur celles de William Smith Clark, botaniste du Massachusetts auquel l’empereur du Japon avait demandé de créer, à Sapporo, une école d’agriculture et une ferme expérimentale pour acclimater de nouvelles variétés de plantes, et dans l’actuel Vietnam celles du bactériologiste Alexandre Yersin qui le premier avait planté l’hévéa brésilien, introduit autour de Dalat la culture de la rose, de la fraise et de l’artichaut.
Lors de son séjour pourtant si bref, et croyant bien faire en son paternalisme, Bougainville avait déjà perturbé l’écosystème tahitien : « Nous leur avons semé du blé, de l’orge, de l’avoine, du riz, du maïs, des oignons et des graines potagères de toute espèce. Nous avons lieu de croire que ces plantations seront bien soignées : car ce peuple nous a paru aimer l’agriculture, et je crois qu’on l’accoutumerait facilement à tirer parti du sol le plus fertile de l’univers. » Mais les Polynésiens avaient introduit depuis des siècles leurs propres variétés comestibles, dont cet « arbre à pain » qui me semblait lui aussi énigmatique lorsque j’étais enfant, surpris qu’il existât en ces contrées fabuleuses un arbre boulanger et qu’on y cueillît du pain.

Et cet arbre lui aussi allait parcourir le monde. L’Angleterre, qui se voit pourvue, après la guerre de Sept Ans, de nouvelles colonies dans les Caraïbes, entend nourrir les esclaves de son fruit, et envoie le capitaine William Bligh en faire cargaison. C’est un briscard des mers du Sud qui avait navigué avec Cook. Aux commandes du Bounty, ou de la Bounty, puisque Kipling nous rappelle que « the Liner she’s a Lady », il gagne Tahiti par la route de l’océan Indien, mouille en baie de Matavai, retrouve de vieilles connaissances, leur cache la mort de Cook assassiné à Hawaï pour ne pas leur donner des idées.
Le capitaine est aussi dessinateur, étudie les poissons, consigne de judicieuses observations sur les mœurs. Le Bounty lève l’ancre six mois plus tard, le 4 avril 1789, chargé de plus de mille plants d’arbre à pain. Dès le 28 la mutinerie éclate à bord, au large des Tonga. En une demi-heure le lieutenant Fletcher Christian s’empare du navire. Bligh et dix-huit marins qui lui sont fidèles sont descendus dans une chaloupe sans carte ni provisions, condamnés à périr. Au terme d’une dérive de près de sept mille kilomètres, la chaloupe touche la côte au Timor dans les Indes hollandaises. »

Extraits
« La mère « sortit un quart d’heure et tandis qu’on apportait le repas des maiorés, des bananes sauvages et quelques crevettes, la vieille rentra suivie d’une grande jeune fille un petit paquet à la main. À travers la robe de mousseline rose excessivement transparente on voyait la peau dorée des épaules et des bras, deux boutons pointaient dru à la poitrine ». Sa nouvelle compagne est Teha’amana et c’est peut-être pour lui le seul moment de bonheur de toutes ces années tahitiennes. « Chaque jour au petit lever du soleil la lumière était radieuse dans mon logis. L’or du visage de Tehamana inondait tout l’alentour et tous deux dans un ruisseau voisin nous allions naturellement, simplement, comme au Paradis, nous rafraîchir. »
Elle partage sa vie et sa case et lui pêche dans le lagon, Il la peint magnifique allongée nue et les fesses offertes, étendue sur une couche pendant que l’observe le tupapa’u, assaillie ou surveillée par le fantôme que peut-être elle rêve, c’est la toile Manao Tupapau. Il cherche à coups de brosse les grands aplats et l’affrontement des couleurs, un paréo bleu et un drap jaune de chrome devant un fond violet pourpre semé de fleurs étincelantes. Et lorsqu’il pose les pinceaux, il écrit Cahier pour Aline, sa fille, à laquelle il a donné le prénom de sa mère Aline Chazal, fille de Flora Tristan, il l’engage à toujours vivre libre, aligne des considérations politiques que peut-être elle lirait plus tard, lui parle de l’égalitarisme et de l’élitisme. En France c’est la Troisième République. « Mon opinion politique? Je n’en ai pas, mais avec le vote universel je dois en avoir une. Je suis républicain parce que j’estime que la société doit vivre en paix. » » p. 148

« je récitais la phrase de Segalen: « Je puis dire n’avoir rien vu du pays et de ses Maoris avant d’avoir parcouru et presque vécu les croquis de Gauguin. » » p. 243

« Le tournage employait deux mille Polynésiens, davantage que les phosphates. Les salaires y étaient quatre fois supérieurs. Brando achetait pour son usage personnel l’atoll de Tetiaroa au nord de Tahiti et partait vivre sur son îlot avec sa compagne tahitienne. Mais c’est chaque année qu’il fallait créer deux mille emplois, Ce dont l’économie locale était incapable, c’est le CEP le Centre d’Expérimentation du Pacifique, qui allait le réaliser.
Début janvier 1963, une délégation d’élus du Fenua aux abois se rendait à Paris pour négocier une rallonge budgétaire. À leur étonnement ils étaient reçus par le chef de l’État en personne. Après les avoir écoutés, de Gaulle leur annonçait l’installation d’un centre d’essais nucléaires aux Tuamotu, leur assurait que la métropole se montrerait généreuse en matière financière, et leur souhaitait un bon voyage de retour. L’un de ces élus, Jacques-Denis Drollet, déclarait à la presse: «Nous avons purement et simplement été informés. Il ne nous a pas demandé notre avis. Il a décidé.»
Ce qu’on allait appeler à Tahiti les «années CEP» courrait de 1963 à 1996 mais l’histoire n’est pas finie. Elle commence aussi plus tôt. Le Commissariat à l’Énergie atomique avait été créé par de Gaulle dès la Libération mais en ce domaine, comme en beaucoup d’autres à son goût, la Quatrième République avait perdu du temps. De retour aux affaires, il était revenu sur le décret d’autonomie de Gaston Defferre. Après qu’il avait aussi décidé – ou s’était résolu — d’accorder l’indépendance à l’Algérie lors des accords d’Évian, il avait conçu le Centre d’ Expérimentation du Pacifique. »

À propos de l’auteur
DEVILLE_Patrick_©Astrid_di_CrollalanzaPatrick Deville © Photo Astrid di Crollalanza

Grand voyageur et esprit cosmopolite, Patrick Deville est né en 1957. Il a publié une douzaine de romans, traduits dans de nombreuses langues. En 2012, il est récompensé par le prix Femina pour sa formidable évocation de Yersin et Pasteur, Peste & Choléra. (Source: Éditions du Seuil)

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Être en train

MEDIONI_etre-en-train

En deux mots
En montant dans un TGV Paris-Montpellier le 21 juin 2019, l’auteur ne peut s’empêcher d’observer le petit monde qui voyage avec lui. Une «manie» qu’il va approfondir en traversant le pays et nous livrer avec finesse ses observations de sociologue du quotidien.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Ceux qui aiment prendront le train

Dans un essai-témoignage savoureux David Medioni raconte ses voyages en train un peu partout en France. Mêlant géographie et sociologie, reportage et littérature, il nous donne des envies de voyage.

Et si David Medioni avait écrit le livre idéal à acheter dans un kiosque de gare avant quelques heures de voyage? Le fondateur du magazine littéraire en ligne Ernest donnera en tout cas aux voyageurs d’agréables pistes de réflexion, aussi bien sur les rails qu’une fois arrivés à destination.
Dans son introduction, il raconte comment en avril 2019, venant de Quimper et arrivant à Paris, il a posté sur Facebook et Instagram un «instantané du train» disant ceci: «Le voyage en train a ceci de particulier qu’il est un espace-temps réduit qui permet l’introspection, la créativité et la recherche du mieux. Les pensées vagabondent. Là un homme à l’air pressé qui s’agace sur son tableur Excel Ici deux jeunes étudiants en transit. Ils n’arrêtent pas de se toucher, de se regarder, de se sourire, de se bécoter. Ils ont vingt ans de moins que moi. J’étais eux, des fois, en revenant de Bordeaux. Là, une vieille dame à une pile de journaux: le Canard, Marie France, elle lit et elle dort à intervalles réguliers. Un peu plus loin, une femme seule, 45 ans environ. Elle pleure. J’ai toujours aimé ces instants en train. Instantanés de nos vies grandes et minuscules à la fois. Il paraît même que dans ce wagon, un journaliste en transit rêvait d’écrire un roman. #soleil #train #writing #write #sun #sky #clouds #rails»
Les retours très positifs qui ont suivi et l’étincelle dans les yeux de ses enfants lorsqu’ils évoquent ensemble le train vont le convaincre de poursuivre sa réflexion. De noter les scènes vues, les livres lus, mais aussi les films, les musiques, les jeux qui occupent les passagers durant ce temps suspendu. Avec délectation, il se transforme en sociologue du quotidien, essayant de déterminer si l’habit fait le moine, de différencier les populations en fonction des horaires et des destinations ou encore du type de train. Le TER et le TGV, sans parler du train de nuit, ayant chacun des rôles et des types de voyageurs bien différents.
Puis vient ce petit jeu auquel on s’est sans doute déjà tous livrés: imaginer quelle peut-être la vie de ces personnes avec lesquelles on partage un compartiment pendant quelques heures. Qui est ce cadre qui ne peut lâcher son ordinateur? Et cette femme qui n’arrête pas téléphoner, faisant partager son intimité a tout le wagon. Et cette famille partant en vacances avec une bouée déjà gonflée. Ou encore ces deux jeunes amoureux qui ne peuvent s’empêcher de se toucher.
Un peu voyeur, un peu rêveur, on se délecte de ces bribes d’histoire, d’autant qu’elles viennent souvent s’associer à un souvenir personnel.
Qui n’a pas vécu l’épisode du passager qui ne retrouve pas son billet, celui qui s’est trompé de place, celui qui est parvenu haletant à attraper son train au dernier moment? Ou encore, moins drôle, l’incident du train arrêté en pleine voie, de la correspondance qui est déjà partie, de la voiture-bar qui est fermée.
L’amateur de littérature n’est pas en reste non plus. En feuilletant la bibliographie des ouvrages consacrés au train ou le mettant en scène, en détaillant la filmographie et en y ajoutant la bande sonore des musiques que l’on peut y entendre – quelquefois contre son gré – David Medioni réveille tout un imaginaire.
Comme je vous le disais, pensez à vous munir de ce nouveau bréviaire du voyageur la prochaine fois que vous vous rendrez à la gare !

Être en train
David Medioni
Éditions de l’Aube
Essai
184 p., 17 €
EAN 9782815941389
Paru le 21/01/2021

Où?
Les voyages en train nous emmènent un peu partout en France, partant principalement de Paris et avec une Eskapade à Bruxelles.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Prendre le train est une aventure. Instantanés de voyage, réflexions sur la place du train dans nos vies et sur son avenir dans nos sociétés peuplent cet ouvrage. Qui sommes-nous quand nous sommes sur les rails ? Qui sont ces voisins que nous ne connaissons pas mais avec lesquels nous allons partager une certaine intimité, parfois pendant de longues heures ? Que disent de nous nos « tics de train », de la peur de ne plus voir sa valise à celle de ne pas être assis à la bonne place ? Quels sont les personnages récurrents rencontrés dans un train ? Que nous l’empruntions pour le plaisir ou pour le travail, le train offre une suspension du temps dans un espace clos, que chacune ou chacun d’entre nous expérimente plus ou moins régulièrement. Ce livre décortique cette expérience universelle avec tendresse, intelligence et humour. Vous ne prendrez plus le train par hasard !

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com 
La Vie (Olivia Elkaim)

Bande-annonce du livre

Les premières pages du livre
« Introduction
«Papa, papa, tu sais de quoi je rêve? me demanda un matin, au petit déjeuner, Rafaël.
— Non, je ne sais pas.
— Mon rêve en ce moment, c’est de prendre le train.
— De prendre le train? m’étonnai-je.
— Oui j’aimerais prendre le Poudlard Express comme dans Harry Potter. J’aimerais être dans ce train parce qu’il est différent des TGV pour aller à Montpellier.
— Oh oui, ce serait trop bien de prendre un vieux train», a renchéri son grand frère Nathan.
La discussion a continué. Le train à voyager dans le temps de l’épisode 3 de Retour vers le futur ou celui de La Grande Vadrouille «où il y a un restaurant» furent évoqués. Et quand je leur ai parlé des trains-couchettes dans lesquels on peut dormir, les yeux de mes deux garçons pétillaient comme s’ils venaient de croiser Dumbledore (le directeur de l’école de sorcellerie dans Harry Potter) en personne.
Cette conversation avec mes enfants m’a surpris. J’ai senti la puissance de la fiction, évidemment. Harry Potter for¬ever… Mais aussi et surtout la puissance de ce que l’évocation du train et de ses possibles pouvait susciter. Leur raconter le train comme un lieu de vie a créé un désir chez mes enfants.
Quelques jours plus tard, pour les besoins d’un reportage, j’ai pris un TGV. Naturellement, en repensant aux yeux de Nathan et de Rafaël, l’idée d’observer de manière plus précise mes congénères de voyage est venue. Elle ne m’a plus quittée.
En observant attentivement et en écoutant ce qui se passe dans une rame de train, qu’elle soit de TGV ou de train Intercités, on se plonge dans un moment de vie. Les tics et les habi¬tudes des uns et des autres apparaissent de manière plus ou moins prononcée selon que le trajet est long ou cours. À force de multiplier les voyages en train, on remarque également que les personnes sont différentes, mais que les habitudes sont similaires. Pas de doute, nous sommes tous et toutes frères et sœurs humains.
Ce jour-là, donc, après la fameuse discussion avec Nathan et Rafaël, j’étais assis dans une voiture de TGV. Quasiment à la fin du trajet, j’ai ouvert mon ordinateur et je me suis mis frénétiquement à écrire sur ce que je venais de vivre. Réflexe de la modernité: en descendant du TGV, avant de partir en reportage, j’ai posté ce texte sur Facebook et Instagram :
Instantané du train
4 avril 2019, Paris-Quimper, TGV
Le voyage en train a ceci de particulier qu’il est un espace-temps réduit qui permet l’introspection, la créativité et la recherche du mieux. Les pensées vagabondent. Là un homme à l’air pressé qui s’agace sur son tableur Excel. Ici deux jeunes étudiants en transit. Ils n’arrêtent pas de se toucher, de se regarder, de se sourire, de se bécoter. Ils ont vingt ans de moins que moi. J’étais eux, des fois, en revenant de Bordeaux. Là, une vieille dame a une pile de journaux : le Canard, Marie France, elle lit et elle dort à intervalles réguliers. Un peu plus loin, une femme seule, 45 ans environ. Elle pleure. J’ai toujours aimé ces instants en train. Instantanés de nos vies grandes et minuscules à la fois. Il paraît même que dans ce wagon, un journaliste en transit rêvait d’écrire un roman. #soleil #train #writing #write #sun #sky #clouds #rails
Le soir, une fois le reportage terminé, alors que j’arrivais à mon hôtel, j’ai regardé mon téléphone. Un raz de marée. Des like à tire larigot. Des commentaires élogieux : « Merci de cet instantané, c’est beau et vrai » ; « Il n’y a pas de j’adore sur Instagram, dommage » ; « Tu tiens un truc, continue. C’est génial ! ».
Quelques jours plus tard, nouveau voyage. Et nouvel instantané.
Dans le train ce matin, au bar. C’est le tout petit matin. À gauche, un cadre, costume propre, cravate slim grise, chaussures italiennes, il boit une orange pressée pour accompagner son café. À droite, une femme, seule. Elle lit le dernier Guillaume Musso.
Au fond, trois collègues qui discutent de la réunion à venir dans la journée. Ils se plaignent d’un quatrième qui a fini la présentation PowerPoint la veille à 22 heures. « Tu te rends compte c’est un vrai procrastinateur ! Il met tout le monde dans la merde. » L’un d’entre eux temporise : « En même temps, je crois qu’il n’avait pas toutes les informations… » Juste derrière, un homme et une femme. Ils sont câlins. Elle lui dit : « Je ne pensais pas que nous arriverions à nous faire enfin ce moment tous les deux. » Il répond : « Je te l’avais promis. » « Dis-moi qu’il y en aura d’autres… » dit la femme. Il ne répond pas. Silence. Ils se tiennent la main. Dans le train, la vie, les vies s’écrivent. J’aime les observer.
Même réflexe de poster sur les réseaux sociaux ce moment, accompagné d’une photo. Même résultat. De très nombreux pouces levés, des commentaires. «Génial!», «Tu as tellement bien décrit l’hypocrisie masculine. Cette femme qui espère et l’autre qui ne répond pas», «Je vais faire attention la prochaine fois que je prendrais le train à vérifier que tu ne sois pas dans les parages à écouter mes conversations 😉 Super instantané en tout cas. On en veut encore.»
Des mots qui, comme les yeux de mes enfants, narraient en creux la relation passionnelle clandestine que nous entretenons avec le train. Passion clandestine, car il est souvent de bon ton de vilipender la SNCF, ses retards, ses trains mal organisés, et pourtant chacun et chacune d’entre nous vit avec le rail une histoire qui dit beaucoup de ce que nous sommes. Certainement que cela nous renvoie à l’enfance. À la magie du train électrique. C’est étonnant à quel point ce classique des jouets pour enfants est resté indémodable. Les enfants – et certains adultes – continuent à faire « tchou tchou » à quatre pattes dans leur chambre. Mais pourquoi le train? Peut-être parce que la voiture – même comme symbole de la liberté de circulation – fatigue et stresse le conducteur. Peut-être parce que l’avion anesthésie le voyageur et uniformise le voyage avec ses aéroports semblables de Rio à Paris ou de New York à Bangkok. Plus rien dans le voyage en l’air ne se distingue, et le voyageur distrait pourrait atterrir ici ou là sans être capable de dire exactement dans quel aéroport il se trouve. Au fond, seul le train permet de réfléchir, de rêver, de divaguer tout autant que de travailler, de synthétiser ou de théoriser. Seul le train permet d’être soi-même. Sans fard.
Dans ce moment de suspension du temps dans un espace clos, soit les masques tombent pour laisser place à une forme d’authenticité, soit ils ne veulent pas disparaître. Au contraire. Ils demeurent et deviennent des caricatures qui, elles aussi, nous racontent. Tour à tour, tous les rôles du train nous ont échu un jour: homme pressé, voisin bruyant, dormeur invétéré, liseur passionné, famille avec enfants bruyants et/ou malades, couple bécoteur, ou encore travailleur acharné.
En observant, en acceptant la suspension que le train offre, en jouant et en ne faisant plus qu’un avec elle, l’œil s’aiguise, l’oreille se tend, et la mémoire imprime mieux encore. Les couleurs, les odeurs, les sons, les mots, les apparences, les lumières, les ombres, les détails, sont là. Présents. Signifiants. Observer mes frères humains dans tous les trains que j’ai empruntés durant un an me permet de brosser un portrait éminemment subjectif, mais profondément honnête et authentique sur ce que nous sommes tous et toutes aujourd’hui. Pompeux ? Non, réaliste. Dans les trains, la France – bigarrée, différente, agaçante, joyeuse, enivrante, folle, calme – circule. Mieux, elle vit. Elle respire. Elle écrit des histoires individuelles qui sont des histoires collectives parfois, des histoires universelles toujours. Ces instantanés, ces histoires de trains, ce sont nos victoires, nos défaites, nos doutes, nos certitudes, nos envies, nos renoncements. Ce sont nos vies.
Des vies tellement réelles que ce lieu de confinement (non, il ne sera pas question du Covid-19, rassurez-vous) a inspiré les écrivains. Dans toutes les époques. Dans tous les genres. C’est ainsi, par exemple, que Marcel Proust vénérait le train. Et qu’il écrivait dans À la recherche du temps perdu, et plus précisément dans Du côté de chez Swann, un éloge de ce que le voyage par le rail faisait naître chez lui.
J’aurais voulu prendre dès le lendemain le beau train généreux d’une heure vingt-deux dont je ne pouvais jamais sans que mon cœur palpitât lire, dans les réclames des Compagnies de chemin de fer, dans les annonces de voyages circulaires, l’heure de départ: elle me semblait inciser à un point précis de l’après-midi une savoureuse entaille, une marque mystérieuse à partir de laquelle les heures déviées conduisaient bien encore au soir, au matin du lendemain, mais qu’on verrait, au lieu de Paris, dans l’une de ces villes par où le train passe et entre lesquelles il nous permettait de choisir ; car il s’arrêtait à Bayeux, à Coutances, à Vitré, à Questembert, à Pontorson, à Balbec, à Lannion, à Lamballe, à Bénodet, à Pont-Aven, à Quimperlé, et s’avançait magnifiquement surchargé de noms qu’il m’offrait et entre lesquels je ne savais lequel j’aurais préféré, par impossibilité d’en sacrifier aucun.

Extraits
« INSTANTANÉ DU TRAIN
4 AVRIL 2019, Paris-Quimper, TGV
Le voyage en train a ceci de particulier qu’il est un espace-temps réduit qui permet l’introspection, la créativité et la recherche du mieux. Les pensées vagabondent. Là un homme à l’air pressé qui s’agace sur son tableur Excel Ici deux jeunes étudiants en transit. Ils n’arrêtent pas de se toucher, de se regarder, de se sourire, de se bécoter. Ils ont vingt ans de moins que moi. J’étais eux, des fois, en revenant de Bordeaux. Là, une vieille dame à une pile de journaux: le Canard, Marie France, elle lit et elle dort à intervalles réguliers. Un peu plus loin, une femme seule, 45 ans environ. Elle pleure. J’ai toujours aimé ces instants en train. Instantanés de nos vies grandes et minuscules à la fois. Il paraît même que dans ce wagon, un journaliste en transit rêvait d’écrire un roman. #soleil #train #writing #write #sun #sky #clouds #rails » p. 11-12

« Au fond quel est le bon train de vie? Qu’il soit financier, amoureux, professionnel. À chacun de trouver sa réponse. Celle que l’auteur pourrait livrer est certainement bien différente de celle de cette jeune cadre, robe bordeaux, qui oscille entre la tentation du sommeil et les documents qu’elle est
en train de finaliser. Adolescente, se rêvait-elle dans un train à 6h39 du matin, plongée dans son travail? Et cet homme mûr, habillé en dandy, barbe de trois jours et armé de l’assurance du conquérant, s’il se retourne, estime-t-il qu’il a bien mené le train de sa vie? Les wagons qu’il tirait lui ont-ils permis d’atteindre l’allure à laquelle il aspirait ?
Au fond, la puissance d’un trajet en train, C’est qu’il nous renvoie à nous-mêmes et, par métaphore, au train de notre propre vie. À son allure. À ses wagons, chargés ou légers. Emplis de voyageurs, ou vides. Au bruit, ou au silence. Cela nous invite à regarder l’intérieur de nos wagons. À ouvrir telle porte et à se confronter à ce que l’on trouve derrière. Le wagon de la joie abrite tous les bons souvenirs; ils sont aériens, ils flottent avec nous et donnent au train de notre vie une belle allure. Bien sûr, il y a le wagon que nous n’aimons pas ouvrir. Celui des mauvais moments, des erreurs, des choses que nous aurions aimé ne pas faire, et des peines aussi. Mais ce wagon, même s’il pèse et peut parfois ralentir le train de notre vie, fait partie intégrante de nous, de ce que nous sommes. Indéniablement. Reste un autre wagon. Un dernier wagon. Celui des choses que nous transportons mais qui ne sont pas à nous. Ce wagon dans lequel chacun et chacune trouve les espoirs des parents, les constructions bancales d’identité, les chemins empruntés pour de mauvaises raisons, etc. C’est certainement ce wagon qui pèse le plus lourd dans notre «train de vie» et qui nous empêche parfois d’avancer à l’allure souhaitée. C’est ce wagon auquel nous pensons quand un voyage en train s’étire et invite à la contemplation, à l’introspection et à la méditation. Inévitablement, ces instants amènent une réflexion plus large. Les paysages qui défilent sous les yeux viennent interroger le citadin: pourquoi ne ferais-je pas comme ces voyageurs qui — chaque jour — prennent le train pour se rendre à Paris? Le soir, ils rentrent chez eux, à la campagne. Ils ont, eux, franchi le Rubicon d’une vie proche de la nature et d’un travail dans la capitale. » p. 55-58

À propos de l’auteur
MEDIONI_David_©Anna_LailletDavid Medioni © Photo Anna Laillet

David Medioni est journaliste, fondateur et rédacteur en chef d’Ernest, qui lui a permis de rassembler ses deux passions, les livres et le journalisme. Celle des livres qu’il a cultivé très tôt en étant vendeur pendant ses études à la librairie la Griffe Noire. Après avoir bourlingué 13 ans durant dans les médias. À CB News, d’abord où il a rencontré Christian Blachas et appris son métier. Blachas lui a transmis deux mantras: «Ton sujet a l’air intéressant, mais c’est quoi ton titre?», et aussi: «Tu as vu qui aujourd’hui? Tu as des infos?». Le dernier mantra est plus festif: «Il y a toujours une bonne raison de faire un pot». David a également été rédacteur en chef d’Arrêt Sur images.net où il a aiguisé son sens de l’enquête, mais aussi l’approche économique du fonctionnement d’un média en ligne sur abonnement. (Source: Éditions de l’Aube / Ernest)

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Sur la route

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Sélectionné par les « 68 premières fois »

En deux mots:
Sal, le narrateur, décide un jour de quitter New York et de rejoindre la Côte Ouest. Autour du récit de ses voyages avec son ami Dean, il nous offre une galerie de portraits impressionnants et raconte les États-Unis dans les années 1950, la musique et la drogue, les filles et l’alcool et… une certaine idée de la liberté.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

«L’histoire c’est toi et moi et la route»

On a beaucoup écrit et commenté Sur la route de Jack Kerouac, parlé de la Beat generation, des légendes autour du manuscrit et de son auteur. Ne serait-il pas mieux de le (re)lire?

Quelques mots sur la forme avant d’en venir sur le fond, car cette dernière fait partie intégrante du mythe. L’histoire, ou la légende colportée par Jack Kerouac lui-même, veut que ce livre ait été écrit en trois semaines sur un rouleau d’une longueur de quelque 40 mètres, comme une très longue lettre adressée à son ami Neal Cassady, à San Francisco. «Je l’ai fait passer dans la machine à écrire et donc pas de paragraphes… l’ai déroulé sur le plancher et il ressemble à la route.» écrira-t-il.
Howard Cunnell, dans sa préface, explique qu’il «s’était mis au clavier, avec du bop à la radio, et il avait craché son texte, plein d’anecdotes prises sur le vif, au mot près; leur sujet: la route avec Dean, son cinglé de pote, le jazz, l’alcool, les filles, la drogue, la liberté.»
Si la vérité est sans doute plus proche d’une retranscription de notes prises en route, le rouleau original n’en existe pas moins et donne une idée des problèmes rencontrés par l’éditeur au moment de le publier. Il n’est donc guère étonnant que les refus aient été nombreux. Fort heureusement, Viking Press a donné son accord après sept années de tergiversations et après que Kerouac ait retravaillé son manuscrit. Depuis on ne compte plus les rééditions et traductions dans le monde entier.
L’histoire raconte plusieurs voyages et donne une bonne idée de ce qu’était l’Amérique au tournant des années 1940-1950. Le narrateur, Sal Paradise, vient de divorcer. À New York, en errant dans les rues, il rencontre Dean Moriarty. Ensemble, ils décident de partir vers la côte ouest, de rejoindre la Californie. Mais comme c’est bien plus le voyage que la destination qui leur plaît, ils vont reprendre la route vers l’Est puis le Sud, faisant à chaque fois de nouvelles rencontres, de nouvelles expériences. Ils démontrent aussi – au moins à cette époque – que pratiquement sans un sou, il est assez facile de s’en sortir et même de faire la fête. Car l’alcool et la drogue sont omniprésents durant toute leur épopée. Quelques petits boulots ici ou là, les cadeaux d’amis plus chanceux rencontrés en chemin, le partage et une certaine insouciance président à leur destinée.
Car si un thème majeur se cristallise au fil des pages, c’est bien celui d’une recherche permanente du plaisir – artificiel ou réel – et de la liberté. Et comme ce but est partagé par de nombreux ami(e)s, il va faire émerger ce qu’on appellera plus tard la Beat generation qu’incarneront aussi Allen Ginsberg et William Burroughs, et que l’on retrouve dans le livre sous les traits de Carlo Max et Old Bull Lee. Le groupe de «Ceux qui ont la fureur de vivre, de parler, qui veulent jouir de tout. Qui jamais ne baillent, ni ne disent une banalité. Mais qui brûlent, brûlent, brûlent, comme une chandelle dans la nuit» va souvent dépasser les limites, chercher jusqu’où aller trop loin. Cela vaut en particulier pour Dean, attiré par le côté obscur.
Et si les amateurs de voyages trouveront ici un itinéraire et des descriptions de lieux (voir à ce propos la carte Détaillée réalisée par un étudiant allemand), j’aimerais souligner un autre aspect tout aussi intéressant à mes yeux: la bande-son.
Si Kerouac affirmait avoir écrit sur un rythme de jazz et de Be Bop, il a truffé son récit de références et fait de Miles Davis, Charlie Parker ou encore Lionel Hampton, pour n’en citer que trois, ses compagnons de route aussi indispensables que les filles. Car bien entendu, s’il est question d’amour de la musique, il est aussi question d’amour et de relations qui ne sont du reste pas aussi éphémères qu’on peut le penser à première vue. Marylou, le première épouse de Dean, sera de plusieurs voyages. Sal vivra avec La Môme, une mexicaine avec laquelle il travaillera dans les champs de coton, une vraie passion.
Et si cette histoire, comme l’expérience contée dans le livre, finira mal, on retiendra d’abord ce souffle, cette envie, ce désir fou de vivre intensément. Jusqu’à se brûler. Et s’agissant de Jack Kerouac, l’ambition de retranscrire cette intensité à travers un style, une écriture. Comme l’écrit William Burroughs, «il passait sa vie à écrire, il ne pensait qu’à écrire, il ne voulait rien faire d’autre.»

Sur la route. Le rouleau original
[On The Road : The Original Scroll]
Jack Kerouac
Éditions Folio Gallimard (n° 5388)
Roman
Trad. de l’anglais (États-Unis) par Josée Kamoun
Édition et préface d’Howard Cunnell. Préface de Joshua Kupetz, George Mouratidis et Penny Vlagopoulos
624 p., 9,70 €
EAN 9782070444694
Paru le 7/05/2012

Où?
Le roman se déroule aux États-Unis, le Guide du routard a eu la bonne idée de détailler tout l’itinéraire. En voici le détail.
Signalons aussi le travail d’un étudiant allemand qui a retracé tout l’itinéraire sur Google Maps

Quand?
L’action se situe dans les années 1949-1950.

Ce qu’en dit l’éditeur
« »Avec l’arrivée de Neal a commencé cette partie de ma vie qu’on pourrait appeler ma vie sur la route. […] Neal, c’est le type idéal, pour la route, parce que lui, il y est né, sur la route… »
Neal Cassady, chauffard génial, prophète gigolo à la bisexualité triomphale, pique-assiette inspiré et vagabond mystique, est assurément la plus grande rencontre de Jack Kerouac, avec Allen Ginsberg et William Burroughs, autres compagnons d’équipées qui apparaissent ici sous leurs vrais noms.
La virée, dans sa bande originale : un long ruban de papier, analogue à celui de la route, sur lequel l’auteur a crépité son texte sans s’arrêter, page unique, paragraphe unique.
Aujourd’hui, voici qu’on peut lire ces chants de l’innocence et de l’expérience à la fois, dans leurs accents libertaires et leur lyrisme vibrant ; aujourd’hui on peut entendre dans ses pulsations d’origine, le verbe de Kerouac, avec ses syncopes et ses envolées, long comme une phrase de sax ténor dans le noir.
Telle est la route, fête mobile, traversées incessantes de la nuit américaine, célébration de l’éphémère.
« Quand tout le monde sera mort », a écrit Ginsberg, « le roman sera publié dans toute sa folie. »
Dont acte.» Josée Kamoun

68 premières fois
Sélection anniversaire : le choix de Pascal Manoukian

MANOUKIAN_Pascal_©Hermance_triay

Photographe, journaliste, réalisateur, Pascal Manoukian a couvert un grand nombre de conflits. Ancien directeur de l’agence CAPA, il se consacre désormais à l’écriture. Il a publié notamment, aux éditions Don Quichotte, Le Diable au creux de la main (2013), Les Échoués (2015) et Ce que tient ta main droite t’appartient (2017) et Le Paradoxe d’Anderson et Le cercle des hommes en 2020. (Source: Éditions du Seuil)

«J’ai lu Sur la route à 16 ans, comme Kerouac l’a écrit, sur la route, le pouce levé entre Minneapolis et San Francisco, de maisons bleues en maisons bleues. C’était l’année 1971. Le monde était encore délicieusement déconnecté et nous rêvions pour lui du meilleur. Je suis tombé à l’intérieur des pages, confondant ma vie avec la sienne. Jamais depuis je n’ai retrouvé un tel sentiment de liberté. Rarement, mais parfois, en traversant un paysage ou en rentrant chez-moi, il m’arrive une fraction de seconde, comme un ancien fumeur, croisant un invétéré tirer sur une taffe, de vouloir recommencer. Kerouac, ce sont toutes nos contradictions mises en pages ou plutôt en rouleau.»

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Page Wikipédia du livre
Madmoizelle.com
France Culture (Cinq lectures pour votre été)
Voyageurs du monde (Stéphane Guibourgé)
Blog Calliope Pétrichor 


Bande-annonce du film tiré du roman Sur la route de Jack Kerouac © Production FilmsActu

Extraits
« Et je les ai suivis en traînant les pieds comme je l’ai toujours fait quand les gens qui m’intéresse. Parce que les seuls qui m’intéresse sont les fous furieux, ceux qui ont la fureur de vivre, la fureur de dire, ceux qui veulent tout en même temps, ceux qui ne baillent jamais et ne préfèrent jamais de banalité, qui brûlent, brûlent, brûlent comme des chandelles rebelles dans la nuit.»

« Puis vient le jour des révélations de l’Apocalypse, où l’on comprend qu’on est maudit, et misérable, et aveugle, et nu et alors, fantôme funeste et dolent, il ne reste qu’à traverser les cauchemars de cette vie en claquant des dents. »

« J’ai rencontré Neal pas très longtemps après la mort de mon père… Je venais de me remettre d’une grave maladie que je ne raconterai pas en détail, sauf à dire qu’elle était liée à la mort de mon père, justement, et à ce sentiment affreux que tout était mort. Avec l’arrivée de Neal a commencé cette partie de ma vie qu’on pourrait appeler ma vie sur la route. Avant, j’avais toujours rêvé d’aller vers l’Ouest, de voir le pays, j’avais toujours fait de vagues projets, mais sans jamais démarrer, quoi, ce qui s’appelle démarrer. Neal, c’est le type idéal, pour la route, parce que lui, il y est né, sur la route, en 1926, pendant que ses parents traversaient Salt Lake City en bagnole pour aller à Los Angeles. La première fois que j’ai entendu parler de lui, c’était par Hal Chase, qui m’avait montré quelques lettres écrites par lui depuis une maison de correction, dans le Colorado. Ces lettres m’avaient passionné, parce qu’elles demandaient à Hal avec une naïveté attendrissante de tout lui apprendre sur Nietzsche et tous ces trucs intellectuels fabuleux, pour lesquels il était si justement célèbre. À un moment, Allen Ginsberg et moi, on avait parlé de ces lettres, en se demandant si on finirait par faire la connaissance de l’étrange Neal Cassady. Ça remonte loin, à l’époque où Neal n’était pas l’homme qu’il est aujourd’hui, mais un jeune taulard, auréolé de mystère. On a appris qu’il était sorti de sa maison de correction, qu’il débarquait à New York pour la première fois de sa vie ; le bruit courait aussi qu’il avait épousé une fille de seize ans, nommée Louanne. Un jour que je traînais sur le campus de Columbia, Hal et Ed White me disent que Neal vient d’arriver, et qu’il s’est installé chez un gars nommé Bob Malkin, dans une piaule sans eau chaude, à East Harlem, le Harlem hispano. Il était arrivé la veille au soir, et découvrait New York avec Louanne, sa nana, une chouette fille ; ils étaient descendus du Greyhound dans la 50e Rue, et ils avaient cherché un endroit où manger ; c’est comme ça qu’ils s’étaient retrouvés chez Hector, à la cafétéria que Neal considère depuis comme un haut lieu new-yorkais. Ils s’étaient payé un festin de gâteaux et de choux à la crème. »

Playlist (par ordre d’apparition dans le livre)
Source : Shut up and play the books

Jack parle du courant musical bebop qui « à cette époque, en 1947, […] faisait fureur dans toute l’Amérique. »
L’auteur parle de « la période ornithologique » du saxophoniste Charlie Parker (1920 – 1955) en référence à son titre Ornithology sur l’album Dial sorti en 1946.
Le compositeur et trompettiste Miles Davis (1926 – 1991) est évoqué.
Jack va à l’opéra de Central City et cite le nom de Lillian Russell (1860-1922), une actrice et chanteuse américaine. L’œuvre jouée est Fidelio, l’unique opéra de Ludwig van Beethoven, composé en 1804 et 1805.
Lors d’une soirée des choristes de l’opéra chantent Sweet Adeline, ce morceau publié en 1903 connut le succès en 1904 grâce à l’interprétation du groupe The Quaker City Four.
Je n’ai pas trouvé la référence du morceau dont les paroles « Le boogie, si tu sais pas le danser, moi je vais te montrer » sont censées provenir.
Le morceau Central Avenue Breakdown de Lionel Hampton (1908 – 2002) vibraphoniste, pianiste et batteur de jazz américain est évoqué.
La « chanson grandiose » Lover Man, parue en single en 1945,de la chanteuse Billie Holiday (1915 – 1959) est évoquée.
La chanson dont les paroles sont « La fenêtre elle est cassée, et la pluie, elle rentre dans la maison » est citée. Les paroles originales de ce morceau intitulé Mañana (Is Soon Enough for Me) sont « The window she is broken and the rain is comin’ in. » Ce titre a été interprété par Peggy Lee en 1947.
Jack s’isole dans un cimetière et y chante Blue Skies. Ce morceau composé en 1926 a été interprété en 1927 par Ben Selvin. On le retrouve la même année dans le film The Jazz Singer considéré comme le premier film parlant de l’histoire du cinéma.
Billie Holiday est de nouveau citée.
Dizzy Gillepsie (1917 – 1993) est évoqué. Ce compositeur, chef d’orchestre et trompettiste de jazz américain est considéré comme l’un des trois plus importants trompettistes de l’histoire du jazz avec Miles Davis et Louis Armstrong (1901 – 1971). Il a participé à la création du style Bebop et contribué à introduire les rythmes latino-américains dans le jazz.
Jack parle d’un « disque de bop endiablé » qu’il vient d’acheter, son titre : The Hunt. « Dexter Gordon et Wardell Gray y soufflent comme des malades, devant un public qui hurle ; ça donne un volume et une frénésies pas croyables. » Cet album est sorti en 1947.
Neal écoute le morceau A fine romance joué par une boite à musique. Ce titre a été écrit en 1936 pour le film musical Swing Time avec Fred Astaire et Ginger Rogers. Ce morceau été également interprété par Bille Holiday, Louis Armstrong et Ella Fitzgerald.
Les opéras de Verdi sont évoqués.
Le « grand pianiste de jazz » anglo-américain George Shearing (1919 – 2011) est cité, puis le batteur Denzel Best (1917 – 1965) « immobile à sa batterie ».
L’émission de radio Chicken Jazz’n Gumbo Disc-jockey Show, diffusée depuis La Nouvelle Orléans est citée.
Jack et Neal vont voir Slim Gaillard (1916 – 1991) dans un « petit night-club de Frisco ». Ce chanteur de jazz y interprète les morceaux Cement Mixer et C-Jam Blues.
Toujours dans un bar le morceau Close your eyes est chanté. Ce titre écrit en 1933 a été interprété par de nombreux artistes dont Harry Belafonte (1949), Ella Fitzgerald (1957), Peggy Lee (1963), Queen Latifah (2004)…
Évocation de Ed Saucier, un altiste (joueur de alto, instrument proche du violon) de San Francisco.
Le morceau suivant n’est pas cité explicitement dans le rouleau original mais il l’est dans la version de Sur la route publiée en 1957. Il s’agit du titre Congo Blues du Red Norvo Sextet enregistré en 1945. Red Norvo (1908 – 1999) était un vibraphoniste, xylophoniste et joueur de marimba américain. Jack Kerouac fait d’ailleurs une erreur en citant ce morceau, il l’annonce comme étant un des premiers morceaux de Dizzy Gillespie alors que si celui-ci joue bien sur ce titre il s’agit d’une œuvre collective du Red Norvo Sextet. De plus Max West qui est censé jouer de la batterie sur ce titre était en réalité un… joueur de baseball.
L’accident de voiture de Stan Hasselgård (1922 – 1948), « célèbre clarinettiste de bop » suédois, est évoqué.
Le timbre de voix de « Prez Lester » est évoqué. Prez (le prédisent) est le surnom de Lester Young (1909 – 1959) un saxophoniste, clarinettiste et compositeur de jazz américain.
Les noms de Charlie Parker, Miles Davis, Louis Armstrong et Roy Eldrige (1911 – 1989) avec « son style vigoureux et viril » sont cités. Puis viennent d’autres noms dans l’histoire du jazz racontée par Kerouac : Count Basie (1904 – 1984), Benny Moten (1894 – 1935), Hot Lips Page (1908 – 1954), Thelonious Monk (1917 – 1982) et de nouveau Gillespie et Lester Young.
Kerouac assiste à une prestation de George Shearing qui est accompagné des musiciens Denzel Best, John Levy (1912 – 2012) et Chuck Wayne (1923 -1997).
L’émission radiophonique de Symphony Sid alias Sid Torin (1909 – 1984) qui passe « les derniers morceaux de bop » est évoquée.
Un disque de Willis Jackson (1932 – 1987) est joué, autographié Willie dans le livre. Une nouvelle fois le morceau n’est pas cité dans le rouleau original alors qu’il l’est dans le livre publié, il s’agit de titre Gator tail sur lequel Willis Jackson est accompagné du Cootie Williams Orchestra.
Nouvelle évocation de Gillepsie « on mettra un disque de Gillespie vite fait, et d’autres de bop ».
Des titres de Lionel Hampton, ainsi que de Wynonie Blues Harris (1915 – 1969) et Lucky Millinder (1900 – 1966), tous deux musiciens de rhythm and blues, sont joués dans un juke-box « histoire que ça balance ». Un nouveau morceau non référencé dans le rouleau original est évoqué dans la version publié du livre, il s’agit du titre I like my baby’s pudding de Wynonie Blues Harris. Ce titre aux paroles à double sens parlant de femmes et d’alcool est sorti en 1950.
Au Mexique un « juke-box des années trente jouait de la musique de campesinos (paysans) ».
Des titres de Perez Prado sont joués. Jack et Neal dansent avec des filles sur More mambo jambo, Chattanooga de mambo, Mambo numero ocho et Mambo jambo.

À propos de l’auteur
Jack Kerouac est né en 1922 à Lowell, Massachusetts, dans une famille d’origine canadienne-française.
Étudiant à Columbia, marin durant la Seconde Guerre mondiale, il rencontre à New York, en 1944, William Burroughs et Allen Ginsberg, avec lesquels il mène une vie de bohème à Greenwich Village. Nuits sans sommeil, alcool et drogues, sexe et homosexualité, délires poétiques et jazz bop ou cool, vagabondages sans argent à travers les États-Unis, de New York à San Francisco, de Denver à La Nouvelle-Orléans, et jusqu’à Mexico, vie collective trépidante ou quête solitaire aux lisières de la folie ou de la sagesse, révolte mystique et recherche du satori sont quelques-unes des caractéristiques de ce mode de vie qui est un défi à l’Amérique conformiste et bien-pensante.
Après son premier livre, The Town and the City, qui paraît en 1950, il met au point une technique nouvelle, très spontanée, à laquelle on a donné le nom de « littérature de l’instant » et qui aboutira à la publication de Sur la route en 1957, centré sur le personnage obscur et fascinant de Dean Moriarty (Neal Cassady). Il est alors considéré comme le chef de file de la Beat Generation. Après un voyage à Tanger, Paris et Londres, il s’installe avec sa mère à Long Island puis en Floride, et publie, entre autres, Les Souterrains, Les clochards célestes, Le vagabond solitaire, Anges de la Désolation et Big Sur. Jack Kerouac est mort en 1969, à l’âge de quarante-sept ans. (Source: Éditions Gallimard)

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Sur la Route du Danube

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En deux mots:
Une remontée du cours du Danube en 48 jours et à vélo: voilà le programme d’Emmanuel Ruben et de Vlad, son compagnon. Une épopée qui démarre à Odessa puis suit le Danube au plus près. Une traversée de l’Europe, de son histoire, de sa géographie et surtout de ses populations.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Europe, terre d’élection

Emmanuel Ruben a choisi de traverser le continent à vélo d’Odessa à Strasbourg et de suivre le cours du Danube. Son récit de voyage nous fait voir l’Europe de manière aussi originale que contrastée.

Refermant ce récit de voyage, je ne sais trop s’il faut d’abord admirer la performance sportive, ces 4000 km parcourus à la force du mollet le long d’un itinéraire qui réserve bien des chausse-trapes aux cyclistes ou l’érudition d’Emmanuel Ruben, qui semble avoir avalé une bibliothèque entière pour pouvoir nous détailler ainsi les paysages, les monuments, les peuples qu’il croise tout au long de son périple.
Ce dont je suis en revanche persuadé, c’est que la réussite du livre tient à la combinaison des deux.
Le choix du vélo donne un rythme et un point de vue plus propice aux rencontres – et aux surprises – qu’un camping-car ou une voiture et permet, bon gré mal gré, de réclamer plus facilement l’hospitalité quand il pleut à verse ou quand les rayons de la roue lâchent et demandent une réparation d’urgence pour pouvoir continuer sa route. Il permet aussi de «sentir» la géographie, de «vivre» les paysages et quelquefois de remettre en question la version livresque. Ou plus prosaïquement de confirmer l’intérêt stratégique d’implanter ici une colonie ou d’ériger là une forteresse pour repousser les assaillants.
cork boardBien entendu, il ne saurait être ici question de retracer la totalité d’un parcours si riche en anecdotes et en informations – le seul reproche que l’on pourra du reste faire au livre, c’est que sa richesse est telle que l’on ne peut tout digérer en une lecture.
Je préfère vous mettre l’eau à la bouche en piochant ici et là, au fil des épisodes, quelques réflexions, quelques faits qui éclairent la diversité d’un continent à l’histoire plus que mouvementée, à commencer par cette réflexion au début du voyage, en constatant que si le Danube sert de frontière naturelle, il reste indomptable et mouvant, notamment au niveau de son delta, en fonction de caprices saisonniers:
«L’Europe est le plus dense écheveau de frontières de la planète – l’Europe n’est qu’un entrelacs de bordures, et l’Ukraine, qui est par excellence le pays des confins, fait bien partie de l’Europe».
Pour les cyclistes, il en va de même, les routes s’amusant à défier cartes et autre GPS. Et quand le parcours est à peu près sûr, arrivent les fonctionnaires. C’est ainsi, par exemple, que le zèle des douaniers moldaves permettra d’écrire qu’il est «le seul pays qui demande dix fois plus de temps pour l’atteindre et le quitter que pour le traverser». Après avoir atteint la Roumanie et découvert le plus grand mouvement de révolte depuis la chute de Ceausescu, fraternisé avec une population qui partage d’autant plus qu’elle n’a quasiment rien à offrir. Et après avoir fait l’expérience des eaux de vie et autres alcools plus ou moins forts, c’est les «muscles raides, le cuir des fesses irrité et le cerveau encore ravagé par la murge de la veille» qu’il faut prendre la direction de la Bulgarie.
C’est peut-être le moment de dire deux mots sur le compagnon de voyage du narrateur qui «a le corps parcouru de frontières». Né à Kiev, il a grandi à Odessa, Bucarest et Bakou avant de filer vers Paris, Strasbourg puis Novi Sad. Dans ses veines coule du sang serbe, russe, ukrainien, tatar et la liste n’est sans doute pas exhaustive. Bref, l’incarnation de ce continent et le guide parfait pour cette pérégrination. Même s’il lui prend ici et là l’envie de lâcher son ami en cours de route, il sera d’une aide précieuse notamment dans cet ex-Yougoslavie qui est restée «plurielle, multilingue, multiethnique, multiconfessionnelle» et «aux populations inextricablement entrelacées» comme le raconte si bien Milorad Pavic dans Le Dictionnaire khazar, sorte de bréviaire pour Emmanuel Ruben qui, on l’aura compris, aine à s’abreuver des écrits des auteurs des pays traversés.
De Voïvodine, le duo gagne la Hongrie, puis la Slovaquie et, avant d’arriver en Autriche. «Remonter le Danube au pixel près, c’est explorer toutes les époques de la frontière, toutes les formes que l’Empire inventa, depuis les Romains, pour se barricader contre un ennemi réel, imaginaire ou fantasmé. Limes romain, Militärgrenze autrichienne, ligne Arpâda hongroise, Rideau de fer soviétique, murs et barbelés d’hier et d’aujourd’hui.»
En se rapprochant de l’Allemagne et de la fin du voyage, on peut voir comme un dernier symbole le fait que la source du Danube soit elle-même sujet à controverse. Derrière le petit théâtre et le filet d’eau qui s’en échappe, on peut sans doute trouver d’autres sources en amont.
Ode au voyage autant qu’ode à l’Europe, ce livre nous rappelle qu’il est bien temps de s’approprier notre continent.

Sur la route du Danube
Emmanuel Ruben
Éditions Rivages
Roman
256 p., 23 €
EAN 9782743646486
Paru le 03/03/2019

Où?
Le roman se déroule d’Ukraine en France, en passant par tous les pays européens limitrophes du Danube.

Quand?
L’action se situe en 2016.

Ce qu’en dit l’éditeur
À l’été 2016, Emmanuel Ruben entreprend avec un ami une traversée de l’Europe à vélo. En quarante-huit jours, ils remonteront le cours du Danube depuis le delta jusqu’aux sources et parcourront 4 000 km, entre Odessa et Strasbourg. Ce livre-fleuve est né de cette épopée à travers les steppes ukrainiennes, les vestiges de la Roumanie de Ceausescu, les couchers de soleil bulgares, les défilés serbes des Portes de Fer, les frontières hongroises hérissées de barbelés… En choisissant de suivre le fleuve à contre-courant, dans le sens des migrations, c’est l’histoire complexe d’une Europe qui se referme que les deux amis traversent. Mais, dans les entrelacs des civilisations déchues et des peuples des confins, affleurent les portraits poignants des hommes et des femmes croisés en route, le tableau vivant d’une Europe contemporaine.
Dans ce récit d’arpentage, Emmanuel Ruben poursuit sa «suite européenne» initiée avec La Ligne des glaces (Rivages, 2014) et explore la géographie du Vieux Continent pour mieux révéler toutes les fictions qui nous constituent.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Libération (Alexandra Schwartzbrod)
L’autre quotidien
Blog Le domaine de squirelito
Blog L’or des livres
Charybde27: le blog 
La Marelle (écrivain en résidence)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Prologue
Quitter Paris
Le plus dur, c’est de trouver le bon rythme, disait Vlad, si tu ne trouves pas d’emblée ton propre rythme, c’est fichu, tu chopes un point de côté, tu te mets dans le rouge, il faut savoir doser, ne pas se griller d’avance, mouliner sans forcer, en garder sous la pédale comme on dit – j’écris sous sa dictée, j’essaie de retrouver le tempo de son phrasé, le grain de sa voix, le tranchant de son accent, sa façon si particulière de rouler les r, il m’avait dit ça, une nuit, à Paris, alors que nous avions les flics aux trousses, je le revois pédalant à mes côtés, haletant à mes côtés, je revois sa manière unique de tenir son guidon, d’empoigner le taureau par les cornes, mains fermement agrippées aux cocottes de frein, dos cambré, buste jeté en avant, cou rentré dans les épaules, j’aurais pu le reconnaître de loin, il nous arrivait de nous croiser par hasard du temps où il vivait dans un squat à Pantin et moi dans un ancien bordel au métro Danube – un jour, je m’en souviens, c’était en avril, un des premiers soirs qui voient s’égayer la ville, je sors d’un bar un peu éméché, je vais décrocher mon vélo, j’aperçois un type aux cheveux blonds noués en catogan qui dodeline des épaules en grimpant la rue de Ménilmontant, je me dis ça doit être lui, c’est bien son style à lui, j’enfourche ma monture, je me dresse sur mes étriers, j’attaque la pente en danseuse, lui est déjà loin, loin, loin – je le vois filer comme si les feux, les néons, les enseignes, les réverbères, toutes les lumières de la capitale le halaient vers le ciel aimanté ; sous son barda de coursier, sa veste noire flotte dans son dos, et lorsqu’il dévale les rues de Belleville on entend claquer les pans de cuir, flap flap flap, petites ailes de corbeau ivre de traverser la ville ainsi, sur le fil de fer de son seul désir – tout est une question de rythme, disait Vlad, pas seulement de souffle mais de tempo, pas tant de vitesse mais de pulsation, les cuisses et les poumons ne suffisent pas : ce qui compte, c’est le cœur ; les jambes on s’en fout, elles suivront bien, les jambes, et si la cadence va trop vite ou si le développement est trop grand, il y a un dérailleur pour ça, un coup de pouce et tu changes de braquet – en revanche, le cœur, lui, s’il s’emballe, c’est terminé, tu vois rouge, le sang te monte à la gorge, tu as l’impression qu’on t’enfonce une dague en travers de la gueule, tu as ce goût de fer sur la langue et tu peux t’arrêter net, y rester, j’ai vu un type foudroyé comme ça, c’était dans les Vosges, en VTT, il a attaqué un raidard un peu fort, sur la plaque, et il a claqué – quarante ans, trois enfants –, depuis ce jour-là, j’ai raccroché mon VTT, l’effort est trop bref et trop violent ; moi, c’est l’endurance que j’aime, l’endurance et la vitesse dans le soleil et le vent, les longues distances à toute allure le long des fleuves, des rivières et des canaux de France et d’Europe ; un bon vélo comme un bon livre doit servir à retrouver sa respiration, disait Vlad – surtout, tu dois te concentrer dans ta course, apprendre à surveiller ton pouls, écouter les battements de ton cœur, reconnaître les systoles et les diastoles, tu dois savoir quand tu dépasses les bornes, quand tu risques la crampe mais aussi quand tu n’es pas dans le coup, quand tu ne peux rien de bon, quand tu es vidé – enfin, tu dois toujours être sur le qui-vive, attentif au moindre bruit, sans cesse aux aguets, tout ne tient qu’à un fil, le moindre moment d’inattention, le moindre geste de travers et tu es foutu, une bagnole déboule sur la droite, un piéton se jette sous tes roues, le danger te guette à tous les coins de rue, tu dois savoir anticiper, doser les freinages et les à-coups, viser la fluidité ; sur ta selle, tu dois couler de source, ta trajectoire doit être aussi déterminée que le tracé d’un torrent, aussi souple que celui d’une rivière, pas plus que l’eau qui s’écoule dans la plaine, tu ne dois sentir l’effort qui s’imprime dans tes veines, tu dois avoir l’impression de dériver comme dans un rêve – sous la gomme de tes pneus ou de tes boyaux, l’asphalte doit se liquéfier, les pavés doivent te soulever – tant que tu pédales, tu dois te sentir léger comme une plume, au bord de la lévitation, tu dois être toujours prêt à saisir la balle au bond, à relancer la machine, dès que tu te cales un peu trop bien sur ta selle, dès que tu te poses tranquille pépère sur ton derrière, tu prends le risque de te faire choper – si les flics déboulent et te prennent en chasse, ne leur laisse aucun répit, saute de trottoir en trottoir, engouffre-toi dans les ruelles les plus étroites, traverse les passages les plus périlleux, prends les virages à la corde, assure tes dérapages, évite les avenues trop larges, il n’y a jamais de ligne droite à vélo, le cyclisme comme l’écriture n’est qu’une série de méandres, pense à varier les vitesses, improvise ton itinéraire, serpente sur la chaussée – les flics à vélo sont de vieux crocos, si tu te mets à zigzaguer, ils zigzaguent aussi dans ton sillage, pur réflexe de leur part, et n’oublie pas qu’ils ont la trouille au ventre, la trouille de faire une connerie, la trouille de se viander, la trouille des chicanes et des pavés, la trouille d’échouer, de ne pas aller jusqu’au bout de leur mission, de rentrer bredouilles au bercail : la peur, tu ne dois pas la fuir ni la dompter, tu dois l’apprivoiser pas à pas ; l’adrénaline est ta drogue, sans elle tu n’es rien, tu ne vaux rien – si tu trouves le bon rythme, disait Vlad, tu deviens invisible, insaisissable, rien ne peut t’arrêter, une sorte de transe intérieure te gagne, tu peux continuer sur cette lancée des heures et des heures, parcourir des dizaines de bornes sans t’en rendre compte, la route se déroulera d’elle-même sous tes pneus ou tes boyaux, torrent d’images ou film en avance rapide – Paris très vite ne sera plus qu’un lointain souvenir, tu sentiras la ville s’effacer derrière toi – adieu bagnoles, adieu scooters, trottoirs sales, odeur de pisse, platanes lépreux, adieu sirènes des ambulances et des pompiers – si les flics sont à tes trousses, à la vue du périph tu pourras souffler, tu les auras semés, les flics à vélo s’aventurent rarement au-delà du périph – en passant dessous, tu pourras te dire que tu l’as échappé belle, l’Est commencera là-bas, tu seras déjà sur le boulevard de l’Europe, sur la route du Danube, sur la route du vrai Danube, pas la station de métro mais le fleuve… »

Extraits
« 1. Une odyssée qui commence à Odessa
Odessa (Ukraine), 25 juin
À l’aéroport d’Odessa, seul un militaire armé d’une dague et d’un revolver nous rappelle que nous avons atterri dans un pays en guerre. Je le toise de la tête aux pieds. C’est la deuxième fois que je reviens en Ukraine depuis l’Euromaïdan et chaque fois je me demande comment cette armée de soldats mal fagotés, équipés à la va-comme-je-te-pousse, pourra se défendre contre la Russie de Poutine, la troisième puissance militaire du monde. Tous les hommes croisés dans le hall de l’aéroport me demandent si j’ai besoin d’un taxi, alors je désigne la grande boîte en carton que je traîne derrière moi et je dis :
– Velosiped!
– Quoi, un Français venu jusqu’ici avec une bicyclette en pièces détachées?
– Mais pour aller où ? Jusqu’à Vladivostok ou jusqu’à Sakhaline?
– Jusqu’à Strasbourg, messieurs.
– Vous avez à peine foutu les pieds ici que vous rebroussez chemin? Tous ces efforts pour rentrer au bercail?
– Non, tous ces efforts pour remonter le Danube, messieurs.
– Vous allez rouler à contresens de Napoléon, d’Hitler et de l’expansion européenne, mon pauvre ami! Et vous avez bien raison quand on pense comment toutes ces aventures ont terminé: la bérézina vous pend au nez!
Oui, c’est pour traverser l’Europe à rebrousse-poil que nous avons débarqué dans cet ancien port russe puis soviétique, aux avenues tracées au cordeau par un Français, et qui n’a d’ukrainien que la langue écrite, celle qui se lit partout mais ne s’entend nulle part, tout le monde parlant, bien sûr, le russe. Oui, nous sommes venus remonter les flots danubiens, tels des Argonautes des temps modernes, des bouches de la mer Noire aux sources de la Forêt-Noire. Pour pédaler à contre-courant des vents dominants et de la plupart de nos congénères. Avec pour horizon un rêve d’enfance enfoui parmi les neiges et les sapins du Wurtemberg. Mais pour l’instant : chut ! pas question de dévoiler ce qui nous attire là-bas car dans un récit d’arpentage, où l’on devine déjà le début et la fin de l’histoire, il faut bien ménager un peu de suspens. »

« Remonter le Danube au pixel près, c’est explorer toutes les époques de la frontière, toutes les formes que l’Empire inventa, depuis les Romains, pour se barricader contre un ennemi réel, imaginaire ou fantasmé. Limes romain, Militärgrenze autrichienne, ligne Arpâda hongroise, Rideau de fer soviétique, murs et barbelés d’hier et d’aujourd’hui. Ici, donc, à Devin, où se dressait, de 1945 à 1989, le Rideau de fer, on a construit un monument aux quatre cents victimes de la maladie de la frontière, aux quatre cents personnes tuées pour avoir tenté de franchir le rempart barbelé séparant les deux blocs : c’est un grand portique de béton blanc perforé de coups de burin imitant des impacts de balles. Une plaque commémorative rappelle en quatre langues allemand, anglais, tchèque et slovaque que trente ans seulement nous séparent de cette tragédie: Ici, 400 personnes sacrifièrent leur vie »

À propos de l’auteur
Emmanuel Ruben est l’auteur de plusieurs livres – romans, récits, essais. Il dirige actuellement la Maison Julien-Gracq et vit sur les bords de Loire. (Source : Éditions Rivages)

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Dans le désert

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Voici trois bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce j’aime beaucoup la manière dont Julien Blanc-Gras raconte ses voyages. J’ai notamment beaucoup aimé Briser la glace, un voyage au Groenland résumé ainsi par l’auteur: «Un périple sur un voilier à travers les icebergs. Un narrateur incapable de naviguer. Un portrait tragicomique du Groenland.»

2. Parce que, comme l’explique «Anne & Arnaud», il est cette fois question d’un périple «dans le Nouvel Orient, entre Qatar, Dubaï et Oman (…) brûlant et plein de surprises».

3. Pour cette citation extraite du livre (p. 53) : « Je crois qu’il ne faut céder ni à l’intimidation, ni à la mauvaise foi. Au fil de mes livres, je me suis permis des vannes sur des chrétiens, des juifs, des mormons, des hindous, et surtout sur moi-même. Je me permettrai donc aussi l’humour avec des musulmans, pour ne pas les discriminer. »

Dans le désert
Julien Blanc-Gras
Éditions Au Diable Vauvert
Récit de voyage
180 p., 15 €
EAN : 9791030700336
Paru en septembre 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Du Qatar à Oman, en passant par Dubaï et le Bahreïn, Julien Blanc-Gras nous guide à travers un nouveau monde où tout peut arriver, pour le meilleur ou pour le pire. Parviendra-t-il à réconcilier l’Orient et l’Occident en soulevant le voile des apparences ? Réussira-t-il à se faire des amis dans le désert ? Un périple brûlant, servi par la bienveillante ironie de l’auteur de Touriste.

Où?
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Les critiques
Babelio
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Blog Second flore 

Les premières pages du livre
« Je voue une confiance mesurée à l’être humain. Ce niveau de confiance, fluctuant, tend à diminuer quand je me contente de rester chez moi en consommant de l’information. Dès que je pose le pied sur un autre continent, une bouffée d’optimisme me transporte. Vue de près, l’humanité n’est pas aussi laide qu’elle en a l’air. Je voyage avec un entêtement méthodique sur cette planète qui, pour minuscule qu’elle soit dans le cosmos, présente l’avantage d’être inépuisable à hauteur d’homme. Les hasards de l’existence et mon goût de l’ailleurs m’ont conduit dans les métropoles globales et les villages oubliés, dans la chaleur tropicale et le froid polaire, dans des régions troublées et des enclaves pacifiques. J’ai fréquenté des palaces et des bidonvilles, descendu des fleuves très sacrés et gravi des montagnes que l’honnêteté me contraint à décrire comme pas trop hautes. Surtout, j’ai partagé des bouts de vécu avec un échantillon assez représentatif de notre espèce. »

Extrait
« Une fois engagés dans le désert, le vrai, ce sont des dizaines, puis des centaines, puis des milliers de 4×4 que nous croisons sur une piste d’un kilomètre de large entrecoupée de hautes dunes. Procession de Toyota, buggies, quads qui s’élancent dans les sables. Impossible de ne pas penser à Mad Max. Il n’y a plus de route, il n’y a donc plus de code de la route. On ne roule ni à droite, ni à gauche, on se faufile entre les autres véhicules et les collisions ne sont pas rares. Des morceaux de phares et pare-choc jonchent le parcours. Des hélicos survolent la parade mécanique, des drones aussi. Le désert est un endroit très fréquenté. »

À propos de l’auteur
Né en 1976 à Gap, Julien Blanc-Gras est journaliste de profession et voyageur par vocation. Il est l’auteur de Gringoland (lauréat du Festival du premier roman de Chambéry 2006), de Comment devenir un dieu vivant, de Touriste (Prix J. Bouquin, Prix de l’archipel de Saint-Pierre et Miquelon, nommé au Prix de Flore et au Prix des lectrices de Elle. Adaptation en BD chez Delcourt, parution 2015), de Paradis (avant liquidation), succès public et unanimité critique, de Briser la glace et de Dans le désert, son dernier ouvrage. (Source : Éditions Au Diable Vauvert)
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L’été en poche (25)

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Soudain, seuls

En 2 mots
Leur voilier disparaît dans la tempête: comment un couple survivra-t-il sur une île perdue dans l’Atlantique Sud? Car le paroxysme des situations et la violence du conflit intérieur ne pourra laisser personne indifférent. Violent, cruel, somptueux!

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Macha Séry (Le Monde)
« L’écrivaine possède ce style épuré qui sert une intrigue en apparence d’une grande simplicité et le sens de la nuance nécessaire pour formuler l’ambivalence des sentiments. Ainsi parvient-elle, dans ce récit survivaliste, à la fois sobre et précis, à renouveler le mythe rebattu du naufrage et de la robinsonnade. Ce qui n’était pas une mince gageure. »

Vidéo


Présentation du livre par l’auteur. © Production Tébéo.

L’été en poche (7)

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Le grand marin

En 2 mots
Lili décide quitter la Provence pour pêcher en Alaska. A bord du Rebel, elle va découvrir des conditions de travail dantesques, un peu d’amour et le goût de l’absolu. Au-delà du récit d’aventure, cette quête ultime est tout simplement un grand roman.

Ma note
etoileetoileetoile (beaucoup aimé)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Jérôme Garcin (BibliObs)
« Cette héritière sauvage de Conrad et Melville, qui écrit «J’aurais voulu être un bateau que l’on rend à la mer», a composé, sous sa yourte provençale, un étourdissant et rugissant premier livre dont la prose évoque l’inquiétant mugissement d’une corne de brume. »

Vidéo


Catherine Poulain présente son ouvrage «Le grand marin» © Production librairie Mollat.

Briser la glace

BLANC-GRAS_Briser_la_glace

Briser la glace
Julien Blanc-Gras
Éditions Paulsen
Récit de voyage
184 p., 19,50 €
EAN : 9782352211730
Paru en septembre 2016

En deux mots
« Un périple sur un voilier à travers les icebergs. Un narrateur incapable de naviguer. Un portrait tragicomique du Groenland. » C’est ainsi que Julien Blanc-Gras résume, avec beaucoup d’à-propos, ce joli récit de voyage.

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Où?
Le roman se déroule au Groenland, allant de Kangerlussuaq à Nuuk, puis à Ilulissat et dans la baie de Disko, à Rodebay, Qeqertaq, Aasiaat et Kitsissarsuit.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Voilà, j’arrive dans un pays où les vaches se déguisent en chèvres, où l’on vend des flingues à la supérette, où l’on prend l’avion avec des guêtres. Un panneau indique Paris à 4 h 25 et le pôle Nord à 3 h 15. » Le ton est donné.
Une immersion polaire tout en finesse par un écrivain-voyageur au ton unique.
Ni aventurier, ni ethnologue, ni sportif, ce «Touriste» faussement candide relate un périple au Groenland où l’on croise des chasseurs de baleine et des aurores boréales, des pêcheurs énervés et des dealers fanfarons, des doux rêveurs et surtout des icebergs. Beaucoup d’icebergs.
En ville, devant les glaciers ou sur les flots, les rencontres incongrues et les panoramas grandioses invitent à la réflexion. Le Groenland est une des destinations les plus prisées des français, et en même temps une des plus mystérieuses. Julien Blanc-Gras est sans conteste un guide remarquable: il nous livre ici une vision de ce pays à la fois pleine d’humour, de sensibilité, et de connaissance.

Ce que j’en pense
Je me souviens avoir passé de très belles vacances au Groenland.
Je me souviens que ma première réflexion, après avoir posé le pays à Kangerlussuaq, aura été de traduire le nom du pays en français et compris que ce «pays vert» était en effet très verdoyant.
Je me souviens avoir été frappé par le beauté des paysages, par la majesté des icebergs, par l’hospitalité des habitants.
Je me souviens du choc des cultures entre ce peuple de chasseurs et de pêcheurs et leurs HLM, leurs antennes satellite et leurs gros 4×4.
Je me souviens aussi des baleines, des chiens de traîneau, des bœufs musqués et de l’absence d’ours.
Autant d’images que j’ai retrouvées à la lecture du récit de voyage de Julien Blanc-Gras. Pour une première incursion dans les pays du Nord, sa verve et sa curiosité font merveille. Durant un mois, il aura parcouru le pays de Nuuk, la capitale au petit village de Kitsissarsuit dans la baie de Disko.
Je partage sa fascination pour cette terre « brune, austère, dépourvue d’arbres dignes de ce nom. Simplement des arbustes aplatis par le vent, des buissons, des mousses et des lichens. » et son approche des pays qu’il traverse, mélange de notations prises sur le vif, d’une solide documentation et d’un humour qui entraîne le lecteur à ne plus lâcher ce délicieux guide.
Avec un sens de la formule qui fait mouche, il nous fait comprendre comment ce pays grand comme quatre fois la France, mais peuplé de moins de 60000 habitants, aura plus changé dans les dernières années que durant les siècles précédents : « Prenez un pêcheur dans un village au mode de vie traditionnel. Transplantez-le dans une cage à lapin pour en faire un chômeur urbain pourvu d’une télévision. Multipliez par quelques milliers. Récoltez les conséquences sociales et la réputation dégradée qui va avec. »
J’admire aussi la technique qu’il a élaborée pour mieux découvrir cette « gentille bourgade avec son port, ses artères bien tracées, son unique cinéma, ses fonctionnaires qui sortent du bureau pour faire un tour à la galerie marchande avant de rentrer dans leur maison colorée en saluant leur voisin. » Cette méthode pour apprivoiser l’âme du lieu est simple, même si elle n’a pas sans risque : « Je sors de l’aéroport et je file au bistrot. Je l’ai éprouvée de Bakou à Valparaiso et je n’ai jamais été déçu, il en ressort toujours quelque chose, un premier écrémage des passions locales, une piste à suivre, parfois des amitiés. J’entre dans le premier établissement qui croise ma route et j’en ressors vite car il n’est peuplé que de grands blonds – je n’ai rien contre les grands blonds, mais ce ne sont pas eux que je cherche aujourd’hui. Je traverse la rue et pousse la porte du Max, qui présente l’avantage d’accueillir une clientèle plus typique. C’est un pub. Boiseries, fléchettes et écran géant diffusant un match de handball allemand. Kiel a trois buts de retard à la mi-temps. On se canarde au comptoir avec jovialité et tristesse, comme dans tous les bars du monde où l’on vient chercher un peu de détente en engourdissant son cerveau. Un couple de quinquagénaires attablés s’enlace avec tendresse. Un trio féminin joue à papier-caillou-ciseaux en enquillant les shots sur le comptoir.
Le patron me souhaite la bienvenue, puis un pilier tente d’engager la conversation. Très bien, je suis venu pour ça. Nous n’avons hélas que peu de mots en commun. Le groenlandais, idiome officiel, n’a pas de racine indo-européenne. Comme toutes les langues de la famille eskimo-aléoute, elle est polysynthétique et ergative. Je ne comprenais pas exactement ce que cela voulait dire avant de m’être documenté, et après m’être documenté, je ne comprends toujours pas. »
Maintenant que vous avez compris à la fois la méthode et le style de l’auteur, je gage que vous n’aurez de cesse à la suivre dans ses pérégrinations qui vont vous réserver de belles surprises. Quelques coups de chaleur plus tard – avouez que la chose n’est pas évidente sous ces latitudes – une vraie réflexion in situ sur le réchauffement climatique et l’opportunité qu’il peut représenter ainsi que sur le destin de ces habitants – qui restent pour l’instant sous administration danoise – vous aurez tout à la fois appris des tas de choses aussi utiles que futiles, mais vous aurez surtout passé un bon moment de lecture. Un plaisir qu’il serait dommage de ne pas s’offrir.

Autres critiques
Babelio
La Croix (Jean-Claude Raspiengeas)
Paris Match (Philibert Humm)
Le Bien Public (Françoise Monnet)
24 Heures (David Moginier)
Blog Encres & Calames
Café Powell 


Présentation du livre par l’auteur à Chamonix. Production tvmountain.com, octobre 2016.

Extrait

A propos de l’auteur
Julien Blanc-Gras est né en 1976 autour du 44ème parallèle nord. Depuis, il traverse les latitudes pour rendre compte de ce qui rapproche les êtres humains des quatre coins du monde. Il est l’auteur de six romans, d’un essai, d’une BD et de dizaines de reportages pour la presse. En 2006, il est lauréat du « Prix du Premier Roman de Chambéry » pour Gringoland, périple latino-américain déjanté. Sont ensuite parus Comment devenir un dieu vivant, 2008 ; Touriste, 2011 ; Paradis (avant liquidation), 2013 ; In utero, 2015 (tous aux éditions Au diable Vauvert). Il est aussi co-auteur de Géorama avec Vincent Brocvielle (Robert Laffont, 2014) et de l’adaptation BD de Touriste avec Mademoiselle Caroline (Delcourt, 2015). (Source : Éditions Paulsen)

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L’Usage du Monde

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L’Usage du Monde

Nicolas Bouvier
Edition originale: Payot, Petite Bibliothèque Voyageurs, 1963.
Réédité par La Découverte, Paris 2014.
ISBN 2707179019

Ce qu’en dit l’éditeur

À l’été 1953, un jeune homme de 24 ans, fils de bonne famille calviniste, quitte Genève et son université, où il suit des cours de sanscrit et d’histoire médiévale puis de droit, à bord se sa Fiat Topolino. Nicolas Bouvier a déjà effectué de courts voyages ou des séjours plus long en Bourgogne, en Finlande, en Algérie, en Espagne, puis en Yougoslavie, via l’Italie et la Grèce. Cette fois, il vise plus loin : la Turquie, l’Iran, Kaboul puis la frontière avec l’Inde. Il est accompagné de son ami, Thierry Vernet, qui documentera l’expédition en dessins et croquis. Ces six mois de voyage à travers l’Anatolie, l’Iran puis l’Afghanistan donneront naissance à l’un des grands chefs-d’œuvre de la littérature dite « de voyage », L’Usage du monde, qui ne sera publié que dix ans plus tard – et à compte d’auteur – aux éditions Droz, avant d’être repris par René Julliard en 1964. Après avoir connu un formidable succès, le livre était resté longtemps indisponible, avant de reparaître aux éditions La Découverte en 1985. Art de l’observation et du croquis, profond intérêt et curiosité insatiable pour les autres peuples, le voyageur n’est jamais en postition dominante, mais d’accueil, d’une ville à l’autre, passant par des villages qui, à l’époque, connaissaient encore le luxe de ne pas apparaître sur les cartes, comme ballotté au gré des éléments et des événements : « Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations », écrit-il dès les premiers jours du périple. Mais ce profond humanisme n’est pas pour autant un dilettantisme ; par son écriture serrée, toujours très retenue, d’une grande précision, économe de ses effets et ne jouant pas « à la littérature », il a réussi à atteindre ce à quoi peu d’écrivains autoproclamés sont parvenus : un pur récit de voyage, dans la grande tradition de la découverte et de l’émerveillement, en même temps qu’une réflexion éthique et morale sur une manière d’être au monde parmi ses contemporains, sous toutes les latitudes.

Ce que j’en pense

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La longue marche de l’auteur ne s’est pas déroulée en Chine, mais d’Europe en Orient. De Yougoslavie au Pakistan en traversant la Grèce, la Turquie, l’Iran et l’Afghanistan, il a mis 18 mois, de juin 1953 à décembre 1954. Et si ce périple a depuis inspiré beaucoup de routards, il ne ressemble en rien à un guide. Ou plutôt si, c’est le guide des guides, celui qui donne la philosophie du voyage exprimée dès l’avant-propos : Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait. En prenant le pas du marcheur, on voit d’abord le monde avec des yeux différents, on sent les choses, on entend les bruits. On est obligé d’être curieux et cette curiosité vous permet d’apprendre des milliers de choses, même quand vous ne comprenez pas la langue des autochtones. Lisez ou relisez ce livre, vous y découvrirez notamment des clés pour comprendre l’évolution géopolitique de ces pays. Plus de soixante ans après, c’est très étonnant.

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Autres critiques
Babelio

A propos de l’auteur
Né le 6 mars 1929 au Grand Lancy/GE, Nicolas Bouvier a décroché une licence en Droit suivie d’une licence en Lettres à l’université de Genève avant de parcourir le monde et de faire du voyage toute sa vie, même si officiellement sa profession est iconographe et journaliste indépendant. Avec L’Usage du Monde, il publie le livre culte du bourlingueur qui ne veut pas bourlinguer idiot. Tantôt présenté comme journal, tantôt comme récit de voyage, il préfère dire qu’il écrit des feuilles de route, comme le faisaient les bonzes itinérants japonais et les moines chinois. Après Japon (1967) et Chronique japonaise (1975), il écrira un livre sur 25 ans de télévision romande, puis Le Poisson-scorpion (1981) qui retrace un voyage à Ceylan et sera couronné par le Prix Schiller. L’année suivante, il fera paraître un recueil de poèmes, Le dehors et le dedans. Avant de publier Le Journal d’Aran et d’autres lieux (1990), il avait fait le portrait d’une dynastie de photographes : Les Boissonas (1983). Nicolas Bouvier est mort le le 17 février 1998. Il est inhumé à Cologny près de Genève.

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