Les Prix d’excellence

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En deux mots:
Mathilde quitte sa famille d’industriels du textile pour les beaux yeux d’un cheminot, George, petit vietnamien adopté par un couple d’épiciers va faire de brillantes études. Et si chacun suit un parcours sentimental et professionnel bien différent, ils vont finir par se rencontrer et nouer une relation très particulière.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le film de la vie de Mathilde et George

Pour ses débuts dans la roman, le cinéaste Régis Wargnier imagine la rencontre entre une scénariste et un scientifique aux parcours très différents, mais tout aussi passionnants.

Pour ses débuts dans le roman, on ne pourra pas reprocher à Régis Wargnier d’avoir exploré toute la palette des possibles dans son roman, toutes ces choses qu’un cinéaste ne peut pas faire faute de budget ou de temps. C’est ainsi qu’il nous fait quasiment parcourir toute la planète, sautant d’un continent à l’autre et qu’il n’hésite a raconter des parcours de vie courant sur plusieurs décennies. Il faut de reste resté bien concentré pour ne pas perdre le fil, même si deux personnages émergent aux biographies totalement différentes. Aussi faudra-t-il une succession de hasards – mais le hasard n’a-t-il pas bon dos ? – pour que Mathilde rencontre George.
Il retrace la rencontre de George, bébé rescapé de la guerre du Vietnam adopté en France et de Mathilde, raconteuse d’histoires : « Ils créent ensemble un lien indéfinissable, entre amitié et amour
Mathilde nait dans le Nord de la France au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Son père a fait fortune dans l’industrie textile en important notamment des tissus d’Afrique. S’il se rend souvent au Ghana, c’est toutefois aussi pour un motif qu’il va essayer de garder secret: il mène une double vie et a construit une sorte de double vie familiale puisque sa maîtresse ghanéenne lui a donné trois enfants. Et si Mathilde ne se doute pas de la chose, elle sent bien la distance s’élargir et leurs relations se distendre. Ce malaise diffus va la pousser à vouloir très vite s’émanciper et partager la vie d’un photographe. Mais ce dernier va se lasser d’elle. Par dépit sans doute, elle se dit que le parcours que lui offrent ses parents en vaut bien un autre. Mais alors que les préparatifs du mariage sont déjà très avancés, elle croise Stanislas Tchitchenko, un cheminot qu’elle chosira de suivre, consommant ainsi la rupture avec ses parents, mais aussi avec la fratrie qui n’a pas non plus digéré le scandale. Il faudra que beaucoup d’eau s’écoule sous les ponts pour qu’elle finisse par les retrouver.
Mais n’anticipons pas et venons-en à George, l’autre figure de proue de cette épopée.
Lui nait bien des années plus tard au Vietnam, fruit d’un amour «interdit» entre un G.I. et une vietnamienne. Après avoir frôlé la mort, il se retrouve chez un couple d’épiciers parisiens qui lui offrent leur amour et l’encouragent à suivre des études. Élève brillant, il sera poussé par un professeur a postuler pour l’Humanity School of Excellence installée à Suisse «sur une colline qui dominait le lac de Thoune, près de la bourgade de Niederstocken». En tant que représentant du peuple, il y côtoiera des fils de familles aisées venus du monde entier et notamment le très secret et très surveillé nord-coréen Hwang. C’est avec ce dernier qu’il entretiendra une relation amoureuse, faite de rendez-vous nocturnes durant lesquelles presque aucune parole ne sera échangée. Et c’est aussi là que Régis Wargnier situe la rencontre avec Mathilde, invitée à parler de propriété intellectuelle. Car entre temps elle a découvert le cinéma, d’abord en suivant un tournage, puis comme scénariste. Une carrière rapide qui n’aura rien à envier à l’ascension de Stanislas, qui pour n’avoir pas une acuité visuelle suffisante a dû oublier son rêve de conduire un TGV pour intégrer le service des ressources humaines de la SNCF. Un choix qui va le conduire jusqu’au sommet de l’entreprise.
Le couple aura trois enfants et va commencer à susciter l’intérêt de la presse. Et alors que la Festival de Cannes déroule son tapis rouge pour Mathilde, une histoire d’argent va ternir le conte de fées. Entre temps, on aura vu George vivre en direct la chute du mur de Berlin puis s’exiler aux Etats-Unis pour y poursuivre une brillante carrière scientifique qui bénéficiera aussi d’un coup de pouce de son ami Hwang.
On l’aura compris, Régis Wargnier s’est régalé dans les méandres de ces histoires ppur faire émerger des lieux et des thèmes qui lui sont chers, mettant sans dout eun peu de lui dans plusieurs des personnages nés sous sa plume. C’es tc equi fait toute la richesse d’un roman auquel on décernera sans hésitation Les prix d’excellence.

Les Prix d’excellence
Régis Wargnier
Éditions Grasset
Roman
432 p., 22 €
EAN: 9782246813781
Paru le 31 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule principalement en France, dans le Nord puis à Paris et sa banlieue, en passant par Tarbes ou encore Cannes et son festival, mais il nous entraîne également dans le monde entier, du Ghana à la Corée du Nord en passant par Berlin ou encore New York.

Quand?
L’action se situe des années soixante à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Les prix d’excellence, ce sont Mathilde et George, vingt ans d’écart: elle, une fille de la bonne bourgeoisie textile du nord de la France; lui, le fils d’un G.I. et d’une Vietnamienne, adopté par de petits épiciers parisiens. Dans les années 80, Mathilde, passionnée de cinema, rompt avec sa famille, fait sa vie avec un cheminot, devient scénariste  ; George suit de brillantes études en Suisse, puis part pour les Etats-Unis où il se spécialise dans la biologie. Lorsqu’ils se rencontrent, en 1989, leur entente est immédiate, évidente. Ils ne deviennent pas amants, car chacun aime intensément de son côté (Mathilde, son mari; George, un Nord-coréen), mais ils se savent unis par la passion. Ils s’écrivent, ils s’admirent. Le succès vient, et l’espoir: Mathilde est primée pour un film à Cannes, George fait des découvertes scientifiques de première importance. Mais le vieux monde, celui de la convention et de l’envie, n’en veut pas: une cabale se monte. Mathilde et George recevront-ils le prix d’excellence de la vie?
Une histoire d’amour romanesque et trépidante, avec, en arrière-plan, les bruissements du monde de mai 68 à nos jours.

Les critiques
Babelio
Madame Figaro (Isabelle Potel)
Europe 1 (L’invité culture de la matinale)
Ouest-France (Pascale Monnier)
Franceinfo (émission «Mise à jour» de Jean-Mathier Pernin)
Livreshebdo (Prix Cazes de la brasserie Lipp 2018)
Page des libraires (Jocelyne Rémy, Librairie L’Écritoire, Sémur-en-Auxois)
L’avenir.net (Michel Paquot – entretien avec l’auteur)

Les premières pages du livre:
« Mathilde
Quand elle eut dix-sept ans, Mathilde était toujours vierge.
Obsédées par la protection et la défense de leur hymen, mais taraudées par un désir fiévreux, les jeunes filles des années soixante de la bonne société avaient acquis une très bonne pratique des préliminaires, qu’elles nommaient entre elles « flirts poussés» : des attouchements sexuels, pour commencer, puis la masturbation du petit ami si celui-ci leur plaisait un peu, ou la fellation quand elles voulaient garder un mec qui faisait envie à leurs copines.
Les plus enhardies avaient été jusqu’à tester la sodomie, mais là c’étaient les garçons qui n’avaient pas été à la hauteur.
Et quand se profilait celui qui pouvait à la fois plaire à leurs familles et faire crever de jalousie leurs meilleures amies, en quelque sorte le fiancé idéal, elles faisaient marche arrière toute: elles se montraient ardentes et maladroites dans les premiers baisers, et affichaient un air surpris et bouleversé quand les prétendants avaient l’audace de glisser les mains sous leurs robes.
Après la célébration des fiançailles, elles ôtaient d’un air timide la jolie bague sertie de diamants qui risquerait de blesser le gland de leur promis quand elles le masturbaient. Et une fois les faire-part de mariage imprimés et postés, se sentant en totale sécurité, elles entraînaient leurs chéris vers le premier rapport complet et l’extase tant attendue.
Parmi celles qui avaient transgressé les règles et perdu leur virginité, quelques-unes s’inscrivirent dans des clubs d’équitation, fortes des témoignages de championnes de saut d’obstacles qui avaient confié avoir déchiré leur hymen en franchissant des triples haies. Elles auraient une explication à fournir en cas de litige.
On les voyait rarement sur les terrains, mais, le dimanche, elles allaient faire le marché en tenue de cavalière.
Pour les grands frères de Mathilde, il y avait deux sortes de filles, et ce classement avait été établi par l’autorité parentale, celles qu’on respecte, et celles qu’on peut ne pas respecter : les domestiques, les Anglaises, les Suédoises, les filles rencontrées sur les plages en vacances ou dans les boîtes de nuit et, dans certains cas, les femmes mariées.
Jérôme et Étienne avaient établi leur domination sur la petite dernière.
Fille et benjamine, ils ne lui laissaient aucune chance, trop jeune pour les suivre dans leurs jeux et leurs expéditions, et trop proche d’eux pour qu’ils n’aient pas d’instinct posé un droit de regard sur tout ce qu’elle faisait, ou voulait entreprendre.
Mathilde subit sans s’insurger cette situation, et elle en tira un grand profit, par l’observation de ses frères, de la prime adolescence à la jeunesse: elle apprit l’orgueil des hommes, leur vanité parfois, les limites de leur courage, leur manque de confiance, souvent déguisé sous une autorité maladroite, leur gentillesse aussi, refoulée pour qu’on ne les croie pas faibles.
Elle avait compté sur la complicité et la solidarité de sa mère, Colette, pour tenir tête aux hommes de leur famille.
Elle s’attendait toujours, lorsqu’elle déposait un baiser sur la joue de celle-ci, le matin au lever, et au moment d’aller se coucher, à un signe, ou un geste, qui aurait trahi la simple bienséance de leurs rapports, et qui les aurait subitement rapprochées.
Ça n’arriva jamais. Mathilde se demandait si cette froideur, et cette distance maintenue avec ostentation, n’avaient pas pour origine leur dissemblance.
Personne, en les croisant le dimanche à la sortie de la messe, n’aurait pu affirmer qu’elles étaient mère et fille.
Colette avait un joli minois, des traits fins, tout à fait le genre de visage que les photographes exposaient dans un cadre de couleur argentée, bien au milieu de leur vitrine, gage de la qualité de leur clientèle.
Mathilde dépassait sa mère d’une tête, et son allure évoquait spontanément la souplesse et l’aisance des danseuses et des athlètes.
Elle ne faisait rien pour plaire ou être remarquée, et ses vêtements simples et droits lui dessinaient une silhouette androgyne. Mais ceux qui l’observaient décelaient vite, dans ses mouvements, sa poitrine haute et ferme, sa taille fine soulignée par un bassin généreux.
Le professeur de dessin de la classe de première avait insisté pour faire son portrait, en lui disant : « Vous avez cette distinction particulière des hommes trop beaux, aux traits symétriques, et pourtant votre féminité est incontestable. Vous auriez dû vivre dans la Grèce antique, ils vous auraient couronnée. »
Dans le petit monde qui gravitait autour de leur famille, il y avait, pour Mathilde, une bonne dizaine de maris possibles, parmi les amis de Jérôme ou les copains d’Étienne.
L’adolescente représentait, au sein de la moyenne bourgeoisie du Nord, un bon parti, en considération de la petite fortune conquise par son père dans l’industrie textile.
La réussite de Lucien Maupertuis tenait en un mot, le batik. Les enfants, auxquels on demandait souvent quelle était la profession de leur père, avaient appris par cœur cette définition : le batik est une technique d’impression des étoffes, originaire de l’île de Java, qui permet de décorer les tissus à l’aide de cire et de teinture. »

Extrait
« Rien n’était laissé de côté : son parcours programmé comme mineur de fond, le virage obligé vers un autre métier, l’engagement à la Société nationale comme cheminot, le rêve du train à grande vitesse, brisé par la minuscule perte d’acuité visuelle, l’entrée au ressources humaines, et s’ensuivait le récit exhaustif des postes successifs qu’il avait occupés. Un grand nombre de photographies illustrait le texte : le petit Tchitchenko avec son père et sa mère, devant leur maisonnette des corons, un dimanche à la foire de Bully-les-Mines, les premières vacances au Tréport, dans la baie de Somme, une photo de classe au lycée de Lens, une partie de football sur le terrain de sport… »

À propos de l’auteur
Régis Wargnier est cinéaste. Il a notamment réalisé Indochine (1991), avec Catherine Deneuve, qui a obtenu succès mondial, remportant un Oscar et cinq Césars. Les Prix d’excellence est son premier roman. (Source : Éditions Grasset)

Page Wikipédia de l’auteur 

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La punition

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En deux mots:
Durant presque deux ans le narrateur a été contraint à un «service militaire» dans un camp qui ressemble davantage à une prison insalubre qu’à un centre de formation. Pou retracer cet épisode, Tahar Ben Jelloun aura mis plus de cinquante ans.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Avoir vingt ans dans l’Atlas

Tahar Ben Jelloun raconte comment sa vie s’est arrêtée un jour de 1966. Emprisonné dans un «camp militaire», il devra subir pendant dix-neuf mois vexations et humiliations.

Quand on a vingt ans, la vie devant soi, un premier amour et des envies plein la tête, on imagine combien un emprisonnement totalement arbitraire peut entraîner comme traumatisme. Il aura fallu un demi-siècle à Tahar Ben Jelloun pour «digérer» l’épisode qu’il retrace dans La punition et pour oser l’écrire.
Nous sommes en 1965. L’auteur, qui est aussi le narrateur, est étudiant. Avec quelques amis, il participe à des réunions pour parler des Droits de l’homme et défile pour davantage de liberté. Ce qu’il ne sait pas, c’est que le groupe est infiltré par la police politique, que son nom est alors enregistré comme fauteur de trouble.
Un an plus tard un homme se présente chez lui, muni d’une convocation pour un «service militaire». Il doit se rendre dans un camp situé à El Hajeb dans les contreforts du Moyen Atlas. Outre des locaux proches de l’insalubrité et une cuisine qui ne mérite pas ce nom, il doit aussi subir les humeurs de sous-officiers bien décidés à les mater. Pour quelqu’un qui n’a rien à se reprocher, ces conditions de vie sont proprement insupportables. « Ici, pas de pensées, pas d’idées, que des ordres de plus en plus stupides avec un brin de cruauté au passage. »
Le courrier est censuré, les cheveux sont rasés, les humiliations quotidiennes.
Pour «s’évader», on peut lire et écrire. Avec un morceau de crayon et quelques feuilles de papier, l’auteur s’essaie à la poésie. Ce qui peut s’apparenter à une transgression suprême, car « poètes et philosophes sont ici indésirables, impensables, exclus. Nous sommes réduits à nos plus bas instincts, notre part bestiale, animale, inconsciente. Ils ont tout fait pour nous vider de ce qui nous engage à réfléchir, à penser. Je me bats la nuit contre moi-même pour ne pas devenir comme mes trois voisins de chambre qui agissent en militaires automates. Ils acceptent tout sans broncher. On dirait que leur cerveau a été déposé dans la consigne d’une gare perdue. »
Tout est alors bon pour ne pas sombrer, comme par exemple cet Ulysse qui traîne là. « Je lis la quatrième de couverture: c’est une histoire qui se passe durant une journée à Dublin, le 16 juin 1904. Leopold Bloom et Dedalus se promènent dans la ville… Je me demande quel est le rapport avec L’Odyssée. Je plonge le soir même dans le pavé. Je me sens perdu, en même temps heureux d’avoir un ami, un nouveau compagnon. Je ne comprends pas la finalité du roman, mais je le lis lentement comme s’il avait été écrit pour un amoureux de littérature privé de sa liberté. Quand je repense aujourd’hui à ce livre, je me souviens des émotions de la lecture volée, clandestine, et de la jouissance qu’elle me procure. Je me moquais pas mal de comprendre ou non ce que je lisais. »
Des maigres informations qui parviennent de l’extérieur la rumeur d’un conflit avec l’Algérie semble se concrétiser lorsque l’on vient leur annoncer leur transfert dans une autre caserne pour les préparer à défendre leur pays. En montant dans les camions bâchés, la peur de servir de chair à canon étreint la petite troupe. Mais elle va petit à petit s’avérer infondée. Au conflit avec l’algérie va suivre une tentative de coup d’État contre le roi et une extrême nervosité du côté des officiers qui va entraîner… la libération des «têtes brûlées».
Au-delà de ce terrifiant récit, on comprend entre les lignes comment est née la vocation de Tahar Ben Jelloun, comment la seule décision raisonnable pour lui était dès lors de quitter le pays. On se rend malheureusement aussi compte que depuis ce demi-siècle les choses n’ont sans doute guère changé dans ce royaume. Liberté, j’écris ton nom…

La punition
Tahar Ben Jelloun
Éditions Gallimard
Récit
160 p., 16 €
EAN : 9782070178513
Paru le 16 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule au Maroc, notamment à Rabat, Fès, Meknès, El Hajeb, Taza, Abermoumou, Larache, Rmilat.

Quand?
L’action se situe en 1965, puis les mois et les années suivantes.

Ce qu’en dit l’éditeur
La punition raconte le calvaire, celui de dix-neuf mois de détention, sous le règne de Hassan II, de quatre-vingt-quatorze étudiants punis pour avoir manifesté pacifiquement dans les rues des grandes villes du Maroc en mars 1965. Sous couvert de service militaire, ces jeunes gens se retrouvèrent quelques mois plus tard enfermés dans des casernes et prisonniers de gradés dévoués au général Oufkir qui leur firent subir vexations, humiliations, mauvais traitements, manœuvres militaires dangereuses sous les prétextes les plus absurdes. Jusqu’à ce que la préparation d’un coup d’État (celui de Skhirat le 10 juillet 1971) ne précipite leur libération sans explication.
Le narrateur de La punition est l’un d’eux. Il raconte au plus près ce que furent ces longs mois qui marquèrent à jamais ses vingt ans, nourrirent sa conscience et le firent secrètement naître écrivain.

Les critiques
Babelio
Gallimard (entretien avec l’auteur)
L’Express (David Foenkinos)
Revue des deux mondes (Auriane de Viry)
Public Sénat (émission Des livres et vous… présentée par Adèle Van Reeth)
La République des livres 
Publikart (Bénédicte de Loriol)
La Vie éco (Fadwa Misk – entretien avec l’auteur)
Le 360.ma (Bouthaina Azami)
Page des libraires (Eva Halgand, Librairie Fontaine Victor Hugo, Paris)


L’invité de Patrick Simonin © Production TV5MONDE

Les premières pages du livre
« En route pour El Hajeb
Le 16 juillet 1966 est un de ces matins que ma mère a mis de côté dans un coin de sa mémoire pour, comme elle dit, en rendre compte à son fossoyeur. Un matin sombre avec un ciel blanc et sans pitié.
De ce jour-là, les mots se sont absentés. Seuls restent des regards vides et des yeux qui se baissent. Des mains sales arrachent à une mère un fils qui n’a pas encore vingt ans. Des ordres fusent, des insultes du genre «on va l’éduquer ce fils de pute». Le moteur de la jeep militaire crache une fumée insupportable. Ma mère voit tout en noir et résiste pour ne pas tomber par
terre. C’est l’époque où des jeunes gens disparaissent, où l’on vit dans la peur, où l’on parle à voix basse en soupçonnant les murs de retenir les phrases prononcées contre le régime, contre le roi et ses hommes de main – des militaires prêts à tout et des policiers en civil dont la brutalité se cache derrière des formules creuses. Avant de repartir, l’un des deux soldats dit à mon père: «Demain ton rejeton doit se présenter au camp d’El Hajeb, ordre du général. Voici le billet de train, en troisième classe. Il a intérêt à ne pas se débiner.»
La jeep lâche un ultime paquet de fumée et s’en va en faisant crisser ses pneus. Je savais que j’étais sur la liste. Ils étaient passés hier chez Moncef qui m’avait prévenu que nous étions punis. Apparemment quelqu’un l’avait informé, peut-être son père qui avait un cousin à l’État-Major. Sur une vieille carte du Maroc je cherche El Hajeb. Mon père me dit : «C’est à côté de Meknès, c’est un village où il n’y a que des militaires.»
Le lendemain matin, je suis dans le train avec mon frère aîné. Il a tenu à m’accompagner jusque là-bas. Nous n’avons aucune information. Juste une convocation
sèche.
Mon crime ? Avoir participé le 23 mars 1965 à une manifestation étudiante pacifique qui a été réprimée dans le sang. J’étais avec un ami lorsque soudain devant nous des éléments de la brigade des «Chabakonis» (Ça va cogner), comme on les surnomme, se sont mis à frapper de toutes leurs forces les manifestants, sans aucune raison. Pris de panique, nous nous sommes mis à courir longtemps avant de trouver finalement refuge dans une mosquée. En chemin, j’ai vu des corps gisant par terre dans leur sang. Plus tard j’ai vu des mères courir vers des hôpitaux à la recherche de leur enfant. J’ai vu la panique, la haine. J’ai vu surtout le visage d’une monarchie ayant donné un blanc-seing à des militaires pour rétablir l’ordre par tous les
moyens. Ce jour-là, le divorce entre le peuple et son armée était définitivement consommé. On murmurait dans la ville que le général Oufkir en personne avait tiré sur la foule depuis un hélicoptère à Rabat et à Casablanca.
Le soir même, l’Union nationale des étudiants du Maroc (Unem) a tenu une réunion clandestine dans les cuisines du restaurant de la cité universitaire où j’ai eu la naïveté de me rendre. La réunion n’était même pas terminée qu’on entendit le bruit des jeeps certainement
alertées par un traître. Les responsables de l’Union suspectaient depuis longtemps que quelqu’un renseignait la police. Un type petit, sec, laid et très intelligent, en particulier, mais dont ils n’arrivaient pas à prouver la collaboration avec l’ennemi. Les policiers
sont entrés, ont embarqué les plus âgés et ont relevé les noms de tous les autres. Je m’étais cru sorti d’affaire… »

Site Wikipédia de l’auteur

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La punition
Tahar Ben Jelloun
Gallimard
Durant presque deux ans le narrateur a été contraint à un «service militaire» dans un camp qui ressemble davantage à une prison insalubre qu’à un centre de formation. Pou retracer cet épisode, Tahar Ben Jelloun aura mis plus de cinquante ans. En savoir plus…

L’archipel du chien

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En deux mots:
Trois corps échoués sur la plage d’une île qui entend se développer grâce au tourisme, cela fait un peu désordre. D’où l’idée de dissimuler les cadavres. Mais ce lourd secret hante certaines consciences…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

L’île aux noyés

C’est avec une fable très sombre que Philippe Claudel choisit de parler des migrants. L’occasion aussi de poursuivre son exploration de la nature humaine.

Dès les premières lignes de ce roman aussi sombre que superbe Philippe Claudel nous avertit: « L’histoire qu’on va lire est aussi réelle que vous pouvez l’être. Elle se passe ici, comme elle aurait pu se dérouler là. Il serait trop aisé de penser qu’elle a eu lieu ailleurs. Les noms des êtres qui la peuplent ont peu d’importance. On pourrait les changer. Mettre à leur place les vôtres. Vous vous ressemblez tant, sortis du même inaltérable moule. »
Nous voici donc sur une île comme il existe beaucoup. Sans grandes perspectives économiques si ce n’est une économie de survivance. « Il y a des vignes, des oliveraies, des vergers de câpriers. Chaque arpent cultivé témoigne de l’opiniâtreté d’ancêtres qui l’ont arraché au volcan avec patience. Ici on est paysan ou pêcheur. Il n’y a pas d’autre choix. Souvent les jeunes gens ne veulent ni l’un ni l’autre. Ils partent. Les départs ne sont jamais suivis de retours. » Mais le maire caresse l’idée de construire un grand centre thermal pour revivifier ce coin de terre hostile.
Inutile dans ce contexte de souligner que la découverte de trois cadavres de noirs venus s’échouer sur la plage tombe mal. Pour lui comme pour le curé, le docteur et l’instituteur qui sont dépêchés sur place, la solution consiste à nier ce drame, à faire comme s’il n’avait pas eu lieu. Après tout cette île n’était pas leur destination. « Ils ne la connaissaient sans doute même pas. Elle est devenue leur cimetière. Si j’avertissais la police et un juge, que se passerait-il? Nous verrions débarquer ici non seulement ces beaux messieurs qui nous regardent toujours de haut comme si nous étions des crottes de rats, mais aussi derrière eux quantité de journalistes, avec leurs micros et leurs caméras. Notre île du jour au lendemain deviendrait l’île aux noyés. Vous savez que ces chacals sont forts pour les formules. »
Décision est donc prise de transporter les cadavres jusqu’aux failles rocheuses et de les jeter au fond sans plus de procès. Mais très vite, l’instituteur a des scrupules. Sans rompre sa parole, il se met à étudier les courants, à tenter de comprendre comment les trois hommes ont pu dévier de leur route. Une occupation qui ne plaît pas du tout au maire persuadé « que si le monde tournait si mal, c’était la faute aux hommes comme l’Instituteur, empêtrés d’idéaux et de bonté, qui cherchent jusqu’à l’obsession l’explication du pourquoi du comment, qui se persuadent de connaître le juste et l’injuste, le bien et le mal, et croient que les frontières entre les deux versants ressemblent au tranchant d’un couteau, alors que l’expérience et le bon sens enseignent que ces frontières n’existent pas, qu’elles ne sont qu’une convention, une invention des hommes, une façon de simplifier ce qui est complexe et de trouver le sommeil. » Sans oublier que l’instituteur n’était pas né sur l’île.
Et alors que l’instituteur se persuade que «les morts allaient faire payer aux vivants leur indifférence» – une phrase qui aurait pu être tirée de L’arbre du pays Toraja – et allaient les punir, le maire doit chercher une parade. Le commissaire qui vient de débarquer pourrait même lui apporter son concours. À moins que son cynisme ne cache une volonté farouche de mettre à jour les âmes noires qui hantent l’île, des « négriers, des marchands de corps, des trafiquants de rêve, des voleurs d’espoir, des meurtriers ».
La plume de Philippe Claudel, on le sait, fait merveille dans ce registre tragique, lorsqu’il s’agit d’explorer la nature humaine, notamment quand elle est inhumaine. Attendez-vous donc à un final en apothéose. De ceux qui marquent durablement par leur implacable férocité.

L’archipel du chien
Philippe Claudel
Éditions Stock
Roman
288 p., 19,50 €
EAN : 9782234085954
Paru le 14 mars 2018

Où?
Le roman se déroule sur une île de l’archipel du chien, mais elle pourrait – malheureusement – tout aussi bien se dérouler n’importe où.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Le dimanche qui suivit, différents signes annoncèrent que quelque chose allait se produire.
Ce fut déjà et cela dès l’aube une chaleur oppressante, sans brise aucune. L’air semblait s’être solidifié autour de l’île, dans une transparence compacte et gélatineuse qui déformait çà et là l’horizon quand il ne l’effaçait pas : l’île flottait au milieu de nulle part. Le Brau luisait de reflets de meringue. Les laves noires à nu en haut des vignes et des vergers frémissaient comme si soudain elles redevenaient liquides. Les maisons très vite se trouvèrent gorgées d’une haleine éreintante qui épuisa les corps comme les esprits.
On ne pouvait y jouir d’aucune fraîcheur.
Puis il y eut une odeur, presque imperceptible au début, à propos de laquelle on aurait pu se dire qu’on l’avait rêvée, ou qu’elle émanait des êtres, de leur peau, de leur bouche, de leurs vêtements ou de leurs intérieurs. Mais d’heure en heure l’odeur s’affirma. Elle s’installa d’une façon discrète, pour tout dire clandestine. »

Les critiques
Babelio
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Lettres it be

Les premières pages du livre
« Vous convoitez l’or et répandez la cendre.
Vous souillez la beauté, flétrissez l’innocence.
Partout vous laissez s’écouler de grands torrents de boue. La haine est votre nourriture, l’indifférence votre boussole. Vous êtes créatures du sommeil, endormies toujours, même quand vous vous pensez éveillés. Vous êtes les fruits d’une époque assoupie. Vos émois sont éphémères, papillons vite éclos, aussitôt calcinés par la lumière des jours. Vos mains pétrissent votre vie dans une glaise aride et fade. Vous êtes dévorés par votre solitude. Votre égoïsme vous engraisse. Vous tournez le dos à vos frères et vous perdez votre âme. Votre nature se fermente d’oubli.
Comment les siècles futurs jugeront-ils votre temps?
L’histoire qu’on va lire est aussi réelle que vous pouvez l’être. Elle se passe ici, comme elle aurait pu se dérouler là. Il serait trop aisé de penser qu’elle a eu lieu ailleurs. Les noms des êtres qui la peuplent ont peu d’importance. On pourrait les changer. Mettre à leur place les vôtres. Vous vous ressemblez tant, sortis du même inaltérable moule.
Je suis certain que vous vous poserez tôt ou tard une question légitime: a-t-il été le témoin de ce qu’il nous raconte ? Je vous réponds: oui, j’en ai été le témoin. Comme vous l’avez été mais vous n’avez pas voulu voir. Vous ne voulez jamais voir. Je suis celui qui vous le rappelle. Je suis le gêneur. Je suis celui à qui rien n’échappe. Je vois tout. Je sais tout. Mais je ne suis rien et j’entends bien le rester. Ni homme ni femme. Je suis la voix, simplement. C’est de l’ombre que je vous dirai l’histoire.
Les faits que je vais raconter ont eu lieu hier. Il y a quelques jours. Il y a un an ou deux. Pas davantage. J’écris « hier » mais il me semble que je devrais dire « aujourd’hui ». Les hommes n’aiment pas l’hier. Les hommes vivent au présent et rêvent de lendemains.
L’histoire se passe sur une île. Une île quelconque. Ni grande ni belle. Guère éloignée du pays dont elle dépend mais qui en est oubliée, et proche d’un autre continent que celui auquel elle appartient, mais qu’elle ignore.
Une île de l’Archipel du Chien.
Quand on observe cet archipel sur les cartes, on ne peut de prime abord remarquer le Chien. Il se cache. Les enfants peinent à le distinguer. La maîtresse qu’on surnommait déjà la Vieille s’amusait de leurs efforts, puis de leur surprise lorsqu’avec le bout de sa baguette, elle dessinait les contours de sa gueule. Le Chien surgissait soudain. Ils en étaient effrayés. Il en va de lui comme de certains êtres dont on ne devine pas la vraie nature quand on commence à les fréquenter, et qui un jour vous sautent à la gorge.
Le Chien est là, dessiné sur le fin papier. Gueule ouverte, crocs sortis. S’apprêtant à déchiqueter une longue et pâle immensité cobalt que la carte constelle de chiffres indiquant les profondeurs et de flèches qui tracent les courants. Ses mâchoires sont deux îles courbées, sa langue aussi, une île, et ses dents aussi, certaines pointues, d’autres massives, carrées, d’autres encore effilées comme des dagues. Ses dents, des îles donc. Dont celle où se déroule l’histoire, la seule habitée, tout au bout de la mâchoire inférieure. Tout au bord de l’immense proie bleue qui ne sait pas qu’elle est convoitée.
La vie sur l’île vient du volcan qui la domine et qui pendant des millénaires a vomi sa lave et ses scories fertiles. On l’appelle le Brau. Le nom sonne barbare. Il faisait peur aux petits jadis, quand l’île s’enchantait des cris et des rires des enfants. Désormais le Brau digère, après sa dernière colère. Son cratère est enfoui le plus souvent dans un édredon de brumes. Il se livre à une très longue sieste. Quelques rots de temps à autre. Des bruits sourds. Des énervements d’endormi, qui frissonne et se retourne dans son sommeil.
Le reste du squelette du Chien est une multitude de petites îles, la plupart minuscules comme des miettes de pain oubliées sur la nappe à la fin d’un repas. Désertes. Tout au contraire, celle qu’on va découvrir s’est martelée du battement du sang des hommes. Elle demeure, comme un bout de monde tombé dans l’azur. Sans doute à l’origine y eut-il un peuplement de pêcheurs, au temps des Phéniciens, descendants des pirates et voleurs échoués là en cabotant, ou se cachant pour compter leur butin.
Il y a des vignes, des oliveraies, des vergers de câpriers. Chaque arpent cultivé témoigne de l’opiniâtreté d’ancêtres qui l’ont arraché au volcan avec patience. Ici on est paysan ou pêcheur. Il n’y a pas d’autres choix. Souvent les jeunes gens ne veulent ni l’un ni l’autre. Ils partent. Les départs ne sont jamais suivis de retours. C’est ainsi et c’est depuis toujours.
Le Chien crache des saisons inhumaines. L’été assèche les hommes et les terrasse. L’hiver les transit. Vent aigre et pluie froide. Des mois de langueur grelottante. Leurs maisons ont fait le tour du monde. En photographie. Dans les magazines. Des architectes, des ethnologues, des historiens ont décidé sans rien leur demander qu’elles appartenaient au patrimoine de l’humanité. Cela les a fait rire, avant de les contrarier. Ils ne peuvent ni les détruire ni les transformer.
Ceux qui n’y vivent pas les leur envient. Les sots. En pierre de lave mal jointoyée, elles ressemblent à des huttes massives bâties par un peuple de nains. Elles sont dures avec eux. Inconfortables. Sombres et rugueuses. On y étouffe ou on y gèle. Elles les encerclent et les oppressent. Ils ont fini par leur ressembler.
Le vin de l’île est un rouge lourd et sucré né d’un cépage qui ne pousse qu’ici, le muroula. Les baies de ses grappes ressemblent à des yeux de pie : petites, noires, brillantes, dénuées de pruine. Vendangé vers la mi-septembre, le raisin est disposé ensuite sur les murets des vignes et des vergers de câpriers, protégé des oiseaux par de fins filets. Il y sèche durant deux semaines avant d’être pressé, puis on laisse fermenter le jus dans la pénombre de caves étroites et longues, creusées sur les flancs du Brau.
Quand plus tard le vin est mis en bouteille, il a pris la couleur d’un sang de taureau. On ne peut voir la lumière à travers lui. Il est fils des ténèbres et du ventre de la terre. Il est le vin des Dieux. Quand on y trempe les lèvres, c’est le soleil et le miel qui viennent dans la bouche et coulent dans la gorge, et aussi le gouffre sans fond de l’envers du monde. Les vieux avaient coutume de dire en le buvant qu’ils tétaient en même temps le sein d’Aphrodite et celui d’Hadès. »

Extraits:
« Sur l’île, on enterre les morts debout. La terre est rare. Elle est le bien le plus précieux. Les hommes ont compris très tôt qu’elle devait appartenir aux vivants, qu’elle était là pour les nourrir, et que les morts devaient y prendre le moins de place possible. Qu’elle ne leur servait plus à rien. (…) Ici, on vit ensemble mais on voyage seul dans la mort: le cimetière n’abrite aucune sépulture commune ni familiale, mais des tombes célibataires dans lesquelles le mort se tient droit comme il s’est tenu droit dans la vie. » (p. 53-54)

« Le temps a passé sur l’île mais n’a rien arrangé. Ce n’est pas son rôle. Ovide a écrit que le temps détruit les choses, mais il s’est trompé. Seuls les hommes détruisent les choses, et détruisent les hommes, et détruisent le monde des hommes. Le temps les regarde faire et défaire. Il coule indifférent, comme la lave a coulé du cratère du Brau un soir de mars, pour napper de noir l’île et en chasser les derniers vivants. Comme autrefois on appliquait un brassard sombre sur un être en deuil, la terre porte désormais la couleur des morts, et celle des funérailles. Cela pour des millénaires. »


Philippe Claudel présente L’archipel du chien © Production Éditions Stock

À propos de l’auteur
Écrivain traduit dans le monde entier, Philippe Claudel est aussi cinéaste et dramaturge. Il a notamment publié aux éditions Stock Les Âmes grises, La Petite Fille de Monsieur Linh, Le Rapport de Brodeck et L’Arbre du pays Toraja. Membre de l’académie Goncourt, il réside en Lorraine où il est né en 1962. (Source: Éditions Stock)

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Une famille très française

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En deux mots:
Quand Charlotte rencontre Jane et découvre sa famille, elle est éblouie. Du coup, elle trouve son propre cocon ringard. Mais souvent, il arrive que les apparences soient trompeuses…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Quand les Duchesnais se déchaînent

Dans son second roman, Maëlle Guillaud choisit de suivre une jeune fille qui va devoir se construire suite à un drame qu’elle a promis d’occulter.

Après Lucie ou la vocation, un premier roman étonnant sur l’appel de la foi qui va pousser une jeune étudiante à abandonner famille et amie pour devenir Sœur Marie-Lucie, Maëlle Guillaud poursuit sa quête de l’identité en nous offrant de pénétrer dans l’intimité d’Une famille très française.
Sorte d’archétype de la famille bourgeoise, les Duchesnais sont pour Charlotte, la narratrice, une sorte d’idéal qu’elle peut approcher grâce à son amie Jane qui – Ô joie – l’invite chez elle, lui présente son frère Gabriel, sa mère Marie-Christine et son père Bernard. Le monde qu’elle découvre lui semble à des années-lumière de son quotidien ancré dans toutes sortes de règles et de contraintes. Au fur et à mesure que sa relation avec Jane s’étoffe, son malaise va croître. Pourquoi sa mère se sent elle investie de la mission de la protéger coûte que coûte? Pourquoi ne peut-elle pas s’habiller de façon plus moderne? Pourquoi sa grand-mère Ichter s’obstine-t-elle à ressasser ses souvenirs du Maroc, à lui faire la cuisine de «là-bas»? Pourquoi faut-il célébrer deux fêtes juives alors qu’elle est catholique? Autant de questions qui dérangent Charlotte quand elle voit la liberté qui semble présider au mode de vie des Duchesnais. Et qu’elle entend désormais faire sienne en s’éloignant des siens qu’elle rejette petit à petit.
Le jour où les Duchesnais sont invités chez elle, que sa grand-mère leur propose des mouffletas, les crêpes marocaines, elle ne pourra se départir de ce sentiment. Quand Marie-Christine s’exclame « Hmm… c’est … c’est très bon, mais un peu gras, non?» elle a envie de fuir. D’autant qu’elle s’entend répondre «C’est meilleur avec du miel ou de la confiture». Si seulement le dîner pouvait s’arrêter… «Charlotte est terriblement gênée par le relâchement de sa grand-mère, ses accoutrements lui paraissent ridicules et lui font honte.» Son rêve serait de vivre chez les Duchesnais, intégrer cette famille.
Pourtant, derrière l’harmonie et le clinquant affichés, il y a aussi une partie plus sombre. Si le père de Jane est l’incarnation de la réussite et que «tout en lui respire l’assurance et l’argent. Ses gestes, la souplesse de sa conduite, son énorme montre au bracelet en cuir tabac», il entend aussi jouer de son pouvoir. Un soir, il pénètre dans la chambre de leur jeune invitée et glisse «sa main sous la couette. Sur son corps… Non, non, c’est l’alcool qui lui a tourné la tête. Qui lui fait imaginer une situation invraisemblable. Sa main sur son sein. Son souffle près de son visage. Son regard lourd de menace. Et si c’était un cauchemar? Tout simplement… Pourtant, elle n’a pas rêvé.»
Mais elle ne peut rien dire, faute de voir son rêve d’intégration s’envoler. Car désormais Charlotte «se voit à travers le regard de Jane, de cette famille si française qui ne connaît rien des difficultés de l’exil, de l’adaptation, rien des épreuves de la vie, elle en est persuadée.» Un aveuglement qui va prendre une dimension tragique lorsque Bernard qui a embarqué Charlotte dans sa voiture renverse un homme et prend la fuite et entend réduire sa passagère au silence.
Le plus facile, du moins le pense-t-elle, serait effectivement de nier. D’autant que les menaces se font précises. Que l’affirmation de Jane qui trouve son papa formidable,
« Faut dire que papa, rien ne lui résiste. Il obtient toujours ce qu’il veut », résonne très bizarrement à son oreille. Mais vivre avec ce mensonge est tout aussi difficile, d’autant que la victime n’est pas un inconnu puisqu’il s’agit du mari de la femme de ménage des Duchesnais. «Le mépris qu’elle ressent pour elle-même la paralyse.»
Et puis il y a Gabriel qui le la laisse pas indifférente. Prise dans un engrenage qui peut la broyer, Charlotte ne veut pas voir les avertissements. Y compris quand ceux-ci débouchent sur la violence. Quand sa «meilleure amie» la découvre dans les bras de son frère et qu’elle est «hérissée de colère» :
« – Toi, tais-toi. Tu t’imagines quoi? Que tu vas rentrer dans la famille? Que tu en fais partie? Mais t’es qu’une de ses poules! Tu crois que t‘es la seule?
– Jane, écoute-moi. . .
– Tu crois peut-être qu’il est amoureux de toi? siffle-t-elle entre ses dents. Ah tu m’as bien baladée hier soir! »
Maëlle Guillaud a un sens inné pour faire monter la tension. Elle construit ses romans comme une symphonie qui va crescendo, entraînant le lecteur dans un drame qui va finir par exploser. Une déflagration qui va entraîner la remise en cause de bien des certitudes – et si la famille très française n’était pas celle qu’on croit – et bousculer quelques parcours. Il va falloir désormais changer le scénario, trouver une autre voie. Voilà encore un beau roman de formation servie par une écriture ciselée.

Une famille très française
Maëlle Guillaud
Éditions Héloïse d’Ormesson
Roman
190 p., 17 €
EAN : 9782350874494
Paru le 12 avril 2018

Où?
Le roman se déroule en France, dans une petite ville de Haute-Savoie, dans un chalet de montagne, mais aussi à Paris. Des souvenirs du Maroc y sont aussi évoqués ainsi qu’un exil au Canada.

Quand?
L’action se situe de nos jours avec des retours au début des années 90.

Ce qu’en dit l’éditeur
Avec justesse et subtilité, Maëlle Guillaud soulève l’épineuse question de la construction de l’identité à travers les yeux d’une adolescente face à ses contradictions. Une famille très française est un roman d’apprentissage qui dénonce les normes édictées en principe et loue la richesse d’être soi, tout simplement, avec son histoire et ses singularités.
Charlotte vit en Savoie avec ses parents, qu’elle adore – quoique le tempérament exubérant de sa mère, d’origine séfarade, la met bien souvent dans des situations terriblement embarrassantes. Elle se prend parfois à préférer ceux de sa meilleure amie Jane, dont l’éducation, l’élégance et la réussite l’éblouissent. Sans oublier la silhouette élancée de son amie, qui tranche à côté de ses rondeurs alimentées par les pâtisseries de sa grand-mère.
Invitée chez Jane, le rêve vire rapidement au cauchemar le jour où Bernard, le père, entraîne Charlotte dans un tragique accident. Terrorisée, elle garde le silence.
Le mensonge de la parfaite comédie familiale se fracture, et Charlotte, désormais installée à Paris pour ses études, va devoir se libérer de cette emprise.

Les critiques
Babelio
Page des Libraires (Anne Lesobre – Librairie Entre les lignes, Chantilly)
Blog Le boudoir de Nath 

Les premières pages du livre
« Elle plisse les paupières de douleur. L’éclair s’est gravé dans sa rétine. Elle le distingue même les yeux fermés. Le fracas autour d’elle l’oppresse. La pluie martyrise l’habitacle, le vent chahute les arbres sur le bord de la route. Je suis à la place du mort, songe-t-elle, la gorge serrée. De nouveau l’obscurité. la voiture accélère. Elle voit à peine les gouttes d’eau qui s’écrasent contre le pare-brise. Il faut que je change les ampoules des phares. Son cœur tambourine. Son souffle se fait court. Je suis un esquif en pleine tempête. Le tonnerre la fait sursauter. Soudain, un trait de lumière déchire le ciel et des dizaines de filaments se cristallisent autour. Une sueur glacée ruisselle le long de son dos. La foudre vient de tomber à quelques mètres. Elle tourne la tête vers le conducteur. L’effroi lui givre l’échine. Une décharge électrique lui écorche le bout des doigts. Il n’y a personne. Et pourtant, le véhicule prend de la vitesse. Comme dans un train fantôme. Les branches brisées griffent les vitres. La carcasse tremble. Son corps vibre et ses doigts se crispent sur la poignée de la portière. Une ombre traverse le rétroviseur. Elle voudrait incliner la tête mais sa nuque est raide. Figée. Comme toute sa colonne vertébrale. Elle essaie de se lever, mais ses pieds sont collés au plancher. Prise au piège. Elle bat des paupières. Je suis en train de mourir. Ses ongles blanchissent à force de serrer le plastique. Sa gorge est trop nouée pour émettre le moindre cri. Mais pour appeler qui? Je suis seule. Et je vais mourir. La voiture continue de filer sur cette route au milieu de nulle part. Brusquement, les roues patinent. Tête à queue. Horreur. Le bitume s’est rétréci pour n’être plus qu’un fil. Jamais la voiture ne pourra tenir sur une bande si étroite, a-t-elle juste le temps de penser avant de basculer dans le vide. Elle claque des dents. L’eau engloutit peu à peu la carcasse. Mourir noyée la terrifie. Elle essaie de bouger les bras pour décrocher sa ceinture de sécurité, mais elle est paralysée. Son corps est un poids mort, bientôt une enclume. Le liquide s’infiltre par la vitre. Recouvre ses pieds, puis ses mollets et ses cuisses. Son ventre, ses seins, ses épaules. Le lac va être mon linceul. Sa bouche est pâteuse, sa langue épaisse. L’air se raréfie. Elle étouffe.
Elle se redresse d’un bond, en sueur. La couette pèse une tonne sur ses jambes. Elle passe ses mains sur ses yeux, se masse le front. Elle est fiévreuse. Elle appuie ses doigts sur ses paupières et inspire profondément pour chasser la terreur. Elle a du mal à respirer. La culpabilité lui mord le cœur. Grignote son âme, mois après mois, année après année. Cette histoire dévore sa vie. Je ne m’en sortirai jamais… Jamais. Sa voix se casse en prononçant ces mots. Tu t’es condamnée à errer dans le néant, le vide. Et tout ça à cause d’eux. Son squelette va se disloquer, ses os se briser comme du verre, elle ne pourra pas lutter contre le poids de ces images. Toujours ce même cauchemar. Rien ne pourra te sauver. Elle fond en larmes. »

Extraits:
« Charlotte se voit à travers le regard de Jane, de cette famille si française qui ne connaît rien des difficultés de l’exil, de l’adaptation, rien des épreuves de la vie, elle en est persuadée. Pas comme Malika, pas comme sa grand-mère. Pour la première fois, Charlotte voit Ichter dans le camp des exclus, de ceux qu’on peut renverser sans remords. De ceux qui ne méritent pas même le respect. Ceux dont l’existence est contestable puisqu’ils sont sans papiers. Ichter n’a qu’un permis de séjour. Et Malika? Pourtant, Charlotte est terriblement gênée par le relâchement de sa grand-mère, ses accoutrements lui paraissent ridicules et lui font honte. Mais elle était dans la voiture qui a renversé un homme, elle était assise à côté du chauffard. Charlotte a la gorge en feu. Le mépris qu’elle ressent pour elle-même la paralyse. » (p. 76)

« – Toi, tais-toi. Tu t’imagines quoi? Que tu vas rentrer dans la famille? Que tu en fais partie? Mais t’es qu’une de ses poules! Tu crois que t‘es la seule?
– Jane, écoute-moi. . .
– Tu crois peut-être qu’il est amoureux de toi? siffle-t-elle entre ses dents. Ah tu m’as bien baladée hier soir! Et dire que je t’ai crue quand tu m’as parlé d’un type de la fac…
Jamais Charlotte ne l’a vue ainsi. Son visage est déformé par la fureur. Un éclat de silex dans le regard, des rides de méchanceté au coin des yeux. Jane est comme hérissée par la colère. Une gorgone, songe Charlotte, pétrifiée. » (p. 153)

« Je ne fais partie ni de leur famille ni de leur monde. Nous sommes des énigmes, des mystères, des blessures inavouées les uns pour les autres. Nous ne faisons que nous échapper les uns aux autres. À force de vouloir leur ressembler, j’ai été comme anesthésiée. J‘entendais leurs phrases, mais ne donnais pas de sens aux m0ts. je voyais ce qui se déroulait autour de moi, mais je refusais de comprendre. Peut-on tomber amoureux d’une famille? Vouloir à tout prix être adoubée? J’ai voulu briller à leurs yeux. Me rendre désirable. En refusant d’admettre que pour eux, je ne suis qu’une fille de pieds-noirs, comme ils disent. « Ces gens-là sont d’une ignorance crasse », avait tranché sa mère après le dîner avec les Duchesnais. Le seul. Ses parents n’avaient eu aucune envie de récidiver, et curieusement, les parents de Jane ne les avaient pas invités en retour. « Comme si les juifs marocains étaient des pieds-noirs! avait repris sa mère. Cesse donc, mami, de vouloir leur ressembler. Tu ne leur ressembleras jamais. Tu n’es pas comme eux. On n’est pas comme eux. » Pourquoi n’ai-je pas écouté ce que ma mère me disait? Pourquoi ses mots ont-ils ricoché sans m’atteindre? Parce que la réalité était si décevante que j’ai préféré la maquiller pour mieux y croire? J’ai fait d’eux une famille idéale dans laquelle je pouvais me lover, je les voyais comme ils aiment à se présenter, ou comme j’avais envie qu’ils soient, une famille très française qui malgré moi m’ensorcelait. » (p. 161)

À propos de l’auteur
Née en 1974, Maëlle Guillaud est éditrice. Après Lucie ou la vocation, un premier roman très remarqué, elle publie Une famille très française. (Source : Éditions Héloïse d’Ormesson)

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Géographie d’un adultère

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En deux mots:
Paul et Ema ont une liaison extra-conjugale. Mais pour garder le secret de cette relation, ils vont devoir faire preuve d’imagination. Car il leur manque à la fois un lieu adéquat et le temps nécessaire.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La liaison malheureuse

Pour son premier roman Agnès Riva va nous démontrer la difficulté de vivre une aventure extra-conjugale en suivant la liaison entre Ema et Paul.

Il arrive que le titre d’un livre nous intrigue, comme c’est le cas ici. En le refermant, je me dis qu’il est particulièrement bien trouvé. Car le premier roman d’Agnès Riva ne raconte pas l’histoire d’un adultère mais bien la géographie. C’est ce qui le rend si particulier et si intéressant. Au lieu de scènes torrides, la romancière détaille les lieux qui ont rendu possible la rencontre de Paul et d’Ema puis ceux qu’ils choisissent pour se rencontrer, pour faire l’amour avant de rentrer au domicile conjugal.
Commençons par le Tribunal des prud’hommes. C’est là que la relation adultère s’est construite et c’est aussi là que Paul aime bousculer Ema. Car ce spécialiste des bâtiments et des travaux publics vit sa liaison comme il gère ses dossiers, rationnellement et avec un souci du respect des règles. En l’occurrence, il se persuade que «leur relation ne s’approfondira jamais» dans cet endroit, que sa partenaire ne dérogera pas aux règles qu’il a pris soin d’établir. Pour éviter toute ambiguité, il a ainsi d’emblée souligné que rien ne devait transparaître de leur «amour», que rien ne devait devenir irrationnel ou incontrôlable. Une double vie, oui, mais cloisonnée et étanche.
Du coup, on ne peut s’empêcher de plaindre Ema qui est beaucoup plus fleur bleue, qui est prête à faire des folies, qui serait même prête à quitter son mari. Mais pour l’heure, elle doit accepter la volonté de son amant. Et sa frustration qui s’incarne par exemple le soir de la fête pour le centenaire du conseil. Là ou lui voit un risque, elle imagine une occasion de se retrouver et de partager davantage d’intimité. Frustrée, Ema le sera aussi dans un second lieu emblématique, la limousine de Paul avec ses fauteuils en cuir et son levier de vitesse. Cer dernier offre au chauffeur l’occasion de glisser sa main vers le genou de sa passagère qu’il assimile alors à sa chose, présente pour son plaisir.
Le seul petit problème, c’est que dans le véhicule on peut les voir et que Paul ne supporte même pas l’idée que l’on puisse le soupçonner de ne pas être un bon mari et père de famille. Aussi quand Ema sonne à sa porte pour émoustiller Paul, elle ne fait qu’allumer un signal d’alarme. Mais il est vrai que le salon de thé d’un centre commercial ou une chambre de Novotel n’ont rien de persnnel, d’intime.
Rendez-vous est alors pris chez Ema, en l’absence de son mari. Mais outre le risque toujours présent de le voir débarquer à l’improviste, il y a aussi les voisins et les passants, susceptibles de voir quelque chose. Reste ce coin entre l’évier et le réfrigérateur, inconfortable certes, mais caché de la rue. Ou encore le coin derrière la porte d’entrée. Bref, c’est l’imagination au pouvoir!
On l’aura compris, le roman fait le démonstration que le malaise – aussi dans le sens d’inconfort – est un tue-l’amour. Que faute d’un lieu où il puisse s’épanouir, l’amour est condamné. Sans espace et sans temps, comme il semblait y en avoir à profusion À l’originalité de la construction, on ajoutera l’économie su style pour souligner les qualités de ce roman. Chaque phrase semble avoir été débarrassée du superflu pour ne conserver que l’essentiel. Du coup, la cruauté est plus cruelle, l’ironie plus mordante, le désespoir plus violent. Une belle réussite !

Géographie d’un adultère
Agnès Riva
Éditions L’Arbalète
Roman
128 p., 13,50 €
EAN : 9782072762833
Paru le 11 janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
Ema et Paul sont amants. Comme d’autres avant eux ils se sont rencontrés au travail, sont mariés, ont des enfants et se donnent rendez-vous à l’abri des regards. La voiture de Paul, un coin de la maison d’Ema, une chambre d’hôtel… Mais très vite leur relation souffre de ce cadre trop étroit et Ema décide de les mettre tous deux en danger sur ce mince territoire, au risque de tout perdre.
En s’attachant de manière inédite aux lieux de la passion, Géographie d’un adultère jette un regard bouleversant sur l’attente et le désir.

Les critiques
Babelio 
Le JDD (avec un entretien mené par Marie-Laure Delorme)
Le Littéraire (Jean-Paul Gavard-Perret)
BibliObs (Jérôme Garcin)
Putsch (Marc Émile Baronheid)
Diacritik (Johan Farber)
La Cause littéraire (Cyrille Godefroy)
Blog A book is always a good Idea 
Blog Lire au lit 


Agnès Riva présente son ouvrage Géographie d’un adultère © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre:
« L’habitacle de la voiture de Paul
L’intérieur de la voiture de Paul est un espace au volume assez limité, distribué avec une certaine rigueur. Il propose quatre places assises matérialisées par des fauteuils ergonomiques à la forme si étudiée qu’il semble quasi impossible d’installer sur la banquette arrière une cinquième personne. Les sièges avant sont séparés par un accoudoir court et situé à mi-hauteur ne comportant pas de compartiments pour ranger des affaires de petite taille, lunettes de soleil ou CD.
Fauteuils en cuir, seuils de porte en aluminium, pédalier en acier inoxydable, l’habitacle du véhicule traduit l’ambition de son propriétaire : posséder à la fois tout le confort et le luxe possibles, mais en miniature et pour le prix d’un modèle d’entrée de gamme.
L’odeur de Paul est très présente, elle saisit Ema à chaque fois qu’elle pénètre dans la voiture, un effluve fortement boisé, mêlant le parfum habituel de l’homme à sa transpiration, mais sous une forme plus concentrée.
Après leur séparation, lorsque Paul s’arrêtera parfois à sa hauteur et baissera la vitre pour lui parler, il suffira à la jeune femme de sentir cette odeur pour vaciller un instant, avoir le sentiment d’être à nouveau aspirée vers l’intérieur.
Paul a vite été très clair sur la manière dont il voyait leur relation. Il a invoqué son manque de temps et ses difficultés à disposer de sa personne, en raison de ses obligations familiales. « Nous nous verrons pendant nos activités sociales communes, mais les rendez-vous en tête à tête ne pourront être qu’exceptionnels. » Ayant déjà l’expérience de ce genre de relation, il a aussi mis Ema en garde contre la souffrance qu’on peut éprouver à se représenter l’univers de l’autre, sur lequel on n’a pas prise. « Épargne-toi d’établir une comparaison et de lister tout ce qu’il nous est impossible de faire, sinon tu ne pourras que te heurter à un mur. »
Ema a fait mine de comprendre, tout en espérant faire évoluer Paul sur ses positions. Elle s’imaginait pouvoir le rencontrer loin de chez eux et de leur quotidien, mais toute échappée étant pour l’instant irréalisable, elle s’accommodait des moments passés avec lui dans des espaces contraints, comme l’habitacle de sa voiture.
Les finitions du véhicule portent la signature de l’homme. L’élégance des éléments décoratifs chromés, l’habillage de cuir du volant, la poignée du frein à main et la boîte de vitesses suggèrent une conduite sportive. Ses manœuvres sont sûres mais brusques. Ni perte de temps ni espace superflu, c’est la raison pour laquelle il a choisi une voiture compacte et maniable. Une fois calée dans le fauteuil, Ema se sent à chaque fois embarquée, propulsée vers l’avant, sans autre possibilité que de suivre le mouvement.
Il y a dans les décisions soudaines de Paul (faire un détour avant de la ramener chez elle, la réquisitionner d’office pour une simple course dans une ville voisine) quelque chose qui ravit Ema, comme si la voiture disposait d’un pouvoir magique, qui la transporte vers un ailleurs encore indistinct. Elle se sent alors submergée par un sentiment de confiance et de liberté absolue.
« Et si on partait maintenant, là ? » semble toujours être à deux doigts de formuler Paul, dès que son véhicule se met à prendre un peu de vitesse.
Pourtant, malgré des débuts prometteurs, ces fugues ne débouchent sur rien et la certitude de leur inutilité finit tôt ou tard par déprimer Ema. Paul, lui, ne semble pas partager cette déception, et se contente du plaisir de rouler en silence. En réaction à ce qu’elle considère comme du détachement, la jeune femme, légèrement agacée, se saisit alors de la poignée supérieure pour se donner une contenance.
Paul est d’autant plus à l’aise dans sa voiture que celle-ci constitue une deuxième maison. Expert en bâtiment et travaux publics, il passe beaucoup de temps hors de chez lui, dans des déplacements professionnels, qui lui permettent aussi de reprendre sa respiration.
Lorsqu’il la sait seule chez elle, c’est de là que son amant l’appelle, parfois tardivement, alors qu’il roule entre la sortie de son club de natation et son domicile. Dans ces moments, l’homme paraît plus détendu que d’ordinaire, vainqueur provisoire d’une course d’obstacles ou plus modestement recentré sur lui par la pratique du sport, comme s’il n’était vraiment disponible qu’en mouvement, dans cette intention de quitter un point pour un autre.
Parfaite extension de lui-même, l’intérieur de la voiture est donc organisé pour que tout soit à portée de main. Les lunettes de soleil, qu’il extrait d’un geste prompt de la boîte à gants, en se penchant légèrement vers Ema, la pince à ceinture de sécurité pour plus de confort, la climatisation qui tourne à fond, pour maintenir une température indécemment haute, la parka de chantier posée sur la banquette arrière, les chaussures de sécurité dans le coffre, et l’accoudoir court qui lui permet de passer facilement du levier de vitesse au genou de la jeune femme et inversement, provoquant un début de malaise chez Ema, comme si, par ce geste automatique, elle aussi rejoignait le domaine des accessoires.
Cet espace si personnel, Paul y a accueilli Ema pour la première fois sur le trajet entre le conseil des prud’hommes où ils exercent tous les deux et leur domicile. Il leur a permis de faire connaissance.
Un jour, Ema avait profité de l’arrêt de la voiture et d’un temps de silence pour avouer à Paul ses sentiments. Il venait de lui apprendre qu’il avait perdu sa mère. Elle l’avait déjà entendu parler avec tendresse de cette femme courageuse et droite qui l’avait élevé seule avec ses frères et sœurs. À l’écoute de sa souffrance, il lui a semblé que c’était sa propre mère qui était décédée la veille. Une digue en elle avait cédé et elle avait soudain éprouvé l’envie de prendre la main de Paul et de communier avec lui. Cela faisait des semaines qu’ils se confiaient l’un à l’autre, sans que leur relation veuille enfin dire son nom. Ema se sentait l’impatience d’un homme et lassée par ses propres atermoiements de femme. Elle avait envie que Paul lui parle d’autre chose. Elle avait envie qu’il lui parle d’amour. »

Extrait
« Même si tu me quittais, je resterais ton ami, en espérant qu’un jour tu changes d’avis », lui avait-il confié. Cette déclaration avait un peu effrayé la jeune femme. Elle avait compris que si c’était elle qui décidait de s’éloigner de Paul, il lui reviendrait aussi de maintenir la distance, car lui se tiendrait toujours prêt, à l’affût, à l’image de ces crocodiles, bâtons de bois se fondant dans le paysage des marais, qui endorment la vigilance de leurs proies par une immobilité éternelle. »

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Et vous avez eu beau temps?

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En deux mots:
Ces expressions du quotidien, «Il faudrait les noter». Disant cela, on souligne bien qu’on n’a pas pris le temps de la faire. Heureusement pour nous Philippe Delerm s’en est chargé pour nous.

Ma note:

★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

D’autres plaisirs minuscules

Philippe Delerm s’est fait une spécialité dans le décorticage des expressions de langage. Mises à nu avec malice, on les (re)découvre.

Depuis La première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules, on sait le plaisir que l’on peut prendre à tourner autour des expressions usuelles, des façons de parler, de s’exclamer, d’utiliser à plus ou moins bon escient des tournures qu’un étranger aura bien du mal à comprendre, voire à traduire.
Dans ce nouveau recueil, on partage à nouveau ce plaisir avec une ribambelle de nouvelles expressions passées au tamis du professeur Delerm. Mieux, on se régale de cette analyse aussi lucide qu’impitoyable, aussi facétieuse que profonde.
D’emblée le ton (et le temps) est donné. La duplicité de celui qui s’enquiert du climat est mise à jour: «aujourd’hui où les bulletins météorologiques affolent les sommets de l’audimat, où l’on détient l’ubiquité de la connaissance du beau et plus encore du mauvais temps, il est très pervers de sembler se soucier: « Et vous avez eu beau temps?  » Car vous le savez trop, j’ai eu un temps pourri. Grand bien vous fasse. »
Un beau bracelet de perles va suivre, de «Renvoyé de partout» à «il faudrait le noter», de «On l’a vu dans quoi, déjà à «C’est pas pour dire mais… » ce sont plus d’une cinquantaine d’expressions qui sont décortiquées avec humour et érudition, mêlées à des souvenirs, illustrées d’exemples tirés de lectures, de films, de chansons.
Je ne résite pas à piocher dans ce sémillant catalogue quelques exemples pour vous permetre, amis lecteurs, de goûter tout le sel de ces courts textes et l’étendue d’un répertoir edont chacun pourr afaire son miel.
Il y a par exemple la suffisance du sommelier avec son «Là, on est davantage sur…», sorte de porte ouverte à tout un registre où la pédanterie le dispute à la mauvaise foi.
Il y a ensuite ce «On peut peut être se tutoyer ?» Une étrangeté bien française qui donne l’illusion que les rapports vont soudain se modifier, devenir plus simples et plus directs. Un piège dont il est du reste difficile d’échapper.
Prenons encore «Je sais pas ce qu’on leur a fait, aux jeunes!» qui nous donne aussi l’occasion de rendre hommage à deux monstres sacrés de notre cinéma, Jean Rochefort et Philippe Noiret. Dans L’horloger de Saint-Paul, ils déambulent dans les rues de Lyon. «Rochefort s’assoit sur un banc. Et soudain, sans rapport direct avec l’action, cette incidente : Je sais pas ce qu’on leur a fait, aux jeunes!» C’est cette époque «qu’on peut qualifier d’après mai 68» qui s’incarne alors. Soudain, on voit ce fossé entre les générations s’ouvrir et engloutir tous les beaux discours sur la solidarité inter-générations. On entendrait presque Brel chanter Les Bourgeois où les jeunes «peigne-culs» montrent leur derrière et leur bonnes manières.
En guise de conclusion, l’un de mes passages préférés, celui consacré à «J’dis ça, j’dis rien!». Philippe Delerm voit cette expression comme «une espèce de précaution postoratoire, parfaitement ambiguë, dont la subjectivité rejaillit sur la fadeur de l’interlocuteur. C’est infinitésimal, mais celui, celle à qui l’on lance un « J’dis ça, j’dis rien » peut se sentir suspecté de ne proférer pour sa part que des opinions banales, ou politiquement correctes. »
Je vais vous laisser vous régaler à votre tour avant de préparer ma prochaine chronique. Car vous vous en doutez, «je reviens vers vous» prochainement.

Et vous avez eu beau temps ?
Philippe Delerm
Éditions du Seuil
Roman
176 p., 15 €
EAN : 9782021342789
Paru le 4 janvier 2018

Ce qu’en dit l’éditeur
Est-on sûr de la bienveillance apparente qui entoure la traditionnelle question de fin d’été : « Et… vous avez eu beau temps ? » Surtout quand notre teint pâlichon trahit sans nul doute quinze jours de pluie à Gérardmer…
Aux malotrus qui nous prennent de court avec leur « On peut peut-être se tutoyer ? », qu’est-il permis de répondre vraiment ?
À la ville comme au village, Philippe Delerm écoute et regarde la comédie humaine, pour glaner toutes ces petites phrases faussement ordinaires, et révéler ce qu’elles cachent de perfidie ou d’hypocrisie. Mais en y glissant également quelques-unes plus douces, Delerm laisse éclater son talent et sa drôlerie dans ce livre qui compte certainement parmi ses meilleurs.
Inventeur d’un genre dont il est l’unique représentant, « l’instantané littéraire », Philippe Delerm s’inscrit dans la lignée des grands auteurs classiques qui croquent le portrait de leurs contemporains, tel La Bruyère et ses Caractères. Il est l’auteur de nombreux livres à succès, dont La Première Gorgée de bière, Je vais passer pour un vieux con ou Sundborn ou les Jours de lumière (Prix des Libraires, 1997).

Les critiques
Babelio 
Le Parisien (Pierre Vavasseur)
Blog Cutur’Elle (Caroline Doudet)
Blog Lettres it be 
Blog Le boudoir de Nath 

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Alexandra Lemasson lit les petites phrases assassines de Et vous avez eu beau temps ? De Philippe Delerm. © Production France TV / Culturebox

Les premières pages du livre:
« Et. Quelle traîtrise virtuelle dans ce mot si court, apparemment si discret, si conciliant. Dire qu’il ose se nommer conjonction de coordination ! Il faut toujours se méfier de ceux qui prétendent mettre la paix dans les ménages. De ceux qui se présentent avec une humilité ostentatoire : je ne suis rien qu’un tout petit outil, une infime passerelle. Vaille que vaille je relie, j’attache, je ne m’impose en rien.
Simagrées de jaloux minuscule. Les rancoeurs ont cuit à l’étouffée dans ces deux lettres faussement serviles, obséquieuses tartuffes.
« Et vous en prenez beaucoup ? » est-il demandé au pêcheur que l’on voit relancer sa ligne en vain depuis trois quarts d’heure. « Et vous n’entendez pas les trains ? » s’enquiert-on auprès de ce couple qui vient d’emménager près de la gare. « Et ce n’est pas salissant ? » interroge-t-on le propriétaire de ce coupé Alfa Romeo d’un noir éblouissant. Si vous avez le malheur de déclarer avec un peu de flamme votre amour pour Venise, vous ne serez pas surpris d’entendre un « Et ce n’est pas trop touristique? ».
Mais la duplicité atteint son point d’orgue au retour de vacances estivales, avec ce «Et vous avez eu beau temps ?» si pernicieux qu’on s’en veut de ne pas rétorquer par l’insolence. Il faudrait avoir peut-être la morgue de Bloch, à qui le père du narrateur de La Recherche demande s’il a plu :
– Monsieur, je ne peux vous dire absolument s’il a plu. Je vis si résolument en dehors des contingences physiques que mes sens ne prennent pas la peine de me les notifier.
Mais on sait bien. Dès qu’il a le dos tourné, cette réponse le fait taxer d’imbécillité. On est d’accord. Il n’y a rien de plus important que le temps qu’il fait. Ce pouvoir de la météo donne à nos interlocuteurs une emprise exaspérante: c’est par là qu’ils nous tiennent. Et si la nature humaine ne change guère, elle a un peu évolué sur ce chapitre. Je me rappelle avoir entendu poser la question à des voyageurs à une époque où il pouvait y avoir une vraie curiosité à cet égard, voire une sollicitude expectante.
Mais aujourd’hui où les bulletins météorologiques affolent les sommets de l’audimat, où l’on détient l’ubiquité de la connaissance du beau et plus encore du mauvais temps, il est très pervers de sembler se soucier : « Et vous avez eu beau temps ? » Car vous le savez trop, j’ai eu un temps pourri. Grand bien vous fasse. »

Extrait
« Ah ! comme il est perfide, le « N’oubliez pas ! » de l’omniscient. Parfois, c’est une prise de hauteur à double détente, presque un truisme – « N’oubliez pas que l’Angleterre est une île ! » – mais dont il fait son miel avec une dramaturgie de la finesse qui contraint à réviser le stéréotype. Ah oui, dans sa bouche la phrase veut dire bien plus qu’elle ne dit ! Il a ce don de voir de si haut que les maximes à ras de terre se gonflent à l’hélium et montent au ciel de la subtilité. »

 

À propos de l’auteur
Philippe Delerm, né en 1950 à Auvers-sur-Oise, voue son écriture à la restitution d’instants fugitifs, à l’intensité des sensations d’enfance. Il est notamment l’auteur de Sundborn ou les Jours de lumière (1996, prix des Libraires et prix Culture et Bibliothèques pour tous), La Première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules (1997, prix Grandgousier), Autumn (1998), Ma Grand-mère avait les mêmes (2008), et Les Eaux troubles du mojito (2015). Il est aussi professeur et vit avec sa femme, Martine Delerm, en Normandie. (Source : anneetarnaud.com / éditions du Seuil)

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La femme qui ne vieillissait pas

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En deux mots:
Martine a la douleur de perdre sa mère a 13 ans. Elle n’imagine pas alors combien ce drame va la transformer. Elle entend dès lors s’appeler Betty et vivre intensément. Jusqu’au moment où ele se rend compte qu’elle ne vieillit plus, du moins extérieurement.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:
«Me voilà jeune à l’âge où la jeunesse s’en va»

Dans son nouveau roman Grégoire Delacourt se met dans la peau d’une femme qui, à partir de trente ans, ne vieillit plus. Une chance ou un drame?

Grégoire Delacourt continue Danser au bord de l’abîme. On peut en effet reprendre le titre de son précédent roman pour résumer ce nouvel opus, étonnante variation du Portrait de Dorian Gray racontée par une femme née à Cambrai en 1953 et dont la vie est sans histoires jusqu’à l’adolescence. C’est là que tout va basculer. « Puis j’ai eu treize ans. Au début de l’été, maman est allée au Royal avec une amie voir le film d’un jeune cinéaste de vingt-neuf ans. Un homme et une femme. Quand elle est sortie de la salle, elle riait, elle chantait, elle dansait sur la chaussée et une Ford Taunus de couleur ocre l’a emportée. Elle venait d’avoir trente-cinq ans. Je croyais qu’elle était immortelle. À treize ans, j’ai vieilli d’un coup. »
Un choc dont, croit-elle, elle finira par se remettre. Car la vie reprend son cours…
« À seize ans, je continuais de grandir. Je mesurais alors un mètre soixante-cinq, pesais cinquantedeux kilos – les pantalons tombaient sur moi comme sur Twiggy, selon la vendeuse des Nouvelles Galeries –, j’avais changé de coiffure pour une queue de cheval bouffante ; à Paris, les pavés volaient, on y interdisait d’interdire, on y hurlait de faire l’amour pas la guerre et j’étais bien d’accord oh oui – un joli garçon un peu plus âgé que moi me l’avait même proposé, après quelques baisers et une caresse audacieuse, mais je n’avais pas encore osé offrir ce que je n’offrirais qu’une fois. » Après avoir fait quelques expériences, bu ses premiers cocktails, fumé ses premières cigarettes, un peu de marijuana, et croisé quelques hommes, Xavier, Christian et les autres, elle va croiser le regard d’André. L’amour arrive dans sa vie sous les traits de ce fils d’agriculteur aux mains aussi habiles que sensuelles. Entre le menuisier, ou plus exactement le créateur de meubles en bois et l’étudiante en lettres, la relation devient vite fusionnelle. Le bonheur est à portée de main. Elle donne naissance à Sébastien et le regarde grandir, attendrie par les beaux échanges qu’il a avec son grand-père.
Seulement voilà, elle n’a pas fini de danser au bord de l’abîme.
Choisie par un photographe dont la spécialité est de faire des clichés chaque année, à date fixe des mêmes personnes pour fixer sur le temps qui passe sur les visages, elle va encaisser un nouveau choc: « Cinq visages en noir et blanc. Le même. Le mien. Une image par an depuis cinq ans. Le temps qui passe si vite. Sébastien qui grandit. Long John Silver qui perd ses derniers cheveux. C’est extraordinaire, a fini par dire Fabrice, regarde, regarde! et j’ai su ce que je pressentais depuis un certain temps déjà, même si je n’en croyais pas mes yeux. J’ai su le chaos qui s’annonçait. J’ai su la joie et la sidération à venir. J’ai su la chance et la damnation. C’était fascinant et effrayant à la fois.
— Regarde, a répété Fabrice, c’est le même visage.
— Je sais.
— Je veux dire, le même, Betty, exactement le même. »
Faisant baculer le roman avec cette touche de fantastique, Grégoire Delacourt interroge tout autant la dictature du paraître que le soi-disant droit à la différence. Car si Martine a voulu changer de prénom et se faire désormais appeler Betty, elle va désormais vraiment devenir une personne a-normale, suspecte puis peu à peu rejetée. Les amis qui ne supportent pas de voir sa jeunesse insolente, le père qui commence à perdre la boule et croit revoir sa défunte, le mari qui se sent trahi et finira par prendre la fuite et même le fils qui, s’il continue à voir sa mère, est de plus en plus mal à l’aise « l’autre jour, on m’a demandé si tu étais ma grande sœur, bientôt on me demandera si tu es ma meuf, maman, un jour si tu es ma femme. »
À l’heure où la plupart d’entre nous s’évertuent à «rester jeune», à vouloir gommer ici une ride, la petit embonpoint, à dépenser des fortunes en soins esthétiques, voire en chirurgie, l’auteur de La Liste de mes envies démontre combien ce refus de vieillir est une hérésie. Une monstruosité. Parce qu’il n’est pas normal d’avoir trente ans pendant trente ans; parce qu’il faut bien que ce qu’on a aimé un jour s’altère, que l’image qu’on en a eue s’amenuise petit à petit, s’efface, pour nous rappeler son éphémérité et la chance que nous avons eue de l’attraper, comme un papillon au creux de la main. »
Ce psychodrame qui peut aussi se lire – avec beaucoup de plaisir – comme un conte philosophique devrait vous réconcilier avec le temps qui passe.

La femme qui ne vieillissait pas
Grégoire Delacourt
Éditions JC Lattès
Roman
256 p., 18 €
EAN : 9782709661836
Paru le 28 février 2018

Où?
Le roman se déroule en France, principalement dans le Nord, à Lille, Valenciennes, Bapaume Le Touquet, Berck, Bray-Dunes, Zuydcoote en passant par Poissy, mais nous offre aussi une escapade vers le Sud, en passant par Lyon, Valence, Montélimar, Avignon, Apt, Jonquettes, L’Isle-sur-la-Sorgue, Cavaillon, Les Vignères, Bonnieux, les Monts de Vaucluse sans oublier Valbonne et Saint-Gaultier.

Quand?
L’action se situe de 1953 jusqu’au début du XXIe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
« À quarante-sept ans, je n’avais toujours aucune ride du lion, du front, aucune patte d’oie ni ride du sillon nasogénien, d’amertume ou du décolleté; aucun cheveu blanc, aucune cerne; j’avais trente ans, désespérément. »
Il y a celle qui ne vieillira pas, car elle a été emportée trop tôt.
Celle qui prend de l’âge sans s’en soucier, parce qu’elle a d’autres problèmes.
Celle qui cherche à paraître plus jeune pour garder son mari, et qui finit par tout perdre.
Et puis, il y a Betty.

Les critiques
Babelio
Culturebox (Odile Morain)
RTL (Laissez-vous tenter – Bernard Lehut)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Les petits livres 

Les premières pages du livre:
« À un an, je faisais parfaitement mon âge.
Une charmante brindille de soixante-quatorze centimètres, dotée d’un poids idéal de neuf kilos trois, d’un périmètre crânien de quarante-six centimètres, couvert de boucles blondes et d’un bonnet, quand soufflait le vent.
Après avoir été nourrie au sein, je consommais alors plus d’un demi-litre de lait par jour. Mon alimentation s’était enrichie de quelques légumes, féculents et protéines. Au goûter, une compote maison, avec, de temps en temps, des morceaux qui fondaient sous le palais, comme un sorbet.
À un an, je fis aussi mes premiers pas – une photographie l’atteste ; et, tandis que je gambadais, petite biche pataude, trébuchant quelquefois à cause d’un tapis ou d’une table basse, Colette et Matisse tiraient leur révérence, Simone de Beauvoir remportait le Goncourt et Jane Campion venait au monde sans savoir qu’elle me bouleverserait trente-neuf ans plus tard, en déposant un piano à queue sur une plage de Nouvelle-Zélande.
À deux ans, ma courbe de croissance fit la fierté de mes parents et du pédiatre.
À trois ans, quatre secondes molaires s’ajoutèrent dans ma bouche à ma collection de dents, laquelle comptait déjà huit incisives, quatre premières molaires et quatre canines – mais maman préférait continuer à moudre les noix et les amandes que je lui réclamais, de peur que je m’étouffe.
Je mesurais presque un mètre, quatre-vingt-seize centimètres pour être précise, mon poids était statistiquement remarquable : quatorze kilos répartis tout en finesse ; le tour de mon crâne s’établissait à cinquante-deux centimètres selon mon carnet de santé, et papa était prolongé en Algérie ; il nous envoyait des lettres tristes, des photos de lui au milieu de ses amis – ils fument, parfois ils rient, parfois ils semblent mélancoliques, ils ont vingt-deux, vingt-cinq, vingt-six ans, ils ressemblent à des enfants dans des déguisements de grandes personnes.
On a le sentiment qu’ils ne vieilliront plus.
À cinq ans, j’étais une vraie petite fille de cinq ans. Je courais, je sautais, je pédalais, je grimpais, je dansais, j’étais agile de mes mains, je dessinais bien, j’argumentais, j’étais curieuse de tout, je rabrouais les gros mots, je m’habillais en sept ans et j’en étais fière ; il y eut une insurrection à Alger et papa est rentré.
Il lui manquait une jambe et je ne l’ai pas reconnu.
À six ans et demi, j’ai perdu mes incisives et mon sourire oscillait entre la grimace et l’idiotie. Je passe le goût de fer dans la bouche, la souris, les pièces d’un franc sous l’oreiller.
À huit ans, les documents indiquent que je faisais cent vingt-quatre centimètres de haut et que je pesais vingt kilos. Je portais des chemises en jersey, des jupes Vichy, une robe à modestie et, pour les dimanches chics, une robe en taffetas de soie. Des rubans volaient dans mes cheveux, comme des papillons. Maman aimait à me photographier, elle disait que la beauté ne dure pas, qu’elle s’envole toujours, comme un oiseau d’une cage, qu’il est important de s’en souvenir ; important de la remercier de nous avoir choisies.
Maman était ma princesse.
À huit ans, j’avais conscience de mon identité sexuelle.
Je savais différencier la tristesse et la déception, la joie et la fierté, la colère et la jalousie. Je savais que j’étais malheureuse que papa n’ose toujours pas me prendre sur ses genoux, malgré sa nouvelle prothèse. Je savais la joie, lorsqu’il était de bonne humeur ; il jouait alors à Long John Silver, me racontait les trésors, les mers et les merveilles. Je savais la déception, lorsqu’il souffrait, qu’il était de méchante humeur, lorsqu’il devenait Long John Silver colérique et menaçant.
À neuf ans, j’appris à l’école comment les hommes se déplaçaient et s’éclairaient à la veille de la Révolution, on nous raconta l’échappée de Gambetta en ballon, et au-dessus de nos têtes un Russe tournait dans l’espace – il donna plus tard son nom à un cratère de deux cent soixante-cinq kilomètres de diamètre.
À dix ans, je ressemblais furieusement à une petite fille de dix ans. Je rêvais sur mon front de la frange de Jane Banks dans Mary Poppins, que nous étions allés voir en famille au cinéma Le Royal. Je rêvais d’un frère ou d’une sœur aussi, mais papa ne voulait plus d’enfant dans un monde qui tuait les enfants.
Il ne nous parlait jamais de l’Algérie.
Il avait trouvé un travail de vitrier – funambule sur escabeau, riait-il, c’est pas une jambe de moins qui fera la loi ! Il tombait souvent, pestait contre l’absente, et chaque nouvelle marche gravie était une victoire ; je le fais pour ta mère, qu’elle comprenne que je suis pas un éclopé. Il aimait bien regarder chez les gens. Les observer. Cela le rassurait de voir que la douleur était partout. Que des garçons de son âge étaient rentrés d’Algérie avec des blessures inguérissables, des cœurs arrachés, des bouches cousues pour ne pas raconter, des paupières collées pour ne pas revivre les horreurs.
Il vitrait les silences comme on referme des cicatrices.
Maman était belle.
Elle rentrait parfois les joues rouges. Alors Long John Silver cassait une assiette ou un verre, puis s’excusait de sa maladresse en pleurant, avant de ramasser les éclats de son chagrin.
À dix ans, je mesurais cent trente-huit centimètres virgule trois, je pesais trente-deux kilos et demi, ma surface corporelle avoisinait le mètre carré – un micron, dans l’univers; j’étais gracieuse, je chantais Da Dou Ron Ron et Be Bop A Lula dans la cuisine jaune pour les faire rire et, un soir, papa me fit asseoir sur son unique jambe.
À douze ans, j’ai vu mes aréoles s’élargir, s’assombrir ; j’ai senti deux bourgeons éclore sous ma poitrine.
Maman a commencé à porter des jupes qui découvraient ses genoux, grâce à une certaine Mary Quant, en Angleterre ; puis bientôt elles révélèrent presque toutes ses cuisses. Ses jambes étaient longues, et pâles, et je priais pour plus tard avoir les mêmes.
Certains soirs, elle ne rentrait pas et papa ne cassa plus d’assiette ni de verre.
Son travail marchait bien. Il ne faisait plus seulement les réparations de châssis, les remplacements de vitres à cause des tempêtes ou des actes de malveillance, mais il posait désormais les fenêtres des pavillons modernes qui poussaient partout autour de la ville, attirant de nouvelles familles, des automobiles, des ronds-points et quelques filous.
Il aurait voulu que nous quittions notre appartement pour nous installer nous aussi dans l’un de ces pavillons neufs. Il y a des jardins et de grandes salles de bains, disait-il, des cuisines tout équipées. Ta mère serait heureuse. C’est tout ce qu’il espérait. En attendant, il avait acheté une Grandin Caprice et nous regardions, fascinés, Le Mot le plus long et Le Palmarès des chansons, sans parler d’elle, sans l’attendre, sans joie.
Puis j’ai eu treize ans.
Au début de l’été, maman est allée au Royal avec une amie voir le film d’un jeune cinéaste de vingt-neuf ans.
Un homme et une femme.
Quand elle est sortie de la salle, elle riait, elle chantait, elle dansait sur la chaussée et une Ford Taunus de couleur ocre l’a emportée.
Elle venait d’avoir trente-cinq ans.
Je croyais qu’elle était immortelle.
À treize ans, j’ai vieilli d’un coup. »

Extraits:
« J’avais onze ans, je n’avais pas compris qu’elle m’expliquait le chagrin des femmes, cette peur atavique du temps qui efface, transforme et dissout, jusqu’à faire disparaître tout ce qui avait été le charme, l’élégance, le désir, la vie même, sans rien laisser d’autre que des cendres, rien d’autre que l’effroi de la solitude à venir. »

« J’allais avoir dix-huit ans, je portais des jupes qui volaient parfois, découvrant mes longues jambes pâles – merci maman –, j’étudiais le théâtre du dix-huitième siècle, Goldoni, Favart, Marivaux, la sémiologie de l’image et le latin. Le soir, nous nous retrouvions à une vingtaine d’étudiants au Pubstore nouvellement ouvert, avec sa drôle de façade en cuivre, percée de hublots ; j’y ai bu mes premiers cocktails, fumé mes premières cigarettes, un peu de marijuana, j’y croisais quelques rêveurs qui redessinaient le monde et les lisières de l’âme des hommes ; deux d’entre eux passèrent dans mes bras, se posèrent contre mon cœur, mais jamais dans mon cœur, et puis il y eut Christian, son charme ahurissant, son regard trop clair, Christian aux yeux duquel, malgré mes tenues choisies pour lui, mes paupières pour lui couvertes de fard violet ou vert ou bleu, comme des nuits, malgré mes lèvres glossy qui appelaient aux baisers, malgré ma peau qui disait oui, Christian aux yeux duquel j’étais invisible – cette terrible blessure de l’indifférence. »
« À trente ans, je suis devenue un modèle du grand projet photographique de Fabrice, à l’intitulé cérémonieux : Du temps. Depuis vingt ans déjà, il photographiait des modèles chaque année, à date fixe; un jour, expliquait-il, je ne sais pas encore quand, j’en ferai une somme sur le temps qui passe sur les visages. C’est fascinant, la jeunesse, c’est un aimant, et si douloureux lorsqu’elle s’enfuit. Le premier avec qui j’ai commencé avait douze ans, il en a trente-deux. Il m’a montré les vingt clichés à la suite. Le temps allait bien à cet homme. Il passait sur lui en douceur, comme une eau. Un autre visage. Une femme. Neuf images. En neuf ans, le temps avait fissuré sa peau, cerné ses lèvres de petits barbelés, creusé ses joues, mais n’était pas venu à bout de l’éclat de son regard. C’était saisissant. »

« Nous n‘avions pas changé le monde, il nous avait changés; nous étions juste devenus ces petits particules de poussières qui volètent dans l’air et que l’on voit parfois dans un rayon de soleil; et lorsque Xavier me lisait certains passages de son livre, des phrases violentes, choquantes, je laissais ses mots, comme ces poussières de nous s‘envoler, je ne les attrapais pas, ils se volatilisaient, et il riait, il riait, et son rire était clair; il disait, c’est beau, hein Betty? c’est beau, t’es sur le cul, je le sais, sur le cul, et je riais également, mais d’un rire de maman qu’il ne pouvait soupçonner, un rire comme des bras qui s’ouvrent et se font le lieu de tous les voyages. Avec lui, j’avais sans cesse l’impression que j’allais être démasquée; je répugnais à ce qu’il me tienne la main dans la rue ou m’y embrasse, j’étais mortifiée à l’idée que quelqu’un voie nos vingt ans d’écart, nous montre du doigt, persifle, elle couche avec un ami de son fils, ou peut-être même son fils, allez savoir… »

« j’avais sans cesse l’impression que j’allais être démasquée; je répugnais à ce qu’il me tienne la main dans la rue ou m’y embrasse, j’étais mortifiée à l’idée que quelqu’un voie nos vingt ans d’écart, nous montre du doigt, persifle, elle couche avec un ami de son fils, ou peut-être même son fils, allez savoir… »

« Dans les yeux de Long John Silver, j’étais elle, j’étais le serpent et la tentation, j’étais ce qui le consumait. Sébastien a décidé de vivre avec son père. Les mêmes arguments affligeants – l’autre jour, on m’a demandé si tu étais ma grande sœur, bientôt on me demandera si tu es ma meuf, maman, un jour si tu es ma femme. Je ne l’en ai pas empêché. Mais je t’aime toujours, maman. Je sais. Grandir est violent, je te l’ai déjà dit, on doit faire un deuil difficile. Celui du plus faible. »

« Les deux hommes de ma vie m’ont quittée parce que mon inaltérable jeunesse était une monstruosité ; parce qu’il n’est pas normal d’avoir trente ans pendant trente ans ; parce qu’il faut bien que ce qu’on a aimé un jour s’altère, que l’image qu’on en a eue s’amenuise petit à petit, s’efface, pour nous rappeler son éphémérité et la chance que nous avons eue de l’attraper, comme un papillon au creux de la main: il faut que les choses meurent pour que nous ayons la certitude de les avoir un jour possédées. »


Olivia de Lamberterie présente La Femme qui le vieillissait pas de Grégoire Delacourt © Production Télé Matin, France Télévisions.

À propos de l’auteur
Grégoire Delacourt a publié, toujours aux éditions JC Lattès, L’Écrivain de la famille (20111), La Liste de mes envies (2012), best-seller traduit dans 35 pays, La Première chose qu’on regarde (2013), On ne voyait que le bonheur (2014), Les Quatre saisons de l’été (2015), Danser au bord de l’abîme (2017) et La femme qui ne vieillissait pas (2018). (Source: Éditions JC Lattès)

Site internet de l’auteur 

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Janvier

BOUISSOUX_Janvier

En deux mots :
Janvier est employé d’une grande entreprise qui ne lui confie plus de dossier et finit par l’oublier. Payé à ne rien faire, il va pouvoir prendre des initiatives et changer de vie.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le vrai faux travail

Le monde du travail prend, sous la plume de Julien Bouissoux, une dimension aussi cocasse que dangereuse.

Commençons par lever toute ambiguïté : le titre de ce roman est celui du patronyme du narrateur et non celui d’un mois de l’année. Est-ce un hommage à Simenon? Toujours est-il que la psychologie de ce monsieur Janvier va recourir toute notre attention. Janvier vit seul, employé d’une grande entreprise. Seulement voilà déjà six mois que dans son bureau au fond d’une impasse il «n’avait reçu aucun nouveau dossier. Première étape avant qu’ils ne suppriment son poste, il en était persuadé. Pourtant, les semaines avaient passé, et ce qui n’était à l’origine qu’une hypothèse improbable s’était peu à peu imposé comme une évidence: ils l’avaient tout simplement oublié. Avec les restructurations, les déménagements successifs et les changements d’organigramme, Janvier avait fini par glisser sous le radar, petit point scintillant dont la lueur s’était estompée jusqu’à ce que plus personne n’y prête la moindre attention».
Mais comme il touche régulièrement son salaire, il continue régulièrement à venir au travail. Et comme il lui faut bien trouver de quoi s’occuper, une fois effectuée l’observation de son environnement du sol au plafond et après l’entretien méticuleux de sa plante verte, il feuillette une revue et notamment un article consacré à la Chine, usine du monde.
Il y découvre une photo de la chaine d’assemblage de sa photocopieuse et décide d’écrire à l’ouvrier qui l’a fabriquée : « Cher Wu Wen, D’avance pardonnez-moi si je ne suis pas le premier à vous écrire. Mais j’ai l’impression de ne pas avoir le choix. Quelque chose m’y pousse et ne me laissera pas en paix. Ce matin, chez le coiffeur, j’ai découvert que l’imprimante que j’utilise a été fabriquée par vous, ou du moins qu’elle est passée entre vos mains. Cher Wu Wen, j’ignore quel poste vous occupez dans la grande usine du monde mais – c’est indéniable – quelque chose fonctionne ici grâce à vous. » Un début de correspondance qui va lui ouvrir de nouveaux horizons. En prenant la plume, il se fait aussi poète à ses heures, en imaginant le travail du Chinois, il se voit déjà lui rendre visite. Mais il ne pousse pas seulement la porte d’une agence de voyage, mais aussi celle d’une agence immobilière, car il a envie d’un appartement plus petit, comme celui qui donne sur les voies ferrées et qui correspond davantage à ses modestes envies.
Car il s’imagine bien qu’un jour son aventure de salarié clandestin prendra fin. Quand arrive Jean-Chrysostome, un ex-collègue, il croit bien que c’est pour lui signifier la fin de la récréation. Mais il n’en est rien. Ce dernier lui offre simplement de partager son bureau le temps de retrouver du travail. Une belle occasion pour Janvier de montrer combien il est devenu un as de la simulation.
On l’aura compris, derrière la fable sociale, c’est la notion même de travail qui est ici interrogée. On pourra aussi y voir une illustration de la deshumanisation grandissante de nos sociétés où l’humain est relégué au rang de numéro, où la digitalisation, le rendement, la robotisation finissent par rendre possible de tels «oublis». Tel Don Quichotte, Janvier serait le grand pourfendeur de ce système, à la fois aussi inconscient et aussi idéaliste que le héros de Cervantès.
Bien entendu le pot aux roses va finir par être découvert, mais je vous laisse vous délecter des conséquences de la chose.
Julien Bouissoux a réussi, avec délicatesse et tendresse, à mettre le doigt sur les dérives d’un système et à démontrer par l’absurde que l’humain reste… humain, c’est-à-dire imprévisible et capable de se transformer et de s’adapter. Dérangeant au départ, Janvier s’avère au final plutôt réjouissant et toujours très divertissant.

Janvier
Julien Bouissoux
Éditions de l’Olivier
Roman
176 p., 16,50 €
EAN : 9782823611830
Paru le 4 janvier 2018

 

Ce qu’en dit l’éditeur
Au cours de la restructuration de la grande entreprise qui l’emploie, Janvier est oublié dans son bureau, au fond d’une impasse. Plutôt que de rester chez lui et être payé à ne rien faire, il décide de continuer à se rendre au travail pour y mener, enfin, une vie sans entrave. S’occuper de la plante verte, amorcer une correspondance avec un fournisseur, bénéficier de l’équipement pour s’essayer à la poésie… Mais combien de temps Janvier pourra-t-il profiter des charmes de la vie de bureau avant que la société ne retrouve sa trace ?
L’écriture sobre et précise de Julien Bouissoux explore la métamorphose d’un homme qui, par un étrange concours de circonstances, s’adonne enfin à l’existence idéale qu’il ignorait vouloir mener.

Les critiques
Babelio
En attendant Nadeau (Sébastien Omont)
Maze (Mathieu Champalaune)
Viveversa littérature.ch (Romain Buffat)
Le Temps (Julien Burri)
L’Usine nouvelle (Christophe Bys)
RTS (émission Versus-lire – Jean-Marie Félix)
Un livre, un jour 
Blog froggy’s delight 


Présentation de Janvier de Julien Bouissoux par Stefane Guerreiro et Stéphanie Roche © Production Librairies Payot

Les premières pages du livre:
« Six mois que Janvier n’avait reçu aucun nouveau dossier. Première étape avant qu’ils ne suppriment son poste, il en était persuadé. Pourtant, les semaines avaient passé, et ce qui n’était à l’origine qu’une hypothèse improbable s’était peu à peu imposé comme une évidence: ils l’avaient tout simplement oublié. Avec les restructurations, les déménagements successifs et les changements d’organigramme, Janvier avait fini par glisser sous le radar, petit point scintillant dont la lueur s’était estompée jusqu’à ce que plus personne n’y prête la moindre attention; les quelques employés qui avaient eu affaire à lui avaient été mutés ou remplacés par des plus jeunes. Personne ne se rappelait l’existence de ce bureau situé dans une impasse loin du siège acheté lors d’un creux de l’immobilier d’affaires et où l’on avait délégué une des innombrables activités de soutien de la firme, activité de soutien dont on venait de perdre la trace à l’occasion du dernier redécoupage.
Janvier le savait. Un jour quelqu’un pousserait la porte de cette ancienne boucherie et emporterait la lampe halogène, les classeurs métalliques, les deux fauteuils, la plante verte. Quelqu’un muni d’un papier où tout serait décrit: les numéros de série, le modèle d’ordinateur. Une lettre de licenciement suivrait, ou précéderait avec un peu de chance.
En prévision de cette dernière journée de travail, Janvier avait pris soin de ranger et d’étiqueter tous les dossiers, ce qui permettrait à un éventuel successeur de ne pas s’y perdre et faciliterait la tâche des déménageurs. Le jour en question, il n’aurait qu’à se lever et se diriger vers la porte, les adieux n’en seraient que plus faciles; il avait déjà rapporté chez lui ses rares effets personnels, plus quelques objets utiles comme une agrafeuse, des ciseaux, deux ramettes de papier, sa prime de licenciement en quelque sorte.
Au matin de chaque jour ouvrable, sans savoir si celui-ci, plutôt qu’un autre, serait son dernier au sein de l’entreprise, Janvier retournait à ce bureau fantôme, s’asseyait, sortait chercher un sandwich, éteignait ou allumait son ordinateur, sans fin, sans ordre, sans but.
Combien de temps passa ainsi? À quand remontait le dernier mémo envoyé? Le dernier rendez-vous reporté, agendé, puis reporté de nouveau? La dernière voix au téléphone? »

Extrait
« C’était un lundi et Janvier remarqua que ses cheveux avaient poussé. Il attrapa une mèche et tira dessus pour voir jusqu’où elle allait. Il pensa: « Il faut que j’aille
chez le coiffeur. Peut-être samedi », et puis il se reprit, presque étonné de cette pensée qui venait de surgir: et s’il y allait maintenant? Lundi était le jour de fermeture
de son coiffeur, mais il en connaissait un autre, juste en face de l’arrêt de bus et à côté de cette vitrine dans laquelle il avait lu la veille « Voyagez hors-saison: 50% sur toutes nos destinations ». Était-ce le salon de coiffure ou l’agence de voyages? Le monde était rempli de nouvelles possibilités. Le cœur de Janvier se mit à battre. »

À propos de l’auteur
Né en 1975, de nationalités suisse et française, Julien Boissoux a vécu successivement à Clermont-Ferrand, Rennes, Paris, Londres, Toronto, Seattle, Budapest, avant de revenir à Paris puis de s’établir en Suisse. Ecrivain et scénariste, il est l’auteur de plusieurs romans publiés au Rouergue, Fruit rouge (2002) et La Chute du sac en plastique (2003), puis Juste avant la frontière (prix Grand-Chosier 2004), Une Odyssée (2006) et Voyager léger (2008).
Auteur d’une douzaine de scénarios et d’adaptations pour le cinéma, il a notamment signé Les grandes ondes (à l’ouest), co-écrit avec Lionel Baier, qui fut son premier scénario porté à l’écran. Il est, par ailleurs, lauréat du Prix de la Fondation Edouard et Maurice Sandoz (FEMS) pour un projet dont les jurés ont relevé « la qualité du style, ainsi que l’originalité et la liberté de ton de l’extrait soumis à leur attention. En observateur attentif de ce qu’il nomme la tribu humaine, Julien Bouissoux s’abstient de juger notre société mais il entend en explorer certains aspects qui le passionnent, un peu à la façon d’un cinéaste ». (Source : romandesromands.ch/ et Éditions de l’Olivier)

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Kornelia

DULUC_Kornelia

En deux mots:
Le corps parfait et les cheveux blonds de la nageuse est-allemande Kornelia Ender fascinent le narrateur. Voici l’histoire de cette quadruple championne olympique, mêlée aux souvenirs de l’adolescent.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:
Un amour de nageuse

Kornelia Ender a été quadruple championne olympique de natation en 1976 et le fantasme de Vincent Duluc, qui revient sur cette époque particulière.

Après nous avoir rappelé la carrière de George Best, le cinquième Beatles, puis nous avoir remis en mémoire l’épopée des Verts de Saint-Étienne dans Un printemps 76, Vincent Duluc poursuit l’exploration de sa jeunesse en délaissant son cher football pour revenir sur son idole des années soixante-dix, une sirène blonde émergeant de la piscine olympique de Montréal: Kornelia Ender.
Si ce nom ne vous dit rien, après tout qu’importe. Car au-delà de la biographie de la championne, c’est toute une époque et tout un système que l’auteur nous raconte. Grâce à lui, on va éviter le travers de beaucoup de procès portant sur une époque passée, c’est-à-dire porter un jugement avec les yeux d’aujourd’hui sur les dangereuses dérives « d’un pays qui manipulait ses athlètes au nom de la victoire socialiste. »

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Kornelia Ender lors des championnats du monde de Belgrade en août 1973. DR

L’une des meilleures plumes de L’Équipe commmence son récit par la relation du voyage qu’il a effectué à Schornsheim où Kornelia Ender-Grummt est aujourd’hui kinésithérapeute. Dans cette petite ville de Rhénanie-Palatinat, il espère croiser l’ex-championne, lui dire toute son admiration. Mais il craint tout autant la rencontre avec cette sexagénaire qui, selon toute vraisemblance, ne correspondra plus en rien avec l’athlète qui a enflammé son cœur d’adolescent (l’auteur avait quatorze ans lors des J.O. de Montréal. Et renonce finalement à son projet pour ne garder en mémoire que les images du triomphe de la belle allemande.
Nous voici donc au commencement, du côté de Halle, en République démocratique allemande. La fille d’un colonel et d’une infirmière est reprérée par les services de détection mis en place dans tout le pays et commence à accumuler les performances alors qu’elle n’a pas encore douze ans. Aussi est-elle la plus jeune athlète sélectionnée pour les Jeux Olympiques de Munich en 1972 où elle ne fera pas de la figuration puisqu’elle reviendra de Bavière avec trois médailles d’argent (200 mètres, relais 4 fois 100 mètres et 4 fois 100 mètres quatre nages).
Mais Kornelia frappe l’imagination du narrateur en 1973, lors des premiers Championnats du monde de natation organisés à Belgrade. Ce ne sont pas tant les quatre médaille sd’or qui le subjuguent, mais le maillot de bain de Kornelia qui laisse entrevoir un corps parfaitement sculpté.
Il n’en faut pas davantage pour qu’on poster vienne égayer sa chambre au côté de ceux des footballeurs et pour qu’il se réveille en pleine nuit pour assiter au triomphe de «sa» nageuse à Montréal: l’or au 100m nage libre, au 200m nage libre, au 100m papillon et au 4 x 100m 4 nages. Elle ne devra s’avouer battue que dans le 4 x 100m nage libre, décrochant l’argent derrière les rivales américaines.
En parlant de rivalité, les pages consacrées à Shirley Babashoff, la Californienne qui ne parviendra jamais à battre l’Allemande – sauf en relais – sont édifiantes. Elles montrent la guerre que se livraient alors, au sortir de la Guerre froide, l’est et l’ouest. On comprend très vite qu’il ne s’agit pas de dénoncer un dopage que l’on soupçonne, mais de trouver les moyens de faire encore mieux. En rappelant que Kornelia a davantage été victime que participante de ce système, l’auteur ne tente pas seulement de continuer à vivre son rêve, mais réussit à nous convaincre de la bonne foi de cette étoile filante. Sans «Ostalgie» comme disent les Alllemands qui regrettent la RDA, mais avec les yeux de l’admirateur inconditionnel qu’il fût et demeure.


Ce court film retrace la carrière de Kornelia Ender, depuis ses premiers diplômes jusqu’aux Jeux de Montréal . © Production Sportsreference.com

Kornelia
Vincent Duluc
Éditions Stock
Roman
256 p., 18 €
EAN : 9782234083417
Paru le 28 février 2018

Où?
Le roman se déroule d’abord dans un pays qui n’existe plus, la République démocratique allemande – RDA – à Halle, Leipzig, Berlin-Est, mais aussi dans les villes-hôte des Championnats du monde de natation et des Jeux Olympiques, telles que Belgrade, Munich, Montréal ainsi qu’en France, à Bourg-en-Bresse et Paris.

Quand?
L’action se situe de 1953 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« J’ai retrouvé une photo de Kornelia au fond d’un carton de souvenirs dans le grenier de mes parents. Sur une des fiches cartonnées des héros olympiques, elle sortait de l’eau, ses cheveux blonds plaqués en arrière, parce que les sirènes ne
reviennent pas à la condition terrestre avec une frange qui leur tombe sur les yeux. Elle avait dix-sept ans et à cet âge tout battait la chamade, son coeur d’artichaut et ses ailes musculeuses qui rythmaient le papillon.
Je l’ai cherchée comme on part sur les traces d’un amour de jeunesse, dans l’empreinte d’une époque qui avait sacré sa blondeur blanchie par le chlore, dans les archives d’un régime qui avait tout consigné, même ce qu’elle avait oublié. J’espère que je l’ai trouvée.»

Les critiques
Babelio
Valeurs actuelles (Mickaël Fonton)
France-Inter (Le journal pop de Joy Raffin)
France Bleu (1 livre – Frédérique Le Teurnier)
EPJT (Valentin Jamin)
Blog Lire le sport

Les premières pages du livre:
« J’aimerais beaucoup la croiser mais je ne veux pas la rencontrer. Elle a passé sa jeunesse à être surveillée et écoutée, je me contenterais de la regarder depuis ma timidité. Je préférerais qu’elle reste un mystère, ne pas savoir si elle est Greta Garbo ou Odette Toulemonde. Bien sûr, il reste à déterminer si Garbo a voulu qu’on l’oublie, ou qu’on ne l’oublie pas, après avoir tourné son dernier film à l’âge de trente-six ans, en 1941. Elle sortait emmitouflée, son rire de divine avait cessé de tomber en cascade, ses yeux masqués de verres fumés cachaient leur lumière, et l’on ne pouvait tenir que c’était pour n’être pas reconnue : cette mise en scène même d’une notoriété camouflée la singularisait, entretenait l’ancienne flamme, ce mythe auquel elle se confrontait en glissant à petits pas sur les trottoirs de la Cinquième Avenue, que des reines sans prénom et des femmes sans couronne arpentaient en costume de scène à la tombée du jour sans parvenir à rivaliser avec un souvenir. Dès 1950, à New York, elle avait cessé de paraître en public pour fuir la compagnie des hommes, des femmes aussi, parfois. Kornelia, elle, est restée dans la vie. C’est le monde qui s’est retiré.
Un après-midi d’avril, du soleil des vignes de la Rhénanie-Palatinat aux premiers dégradés sombres des forêts de Bavière, j’ai mis deux heures et quarante ans pour aller de Kornelia Ender à Roland Matthes, dans l’Allemagne qui n’était pas leur pays du temps qu’ils formaient un couple idéal aux yeux de l’époque, et des amoureux. J’ai suivi la route qui éloigne désormais les enfants séparés d’un pays disparu. La RDA aura existé pendant quarante ans, dont trente-sept années de séparation, ce qui épouse à peu près leur vie de couple depuis 1976. Ils se sont éloignés de l’or des piscines olympiques et rapprochés de l’oubli en suivant des vies parallèles qui ne se rejoignaient plus.
J’ai traversé Schornsheim, un village en pente ; sur l’autre colline dévalaient les vignes. Je me suis rangé le long du trottoir opposé, à quelques mètres de l’entrée du cabinet de kinésithérapie de Kornelia, j’ai vu la plaque portant son nom de jeune fille héroïque accolé à celui de son deuxième mari, Kornelia Ender-Grummt, j’ai vu les stores orangés accrochés aux fenêtres, dans l’angle d’une maison de village massive. C’était un après-midi de printemps traversé de douceur immobile. Quand la porte s’est ouverte sur des patients qui laissaient à l’entrée une poussette ou un déambulateur, j’ai vu la salle d’attente et considéré le dernier sas qui me séparait d’elle. J’ai toujours su que je n’irais pas plus loin, que je préférerais deviner, comme les antihéros des films américains observent depuis une voiture garée en retrait un amour de jeunesse dans son jardin sans clôture avec ses enfants et son nouveau mari. Le scénariste organise la scène à l’instant même où l’homme rentre du travail, ce qui sous-tend d’une part que la femme ne travaille pas, ou moins et qu’elle a pu rentrer plus tôt, et d’autre part sème chez le spectateur l’espoir subliminal qu’elle finira par s’ennuyer de ces rituels banlieusards et se retournera un jour, en refermant la porte, vers l’homme de la rue. C’est ainsi qu’ils nous tiennent, par l’ambiguïté entraperçue.
Nous sommes tous revenus sur les lieux d’amours anciennes, en simple pèlerinage, sans rien chercher ni attendre, juste pour revoir l’endroit et se revoir soi-même, en comptant sur le hasard de dix secondes sur une période de vingt ans pour croiser celle ou celui qui passerait dans la rue, irait prendre son courrier sur le palier, taillerait ses roses dans le jardin, glisserait comme une silhouette dans un décor familier, ou comme un fantôme. La seule issue souhaitable de la quête est de demeurer une illusion, parce que le hasard serait un embarras, si difficilement justifiable qu’il faudrait se cacher pour voir sans se montrer, et ainsi éviter exactement ce que l’on faisait semblant de chercher, la rencontre.
Lorsqu’elle advient, par préméditation ou par hasard, il y a peu d’émotion comparable à ce qu’embrasse le premier regard, trente ou quarante ans plus tard. Nous avons du mal à retrouver la trace des femmes, elles suivent les hommes et changent de nom, pour la plupart, brouillant les pistes et suggérant que celles qui ont gardé le leur seraient celles qui ont raté leur vie de famille ou réussi leur divorce. Les hommes qui cherchent à retrouver les femmes sont indifférents au bilan comparé et narcissique des rides et des défaites, indifférents aux ombres : le matin, dans la glace, ils cherchent ce qui change, mais chez elles, quêtent ce qu’il reste, les traces de lumière.
Nous avons croisé dans les rues piétonnes d’anciennes amours que nous n’avons pas reconnues. Nous avons constaté l’érosion sur les visages de nos premiers flirts, mais notre premier regard d’après, une vie plus tard, nous a tiré du côté du déni ou de l’aveuglement, superposant deux époques et deux images au détriment de la vie réelle, de la vie qui a passé. Ce n’est plus le constat qu’il ou elle a changé qui nous prend par surprise, ce sont les stigmates qui créent l’émotion, c’est l’évidence d’une longue vie sans nous qui nous prend par la main et par les sentiments, nous laissant avec un vertige dont on ne sait pas quoi faire.
La conscience du vide, dans lequel les années de l’intervalle se sont engouffrées, s’éprouve un samedi soir d’insomnie en regardant Donna Summer sur YouTube chanter « MacArthur Park » ou « Last Dance » au début des années 2000. Elle a une ride profonde sur le front, qui n’existait pas trente ans plus tôt, là, entre les sourcils, elle a un peu plus d’ampleur dans une magnifique robe blanche, la gorge un peu plus remplie, la voix qui tient moins longtemps les aigus ; lorsque l’on clique sur la version originelle de 1976, elle est d’une beauté parfaite, et sa voix casse à chaque rupture harmonique, et elle danse comme on ensorcelle en arpentant la scène de ses longs compas bottés de cuir. 1976 nous plonge dans une nostalgie attendue, acceptée, peut-être recherchée, mais c’est la Donna crépusculaire qui nous emporte, par ses manières d’accepter d’être regardée pour ce qu’elle était et de nous livrer les traces du combat qu’elle a mené jour après jour pour retenir ce qui était en train de s’en aller, une grâce qui s’éventait comme une poussière d’or par le chas du sablier. »

Extrait
« Cependant que la lumière éclairait encore la blonde Kornelia, de Leipzig, enfin juste à côté, à Halle, l’ombre avait déjà commencé d’envelopper la blonde Shirley, de Los Angeles, enfin juste à côté, à Huntington Beach. Shirley Babashoff avait un sourire californien de beach girl, des taches de rousseur qui en faisaient la fille next door, et, chaque fois qu’elle comptait ses médailles pour s’endormir, trouvait tardivement le sommeil. Elle comptait son or et il en manquait ; Kornelia Ender et la RDA avaient décidé qu’une vie américaine s’écoulerait à l’ombre de ses rêves.
J’ai connu ces filles fantasmées, je les évoquais à voix basse, nous avions sur elles de longues théories qui présupposaient le mystère et, en retour, il leur arrivait de nous demander l’heure. C’était leur manière de n’être jamais banales, leur vernis sacré se serait craquelé dans l’instant si elles s’étaient intéressées à nous… »

À propos de l’auteur
Vincent Duluc est l’auteur chez Stock de deux récits très remarqués et salués par la presse (George Best, le cinquième Beatles et Un printemps 76). Il est le leader de la rubrique football de L’Équipe et intervient régulièrement en tant que consultant sur La chaîne L’Équipe et RTL. (Source : Éditions Stock)

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Ariane

LEROY_Ariane
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En deux mots:
Quand la narratrice rencontre Ariane, elle a 13 ans. Entre la «plouc» et la bourgeoise une relation fusionnelle s’installe. Les années qui vont suivre les marqueront à jamais.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

« On va s’aimer, à toucher le ciel, se séparer, à brûler nos ailes »

Quand la narratrice rencontre la belle Ariane, elle a treize ans et toute la vie devant elle. Pour ses débuts en littérature, Myriam Leroy revisite le roman initiatique.

« Quel est l’intérêt de se replonger dans cette mésaventure vieille de vingt ans, dont les protagonistes se sont pratiquement tous évanouis dans la nature? Possiblement aucun. Mais peut-être que si, comme je le crois, elle a eu des répercussions prégnantes sur ma vie et celle de ceux qui m’ont approchée ensuite, l’explorer pourrait permettre quelque chose de l’ordre de la purgation. Voire de la libération. Thérapie classique par l’écriture. On est loin de la littérature. Peut-être qu’à force de spéléo dans les galeries accidentées de la mémoire apprendrais-je qu’Ariane est la raison pour laquelle j’ai toujours préféré me tenir sur le seuil du grand amour plutôt qu’y entrer de plain-pied. » Au moment de raconter son histoire, la narratrice va se poser de nombreuses questions qui vont courir, comme un fil rouge, tout au long d’un livre incandescent, dérangeant, bouleversant. Comment la raconter? Faut-il utiliser les vrais noms des protagonistes ? Jusqu’où aller ? Faut-il mentir un peu pour mieux dire le vrai ? Les réponses sont sans doute entre les lignes crues et cruelles de cette initiation.
Ce premier roman débute en 1994 dans le Brabant wallon, «une province au sud de Bruxelles située dans l’angle mort de l’analyse sociale et de la production littéraire : elle n’avait jamais inspiré qui que ce soit.» C’est peu dire que la narratrice s’y ennuie, coincée entre une famille désespérante, un père expert-comptable et une mère au foyer, et un physique ingrat : « blafarde, binoclarde et pleine de spasmes donc, mais aussi invraisemblablement habillée. Je portais des pulls de seconde main avec des chats, des cerfs, des faisans. Des pantalons fuseaux boulochés, élastiqués sous le pied, des bottillons en Skaï fourrés. Entre le clown de cirque et la jeune paysanne communiste. » Les seules vacances se passent dans la masure des grands-parents, toute sortie au restaurant est proscrite, ainsi que les cadeaux de Noël.
Mais elle va finir par sortir de son trou, car pour suivre son école secondaire, elle intègre le collège Saint-Sauveur à Braine-l’Alleud où elle va commencer par se sentir totalement ringarde avant de se lier d’amitié avec cette Ariane qui donne son titre à ce premier roman. « Ariane, elle était belle. Dans la classe, je ne voyais qu’elle. C’était une curiosité, une exception dans cette école de blonds, blancs, beiges. Elle avait la peau foncée, elle était indienne : ses parents l’avaient adoptée quand elle avait trois ans. »
Entre les deux jeunes filles, il n’y aura bientôt plus de secrets. Leur amitié indéfectible va les faire se sentir plus fortes, plus courageuses, plus audacieuses. Y compris sur le plan physique. « Je convainquis mes parents de me faire confectionner des lentilles de contact, je laissai pousser mes cheveux (ils prirent une demi-douzaine de centimètres durant les mois d’été, le carré champignon que j’arborais confinait au grotesque mais c’était au moins une coupe de fille) et j’achetai mes premiers habits d’adolescente. Un Levi’s 501, un top blanc en coton côtelé Levi’s et une chemise en jean Levi’s. Mon apprentissage des marques était encore un peu gauche, mais je supposais qu’avec Levi’s je pouvais difficilement me tromper. Aux pieds, j’enfilai des Doc Martens. Et puis j’entrepris de bronzer. »
L’air d’émancipation qui souffle ici va cependant se charger de quelques relents troublants. Quand Ariane raconte les mœurs familiales un peu trop libres, quand elle laisse entrevoir une sexualité débridée alors qu’elle est encore prépubère. Si ce n’est dans les actes, c’est dans les paroles qu’elles laissent libre cours à leurs fantasmes:
« T’es une grosse coinçoss, ma fille. Baise un peu, ça te fera du bien. Un bon gros coup dans la rondelle pour te déstresser. Faut te la faire péter un jour ou l’autre. T’as pas envie de te taper mon frère ? Je peux t’arranger le coup, tu sais. »
Au fur et à mesure que leur pouvoir de séduction s’affirme, les deux jeunes filles vont se sentir «invisibles, invincibles, immortelles», n’hésitant pas à se livrer à de petits jeux ou l’humiliation et la perversité le dispute à un sentiment de supériorité dont garçons et filles vont faire les frais.
Jusqu’au jour où ces jeux vont lézarder leur belle entente, ou l’incompréhension puis la haine vont faire place à l’amitié fusionnelle. Où de coupables, elles vont devenir les victimes, où on ne saura plus qui manipule qui…
On se doute que les choses vont mal à finir, mais on ne s’imagine pas à quel point cette relation va être toxique. Je vous laisse le découvrir à la lecture des dernières pages de ce premier roman parfaitement maîtrisé, habilement construit et troublant jusqu’à l’épilogue. Histoire d’en revenir aux questions initiales.

Ariane
Myriam Leroy
Éditions Don Quichotte
Roman
208 p., 16 €
EAN : 9782359496758
Paru le 4 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en Belgique, en Brabant wallon, plus précisément à Nivelles, Lesne, Louvain-la-Neuve, Braine-l’Alleud, Waterloo et Bruxelles.

Quand?
L’action se situe de 1995 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Quand j’ai eu douze ans, mes parents m’ont inscrite dans une école de riches. J’y suis restée deux années. C’est là que j’ai rencontré Ariane. Il ne me reste rien d’elle, ou presque. Trois lettres froissées, aucune image. Aucun résultat ne s’affiche lorsqu’on tape son nom sur Google. Ariane a vécu vingt ans et elle n’apparaît nulle part. Quand j’ai voulu en parler, l’autre jour, rien ne m’est venu. J’avais souhaité sa mort et je l’avais accueillie avec soulagement. Elle ne m’avait pas bouleversée, pas torturée, elle ne revient pas me hanter. C’est fini. C’est tout. »
Elles sont collégiennes et s’aiment d’amour dur. L’une vient d’un milieu modeste et collectionne les complexes. L’autre est d’une beauté vénéneuse et mène une existence légère entre sa piscine et son terrain de tennis. L’autre, c’est Ariane, jeune fille incandescente avec qui la narratrice noue une relation furieuse, exclusive, nourrie par les sévices qu’elles infligent aux autres. Mais leur histoire est toxique et porte en elle un poison à effet lent, mais sûr.
Premier roman sur une amitié féroce, faite de codes secrets et de signes de reconnaissance, à la vie à la mort.

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Myriam Leroy présente son premier roman Ariane. © Production TV5 Monde

Les premières pages du livre:
« Quand j’ai eu douze ans, mes parents m’ont inscrite dans une école de riches. J’y suis restée deux années. C’est là que j’ai rencontré Ariane. Il ne me reste rien d’elle, ou presque. Trois lettres froissées, aucune image. Elle est morte juste avant l’émergence des réseaux sociaux. Aucun résultat ne s’affiche lorsqu’on tape son nom sur Google. Ariane a vécu vingt ans et elle n’apparaît nulle part. Ma mémoire se purge peu à peu de tous les souvenirs qui la concernent. Quand j’ai voulu en parler, l’autre jour, rien ne m’est venu. J’avais souhaité sa mort et je l’avais accueillie avec soulagement. Elle ne m’avait pas bouleversée, pas torturée, elle ne revient pas me hanter. C’est fini. C’est tout. Je faisais souvent ce rêve étrange et ragaillardissant : mes parents m’annonçaient que j’avais été adoptée. Et soudain, tout prenait sens : l’abîme entre leur tête et la mienne, le décalage entre l’incubateur malgracieux qui m’avait vue grandir et ma belle âme raffinée, nos empoignades dantesques…
Dans cette thèse, tout se tenait. Malheureusement, elle était infirmée par les principaux intéressés qui prétendaient que je ressemblais au paternel si on regardait bien. Voilà qui achevait de me démoraliser tant je trouvais mon père affreux avec son nez plein de couperose et son menton fuyant. Je souhaitais que la note discordante que je jouais dans la symphonie familiale soit sanctifiée par un certificat, un label, une estampille qui dirait que je n’étais pas née de la chair de ces deux êtres ternes et ennuyeux. Ma légende personnelle avait en outre besoin d’être rempaillée par un vrai drame, une tragédie qui pourrait être revendiquée publiquement, susciter le respect, la compassion voire l’admiration de mes semblables. Je jalousais mes camarades de classe orphelins ou battus que je voyais nimbés d’une grâce mystérieuse, auréolés d’une douleur que personne ne s’aviserait de contester. Seulement moi, j’étais tristement banale. Enfant délavée, sans la plus minuscule catastrophe à valoriser. J’ai été élevée dans une ascèse qui aurait pu être qualifiée de luthérienne si mes parents n’avaient été de fervents catholiques. Par conviction pour mon père, qui allait s’engager pour le séminaire au moment où il rencontra ma mère, et par obligation pour cette dernière, que la religion avait à vrai dire toujours emmerdée mais dont elle ne questionnait pas le bien-fondé des prescrits. Elle était catholique parce que c’était ce qu’on était à son époque, dans un milieu qui ne tolérait aucune excentricité. Là-bas, mettre une veste en cuir témoignait déjà d’un douteux processus de marginalisation : ma mère portait des cols Claudine.
À la fin des années soixante-dix, ils se marièrent, achetèrent une maison, se mirent en ménage, eurent des enfants, et se prirent ensuite à espérer que ceux-ci deviennent aussi conventionnels qu’eux, car enfin les conventions n’existaient pas pour rien. Ma mère était une grande femme sèche comme une merluche, noueuse comme un saule, née fâchée, comme en attestait la ride profonde entre ses sourcils. Mon père, de son côté, rasait les murs tel un moine capucin et ne parlait pour ainsi dire jamais, sauf pour donner l’heure à ma mère qui persistait à ne pas porter de montre pour entretenir sa dépendance à son époux. À la maison, nous vivions à moitié dans le noir car c’était ainsi que l’intimait notre culture domestique, tenant d’une certaine esthétique de la prostration et parce que l’électricité coûtait cher. Ma sœur et moi ne manquions de rien, sauf du superflu.

Extraits
« Je voudrais me rappeler avec précision les premières paroles échangées avec Ariane, la manière dont on s’est rapprochées, elle et moi, comment j’ai abandonné mon statut de péquenaude ainsi que Tomas et Lisa, mes deux coreligionnaires de quarantaine, mais je ne me souviens pas. Il y eut pourtant un avant et un après : son personnage éclipsa tous les autres, qui se muèrent en figurants silencieux et flous. J’ai beau me creuser la tête et retourner dans tous les sens mes douze, treize et quatorze ans, avant que les choses tournent à l’aigre entre Ariane et moi, j’y trouve à peine mes parents en version silhouettes et quelques gêneurs, vagues obstacles à notre idylle. »

« Ils périrent dans un accident de voiture au retour de la chorale. Mon père avait pris l’autoroute à contresens phares éteints: ils furent percutés par un quadra bourré qui s’en tira avec une côte froissée. Il ne restait de la petite Opel de mes parents que quelques débris éparpillés des deux côtés du terre-plein centralh qui s’en tira avec une côte froissée. Il ne restait de la petite Opel de mes parents que quelques débris éparpillés des deux côtés du terre-plein central. »

« Arthus passa devant moi sans un regard. Stefano refrénait son hilarité. C’était bien un pari. Fin de l’idylle. Le cœur raviné par de pudiques larmes de désespoir, je me demandai si je pourrais aimer à nouveau, un jour, quand je me serais reconstruite. »

« Maintenant, dans une béatitude toute raëlienne, elle trouvait tout formidable, Élodie « carrément géniale « , et notre trio « dément ». Car il s’agissait bien d’un trio aujourd’hui, peu importait que cela m’agrée ou non, les lignes avaient bougé en mon absence, pendant que j’allais me faire tripoter par ce con à mèche, pardon, vivre une histoire d’amour poignante dans le bois, je n’allais quand même pas imaginer que le monde attendrait que je décolle ma bouche de la sienne pour tourner quand même, si? »

« Je souhaitais à présent être appréhendée comme une jeune femme insaisissable, émouvante et dangereuse à la fois, je voulais qu’on me voie ardente et raffinée, qu’on m’aborde comme une fille dont on espère, à force d’offrandes et de serments, palper le grand secret dans les replis compliqués de l’âme. À cet effet, pour la rentrée, je décidai de m’habiller en noir de pied en cap, ongles et lèvres lie-de-vin, dans une tentative d’occuper un créneau subtil entre la veuve sicilienne et la jeune gothique de cimetière. De mes origines culturellement prolétaires je ne dirais rien, et la découverte de mes racines difficiles par les plus téméraires de mes camarades allait forcer le respect pour l’éternité. »

À propos de l’auteur
Myriam Leroy est journaliste en radio, télévision et presse écrite à Bruxelles. Ariane est son premier roman. (Source : Éditions Don Quichotte)

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