Cool

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En deux mots
Sur un coup de tête, Anouk décide de jouer un mauvais tour à son père qui la néglige un peu trop à son goût. Avec un couple d’amis elle part pour le sud de la France, faisant croire à un rapt. Cette fugue va se compliquer lorsqu’ils prennent en stop un repris de justice sans foi ni loi. Encore que, question foi, ça se discute…

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Fêter le 14 juillet à Nice

Pour clore sa trilogie, Simon Vermot nous offre une enquête pleine de rebondissements à la suite de la disparition de la fille de Pierre, le journaliste-enquêteur. Les circonstances vont cette fois le mener sur la Côte d’Azur où un attentat se prépare.

Oh, la vilaine fille! Anouk a bien l’intention de montrer à son père qu’il la délaisse un peu trop à son goût et qu’il mérite une petite leçon. Aussi quand ses amis Paul et Mila proposent de filer vers le sud de la France sans avertir personne, non seulement elle accepte mais, pour donner un peu de piquant à la chose, décide de simuler un enlèvement. On imagine le désarroi de Pierre qui, après avoir perdu son épouse, craint désormais pour la vie de sa fille lorsque son collègue lui tend un petit papier sur lequel il a noté le message des ravisseurs. La police se contente d’appliquer la procédure, c’est-à-dire qu’elle ne fait rien durant les heures qui suivent le signalement, sinon rassurer le père en soulignant que dans la grande majorité des cas, on retrouve les enfants dans les premières 48h, la plupart se manifestant eux-mêmes.
Sauf qu’Anouk reste introuvable et les ravisseurs muets. Alors l’enquête pour enlèvement est lancée et une battue citoyenne organisée pour ratisser le secteur autour du domicile de la jeune fille. Mais elle ne donnera rien, sinon une découverte macabre qui permettra la résolution d’une autre affaire et n’arrangera pas la tension nerveuse de Pierre.
Pendant ce temps les trois amis fugueurs traversent la France en direction du Sud, après avoir passé sans encombre la frontière suisse. Un nouveau compagnon les accompagne, le jeune Jeremy qui a brusquement surgi au bord de la route et qu’ils ont pris en stop. Resté discret sur biographe le jeune garçon, qui plaît beaucoup à Anouk, ne va pourtant pas tromper longtemps son monde. Lors d’une halte, Paul voit son visage apparaître sur une chaîne d’info en continu et apprend qu’il s’est échappé du Centre pénitentiaire de Saint-Quentin Fallavier, entre Macon et Valence, où il était en détention depuis quatre mois pour le meurtre d’une femme après l’avoir atrocement mutilée et qu’il est extrêmement dangereux. Il se décide alors à prévenir la police et va demander à Jeremy de se rendre. Erreur fatale. La petite excursion se transforme alors en cavale sanglante. La police est sur les dents. Pierre file vers le sud sans savoir précisément s’il pourra retrouver sa fille. Avec l’aide d’un confrère de Nice-Matin, il va mener sa propre enquête.
Simon Vermot sait ferrer son lecteur en menant son récit sans temps mort. Un nouvel indice, une piste à explorer ou un cadavre viennent relancer l’enquête jusqu’à basculer vers l’actualité la plus brûlante. Nous sommes en juillet 2016 à Nice. Mais il n’est pas question de gâcher votre plaisir de lecture. Je n’en dirais pas davantage, sinon pour souligner qu’après La salamandre noire et A bas l’argent! cet ultime volet des aventures de Pierre, le journaliste-enquêteur, est sans doute le plus réussi. Des difficultés de l’adolescence aux tourments d’un père déboussolé, de la mauvaise rencontre à l’endoctrinement djihadiste, il y a dans ce thriller un joli paquet de thématiques propres à susciter l’intérêt des lecteurs.

Cool
Simon Vermot
Éditions du ROC
Thriller
188 p., 25 €
EAN 9782940674190
Paru le 7/11/2021

Où?
Le roman est situé en Suisse, ainsi qu’en France, allant de Lausanne à Nice en passant notamment par Moillesulaz, Valence ou Fréjus.

Quand?
L’action se déroule en 2016.

Ce qu’en dit l’éditeur
Sujet d’une manipulation diabolique qui le conduit par le bout du nez au bord de l’enfer, Pierre n’a pour arme que son amour pour sa fille. D’autres, en revanche, sauront user d’un arsenal poids lourd pour parvenir à leur funèbre objectif: un horrible carnage.
Une fois de plus, Simon Vermot mêle fiction et réalité en vous laissant à peine le temps de respirer. Un thriller qui vous prend aux tripes pour ne plus vous lâcher.

Les critiques
Babelio
Blog Fattorius

Les premières pages du livre
« – Qu’est-ce qu’il t’a dit? T’es d’une pâleur spectrale!
En sortant du bureau du rédacteur en chef, je ne m’attendais pas à tomber sur Renato. Mes jambes me portent difficilement, je suis complètement sonné.
– Il est arrivé un truc à Anouk… Tu peux finir de mettre en page mon article, faut que je rentre.
C’est à peine si j’arrive à cliquer le bout de ma ceinture une fois installé dans ma voiture. Dans ma tête, c’est le grand chambardement. Pourquoi ça m’arrive à moi ?
Totalement bouleversé par ce qu’il vient d’apprendre, Marc n’a pas pris de gants. C’est pour ça qu’il m’a simplement dit: Je viens de recevoir un coup de fil. Ta fille a été kidnappée…
Il m’a tendu le bout de papier sur lequel il a noté tous les mots. Un texte laconique, tiré d’une voix impersonnelle, sans accent particulier. Juste une revendication: Nous ne demandons pas de rançon. Seulement que Pierre, votre journaliste, accepte de nous rencontrer ! On vous recontactera.
Téléphone à sa grand-mère qui l’élève depuis toute petite.
– Elle n’est pas là. Elle est partie pour l’école, comme d’habitude…
Je ne veux pas l’alarmer, je ne lui en dis pas plus et je raccroche. J’appelle le collège.
– Non, Anouk n’est pas venue ce matin. Est-elle malade ?
Le chagrin peut détruire une personne ou la rendre plus forte. Je suis plutôt du genre de cette dernière. Ce qui, toutefois, ne m’empêche pas d’avoir mes faiblesses. La pluie se fracasse sur le pare-brise avec une force capable de le réduire en miettes. Mais je n’en ai cure. Je suis résolu, en rage, tout en écoutant la voix qui, dans mon subconscient, s’est subitement mise en route. Comme si j’avais appuyé sur Start: «Ne te laisse pas abattre! Tu vas la récupérer! Secoue-toi!» Certes, c’est comme si je devais retrouver un pingouin dans une tempête de sable, mais ma détermination est telle que je me sens capable de soulever des montagnes. Comme a dit l’autre.

Je sais qu’elle traverse une période difficile. Ravissante mais très versatile, parfois écervelée mais dotée d’un fort caractère, comme feue sa mère, Anouk se dispute souvent avec sa grand-maman qui n’apprécie pas trop qu’elle sorte avec des garçons à son âge. Faut dire que celle-ci n’aime guère les hommes, ayant viré sa cuti après un divorce tumultueux.
Ceci ajouté à des notes calamiteuses depuis quelque temps, et même une convocation par la direction de son école pour avoir été surprise la main dans sa culotte en pleine classe. Certes, on a tous connu ça: désir d’indépendance, rébellion. Qui sait vraiment ce qui se passe dans la tête des ados? Je la considère toujours comme si elle venait de sortir de la coquille d’un œuf encore tiède. Mais c’est vrai, son comportement a passablement changé. Agressive, voire méchante parfois, elle en fait voir de toutes les couleurs à son entourage qui ne lui veut, pourtant, que du bien. Moi le premier, bien sûr. Même si, tout récemment, elle m’a tellement excédé que je lui ai balancé la première claque de sa vie. Un geste qui m’a empêché de dormir pendant deux nuits entières.
Je suis complètement perdu. Comme si je n’avais plus de musique dans mon cœur pour faire danser ma vie. Et je ne vois qu’une solution: la police. Oui mais pour lui dire quoi? Que ma fille a disparu? Qu’elle ne s’est pas présentée en classe ce matin? Que mon journal a reçu un ultimatum? Tout bien pesé, ça vaut la peine d’y aller. Et il ne faut pas perdre de temps.
– Quel âge elle a?
– Quinze ans et quatre mois.
Blond, yeux marron et barbe de deux jours soigneusement entretenue, le flic est un jeune gars qui ne doit pas sourire beaucoup.
– Vous êtes sûr qu’elle n’a pas fait une fugue? S’est-elle accrochée avec quelqu’un, a-t-elle eu un comportement bizarre ces derniers temps?
– Non, rien d’important. Elle vit chez sa grand-mère depuis la mort de sa maman il y a un peu plus de dix ans maintenant, et celle-ci ne m’a rien signalé de particulier.
– A-t-elle laissé une lettre, quelque chose qui puisse nous aider?
– Je n’ai pas encore eu le temps de fouiller sa chambre mais je le ferai en rentrant.
– Vous ne voyez pas qui aurait pu vous prendre pour cible? Un ancien collègue, quelqu’un à qui vous auriez causé du tort dans un article, un membre de votre entourage qui vous jalouse?
– Non, je ne vois pas. Jusqu’ici, j’ai plutôt eu une vie assez ordinaire.
– A-t-elle des problèmes avec un petit ami, à l’école? Vous êtes-vous disputés? Est-elle malheureuse chez sa grand-maman?
Je réponds non à toutes les questions, ne tenant pas à étaler notre vie familiale.
– Qu’a déclaré exactement la personne qui a appelé votre journal?
Je lui tends le papier que Marc m’a donné, et dont il va faire une copie dans la pièce d’à côté.
– Avez-vous vérifié les radars et les péages. Il est possible qu’elle soit passée en France ou en Italie. Ces mots ne sont-ils pas la preuve qu’il s’agit d’un enlèvement?
– Peut-être. Avez-vous une photo que je puisse reproduire sur des avis de recherche s’il faut aller jusque-là?
– Oui, bien sûr que j’en ai une! Mais je vous en envoie une autre par mail tout à l’heure. Celle-ci n’est pas très récente.
– Faisons comme ça. Toutefois, à mon avis, elle va rentrer à la maison. Les enfants ont parfois de drôles d’idées, vous savez. Dans quatre-vingt-dix-sept pour cent des cas, ça se résout par une bonne engueulade. Elle va vite vous revenir, vous verrez.
– Vous pourriez au moins voir si vous avez quelque chose, Lausanne est pleine de caméras de vidéo-surveillance, non? Peut-être ont-elles enregistré un véhicule suspect, ou même le rapt de ma gamine! Vous n’allez quand même pas me laisser comme ça!
– Je regrette, mais jusqu’à demain, nous ne pouvons rien entreprendre de concret. C’est la loi. Faites-moi parvenir le portrait de votre fille et je verrai avec mon chef ce qu’il y a lieu de faire. »

À propos de l’auteur
SIMON-VERMOT_rogerSimon-Vermot © Photo DR

Roger Simon-Vermot, dit aussi Simon-Vermot lorsqu’il signe ses romans, est né au Locle (NE) où il a fait un apprentissage de typographe. Très vite intéressé par l’écriture, il devient journaliste, en intégrant notamment les rédactions de l’Illustré et du journal Coopération, avant de créer une agence de presse et publicité. Dans ce cadre, il conçoit différents magazines, devient rédacteur en chef de la revue vaudoise du 700e anniversaire de la Confédération, du Journal du Bicentenaire de la Révolution vaudoise puis rédacteur pour la Suisse romande de l’organe interne d’Expo 01-02. Durant quinze ans, il dirigera le fameux almanach «Le Messager boiteux» tout en collaborant à divers journaux et magazines.
Parmi la douzaine de livres qu’il a publiés jusqu’ici, citons «BDPhiles et Phylactères», une introduction à la bande dessinée, «Horrifiantes histoires du Messager boiteux», «PT de rire», illustré par Mix et Remix, «Illusion d’optique» ou «Putain d’AVC» qui ont obtenu un beau succès de librairie. Ceci, ajouté à un demi-douzaine d’ouvrages collectifs.
Roger Simon-Vermot est également l’auteur du scénario de «Eden Weiss», la bande dessinée officielle du Sept centième anniversaire de la Confédération suisse et parolier d’«Une autre vie», chanson gagnante de «La Grande Chance», émission concours de la RTSR. Il a également écrit une série de pièces radiophoniques policières sous le titre de «l’Agence Helvétie» diffusées sur les antennes de la Radio romande. C’est là aussi qu’il a animé durant environ un an «Samedi Soir», une séquence d’une heure sur le Neuvième Art.
Également peintre à ses heures, Roger Simon-Vermot est membre de la Société Suisse des Auteurs et de l’Association des écrivains neuchâtelois et jurassiens. Il se consacre désormais à son œuvre romanesque. (Source: Éditions du roc)

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L’étudiant

HAUUY_letudiant RL-automne-2021

En deux mots
Au milieu d’une montagne de problèmes, David Lessard se voit confier la mission – très bien rémunérée – d’enseigner musique et peinture à un enfant surdoué. Il ne sait pas encore qu’un piège diabolique est en train de se refermer sur lui.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

Le professeur de musique pris au piège

Dans ce polar habilement construit Vincent Hauuy nous propose de suivre le prof de musique d’un enfant surdoué. Dans un chalet isolé de montagne, il va découvrir de curieux hôtes et se retrouver au cœur d’une infernale machination.

C’est bien simple, les ennuis s’accumulent à une telle cadence que David Lessard va jusqu’à se dire que la mort pourrait être une bonne solution à ses problèmes. Petit-fils d’une lignée de restaurateurs de renom, il s’occupe de sa mère atteinte d’un cancer, n’a plus aucune nouvelle de son frère qui a filé depuis dix ans et dont l’établissement a périclité. Il va vraisemblablement falloir mettre la clé sous la porte. Et ce ne sont pas les maigres revenus de ses compositions musicales qui vont lui permettre de régler ses dettes abyssales. Et le message de l’envoyé des frères Daniele a été on ne peut plus clair: si on lui accorde un dernier délai, après lui avoir coupé un morceau d’oreille au sécateur, c’est pour lui permettre de rassembler très vite 20000 €. Car dans flot de mauvaises nouvelles une lueur d’espoir réussit à poindre. On lui propose d’être le prof de musique et de beaux-arts d’un enfant surdoué vivant dans un magnifique chalet du côté du Brévent.
Il lui faudra deux heures de route pour arriver dans cet endroit idyllique et se rendre compte que la proposition est tout ce qu’il y a de plus sérieux.
Dans cet endroit isolé, il va faire la connaissance de son élève, effectivement très doué mais bien mystérieux, et de son père qui effectue des recherches scientifiques pour le compte d’un riche patron. Il a notamment l’ambition de développer un casque de réalité virtuelle révolutionnaire. Au fil des jours et des leçons, il va découvrir la présence d’autres personnes, un cuisinier qui connaît parfaitement les recettes servies dans le restaurant familial et un patient alité dans une chambre habituellement fermée. Des découvertes qu’il va vouloir creuser avec sa meilleure amie et un enquêteur qui entendent bien trouver la clé de ce mystère. Si leurs recherches s’avèrent fructueuses, elles font aussi augmenter considérablement leurs craintes. La famille Lessard semble en effet être au cœur d’une machination diabolique. Peut-être faut-il remuer le passé pour en découvrir le secret de ce thriller, même si quelques coquilles viennent gâcher le plaisir de la lecture.
L’épilogue imaginé par Vincent Hauuy est un feu d’artifices de révélations. Ce qui en fait, à contrario, la partie la moins vraisemblable du récit. Mais on pardonnera volontiers cet excès de zèle, car jusque-là on est pris dans ce suspense habilement construit.

L’étudiant
Vincent Hauuy
Éditions Harper Collins Noir
Thriller
000 p., 00,00 €
EAN 978xxx
Paru le 6/10/2021

Où?
Le roman est situé en France, principalement dans les Alpes, entre Saint-Gervais, Chamonix et le Brévent.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans les hauteurs alpines, le piège se referme…
Le destin en veut à David Lessard. Après la mort de son père et la disparition de son frère aîné, voilà que sa mère est victime d’un cancer. Ce n’est pas avec son salaire de musicien compositeur – malgré son petit succès – que David aurait pu payer les frais médicaux et les dettes du restaurant familial. Mais les voyous auxquels il a emprunté de l’argent veulent maintenant être remboursés…
Alors, quand un riche inconnu lui propose de devenir le professeur particulier de son fils, Maxime, David ne peut qu’accepter. Tant pis si le garçon, un jeune génie de 11 ans dont la technique est parfaite mais dénuée d’émotion, le met très mal à l’aise, et si le père semble avoir d’autres projets pour son nouvel employé. Il savait que le job était trop beau pour être vrai. Mais il est prêt à jouer le jeu, le temps de découvrir leurs secrets.
Dans cette maison d’architecte cachée sur les hauteurs alpines, le piège se referme…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr
Émotions Blog littéraireentretien avec l’auteur (Yvan Fauth)
Blog L’Atelier de litote


Bande-annonce du roman © Production Harper Collins France

Les premières pages du livre
« – Alors, comment tu trouves ?
Une main posée sur le rebord du lit, j’observe ma mère manger. Je cherche des signes dans le moindre frémissement de ses traits, dans sa mastication silencieuse, dans ses pauses. Malgré sa tignasse grise désordonnée et sa mine revêche, elle n’a rien perdu de sa prestance. Ni les années ni la maladie n’ont altéré son regard acéré d’ancienne cheffe étoilée. Pour moi non plus, le temps n’a rien changé, je reste ce petit garçon intimidé par l’autorité de sa mère et j’attends son jugement impartial. Au dire de mes proches, je suis moi-même bon cuisinier, mais mes compétences sont loin de satisfaire l’exigence légendaire et le palais délicat de la redoutable Agathe Lessard. Mon écrasé de topinambours au moka et aux noisettes torréfiées a déjà remporté les suffrages enthousiastes de Leïla, ma meilleure amie, mais séduire les papilles de l’intransigeante cheffe est un challenge d’un tout autre niveau.
Ma mère repousse son assiette à peine entamée et se redresse en grimaçant.
— Si tu veux m’euthanasier, pas la peine de faire si compliqué. Les options ne manquent pas. Regarde autour de toi : oreiller, injections…
— Waouh, à ce point ? m’offusqué-je sans pour autant cesser de sourire.
Elle est tellement faible ces derniers temps. La voir ressortir ses piques me réchauffe le cœur.
— Ça va. Je déconne, ça n’est pas fameux, ton truc, mais ça n’est pas avec ça que tu vas m’enterrer. Ton plat n’est pas mauvais. L’intention y est. Les ingrédients et les saveurs aussi. Mais tu es comme ton père, tu as la main lourde sur le sel et les épices. Il faut du goût, mais là, ça vient déséquilibrer l’ensemble. Comme quoi, chacun son…
Ma mère marque une pause et serre les dents pour contenir la douleur.
Je ne m’habitue pas. La voir souffrir ainsi me serre l’estomac.
— … domaine.
Je dépose le plateau-repas sur la table de nuit et sors la boîte d’antalgiques du tiroir.
— Non, pas la peine, j’ai déjà ma dose, mon foie va morfler sinon, intervient-elle avant de s’allonger et de fermer les yeux. Toujours pas de nouvelles de Jérôme ?
Encore cette question. Une rengaine quotidienne. Presque un mantra. Maman espère toujours que son ingrat de fils aîné se manifeste après toutes ces années. Mais pourquoi le ferait-il ? Parce qu’elle est malade ? Comment pourrait-il le savoir ? Jérôme n’a jamais cherché à reprendre contact avec nous depuis le jour où il a claqué la porte du restaurant, il y a dix ans.
— Non, maman, aucune nouvelle.
Et ne compte pas en avoir.
Lorsqu’elle est dans cet état, je pourrais lui annoncer qu’une météorite s’est écrasée dans le jardin sans provoquer chez elle le moindre intérêt. Seul un « oui, j’ai des nouvelles » pourrait la faire réagir.
Oui, maman, bien sûr. Jérôme est revenu. Tiens, d’ailleurs, il ne se drogue plus, ne pique plus l’argent dans les portefeuilles pour s’acheter sa dose, ne vend plus les bijoux de grand-mère.
Le retour de mon frère serait un mauvais signe. L’apparition d’un vampire assoiffé ou d’un charognard affamé décrivant des cercles autour d’un mourant. Pourtant, seul ce genre de scénario parviendrait à réchauffer le cœur de ma mère, à lui insuffler peut-être le supplément d’énergie dont elle a besoin pour terrasser le crabe. N’est-ce pas le chagrin qui a déclenché son foutu cancer ? Le stress du restaurant, les deux étoiles à conserver et la troisième à décrocher. Les dettes qui se creusent, un fils disparu dans la nature et l’autre qui a refusé de passer sa vie dans les cuisines pour mieux s’égarer dans la musique et la peinture. Un bohème, comme son père. Un feignant. C’est comme ça qu’elle me voit. Elle n’a jamais rien laissé paraître, se contentant de se démener comme une diablesse avec sa brigade pour créer sans cesse de nouvelles recettes. Mais je l’ai toujours senti.
— Quel gâchis, ton frère aurait pu aller si loin… Il était doué, plus que ton grand-père, plus que moi.
Oh ! mais il l’a été, loin, maman. Très loin, même. Dans les étoiles, les galaxies et les nébuleuses, sans même se bouger le cul, une seringue dans le bras. Un sourire béat imprimé sur sa tronche de toxico, il a fait le tour de la voie lactée, tu peux me croire. Et qui l’a ramené sur terre d’un coup d’aiguille dans la poitrine ? Toi ? Non. Ton autre fils, celui qui s’occupe de toi, celui qui ne t’a pas abandonnée.
— Et sinon, le privé dont je t’ai parlé ? Tu l’as appelé, j’espère, demande ma mère, une lueur d’espoir dans les yeux.
Non, maman, car nous sommes ruinés et que le restaurant va fermer. Le peu de thune que j’ai passé dans ce gouffre sans fond, alors n’imagine pas que je vais le claquer chez un détective. Jérôme est sûrement déjà mort. Dans un squat, sous un pont…
Comment lui avouer que l’établissement tenu par les Lessard depuis trois générations va devoir fermer ses portes sans un nouvel apport ? Impossible. La vérité anéantirait ma mère. Elle finira par l’apprendre, je ne pourrai pas le cacher indéfiniment, mais peut-être que d’ici là, elle aura repris suffisamment de forces.
— C’est en cours, dis-je, mais cela prend du temps, tu sais. Il est parti depuis si longtemps…
Ma mère pose une main squelettique sur la mienne.
— David ? Je t’aime. Tu le sais, non ?
Oui, mais pas autant que Jérôme, le petit cuisinier prodige.
— Moi aussi, maman.
— Allez, va… ta muse t’attend.
Ma muse. L’inspiration, malheureusement distante ces derniers temps. L’angoisse l’a fait fuir. Elle se nourrit du vague à l’âme, pas de la peur. Peu importe, je n’en ai pas besoin pour composer. Il me reste la technique, froide, implacable, mais toujours juste. Cela suffit amplement pour remplir mon rôle de mercenaire de la musique.
Alors que je tends le bras pour débarrasser l’assiette, maman intervient :
— Non, tu peux la laisser. Je mangerai plus tard. Je n’ai vraiment pas faim. Ça te dérangerait de tirer les rideaux en partant ?
La pièce est pourtant déjà sombre. Les nuages bas et le ciel virant au noir annoncent la prochaine tombée des flocons. Mais je me lève pour m’exécuter.
La fenêtre de la chambre offre une vue imprenable sur l’avant-cour. L’hiver a déjà assailli la pelouse et l’a recouverte d’un fin duvet cotonneux. Des veines de glace parcourent les fissures de la vieille fontaine moussue. La neige masque partiellement la peinture écaillée de la grille.
Je déteste l’hiver, plus encore depuis que je voyage tous les jours entre la chambre du troisième étage et mon antre de troglodyte au sous-sol de cette maison. La maison Lessard, fierté de la famille depuis trois générations. Fille unique, maman en a hérité.
Et en l’absence de Jérôme, si elle meurt, j’hériterai à mon tour du manoir et du restaurant attenant. Enfin, si tout n’est pas vendu d’ici là.
Je chasse cette idée sinistre. Elle va s’en sortir. Agathe Lessard est une battante, tout le monde le sait. Avec un soupir, je tire les rideaux après m’être tourné une dernière fois vers ma mère.
— Si tu as besoin de quoi que ce soit…
Maman ne répond pas, elle a déjà fermé les yeux.

L’infirmière à domicile m’a laissé un message. Elle ne viendra pas aujourd’hui pour des « raisons personnelles ». Je me demande si le caractère exécrable de ma mère n’est pas venu à bout de la patience de cette brave jeune femme. J’ai trois heures à tuer avant la prochaine médication de ma mère. Cela me laisse le temps de commencer une nouvelle commande, même si j’aurais de loin préféré composer un morceau pour mon prochain album. Je règle la minuterie de mon téléphone et pousse la porte de mon antre. À peine suis-je entré au sous-sol que l’odeur d’herbe froide et de bière tiède me submerge. Des cannettes et cadavres de bouteilles s’entassent sur la table basse. Une bouteille de vodka aux trois-quarts vide est posée sur la caisse claire de ma batterie. Le reliquat de ma soirée d’hier – chips, Pringles et autres snacks – s’étale sur la moquette trouée et tachée. Un dépotoir que je n’ai pas pris le temps de ranger hier, et dont je ne compte pas plus m’occuper aujourd’hui. J’accuse déjà un jour de retard pour cette commande, une musique censée accompagner une vidéo d’entreprise. Le genre de bouse bien trop éloigné de ce qui me passionne, de ce qui me fait vibrer. Le cahier des charges est bourré d’exigences et laisse très peu de place à la créativité, je suis obligé de coller aux références données en annexe. Un travail d’imitation dégueulasse, qui ne couvrira même pas le dixième de nos dettes abyssales.
Je vais composer comme un foutu automate et aligner les notes en choisissant des intervalles connus, un thème axé autour d’un I-V-VI-IV en do majeur. Je saupoudrerai le tout de quelques variations et emprunts d’accords sur le pont pour donner du peps. Quelques instruments virtuels suffiront pour simuler l’orchestration classique, des nappes de synthé viendront ajouter ambiance et modernité. La guitare, la basse et la batterie seront jouées en live. J’ai même un plan pour y parvenir, et c’est bien ce qui m’emmerde. Cela fait trop longtemps que je n’ai plus suivi mon instinct de compositeur.
J’allume un pétard à peine entamé, laissé plus tôt dans un cendrier, et je m’empare de ma gratte. Mission : trouver un thème accrocheur en espérant ne pas trop dévier et me perdre en route.
— Reste concentré, dis-je à haute voix, le joint coincé à la commissure des lèvres.
Le contrat prévoit des pénalités de paiement par journée de retard. Pas le moment de rêvasser. À ce rythme, je vais devoir payer mes propres compositions…
I-V-VI-IV. Do, sol, la mineur, fa. Classique, efficace.
Bien sûr, dix minutes plus tard, je suis déjà parti bien loin de mon intention initiale, perché dans des hauteurs où mon esprit vagabonde entre les notes et les vapeurs d’herbe.
Mon téléphone me ramène sur terre. Ce n’est pas la minuterie qui sonne, mais un numéro inconnu.
Je repose ma guitare et fixe l’écran qui n’en finit pas de vibrer – comme la vieille dans la chanson de Jacques Brel – sur la table basse. Mon inspiration s’est envolée, et, sans pouvoir arrêter les picotements au bout de mes doigts ni les battements de mon cœur, je réprime un frisson.
Même si je ne connais pas ce numéro, je sais qui je vais trouver au bout du fil. J’ai tout fait pour les oublier, mais eux ne m’oublieront pas.
Mon estomac noué se tord une fois de trop. Je me précipite vers la corbeille remplie de papier qui jouxte ma station de travail et y vide mes boyaux.
Avec un râle, je me redresse en titubant. Une myriade d’étoiles danse devant mes yeux.
La sonnerie cesse enfin, remplacée par un staccato de tintements. Une salve de trois messages :
Demain, sans faute.
Tu sais ce qui t’attend, enculé.
Sois chez toi demain à 10 heures. On arrive.
J’éteins mon téléphone. Comme si ça pouvait faire disparaître les menaces !
Ne pas y penser. Surtout ne pas y penser. Termine ton morceau. Demain est un autre jour.
J’écrase le joint et reprends ma guitare. Mais je sais déjà que la concentration va être encore plus difficile.
Non, pas difficile.
Impossible.
2
Je ne parviens pas à arrêter les tremblements de ma main droite ni les contractions qui agitent mon pouce. Je me touche la poitrine et la carotide toutes les minutes. Ni les pétards, ni les tisanes, ni les séances de méditation n’ont réussi à chasser la peur qui me vrille le ventre.
Je n’ai pas pu fermer l’œil de la nuit. Si je tiens debout, c’est grâce à une cafetière ingurgitée en trois grosses tasses successives. De mon système nerveux, perfusé à la caféine, irradient des palpitations et des fourmillements. Malgré l’overdose d’excitants, le monde semble tourner au ralenti et mes paupières sont lestées de parpaings de béton. À 8 heures du matin, le sommeil, main fantomatique qui voudrait m’extraire de mon corps, me rattrape enfin.
Mais il n’est plus question d’aller se coucher. Je n’ai pas ce luxe, hélas.
Une bande de tarés va se pointer chez moi et exiger que je rembourse une somme d’argent que je ne possède pas. Des malabars vont me questionner, me menacer, me passer à tabac, et peut-être même me tuer. Pour laisser un message : on ne déconne pas avec les frères Daniele.
Ça ne serait peut-être pas si mal après tout. Mourir – à condition de ne pas trop souffrir – serait la solution la plus simple à mes problèmes. Une fuite. Définitive. La fin de tous mes soucis : plus de restaurant à sauver, plus de commandes bidon à honorer pour des gens qui n’y connaissent rien, plus de mère percluse de douleurs ni d’emprunts à rembourser à des types dangereux. Avec un peu de chance, une fois mort, je visiterai un autre endroit où je me réincarnerai. Pourquoi pas sur une nouvelle planète ? Dans le pire des cas, ce sera le néant, la non-existence. Je réprime un frisson. L’idée du néant me perturbe depuis toujours et je ne laisse jamais mes pensées s’y attarder plus de quelques secondes. C’est pour moi aussi inconfortable que de fixer le soleil.
Je vide le fond de la cafetière – malgré l’odeur de brûlé –, consulte l’horloge – qui indique 8 h 15 – et me beurre un morceau de pain rassis. J’aurais pu me préparer un dernier repas plus élaboré, mais je n’ai pas l’énergie de cuisiner.
La sonnerie de la porte d’entrée, horrible ding-dong à l’ancienne, retentit pile au moment où je m’apprête à enfourner ma tartine. La surprise me fait renverser ma tasse. Je la rattrape in extremis – merci les nerfs boostés au café – avant qu’elle ne percute le carrelage.
Ils sont déjà là. En avance.
La raison est évidente : par pur sadisme. Ces fumiers veulent me tourmenter. Je ne suis pas prêt. C’est trop tôt. Mon regard s’attarde sur les couteaux de cuisine alignés sur leur support magnétique Je pourrais me défendre, résister. Pourquoi me laisser cogner sans réagir ?
Parce que si tu répliques, abruti, ils vont te tuer. Alors que si tu te laisses faire, tu pourrais t’en tirer vivant. Voilà pourquoi. Et ne viens pas me parler de la mort, de voyage, de réincarnation. Ne te détourne pas de ta peur en invoquant des fadaises fantaisistes. Assume-la, ta foutue peur. Tu en es capable, tu l’as déjà fait.
Nouvelle sonnerie. Nouveau frisson.
Ma mère va descendre si elle continue d’entendre ce bruit. Connaissant son caractère explosif, elle serait capable de se battre. Elle est si faible. De tels monstres la tueraient d’une seule claque. Mais ne serait-ce pas mieux ainsi ? Une claque, et tout sera fini.
Bon sang, David, ressaisis-toi. À quoi tu penses ?!
À rien. Je ne pense à rien. Le manque de sommeil conjugué au cannabis contrôle mon esprit et injecte ces scenarii catastrophes dans ma boîte crânienne. Je lâche un « Et merde ! », et je trottine vers le vestibule.
J’ouvre la porte, et la tension accumulée se relâche d’un coup. Je reste planté comme un con, la bouche entrouverte.
Je m’étais attendu à des malfrats tatoués à la mine patibulaire, pas à un vieux affublé comme un majordome anglais. L’homme qui se tient devant moi est aussi grand qu’effilé. Il m’évoque un squelette sorti d’un charnier. Seuls dénotent ses cheveux gris parfaitement tirés en arrière et luisant de laque.
Non, pas un majordome. Un croque-mort.
— Vous êtes bien David Lessard ? demande-t-il d’une voix plus aiguë que son physique ne le laisse supposer.
Je reste interdit quelques secondes – ce type me rappelle un acteur, mais lequel ? – avant de répondre par l’affirmative.
— J’ai un colis pour vous, continue-t-il.
Il me tend une enveloppe bulle, que je saisis machinalement. Une étiquette « David Lessard » est collée dessus. Aucune adresse.
— Vous êtes sûr que…
Mais l’homme m’a déjà tourné le dos et se dirige vers une berline noire qui ressemble à une Bentley.
Malgré le froid mordant, je stagne quelques secondes encore dans l’embrasure. Abasourdi.

Quelle journée de dingue ! Et qui ne fait que commencer.
Quoi de mieux, après une nuit blanche, que l’apparition d’un coursier-squelette sorti de nulle part, venu me refourguer un mystérieux colis précisément le jour où je vais me manger la raclée de ma vie, voire peut-être y rester ?
Je m’affale sur un tabouret de la cuisine, pose la lettre sur l’îlot devant moi et éventre l’enveloppe à l’aide du couteau à beurre. J’en extirpe une clé USB noire et un message manuscrit sur une feuille d’imprimante.
L’écriture cursive est soignée, rédigée à la plume.

« Monsieur Lessard, vous trouverez sans doute cette présentation bien singulière, mais je vis dans un endroit assez reculé et j’ai une confiance assez limitée dans notre système postal, surtout en cette période hivernale.
Je suis le père d’un enfant tout à fait spécial. Comprenez par là qu’il est en avance sur son âge. Vous pourriez le qualifier de surdoué, mais vous seriez sans doute en deçà de la vérité. Le système scolaire est inadapté, trop lent. Mon fils a obtenu son baccalauréat l’année dernière, à dix ans. Son niveau est déjà celui d’un universitaire. Ses connaissances sont larges et couvrent tous les domaines, de la science dure aux sciences humaines en passant par la philosophie et la littérature.
Une discipline lui échappe cependant et cause chez mon garçon une énorme frustration. Maxime veut comprendre l’art, particulièrement la musique et la peinture. Pour ma part, je le trouve très doué, mais mes encouragements n’y changent rien. Maxime accorde peu d’importance au jugement de son béotien de père et requiert l’avis et les conseils éclairés d’un expert.
Ce qui m’amène à vous.
J’ai consulté votre site Internet et visionné vos vidéos. J’ai également écouté vos compositions et pu apprécier vos toiles, qui sont à mon humble avis totalement sous-évaluées. Comme je l’écrivais plus haut, mon avis importe peu, mais Maxime a porté une attention particulière à vos créations et semble penser que vous pourriez l’aider.
Nous sommes tombés d’accord et souhaiterions ardemment que vous commenciez à travailler chez nous, à domicile. Bien sûr, nous comprendrions tout à fait que ces cours puissent interférer avec vos activités professionnelles, aussi seront-ils rémunérés en conséquence : cinq cents euros de l’heure à raison de trois heures par jour. Les horaires sont négociables, mais quatre cours par semaine nous semblent être le minimum.
Je dois vous prévenir que plusieurs professeurs ont déjà tenté de lui apprendre, mais jusqu’ici sans résultats. Si vous êtes intéressé, je vous prie de suivre les indications fournies sur la clé USB.
Au plaisir d’avoir rapidement de vos nouvelles.
Cordialement,
P. Baranger. »

J’émets un ricanement sec, tourne et retourne la lettre. Où est l’arnaque ? Impossible de prendre cette demande au sérieux. Pourquoi ce P. Baranger ne m’a-t-il pas contacté par mail ? Ou par téléphone ? Mes coordonnées sont accessibles sur mon site, mon Instagram, partout. Cette histoire de fiabilité de La Poste ne tient pas debout une seconde.
La mise en scène est grotesque, voire louche.
Ou alors ce gars est un riche excentrique technophobe. Issu d’une famille amish, peut-être ? Ce qui pourrait expliquer l’aspect du coursier – ha ! je me souviens enfin : il ressemble à l’acteur qui jouait le prêtre dans Poltergeist 2, Henry Kane.
Mais la clé USB, alors ?
Pas vraiment le type de technologie qu’emploieraient des amish, si ? Et le vieux ne serait pas venu en Bentley, mais avec une charrette tirée par des chevaux.
Il s’agit plus probablement d’une arnaque. La clé doit abriter un ransomware. Dès que je vais l’insérer dans mon PC, toutes les données seront cryptées et mon ordinateur sera verrouillé. Je devrai débourser une somme en bitcoins pour les récupérer. Dans le contexte actuel, cette escalade dans la malchance me surprendrait à peine.
Réfléchis deux minutes, David. Tu te prends pour une star ou un ministre ? T’es un musicien raté et un youtubeur qui vient juste de passer le cap des cinquante mille abonnés. Les quelques cours que tu dispenses ne font pas de toi un professeur émérite. Tu penses que des arnaqueurs iraient jusqu’à payer un coursier en Bentley pour la livraison d’une clé USB sans avoir la moindre garantie que tu l’utilises ?
Je suis bien obligé d’admettre que l’opération serait loin d’être rentable. Combien de lettres et de locations de voitures de luxe avant qu’un gogo ne morde à l’hameçon ?
Un gogo fauché de surcroît.
Je me frotte les yeux et réprime un bâillement.
8 h 30, soit une heure et demie avant que les malabars envoyés par les frères Daniele ne me brisent tous les os du corps.
Cinq cents euros de l’heure. Ce n’est quand même pas rien. Mille cinq cents euros la journée !
Et bordel, qu’est-ce que j’ai à perdre ? Mes données – principalement des compositions pour la plupart inachevées – sont le moindre de mes soucis.
Je pourrais appeler Leïla, elle saurait me conseiller, c’est la seule de mes amis capable de pirater un ordinateur. Mais, à cette heure-ci, elle doit sans doute dormir.
C’est surtout une des rares personnes avec qui tu es resté en contact. La plupart de tes « amis » t’ont abandonné à présent.
C’est vrai. Moins de fêtes, moins de rigolade, moins de sorties. Les rats ont quitté le navire. Les problèmes font fuir, à croire qu’ils sont aussi contagieux qu’un virus.
Je saisis la clé USB, vide ma tasse et prends la direction du sous-sol.

Je suis déçu. La clé ne contient qu’un fichier texte, un PDF, une proposition de planning et un lien vers un site Internet. Je m’attendais à quelque chose de plus exotique, de plus mystérieux, à l’image de cette livraison ubuesque.
Les instructions présentes sur « alire.txt » sont lapidaires : je suis invité à consulter le PDF, puis à me rendre sur le site web pour répondre à un test qui permettra de vérifier, d’après l’auteur de la lettre, si j’ai bien les prérequis pour obtenir le job – en imaginant qu’il soit réel.
La vie et son putain de sens de l’humour ! Pourquoi ce type ne m’a-t-il pas contacté avant que je sois plongé dans la merde jusqu’au menton ? Avec ce salaire, j’aurais pu sauver le restaurant.
Ouais, c’est ça. Et pourquoi pas payer en plus un traitement expérimental aux États-Unis à ta mère ?
D’un coup de paume, je désarticule ma mâchoire engourdie. J’allume un joint, inspire une grande bouffée et ouvre le PDF.
La première page expose en plan large – photo prise avec un drone – une immense maison d’architecte en bois à trois étages, nichée au cœur d’une petite forêt de sapins. Je reconnais vaguement les massifs environnants, mais l’endroit ne me dit rien. C’est peut-être près de la brèche du Brévent. Il me faudrait plus de photographies et prises sous des angles différents pour en être certain.
En tant qu’habitué des randonnées en montagne, je suis sûr d’une chose en revanche : ce genre de lieu est uniquement accessible par cabine. Les Baranger doivent vivre en pleine zone blanche. Complètement en retrait.
Quelques pages plus loin, une brève présentation m’apprend que la maison a été construite sur la base d’une ancienne et modeste station de ski familiale, délocalisée depuis. Et, comme je l’avais déjà deviné, on y accède par téléphérique ou par hélicoptère si le climat le permet. Par contre, ils ne donnent pas d’adresse ni de coordonnées GPS, pas même un mail ou un numéro de téléphone pour les contacter. Je fais comment pour m’y rendre si je suis pris ?
Les modalités de mes hypothétiques prestations sont ensuite abordées : je peux, si je le souhaite, regrouper mes heures sur quelques jours, auquel cas je serai nourri et logé sur place P. Baranger mentionne l’existence d’une connexion Internet par satellite et précise que son fonctionnement est erratique, surtout en cas de tempête. Je peux amener mon matériel, mais il précise que cela n’est pas nécessaire car ils disposent d’une large collection d’instruments et de peintures.
Enfin, le document stipule qu’il est impossible d’inviter des amis et qu’il est interdit d’apporter et de consommer de la drogue ainsi que des armes.
Pas de drogue ? Comment tu vas faire, hein ?
Je pourrais planquer un sachet d’herbe sous une pierre avant d’entrer dans la maison…
Le dernier chapitre du PDF n’est qu’une série de clichés décrivant l’intérieur du chalet. Il y a aussi un plan des pièces qui me seraient accessibles – parties communes, salons, cuisine, salles de bains – et des espaces privatifs, principalement au rez-de-chaussée. La consultation de ce plan me donne le tournis tellement la bâtisse est immense.
J’ai souvent rêvé d’avoir mon studio de musique dans une gigantesque villa bordant l’océan. Combien peut coûter une telle baraque ? Dix millions ? Non, sûrement plus. »

À propos de l’auteur
HAUUY_vincent_©VM_Ariane_GalateauVincent Hauuy © Photo Ariane Galateau

Vincent Hauuy est né à Nancy le 23 avril 1975. Concepteur de jeux vidéo, romancier et scénariste, il est titulaire d’un master en information et communication de l’Université de Metz en 2000. Après Le tricycle rouge, son premier roman, couronné du Prix VSD-RTL du meilleur thriller français 2017, il a publié Le brasier (2018), puis Dans la toile (2019) et L’étudiant (2021). (Source: Babelio)

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A bas l’argent!

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En deux mots:
Un journaliste suisse, en reportage en Sicile, va être victime d’une machination qui va le conduire à servir de tête de pont à une organisation secrète qui entend éradiquer l’argent de la planète. Pour réussir dans leur entreprise un plan de communication diabolique va être mis en place…

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Un garçon, une organisation secrète et une belle utopie…

À 80 ans, Simon Vermot a trouvé une nouvelle jeunesse. Avec À bas l’argent !, le journaliste reconverti en auteur de polars nous offre une réflexion sur le rôle des banques et de l’argent sous couvert d’un polar habilement construit.

Jean Ziegler, sociologue et homme politique suisse, rapporteur spécial auprès de l’ONU sur la question du droit à l’alimentation dans le monde, a dénoncé dans des dizaines d’ouvrages les inégalités et les injustices. Il m’a raconté sa rencontre avec Che Guevara dans ses jeunes années et le désir qu’il avait de combattre à ses côtés. Le révolutionnaire cubain lui a alors conseillé de ne pas rejoindre la révolution bolivarienne et de rester à Genève pour agir dans le «cerveau du monstre».
En publiant Une Suisse au-dessus de tout soupçon, dans lequel il dénonçait les banques helvétiques et les trafics liés au secret bancaire, il a effectivement fait bouger les choses, même s’il aura fallu quelques scandales retentissants et une forte pression de l’Union Européenne pour que la Confédération ne se décide enfin à coopérer et à lever le secret bancaire qui lui aura permis durant de longues années de s’enrichir sans trop regarder à l’éthique des affaires.
Un long préambule pour vous expliquer qu’avec À bas l’argent! son compatriote Simon Vermot a lui aussi choisi le «cerveau du monstre» pour son nouveau polar, comme l’avait fait Joseph Incardona avec La soustraction des possibles.
Pourtant tout commence ici par un voyage en Sicile. Pierre y est envoyé par le magazine qui l’emploie pour un reportage sur les beautés de l’île.
Dans le train qui le mène de Palerme à Castellammare del Golfo, une femme lui confie son enfant le temps d’aller aux toilettes. Sauf qu’elle ne revient pas. Voilà notre homme avec un enfant de six ans sur les bras qui se dit malade et ne se souvient pas où il habite.
À la gare suivante, Pierre confie l’enfant à la police, mais on lui demande de rester à la disposition des forces de l’ordre pour les besoins de l’enquête. D’abord contrarié, il va finir par donner son accord car il n’est pas insensible aux charmes de Lenna, la belle sicilienne à qui on a confié le garçon.
Si l’enquête va très vite permettre de localiser l’orphelinat qui a la charge de Tom, il va falloir bien davantage de temps à Pierre pour comprendre dans quel guêpier il s’est fourré. Car depuis le début du voyage, il a été manipulé par une organisation parfaitement structurée et qui a besoin d’un homme tel que lui, possédant un intéressant réseau et vivant au pays des banques.
De retour en Suisse, il ne va pas tarder à avoir des nouvelles de Lenna, qui va lui faire une proposition des plus alléchantes: 100000 Euros pour s’occuper de la communication de ce groupe secret qui entend éradiquer l’argent de la planète.
Une utopie dont le noble but est de combattre les inégalités, Tom devant servir de porte-parole et d’icône pour ce mouvement. Quand une campagne de publicité massive avec affiches montrant le jeune garçon arborant le T-shirt qui est sur la couverture du livre et spots publicitaires tournés au Soudan du Sud pour mettre en avant inégale répartition des richesses sur la planète, l’inquiétude gagne vite l’association des banquiers qui charge un malfrat de trouver les initiateurs du projet et leur faire comprendre qu’il y a des sujets avec lesquels on ne plaisante pas.
Je vous laisse découvrir la suite, en ajoutant que tous les ingrédients du polar sont ici réunis, homicide et séduction, manipulation et déduction, rebondissements et épilogue inattendu.
Tout comme dans son précédent opus, La salamandre noire, paru chez le même éditeur, Simon Vermot on prend plaisir à suivre les déboires du journaliste embarqué dans une enquête qui va l’obliger à quitter sa zone de confort pour se frotter à quelques personnages peu recommandables. On ne s’ennuie pas une seconde et, ce qui ne gâche rien, on est amené à réfléchir à des sujets fort intéressants.
Peut-être même qu’en cette période de pandémie, de nouvelles valeurs de solidarité et de partage viennent donner un éclairage tout particulier à ce roman qui a tout du cadeau idéal.

A bas l’argent !
Simon Vermot
Éditions du ROC
Polar
156 p., 25 €
EAN 9782940674084
Paru le 7/01/2021

Où?
Le roman est situé en Sicile, à Palerme, Castellammare del Golfo, Alcamo et Tonnara di Scopello ainsi qu’en Suisse, principalement à Lausanne ainsi qu’à Genève sans oublier Malakal au Soudan du Sud.

Quand?
L’action se déroule de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Et si on supprimait l’argent ? Effacées les inégalités, la course au profit. Chacun aide chacun. Un Prix Nobel, une comtesse richissime, une famille sicilienne soucieuse du bien-être commun. Et puis Tom, un petit gars de huit ans promu au rang de star internationale. Simon Vermot retrouve Pierre, son héros journaliste, et sa fille Anouk, dans ce thriller en prise directe avec l’actualité. L’argent, le fric, le flouze, est-il vraiment nécessaire ? N’est-il pas source de mille maux dont on se passerait bien ? Dans ce roman haletant, on ira jusqu’à tuer pour freiner cette réflexion en train de gagner le monde entier. On trahira, on aimera, on se perdra dans ce labyrinthe tortueux où, finalement, la parole d’un gamin mettra tout le monde d’accord.

Les critiques
Le Blog de Francis Richard

Les premières pages du livre
« Vous pouvez veiller sur Tom un moment, j’en ai pour cinq minutes… dit-elle en posant son livre sur la tablette. Depuis bientôt une heure et demie que le train a quitté la gare de Palerme, ce sont les premiers mors qu’elle m’adresse.
Vingt-quatre, vingt-cinq ans à tout casser, strict tailleur noir sur un chemisier de soie rose mettant en valeur la blondeur de sa chevelure coupée au bol, elle a tiré sur sa jupe avant de se lever. En T-shirt orné d’un surf et en short, des Converse rouges aux pieds, le Tom en question m’observait déjà depuis un moment du haut de ses six printemps, maigrichon, avec ses bras de la grosseur d’une allumette.
Sois gentil avec le Monsieur… ajoute la dame avant de passer devant moi pour se diriger vers les toilettes. Pas de bagages, pas de manteau ou d’imperméable suspendus au crochet. On est déjà fin mai et le soleil a donné rendez-vous à tout le monde. Je fais un sourire au gamin, Il ne réagit pas, absorbé qu’il est par le paysage défilant de l’autre côté de la vitre. Le convoi a ralenti, on arrive à Castellammare del Golfo. C’est là que je dois descendre. J’attends un peu. Ma voisine va venir rejoindre son enfant. On n’est jamais tranquille quand le train s’arrête er qu’on a laissé un gosse avec un inconnu. Mais elle ne regagne pas sa place. Et la rame redémarre. Je ne puis laisser ce môme tout seul. Bon! Je descendrai à Alcamo, la prochaine station, à sept minutes.
Machinalement, j’ai ramassé le bouquin et l’ai ouvert à la page du faux-titre. Elle porte une dédicace au stylo-feutre noir assez épais: «Pour Eva, avec mon amitié.» La signature est illisible. Elle ne semble pas être celle de l’auteur dont la mini photo, la reproduction d’une peinture hyperréaliste d’un homme barbu et chevelu, précède l’impression d’une courte biographie d’une écriture manuelle. Sûrement un cadeau.
Tom ne semble pas plus inquiet que ça de ne pas revoir la blonde. Je vais toquer à la porte des WC les plus proches, elle n’est pas bouclée. Je l’ouvre, il n’y a personne. Je cherche dans le wagon et celui d’après. Tout aussi absente. Envolée! Elle a dû descendre lors du dernier arrêt. Celui où j’aurais dû moi-même débarquer.
– Elle t’a abandonné ta maman?
Le garçon fait comme s’il ne m’avait pas entendu.
– Eh! Je te parle!
– C’est pas ma maman, j’la connais pas…
– Mais tu vas où? Tu rentres chez toi?
– J’sais pas où c’est chez moi, la dame m’a pris par la main à la gare de Palerme et m’a fait monter dans ce train.
– Alors tu habites Palerme!
– Peut-être, peut-être pas. J‘ai un problème dans la tête qu’il a dit le docteur.
Punaise! Mais pourquoi n’ont-ils pas choisi un autre compartiment? Pourquoi sont-ils venus s’asseoir en face de moi? Que vais-je bien pouvoir faire de ce petit bonhomme maintenant?
Alcamo, 45 000 habitants, une plage, des rues étroites, un centre historique sans grand intérêt.
– On descend! Viens avec moi… »

À propos de l’auteur
SIMON-VERMOT_rogerSimon-Vermot © Photo DR

Roger Simon-Vermot, dit aussi Simon-Vermot lorsqu’il signe ses romans, est né au Locle (NE) où il a fait un apprentissage de typographe. Très vite intéressé par l’écriture, il devient journaliste, en intégrant notamment les rédactions de l’Illustré et du journal Coopération, avant de créer une agence de presse et publicité. Dans ce cadre, il conçoit différents magazines, devient rédacteur en chef de la revue vaudoise du 700e anniversaire de la Confédération, du Journal du Bicentenaire de la Révolution vaudoise puis rédacteur pour la Suisse romande de l’organe interne d’Expo 01-02. Durant quinze ans, il dirigera le fameux almanach «Le Messager boiteux» tout en collaborant à divers journaux et magazines.
Parmi la douzaine de livres qu’il a publiés jusqu’ici, citons «BDPhiles et Phylactères», une introduction à la bande dessinée, «Horrifiantes histoires du Messager boiteux», «PT de rire», illustré par Mix et Remix, «Illusion d’optique» ou «Putain d’AVC» qui ont obtenu un beau succès de librairie. Ceci, ajouté à un demi-douzaine d’ouvrages collectifs.
Roger Simon-Vermot est également l’auteur du scénario de «Eden Weiss», la bande dessinée officielle du Sept centième anniversaire de la Confédération suisse et parolier d’«Une autre vie», chanson gagnante de «La Grande Chance», émission concours de la RTSR. Il a également écrit une série de pièces radiophoniques policières sous le titre de «l’Agence Helvétie» diffusées sur les antennes de la Radio romande. C’est là aussi qu’il a animé durant environ un an «Samedi Soir», une séquence d’une heure sur le Neuvième Art.
Également peintre à ses heures, Roger Simon-Vermot est membre de la Société Suisse des Auteurs et de l’Association des écrivains neuchâtelois et jurassiens. Il se consacre désormais à son œuvre romanesque. (Source: Éditions du roc)

SIMON-VERMOT-a_bas_largent  SIMON-VERMOT_la_salamendre_noire

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Terminal 4

JOURDAIN_terminal_4  RL2020

En deux mots:
Après avoir interrogé un Libanais arrêté à l’aéroport en possession de pièces d’or à l’effigie de l’État islamique, Zoé et Lola vont assister à un incendie de voitures aux abords de Roissy. Sur place, elles découvrent un cadavre calciné dans le coffre de l’une d’elles. Une affaire en chasse une autre et une difficile enquête commence…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Lola et Zoé, enquêtrices de choc

Un duo féminin est chargé d’une délicate enquête après la découverte d’un cadavre calciné dans le coffre d’une voiture. Hervé Jourdain livre avec Terminal 4 un excellent thriller sur fond de lutte de pouvoir autour de questions politiques sensibles.

À la brigade criminelle aussi, on peut s’ennuyer. Zoé Dechaume et Lola Rivière se morfondent en attendant un gros coup, une affaire dans laquelle elles pourraient démontrer leur talent d’enquêtrices hors-pair. Mais ce n’est pas encore pour cette fois. Elles sont envoyées à Roissy où un ressortissant libanais débarquant de Beyrouth a été arrêté en possession de vingt pièces d’or frappées par l’État islamique et vingt billets de 100 dollars. Une sombre histoire de trafic, peut-être l’ébauche d’un réseau terroriste… Reste qu’il est bien difficile de recueillir des aveux. Une garde à vue s’impose.
Mais en quittant la zone de l’aéroport, elles voient les pompiers s’évertuer à éteindre l’incendie d’une dizaine de voitures. Comme elles sont sur place, elles vont pouvoir procéder aux premières constatations. Et ce qu’elles découvrent est effrayant. Dans le coffre de l’une des voitures, le corps d’une femme est carbonisé.
«Le cadavre a rôti sur la partie supérieure, côté réservoir. Le bas est intact. Jean taille basse détrempé, Stan Smith blanches à baguette verte aux pieds. Zoé se penche, ça pue l’essence. Elle arrête de respirer, tire sur la dépouille, tente de la retourner. Les mains, crochues, sont brûlées, la pulpe des doigts a disparu, l’os des phalanges est rogné. Le visage est méconnaissable, le nez et les yeux ont disparu, comme les lèvres qui laissent place à des dents bien plantées.»
Voilà l’affaire qu’elles attendaient, même si dès les indices sont bien maigres. Et comme l’identification s’avère difficile, le premier fil à tirer est celui des propriétaires de ces véhicules. En l’occurrence, il s’agit de chinois qui ont mis en place un réseau alternatif de chauffeurs, entre taxi et VTC. Mais bien entendu, ils n’ont aucune information à fournir sur ce cadavre. À l’aide des relevés de cartes bancaires et des appels téléphoniques, de nouvelles pièces du puzzle sont rassemblées, la carte bancaire d’une Canadienne, celle d’une Russe ainsi qu’un chauffeur de type africain. Mais rien ne s’emboîte. L’affaire va même se compliquer encore davantage avec un conflit entre zadistes opposés à l’agrandissement de l’aéroport et la construction du Terminal 4 et la direction de France Aéroports en charge du chantier. Le tout culminant en affaire politique puisque la pollution de l’air engendrée par cette extension va encore croître.
Hervé Jourdain, qui a été capitaine de police à la brigade criminelle de Paris, a l’expérience du terrain et sait que tant que tous les fils n’ont pas été tirés, il existe une petite chance de voir s’éclaircir un dossier que l’on pense impossible. Une audition à priori anodine, un haussement de sourcil, un rapport de la police scientifique ou la confrontation de déclarations contradictoires deviennent alors des éléments-clé. C’est avec patience et ténacité que Lola et Zoé vont progresser jusqu’à un épilogue inattendu, mais qui a le mérite de nous plonger dans une actualité brûlante.
Ce qui n’est pas le moindre des exploits de cet excellent thriller dont la parution a été repoussée en raison de la pandémie.

Terminal 4
Hervé Jourdain
Éditions Fleuve noir
Thriller
320 p., 19,90 €
EAN 9782265154629
Paru le 27/08/2020

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Paris et Roissy, ainsi qu’en banlieue.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Aux abords de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle, alors que le soleil n’a pas commencé à pointer, les pompiers se démènent pour étouffer les flammes qui ravagent une dizaine de voitures. Ce qu’ils ne savent pas encore, c’est que dans le coffre de l’une d’elles, un cadavre carbonisé les attend…
Lola Rivière et Zoé Dechaume, conduites dans les environs par les hasards d’une autre enquête, arrivent sur place les premières. Déterminées à résoudre cette affaire, les deux jeunes femmes vont rapidement s’apercevoir que l’aéroport est une zone qui cristallise de multiples tensions. Conflits entre taxis et VTC clandestins, militants installés à proximité des pistes pour s’opposer au projet du nouveau terminal, et luttes politico-économiques autour de la pollution atmosphérique générée par l’aéronautique, les enjeux sont nombreux et les fils à démêler ne manquent pas pour atteindre la vérité…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Collectif Polar
Culture vs news
Blog Alex mot-à-mots
Blog Livresse du noir
Blog Livres for fun
Blog L’atelier de litote 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Ouverture
L’ancien chef de groupe incendie des pompiers de Paris court, ses chaussures de sécurité accrochent le bitume, il enfile son casque rouge, vocifère en doublant un bleu :
— Bouge-toi le cul, gamin !
Le sergent prend appui sur le marchepied, grimpe le premier à bord du Panther 8×8, il est 6 h 37, quarante secondes se sont écoulées depuis l’alerte. L’humidité colle au tarmac comme souvent un 7 mars sur la zone aéroportuaire de Roissy-Charles-de-Gaulle. À peine installé, il se retourne, ils sont cinq à monter à la queue leu leu.
— Démarre ! crie-t-il au chauffeur sitôt tout le monde installé.
— Feu de voitures sur le chantier du Terminal 4, confirme l’opérateur radio.
— Bien pris ! répond le militaire.
Le chef d’agrès se retourne en direction du bleu, l’interpelle alors que le monstre rouge vrombit :
— Hé, gamin ! Tu peux me dire à quelle vitesse peut rouler ce véhicule ?
— 135 km/h, sergent !
— Et son poids ?
— 52 tonnes.
— Et combien ses canons peuvent déverser d’eau à la minute ?
— 10 000 litres.
— Ça fait combien à la seconde ?
La réponse ne vient pas. Le sergent s’agace :
— Alors ?
— À une distance de 100 mètres, sergent !
— C’est pas ce que je te demande. Quelle quantité d’eau à la seconde, nom de Dieu ?
— Euh… 166 litres ?
— Pas trop tôt. Quel délai a-t-on pour intervenir selon la réglementation européenne ?
— Deux minutes.
— OK, gamin. C’est toi qui prendras en main le canon. T’as entendu ? hurle-t-il par-dessus son épaule pour se faire entendre.
Dernière recrue de l’équipe, le bleu vit là son baptême du feu.
— À vos ordres, sergent ! répond-il alors qu’il distingue enfin les flammes qui dévorent une dizaine de voitures stationnées en épi.
Le Panther quitte le bitume, ses huit roues motrices s’engagent sur la terre meuble dévolue au futur projet de terminal lancé par la société France Aéroports, puis s’approche à une vingtaine de mètres du brasier et pile. À l’écart, des automobilistes, sortis de leurs véhicules, et quelques occupants de baraquements de fortune observent, les mains sur le visage, la violence des flammes grimpant à plus de vingt mètres de hauteur et le dessin éphémère des cloques sur la carrosserie.
Le bleu est à son poste. Sous le contrôle de son tuteur, il dirige le canon à eau à l’aide d’une manette, fixe la pression à dix bars et déclenche l’intervention. La portière d’un premier véhicule rongé par le feu est soufflée par l’impact. D’autorité, le sergent réduit la puissance, l’incendie est circonscrit en moins de quinze secondes.
— À terre, les gars !
Plusieurs tuyaux d’incendie sont déroulés, l’un d’eux est actionné par précaution.
— Pour mon premier, j’aurais préféré que ce soit un avion, intervient le bleu.
Ses nouveaux collègues font semblant de ne pas avoir entendu. L’un d’eux a connu le crash du Concorde en 2000. Arrivé huit minutes après, il n’y avait plus personne à sauver.
— Récupère l’appareil photo au lieu de raconter n’importe quoi ! lui lance le sergent.
— Pour quoi faire ?
— Parce que ça peut toujours servir, répond-il en enfilant une deuxième paire de gants. Prends-moi des photos de chaque carcasse ! Et maintenant, qu’est-ce que je dois faire en priorité ?
— Aviser l’opérateur radio de la fin de l’intervention, sergent.
— Très bien, mais quoi d’autre encore ?
— S’assurer qu’il n’y a aucune victime.
— Mmmh.
Alors qu’un premier véhicule de police s’approche du secteur, le chef d’agrès entame l’ouverture des portières et des coffres de chaque véhicule, dont le système de verrouillage a été détruit par le feu. Malgré son expérience de pompier de Paris et plusieurs centaines d’interventions à son actif sur le site, ce qu’il découvre à la toute fin de son inspection dans l’un des habitacles arrière le fait reculer de plusieurs pas.
— Hé, gamin ! Viens voir par-là ! Tu voulais des sensations fortes, pas vrai ?

Le siège de la police judiciaire parisienne ressemble à une ruche. Si la reine est un roi, les abeilles, près de deux mille, sortent et rentrent en continu de leur repère, de leur bastion aux tons pastel, immeuble ultra-sécurisé qui se fond dans l’architecture moderne de la ZAC Clichy-Batignolles.
Chose rare, tous les insectes sont réunis aux aurores. Ils sont rassemblés par grappes, en cercles, ponctuels au rendez-vous, personne ne rechigne. Lola, elle, fait le piquet au rez-de-chaussée, dans le hall gigantesque, encore endormie, bien couverte, loin des courants d’air. Cent fois elle a connu cet épisode. Pas moins. Peut-être plus. Et à chaque convocation la même posture, la même gêne, le thorax compressé, la tête vissée en direction du sol, le ventre dur, les picotements dans les pieds. Rester figée, stoïque, garder le silence, attendre que ça passe, égrener les secondes, ne pas réfléchir pour ne pas se morfondre. Ou alors, penser à autre chose, fuir ailleurs, dans les étages, se rapprocher de la machine à café, glisser des pièces jaunes dans la fente, régler la dose de sucre, prendre son temps. L’esprit en maraude, elle assure justement la descente du gobelet, le voit se remplir lentement, s’en saisit du bout des doigts, le porte à ses lèvres délicatement, les narines imprégnées d’amertume, les ailes du nez réchauffées par les volutes de fumée. Depuis peu, Lola reboit du café. Son Crohn l’accepte enfin. Peut-être est-ce l’effet de l’amour, tout simplement…
Aujourd’hui, Lola Rivière, fraîchement nommée capitaine de police, offre d’ailleurs ses pensées à un homme. Elle l’a laissé, quelques heures plus tôt, à peine rassasiée de ses fesses, musclées, de ses jambes, fuselées, de son corps nu d’athlète, tendre et ferme, qu’elle a caressé des heures durant avant d’enfiler à la hâte jean et sweat-shirt par-dessus les sous-vêtements en dentelle qu’il s’est empressé de lui offrir dès sa descente de train. Gaël Diniz habite loin, du côté des Ardennes. Ingénieur sécurité, il aimerait se rapprocher de Paris, mais les centrales nucléaires se font rares en Île-de-France. Gaël n’a pas toujours été qu’un prénom, il a d’abord été un témoin, est devenu le suspect d’une série de disparitions inquiétantes, s’est transformé en sauveur. Il court vite et longtemps aussi, dans les sous-bois ou sur tartan, dans la boue ou sur bitume, il collectionne les podiums. Il est le chevalier de ses nuits, elle est sa fée, elle lui doit la vie, et ça la bouffe de l’intérieur plus que jamais à cet instant.
C’est plus fort qu’elle, Lola relève les yeux, juste assez pour scruter les chaussures, mocassins, baskets sombres ou Caterpillar. Sur sa gauche, des uniformes. Alignés derrière un brigadier-major, les garde-détenus, souliers cirés, ne bougent pas d’un iota, le petit doigt sur la couture du pantalon. Ils patientent, ne bronchent pas, ils sont jeunes, polis, déférents, ils obéissent. Elle est seule, se sent seule, tourne la tête, cherche Zoé, se contorsionne, aperçoit sa nuque, glisse sur la pointe des pieds entre les cuirs et les parfums, se tord et se faufile, tousse pour s’annoncer. Les mains dans les poches de sa veste, la blonde palabre avec un flic de l’Identité judiciaire, dos à l’immense vitrine qui renferme les médailles de chaque service de la police judiciaire parisienne.
Guillaume Desgranges, lui, est absent. Leur chef de groupe les a abandonnées pour un stage d’une semaine en province, dans une école de police. Cinq jours pour tout apprendre des méthodes de constatations dans le cadre d’un attentat de type NRBC. Nucléaire, Radiologique, Bactériologique, Chimique, les mots font peur. «Un jour ça arrivera, ça nous pétera à la gueule.» Bientôt Desgranges ramassera les macchabées par dizaines, par centaines, peut-être même par milliers, prédisent les experts qui gagnent leur vie à inquiéter les abonnés des chaînes d’info en continu et à courir les colloques et les conférences. Alors le commandant de police se prépare loin de ses deux collègues, apprend à enfiler une tenue avec masque de protection, à prendre des notes avec des moufles aussi épaisses que des gants de boxe, à utiliser le matériel de décontamination. Parce qu’un jour…
L’heure approche. Les visages se tournent vers la cage d’ascenseur. Les huiles débarquent, sans le directeur qui, dit-on, est retenu à la préfecture de police, mais avec Hervé Compostel, le chef de service – le « patron » comme l’appellent respectueusement ses effectifs, le « taulier » comme disent les enquêteurs de la brigade criminelle lorsque ses choix sont discutés en catimini au fin fond d’une brasserie anonyme du quartier des Batignolles. Elle l’observe progresser, le brouhaha s’estompe, tous savent. Lola se saisit de son téléphone, mode avion indispensable, surtout ne pas se faire remarquer. Et Hervé Compostel, sourire contrit, portable coincé entre l’épaule et l’oreille, une feuille roulée en forme de longue-vue à la main, fend la foule, costume gris anthracite sur les épaules, jusqu’à se poster au milieu du hall.
Il s’arrête, fixe sa montre, tous le regardent, policiers en tenue, en civil, administratifs, attachés, techniciens, informaticiens, sécurité civile, tous les corps de métier sont présents, l’oreille attentive. Il débute : « Mesdames, messieurs, chers collègues. Nous sommes à nouveau rassemblés aujourd’hui pour… » Comme toujours les mots sont brefs, graves, les phrases courtes, réfléchies, travaillées de longues heures durant par un ponte de la place Beauvau ou de la rue des Saussaies, glissées dans un parapheur, lues et relues par toute une chaîne hiérarchique, transmises par télégramme et par e-mail à l’ensemble des chefs de service de la police et de la gendarmerie nationales. Le commissaire divisionnaire Compostel les récite, il les a apprises par cœur, on se dit en coulisses qu’il pourrait très vite devenir le prochain roi de la ruche. Les langues de vipère, celles des concurrents, des jaloux, des aigris, disent que rien ne se refuse à un homme qui a perdu son fils unique, adolescent poussé au suicide et retrouvé pendu à un arbre dans une roseraie de la banlieue sud.
Lola pense que cette promotion serait une bonne chose, qu’il la mériterait, qu’il est un homme de dossiers, et qu’il fait preuve d’un management humaniste. Il est disponible, il défend ses troupes, il aime la PJ. Mais elle le croit capable de refuser. Lola l’apprécie. Leur proximité a fait jaser un temps, aujourd’hui c’est oublié, terminado. Il a repris ses distances, surtout depuis l’affaire des Ardennes, depuis cette virée à Charleroi qui a coûté à la jeune femme une mise en examen et un placement sous contrôle judiciaire alors qu’elle enquêtait hors des clous avec Zoé sur la disparition de Sylvie Desgranges, la femme de leur chef de groupe.
Comme d’habitude, Lola ne sait que faire de ses membres supérieurs. Immobile, figée, transie, à l’écoute, comme tous ses voisins, elle fixe les lèvres de son patron, les bras en V, les mains jointes à hauteur de sa boucle de ceinture.
L’histoire est dramatique. L’objet de ce rassemblement était motard, marié, trois enfants – onze, sept et quatre ans. Il escortait le bus d’une équipe de football professionnel, accusant un retard d’une demi-heure, dans le cadre d’une rencontre officielle. Il a perdu l’équilibre à l’approche d’un rond-point avant de se faire percuter par le véhicule qu’il convoyait. Mort sur le coup. « …à l’heure où je vous parle, la dépouille de notre collègue gendarme, récipiendaire de la Légion d’honneur, est inhumé dans sa ville natale. En guise d’hommage, nous allons respecter une minute de silence», conclut Compostel.
Les têtes se baissent, le regard de Lola s’est embué, elle renifle, les doigts de Zoé s’enroulent autour des siens, des spasmes lui secouent le visage. Le silence est lourd, pesant, l’enquêtrice accuse le coup, plus que les autres, bien plus. Elle se récite son propre éloge funèbre, peut-être parce que, après avoir vécu l’enfer entre les mains d’un gourou dans les forêts ardennaises, elle a goûté à la mort, là-bas, dans un étang; peut-être parce qu’un court instant, le corps immergé dans les profondeurs, fatiguée de souffrir, elle n’a plus cherché à résister. «Respire», lui souffle Zoé au moment où Compostel libère les effectifs d’un «merci» chaleureux. »

Extraits
« Zoé sort des gants en plastique fin de l’une des poches de son blouson. Elle les enfile, avance de nouveau. Les vêtements du haut ont fondu, le dos nu du corps, strié, lui fait face. Elle le touche, le cadavre a rôti sur la partie supérieure, côté réservoir. Le bas est intact. Jean taille basse détrempé, Stan Smith blanches à baguette verte aux pieds. Zoé se penche, ça pue l’essence. Elle arrête de respirer, tire sur la dépouille, tente de la retourner. Les mains, crochues, sont brûlées, la pulpe des doigts a disparu, l’os des phalanges est rogné. Le visage est méconnaissable, le nez et les yeux ont disparu, comme les lèvres qui laissent place à des dents bien plantées. Elle palpe le crâne, des filaments, longs et noirs, s’amalgament sur ses gants.
Zoé se retire, ventile.
— Vous en pensez quoi ? la sollicite le substitut.
— Qu’elle n’avait rien à faire dans ce coffre. À première vue, c’est une femme, moins de trente ans.
— Et les causes de la mort ?
— Je ne suis pas légiste, mais j’espère seulement qu’elle était morte avant l’incendie. »

« Elle repose son Smartphone sur le plan de travail de son coin cuisine, enfile des sous-vêtements, soulève le capot de son ordinateur portable professionnel, s’empare d’un jean propre, ouvre son navigateur Internet et sa boîte e-mail. Ça mouline, elle pense à Savannah Schneider, à l’autre bout du monde, délestée de sa carte visa. Lola égrène les quelques pièces du puzzle: Roissy, zadistes, Chinois, carte bancaire d’une Canadienne, carte bancaire d’une Russe, chauffeur de type africain. Rien ne s’emboîte, elle est perdue, se dit que le macchabée a peut-être cherché à jouer en solo, genre complice du Black devenue victime du Black. Lola se dit aussi que Savannah Schneider n’est peut-être pas tout à fait aussi claire qu’elle a bien voulu le laisser entendre à l’autre bout du fil parce que, à l’exception d’une réponse relative à l’identification des dix véhicules incendiés, elle n’a pas reçu le moindre relevé de compte. La Canadienne avait pourtant promis de le lui faire parvenir. » p. 62

À propos de l’auteur
Ancien capitaine de police à la brigade criminelle de Paris, Hervé Jourdain est l’auteur de Sang d’encre au 36 (Prix des lecteurs du Grand Prix VSD du polar, 2009), de Psychose au 36 (2011), du Sang de la trahison (Prix du Quai des Orfèvres, 2014), de Femme sur écoute (Grand Prix Sang d’Encre, 2017) et de Tu tairas tous les secrets (2018). Nommé récemment commandant, il officie désormais comme analyste au ministère de l’Intérieur. (Source: Fleuve)

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Fin de siècle

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En deux mots:
Un assassinat cruel dans une villa de luxe sur le riviera française, l’arrivée d’un monstre marin sur une plage du Portugal, un touriste de l’espace parti pour effectuer le plus grand saut en parachute au monde: le cocktail de ce roman est joyeusement foutraque.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

L’oisiveté est la mère de tous les vices

Polar déjanté, dystopie cruelle et regard incisif sur une société d’ultrariches oisifs et prêts à tout: «Fin de siècle» est un délire férocement angoissant!

Cela commence comme dans un thriller bien noir, avec un crime particulièrement cruel. Nous sommes dans une villa de luxe de la riviera française, à Roquebrune-Cap-Martin, au milieu de la nuit. Un homme s’y introduit et à l’aide d’un long couteau attaque la femme qui avait quitté sa chambre pour s’assurer qu’il n’y avait pas de rôdeur chez elle. Son œuvre achevée, il est tranquillement rentré chez lui en Italie voisine.
Et alors que le lecteur s’imagine suivre l’enquête sur ce crime sordide, on change totalement de registre.
Sur une plage du Portugal vient de s’échouer une espèce rare et pour tout dire que l’on croyait disparue depuis longtemps, un mégalodon. Ce requin géant est de dimension hors-norme et attire plusieurs centaines de curieux. C’est au moment où les autorités décident de faire exploser le cadavre à la dynamite pour libérer la plage que l’attaque se produit. Une dizaine d’autres prédateurs terrifiants surgissent de l’océan et font un carnage parmi les badauds. On apprendra plus tard que les gigantesques herses construites pour bloquer ces monstres hors de Méditerranée ont cédé.
Sébastien Gendron passe allègrement du roman noir à la science-fiction, d’une histoire à l’autre. Au Congo, on s’apprête à envoyer une fusée à quelque 88000 km de la terre pour réaliser le plus grand saut en parachute de l’histoire de l’humanité, tandis que des trafiquants s’apprêtent à voler des œuvres d’art d’une valeur inestimable pour les « transformer » suivant les désirs du commanditaire qui s’ennuie dans sa propriété et s’interroge sur la visite de la police, enquêtant sur le meurtre sanglant de sa voisine.
Vous suivez toujours?
Alors que la chasse aux monstres marins s’organise pour rendre la Méditerranée à la navigation aux pêcheurs et aux touristes, Claude Carven, le touriste de l’espace s’apprête à faire son grand saut. Quant aux enquêteurs, ils sont confrontés à des phénomènes étranges, à des accidents mystérieux.
Ah, j’allais oublier de vous parler de ces happy few qui se sont réunis sur des fauteuils flottants au large de la Crète pour assister à une projection sur grand écran du film de Steven Spielberg Les dents de la mer. Je vous laisse deviner leur sort…
Oubliez toute logique, ne cherchez pas la clé de l’énigme. Si vous vous laissez entrainer dans ce roman délirant, vous passerez un bon moment. Si votre esprit cartésien n’adhère pas à cette construction, laissez tomber! Sébastien Gendron jette à la fois une ironie mordante et un humour féroce dans la bataille, même si l’avenir qu’il nous promet a tout du cauchemar, de la… série noire!

Fin de siècle
Sébastien Gendron
Gallimard Série noire
Thriller
240 p., 19 €
EAN 9782072867682
Paru le 12/03/2020

Où?
Le roman se déroule en France, à Roquebrune-Cap-Martin et tout au long de la Côte méditerranéenne, à Praia de Brito en Algarve, à Ilebo en RDC, à Alassio en Italie, à Motril en Espagne, au large de l’île de Dia en Crète, à Mar del Plata en Argentine et au-dessus de nos têtes.

Quand?
L’action se situe dans quelques années, entre 2022 et 2024.

Ce qu’en dit l’éditeur
2024, Bassin méditerranéen : depuis une dizaine d’années, les ultra-riches se sont concentrés là, le seul endroit où ne sévissent pas les mégalodons, ces requins géants revenus, de façon inexplicable, du fond des âges et des océans. À Gibraltar et à Port Saïd, on a construit deux herses immenses. Depuis, le bassin est clos, sans danger. Alors que le reste du monde tente de survivre, ici, c’est luxe, calme et volupté pour une grosse poignée de privilégiés. Mais voilà! l’entreprise publique qui gérait les herses vient d’être vendue à un fonds de pension canadien. L’entretien laisse à désirer, la grille de Gibraltar vient de céder, le carnage se profile…

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
France Inter (Le polar sonne toujours deux fois – Michel Abescat)
Blog Nyctalopes
Blog Encore du noir

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Preghero
Villa Stellar, Roquebrune-Cap-Martin, France
43°45’7.20 »N / 7°29’8.57 »E
Élév. 35 m.
Alors qu’elle baisse la tête pour considérer le pot de Ben & Jerry’s Blondie Brownie qui lui échappe des mains, Perdita Baron a le temps d’apercevoir ce bout de lame crantée qui lui surgit du plexus. Une seconde plus tôt, un violent coup de poing entre les omoplates lui a fait lâcher sa crème glacée. Deux secondes plus tard, alors que la lame crantée disparaît et qu’un peu de sang commence à couler vers son nombril, elle a le temps de penser que celui qui se tient derrière a fait le nécessaire pour la conduire jusqu’à la cuisine. Force est de constater qu’elle a parfaitement suivi la manœuvre.
À l’horloge lumineuse du four, il est 0:53 am. Il ne reste plus à la jeune femme que dix minutes à vivre.
À 0:50 am, Perdita Baron lisait paisiblement dans son lit, au premier étage de la villa Stellar. Le roman lui plaisait parce qu’il narrait à la première personne l’histoire d’une fille comme elle. Une fille qui s’était faite toute seule en bouffant son pain noir avec hargne et détermination. À seulement 22 ans, cette fille avait mis le monde à ses pieds. Comment ? Tout simplement en racontant son expérience dans un livre de 248 pages. Quatre cent cinquante mille e-books téléchargés sur Amazon, et puis juste après, les éditions Doubleday lui avait offert 4 millions de dollars d’avance pour l’achat des droits. Ce roman s’est déjà écoulé à quelque 12 millions d’exemplaires aux États-Unis et vient de se vendre à prix d’or à la foire de Francfort pour être traduit dans une vingtaine de langues. Une success story comme Perdita les aime.
Perdita lisait donc quand elle a entendu, en bas, la porte d’entrée s’ouvrir et se fermer. Elle a immédiatement songé à Scott parce qu’elle ne voyait pas très bien qui d’autre que lui pouvait rentrer à cette heure dans sa propre maison. Mais après coup, elle s’est souvenue que Scott se trouvait à Istanbul. Voilà pourquoi elle est sortie du lit, a chaussé ses mules et est descendue voir de quoi il retournait, non sans s’être équipée au préalable du Sig Sauer que Scott lui a offert le mois dernier après la perte du Colt qu’il lui avait offert le mois précédent. La présence au creux de sa main de cette arme au métal teinté de rose la rassure. À tel point qu’elle ne prend même pas la peine d’allumer la lumière pour descendre l’escalier. En arrivant au salon, elle actionne néanmoins l’interrupteur avec une légère appréhension. La pièce est déserte, la porte d’entrée fermée, la clenche mise, la chaîne de sécurité en place. Perdita se dirige vers la cuisine, allume la rampe de LED au-dessus du plan de travail et, ne constatant rien d’anormal là non plus, elle s’apprête à éteindre. C’est à cet instant qu’un violent claquement la fait sursauter.
Elle braque aussitôt l’arme droit devant elle et avance à pas de loup jusqu’à la porte-fenêtre qui donne sur la terrasse. Elle en est certaine, ça vient de dehors. Combien de fois a-t-elle exigé de Scott qu’il lui achète un chien. N’importe quel chien, mais un méchant, de ceux qu’on attache dans le jardin, au bout d’une chaîne de dix mètres et qui aboient après les ombres. Alors qu’elle arrive à la porte-fenêtre, une forme jaillit et frappe à toute volée le chambranle en aluminium. Perdita recule sous le choc et il s’en faut de peu qu’elle ne fasse feu. La sécurité de l’arme étant mise, elle ne peut presser la queue de détente. Fort heureusement du reste, puisqu’il ne s’agit que d’un volet qui bat au vent. Décidément, cette villa part en capilotade.
Pour calmer son cœur battant, Perdita pose le Sig Sauer sur la console de la cuisine et va fouiller le réfrigérateur. Ne trouvant rien d’appétissant dans les rayonnages, elle ouvre le congélateur. Le bonheur est là, tout auréolé de son petit brouillard givré. Elle opte pour un pot de Blondie Brownie et referme. De l’homme de haute taille, vêtu de noir et cagoulé qui se tient à cet instant à quelques mètres d’elle, Perdita ne voit rien puisqu’elle s’enfuit dans la direction opposée, à la recherche d’une cuillère.
Il s’appelle Marcello Celentano, il est né trente-trois ans plus tôt à Pise, il vit toujours chez sa mère dans une cité en banlieue lointaine d’Alassio, à 85 kilomètres de là, sur la côte ligure. Il a pris goût à la torture dès son plus jeune âge, puis, quand il en a eu la force, il a commencé à tuer. Dans sa main droite, il tient un couteau de chasse United Cutlery UC311, 30 centimètres de lame en acier inoxydable AUS-6 double denture, manche en ABS renforcé, 39,90 euros, livré avec son étui ceinture en nylon.
Perdita Baron ouvre le tiroir des couverts. Le mécanisme est de si bonne qualité qu’il n’émet qu’un petit chuintement. Petit chuintement que Marcello Celentano met à profit pour la rejoindre sans attirer son attention. D’un coup sec allant du haut vers le bas, il frappe la jeune femme entre les omoplates. La lame ripe un peu sur les vertèbres, mais avec ses 490 grammes, l’arme possède un excellent taux de pénétration. Marcello a, de plus, déporté tout son poids dans ce geste si bien qu’il transperce la cage thoracique de part en part sans trop d’efforts. Perdita ouvre la bouche pour laisser échapper un souffle alors que le pot de Ben & Jerry choit sur ses mules. Lorsque la lame ressort elle a la sensation que ses jambes ne la portent plus et elle s’effondre sur le sol en béton ciré en happant l’air comme un nouveau-né. De là où elle se trouve, Perdita Baron a une vision de l’espace penchée à 25°. Elle aperçoit son assassin qui s’écarte de quelques mètres et retire tranquillement le sac qu’il porte sur ses épaules. Elle voit son propre sang dégouttant de la lame du couteau, posé à côté de son Sig Sauer sur le plan de travail, ainsi que ce minuscule filet de chair, peut-être un tendon, pris dans les dents du crantage. Elle a envie de vomir. Elle ferme les yeux. Elle les rouvre quand elle entend la musique. Devant elle, l’homme vient d’installer un de ces petits baffles portatifs tant prisés par les adolescents. En sortent les mesures d’une chanson qu’elle connaît très bien. Mais le titre lui échappe.
Lorsque le type revient à la charge, la soulève et la force à se tenir à genoux, c’est bizarrement la pochette du disque qu’elle revoit d’abord. Un 33 tours qui appartenait à son père. Quand la lame du couteau lui perfore l’intestin, la photo du chanteur assis sur le dossier d’un banc, figé dans un mouvement un peu swing, claquant des doigts, la bouche tordue comme s’il chantait, avec en arrière-plan le turquoise d’une piscine, resurgit d’un coup. Le tueur vient de remonter la lame d’un coup sec à travers les organes. La nuisette de Perdita se déchire, découvrant des seins magnifiques. Elle sent un goût de métal dans la gorge. Le titre du morceau apparaît alors devant ses yeux comme l’un de ces écrans au néon de Times Square : « Pregherò ». Oui, c’est ça. C’est « Pregherò ». L’adaptation italienne du standard de Ben E. King « Stand by me » chanté par… par…
Au rythme de la basse, le tueur retire le couteau dont la lame a gagné à présent les amygdales de sa victime. C’est le moment critique où l’hémorragie va envahir les poumons, il doit faire vite s’il veut qu’elle vive jusqu’à la toute fin. La jeune femme perd de plus en plus de tonus musculaire. Elle se tasse sur ses fesses. Il la maintient par les cheveux, le temps de la contourner. Il s’accroupit derrière elle, passe ses mains de part et d’autre de sa poitrine et plonge ses doigts dans la plaie longiligne qui va du pubis jusqu’à la mâchoire inférieure. Là, il s’accroche au sternum, plante son genou entre les omoplates et tire d’un coup sec vers l’arrière. Le tablier intercostal s’ouvre comme un cageot de bois qu’on éventre.
Adriano Celentano. C’est ça !
La cage thoracique se fend en deux. Perdita baisse lentement la tête et constate que c’est la première fois qu’elle voit son cœur. Il est là, à quelques centimètres de ses yeux, en train de battre. Ça lui revient. Son père l’a giflée quand il a découvert qu’elle avait écouté ce disque sans sa permission. Elle avait été envoyée dans sa chambre. Ça n’est pas son père qui vient de s’agenouiller en face d’elle, mais elle sait que cet homme aussi est là pour la punir. De la pire des façons. Il avait une cagoule mais il vient de l’enlever. Comme le font les méchants dans les films quand ils veulent signifier à leur otage que c’est fini pour lui.
Il est moche. Il sue. Il est un peu gras. À bien des égards, il lui fait penser à Scott. Scott qui se laisse aller depuis combien de temps maintenant ? Quelque part c’est rassurant : gras comme il est devenu, ça serait surprenant qu’il ait une maîtresse. Cela dit, ça n’est même pas sûr, vu tout le fric qu’il possède.
Le type lui parle.
Elle entend juste Adriano Celentano hurler dans le petit baffle :
Io t’amo, t’amo, t’amo
O-o-oh !
Questo è il primo segno
Che dà
La tua fede nel Signor
Nel Signor
La fede è il più bel dono
Che il Signore ci dà
Per vedere lui
E allor…

La main de l’homme est gantée. Elle est certaine que ça n’est pas du cuir. Peut-être du latex, comme un gant de nettoyage, mais noir et lustré. Il écarte les doigts et les passe devant ses yeux. Il lui parle. Il lui dit qu’il va lui briser le cœur. Ça elle l’entend parfaitement bien parce que ça lui rappelle ce qu’elle éprouvait quand elle écoutait ce disque, gamine. Elle ne comprenait rien à l’italien, mais ça semblait tellement douloureux ce que chantait cette voix qu’elle en pleurait, persuadée qu’une femme avait brisé le cœur de ce chanteur. Ça résonnait tellement bien avec le chagrin qu’elle-même vivait depuis que Jean-Pierre Leroy l’avait quittée parce qu’elle avait refusé qu’il lui touche les seins.
Perdita Baron ressent quelque chose. Au tout début, c’est incompréhensible parce que depuis quelques instants, à part son cerveau qui fonctionne comme un serveur Internet, elle s’est totalement oubliée, n’est plus qu’une sorte de pensée qui s’agite à l’intérieur d’une boîte. Et puis ça lui revient, un souvenir d’il y a longtemps. Moins longtemps que « Pregherò » mais longtemps quand même. La douleur. Oui, voilà, c’est ça. Un truc lui fait horriblement mal et son esprit met un temps impossible à le traduire. Elle rouvre les yeux, elle a envie de crier, mais c’est déjà trop tard. Marcello Celentano vient de lui écraser le cœur. La dernière vision qu’elle emporte dans la mort, c’est celle de ces deux mains noires entre les doigts desquelles glisse une viande sanguinolente. Et la voix de cet homme assis sur un banc, au bord d’une piscine, qui s’éloigne :
O-o-oh !
Questo è il primo segno
Che dà
La tua fede nel Signor
Nel signor,… »

Extraits
« Et dans le sillage de ces grands oiseaux sont arrivés les premiers mégalodons.
Résultat : on ne peut plus sortir en mer depuis que ces saloperies hantent les océans. Leurs mâchoires sont si puissantes qu’ils peuvent broyer la double coque du plus imposant des tankers.
Fini la pêche.
Fini les régates.
Fini le commerce maritime.
Les grands pétroleurs font beaucoup moins les malins. Une fois les premières marées noires passées, les mers sont rapidement devenues plus propres, la poiscaille a proliféré. Pour le plus grand plaisir des climatosceptiques, on n’a jamais atteint les niveaux alarmants de montées des eaux que prédisaient les climato-anxieux. Tout ça au détriment des usages industriels et commerciaux des eaux du globe.
Voilà où l’on en est en ce mois de juin 2022. La planète n’a jamais été aussi bleue. Depuis l’espace, on dirait que Poséidon y a récemment jeté un bloc de Canard WC.
Sur la praia de Brito, la charge est prête mais les pompiers ont un sérieux problème. Ils ont réussi à ouvrir la gueule de la femelle mégalodon à l’aide du cric de la jeep. C’est effrayant. »

« Centre aérospatial de l’Union africaine
Ilebo – province du Kasaï – RDC
4°19’01.18 »S / 20°34’11.09 »E
Élév. 384 m.
— Tu te rends compte du chemin accompli quand même ?
— …
— Tu le vois bien. Non ? Regarde l’écran.
— …
— Vas-y, lève les yeux et regarde.
— …
— Claude, je te parle ! Regarde et vois ce que nous avons construit tous les deux.
— …
Aristide Meka peut bien insister encore et encore, c’est non! Claude Carven ne veut pas lever la tête, pas plus que regarder l’écran de contrôle. Et puis quoi encore ! Ça fait deux semaines qu’il voit ce pas de tir apparaître dans des rêves qui finissent tous en cauchemar. Aristide qui appuie sur le bouton d’allumage des moteurs, les trois réacteurs Rolls-Royce du lanceur qui crachent des flammes, le décompte qui résonne dans tous les haut-parleurs de la base et « Final Countdown » d’Europe qui démarre au moment où la fusée quitte le sol. Et c’est là que tout vire. Trop lourd, le lanceur retombe. Le choc fissure les tuyères, le kérosène en ébullition s’échappe de partout et s’enflamme aussitôt. Une boule de feu perfore les trois étages de l’engin jusqu’à ce tout petit habitacle au sommet qui ressemble à un gland : un habitacle bourré d’électronique, au centre duquel Claude Carven est harnaché, prêt à griller comme une chipolata dans sa gaine de boyaux. Alors non, Claude Carven ne veut pas lever les yeux vers cette fusée qui, dans quelques heures à peine, l’arrachera à l’attraction terrestre si tout va bien, le propulsera à 88 kilomètres de la Terre si tout va bien. Et si tout va bien encore, il ouvrira le sas et sautera. Et deviendra ainsi le premier homme à chuter depuis la mésosphère, explosant ainsi tous les records établis jusqu’ici. D’ailleurs, le programme se nomme Mésosphère 1, c’est écrit en lettres rouge sang sur toute la longueur de la carlingue du lanceur dressé là-bas comme un monstrueux pénis entre les tours de son pas de tir. »

À propos de l’auteur
Né en 1970 à Talence, Sébastien Gendron a passé sa jeunesse dans le Bordelais. Après une licence d’études cinématographiques, il se retrouve tour à tour livreur de pizzas, manœuvre, télévendeur de listes de mariage avant de devenir assistant réalisateur puis réalisateur. En 2008, il publie Le Tri sélectif des ordures, premier opus des aventures de Dick Lapelouse (Pocket 2014), suivi d’une dizaine de romans noirs. Il est aussi réalisateur, scénaristes et chroniqueur. Il puise tour à tour son inspiration chez les Monty Python, le cinéma américain des années 1970, les livres de Jean Echenoz, Jean-Patrick Manchette, Jean-Bernard Pouy, Tim Dorsey, Jim Thompson et Philippe Djian. Soit un univers unique aux accents volontiers loufoques. Il a publié Road Tripes (2013) puis La revalorisation des déchets (2015) aux éditions Albin Michel. Il écrit également pour la jeunesse. (Source: Albin Michel)

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Vanda

BRUNET_vanda

  RL2020

 

En deux mots:
Vanda vit seule – et mal – avec son fils Noé. Elle doit jongler avec son poste précaire dans un asile psychiatrique et les horaires de l’école. Quand son ex-mari réapparaît et entend passer du temps avec ce fils dont il ignorait jusque-là l’existence, Vanda ne veut pas en entendre parler…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Mon fils, ma bataille

Après L’été circulaire, Marion Brunet nous revient avec un roman tout aussi fort. Vanda raconte le combat d’une mère-célibataire pour un fils que son ex-mari découvre après une très longue absence.

Vanda vit seule avec Noé, son fils de 6 ans, dans un cabanon en bord de plage. Un soir, au bar du club où elle vient noyer son mal-être dans l’alcool, elle croise Simon qu’elle n’a plus vu depuis sept ans. Il est de retour pour enterrer sa mère et régler les affaires de succession et ignore qu’il est le père de Noé.
Après les obsèques et avant de rentrer sur Paris, il décide d’aller prendre une bière avec Vanda et de faire la connaissance de Noé. Une rencontre qui le bouleverse bien davantage qu’il ne le laisse paraître. Chloé, avec laquelle il partage désormais sa vie, comprend que désormais plus rien ne sera comme avant.
Pendant ce temps Vanda, employée à l’hôpital psychiatrique en contrat précaire, voit le personnel s’insurger contre des conditions de travail de plus en plus dégradées et un niveau de vie qui baisse. C’est le moment où apparaissent les gilets jaunes et où le moteur de sa voiture lâche. C’est le jour où elle doit prendre les transports en commun pour récupérer son fils fiévreux. Et pour couronner le tout, voilà que Simon réapparait. Il est revenu pour voir le notaire, vider la maison de sa mère et voir son fils. Ce fils qu’il a découvert et qu’il ne veut plus lâcher.
Ni Chloé, ni Vanda ne comprennent ce soudain attachement, mais toutes deux savent que les emmerdements vont croître aussi vite que l’obstination de ce père. Vanda, qui vient de perdre son emploi après avoir manifesté et vu de près la violence policière, accepte son invitation à dîner dans un restaurant de bord de mer, prend les billets qu’il lui propose pour réparer sa voiture avant de comprendre qu’elle se fait piéger. Alors, elle part avec Noé.
Marion Brunet, qui avait déjà réussi avec L’été circulaire (Grand Prix de littérature policière 2018, disponible en poche) à ficeler une intrigue dans laquelle la tension montait crescendo comme la température de cet été dans le Vaucluse, confirme ici son talent à prendre le lecteur dans une intrigue dont il devine que l’issue sera dramatique, sans qu’à aucun moment il ne puisse pourtant deviner l’issue. Ce qui ne fait du reste qu’augmenter son plaisir au moment de feuilleter les dernières pages, quand se dénoue le drame. Vous n’oublierez pas Vanda de sitôt !

Vanda
Marion Brunet
Éditions Albin Michel
Roman
000 p., 00,00 €
EAN 978xxx
Paru le 8/01/2020

Où?
Le roman se déroule en France, à Marseille et environs. On y évoque aussi Tanger et la Bretagne ainsi que Paris et Porte Vecchio en Corse.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Personne ne connaît vraiment Vanda, cette fille un peu paumée qui vit seule avec son fils Noé dans un cabanon au bord de l’eau, en marge de la ville. Une dizaine d’année plus tôt elle se rêvait artiste, mais elle est devenue femme de ménage en hôpital psychiatrique. Entre Vanda et son gamin de six ans, qu’elle protège comme une louve, couve un amour fou qui exclut tout compromis. Alors quand Simon, le père de l’enfant, fait soudain irruption dans leur vie après sept ans d’absence, l’univers instable que Vanda s’est construit vacille. Et la rage qu’elle retient menace d’exploser.
Grand Prix de Littérature policière pour L’été circulaire, Marion Brunet déploie tout son talent dans cette magnifique tragédie contemporaine qui mêle la violence sociale à la grâce d’une écriture sensible et poétique. Un poignant portrait de femme et de mère où l’intime rencontre la brutalité de notre société.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
France Inter (Le polar sonne toujours deux fois – Michel Absecat)
Libération (Marc Villard)
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog La rousse bouquine 
Blog Mes échappées livresques 
Blog Moka Au milieu des livres 
Blog Encore du noir 
Blog Domi C Lire 
Blog Le boudoir de Nath

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Il restera pas
Elle l’a reconnu tout de suite, s’est arrêtée de respirer, glacée. Il boit près des enceintes, remue à peine dans un balancement raisonnable de la tête, le sourire ennuyé du mec qui n’a pas traîné dans ce genre d’endroit depuis longtemps.
Qu’est-ce qu’il fout là ? Vanda ne l’a pas revu depuis presque sept ans. Sept ans c’est loin, une autre vie – formule éculée pour une réalité charnelle. Le type ne bouge pas, il y a longtemps déjà il était comme ça, incapable de danser, le corps qui s’empêche, il n’y avait que dans le sexe qu’il devenait mouvant, surprenant de désordre et prêt à l’envol.
Tournant le dos à la scène, Vanda traverse le groupe de danseurs, pousse les corps en sueur, les torses qui tressautent et se heurtent. Les visages luisants et orangés sont tordus dans la lumière, les dents à découvert. À mesure que le groupe sur scène s’excite de plus en plus et que l’ambiance du bar monte encore d’un cran, elle réalise qu’elle est déjà drôlement bourrée. Le vertige de l’alcool et l’impression d’être envahie sur ses terres. Lui, près des enceintes, il ne fait plus partie de son paysage. Il s’y superpose tel un insecte sur un tableau aimé. Il faut qu’elle rentre, elle doit fuir l’autre, rejailli d’entre les disparus, bordel il faut vraiment qu’elle bouge avant qu’il la voie. Elle se coule vers le comptoir, commande une vodka. La dernière, elle annonce au serveur, qui lui sourit sans y croire. Il s’en tape qu’elle mente, il en voit tous les soirs des pires qu’elle. Et elle aussi il la voit souvent, depuis longtemps. Ce bar, c’est une fausse famille à force, des gens avec qui rire sans en avoir vraiment envie, des ivrognes qui deviennent plus familiers que les cousins avec qui on faisait les marioles ou que ses propres gosses. Il n’y a que dans cet endroit qu’on peut encore écouter des groupes de punks qui font de la musique comme on défonce un abribus ou un distributeur de billets. Du rock un peu sale, pour des fêtards d’un même tonneau. Ici, il y en a d’autres qui lui ressemblent, des abîmés qui ont oublié de vieillir. Vanda boit sa vodka d’un seul mouvement, une longue gorgée qui pique à peine, repose le verre sans douceur sur le comptoir.
Parce qu’elle plie sous l’urgence, elle tient parole et décline d’un geste la proposition du serveur qui ressort la bouteille. C’est rare qu’elle refuse le dernier verre offert par la maison, mais là il faut qu’elle se tire, elle n’a pas le choix, trop à perdre et les mains qui tremblent.
Sur le trottoir des types fument, et l’un d’entre eux lui fait des signes d’au revoir, il titube en rigolant.
– Salut Vanda, fais gaffe sur la corniche.
Elle allume une clope sans répondre avant d’ouvrir sa Renault 21 hors d’âge qu’elle n’aura jamais les moyens de remplacer. Elle a laissé un bras au garagiste pour la dernière courroie de distribution, maintenant ça fait moins de bruit quand elle roule, un luxe. Secouée par un rire anxieux elle se glisse dans l’habitacle, un rire de femme saoule ou de jeune fille qui fait le mur. Un rire excentrique et embarrassant. Mais avant qu’elle ne démarre il est là, tout près, si près qu’elle sursaute – il a posé une main sur la portière, là où la vitre est descendue. Il ne dit rien, lui sourit simplement. Elle peut voir qu’il a vieilli, ça lui va pas si mal. Comme elle reste interdite, bouche cousue, il finit par reculer son visage, gêné peut-être.
– Je suis dans le coin pour quelques jours, ce serait bien qu’on boive un verre.
Pour ne pas répondre elle grogne, bave un ouais qui dit l’inverse, fait démarrer la bagnole. Il faut qu’elle parte. Il restera pas.
Elle appuie sur l’accélérateur pour filer le plus vite possible, alors il est obligé de lâcher la portière.
Vanda coupe par le centre-ville et rejoint la mer qu’elle longe, la tête penchée vers la fenêtre, pour le plaisir et la claque fraîche qui lui permet de tenir la route. Elle pense à Simon, il est temps de rendre son nom au mec croisé au bar, le mec d’il y a longtemps. Un copain du copain d’un copain, à cette époque ils étaient nombreux à traîner en bande, courir les vernissages pour boire l’apéro à l’œil et remplir leurs poches de cacahuètes, ils étaient tous plus ou moins artistes, certains moins que d’autres, tous plus ou moins allumés, certains plus que d’autres. Ils rigolaient bien. Ça a duré quelques mois leur histoire et puis il est parti, elle ne comptait pas qu’il revienne, vraiment pas.
En faisant des grimaces dans la nuit, Vanda tente de chasser le souvenir, chantonne en roulant des épaules pour un public invisible. C’est seulement quand elle s’engage dans la traverse qui rejoint la plage qu’elle se tait et s’apaise un peu. Ici il y a le bruit des vagues, l’aspiration animale du ressac. Elle ne ferme pas la voiture, personne n’en voudrait. Elle la gare toujours au même endroit, tout contre le parapet qui surplombe la plage ; les voisins ne disent rien, ceux des villas – ça fait longtemps qu’elle vit ici, même si elle n’a pas vraiment le droit. Du sable est collé sous la calandre et dans les sillons des pneus presque lisses. À l’intérieur aussi il y a du sable partout, sous ses fesses et au sol, un bordel monstre à l’arrière, les sièges rabattus. Des pots de peinture et de la térébenthine, du white spirit, des morceaux de bois, une pelle en plastique. Et le duvet déroulé, bossu.
Au bruit que fait le hayon en s’ouvrant, ça s’agite dans le duvet. L’enfant se réveille mais pas complètement, juste ce qu’il faut pour s’extirper du duvet et s’agripper à sa mère, qui l’attrape contre sa hanche, le portant à moitié – malgré ses six ans il ne pèse pas grand-chose. Dans son état, la descente des marches jusqu’au cabanon est acrobatique, mais elle a l’habitude, c’est souvent qu’elle l’embarque et rentre avec lui dans la nuit. En revanche dans le sable c’est plus dur, elle manque de s’effondrer et son pied tape dans une canette de bière oubliée. Ça la fait ricaner mollement, elle ne se sent plus si saoule pourtant – la route, le vent, et l’odeur de la mer à présent, son mouvement. Et le corps de l’enfant, sa tête qui roule contre elle.
Le plus doucement possible, elle ouvre le volet efflanqué puis la porte, la referme sur eux et sur la pièce unique, aveugle. Elle accompagne l’enfant dans le grand lit, il se coule sous la couette, un bras hors du drap, et se rendort instantanément, la bouche entrouverte, les tempes encore mouillées par une suée nocturne. Vanda s’accroupit près de lui, enfonce le visage dans son cou pour le sentir, renifler ses odeurs de nuit. Elle l’embrasse comme on dévore, au risque de le réveiller à nouveau.
– Mon bébé, mon Bulot, je t’aime, je t’aime.
Une litanie, une chanson douce et folle – son garçon au sommeil lourd ne se réveille pas.»

Extrait
« Noé vit au cabanon depuis qu’il est né, c’est sa maison. Certains disent à Vanda qu’elle devrait partir. Qu’elle et Noé pourraient peut-être emménager dans un appartement du centre, avec de la hauteur et la lumière qui inonde les tomettes, des rideaux aux fenêtres, et une chambre chacun pour soi. Une machine à laver aussi, ce serait pratique. Là elle doit se cacher au boulot pour laver leur linge dans la buanderie collective. Vanda secoue toujours la tête, elle dit non, chez nous c’est ici, et puis il y a la mer. Parfois elle y pense tout de même, quand il fait froid malgré les poêles à fioul et que le gamin fait ses devoirs avec son anorak, ou si elle rentre avec un type. Toute façon j’ai pas les moyens, elle dit. Ça coûte moins cher qu’un deux-pièces au centre-ville. Et puis il y a la mer. »

À propos de l’auteur
Marion Brunet a 43 ans et vit actuellement à Marseille. Après des études de Lettres, elle a travaillé comme éducatrice spécialisée dans différents secteurs, notamment en psychiatrie. Reconnue pour ses romans « young adults » (Dans le désordre, 2016; Sans foi ni loi, 2019), elle a été fortement remarquée avec la parution aux éditions Albin Michel de L’été circulaire, Grand Prix de littérature policière 2018 et Prix des libraires du Livre de Poche 2019. (Source: Éditions Albin Michel)

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Rose Royal

MATHIEU_rose_royal
  RL_automne-2019  coup_de_coeur

 

En deux mots:
Rose a la cinquantaine et n’a plus grand chose à attendre de la vie. Elle a été mariée puis divorcée, elle s’est trouvée une profession qui lui permet d’être indépendante. Elle s’offre quelques verres au Royal. Jusqu’à ce jour où elle rencontre Luc et se prend à rêver d’une nouvelle histoire.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Avant que Rose ne s’étiole

Le Prix Goncourt 2018 nous offre un court roman noir qui prouve une fois encore son formidable talent. Le portrait de Rose, quinquagénaire qui rêve d’un nouveau printemps, est aussi lucide que cruel.

Il paraît que pour un Prix Goncourt, il est très difficile de reprendre la plume. Il est vrai qu’après le formidable succès de Leurs enfants après eux, Nicolas Mathieu était très attendu. Avec Rose Royal qui, rappelons-le, n’est que sa troisième œuvre publiée, il se remet doucement en selle, dans un format court, qui par parenthèse permet à IN8, un éditeur régional (basé à Serres-Morlaàs dans les Pyrénées-Atlantiques) de s’offrir une plus grande visibilité.
Rassurons d’emblée tous ceux qui ont aimé ses précédents livres, sa plume est toujours aussi aiguisée, son regard sur la société toujours aussi percutant.
Nous avons cette fois rendez-vous avec Rose dans un café de Nancy. Au Royal elle a pris ses habitudes, s’offrant quelques verres avant de rentrer chez elle, commentant l’actualité avec le patron, croisant la coiffeuse et sa meilleure copine. Bref, elle n’attendait plus grand chose de la vie, même si son physique conservait quelques atouts: «Rose aurait bientôt cinquante piges et elle ne s’en formalisait pas. Elle connaissait ses atouts, sa silhouette qui ne l’avait pas trahie, et puis ses jambes, vraiment belles. Son visage, par contre, ne tenait plus si bien la route.»
En attendant un très hypothétique miracle, elle avait réglé sa vie sur ce rituel qui la mettait à l’abri d’une relation décevante, comme celles que les réseaux sociaux offraient et à laquelle elle s’était quelquefois laisser aller quand la solitude devenait trop pesante. Car après tout, elle ne s’en était pas si mal sortie jusque-là. «Rose s’était mariée à vingt ans. Elle avait eu deux mômes dans la foulée, Bastien et Grégory, et un divorce sans complication majeure.»
L’événement qui va changer son quotidien survient au Royal un soir où le patron a joué les prolongations. En milieu de nuit un homme y trouve refuge avec dans les bras le chien qui vient d’être victime d’un accident. Rose ne le sait pas encore, mais cet homme meurtri est son nouveau compagnon. Ensemble, ils vont faire un bout de chemin, chacun voulant croire à une seconde chance «ne sachant que faire de ce nouvel âge de la maladresse». Après quelques mois, Rose va choisir de quitter son emploi pour seconder Luc et emménager chez lui. Un choix réfléchi? La suite va prouver que non.
Dans une ambiance proche de Aux animaux la guerre, Nicolas Mathieu sait parfaitement installer ces petits détails qui montrent que la mécanique s’enraye, que la belle histoire est un vœu pieux, que peu à peu Rose entre dans «cette escroquerie de la dépendance». Avec un épilogue glaçant que je me garde bien de de dévoiler. En revanche, ce bonbon acidulé est parfait pour nous mettre l’eau à la bouche et faire encore grandir notre impatience de nous plonger dans le prochain grand format de mon compatriote lorrain !

Rose Royal
Nicolas Mathieu
Éditions IN8
Roman
80 p., 8,90 €
EAN 9782362240980
Paru le 27/09/2019

Où?
Le roman se déroule en France, principalement à Nancy. On y évoque aussi une escapade à Evian-les-Bains.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Rose a la cinquantaine, une vie derrière elle, avec ses joies, ses déveines, des gosses, un divorce. Et des mecs qui presque tous lui ont fait mal. Chaque soir, en sortant du boulot, elle se rend au Royal, un bar où elle a ses habitudes. Là, elle boit. De temps en temps, elle y retrouve sa grande copine Marie-Jeanne. Puis, elle rentre chez elle et le lendemain tout recommence. Mais une nuit, Luc débarque au Royal et Rose se laisse prendre une dernière fois à cette farce du grand amour. Sauf qu’elle s’est juré que plus jamais un mec ne lui ferait du mal.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Libération (Alexandra Schwartzbrod)
Grazia (Pascaline Potdevin)
France Inter (Le polar sonne toujours deux fois – Michel Abescat)
Blog encore du Noir 
Blog Nyctalopes 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Rose sauta du bus et traversa la rue d’une traite, courant presque, sans se soucier de la circulation qui était pourtant dense, et à double sens. Ce jour-là, elle portait une jupe de coton clair et un joli petit haut qui laissait voir ses épaules. Une veste noire pendait en travers de son sac à main, ses talons étaient d’un beau rouge cerise qui piquait l’œil. À distance, il était difficile de lui donner un âge, mais elle conservait une silhouette évidente, une élasticité d’ensemble qui ressemblait encore à de la jeunesse. Ses jambes, surtout, restaient superbes. Sur son passage, le flux automobile fut pris d’une hésitation, une ride dans l’écoulement de 18 heures, et un barbu en Ford Escort klaxonna pour la forme. Mais Rose ne l’entendit pas. Elle poursuivit du même pas rapide, indifférente et vive, glissant ses lunettes de soleil dans son sac au moment où elle poussait la porte du Royal. Dans sa course, elle avait laissé derrière elle un ricochet de talons qui s’éteignit dans la pénombre familière du rade. Elle regarda sa montre. Il était encore tôt. Rose était contente, elle avait soif.
– Salut la compagnie.
– Salut, répondit Fred, le patron.
Tandis qu’il lui servait un demi, Rose déplia le journal du jour. Elle venait là chaque soir, en sortant du boulot, et s’asseyait toujours au bar, croisait haut ses jambes qui étaient sa fierté, et prenait un premier verre, une bière à coup sûr. Elle arrivait en général vers 19 heures. Souvent il faisait nuit, sauf l’été, et Rose éprouvait alors comme un remords.
Le Royal était un rade tout en longueur, aux murs sombres, avec un long comptoir, trois tireuses à bière et de grandes baies vitrées poussiéreuses qui donnaient sur un chinois, une cordonnerie, une supérette. Dans le fond, il y avait un baby et un billard. Le mobilier datait des seventies, du bois et du skaï bleu. Les chiottes étaient sur la droite, plutôt propres, avec des stickers collés dans tous les coins. Il régnait toujours là-dedans une impression de fin de journée. La clientèle pouvait varier, la musique restait du rock.
Dès la première gorgée, Rose sentit quelque chose se dénouer dans sa poitrine. La bière était fraiche, les pages du journal froissées et sous sa semelle gauche, elle pouvait sentir la solidité du métal du repose-pieds. Ces trois sensations lui faisaient déjà un monde, un chez-soi convenable. Elle humecta son doigt pour tourner les pages et Fred lui demanda ce qu’il y avait de neuf.
Bof. Pas grand-chose.
Rose aurait bientôt cinquante piges et elle ne s’en formalisait pas. Elle connaissait ses atouts, sa silhouette qui ne l’avait pas trahie, et puis ses jambes, vraiment belles. Son visage, par contre, ne tenait plus si bien la route. Il n’était ni gras, ni particulièrement creusé, mais le temps y avait laissé sa marque de larmes et de nuits blanches. Des rides compliquaient sa bouche. Et ses cheveux n’avaient plus leur densité d’autrefois, cette abondance sexuelle qui avait fait une partie de son succès. Au moins, sous sa couleur, personne ne pouvait deviner les cheveux blancs.
Elle était parvenue à cet âge difficile où ce qui vous reste de verdeur, d’électricité, semble devoir disparaitre dans le bouillon des jours. Parfois, dans une réunion, ou dans les transports en commun, elle se surprenait à cacher ses mains qu’elle ne reconnaissait pas. Certains soirs, se regardant dans le miroir, elle se disait à partir de demain, je vais faire gaffe. Au Monop, il lui arrivait de claquer des petites fortunes en crèmes et shampoings divers. Des mots comme «tenseurs», «fibres cellulaires», «hématite» ou «collagène» avaient fait leur apparition dans son vocabulaire. Elle s’était inscrite à l’aquagym et se promettait épisodiquement de ne plus boire que de l’eau minérale. Il lui arrivait aussi de suivre des régimes à base de légumineuses, de viandes blanches ou de fruits secs. Mais chaque fois, le sentiment d’à quoi bon l’emportait. Il était déjà tard dans sa vie et ces efforts ne rimaient sans doute pas à grand-chose. »

À propos de l’auteur
Né en 1978 dans un milieu populaire, Nicolas Mathieu grandit dans les Vosges. Son premier roman, un roman noir qui évoque la fermeture d’une usine, Aux animaux la guerre, sort en 2014 (Actes sud), et reçoit 4 prix (Erckmann-Chatrian, Goéland masqué, Mystère de la critique, Transfuge du polar). Il reçoit le Prix Goncourt en 2018 pour son second livre Leurs enfants après eux. (Source: Éditions IN8)

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Un jour comme les autres

COLIZE_un-jour_comme_les_autres

En deux mots:
Éric Deguide a disparu. La voiture de ce prof de droit a été retrouvé sur un parking d’aéroport sans que les caméras de surveillance ne puissent le localiser. Un mystère qui laisse la police perplexe, sur lequel les journalistes d’investigation se cassent les dents et une compagne désemparée. Et s’il fallait tout reprendre depuis le début…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Une disparition et des questions

En éclairant sous plusieurs angles la disparition inexpliquée d’un prof de droit Paul Colize nous offre bien plus qu’un roman noir ou un suspense haletant. «Un jour comme les autres» pose aussi quelques questions universelles.

« Avis de recherche – Disparition de longue durée; Date : 14.11.2014; Lieu : Ixelles
Le matin du vendredi 14 novembre 2014, M. Éric DEGUIDE, un homme âgé de 34 ans, a quitté le domicile de sa compagne situé à Ixelles. Depuis, il ne s’est plus manifesté. M. DEGUIDE mesure 1 m 92 et est de corpulence mince. Il a les yeux gris-bleu et les cheveux châtains. Au moment de sa disparition, il était vêtu d’un jeans bleu, de bottines brunes et d’une veste bleu marine. M. DEGUIDE circulait à bord d’un véhicule de marque SAAB, immatriculé FBG.454. Ce véhicule a été découvert dans le parking de l’aéroport de Zaventem en date du 19 novembre 2014.
Publié le 15/12/2014 à la requête du Procureur du Roi de Bruxelles. »
On le sait, les chiffres sont aussi impressionnants qu’inquiétants: tous les ans des milliers de personnes disparaissent sans que l’on puisse retrouver leurs traces. Et si certaines de ces disparitions sont volontaires, celle d’Éric n’est pas explicable, notamment pour Emily, sa compagne. Aucun fait, aucune raison, aucun mobile ne peut étayer un quelconque scénario. Voici maintenant des semaines que la police enquête sans succès. Pire même, le mystère ne fait que s’épaissir au fil des jours.
Sa voiture a été retrouvée sur un parking sans que les caméras ne filment son arrivée. Elle est stationnée sur un parking d’aéroport, mais son propriétaire n’a pas pris d’avion…
Face à toutes ces questions sans réponses, Emily essaie de s’accrocher, espère une information.
Paul Colize construit fort habilement ce suspense en mettant en scène non seulement la police, mais les autres personnes qui s’intéressent à ce mystère. Il y a là les journalistes du Soir, Alain Lallemand et son collègue Fréderic Peeters. La cellule d’investigation du quotidien n’entend pas lâcher le morceau. Il y a ensuite les internautes, des amateurs qui se passionnent pour ce type d’histoires et utilisent le réseau pour se documenter, élaborer des scénarios, vérifier des pistes. Le milieu universitaire et les collègues d’Éric, à commencer par son ami François Maertens, voudraient aussi comprendre. Sans oublier Ariane, la première épouse du disparu.
Les semaines et les mois passent. Emily, telle Pénélope, s’installe dans une longue attente, entre espoir et résignation. Pour tenir, elle a ses amis, la musique – elle est soprano – et son refuge en Italie.
Et si les faits ne s’étaient pas déroulés comme on l’imagine depuis le début? Et si on s’était concentré sur des faits trop évidents pour être vrais? Et si on avait interrogé les fausses personnes? Et si on avait écarté un peu trop vite le témoignage indiquant qu’Éric se trouvait au casino de Namur? Et si son travail avait un rapport avec sa disparition?
Petit à petit, c’est un autre scénario qui se dessine. Paul Colize réussit alors le tour de force d’entraîner son lecteur dans une autre histoire, tout aussi passionnante. Convoitises, espionnage industriel, engagement militant, groupes de pression et puissance financière vont pimenter ce roman qu’il est bien difficile de lâcher, avide d’avoir enfin le fin mot de l’histoire.

Un jour comme les autres
Paul Colize
Éditions Hervé Chopin
Roman
448 p., 19 €
EAN 9782357204621
Paru le 07/03/2019

Où?
Le roman se déroule principalement en Belgique, notamment à Bruxelles, Ixelles et environs. On y évoque aussi l’Italie, à Ranco.

Quand?
L’action se situe de 1914 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un matin comme les autres, Éric Deguide prend les clés de la voiture, lance un dernier regard vers Emily, hésite et part sans se retourner. Depuis, réfugiée sur les bords du lac Majeur, Emily ne peut se résoudre à cette disparition, d’autant que la police semble avoir classé le dossier. Elle, continue de chercher des traces d’Éric, d’essayer de comprendre. Jusqu’au jour où Alain Lallemand, journaliste d’investigation au Soir prend contact avec elle. Lui aussi a connu Éric, et lui non plus ne veut pas se résoudre.
Plonger dans un roman de Paul Colize, c’est plonger dans les profondeurs de l’âme humaine, là où se cachent ses secrets les plus noirs. Un Jour comme les autres navigue avec finesse entre silence et vérité, ombre et lumière, humour et émotion.

Les critiques
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France Net Infos (Jennifer Monnot)


Paul Colize présente son roman «Un jour comme les autres» © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Prologue
Il prit les clés de la voiture dans sa poche et jeta un coup d’œil dans sa direction.
Elle n’avait rien remarqué.
Comme chaque matin, elle prenait son café en écoutant un air d’opéra.
Plus d’une fois, il avait été tenté de tout lui raconter.
À présent, sa décision était prise. Il ne reculerait pas et respecterait la promesse qu’il s’était faite.
Il lui adressa un signe de la main et partit sans se retourner.

Ouverture
Les violons frémissent.
Ma voix se mêle à celle de Beverly Sills, si pure et lumineuse.
— Quel sangue versato al cielo s’innalza. Si vil tradimento, delitto si rio clemenza non merta, non merta pietà.
Ce sang versé s’élève vers le ciel.
Une si vile trahison, un crime d’une telle noirceur, ne mérite ni clémence ni pitié.
Les opéras de DonizettFi me bouleversent. Robert Devereux rayonne d’une beauté crépusculaire. Le finale est éblouissant, son interprétation d’une exigence démesurée.
Je tends les mains, les doigts crispés.
— Mirate quel palco, di sangue rosseggia.
Le miroir renvoie mon image.
Le temps où j’y voyais une jeune femme déterminée, orgueilleuse, prête à relever tous les défis me paraît bien loin. Le peignoir dénoué, les cheveux trempés, les yeux cernés, j’ai l’air d’une folle échappée d’un asile.
— È tutto di sangue il serto bagnato.
La vieille reine sait qu’il est trop tard. Elle est ivre de douleur. Des visions l’assaillent. La couronne d’Angleterre baigne dans le sang. Un spectre parcourt le palais en brandissant sa tête décapitée.
L’intensité dramatique atteint son paroxysme.
— Un orrido spettro percorre la reggia, tenendo nel pugno il capo troncato.
Je pose un genou à terre.
Dany serait morte de rire. Elle n’a jamais rien compris à l’opéra. Comme beaucoup, elle n’en comprend pas la modernité. L’opéra transcende le drame humain, illumine les instants de joie, noircit les moments de tristesse.
— Pallente del giorno il raggio si fè. Dov’era il mio trono s’innalza una tomba, in quella discendo, fu schiusa per me.
Les rayons du jour pâlissent. Où se trouvait mon trône, une tombe s’élève. J’y descends, elle s’est ouverte pour moi.
Les lèvres tremblantes, je monte crescendo vers le sommet de l’aria, le mi soutenu qui déchire l’âme.
La souffrance, la détresse et l’amour s’amalgament dans cette seule note.
— Non regno, non vivo.
Mon règne, ma vie, tout est fini.
L’orchestre boucle les dernières mesures.
Tel un pantin désarticulé, je m’allonge sur le sol, les yeux fermés.
Le point d’orgue, majestueux et grave, résonne dans le salon.
Le silence s’installe, à peine troublé par le bruit de la pluie sur les vitres.
Je reste immobile.
Les larmes me montent aux yeux.

Acte 1
1. Des instants volés aux ténèbres
La pluie s’est arrêtée.
J’avance sur le balcon. Un épais brouillard avale le lac, envahit les montagnes, engloutit la vallée. Seule la silhouette fantomatique du clocher émerge de la grisaille.
Je frissonne, m’enveloppe dans mon peignoir.
D’après les guides touristiques, le lac Majeur change de couleur selon les saisons. À les croire, il n’aurait pas plus de quatre nuances dans sa palette.
Au rythme de mon humeur et de mes états d’âme, il passe du vert jade au bleu ardoise, se pare d’outremer, scintille de mille feux ou sombre dans le noir le plus désespérant.
Shargi allonge son museau entre les barreaux, renifle l’air et se met à gémir.
La moindre perturbation l’effraie.
Je pose une main entre ses oreilles, lui caresse l’échine.
— Tout va bien.
Nous l’avons adoptée en octobre 2014. Un coup de tête de sa part, comme souvent. Il voulait sauver la vie d’un chien et le prendre pour compagnon de nos balades en forêt.
Le samedi, nous sommes allés au refuge d’Anderlecht où nous avons parcouru les couloirs, suivis par les regards craintifs des chiots abandonnés. J’avais envie de libérer tous les animaux. Lui, pestait contre les gens irresponsables.
Nous sommes arrivés devant sa cage. Elle s’est levée, s’est mise à aboyer. Elle nous avait choisis.
Elle avait un an quand ses maîtres l’ont oubliée sur une aire d’autoroute par un matin de septembre. Je l’imagine née des amours entre un labrador et un husky. Elle a le corps du premier et les yeux du second.
Le sifflement de la bouilloire retentit.
Je rentre, prépare le café et glisse deux tranches de pain dans le toaster. Je prends le pot de miel en jetant un coup d’œil machinal à l’avis de recherche punaisé sur la porte de l’armoire.
Je ne peux m’empêcher de le parcourir à longueur de journée. Mon appartement est sans doute le dernier endroit où il reste affiché. Il y a bien longtemps que les commissariats l’ont retiré pour faire place à des affaires plus récentes. Ils estiment qu’il faudrait construire une muraille de Chine dans chaque poste de police pour répondre à la demande.
Je saisis un marqueur.
20 juillet 2016.
614e jour.
Je ne crois pas au hasard, je fais confiance aux chiffres.
Je suis née le 22 mai 1985. Gémeaux ascendant Lion. Je suis ambitieuse, loyale et généreuse. Mon sens de la justice me met souvent dans des situations délicates.
En numérologie, mon chemin de vie est le 5. J’oscille entre dépendance et indépendance. Je séduis par mon charme, mes paroles et mon esprit.
Mes changements de ligne de conduite sont fréquents. J’aime les déplacements et les déménagements. Je m’investis sans réserve pour atteindre mes objectifs.
Avant ce matin de novembre, je me serais reconnue dans ce portrait.
Un de mes âges-clés est 31 ans. Les prochains, 40 et 49 ans.
Le 22 mai 1985, je venais à la vie et lâchais mon tout premier cri. Ce même jour, Jean-Paul Kauffmann était enlevé à Beyrouth. Ses ravisseurs l’ont libéré après 1 037 jours de captivité.
À son retour, meurtri, diminué, le journaliste français a déclaré avoir survécu grâce à quelques livres qu’un de ses geôliers lui avait laissés, dont la Bible et le deuxième tome de Guerre et Paix de Tolstoï qu’il a lu et relu vingt-deux fois à la lueur d’une bougie.
J’entame ma quinzième lecture.
Je pourrais citer certains passages de tête, les plus touchants, ceux qui m’ont rappelé que les plus beaux souvenirs ne sont que des instants volés aux ténèbres.
« Il était parvenu à ce degré qui nous rend bons et parfaits, car, lorsqu’on est heureux, on ne croit plus ni au mal, ni au chagrin, ni au malheur. »
Dans 423 jours au plus tard, il réapparaîtra, quelque part au bout du monde, amaigri, flottant dans ses habits. Il chassera les doutes, apportera les réponses, me libérera de ma culpabilité.
Tout rentrera dans l’ordre.
Je t’attendrai à l’aéroport, tremblante d’émotion. Tu sortiras de l’avion. Tu me verras au bas de la passerelle, ressuscitée. Tu redresseras les épaules. Tes yeux s’illumineront. Tu avanceras vers moi, la démarche hésitante.
Nous reprendrons notre vie.
Comme avant. »

Extrait
« Avis de recherche – Disparition de longue durée
Date : 14.11.2014
Lieu : Ixelles
Le matin du vendredi 14 novembre 2014, M. Éric DEGUIDE, un homme âgé de 34 ans, a quitté le domicile de sa compagne situé à Ixelles.
Depuis, il ne s’est plus manifesté.
M. DEGUIDE mesure 1 m 92 et est de corpulence mince. Il a les yeux gris-bleu et les cheveux châtains. Au moment de sa disparition, il était vêtu d’un jeans bleu, de bottines brunes et d’une veste bleu marine.
M. DEGUIDE circulait à bord d’un véhicule de marque SAAB, immatriculé FBG.454. Ce véhicule a été découvert dans le parking de l’aéroport de Zaventem en date du 19 novembre 2014.
Publié le 15/12/2014 à la requête du Procureur du Roi de Bruxelles. »

« Je suis revenue à Ranco en février de l’année passée. Au départ, je comptais m’y arrêter une semaine ou deux, le temps d’expier ma faute, de fuir les regards inquisiteurs et les reproches muets.
Je voulais revivre une page de notre histoire, sentir ta présence, admirer tes mains, ta nuque, t’écouter.
Quand j’ai pris la décision de rester, Martha m’a trouvé un appartement meublé au dernier étage de la maison de Teresa, la pharmacienne. Elle me le loue pour le prix d’un cappuccino.
Un petit salon lumineux, une chambre monacale, une minuscule salle de bains dans laquelle je me cogne de tous côtés. Les poutres apparentes lui donnent un charme désuet. Une glycine centenaire court sur la façade et étend ses coursonnes jusque sous la toiture. En avril, elle déverse ses grappes de fleurs sur mon balcon et m’enivre de son parfum.
De là-haut, j’ai une vue plongeante sur l’église du village, les ruelles tortueuses et l’immensité du lac. Par temps clair, je distingue Verbania et le sommet du Gridone à la frontière suisse. L’immuabilité des montagnes m’apaise.
Un matin, Teresa a frappé à ma porte. J’avais chauffé ma voix et entonnais Sí. Mi chiamano Mimì, l’une des plus belles arias de Puccini. N’importe qui doué de sensibilité ressentira des frissons en écoutant l’interprétation de Mirella Freni. »

« Les crimes en Belgique
Forum sur les affaires criminelles belges
Sujet : Disparition d’Éric Deguide, le 14 novembre 2014; Date: Mar 6 jan 2015 – 11: 25; Modérateur : Michel Lambert
Dans cette affaire de disparition, plusieurs éléments troublants restent sans réponse.
Les topics suivants sont développés dans des forums spécifiques :
1. La personnalité du disparu
2. Les éléments d’enquête
3. La découverte du véhicule
4. Zones d’ombre
Dans le domaine de vos possibilités, nous vous demandons de poster en citant vos sources. »

« Dès le début de l’affaire, plusieurs éléments avaient déconcerté les enquêteurs. Pour commencer, ils n’avaient décelé aucune trace du passage de Deguide à l’aéroport.
Avant les attentats du 22 mars 2016, il n’était pas possible d’obtenir ces informations, sauf si l’on pouvait préciser le nom de la compagnie aérienne ou la destination choisie. Ces données étaient d’autant plus difficiles à récolter s’il s’agissait d’un départ de dernière minute et si aucun bagage n’avait été enregistré. Aucun rendez-vous n’avait été noté dans son agenda le jour de sa disparition et personne ne s’était inquiété de son absence à une quelconque réunion. L’examen de sa messagerie électronique et de son compte bancaire n’avait apporté aucune information supplémentaire, pas plus que l’audition de ses confrères, de sa famille et de ses amis. Le rapport de téléphonie ne présentait aucun appel inconnu, ni émis, ni reçu. L’arrêt de l’activité s’était produit le 14 novembre à 8 h 45, heure à laquelle l’appareil avait été géolocalisé pour la dernière fois à Ixelles. Cela signifiait qu’il avait été coupé, que la batterie avait été enlevée ou qu’il avait été détruit. Enfin, la Saab de Deguide avait été découverte dans le parking de Zaventem, mais ne semblait jamais y être entrée. La police avait visionné les vidéos, mais n’avait trouvé aucune image. Elle n’apparaissait nulle part, comme si elle avait rejoint son emplacement par téléportation. Lorsqu’elle avait été retrouvée, Emily s’était immédiatement rendue à l’aéroport. Elle avait constaté que le siège côté conducteur avait été avancé alors qu’il était habituellement reculé au maximum considérant la taille de Deguide. De nombreuses empreintes digitales furent prélevées dans l’habitacle en plus de celles de Deguide et d’Emily, mais le volant, le pommeau de changement de vitesse et les poignées des portières avaient été nettoyés avec soin. »

À propos de l’auteur
Paul Colize est né à Bruxelles d’un père belge et d’une mère polonaise. Il vit aujourd’hui à Waterloo. Il a été lauréat des prix Landerneau du Polar, Polars Pourpres et Boulevard de l’Imaginaire, Arsène Lupin, Plume de Cristal, Sang d’Encre des lecteurs et finaliste du prix Rossel et du Grand Prix de la littérature policière. Un Jour comme les autres est son treizième roman. (Source : Éditions HC)

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Écorces vives

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En deux mots:
Il aura suffi d’une étincelle, celle qui a mis le feu à une vieille ferme du Cantal, pour que les habitants s’emparent de ce fait divers et montent à l’assaut de ces rôdeurs qui les menacent. L’heure de la vengeance a sonné.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Il suffira d’une étincelle

Pour ses débuts dans le roman Alexandre Lénot a choisi de sonder des âmes meurtries, d’explorer à partir de l’incendie d’une ferme la propagation de la rumeur, l’exacerbation des sentiments. Très noir et très dérangeant.

Dans son premier roman Alexandre Lénot illustre à merveille les observations émises en 1824 par le Genevois Charles-Victor de Bonstetten. Dans son essai «L’homme du midi et l’homme du nord», il nous explique comment le climat influe sur le caractère des habitants et comment la géographie précède l’histoire. Ce préambule pour dire combien la région désertée du massif central où l’auteur situe son récit est bien davantage qu’un paysage, mais un acteur à part entière du drame qui se joue ici. L’écriture épouse du reste la densité des forêts, ses méandres, ses mystères. Touffue, envahissante, enveloppante, il nous prend même quelquefois l’envie de tailler à la serpe pour échapper à l’oppression grandissante.
Tout commence par un geste aussi spectaculaire qu’inexpliqué: Éli, qui «était venu dans le Nord du Cantal, sur ces terres que tout le monde s’évertuait à fuir» vient mettre le feu à une masure qui semble abandonnée, avant de passer son chemin.
Le capitaine Laurentin est fait du même bois, «il avait quitté la ville pour la gendarmerie dans les montagnes, pour les longues marches avec les chiens, pour les silences imposants, pour les nuages qu’on peut voir arriver de loin.»
Aux côtés de ces deux protagonistes, l’un essayant de fuir l’autre, l’auteur choisit de laisser trois autres personnages nous donner leur version des faits, trois femmes: Lison, Louise et Céline.
Lison a perdu son mari et avec lui bien des illusions. Elle doit désormais assumer seule l’éducation de ses deux garçons. Louise est une vieille connaissance d’Éli, c’est elle qui va l’accueillir et recueillir ses confidences. Il lui explique qu’en fait, il voulait acheter la maison qu’il a brûlée. Céline, pour sa part, était venue passer quelques jours de vacances là, avant de revenir pour ne plus repartir. Trois femmes qui, comme dans le chœur des tragédies grecques, vont faire souffler le vent de l’histoire, quitte à brouiller les pistes en relayant les rumeurs qui se propagent, notamment celles de ces rôdeurs qui les menacent.
On l’aura compris, il faut des caractères trempés pour venir se perdre là. Et quand on est installé, on se bat pour son territoire, se méfiant de tout étranger qui représente une menace potentielle.
Alexandre Lénot mêle habilement ces rumeurs aux bribes de biographies, dévoilant petit à petit les raisons qui ont poussé les uns et les autres, revient sur les souffrances endurées, les raisons des rivalités. Loin du polar traditionnel, il nous fait comprendre pourquoi «ici tout le monde poussait de travers, comme les arbres fruitiers qui se contorsionnent pour aller attraper plus de lumière.»

Écorces Vives
Alexandre Lenot
Éditions Actes Sud / actes noirs
Roman
208 p., 18,50 €
EAN 9782330113766
Paru le 03/10/2018

Où?
Le roman se déroule en France, sur les hauteurs du massif central, du côté d’Auriac-l’Église.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est une région de montagnes et de forêts, dans un massif qu’on dit Central mais que les routes nationales semblent éviter. Un homme venu de loin incendie la ferme dans laquelle il espérait un jour voir jouer ses enfants, puis il disparaît dans les bois. La rumeur trouble bientôt l’hiver: un rôdeur hante les lieux et mettrait en péril l’ordre ancien du pays. Les gens du coin passent de la circonspection à la franche hostilité, à l’exception d’une jeune femme nouvellement arrivée, qui le recueille. Mais personne n’est le bienvenu s’il n’est pas né ici.
Écorces vives est construit sur une tension souterraine, un entrelacs de préjugés définitifs et de rancœurs séculaires. De ce roman noir – qui est aussi fable sociale, western rural, hommage aux âmes mélancoliques et révoltées – sourd une menace : il faut se méfier de la terre qui dort…

68 premières fois
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Les autres critiques
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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Éli
Il aurait voulu avoir de la dynamite. Il n’avait que de l’alcool, dans lequel il tentait de se noyer tout entier. Il avait pris un bus, puis un train, puis un autre train, puis un car, puis il avait volé un vélo qui avait déraillé puis il avait marché. Il s’était éloigné sans même y penser, mû par le simple refus de l’immobilité. Il avait balancé son téléphone par la fenêtre, quelque part après Moulins. L’appareil venait de lui apprendre l’extinction, totale et définitive, du léopard d’Égypte. Il était venu dans le Nord du Cantal, sur ces terres que tout le monde s’évertuait à fuir depuis au moins trois ou quatre générations, et il était aussi seul qu’il avait souhaité l’être, enfoui au bout de la vallée, pris entre des massifs noirs qui ne laissaient pas passer grand-chose.
Seul avec ses épaules voûtées, sa barbe blanchissante, à l’heure de poser sa hache, de s’asseoir enfin. Seul accroupi dans la terre humide et les odeurs d’humus. Seul avec tout ce qu’il portait : la mémoire de ses combats, les douleurs de ses défaites, les cicatrices de leurs rêves. Ses rêves et les siens, à elle qui ne viendrait plus ici. Il avait le sentiment d’être le dernier de sa tribu, le dernier de son espèce, et que plus personne ne viendrait raviver ses feux. Siskiyou partie, personne ne lui dessinerait plus la carte du ciel-qui-tombe, personne ne lui chanterait plus l’or du matin et la pluie du soir, personne ne lui tiendrait plus les mains quand elles tremblent. Personne ne songerait à soigner sa voix brisée. Personne ne lui ferait de parade digne d’un soleil ou d’une comète. Personne ne descendrait jamais de lui, et personne ne l’appellerait vieux père au crépuscule de sa vie. Personne ne lui embrasserait les yeux au soir du grand sommeil et personne n’égrènerait ses poussières à sa mort.
Il avait passé la nuit là, le cul crotté, entre la maison de Siskiyou, une toute petite réserve à grains aux murs épais qu’on avait transformée en habitation, et l’ancien corps de ferme en ruine qui lui faisait face. L’aube n’était plus très loin, le noir se teintait de gris et les étoiles s’éteignaient. Tout était blafard, à cette heure. Il se leva d’un bond, maladroit. Il trouva les clés de la remise, et là le réservoir d’essence de la tondeuse. Il rassembla des bouteilles de verre vides et des chiffons graisseux. Y ajouta du liquide vaisselle et du vinaigre.
À l’impact, le toit prit feu instantanément. Le deuxi謬me cocktail Molotov passa par un grand trou dans la façade de la vieille ruine. Il enflamma le parquet du premier étage. Pour la dernière bouteille, il se retourna et s’approcha au plus près de la maison de Siskiyou, vit par une fenêtre ouverte le canapé élimé, la table ronde couverte d’une toile cirée fleurie et le joli poêle à bois vert foncé. Il ferma les yeux pour ne pas pleurer, et lança son engin, à l’aveugle, de toutes ses forces. La chaleur lui sauta au visage comme une bête affamée.
En quelques minutes, la ruine entière se transforma en torche et hurla. Du métal grinçait, du vieux bois explosait. Les ronces qui grimpaient sur les murs se rabougrirent et prirent feu à leur tour. De l’autre côté, c’était moins spectaculaire, de la fumée surtout, du gris et des bouffées de noir.
Il revint à sa station, accroupi entre les deux maisons, ramena sa capuche sur son visage. Il avait entendu quelques animaux s’aventurer près de lui dans la nuit, une chouette dans un merisier et sans doute quelques biches dans le champ en contrebas, près de la rivière. Lui revinrent à l’esprit ces rituels indiens où on se couvre le visage de cendre en guise de deuil. Ça sentait le feu de bois, et par-dessus la peur, sa propre peur, alors que les flammes fleurissaient, que la végétation tout autour était prise à son tour. Le feu bondissait, joueur ayant perdu la raison, se propageant dans tout le hameau. Le grand peuplier au bord de la rivière s’embrasa d’un coup, les flammes partant de la base et se précipitant à son sommet comme si elles se livraient une course sans merci, et il sursauta, peut-être pas aussi stoïque qu’il espérait l’être. Avait-il crié ? Il refusa de se lever, s’agrippa à l’idée de ne pas bouger, de rester là, advienne que pourra, le visage en plein dans le brasier. C’est qu’il voulait désespérément être courageux, plus courageux qu’il ne l’avait jamais été. Il s’imaginait sans doute qu’alors la chaleur sécherait ses larmes, que le feu l’apaiserait enfin, se disait que sinon il n’avait qu’à se laisser réduire à néant une bonne fois pour toutes.
C’est là qu’il la vit, dans la clarté étrange de ce minuscule matin gris parcouru par le feu, en haut de la butte qui surplombait le hameau, là où le bitume s’arrêtait et où il ne restait plus qu’un petit chemin de terre.
Une silhouette fine, pas bien grande, peut-être une enfant, dont on ne distinguait pas les traits, juste des cheveux roux qui s’échappaient d’une capuche de laine grise. Elle se tenait en silence au début du chemin, pas surprise et pas effrayée, mais pas non plus tranquille, le corps comme ceux des chiens en arrêt, fixe et tendu.
Peut-être voulait-il l’éloigner, ou alors l’attraper: il se mit à courir vers elle. Il jeta un œil sur la maison qui partait en fumée et quand son regard revint vers le chemin, il n’y avait plus personne. »

Extrait
« Le capitaine Laurentin a mal en permanence. Toutes les circonstances de la vie le lui rappellent. Mais il se souvient que cette douleur n’est que résiduelle. Elle n’est pas grand-chose par rapport à sa lointaine cousine, celle qui s’était installée à demeure au temps où des chirurgiens s’acharnaient sur son genou désarticulé pour en refaire quelque chose d’à peu près fonctionnel, et où des infirmières la nuit venue se montraient généreuses en morphine.
Dans les souvenirs de ce temps-là, il y a ceux de Jeanne. Elle avait décidé de ne pas le lâcher. Cette belle femme au front calme et aux joues rosées l’avait agrippé avec douceur et fermeté pour l’empêcher de sombrer. »

À propos de l’auteur
Alexandre Lenot est né en 1976. Il vit à Paris et écrit également pour le cinéma, la radio et la télévision. (Source: Éditions Actes Sud)

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Kisanga

GRAND_Kisanga
coup_de_coeur

En deux mots:
Une société conjointe sino-française est chargée d’exploiter un fabuleux filon découvert au Kisanga. Entre Carmin, aux pratiques néocoloniales et la Shanxi Mining, qui entend régner en maître en République du Congo tous les coups sont permis.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Minerai, magouilles et affaire d’État

L’auteur de Terminus Belz est de retour avec un thriller haletant qui mêle espionnage, politique et affaires industrielles… et une réflexion très documentée sur l’exploitation de l’Afrique.

Au-delà du thriller habilement construit, ce roman est une enquête très fouillée sur la manière dont l’Afrique a été exploitée et en particulier sur la façon dont le Congo a été et continu d’après la proie de prédateurs qui n’ont pour seule éthique que leur tiroir-caisse. Comme le résume un prédicateur en citant le Deutéronomes : « « si tu passes dans la vigne de ton prochain, tu pourras manger du raisin à ton gré, jusqu’à satiété, mais que tu n’en mettras pas dans ton panier. Si tu traverses les moissons de ton prochain, tu pourras arracher des épis avec la main, mais tu ne porteras pas la faucille sur la moisson de ton prochain ». Mais le Blanc, lui, a mis la vigne dans son panier. Et il a porté la faucille sur notre moisson. Il s’appelait Léopold. Son règne a duré cent ans et l’indépendance n’a rien changé. Hier c’était l’ivoire et le caoutchouc, aujourd’hui c’est le cuivre, l’uranium, l’or et les diamants. Et à chaque fois, le sang du ndombe a coulé. Le sang des Balemba, des Bayeke, des Balunda et de beaucoup d’autres. Pour construire Bwana Changa-Changa, l’homme blanc a plongé son frère dans la misère. Il l’a fait dormir par terre, mordre par les serpents. Il l’a fait marcher dans les collines, chercher dans les buissons, soulever les pierres avec ses mains. Puis il l’a volé et ne lui a laissé que la souffrance et les larmes. Alors, un jour l’homme noir a désiré les richesses de la terre et il a chassé l’homme blanc. Il a planté son couteau dans le cœur de son frère. Et le frère de son frère l’a tué à son tour; Et le frère du frère de son frère s’est vengé. Et ce pays a saigné et continuera de saigner pendant des années par la faute du mundele. »
Kisanga est le nouvel enjeu des «saigneurs». Cet exceptionnel filon de minerai est, après d’âpres négociations, confié à la Chine et à la France par les dirigeants politiques congolais. Ils en espèrent un double profit, d’abord éviter la mainmise du seul Empire du milieu sur les infrastructures du pays, à commencer par la puissante Shanxi Mining et d’autre part une saine concurrence qui conduira à une course à la production. Et de fait l’entreprise française Carmin entend démonter qu’en trois mois, elle peut – grâce à une équipe de choc – relever ce défi et, ce faisant, faire grimper la valeur de ses actions jusqu’au ciel des investisseurs qui miseraient sur ce «nouvel eldorado du XXIe siècle.»
Ce pourrait aussi être l’occasion de redorer le blason de l’entreprise qui, lorsqu’elle s’appelait encore CMA s’était fait remarquer par des pratiques aussi illégales que criminelles. Mais avec l’aide des plus hautes autorités de l’État, elle avait réussi à étouffer le scandale. Car l’armée, sous couvert d’humanitaire, avait monté une opération de soutien baptisée «Antioche». Un journaliste qui avait eu vent de ces pratiques s’était mis en tête de rassembler des preuves, mais sans réussir.
Il semblerait toutefois que des photos prouvant le trafic et les exactions des militaires français existent et qu’un groupuscule paramilitaire congolais se soit proposé de les vendre au plus offrant. Si Da Costa n’a pas les moyens que réclament le vendeur, il se dit que l’occasion est trop belle pour faire éclater le scandale.
Voici bientôt rassemblés en RDC tous les protagonistes – officiels et cachés –pour un combat qui s’annonce à hauts risques. Très vite les premières tombent, faisant grimper la tension d’un cran. La vérité finira-t-elle par éclater? Français et Chinois vont-ils s’entendre ou au contraire tenter de tirer la couverture vers eux? Les autorités congolaises laisseront-elles sans réagir s’accumuler les cadavres? Le placement sera-t-il à la hauteur des attentes des investisseurs? Autant de questions qui vont trouver leurs réponses au fil des chapitres suivants, très habilement construits et qui vont apporter leur lot de rebondissements et révélations.
Depuis la trilogie de Marc Dugain, L’Emprise, Quinquennat et Ultime partie, je n’avais rien lu d’aussi solidement documenté et d’aussi prenant. Un roman idéal à mettre dans vos bagages, car s’il laisse un petit goût amer sur les pratiques néo-colonialistes des grandes puissances, il a tout du thriller haletant et confirme le talent de l’auteur de Terminus Belz.

Kisanga
Emmanuel Grand
Éditions Liana Lévi
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par
392 p., 21 €
EAN : 9791034900022
Paru le 15 mars 2018

Où?
Le roman se déroule principalement en République démocratique du Congo, de Lubumbashi à Lutaka, mais la France y est aussi évoquée, notamment Paris et la banlieue comme Montrouge ou Bagneux, ainsi que la Mayenne avec Château-Gontier, Laval ou encore Saint-Germain-le-Fouilloux et le Vaucluse, avec Ménerbes et Cavaillon.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Joli coup pour Carmin. Le fleuron minier français signe un partenariat historique avec la Chine afin d’exploiter un exceptionnel gisement de cuivre au Congo. Annoncé en grande pompe par les gouvernements respectifs, soutenu par les banquiers d’affaires, le projet Kisanga doit être inauguré dans trois mois. Un délai bien trop court pour Olivier Martel, l’ingénieur dépêché sur place pour le piloter, mais en principe suffisant pour les barbouzes chargées de retrouver un dossier secret susceptible de faire capoter toute l’opération s’il tombait entre de mauvaises mains. Celles de Raphaël Da Costa par exemple, un journaliste qui s’est déjà frotté par le passé à Carmin et aux zones grises du pouvoir. Trois mois, le temps d’une course-poursuite haletante au cœur de la savane katangaise et sur les pistes brûlantes du Kivu, pour découvrir ce que dissimule le nom si prometteur de Kisanga. Du suspense, du rythme et un réalisme redoutable irriguent ce thriller implacable sur les nouveaux jeux d’influence en Afrique.

Les critiques
Babelio
Actualitté (Cécile Pellerin)
Page des libraires (Virginie Vallat – Librairie de Paris, Saint-Etienne)

L’Usine Nouvelle (Christophe Bys)
France Culture – émission « Le réveil culturel – Tewfik Hakem)
Blog Quatre sans quatre 
LivresHebdo (Prix Landerneau 2018)
Blog Polarmaniaque
Blog Black Novel 1 


Kisanga, le nouveau roman d’Emmanuel Grand est un condensé de suspense sur les nouveaux jeux d’influence en Afrique. Toute ressemblance avec des faits réels ne serait que pure et fortuite coïncidence… © Production TV5 Monde

Les premières pages du livre: 
« Ménerbes. À quinze kilomètres de Cavaillon.
7 heures. Le seul moment de la journée à peu près supportable en cette saison. Dans quelques heures, le soleil monterait droit dans le ciel, jaune et fier, écrasant de chaleur les sommets du petit Lubéron. Du haut de la falaise de calcite, à l’abri des massifs de chênes verts et de genévriers, on embrassait la vallée d’un seul coup d’œil. Les maisons éparses aux toits de tuiles poudrés, les champs de vigne bien alignés, les collines boisées découvrant de longs flancs crayeux, puis une route au loin, longeant la rivière.
L’homme s’avança vers le vide en prenant garde de ne pas se découvrir. Il régla ses jumelles longue portée. La visibilité était parfaite. De là où il se trouvait, il distinguait les moindres détails de la bastide du xviiie adossée à la montagne. Nichée dans une chênaie au milieu d’un terrain ceinturé d’un mur de pierres sèches, elle était composée de cinq bâtiments de hauteurs et de tailles différentes. À l’est, les façades ocre léchées par les premiers rayons du soleil donnaient sur des jardins en terrasse impeccablement entretenus. Au bout d’une allée bordée de buis et de chèvrefeuille, adossée à un haut mur et une haie d’oliviers, une pelouse aussi verte qu’un green de golf encerclait une imposante piscine rectangulaire.
L’homme regarda sa montre puis recula de quelques pas.
Il avait repéré une voiture, une grosse berline de couleur sombre, arrêtée sur une voie d’accès. Il n’y avait plus qu’à attendre. Quelques minutes, une heure tout au plus. La cible était matinale et pouvait apparaître d’un instant à l’autre. À ce moment précis, il faudrait être prêt. Allongé à ses pieds, un second homme, vêtu lui aussi d’un treillis de camouflage, surveillait les lieux à travers la lunette de sa carabine de précision.
Sa respiration était lente. Une brise légère caressait les feuilles des arbres.
Tapis dans les rochers, les deux guetteurs observaient la bâtisse sans bouger, quand soudain une silhouette apparut sur la terrasse. Le militaire fit le point sur ses jumelles. Un homme aux cheveux blancs, en robe de chambre nid-d’abeilles, tenait un bol de café à la main. Le sniper ajusta la crosse de son arme sur son épaule et resserra son index sur la queue de détente.
Le militaire à la jumelle déploya la paume de sa main gauche comme pour l’empêcher de tirer. Épiant le moindre geste du type en contrebas, il attendit que celui-ci se tourne pour se présenter sous un angle plus favorable. Alors la cible renversa la tête en arrière et vida son bol de café d’un trait. Il l’avait en pleine ligne de mire quand son walkie-talkie se mit à grésiller.
– Allô !
– Oui, mon colonel.
– Ne tirez pas. Je vais sur place. Citroën grise immatriculée CE 371 SL.
– Bien, mon colonel.
– Je suis en civil, veste bleu marine. Interdiction de faire feu sans mon accord. Je vous ferai un signe si ça tourne mal, mais pour le moment, je joue seul.
Le capitaine répercuta l’ordre à son tireur d’élite et vingt minutes plus tard, un nuage de poussière monta du chemin annonçant la Citroën qui termina sa course à l’ombre des cyprès. Le colonel en veste bleue sortit de la voiture, traversa le jardin et frappa à la porte. Le capitaine qui le suivait à la jumelle grogna entre ses dents. Le colonel était entré à l’intérieur et il ne l’avait plus en visuel. La mission venait de se compliquer singulièrement. Le sniper relâcha la pression. »

Extrait
« La Bible, continua-t-il sur un ton emphatique, dit que « si tu passes dans la vigne de ton prochain, tu pourras manger du raisin à ton gré, jusqu’à satiété, mais que tu n’en mettras pas dans ton panier. Si tu traverses les moissons de ton prochain, tu pourras arracher des épis avec la main, mais tu ne porteras pas la faucille sur la moisson de ton prochain ». Mais le Blanc, lui, a mis la vigne dans son panier. Et il a porté la faucille sur notre moisson. Il s’appelait Léopold. Son règne a duré cent ans et l’indépendance n’a rien changé. Hier c’était l’ivoire et le caoutchouc, aujourd’hui c’est le cuivre, l’uranium, l’or et les diamants. Et à chaque fois, le sang du ndombe a coulé. Le sang des Balemba, des Bayeke, des Balunda et de beaucoup d’autres. Pour construire Bwana Changa-Changa, l’homme blanc a plongé son frère dans la misère. Il l’a fait dormir par terre, mordre par les serpents. Il l’a fait marcher dans les collines, chercher dans les buissons, soulever les pierres avec ses mains. Puis il l’a volé et ne lui a laissé que la souffrance et les larmes. Alors, un jour l’homme noir a désiré les richesses de la terre et il a chassé l’homme blanc. Il a planté son couteau dans le cœur de son frère. Et le frère de son frère l’a tué à son tour; Et le frère du frère de son frère s’est vengé. Et ce pays a saigné et continuera de saigner pendant des années par la faute du mundele.
L’homme reprit sa respiration.
– Moi, je conduisais des camions. Je n’étais rien. Mais mes yeux ont vu Antioche comme je te vois, comme on voit parfois l’Histoire de son propre pays se construire devant nos yeux.
– Qui s’intéresse à Antioche aujourd’hui?
– Tout le monde. »

À propos de l’auteur
Emmanuel Grand, né à Versailles en 1966, a passé son enfance en Vendée et vit aujourd’hui en région parisienne. Il est l’auteur de deux polars très remarqués: Terminus Belz (prix PolarLens, Tenebris et prix du polar SNCF) et, en 2016, Les salauds devront payer (prix Interpol’Art). (Source : Éditions yyyy)

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