Un jour comme les autres

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En deux mots:
Éric Deguide a disparu. La voiture de ce prof de droit a été retrouvé sur un parking d’aéroport sans que les caméras de surveillance ne puissent le localiser. Un mystère qui laisse la police perplexe, sur lequel les journalistes d’investigation se cassent les dents et une compagne désemparée. Et s’il fallait tout reprendre depuis le début…

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Une disparition et des questions

En éclairant sous plusieurs angles la disparition inexpliquée d’un prof de droit Paul Colize nous offre bien plus qu’un roman noir ou un suspense haletant. «Un jour comme les autres» pose aussi quelques questions universelles.

« Avis de recherche – Disparition de longue durée; Date : 14.11.2014; Lieu : Ixelles
Le matin du vendredi 14 novembre 2014, M. Éric DEGUIDE, un homme âgé de 34 ans, a quitté le domicile de sa compagne situé à Ixelles. Depuis, il ne s’est plus manifesté. M. DEGUIDE mesure 1 m 92 et est de corpulence mince. Il a les yeux gris-bleu et les cheveux châtains. Au moment de sa disparition, il était vêtu d’un jeans bleu, de bottines brunes et d’une veste bleu marine. M. DEGUIDE circulait à bord d’un véhicule de marque SAAB, immatriculé FBG.454. Ce véhicule a été découvert dans le parking de l’aéroport de Zaventem en date du 19 novembre 2014.
Publié le 15/12/2014 à la requête du Procureur du Roi de Bruxelles. »
On le sait, les chiffres sont aussi impressionnants qu’inquiétants: tous les ans des milliers de personnes disparaissent sans que l’on puisse retrouver leurs traces. Et si certaines de ces disparitions sont volontaires, celle d’Éric n’est pas explicable, notamment pour Emily, sa compagne. Aucun fait, aucune raison, aucun mobile ne peut étayer un quelconque scénario. Voici maintenant des semaines que la police enquête sans succès. Pire même, le mystère ne fait que s’épaissir au fil des jours.
Sa voiture a été retrouvée sur un parking sans que les caméras ne filment son arrivée. Elle est stationnée sur un parking d’aéroport, mais son propriétaire n’a pas pris d’avion…
Face à toutes ces questions sans réponses, Emily essaie de s’accrocher, espère une information.
Paul Colize construit fort habilement ce suspense en mettant en scène non seulement la police, mais les autres personnes qui s’intéressent à ce mystère. Il y a là les journalistes du Soir, Alain Lallemand et son collègue Fréderic Peeters. La cellule d’investigation du quotidien n’entend pas lâcher le morceau. Il y a ensuite les internautes, des amateurs qui se passionnent pour ce type d’histoires et utilisent le réseau pour se documenter, élaborer des scénarios, vérifier des pistes. Le milieu universitaire et les collègues d’Éric, à commencer par son ami François Maertens, voudraient aussi comprendre. Sans oublier Ariane, la première épouse du disparu.
Les semaines et les mois passent. Emily, telle Pénélope, s’installe dans une longue attente, entre espoir et résignation. Pour tenir, elle a ses amis, la musique – elle est soprano – et son refuge en Italie.
Et si les faits ne s’étaient pas déroulés comme on l’imagine depuis le début? Et si on s’était concentré sur des faits trop évidents pour être vrais? Et si on avait interrogé les fausses personnes? Et si on avait écarté un peu trop vite le témoignage indiquant qu’Éric se trouvait au casino de Namur? Et si son travail avait un rapport avec sa disparition?
Petit à petit, c’est un autre scénario qui se dessine. Paul Colize réussit alors le tour de force d’entraîner son lecteur dans une autre histoire, tout aussi passionnante. Convoitises, espionnage industriel, engagement militant, groupes de pression et puissance financière vont pimenter ce roman qu’il est bien difficile de lâcher, avide d’avoir enfin le fin mot de l’histoire.

Un jour comme les autres
Paul Colize
Éditions Hervé Chopin
Roman
448 p., 19 €
EAN 9782357204621
Paru le 07/03/2019

Où?
Le roman se déroule principalement en Belgique, notamment à Bruxelles, Ixelles et environs. On y évoque aussi l’Italie, à Ranco.

Quand?
L’action se situe de 1914 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Un matin comme les autres, Éric Deguide prend les clés de la voiture, lance un dernier regard vers Emily, hésite et part sans se retourner. Depuis, réfugiée sur les bords du lac Majeur, Emily ne peut se résoudre à cette disparition, d’autant que la police semble avoir classé le dossier. Elle, continue de chercher des traces d’Éric, d’essayer de comprendre. Jusqu’au jour où Alain Lallemand, journaliste d’investigation au Soir prend contact avec elle. Lui aussi a connu Éric, et lui non plus ne veut pas se résoudre.
Plonger dans un roman de Paul Colize, c’est plonger dans les profondeurs de l’âme humaine, là où se cachent ses secrets les plus noirs. Un Jour comme les autres navigue avec finesse entre silence et vérité, ombre et lumière, humour et émotion.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le carnet et les instants (Nicolas Marchal)
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Les chroniques de Goliath
France Net Infos (Jennifer Monnot)


Paul Colize présente son roman «Un jour comme les autres» © Production Librairie Mollat

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Prologue
Il prit les clés de la voiture dans sa poche et jeta un coup d’œil dans sa direction.
Elle n’avait rien remarqué.
Comme chaque matin, elle prenait son café en écoutant un air d’opéra.
Plus d’une fois, il avait été tenté de tout lui raconter.
À présent, sa décision était prise. Il ne reculerait pas et respecterait la promesse qu’il s’était faite.
Il lui adressa un signe de la main et partit sans se retourner.

Ouverture
Les violons frémissent.
Ma voix se mêle à celle de Beverly Sills, si pure et lumineuse.
— Quel sangue versato al cielo s’innalza. Si vil tradimento, delitto si rio clemenza non merta, non merta pietà.
Ce sang versé s’élève vers le ciel.
Une si vile trahison, un crime d’une telle noirceur, ne mérite ni clémence ni pitié.
Les opéras de DonizettFi me bouleversent. Robert Devereux rayonne d’une beauté crépusculaire. Le finale est éblouissant, son interprétation d’une exigence démesurée.
Je tends les mains, les doigts crispés.
— Mirate quel palco, di sangue rosseggia.
Le miroir renvoie mon image.
Le temps où j’y voyais une jeune femme déterminée, orgueilleuse, prête à relever tous les défis me paraît bien loin. Le peignoir dénoué, les cheveux trempés, les yeux cernés, j’ai l’air d’une folle échappée d’un asile.
— È tutto di sangue il serto bagnato.
La vieille reine sait qu’il est trop tard. Elle est ivre de douleur. Des visions l’assaillent. La couronne d’Angleterre baigne dans le sang. Un spectre parcourt le palais en brandissant sa tête décapitée.
L’intensité dramatique atteint son paroxysme.
— Un orrido spettro percorre la reggia, tenendo nel pugno il capo troncato.
Je pose un genou à terre.
Dany serait morte de rire. Elle n’a jamais rien compris à l’opéra. Comme beaucoup, elle n’en comprend pas la modernité. L’opéra transcende le drame humain, illumine les instants de joie, noircit les moments de tristesse.
— Pallente del giorno il raggio si fè. Dov’era il mio trono s’innalza una tomba, in quella discendo, fu schiusa per me.
Les rayons du jour pâlissent. Où se trouvait mon trône, une tombe s’élève. J’y descends, elle s’est ouverte pour moi.
Les lèvres tremblantes, je monte crescendo vers le sommet de l’aria, le mi soutenu qui déchire l’âme.
La souffrance, la détresse et l’amour s’amalgament dans cette seule note.
— Non regno, non vivo.
Mon règne, ma vie, tout est fini.
L’orchestre boucle les dernières mesures.
Tel un pantin désarticulé, je m’allonge sur le sol, les yeux fermés.
Le point d’orgue, majestueux et grave, résonne dans le salon.
Le silence s’installe, à peine troublé par le bruit de la pluie sur les vitres.
Je reste immobile.
Les larmes me montent aux yeux.

Acte 1
1. Des instants volés aux ténèbres
La pluie s’est arrêtée.
J’avance sur le balcon. Un épais brouillard avale le lac, envahit les montagnes, engloutit la vallée. Seule la silhouette fantomatique du clocher émerge de la grisaille.
Je frissonne, m’enveloppe dans mon peignoir.
D’après les guides touristiques, le lac Majeur change de couleur selon les saisons. À les croire, il n’aurait pas plus de quatre nuances dans sa palette.
Au rythme de mon humeur et de mes états d’âme, il passe du vert jade au bleu ardoise, se pare d’outremer, scintille de mille feux ou sombre dans le noir le plus désespérant.
Shargi allonge son museau entre les barreaux, renifle l’air et se met à gémir.
La moindre perturbation l’effraie.
Je pose une main entre ses oreilles, lui caresse l’échine.
— Tout va bien.
Nous l’avons adoptée en octobre 2014. Un coup de tête de sa part, comme souvent. Il voulait sauver la vie d’un chien et le prendre pour compagnon de nos balades en forêt.
Le samedi, nous sommes allés au refuge d’Anderlecht où nous avons parcouru les couloirs, suivis par les regards craintifs des chiots abandonnés. J’avais envie de libérer tous les animaux. Lui, pestait contre les gens irresponsables.
Nous sommes arrivés devant sa cage. Elle s’est levée, s’est mise à aboyer. Elle nous avait choisis.
Elle avait un an quand ses maîtres l’ont oubliée sur une aire d’autoroute par un matin de septembre. Je l’imagine née des amours entre un labrador et un husky. Elle a le corps du premier et les yeux du second.
Le sifflement de la bouilloire retentit.
Je rentre, prépare le café et glisse deux tranches de pain dans le toaster. Je prends le pot de miel en jetant un coup d’œil machinal à l’avis de recherche punaisé sur la porte de l’armoire.
Je ne peux m’empêcher de le parcourir à longueur de journée. Mon appartement est sans doute le dernier endroit où il reste affiché. Il y a bien longtemps que les commissariats l’ont retiré pour faire place à des affaires plus récentes. Ils estiment qu’il faudrait construire une muraille de Chine dans chaque poste de police pour répondre à la demande.
Je saisis un marqueur.
20 juillet 2016.
614e jour.
Je ne crois pas au hasard, je fais confiance aux chiffres.
Je suis née le 22 mai 1985. Gémeaux ascendant Lion. Je suis ambitieuse, loyale et généreuse. Mon sens de la justice me met souvent dans des situations délicates.
En numérologie, mon chemin de vie est le 5. J’oscille entre dépendance et indépendance. Je séduis par mon charme, mes paroles et mon esprit.
Mes changements de ligne de conduite sont fréquents. J’aime les déplacements et les déménagements. Je m’investis sans réserve pour atteindre mes objectifs.
Avant ce matin de novembre, je me serais reconnue dans ce portrait.
Un de mes âges-clés est 31 ans. Les prochains, 40 et 49 ans.
Le 22 mai 1985, je venais à la vie et lâchais mon tout premier cri. Ce même jour, Jean-Paul Kauffmann était enlevé à Beyrouth. Ses ravisseurs l’ont libéré après 1 037 jours de captivité.
À son retour, meurtri, diminué, le journaliste français a déclaré avoir survécu grâce à quelques livres qu’un de ses geôliers lui avait laissés, dont la Bible et le deuxième tome de Guerre et Paix de Tolstoï qu’il a lu et relu vingt-deux fois à la lueur d’une bougie.
J’entame ma quinzième lecture.
Je pourrais citer certains passages de tête, les plus touchants, ceux qui m’ont rappelé que les plus beaux souvenirs ne sont que des instants volés aux ténèbres.
« Il était parvenu à ce degré qui nous rend bons et parfaits, car, lorsqu’on est heureux, on ne croit plus ni au mal, ni au chagrin, ni au malheur. »
Dans 423 jours au plus tard, il réapparaîtra, quelque part au bout du monde, amaigri, flottant dans ses habits. Il chassera les doutes, apportera les réponses, me libérera de ma culpabilité.
Tout rentrera dans l’ordre.
Je t’attendrai à l’aéroport, tremblante d’émotion. Tu sortiras de l’avion. Tu me verras au bas de la passerelle, ressuscitée. Tu redresseras les épaules. Tes yeux s’illumineront. Tu avanceras vers moi, la démarche hésitante.
Nous reprendrons notre vie.
Comme avant. »

Extrait
« Avis de recherche – Disparition de longue durée
Date : 14.11.2014
Lieu : Ixelles
Le matin du vendredi 14 novembre 2014, M. Éric DEGUIDE, un homme âgé de 34 ans, a quitté le domicile de sa compagne situé à Ixelles.
Depuis, il ne s’est plus manifesté.
M. DEGUIDE mesure 1 m 92 et est de corpulence mince. Il a les yeux gris-bleu et les cheveux châtains. Au moment de sa disparition, il était vêtu d’un jeans bleu, de bottines brunes et d’une veste bleu marine.
M. DEGUIDE circulait à bord d’un véhicule de marque SAAB, immatriculé FBG.454. Ce véhicule a été découvert dans le parking de l’aéroport de Zaventem en date du 19 novembre 2014.
Publié le 15/12/2014 à la requête du Procureur du Roi de Bruxelles. »

« Je suis revenue à Ranco en février de l’année passée. Au départ, je comptais m’y arrêter une semaine ou deux, le temps d’expier ma faute, de fuir les regards inquisiteurs et les reproches muets.
Je voulais revivre une page de notre histoire, sentir ta présence, admirer tes mains, ta nuque, t’écouter.
Quand j’ai pris la décision de rester, Martha m’a trouvé un appartement meublé au dernier étage de la maison de Teresa, la pharmacienne. Elle me le loue pour le prix d’un cappuccino.
Un petit salon lumineux, une chambre monacale, une minuscule salle de bains dans laquelle je me cogne de tous côtés. Les poutres apparentes lui donnent un charme désuet. Une glycine centenaire court sur la façade et étend ses coursonnes jusque sous la toiture. En avril, elle déverse ses grappes de fleurs sur mon balcon et m’enivre de son parfum.
De là-haut, j’ai une vue plongeante sur l’église du village, les ruelles tortueuses et l’immensité du lac. Par temps clair, je distingue Verbania et le sommet du Gridone à la frontière suisse. L’immuabilité des montagnes m’apaise.
Un matin, Teresa a frappé à ma porte. J’avais chauffé ma voix et entonnais Sí. Mi chiamano Mimì, l’une des plus belles arias de Puccini. N’importe qui doué de sensibilité ressentira des frissons en écoutant l’interprétation de Mirella Freni. »

« Les crimes en Belgique
Forum sur les affaires criminelles belges
Sujet : Disparition d’Éric Deguide, le 14 novembre 2014; Date: Mar 6 jan 2015 – 11: 25; Modérateur : Michel Lambert
Dans cette affaire de disparition, plusieurs éléments troublants restent sans réponse.
Les topics suivants sont développés dans des forums spécifiques :
1. La personnalité du disparu
2. Les éléments d’enquête
3. La découverte du véhicule
4. Zones d’ombre
Dans le domaine de vos possibilités, nous vous demandons de poster en citant vos sources. »

« Dès le début de l’affaire, plusieurs éléments avaient déconcerté les enquêteurs. Pour commencer, ils n’avaient décelé aucune trace du passage de Deguide à l’aéroport.
Avant les attentats du 22 mars 2016, il n’était pas possible d’obtenir ces informations, sauf si l’on pouvait préciser le nom de la compagnie aérienne ou la destination choisie. Ces données étaient d’autant plus difficiles à récolter s’il s’agissait d’un départ de dernière minute et si aucun bagage n’avait été enregistré. Aucun rendez-vous n’avait été noté dans son agenda le jour de sa disparition et personne ne s’était inquiété de son absence à une quelconque réunion. L’examen de sa messagerie électronique et de son compte bancaire n’avait apporté aucune information supplémentaire, pas plus que l’audition de ses confrères, de sa famille et de ses amis. Le rapport de téléphonie ne présentait aucun appel inconnu, ni émis, ni reçu. L’arrêt de l’activité s’était produit le 14 novembre à 8 h 45, heure à laquelle l’appareil avait été géolocalisé pour la dernière fois à Ixelles. Cela signifiait qu’il avait été coupé, que la batterie avait été enlevée ou qu’il avait été détruit. Enfin, la Saab de Deguide avait été découverte dans le parking de Zaventem, mais ne semblait jamais y être entrée. La police avait visionné les vidéos, mais n’avait trouvé aucune image. Elle n’apparaissait nulle part, comme si elle avait rejoint son emplacement par téléportation. Lorsqu’elle avait été retrouvée, Emily s’était immédiatement rendue à l’aéroport. Elle avait constaté que le siège côté conducteur avait été avancé alors qu’il était habituellement reculé au maximum considérant la taille de Deguide. De nombreuses empreintes digitales furent prélevées dans l’habitacle en plus de celles de Deguide et d’Emily, mais le volant, le pommeau de changement de vitesse et les poignées des portières avaient été nettoyés avec soin. »

À propos de l’auteur
Paul Colize est né à Bruxelles d’un père belge et d’une mère polonaise. Il vit aujourd’hui à Waterloo. Il a été lauréat des prix Landerneau du Polar, Polars Pourpres et Boulevard de l’Imaginaire, Arsène Lupin, Plume de Cristal, Sang d’Encre des lecteurs et finaliste du prix Rossel et du Grand Prix de la littérature policière. Un Jour comme les autres est son treizième roman. (Source : Éditions HC)

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Écorces vives

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En deux mots:
Il aura suffi d’une étincelle, celle qui a mis le feu à une vieille ferme du Cantal, pour que les habitants s’emparent de ce fait divers et montent à l’assaut de ces rôdeurs qui les menacent. L’heure de la vengeance a sonné.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Il suffira d’une étincelle

Pour ses débuts dans le roman Alexandre Lénot a choisi de sonder des âmes meurtries, d’explorer à partir de l’incendie d’une ferme la propagation de la rumeur, l’exacerbation des sentiments. Très noir et très dérangeant.

Dans son premier roman Alexandre Lénot illustre à merveille les observations émises en 1824 par le Genevois Charles-Victor de Bonstetten. Dans son essai «L’homme du midi et l’homme du nord», il nous explique comment le climat influe sur le caractère des habitants et comment la géographie précède l’histoire. Ce préambule pour dire combien la région désertée du massif central où l’auteur situe son récit est bien davantage qu’un paysage, mais un acteur à part entière du drame qui se joue ici. L’écriture épouse du reste la densité des forêts, ses méandres, ses mystères. Touffue, envahissante, enveloppante, il nous prend même quelquefois l’envie de tailler à la serpe pour échapper à l’oppression grandissante.
Tout commence par un geste aussi spectaculaire qu’inexpliqué: Éli, qui «était venu dans le Nord du Cantal, sur ces terres que tout le monde s’évertuait à fuir» vient mettre le feu à une masure qui semble abandonnée, avant de passer son chemin.
Le capitaine Laurentin est fait du même bois, «il avait quitté la ville pour la gendarmerie dans les montagnes, pour les longues marches avec les chiens, pour les silences imposants, pour les nuages qu’on peut voir arriver de loin.»
Aux côtés de ces deux protagonistes, l’un essayant de fuir l’autre, l’auteur choisit de laisser trois autres personnages nous donner leur version des faits, trois femmes: Lison, Louise et Céline.
Lison a perdu son mari et avec lui bien des illusions. Elle doit désormais assumer seule l’éducation de ses deux garçons. Louise est une vieille connaissance d’Éli, c’est elle qui va l’accueillir et recueillir ses confidences. Il lui explique qu’en fait, il voulait acheter la maison qu’il a brûlée. Céline, pour sa part, était venue passer quelques jours de vacances là, avant de revenir pour ne plus repartir. Trois femmes qui, comme dans le chœur des tragédies grecques, vont faire souffler le vent de l’histoire, quitte à brouiller les pistes en relayant les rumeurs qui se propagent, notamment celles de ces rôdeurs qui les menacent.
On l’aura compris, il faut des caractères trempés pour venir se perdre là. Et quand on est installé, on se bat pour son territoire, se méfiant de tout étranger qui représente une menace potentielle.
Alexandre Lénot mêle habilement ces rumeurs aux bribes de biographies, dévoilant petit à petit les raisons qui ont poussé les uns et les autres, revient sur les souffrances endurées, les raisons des rivalités. Loin du polar traditionnel, il nous fait comprendre pourquoi «ici tout le monde poussait de travers, comme les arbres fruitiers qui se contorsionnent pour aller attraper plus de lumière.»

Écorces Vives
Alexandre Lenot
Éditions Actes Sud / actes noirs
Roman
208 p., 18,50 €
EAN 9782330113766
Paru le 03/10/2018

Où?
Le roman se déroule en France, sur les hauteurs du massif central, du côté d’Auriac-l’Église.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est une région de montagnes et de forêts, dans un massif qu’on dit Central mais que les routes nationales semblent éviter. Un homme venu de loin incendie la ferme dans laquelle il espérait un jour voir jouer ses enfants, puis il disparaît dans les bois. La rumeur trouble bientôt l’hiver: un rôdeur hante les lieux et mettrait en péril l’ordre ancien du pays. Les gens du coin passent de la circonspection à la franche hostilité, à l’exception d’une jeune femme nouvellement arrivée, qui le recueille. Mais personne n’est le bienvenu s’il n’est pas né ici.
Écorces vives est construit sur une tension souterraine, un entrelacs de préjugés définitifs et de rancœurs séculaires. De ce roman noir – qui est aussi fable sociale, western rural, hommage aux âmes mélancoliques et révoltées – sourd une menace : il faut se méfier de la terre qui dort…

68 premières fois
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
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Les autres critiques
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L’Express (Delphine Peras)
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INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Éli
Il aurait voulu avoir de la dynamite. Il n’avait que de l’alcool, dans lequel il tentait de se noyer tout entier. Il avait pris un bus, puis un train, puis un autre train, puis un car, puis il avait volé un vélo qui avait déraillé puis il avait marché. Il s’était éloigné sans même y penser, mû par le simple refus de l’immobilité. Il avait balancé son téléphone par la fenêtre, quelque part après Moulins. L’appareil venait de lui apprendre l’extinction, totale et définitive, du léopard d’Égypte. Il était venu dans le Nord du Cantal, sur ces terres que tout le monde s’évertuait à fuir depuis au moins trois ou quatre générations, et il était aussi seul qu’il avait souhaité l’être, enfoui au bout de la vallée, pris entre des massifs noirs qui ne laissaient pas passer grand-chose.
Seul avec ses épaules voûtées, sa barbe blanchissante, à l’heure de poser sa hache, de s’asseoir enfin. Seul accroupi dans la terre humide et les odeurs d’humus. Seul avec tout ce qu’il portait : la mémoire de ses combats, les douleurs de ses défaites, les cicatrices de leurs rêves. Ses rêves et les siens, à elle qui ne viendrait plus ici. Il avait le sentiment d’être le dernier de sa tribu, le dernier de son espèce, et que plus personne ne viendrait raviver ses feux. Siskiyou partie, personne ne lui dessinerait plus la carte du ciel-qui-tombe, personne ne lui chanterait plus l’or du matin et la pluie du soir, personne ne lui tiendrait plus les mains quand elles tremblent. Personne ne songerait à soigner sa voix brisée. Personne ne lui ferait de parade digne d’un soleil ou d’une comète. Personne ne descendrait jamais de lui, et personne ne l’appellerait vieux père au crépuscule de sa vie. Personne ne lui embrasserait les yeux au soir du grand sommeil et personne n’égrènerait ses poussières à sa mort.
Il avait passé la nuit là, le cul crotté, entre la maison de Siskiyou, une toute petite réserve à grains aux murs épais qu’on avait transformée en habitation, et l’ancien corps de ferme en ruine qui lui faisait face. L’aube n’était plus très loin, le noir se teintait de gris et les étoiles s’éteignaient. Tout était blafard, à cette heure. Il se leva d’un bond, maladroit. Il trouva les clés de la remise, et là le réservoir d’essence de la tondeuse. Il rassembla des bouteilles de verre vides et des chiffons graisseux. Y ajouta du liquide vaisselle et du vinaigre.
À l’impact, le toit prit feu instantanément. Le deuxi謬me cocktail Molotov passa par un grand trou dans la façade de la vieille ruine. Il enflamma le parquet du premier étage. Pour la dernière bouteille, il se retourna et s’approcha au plus près de la maison de Siskiyou, vit par une fenêtre ouverte le canapé élimé, la table ronde couverte d’une toile cirée fleurie et le joli poêle à bois vert foncé. Il ferma les yeux pour ne pas pleurer, et lança son engin, à l’aveugle, de toutes ses forces. La chaleur lui sauta au visage comme une bête affamée.
En quelques minutes, la ruine entière se transforma en torche et hurla. Du métal grinçait, du vieux bois explosait. Les ronces qui grimpaient sur les murs se rabougrirent et prirent feu à leur tour. De l’autre côté, c’était moins spectaculaire, de la fumée surtout, du gris et des bouffées de noir.
Il revint à sa station, accroupi entre les deux maisons, ramena sa capuche sur son visage. Il avait entendu quelques animaux s’aventurer près de lui dans la nuit, une chouette dans un merisier et sans doute quelques biches dans le champ en contrebas, près de la rivière. Lui revinrent à l’esprit ces rituels indiens où on se couvre le visage de cendre en guise de deuil. Ça sentait le feu de bois, et par-dessus la peur, sa propre peur, alors que les flammes fleurissaient, que la végétation tout autour était prise à son tour. Le feu bondissait, joueur ayant perdu la raison, se propageant dans tout le hameau. Le grand peuplier au bord de la rivière s’embrasa d’un coup, les flammes partant de la base et se précipitant à son sommet comme si elles se livraient une course sans merci, et il sursauta, peut-être pas aussi stoïque qu’il espérait l’être. Avait-il crié ? Il refusa de se lever, s’agrippa à l’idée de ne pas bouger, de rester là, advienne que pourra, le visage en plein dans le brasier. C’est qu’il voulait désespérément être courageux, plus courageux qu’il ne l’avait jamais été. Il s’imaginait sans doute qu’alors la chaleur sécherait ses larmes, que le feu l’apaiserait enfin, se disait que sinon il n’avait qu’à se laisser réduire à néant une bonne fois pour toutes.
C’est là qu’il la vit, dans la clarté étrange de ce minuscule matin gris parcouru par le feu, en haut de la butte qui surplombait le hameau, là où le bitume s’arrêtait et où il ne restait plus qu’un petit chemin de terre.
Une silhouette fine, pas bien grande, peut-être une enfant, dont on ne distinguait pas les traits, juste des cheveux roux qui s’échappaient d’une capuche de laine grise. Elle se tenait en silence au début du chemin, pas surprise et pas effrayée, mais pas non plus tranquille, le corps comme ceux des chiens en arrêt, fixe et tendu.
Peut-être voulait-il l’éloigner, ou alors l’attraper: il se mit à courir vers elle. Il jeta un œil sur la maison qui partait en fumée et quand son regard revint vers le chemin, il n’y avait plus personne. »

Extrait
« Le capitaine Laurentin a mal en permanence. Toutes les circonstances de la vie le lui rappellent. Mais il se souvient que cette douleur n’est que résiduelle. Elle n’est pas grand-chose par rapport à sa lointaine cousine, celle qui s’était installée à demeure au temps où des chirurgiens s’acharnaient sur son genou désarticulé pour en refaire quelque chose d’à peu près fonctionnel, et où des infirmières la nuit venue se montraient généreuses en morphine.
Dans les souvenirs de ce temps-là, il y a ceux de Jeanne. Elle avait décidé de ne pas le lâcher. Cette belle femme au front calme et aux joues rosées l’avait agrippé avec douceur et fermeté pour l’empêcher de sombrer. »

À propos de l’auteur
Alexandre Lenot est né en 1976. Il vit à Paris et écrit également pour le cinéma, la radio et la télévision. (Source: Éditions Actes Sud)

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Kisanga

GRAND_Kisanga
coup_de_coeur

En deux mots:
Une société conjointe sino-française est chargée d’exploiter un fabuleux filon découvert au Kisanga. Entre Carmin, aux pratiques néocoloniales et la Shanxi Mining, qui entend régner en maître en République du Congo tous les coups sont permis.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Minerai, magouilles et affaire d’État

L’auteur de Terminus Belz est de retour avec un thriller haletant qui mêle espionnage, politique et affaires industrielles… et une réflexion très documentée sur l’exploitation de l’Afrique.

Au-delà du thriller habilement construit, ce roman est une enquête très fouillée sur la manière dont l’Afrique a été exploitée et en particulier sur la façon dont le Congo a été et continu d’après la proie de prédateurs qui n’ont pour seule éthique que leur tiroir-caisse. Comme le résume un prédicateur en citant le Deutéronomes : « « si tu passes dans la vigne de ton prochain, tu pourras manger du raisin à ton gré, jusqu’à satiété, mais que tu n’en mettras pas dans ton panier. Si tu traverses les moissons de ton prochain, tu pourras arracher des épis avec la main, mais tu ne porteras pas la faucille sur la moisson de ton prochain ». Mais le Blanc, lui, a mis la vigne dans son panier. Et il a porté la faucille sur notre moisson. Il s’appelait Léopold. Son règne a duré cent ans et l’indépendance n’a rien changé. Hier c’était l’ivoire et le caoutchouc, aujourd’hui c’est le cuivre, l’uranium, l’or et les diamants. Et à chaque fois, le sang du ndombe a coulé. Le sang des Balemba, des Bayeke, des Balunda et de beaucoup d’autres. Pour construire Bwana Changa-Changa, l’homme blanc a plongé son frère dans la misère. Il l’a fait dormir par terre, mordre par les serpents. Il l’a fait marcher dans les collines, chercher dans les buissons, soulever les pierres avec ses mains. Puis il l’a volé et ne lui a laissé que la souffrance et les larmes. Alors, un jour l’homme noir a désiré les richesses de la terre et il a chassé l’homme blanc. Il a planté son couteau dans le cœur de son frère. Et le frère de son frère l’a tué à son tour; Et le frère du frère de son frère s’est vengé. Et ce pays a saigné et continuera de saigner pendant des années par la faute du mundele. »
Kisanga est le nouvel enjeu des «saigneurs». Cet exceptionnel filon de minerai est, après d’âpres négociations, confié à la Chine et à la France par les dirigeants politiques congolais. Ils en espèrent un double profit, d’abord éviter la mainmise du seul Empire du milieu sur les infrastructures du pays, à commencer par la puissante Shanxi Mining et d’autre part une saine concurrence qui conduira à une course à la production. Et de fait l’entreprise française Carmin entend démonter qu’en trois mois, elle peut – grâce à une équipe de choc – relever ce défi et, ce faisant, faire grimper la valeur de ses actions jusqu’au ciel des investisseurs qui miseraient sur ce «nouvel eldorado du XXIe siècle.»
Ce pourrait aussi être l’occasion de redorer le blason de l’entreprise qui, lorsqu’elle s’appelait encore CMA s’était fait remarquer par des pratiques aussi illégales que criminelles. Mais avec l’aide des plus hautes autorités de l’État, elle avait réussi à étouffer le scandale. Car l’armée, sous couvert d’humanitaire, avait monté une opération de soutien baptisée «Antioche». Un journaliste qui avait eu vent de ces pratiques s’était mis en tête de rassembler des preuves, mais sans réussir.
Il semblerait toutefois que des photos prouvant le trafic et les exactions des militaires français existent et qu’un groupuscule paramilitaire congolais se soit proposé de les vendre au plus offrant. Si Da Costa n’a pas les moyens que réclament le vendeur, il se dit que l’occasion est trop belle pour faire éclater le scandale.
Voici bientôt rassemblés en RDC tous les protagonistes – officiels et cachés –pour un combat qui s’annonce à hauts risques. Très vite les premières tombent, faisant grimper la tension d’un cran. La vérité finira-t-elle par éclater? Français et Chinois vont-ils s’entendre ou au contraire tenter de tirer la couverture vers eux? Les autorités congolaises laisseront-elles sans réagir s’accumuler les cadavres? Le placement sera-t-il à la hauteur des attentes des investisseurs? Autant de questions qui vont trouver leurs réponses au fil des chapitres suivants, très habilement construits et qui vont apporter leur lot de rebondissements et révélations.
Depuis la trilogie de Marc Dugain, L’Emprise, Quinquennat et Ultime partie, je n’avais rien lu d’aussi solidement documenté et d’aussi prenant. Un roman idéal à mettre dans vos bagages, car s’il laisse un petit goût amer sur les pratiques néo-colonialistes des grandes puissances, il a tout du thriller haletant et confirme le talent de l’auteur de Terminus Belz.

Kisanga
Emmanuel Grand
Éditions Liana Lévi
Roman
traduit de l’anglais (États-Unis) par
392 p., 21 €
EAN : 9791034900022
Paru le 15 mars 2018

Où?
Le roman se déroule principalement en République démocratique du Congo, de Lubumbashi à Lutaka, mais la France y est aussi évoquée, notamment Paris et la banlieue comme Montrouge ou Bagneux, ainsi que la Mayenne avec Château-Gontier, Laval ou encore Saint-Germain-le-Fouilloux et le Vaucluse, avec Ménerbes et Cavaillon.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Joli coup pour Carmin. Le fleuron minier français signe un partenariat historique avec la Chine afin d’exploiter un exceptionnel gisement de cuivre au Congo. Annoncé en grande pompe par les gouvernements respectifs, soutenu par les banquiers d’affaires, le projet Kisanga doit être inauguré dans trois mois. Un délai bien trop court pour Olivier Martel, l’ingénieur dépêché sur place pour le piloter, mais en principe suffisant pour les barbouzes chargées de retrouver un dossier secret susceptible de faire capoter toute l’opération s’il tombait entre de mauvaises mains. Celles de Raphaël Da Costa par exemple, un journaliste qui s’est déjà frotté par le passé à Carmin et aux zones grises du pouvoir. Trois mois, le temps d’une course-poursuite haletante au cœur de la savane katangaise et sur les pistes brûlantes du Kivu, pour découvrir ce que dissimule le nom si prometteur de Kisanga. Du suspense, du rythme et un réalisme redoutable irriguent ce thriller implacable sur les nouveaux jeux d’influence en Afrique.

Les critiques
Babelio
Actualitté (Cécile Pellerin)
Page des libraires (Virginie Vallat – Librairie de Paris, Saint-Etienne)

L’Usine Nouvelle (Christophe Bys)
France Culture – émission « Le réveil culturel – Tewfik Hakem)
Blog Quatre sans quatre 
LivresHebdo (Prix Landerneau 2018)
Blog Polarmaniaque
Blog Black Novel 1 


Kisanga, le nouveau roman d’Emmanuel Grand est un condensé de suspense sur les nouveaux jeux d’influence en Afrique. Toute ressemblance avec des faits réels ne serait que pure et fortuite coïncidence… © Production TV5 Monde

Les premières pages du livre: 
« Ménerbes. À quinze kilomètres de Cavaillon.
7 heures. Le seul moment de la journée à peu près supportable en cette saison. Dans quelques heures, le soleil monterait droit dans le ciel, jaune et fier, écrasant de chaleur les sommets du petit Lubéron. Du haut de la falaise de calcite, à l’abri des massifs de chênes verts et de genévriers, on embrassait la vallée d’un seul coup d’œil. Les maisons éparses aux toits de tuiles poudrés, les champs de vigne bien alignés, les collines boisées découvrant de longs flancs crayeux, puis une route au loin, longeant la rivière.
L’homme s’avança vers le vide en prenant garde de ne pas se découvrir. Il régla ses jumelles longue portée. La visibilité était parfaite. De là où il se trouvait, il distinguait les moindres détails de la bastide du xviiie adossée à la montagne. Nichée dans une chênaie au milieu d’un terrain ceinturé d’un mur de pierres sèches, elle était composée de cinq bâtiments de hauteurs et de tailles différentes. À l’est, les façades ocre léchées par les premiers rayons du soleil donnaient sur des jardins en terrasse impeccablement entretenus. Au bout d’une allée bordée de buis et de chèvrefeuille, adossée à un haut mur et une haie d’oliviers, une pelouse aussi verte qu’un green de golf encerclait une imposante piscine rectangulaire.
L’homme regarda sa montre puis recula de quelques pas.
Il avait repéré une voiture, une grosse berline de couleur sombre, arrêtée sur une voie d’accès. Il n’y avait plus qu’à attendre. Quelques minutes, une heure tout au plus. La cible était matinale et pouvait apparaître d’un instant à l’autre. À ce moment précis, il faudrait être prêt. Allongé à ses pieds, un second homme, vêtu lui aussi d’un treillis de camouflage, surveillait les lieux à travers la lunette de sa carabine de précision.
Sa respiration était lente. Une brise légère caressait les feuilles des arbres.
Tapis dans les rochers, les deux guetteurs observaient la bâtisse sans bouger, quand soudain une silhouette apparut sur la terrasse. Le militaire fit le point sur ses jumelles. Un homme aux cheveux blancs, en robe de chambre nid-d’abeilles, tenait un bol de café à la main. Le sniper ajusta la crosse de son arme sur son épaule et resserra son index sur la queue de détente.
Le militaire à la jumelle déploya la paume de sa main gauche comme pour l’empêcher de tirer. Épiant le moindre geste du type en contrebas, il attendit que celui-ci se tourne pour se présenter sous un angle plus favorable. Alors la cible renversa la tête en arrière et vida son bol de café d’un trait. Il l’avait en pleine ligne de mire quand son walkie-talkie se mit à grésiller.
– Allô !
– Oui, mon colonel.
– Ne tirez pas. Je vais sur place. Citroën grise immatriculée CE 371 SL.
– Bien, mon colonel.
– Je suis en civil, veste bleu marine. Interdiction de faire feu sans mon accord. Je vous ferai un signe si ça tourne mal, mais pour le moment, je joue seul.
Le capitaine répercuta l’ordre à son tireur d’élite et vingt minutes plus tard, un nuage de poussière monta du chemin annonçant la Citroën qui termina sa course à l’ombre des cyprès. Le colonel en veste bleue sortit de la voiture, traversa le jardin et frappa à la porte. Le capitaine qui le suivait à la jumelle grogna entre ses dents. Le colonel était entré à l’intérieur et il ne l’avait plus en visuel. La mission venait de se compliquer singulièrement. Le sniper relâcha la pression. »

Extrait
« La Bible, continua-t-il sur un ton emphatique, dit que « si tu passes dans la vigne de ton prochain, tu pourras manger du raisin à ton gré, jusqu’à satiété, mais que tu n’en mettras pas dans ton panier. Si tu traverses les moissons de ton prochain, tu pourras arracher des épis avec la main, mais tu ne porteras pas la faucille sur la moisson de ton prochain ». Mais le Blanc, lui, a mis la vigne dans son panier. Et il a porté la faucille sur notre moisson. Il s’appelait Léopold. Son règne a duré cent ans et l’indépendance n’a rien changé. Hier c’était l’ivoire et le caoutchouc, aujourd’hui c’est le cuivre, l’uranium, l’or et les diamants. Et à chaque fois, le sang du ndombe a coulé. Le sang des Balemba, des Bayeke, des Balunda et de beaucoup d’autres. Pour construire Bwana Changa-Changa, l’homme blanc a plongé son frère dans la misère. Il l’a fait dormir par terre, mordre par les serpents. Il l’a fait marcher dans les collines, chercher dans les buissons, soulever les pierres avec ses mains. Puis il l’a volé et ne lui a laissé que la souffrance et les larmes. Alors, un jour l’homme noir a désiré les richesses de la terre et il a chassé l’homme blanc. Il a planté son couteau dans le cœur de son frère. Et le frère de son frère l’a tué à son tour; Et le frère du frère de son frère s’est vengé. Et ce pays a saigné et continuera de saigner pendant des années par la faute du mundele.
L’homme reprit sa respiration.
– Moi, je conduisais des camions. Je n’étais rien. Mais mes yeux ont vu Antioche comme je te vois, comme on voit parfois l’Histoire de son propre pays se construire devant nos yeux.
– Qui s’intéresse à Antioche aujourd’hui?
– Tout le monde. »

À propos de l’auteur
Emmanuel Grand, né à Versailles en 1966, a passé son enfance en Vendée et vit aujourd’hui en région parisienne. Il est l’auteur de deux polars très remarqués: Terminus Belz (prix PolarLens, Tenebris et prix du polar SNCF) et, en 2016, Les salauds devront payer (prix Interpol’Art). (Source : Éditions yyyy)

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Focus Littérature

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Crime de guerre en Alsace

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En deux mots:
Un apprenti journaliste enquête sur un double meurtre commis au moment de la libération du village de Katzenthal d’où il est originaire. Peu à peu, il découvre que ce crime de guerre n’en est pas un.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Le résistant, le collabo et la belle alsacienne

Le curé du village et un simple d’esprit sont retrouvés morts à Katzenthal, à la veille de la libération du village par les troupes alliées. Une troublante enquête commence.

Jean-Marie Stoerkel est comme le bon vin, il se bonifie avec le temps qui passe. Son nouveau roman en apporte la preuve éclatante, après Le Tueur à La Coiffe Alsacienne, L’Enfer De Schongauer et L’Espion Alsacien dont on retrouvera du reste la trace ici. Le récit est vif, le suspense bien construit, la documentation solide et les émotions liées à son histoire personnelle entraînent le lecteur à ne plus lâcher cette enquête qui tient tout autant du polar palpitant que d’une quête intime.
Nous sommes à la fin de 1944. Alors que la quasi-totalité du territoire peut s’abandonner aux joies de la victoire sur le régime nazi, la population de la «poche de Colmar» continue de souffrir. Jusqu’en 1945, elle va encore payer un lourd tribut avant de retrouver sa liberté. Le village de Katzenthal sera ainsi presque entièrement détruit. Quand James Monroe, Américain de Chicago et Martin Eschbach, Alsacien d’Ingersheim, entrent dans ce champ de ruines, le silence de mort qui les accueille est bien vite interrompu par une double déflagration. Le temps de se mettre à l’abri un nouveau coup de feu est tiré. De ce qu’il reste de l’église du village émerge alors Roger Schultz, l’adjoint au maire qui a réussi à éliminer l’officier nazi qui venait d’abattre le curé du village et un simple d’esprit qui n’avaient pas voulu évacuer les lieux. Quelques semaines plus tard il sera décoré pour cette action d’éclat dans Colmar en liesse.
Pendant ce temps à Katzenthal on commence à déblayer les décombres, on érige une église-baraque, on tente de panser les plaies. Thomas Sorg, qui avait choisi le maquis puis rejoint l’armée de libération et poursuivi les nazis jusqu’en Allemagne retrouve son village d’enfance, sa mère et … un pistolet Walther. Il ne lui en fallait pas davantage pour s’interroger sur ce qui s’était vraiment passé dans le village, car il semble désormais acquis que Roger Schultz faisait partie de ces hommes sans scrupules qui montraient beaucoup d’entrain dans leur collaboration.
C’est ainsi que, quelques jours avant de hisser les drapeaux tricolores et de mettre les œuvres de Hansi en vitrine de son magasin de vins de Colmar, on le voyait rire de bon cœur et faire des affaires avec les occupants.
Pour Thomas, qui venait de croiser les survivants des camps de la mort et appris la fin tragique de quelques uns de ses concitoyens, on imagine le choc et on comprend son besoin de savoir. Un besoin qui va vite devenir une nécessité, parce qu’il va découvrir que Suzel, la jeune fille dont il est en train de tomber amoureux, n’est autre que la fille de Schultz. Le résistant et la belle Alsacienne ont-ils affaire à un collabo? Thomas va devoir, bon gré mal gré, fréquenter ce notable et essayer de dénouer le vrai du faux.
Un travail de journaliste-enquêteur que l’auteur connaît bien pour avoir durant de longues années rempli les colonnes des faits divers de L’Alsace et découvert, chemin faisant, quelques secrets qui lui ont permis de construire une œuvre déjà riche de quelque quinze livres. J’imagine sa jubilation au moment de se mettre dans la peau de l’apprenti journaliste au Nouveau Rhin Français, l’organe de presse qui décide de donner sa chance à Thomas Sorg dont la plume et l’entregent font merveille, au point de créer des jalousies au sein de la rédaction.
Les entretiens qu’il réalise et les rencontres qu’il fait – de personnages ayant existé et à qui l’auteur rend ainsi hommage – lui permettront de dénouer ce crime de guerre en Alsace.
Quant à nous, amateurs de polars bien ficelés, nous gagnerons bien davantage qu’un agréable moment de lecture. En explorant cette période délicate de l’histoire de l’Alsace, on comprendra qu’il n’y a qu’un pas entre le héros et le traître, que dans de nombreuses familles on a eu des petits secrets à cacher, que l’histoire officielle n’est pas toujours la vraie et que les blessures de l’enfance ne se referment jamais complètement.

Crime de guerre en Alsace
Jean-Marie Stoerkel
Éditions du Bastberg
Coll. «Les Polars»
320 p., 14 €
EAN : 9782358590976
Paru en novembre 2017

Où?
Le roman se déroule principalement en Alsace, à Katzenthal, Colmar et dans les villages environnants, ainsi qu’aux Trois-Epis et à Breisach.

Quand?
L’action se situe fin 1944 et durant les années suivantes.

Ce qu’en dit l’éditeur
28 décembre 1944. Katzenthal, petit village viticole alsacien, vient d’être détruit dans les combats de la poche de Colmar. Deux soldats libérateurs trouvent dans l’église endommagée les corps du vieux curé et de l’idiot du village, assassinés chacun d’une balle dans la tête, et celui d’un capitaine de la Gestapo. L’adjoint au maire et riche négociant en vins Roger Schultz sera décoré pour avoir attaqué à mains nues le gestapiste après ce crime de guerre.
Fin mai 1945. Le jeune soldat Thomas Sorg revient au village après quatre ans passés dans la Résistance à Mulhouse et dans le maquis du Vercors, puis dans la Brigade Alsace-Lorraine d’André Malraux et la Première armée française.
Devenu journaliste au Nouveau Rhin Français à Colmar, il se retrouve devant un dilemme cornélien en découvrant que le père de son amoureuse était un vil collabo.
Sur fond d’illustrations de Hansi, ce thriller historique est aussi un hymne à la Résistance alsacienne, avec des portraits de héros connus et inconnus qui ont réellement existé.

Les critiques
Babelio
L’Alsace (Hervé de Chalendar)

Les premières lignes du livre
« J’ai tué Hitler ! »
Adolphe Muller en voulait à Adolf Hitler avant toute chose parce qu’il portait le même prénom que lui. C’était encore une chance que tout le monde l’appelle le Muller Dolfi et qu’il soit né à la fin de 1918, juste après que l’Alsace était redevenue française. S’il était venu au monde seulement un mois plus tôt, l’officier d’état civil du village l’aurait indubitablement écrit à l’allemande, avec un «f», et pas avec le salutaire «phe» qui lui permettait de se démarquer orthographiquement du fou furieux Führer. Il s’accrochait à cette idée même si depuis quatre ans l’administration hitlérienne, qui germanisait à nouveau les noms des lieux et des gens alsaciens, lui remettait un «f» à la place du «phe».
«Pourquoi ?», avait-il demandé la première fois à l’employé de mairie, lequel, pour garder sa place, avait signé comme tous les fonctionnaires une déclaration de fidélité au Reich et au Führer. «Germanisierung! Mais tu es trop débile pour comprendre, mon pauvre Dolfi…», avait répondu le rond-de-cuir. Celui-ci était de ceux qui incarnaient l’obéissance. Dès le premier jour, il avait abandonné sans barguigner son béret franchouillard, respectant scrupuleusement les consignes de regermanisation amplifiées par le maire et surtout l’adjoint nommé Schultz.

À propos de l’auteur
Né en 1947 à Ingersheim dans le Haut-Rhin, Jean-Marie Stoerkel a effectué une carrière de journaliste à L’Alsace à Mulhouse où il était chargé de la rubrique faits divers et justice. Il est l’auteur de quatorze précédents livres – documents, récits et romans policiers – souvent inspirés de ses enquêtes. (Source : Éditions du Bastberg)

Page Wikipédia de l’auteur 

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L’été en poche (58)

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coup_de_coeur

Black-Out

En 2 mots
Le réseau électrique européen interconnecté est victime d’une attaque de grande ampleur. L’Europe, puis l’Amérique vont devoir survivre et se défendre.

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

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Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Blaise Gauquelin (Libération)
« Sans rebuter les non-initiés, dans une langue sobre et claire, il a le mérite d’avoir été écrit avant la catastrophe de Fukushima et l’attaque des réseaux nucléaires iraniens par le virus américano-israélien Stuxnet. Depuis, il n’a de cesse d’être rattrapé par la réalité. C’est ce qui le rend à la fois intéressant et effrayant. »

Vidéo


Marc Elsberg présente son thriller «Black-Out» © Production Éditions Piranha

L’été en poche (17)

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Aux animaux la guerre

En 2 mots
Dans la meilleure veine du polar social, l’auteur nous décrit le quotidien sinistré d’une vallée vosgienne à l’heure de la désindustrialisation. Pour son premier roman, il a choisi une construction audacieuse et très réussie, en donnant tour à tour la parole à différents protagonistes.

Ma note
etoileetoileetoileetoile(j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… François Lestavel (Paris-Match)
« Au-delà de ce chant crépusculaire de la classe ouvrière, Nicolas Mathieu nous raconte magistralement la solitude d’une humanité prise au piège, réduite à l’animalité alors même qu’un gros mastif, chien débonnaire, reste sans réactions quand les hommes déchaînent leur furie. Pire, la violence est devenue désormais une marchandise comme une autre. »

Vidéo


A l’occasion du Quai du Polar 2015, Nicolas Mathieu présente «Aux animaux la guerre». © Production Librairie Mollat

L’été en poche (8)

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Les nuits de Reykjavik

En 2 mots
Cambriolages, femmes battues, trafic de drogue, tapage nocturne ou encore clochards ivres à emmener en cellule de dégrisement forment le lot quotidien d’Erlendur. Il va essayer de découvrir pourquoi et comment un clochard a été retrouvé mort dans un marécage. Petit à petit son enquête va lui permettre de retrouver la trace d’une disparue et d’élucider le mystère. Des débuts très réussis et un personnage à suivre…

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Christine Ferniot (Télérama)
« Dans ce beau livre — le treizième traduit en français —, Indridason brosse le portrait d’un homme qui sait déjà qu’il n’échappera plus à ses obsessions, éternellement à la recherche des disparus, dans une certaine « mélancolie familière ». Loin des auteurs en panne d’inspiration, prêts à jouer le jeu du préquel, le romancier livre sans doute l’un de ses meilleurs romans. »

Ressentiments distingués

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En deux mots
Un corbeau jette son dévolu sur les habitants d’une petite île. Une lettre anonyme après l’autre sème l’émoi dans la population et entraîne une enquête mêlée de suspicion généralisée et de révélations gênantes. Fini la quiétude, bonjour l’angoisse!

Ma note
etoileetoileetoile (beaucoup aimé)

Ressentiments distingués
Christophe Carlier
Éditions Phébus
Roman
176 p., 16 €
EAN : 9782752910837
Paru en janvier 2017
Sélectionné pour le Prix Charles Exbrayat 2017 et pour le Prix Orange du livre 2017

Où?
Le roman se déroule sur une île qui n’est pas précisément située.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Sur l’île, le facteur ne distribue plus de lettres d’amour. Mais des missives anonymes et malveillantes qui salissent les boîtes aux lettres.
Un corbeau avive les susceptibilités, fait grincer les armoires où l’on cache les secrets. Serait-ce Tommy, le benêt ? Irène, la solitaire ? Ou bien Adèle qui goûte tant les querelles ? Ou encore Émilie, Marie-Lucie ou Félicien ? Bien vite, les soupçons alimentent toutes les conversations. Et l’inquiétude s’accroît. Jusqu’où ira cet oiseau maléfique ?
Avec L’assassin à la pomme verte, Christophe Carlier avait séduit les amateurs de polars sophistiqués. Il nous offre ici une réjouissante histoire de rancœurs, pleine de sel et vent.

Ce que j’en pense
Après L’assassin à la pomme verte, revoici Christophe Carlier dans lancé dans une nouvelle intrigue qui met cette fois aux prises les habitants d’une petite île et un corbeau qui a décidé de troubler leur quotidien à coup de lettres anonymes. Si la première missive choque, elle est pourtant prise pour une mauvaise plaisanterie.
Mais au fil des jours et avec l’arrivée d’autres courriers énigmatiques, c’est tout le microcosme qui s’excite. Au bar de La Marine, on laisse tomber les avis de tempête et les niveaux de marée pour cette affaire autrement plus sérieuse : « L’existence d’un corbeau était un fruit autrement plus savoureux. On mordit dedans avec appétit. »
Gabriel, Valérie, René et les autres vont très vite devenir des obsédés du scénario noir, des hypothèses de plus en plus tordues, de conjectures dans lesquelles ils vont se perdre. Car si sur le continent, à force d’avancer, on aboutit parfois, sur une île on ne peut guère que tourner en rond : « On s’envoie des cartes par désœuvrement, par lassitude, pour débusquer l’inavouable. Chacun songe aux secrets de familles, aux liaisons douces et maudites, aux penchants inavoués, que le temps finit parfois par mettre au jour. »
L’auteur sait, chapitre après chapitre, comment faire monter la tension, emmener le lecteur sur des chemins de traverse et distiller de petits indices. Il a aussi l’art d’accommoder son scénario de quelques trouvailles assez savoureuses, à l’image de cette initiative d’Émilie qui choisit la technique du contre-feu. Face au vilain corbeau, elle décide «de devenir la bonne corneille. Vous verrez que dans quelques temps, on parlera beaucoup plus de moi que de lui.» Ou encore cette lettre de vœux somme toute banale, mais qui sème toutefois la peur, car elle est signée: «Il s’agissait de Carole, une jeune femme qui était née sur l’île, qui y avait grandi et qui s’était noyée deux ans plus tôt. »
Le ton devient du coup plus dramatique. Un enquêteur est dépêché sur place pour faire la lumière sur cette sombre histoire. À La Marine, les visages s’allongent, les mines se crispent. « Depuis que la première carte a été envoyée, l’île a changé. Les falaises se sont acérées, les flots sont plus violents, le vent se plaint, la nuit, avec des sanglots humains. »
Jusqu’au dénouement, on suivra cette métamorphose avec attention. Si les amateurs d’enquête policière et d’énigmes savamment construites resteront sur leur faim, il en ira bien différemment de ceux qui aiment sonder la psychologie des personnages. La semeuse de scrupules, la tourmenteuse de consciences, la moraliste perverse enveloppe toute l’île… « Son manteau s’étend d’une falaise à l’autre, fluide, cape d’encre aux noirs replis. »
Une belle réussite !

Autres critiques
Babelio 
Traversées (Nadine Doyen)
Page des libraires (Charlyne Drouhard)
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Domi C Lire 
Blog Encres Vagabondes (Brigitte Aubonnet)
Blog Lire au lit
Blog Bob Polar express 
Blog Booquin 


Présentation du livre par l’auteur – Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre

Extrait
« La première enveloppe arriva le 13 octobre, qui ne tombait pas un vendredi. Elle ne constitua un événement que pour Théodore, qui vivait seul et ne recevait jamais de courrier. Imaginant qu’elle contenait une bonne nouvelle, il l’ouvrit avec curiosité et en tira une carte postale au dos de laquelle figuraient deux phrases.
Les ayant parcourues, il déchira ce courrier malencontreux, de sorte qu’aucun de ses proches n’en soupçonna l’existence. On ne parle pas de ce genre d’envoi. Interrogé, Théodore aurait nié l’avoir reçu, mais il passa des heures à se demander qui en était l’auteur. »

A propos de l’auteur
Christophe Carlier a reçu, entre autres, pour L’Assassin à la pomme verte le prix du premier roman 2012. Il a publié en 2013 un livre sur les dessins de Sempé, en forme d’hommage (Happé par Sempé, Serge Safran éditeur). Son second roman, L’Euphorie des places de marché (Serge Safran éditeur), est paru en 2014. Après avoir travaillé dix ans à l’Académie française, il a consacré un livre aux lettres que les candidats ont adressées à l’institution pendant plus de quatre siècles (Lettres à l’Académie française, Les Arènes, 2010). (Source : Éditions Phébus)

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Tant que dure ta colère

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En deux mots
Enquêtant sur la disparition de deux plongeurs au nord de la Suède, la procureure Rebecka Martinssson va mettre la main sur les assassins et ce faisant, découvrir un épisode resté enfoui de la Seconde guerre mondiale.

Ma note
etoileetoileetoile (beaucoup aimé)

Tant que dure ta colère
Ǻsa Larsson
Albin Michel
Thriller
Traduit du suédois par Rémi Cassaigne
336 p., 20 €
ISBN: 9782226323996
Paru en septembre 2016

Où?
L’action se déroule au Nord de la Suède, dans la région de Kiruna, à Pirttilahti,Tervaskoski, Piilijärvi, Vittangi, Saarisuanto, Kurravaara, Fjällnäs, Puoltsa, Luleå ou Kilpisjärvivägen, Boden, Torneträsk, Sävast. Stockholm et Narvik sont également mentionnés.

Quand?
Ce roman se déroule de nos jours, mais revient sur des épisodes qui se sont déroulés durant la Seconde guerre mondiale et les années qui ont suivi, notamment en août 1943 et le 17 juin 1956.

Ce qu’en dit l’éditeur
Le corps d’une femme repêché dans une rivière à la fonte des neiges au nord de la Suède. Une procureure au sommeil hanté par la vision d’une silhouette accusatrice.
Des rumeurs concernant la mystérieuse disparition en 1943 d’un avion allemand au-dessus de la région de Kiruna. Une population locale qui préfère ne pas se souvenir de sa collaboration avec les Nazis durant la guerre. Sur les rives battues par le vent d’un lac gelé rode un tueur prêt à tout pour que le passé reste enterré sous un demi-siècle de neige et de glace…
Un thriller psychologique complexe et plein de rebondissements. La nouvelle enquête de Rebecka Martinsson.

Ce que j’en pense
« Je me souviens comment nous sommes morts. Je me souviens et je sais. C’est ainsi désormais : je sais certaines choses même si je n’y étais pas. Mais je ne sais pas tout, loin de là. Il n’y a pas de règles. Les gens, par exemple : parfois ce sont des pièces ouvertes où je peux entrer. Parfois ils sont fermés. Le temps n’existe pas. Il est comme balayé. L’hiver est arrivé sans neige. Il a gelé dès septembre, mais la neige a tardé. C’était le 9 octobre. L’air était froid, le ciel très bleu. Un de ces jours qu’on aimerait verser dans un verre et boire. J’avais dix-sept ans. Si j’étais encore en vie, j’en aurais dix-huit aujourd’hui. Simon en avait presque dix-neuf. »
On l’aura compris. La première originalité de ce thriller est de confier la narration à l’une des victimes, Wilma Persson, partie plonger avec son ami Simon Kyrö au lac Vittangijärvi. Sportifs aguerris, ils ne craignent pas la couche de glace et creusent un trou pour partir à la recherche d’une épave: « Là-dessous, il y avait un avion. Et nous étions les seuls à la savoir. Du moins, c’est ce que nous pensions. »
À l’aide d’une porte, leur assassin va les empêcher de remonter et leur offrir une fin particulièrement atroce.
Plusieurs mois après le meurtre, l’esprit de Wilma «voit» les gens s’agiter : « Je regarde l’homme qui me trouve. Il vomit dans la neige fraîche. Il compose le 112 et se dit que jamais plus il ne boira l’eau de la rivière. »
L’enquête est confiée à la procureure Rebecka Martinssson et à l’inspecteur Anna-Maria Mella. L’appel à témoins n’ayant pas eu le résultat escompté, elles décident de se rendre sur les lieux, d’interroger tous les voisins – peu nombreux – ainsi que les membres de la famille et ne tardent pas à soupçonner les frères Krekula, dont la réputation va bien au-delà du cercle de la commune. Car Tore et Hjalmar sont les fils d’Isak, devenu subitement riche pendant la Seconde guerre mondiale avec son entreprise de transports. Et n’ont aucune envie que la police ne vienne mettre le nez dans leurs affaires. Mais leurs menaces auront l’effet contraire à celui escompté: « ils ont cherché à m’intimider parce qu’ils savent quelque chose ou sont mêlés à cette affaire »
S’ils sont peu nombreux, les témoignages vont petit à petit livrer des bribes d’histoires. Les deux plongeurs ne seraient-ils pas morts à cause de la cargaison que transportait cet avion ? Le couple de retraités sauvagement assassiné par des soi-disant rôdeurs a-t-il un lien avec les frères Krekula ? Entre trahison et collaboration, n’y a-t-il pas un règlement de comptes entre les mouvements de résistance et les soutiens au régime nazi ?
En creusant la personnalité de Hjalmar et Tore, en découvrant cet épisode de juin 1956 qui les a à jamais marqués, Rebecka va faire un grand pas vers la résolution de l’énigme, cachée derrière deux versets du livre de Job: « Oh ! si tu m’abritais dans le séjour des morts, si tu m’y cachais, tant que dure ta colère… »
Après Stieg Larsson et Lars Kepler, je vous propose de découvrir avec Ǻsa Larsson
une autre représentante, diablement efficace, du thriller scandinave.

Autres critiques
Babelio 
L’Express (Sandra Benedetti)
Blog À propos de livres 

Les premières pages

À propos de l’auteur
Ǻsa Larsson a grandi à Kiruna, 145 km au-dessus du cercle polaire Arctique, où se déroulent ses romans. Avocate comme son héroïne, elle se consacre désormais à l’écriture. Les cinq tomes de la série autour de Rebecka Martinsson sont en cours de traduction dans 30 pays. (Source : Editions Albin Michel)

Site Wikipédia de l’auteur https://fr.wikipedia.org/wiki/Åsa_Larsson

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Cet été-là

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Cet été là
Lee Martin
Sonatine
Roman
traduit de l’anglais par Fabrice Pointeau
320 p., 21 €
EAN : 9782355845581
Paru en février 2017

Où?
Le roman se déroule aux Etats-Unis, principalement dans l’Indiana. On y traverse des endroits appelés Gooseneck, Honeywell, Tower Hill, Georgetown, Jasper, Brazil ou encore Martinsville.

Quand?
Le narrateur se situe de nos jours pour raconter des faits qui se sont déroulés trente ans auparavant (voir extrait ci-dessous).

Ce qu’en dit l’éditeur
Un thriller poignant, sélectionné pour le prix Pulitzer du meilleur roman.
Tout ce qu’on a su de cette soirée-là, c’est que Katie Mackey, 9 ans, était partie à la bibliothèque pour rendre des livres et qu’elle n’était pas rentrée chez elle. Puis peu à peu cette disparition a bouleversé la vie bien tranquille de cette petite ville de l’Indiana, elle a fait la une des journaux nationaux, la police a mené l’enquête, recueilli des dizaines de témoignages, mais personne n’a jamais su ce qui était arrivé à Kathy.
Que s’est-il réellement passé cet été là ?
Trente ans après, quelques-uns des protagonistes se souviennent.
Le frère de Katie, son professeur, la veuve d’un homme soupçonné du kidnapping, quelques voisins, tous prennent la parole, évoquent leurs souvenirs. Des secrets émergent, les langues se délient.
Qui a dit la vérité, qui a menti, et aujourd’hui encore, qui manipule qui ?
Avec ce magnifique roman polyphonique, littéralement habité par le désir et la perte, Lee Martin nous entraîne dans la résolution d’un crime à travers une exploration profonde et déchirante de la nature humaine.

Ce que j’en pense
***
« J’avais pris trop de came, deux fois plus que d’habitude, et maintenant, la vérité, c’est que je me souviens de rien. Croyez-moi, mon frère, j’ai essayé. Tout a disparu. C’est comme si c’était jamais arrivé.
Il étaient dans une impasse. Que faites-vous, se demanda M. Dees, quand votre fille a disparu depuis quatre jours, que vous avez un revolver pointé sur la tête de l’homme que vous savez responsable, mais que celui-ci ne peut pas – ou ne veut pas – vous dire ce que vous voulez savoir ? Vous revenez en arrière. Voilà ce que pensa M. Dees. C’est ce qu’il disait à ses élèves. Décomposez le problème en ses parties, focalisez-vous sur un calcul plus simple et apprenez-le. Remontez jusqu’à avoir appris tout ce que vous avez besoin de savoir pour trouver la réponse que vous croyiez hors de portée. »
M. Dees ne pouvait pas mieux résumer ce thriller, ni mieux expliquer comment il va tenter d’expliquer au lecteur ce qui s’est passé chez les Mackey ce soir-là, quand Katie a disparu : en décomposant le problème, en retraçant morceau par morceau le fait divers qui a secoué toute la communauté, que l’on imaginait sans histoires, de Gooseneck. Dans un tel endroit, où chacun connaît son voisin, où la plupart des habitants travaillent à la verrerie – même si cette dernière est sur le déclin – et où tout étranger est repéré dès qu’il entre en ville, la vie est paisible. La famille Mackey peut même être le symbole de ce petit bonheur tranquille. C’est du reste ce que pense Henry Dees, qui observe les faits et gestes des Mackey à la manière d’un entomologiste. Engagé pour donner des leçons de mathématiques à Katie, il est littéralement fasciné par cette élève si belle et si gentille.
Il profite de ses loisirs pour humer les mêmes pétales de fleurs que la jeune fille, pour lui soustraire une mèche de cheveux, pour prendre des photos de la maison et même pour s’introduire dans la maison. Poussé par une irrépressible envie, il ira même jusqu’à embrasser son élève sur la joue.
Un geste qui va énormément le perturber et qui pourrait même l’anéantir s’il savait que Raymond R., son voisin, l’épie à son tour. Pourtant lorsque Katie prend son vélo pur ramener des livres à la bibliothèque et qu’elle ne rentre pas, ni l’un ni l’autre ne sera en mesure d’expliquer cette disparation.
Contrairement aux thrillers qui mettent les enquêteurs au premier plan, la trame tourne ici autour de ce curieux microcosme, de cette communauté et des relations que les uns entretiennent avec les autres. La bonne idée de l’auteur étant de donner successivement à chacun la parole.
Outre Henry et Raymond, Junior et Gilley, les père et frère de Katie et Clare, l’épouse de Raymond vont nous livrer «leur» vérité dans une ambiance de plus en plus lourde au fur et à mesure que la disparition de Katie prend un caractère définitif.
Entre omissions et témoignages partiels, voire partiaux, on va découvrir que chacun cache des choses, des déviances, des obsessions.
Cependant, à force de déconstruire et de reconstruire, d’assembler des bribes, la vérité va finir par éclater…
Le premier roman – pour moi, il ne s’agit pas à proprement parler d’un thriller – de Lee Martin traduit en français nous permet de découvrir une plume incisive et une œuvre que l’on ne manquera pas de suivre.

Autres critiques
Babelio 
Blog Les pages de Sam
Blog Croqueuse-Livres
Blog L’écran à la page 

Extrait
« Je n’ai jusqu’à présent jamais réussi à relater cette histoire et le rôle que j’y ai tenu, mais écoutez, je la raconterai en toute honnêteté : un homme ne peut vivre qu’un temps avec une telle chose sans la partager. Mon nom est Henry Dees et j’étais alors enseignant – professeur de mathématiques et tuteur pendant l’été auprès d’enfants tels que Katie qui en avaient besoin. Je suis désormais un vieil homme, et même si plus de trente années se sont écoulées, je me rappelle encore cet été et ses secrets, la chaleur et la manière qu’avait la lumière de se prolonger le soir comme si elle n’allait jamais partir. Si vous voulez écouter, vous allez devoir me faire confiance. Sinon, refermez ce livre et retournez à votre vie. Je vous préviens : cette histoire est aussi dure à entendre qu’elle l’est pour moi à raconter. »

A propos de l’auteur
Lee Martin vit à Colombus, dans l’Ohio, ou il enseigne la littérature. Cet été-là est son premier roman traduit en français. (Source : Éditions Sonatine)

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