La fugue thérémine

VILLIN_la_fugue_theremine  RL_ete_2022

En deux mots
Durant les années folles un ingénieur russe développe un instrument révolutionnaire qui permet de créer des sons à l’aide de ses bras. Les soviétiques décident de l’envoyer en Europe et aux États-Unis pour une tournée de concerts. Le triomphe de ces représentations va le pousser à prolonger son séjour. Il reste toutefois surveillé.

Ma note
★★★ (bien aimé)

Ma chronique

L’ingénieur visionnaire et le système soviétique

Dans cette étonnante biographie romancée, Emmanuel Villin retrace la vie de Lev Sergueïevitch Termen. Cet ingénieur russe a révolutionné le monde musical, goûté au goulag et succombé dans l’indifférence. Le voici réhabilité.

En refermant ce roman, il faut quasiment se pincer pour être sûr qu’on n’a pas rêvé. La folle histoire de Lev Sergueïevitch Termen n’est en effet pas née de l’imagination d’Emmanuel Villin. Comme nous l’apprend sa fiche sur Wikipédia, cet ingénieur russe a bel et bien existé, son nom ayant été francisé en Léon Thérémine. Thérémine comme le nom de l’instrument qu’il a inventé et qui a subjugué les foules dans les années 1920.
Mais avant la grandeur, l’auteur préfère commencer par la décadence avec un chapitre initial qui se déroule en 1938 et raconte l’exfiltration de l’ingénieur à New York pour le ramener à Moscou à bord d’un cargo. Sans doute parce que le Kremlin considérait qu’il avait perdu le contrôle sur son agent.
Tout avait pourtant si bien commencé! Son instrument de musique est si révolutionnaire que les soviétiques décident d’organiser une tournée européenne pour démontrer le génie de ses savants. De Berlin à Paris puis à Londres, il crée «la sensation devant un public stupéfait par ce prodige qui, debout derrière une sorte de pupitre d’écolier surmonté d’une antenne, parvient à extirper des sons à partir du vide, se contentant de déplacer ses mains dans l’air tel un chef d’orchestre conduisant un ensemble invisible. Les spectateurs venus en foule sont restés sans voix devant ce jeune homme aux yeux bleu-gris, les cheveux frisés, le visage barré d’une fine moustache blonde, un peu perdu dans son habit noir, qui pétrit l’air, le caresse, effilant de ses doigts fins cette musique mystérieuse, née hors de tout instrument. Frappés d’admiration, des milliers de curieux ont acclamé le jeune thaumaturge qui affichait sur scène un visage extasié. Lev a intégré à ses performances un système de jeu de lumière — l’illumovox — directement connecté à son instrument et qui répond aux variations de tonalités.»
Le succès est tel que l’Amérique le réclame. Une nouvelle tournée de trois semaines est programmée, avec un égal triomphe.
Lev se sent alors pousser des ailes et transforme la suite de son hôtel en laboratoire pour y poursuivre ses recherches. Il cherche aussi des interprètes capables de le suppléer sur scène. Parmi eux, Clara est la plus douée. Il va très vite tomber amoureux d’elle. Sauf qu’il est déjà marié et que Katia se languit de son mari. Après avoir rongé son frein, elle se décide à rejoindre Lev à New York.
Les retrouvailles sont plutôt glaciales. Lev parvient à éloigner Katia en lui trouvant un appartement dans le New Jersey, où vivent de nombreux immigrés russes, et mène alors la belle vie aux côtés de Clara, écumant les cabarets. «Les années folles foncent à toute allure» et donnent même à l’inventeur l’idée d’un appareil qui fonctionnerait sur les mouvements des danseurs plutôt que des bras.
«Lev est en Amérique depuis un peu plus d’un an et possède déjà quatre smokings, autant de cannes et le double de paires de boutons de manchettes. Le bolchévique a désormais des allures de dandy. Bientôt, il achètera une Cadillac, un petit V8 coupé qu’il choisira noir par souci de discrétion. En haut lieu, on surveille la transformation avec circonspection, mais pour l’instant on laisse aller, la mayonnaise semble prendre, veillons à ne pas la faire tourner en intervenant trop vite, et puis cet embourgeoisement n’est-il pas la couverture parfaite?»
Avec deux associés, il crée une société dont l’ambition est de produire puis vendre un appareil par foyer américain. Pour cent soixante-quinze dollars il propose son premier modèle, le RCA Theremin et voit les clients se presser pour tester «cette machine étrange et magique». Parallèlement, il multiplie les inventions. Il travaille d’arrache-pied sur un signal pour batterie de voiture; un signal pour la jauge d’huile d’une voiture; un émetteur radio pour la police; une machine à écrire sans fil capable d’envoyer directement des articles à une rédaction ou encore un véhicule porté par un champ magnétique pouvant ainsi traverser un pont invisible. Mais nous sommes en 1929 et la crise économique va briser son entreprise en quelques semaines, marquant ainsi la fin de son état de grâce.
Dans la seconde partie du roman, Emmanuel Villin va nous raconter les années noires qui ont suivi et l’énorme gâchis qui en est résulté. L’épopée scientifique vire alors au drame politique. On passe des scènes newyorkaises aux camps du goulag.
Avec Miguel Bonnefoy et son roman L’inventeur, voici un second roman qui nous permet de découvrir un scientifique oublié du siècle passé. Une sorte d’inventaire des occasions manquées.

La fugue thérémine
Emmanuel Villin
Asphalte éditions
Roman
168 p., 18 €
EAN 9782365331159
Paru le 25/08/2022

Où?
Le roman est situé principalement aux Etats-Unis, notamment à New York. On y évoque une tournée européenne passant par Londres, Berlin et Paris et l’Union soviétique, de Moscou aux camps du goulag en Sibérie.

Quand?
L’action se déroule durant quasiment tout le XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Né sous le tsar, mort en 1993, Lev Thérémine a été soldat de l’Armée rouge, a rencontré Lénine, est parti à la conquête des États-Unis, a connu la fortune… et le goulag. En 1920, cet ingénieur russe de génie a conçu un instrument de musique avant-gardiste, le seul dont on joue sans le toucher : le thérémine. Au seul mouvement des mains, l’électricité se met à chanter, produisant un son étrange, comme venu d’ailleurs. De Hitchcock aux Beach Boys, de la musique électronique à Neil Armstrong, c’est tout un pan de la culture populaire du XXe siècle qui va succomber au charme envoûtant du thérémine.
Dans La Fugue Thérémine, Lev est le héros du roman de sa vie, entre ses glorieuses tournées européennes et américaines à la fin des années 1920, le faste de sa vie new-yorkaise et ses amours déçues à l’ombre de la Grande Dépression. Mais malgré le succès de son invention, personne dans les hautes sphères soviétiques n’oubliera de le rappeler à l’ordre concernant sa mission.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le 1 Hebdo
Cultures sauvages


Emmanuel Villin présente La fugue Thérémine © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Ouverture
Le ronronnement de la tuyauterie a étouffé le premier coup de sonnette. Matinal, Lev procède à sa toilette quotidienne dans la salle de bain de l’étage. Alors qu’il a fermé le robinet d’eau chaude et appuie la lame affûtée de son rasoir à la base de son cou, un deuxième coup de sonnette retentit. Les joues couvertes de savon à barbe bientôt rosi d’un filet de sang, il contemple un instant sa figure pâle traversée par une ombre d’effroi. Il reste ainsi de longues secondes, les bras ballants, face au miroir qui lui renvoie l’image de l’homme qu’il est devenu et que, tôt ou tard, on cherchera à effacer, avant qu’une troisième sonnerie, plus appuyée cette fois, le sorte de sa torpeur.
Se ressaisissant, il s’empare d’une serviette éponge pour retirer la mousse de son visage et, sans vraiment y croire, en dissiper le trouble. Une volée de marches le conduit au rez-de-chaussée. De son pied, il pousse sur le paillasson le journal du matin, s’attarde quelques secondes sur la manchette puis se résout à ouvrir la porte d’entrée. Deux hommes vêtus du même pardessus gris lui font face. L’un d’eux, le plus massif, se saisit fermement de la poignée extérieure, interdisant à Lev le moindre mouvement de recul. Il ne les connaît pas, mais inutile d’échanger un mot, il sait pourquoi ces deux-là sont venus. Et inutile de les laisser retourner l’appartement, Lev leur facilitera la tâche. Aussi leur demande-t-il de patienter dans le vestibule le temps de finir de se préparer.
De retour à l’étage pour passer un complet et nouer une cravate, il entreprend de réunir quelques effets personnels, mais dans la précipitation ne trouve pas ce qu’il cherche, fait tomber un verre en cristal qui se brise en mille éclats qu’il piétine sans même s’en rendre compte. Alors il jette dans le sac en cuir brun que vient de lui offrir son épouse pour son anniversaire des objets inutiles, tout ce qui veut bien passer sous sa main à cet instant, divers papiers à en-tête de sa société, une minuscule poupée russe ainsi que son fer à souder au gaz.
Lavinia, que l’agitation de son mari a fini par tirer du sommeil, passe la tête par la porte de la chambre entrouverte et l’interroge. Lev l’informe qu’il doit partir en voyage d’affaires, un contrat à conclure de toute urgence, aucune raison de s’inquiéter, il sera de retour dans deux ou trois jours. La jeune femme affiche un air d’abord circonspect qui vire brusquement à la frayeur. C’est qu’elle vient de repérer les deux hommes en imperméable en bas de l’escalier. L’un d’eux consulte sa montre-bracelet en métal gris tandis que le second appuie son dos de lutteur contre la porte d’entrée, sans un regard ni un mot pour elle. Lev rassure à nouveau sa femme, lui promet que tout va bien et qu’il la retrouvera très prochainement.
Comme il s’engage dans l’escalier, Lavinia, vêtue d’une simple chemise de nuit en soie carmin, attrape son mari par le bras, le somme de la mettre au courant de ses véritables intentions, mais celui-ci se dégage et se dirige vers la sortie. Elle le suit sans prendre la peine de revêtir un peignoir, hausse la voix, imaginant qu’une scène devant des inconnus pourrait embarrasser son mari, lequel se trouverait alors contraint de lui fournir quelque explication. Mais elle est stoppée net par les deux types qui lui font barrage, le poing serré sur ce que Lavinia jurerait être un revolver. Ils lui signifient d’un coup d’œil sans équivoque qu’il serait vain d’aller plus loin, avant de pousser Lev sur le trottoir et de claquer la porte au nez d’une Lavinia sidérée.
La suite se déroule tout aussi vite. Une Chevrolet Master Deluxe noire est garée au pied de l’immeuble, moteur allumé. Un troisième acolyte, qui se tient au volant, ouvre la portière arrière, dite « porte suicide », commode pour précipiter à pleine vitesse un homme sur le pavé, et par laquelle Lev est poussé sans ménagement à l’intérieur. Aussitôt, la voiture aux allures de corbillard, dont la lunette arrière est obstruée par un rideau à fronces, dévale l’avenue en trombe.
Assis entre ses deux ravisseurs, Lev garde la tête baissée sans même un regard pour cette ville où il a vécu dix ans et, compte tenu des circonstances, qu’il sait n’avoir aucune chance de revoir un jour. Tout juste jette-t-il un coup d’œil circulaire à l’intérieur de l’habitacle tapissé de velours mastic qui lui évoque les murs d’une cellule capitonnée. Pas plus que chez lui une demi-heure plus tôt il n’oppose de résistance, conscient de ne disposer d’aucune échappatoire. Serrant sur ses genoux son sac en cuir, il demande quand sa femme pourra le rejoindre, mais n’obtient en guise de réponse que trois visages impassibles.
La Chevrolet continue sa descente vers la façade fluviale enserrant l’île comme les mâchoires d’un Léviathan. Arrivé à hauteur de Soho, le véhicule oblique vers l’est, traverse le Holland Tunnel, longe Liberty State Park pour arriver à proximité de Claremont Terminal. Une fois garés derrière un entrepôt à l’abri des curieux, les deux hommes poussent Lev à l’extérieur et lui donnent l’ordre de se déshabiller avant de lui fournir un pantalon de pont et un caban crasseux. Cela fait, ils se débarrassent de ses vêtements civils dans une benne à ordures, provoquant la débandade d’une horde de rats répugnants.
Arrive, comme sorti de nulle part, un homme en tenue de marin. Sans échanger le moindre mot avec ce dernier, le duo de la Chevrolet lui confie Lev avant de remonter à bord de leur véhicule, d’où ils observent les deux s’éloigner vers le quai où est amarré un cargo vraquier prêt à prendre le large. L’opération n’a pas pris plus d’une heure.

Tandis que son mari s’apprête à quitter secrètement le pays, Lavinia se trouve toujours dans l’entrée. Elle s’est assise à même le sol et ramasse maintenant le New York Times du 15 septembre 1938 piétiné par les deux inconnus. Les yeux brouillés de larmes, elle survole les gros titres, comme si elle pouvait y trouver une réponse au cauchemar qu’elle est en train de vivre. Le quotidien affiche en une des événements de la plus haute importance. Son regard s’arrête sur les titres en caractères gras qui évoquent notamment le retour en urgence du président Roosevelt à Washington à la suite des tensions extrêmes en Europe, le voyage du Premier ministre Chamberlain à Berlin où il doit rencontrer Hitler, l’affaire du sandjak d’Alexandrette.
Elle tourne machinalement les pages à la recherche d’une explication qu’elle sait pourtant ne pas pouvoir trouver dans le journal. Aussi se contente-t-elle de fixer du regard la photographie de Marilyn Meseke, qui vient d’être élue Miss America, douzième du nom. La jeune femme de vingt et un ans originaire de l’Ohio pose dans la grande salle du Steel Pier, un parc d’attractions d’Atlantic City, affublée d’une couronne, un sceptre dans une main et un immense trophée dans l’autre, les épaules couvertes d’une longue cape ourlée qui lui donne cet air maladroit de petite fille jouant à la princesse dans un royaume de carton-pâte. Lavinia, elle, pressent que la fin du conte de fées vient de sonner.
Alors, dans la solitude de son appartement froid et désert, toujours vêtue de sa chemise de nuit sur laquelle perlent des larmes, elle se relève pour esquisser quelques pas de danse, les paupières closes, cherchant à lier son âme à celle de son mari qui vient de disparaître sous ses yeux et dont elle s’aperçoit qu’elle ignore presque tout. Elle n’a maintenant d’autre secours que ces rituels ancestraux pour convoquer une puissance invisible, une danse qui est autant un moyen de résistance qu’une façon de partager sa douleur. Ses pieds se mettent à bouger, puis ses bras, sa tête, et bientôt tout son être entre en mouvement, se renverse, se penche. Lavinia garde les yeux fermés, cependant que son corps agité et tremblant se cambre, se courbe, se brise de mille manières ; les mouvements infinis de ses membres se croisent et se confondent dans un tourbillon, jusqu’à ce qu’elle perde connaissance, glissant sur le sol, auréolée de la longue chemise de nuit en soie qui forme autour d’elle comme une nappe de sang.

Première partie
LA masse puissante du Majestic s’apprête à quitter le port de Southampton, encore enveloppé dans une épaisse brume. Le paquebot a pour destination New York, où il arrivera six jours plus tard. Parmi le millier de membres d’équipage et les deux mille passagers, dont environ neuf cents émigrants, se trouve celui qu’on appelle désormais Léon Thérémine. Sur la fiche que les autorités américaines lui demanderont de remplir à son arrivée à Ellis Island, il inscrira cependant :

Nom : Lev Sergueïevitch Termen
Né le : 27 août 1896 à Saint-Pétersbourg
Profession : ingénieur
Situation : célibataire

Ce qui n’est que partiellement exact.
Lev n’appartient ni à la classe des émigrants ni à celle des touristes : il est une sorte d’envoyé spécial, digne représentant de la classe ouvrière russe, chargé de conquérir les États-Unis d’Amérique après avoir enchanté l’Europe. Il voyage en première classe. Il est en mission. Celle-ci, d’une durée initiale de six semaines, durera dix ans.
Dehors, l’air est glacial. Un vent arctique violent souffle sur le sud de l’Angleterre, plongé dans ce que les annales météorologiques retiendront comme le Great Christmas Blizzard. Le Russe en a vu d’autres et ce qui le préoccupe, en ce matin du 14 décembre 1927, ce n’est pas l’épaisse couche de neige qui recouvre les environs. »

Extraits
« Lev a le triomphe modeste. De Berlin à Paris puis à Londres, il vient en effet de boucler une tournée au cours de laquelle il a créé la sensation devant un public stupéfait par ce prodige qui, debout derrière une sorte de pupitre d’écolier surmonté d’une antenne, parvient à extirper des sons à partir du vide, se contentant de déplacer ses mains dans l’air tel un chef d’orchestre conduisant un ensemble invisible. Les spectateurs venus en foule sont restés sans voix devant ce jeune homme aux yeux bleu-gris, les cheveux frisés, le visage barré d’une fine moustache blonde, un peu perdu dans son habit noir, qui pétrit l’air, le caresse, effilant de ses doigts fins cette musique mystérieuse, née hors de tout instrument. Frappés d’admiration, des milliers de curieux ont acclamé le jeune thaumaturge qui affichait sur scène un visage extasié. Lev a intégré à ses performances un système de jeu de lumière — l’illumovox — directement connecté à son instrument et qui répond aux variations de tonalités. Tandis qu’il frôle une touche invisible dans l’espace, une lumière projetée sur un écran passe par toutes les nuances spectrales, du vert sombre au rouge éclatant, sans autre limite que la perception visuelle. Lev ne se contente pas de jouer de la musique, il la colore et la rend visible, inventant ni plus ni moins le principe du spectacle son et lumière. La presse compare les spectateurs sortant des représentations aux premiers fidèles après la révélation des miracles. On prédit même la disparition des musiciens, anéantis par l’électricité, remplacés par le seul chef d’orchestre qui, face au public et non plus de dos, conduirait les ondes de ses propres mains. » p. 27

« On comprendra aisément que Lev, s’il a eu chaud, souhaite garantir ses arrières et, conseillé par le cabinet de droit de la propriété intellectuelle Dowell & Dowell, s’empresse de déposer à son tour un brevet détaillant les caractéristiques de son instrument. Sous le n° 1661058, celui-ci précise ainsi qu’il s’agit d’un « système de génération de sons commandé par la main et comprenant un circuit électrique incorporant un générateur d’oscillations, ledit circuit comprenant un conducteur ayant un champ qui, lorsqu’il est influencé par une main se déplaçant à l’intérieur, fera varier la fréquence de résonance dudit circuit en fonction du mouvement de ladite main uniquement, et un circuit d’émission de tonalités connecté audit circuit d’émission de tonalités en fonction des variations électriques se produisant dans le circuit. » La rédaction est certes absconse, mais on n’est jamais trop prudent. » p. 48-49

« Lev est en Amérique depuis un peu plus d’un an et possède déjà quatre smokings, autant de cannes et le double de paires de boutons de manchettes. Le bolchévique a désormais des allures de dandy. Bientôt, il achètera une Cadillac, un petit V8 coupé qu’il choisira noir par souci de discrétion. En haut lieu, on surveille la transformation avec circonspection, mais pour l’instant on laisse aller, la mayonnaise semble prendre, veillons à ne pas la faire tourner en intervenant trop vite, et puis cet embourgeoisement n’est-il pas la couverture parfaite? Lev passe néanmoins le plus clair de son temps habillé d’une blouse blanche pour mettre au point de nouveaux appareils électroniques et des instruments de musique, dont la première boîte à rythme, le thérémine à clavier ou le violoncelle thérémine, qui se joue, comme il se doit, sans frotter la moindre corde. Entre deux coups de fer à souder, Lev reçoit les personnalités les plus en vue de l’époque, parmi lesquelles un trio de violonistes prometteur composé du jeune Yehudi Menuhin, de Charlie Chaplin et d’Albert Einstein. Le premier se fait discret, le deuxième s’empresse d’acquérir un exemplaire du modèle RCA. Quant au troisième, qui a assisté à la première démonstration du thérémine à Berlin, il aime à converser longuement avec Lev. L’auteur de la théorie de la relativité générale lui fait part de son intérêt pour l’interaction entre musique et figures géométriques – deux ans plus tard, Lev mettra au point le rythmicon, un instrument capable de reproduire des dessins sur un projecteur.
Un après-midi qu’il se trouvait dans l’atelier de Lev, l’Allemand aux cheveux hispides expose à son hôte sa conception de la musique et de la composition.
Voyez-vous, Beethoven crée de la musique, alors que celle de Mozart est si pure quelle semble avoir toujours existé dans l’univers, comme si elle attendait d’être découverte par lui. En ce qui me concerne, j’applique ni plus ni moins la même démarche: comme lui, je cherche à découvrir la musique des sphères, explique-t-il, affichant son éternel visage bienveillant. » p. 60-61

« Cependant, en septembre, un statisticien estime que les cours de la bourse ont atteint ce qu’il considère être un plateau perpétuel et juge qu’un krach est inévitable. Peu nombreux sont ceux qui prêtent l’oreille à ce trouble-fête; tout le monde plane, ivre de progrès et d’une prospérité que rien ne semble pouvoir entraver. Le même mois, le New York Times annonce la mise sur le marché pour cent soixante-quinze dollars du RCA Theremin, premier modèle de l’instrument de Lev à être commercialisé. La publicité qui accompagne cette sortie souligne que l’appareil n’exige aucune formation et que tout le monde peut en jouer simplement en bougeant les mains. «Même Aladin devait frotter sa lampe, laquelle ne jouait même pas de musique!» ironise la réclame, et Lev d’être présenté comme supérieur à un génie. On peut essayer l’instrument au showroom Wurlitzer sur la 42° rue. Un manuel d’utilisation est édité, illustré de photographies d’une élève de Lev, Zenaide Hanenfledt, fille d’un général du tsar naturalisée américaine. Les clients se pressent pour tester cette machine étrange et magique. » p. 78

« – un signal pour batterie de voiture;
– un signal pour la jauge d’huile d’une voiture;
– un émetteur radio pour la police;
– une machine à écrire sans fil capable d’envoyer directement des articles à une rédaction;
– un véhicule porté par un champ magnétique pouvant ainsi traverser un pont invisible.
Si en ce début de XXI° siècle on attend toujours la dernière, force est de reconnaître que Lev a, avec quelques longueurs d’avance, anticipé Internet et le courrier électronique. Les trois associés sont sur la bonne voie. » p. 99

À propos de l’auteur
VILLIN_emmanuel_©DR_librairie_mollatEmmanuel Villin © Photo DR – Librairie Mollat

Emmanuel Villin est né en 1976. Sporting Club, son premier roman (sélection Prix Stanislas du Premier Roman, Lauréat Prix Écrire la ville 2019) est sorti chez Asphalte en 2016 (Folio, 2018). A suivi Microfilm en 2018. La Fugue Thérémine est paru en 2022.

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Là où le crépuscule s’unit à l’aube

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  RL_Hiver_2022

En lice pour le Prix des Romancières 2022

En deux mots
Julia, sans le sou, est contrainte de trouver refuge chez sa sœur à Saint-Pétersbourg. C’est là qu’elle va rencontrer le séduisant William Brandt, l’un des meilleurs partis du pays. Faisant fi des conventions, ils décident d’unir leurs destinées et d’oublier les troubles qui commencent à secouer la Russie.

Ma note
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique

Une famille dans la tourmente de 1917

En poursuivant l’exploration de son arbre généalogique Marina Dédéyan nous offre une formidable saga romanesque, mais éclaire aussi la révolution russe, avec son lot de drames. Le tout servi par une plume alerte et richement documentée.

Cette saga familiale commence à la fin du XIXe siècle avec Julia, l’arrière-grand-mère de la narratrice. Ce n’est pourtant pas elle qui est à l’initiative du livre, mais sa mère qui, à la faveur d’un été, a saisi sur un ordinateur le récit laissé par Baba. Grâce à la construction du livre, qui alterne la vie de Julia et la quête de l’auteure, explore les documents d’archives, les photos rassemblées et la généalogie aux branches multiples, on découvre toute la richesse de ce roman, encore rehaussée par le souci de rechercher entre la vérité de certains événements clé et la légende, prompte à travestir ou enjoliver le récit.
Mais revenons à Julia. Au début du livre, elle s’enfuit de l’usine où elle est employée pour éviter la main trop leste de son patron et regagne la maison familiale en banlieue de Riga. Arrivée chez ses parents elle se rend compte qu’elle ne peut demeurer là. Gabriel Berzins, son père, a en effet connu un grave revers de fortune, et est quasiment ruiné. Alors, pour échapper au mariage, même si elle est sans dot, elle choisit de rejoindre sa sœur Evguenia à Saint-Pétersbourg. «Gabriel devait faire confiance à Julia, à l’éducation qu’il lui avait donnée, à son caractère déterminé, aux qualités de son âme. Faire confiance à Julia, en priant Dieu avec ce qu’il lui restait de foi qu’il lui ouvrit un chemin de destinée plus favorable.»
À la même période, à Zurich, William Brandt mène grand train. Le jeune homme passe son temps dans les bras de ses différentes maîtresses lorsqu’il n’est pas à la chasse. Mais pour lui aussi l’heure du choix a sonné. Rester à Zurich, aller à Londres ou s’établir à Saint-Pétersbourg? C’est la capitale russe qu’il va choisir pour y installer et y faire fructifier la banque familiale, l’un des fleurons d’un empire commercial prospère dans toute l’Europe. Ce n’est toutefois pas sans un petit pincement au cœur qu’il quitte la Suisse et sa famille, à commencer par sa cousine Lou Salomé, dont il admire l’indépendance d’esprit et l’émancipation. Comme elle, qui passe de la fréquentation de Friedrich Nietzsche aux bras de Rainer Maria Rilke, il se dit que le mieux est de ne pas se marier. Sauf qu’à Moscou, il n’entend pas s’ennuyer et va s’inviter dans une soirée donnée par une mondaine qui fait office d’entremetteuse de luxe. Julia, prise dans un tourbillon où le luxe et les fanfreluches sont monnaie courante comprend alors que sa sœur n’est pas la modiste qu’elle prétendait être, même si elle ne comprend pas vraiment comment elle nage dans un tel confort.
Son destin va basculer le soir où William croise son regard. Le jeune homme est littéralement fasciné et n’aura de cesse d’essayer de la revoir. Evguéni, qui a compris son manège, met alors Julia en garde contre ces hommes qui passent d’une femme à l’autre, les laissant ensuite seules et déshonorées. Mais l’œil pétillant de sa sœur à l’évocation du banquier ne lui laisse guère de doute sur la suite. Au terme d’une cour assidue, William parviendra à mettre Julia dans son lit et même à entrevoir un mariage, même s’il contrevient à tous les usages.
Marina Dédéyan va alors déployer son talent de romancière pour accompagner le destin de Julia et de William dans un empire qui vacille de jour en jour. Les premières années du XXe siècle sont effervescentes, le monde entier semblant retenir son souffle alors que les artistes annoncent déjà les bouleversements à venir. Le tsar s’accroche à son pouvoir, ne sentant pas l’aspiration de plus en plus forte de son peuple à davantage de liberté, de démocratie. Pire, mal conseillé et influencé par des personnages sulfureux, il va accentuer la répression. En lançant le pays dans la Grande guerre, il fait le pari de ressouder la Russie derrière son souverain. De son quartier général, il ne verra pas la révolution qui embrase la capitale. Il ne verra pas non plus, depuis la maison voisine de la famille Brandt un certain Lénine haranguer la foule. L’Histoire est en marche avec son lot d’horreurs et de hasards, avec cette puissance qui écrase la raison et tue des centaines de milliers de personnes. Alors la seule issue consiste à fuir. Encore faut-il pouvoir bénéficier de circonstances favorables.
En explorant la branche de la famille Brandt de son arbre généalogique, Marina Dédéyan remplit d’émotions et de chair l’une des pages les plus mouvementées de l’Histoire. Elle nous rappelle le chaos et la confusion qui régnaient sur l’Europe toute entière au sortir de la Première Guerre mondiale et souligne aussi combien le formidable brassage de population qui en a résulté a redistribué les cartes de nombreuses familles.

Là où le crépuscule s’unit à l’aube
Marina Dédéyan
Éditions Robert Laffont
Roman
550 p., 22,50 €
EAN 9782221254301
Paru le 27/01/2022

Où?
Le roman est situé dans l’empire russe, à Riga, Arkhangelsk et Saint-Pétersbourg et dans le golfe de Finlande, mais aussi à Zurich, Londres, Hambourg, à Saint-Hélier sur l’île de Jersey, Paris ou encore Nice.

Quand?
L’action se déroule de la fin du XIXe siècle à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une fresque russe familiale dans les pas de Lou Andreas-Salomé, Rilke, Nabokov, Fabergé et bien d’autres encore.
Ils rentrèrent en traîneau à Saint-Pétersbourg, dans le paysage bleuté de l’hiver. Les sapins, les bouleaux et les trembles se détachaient sur fond blanc telles des gravures à la pointe sèche. Le froid et le silence figeaient le monde dans une immuabilité rassurante. Le crissement des patins, le halètement des chevaux, le claquement du fouet, chaque son prenait une intensité particulière dans la pureté de l’atmosphère. La neige effacerait vite les deux sillons laissés derrière eux, la vie comme un passage.
Dans cette fresque russe, Marina Dédéyan explore la mémoire familiale pour retracer l’histoire de ses arrière-grands-parents au tournant du XXe siècle, entre grandeur d’avant-guerre et tourmente révolutionnaire.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
goodbook.fr


Bande-annonce du roman © Production Marina Dédéyan

Les premières pages du livre
« Quand Maman m’a annoncé qu’elle saisissait à l’ordinateur les souvenirs de Baba, je n’y ai prêté qu’une attention distraite, occupée que j’étais cet été-là à avaler des couleuvres. J’ai oublié quelles contrariétés me minaient alors le moral. Mon chagrin, pourtant bien réel, n’avait peut-être d’autre raison que de me plonger dans cet entre-deux, cet état de perméabilité propice à la création. Le message est arrivé. « C’est fou ce que ta grand-mère faisait comme fautes d’orthographe ! J’en ai corrigé beaucoup, mais il y en a certainement encore. Tu regarderas. »
Je n’ai pas regardé tout de suite. J’ai passé mon enfance suspendue aux lèvres de Baba. Je croyais connaître par cœur ses histoires, où contes, anecdotes familiales et souvenirs traçaient des sentiers de traverse vers des ailleurs merveilleux. Qu’apprendrais-je de plus que je ne savais déjà ? Il n’y avait jamais eu de secrets ni de tabous chez nous. Les frasques, les drames des uns et des autres appartenaient à notre folklore, à notre roman intime et enchanteur.
Mes couleuvres me pesaient sur l’estomac, et je n’avais pas non plus le courage de réveiller l’absence de Baba. Elle me manque, même si je n’ai pas à chercher très loin pour voir sa grande écriture penchée, entendre sa voix et respirer son parfum. Je me retrouve petite fille dans le salon de la maison médiévale aux murs de traviole, lorsque nous assemblions en un interminable patchwork des chutes de tissu faufilées sur des hexagones découpés dans des cartons à gâteaux – prétexte à de fréquents achats à la pâtisserie d’en face –, puis, des années plus tard, les derniers mois dans son minuscule studio, où le mince tuyau transparent de sa bonbonne d’oxygène la retenait captive. Jamais elle n’a cessé de raconter. Le soir où elle s’est tue, j’ai trié ses affaires et j’ai dormi là, dans son lit, pour garder son odeur, pour la retenir encore un peu auprès de moi.
Non, je ne voulais pas réveiller Baba, j’avais déjà trop à faire avec mes soucis du moment. Mais je devais à tout prix trouver un refuge pour ne pas me noyer, faire quelque chose afin de retenir les dernières lumières de l’été et les roses de mon jardin sauvage qui s’en allaient pétale après pétale. Je ne me rendrais pas sans combattre. À dix microlitres de larmes près, autant braver mes émotions.
Un après-midi, je me suis assise sur les marches du perron, à l’abri du noisetier. Les noisettes me rappellent de jolis souvenirs d’enfance, quand nous courions au fond du parc les mains pleines de notre cueillette pour les casser entre deux pierres. Coquille vide, déception. Graine en miettes, acceptation. Graine intacte, victoire et, double graine, récompense suprême ! Bonjour Philippine ! À nos pieds s’amoncelaient les bonnets dentelés tant prisés des elfes, que les botanistes nomment vilainement « involucres ». Ils ignorent sans doute que les fruits du noisetier sont ceux de la sagesse et que l’on fait de son bois les meilleures baguettes magiques.
L’ordinateur sur les genoux, j’ai ouvert la pièce jointe et j’ai lu, et j’ai pleuré. Au beau milieu de mon désarroi, quelque chose chatouilla alors mon flair… L’écran me donnait la distance, me poussait à regarder entre les lignes, à détecter les oublis, les incohérences, les omissions. Je tenais là une histoire extraordinaire, au bord de ma mémoire, au bout d’un clic. L’instinct de la romancière soulevait des centaines de « pourquoi ? ». Et pourquoi surtout ces souvenirs arrivaient-ils maintenant, neuf ans après que Baba s’en était allée avec ses grands châles, silhouette mince aux longues jambes, chaussures plates pour compenser sa haute taille, toujours élégante, même aux derniers jours de sa vie ? Ma Baba aux yeux si bleus. Pourquoi au même moment reparaissaient des cousins éloignés par de vieilles brouilles qui ne nous concernaient pas, et avec eux toutes ces photos des temps anciens que nous n’avions jamais vues ? Les signes indiquant la voie clignotaient et répondaient à mes balises de détresse.
La colère, la révolte l’emportèrent sur le reste, j’allais tordre le cou aux couleuvres. La louve s’anima en moi. La vie me revenait dans ce foisonnement, cette violence que je ne sais canaliser qu’en écrivant.
Je me suis demandé encore quelle urgence me poussait ainsi sur les traces familiales. Je ne suis pas assez vieille pour penser à un quelconque héritage et plus assez jeune pour avoir besoin de comprendre afin de me construire. Je sais d’où je viens et qui sont les miens. Peut-être le jalon de la mi-parcours, le sentiment aigu de ce qui s’efface et ne reviendra pas.
Ramasser les morceaux, mettre bout à bout les souvenirs de ceux qui sont là, les bribes d’anecdotes, raviver la mémoire, fouiller dans les livres, pister les traces, rapiécer les trous… Je devais trouver des réponses aux questions que nous n’avions pas songé à poser, transmettre à mon tour, à ma façon, en m’en remettant à l’intuition, en ouvrant en grand les portes de l’imaginaire afin d’explorer les méandres de cette histoire née entre les brumes anglaises, les soleils de l’Italie, l’opulence des grandes cités du Nord et les nuits transparentes des rives de la Baltique… Un roman, un voyage au pays des miens disparus, dont je ne connais pas toutes les péripéties ni les conséquences, car le récit échappe toujours à son conteur et la fiction révèle bien des vérités. Je ne sais pas ce qui m’attend, ce que j’attends.
Un roman, une quête, un défi…

Partie I
Le rêve de l’Ours

Livre 1
Le jour se découpait en carrés grisâtres aux meneaux des fenêtres. À cette morne perspective répondaient à l’intérieur l’alignement de tables et de bancs lustrés par l’usure, les murs chaulés en des saisons anciennes et quadrillés d’étagères semblables à celles des imprimeurs. Une quarantaine de jeunes filles en tablier de lin penchaient la tête sur leur ouvrage à la lumière si crue des lampes qu’elle réduisait leurs visages à des grimaces appliquées.
Dans cette résignation des demi-teintes qui précède la nuit, les couleurs jaillissaient entre leurs doigts agiles, le bouton d’or, le mimosa, le coquelicot, le garance, le bleuet, le lavande, le pervenche, le pin, le tilleul, le lichen ou encore le lilas, le glycine ou le fuchsia, en profusion de pétales de soie, fils à broder et perles de verre. Les ouvrières silencieuses découpaient, piquaient, cousaient, assemblaient, ici une fleur de gardénia ou un camélia, là une rose, une pensée, une pivoine, des brins de muguet…
À l’extrémité de chaque table se formaient des bouquets inodores de ces fleurs artificielles qui orneraient les chapeaux ou les robes des élégantes de Riga, de Saint-Pétersbourg. Et même de Berlin, Londres ou Paris, affirmait M. Vitols, le directeur de la fabrique, quand les affaires tournaient pour le mieux. En vérité, aucune de ses employées n’avait jamais vu ces belles dames d’assez près pour admirer sur leurs toilettes le fruit de leur travail. Seuls les couturières ou les chapeliers franchissaient les portes de l’atelier. Ils n’accordaient jamais un regard aux jeunes filles, réservant leurs prunelles à une observation suspicieuse pour pointer la tige mal arrimée, le pistil absent ou le pétale effiloché, en vue de négocier un rabais. Sans détourner les yeux de leur besogne, les ouvrières ouvraient cependant grand leurs oreilles à ces interminables palabres. Leur modeste salaire en dépendait et, plus immédiatement, l’humeur de l’aigre Mme Brombeere, la chef d’atelier.
Depuis bientôt trois ans qu’elle travaillait là, Julia n’était plus dupe ni des critiques outrancières des clients ni des obséquiosités de Mme Brombeere, âpre jeu de commerce. Elle avait appris à confectionner des camélias si parfaits qu’un papillon s’y serait trompé. Ils se vendaient toujours un bon prix. Son habileté lui valait parfois un compliment parcimonieux, rarement quelques kopecks de plus. Au moins lui épargnait-elle d’acerbes réprimandes, des heures supplémentaires. Mais elle tressaillit, comme ses camarades, lorsque M. Vitols en personne apparut dans l’encadrement de la porte, lui qui se manifestait uniquement pour des tours d’inspection ou afin de préparer la visite d’un client important.
Le visage rougi par le vent du dehors, ce vent glacé annonciateur des premières neiges de l’hiver balte, le directeur se tenait figé avec le sourire d’un acteur prêt à entrer en scène. Mme Brombeere se précipita à sa rencontre, cassa sa silhouette maigre en une révérence servile.
— Bonjour monsieur Vitols !
— Bonjour monsieur Vitols ! renchérirent en chœur quarante voix juvéniles.
Il fit un pas en avant et répondit d’un ton exagérément enjoué :
— Bonjour, mes charmantes fleurs !
Ainsi appelait-on à Riga les employées de la fabrique, recrutées jeunes, car il fallait avoir de bons yeux et les doigts fins pour ce labeur de précision, et réputées jolies. Aux lampes de l’atelier, elles ne gâtaient pas leur teint pâle de filles du Nord, et leurs mains demeuraient douces, contrairement à celles des paysannes. On les enviait, non pour leur salaire modique, mais pour la renommée qui leur permettait d’espérer un parti au-dessus de leur condition, un commerçant, un fermier aisé ou encore quelque petit tchinovnik, un de ces fonctionnaires qui pullulaient dans l’Empire russe.
Ainsi Julia était-elle devenue trois ans auparavant l’une des « fleurs de M. Vitols ». « Ma fille, quand la fortune manque, le travail reste la meilleure des dots », lui avait assené son père, sans que sa mère y trouvât à redire. Julia avait compris la douleur et les remords contenus dans ces propos, ceux d’un homme déchu de son rang, de son milieu, qui ne pouvait offrir à sa cadette l’avenir auquel il aspirait pour elle. Ses principes demeuraient sa seule richesse, sa dignité, et Julia sa plus grande fierté. Celle-ci s’efforçait à chaque instant de se montrer à la hauteur de l’amour paternel. Les fleurs fabriquées de ses mains devaient toutes être parfaites.
Elle ne releva donc pas la tête quand M. Vitols commença à arpenter l’atelier, les mains croisées dans le dos, adoptant la démarche d’un coq dans son poulailler. Certaines des ouvrières en profitaient pour s’accorder une petite pause, le nez en l’air, d’autres, intimidées, s’empourpraient, tandis que des effrontées adressaient des sourires en coin à leur patron. Loin de s’en formaliser, ce dernier ne se privait pas d’échanger quelques mots avec les plus aguicheuses. Dans son dos, Mme Brombeere rembobinait à la hâte du fil, repliait un coupon de tissu, essuyait un coin de table ou escamotait une fleur moins réussie, sans cesser d’adresser des regards chargés d’orage aux jeunes filles qui se laissaient distraire. Elle dirigeait l’atelier d’une façon qui tenait à la fois de la mère supérieure d’un couvent, bien qu’elle fût protestante, et du garde-chiourme. Il ne fallait cependant pas se fier aux apparences : en dépit de son intransigeance qui n’excluait ni les humiliations ni les sanctions sévères, les ouvrières averties la redoutaient beaucoup moins que M. Vitols. La mégère appliquait des règles établies, quand le directeur, sans se départir de son sourire ni de son air patelin, pouvait se montrer capable d’une cruauté aussi extrême qu’imprévisible.
Il s’arrêta soudain devant Julia, la jaugea un long moment pendant lequel, l’estomac noué et les paumes moites, cette dernière s’efforça de paraître concentrée sur sa tâche. Il saisit l’un des camélias et le retourna entre ses petites mains aux ongles soignés, aux doigts si menus qu’ils auraient pu être ceux de l’une de ses employées.
— Remarquable ! Remarquable ! s’extasia-t-il. Julia Berzins, n’est-ce pas, mademoiselle ?
Julia opina sans oser le regarder. Elle n’apercevait que le bas de son gilet de soie, tendu sur une discrète bedaine entre les revers de sa redingote.
— Quel âge avez-vous, Julia ?
— Quinze ans, monsieur.
— Quinze ans déjà ! Il me semble que vous êtes arrivée hier, une enfant encore. Vous voilà devenue une jeune femme, dont la grâce a grandi autant que la dextérité. Votre travail me procure une grande satisfaction. J’aimerais vous confier une commande particulière. Venez me voir dans mon bureau quand vous aurez fini, s’il vous plaît.
— Bien sûr, monsieur, murmura-t-elle en tremblant.
M. Vitols s’était exprimé à voix basse, presque en chuchotant, dans un débit rapide, mais de façon tout à fait distincte. Les voisines de Julia se poussèrent du coude. Lene, une rouquine au minois de chat, pouffa de rire. La grande Ilse, à deux places sur le même banc, soupira. Il courait sur le compte du propriétaire de la fabrique des histoires auxquelles Julia s’était refusée à prêter attention, le genre de mésaventures qui n’arrivent qu’aux filles sans vergogne.
Le directeur s’éloignait déjà, lançant à la cantonade avant de quitter l’atelier :
— À bientôt, mesdemoiselles !
— Au revoir, monsieur Vitols ! répondirent les ouvrières.
Des bavardages, des petits rires parcoururent leurs rangs. Mme Brombeere frappa l’une des tables d’un double mètre.
— Assez lambiné ! La journée n’est pas finie que je sache. Si vous traînez, vous resterez plus tard.
Le silence se rétablit, troublé seulement par le froissement de la soie, le cliquetis des ciseaux et, de temps en temps, une quinte de toux prestement étouffée. Enfin, la grosse cloche de l’église Saint-Jean sonna sept coups sourds dans la nuit. Les jeunes filles se levèrent, rangèrent fils, étoffes et aiguilles, puis se dirigèrent vers le vestibule. Julia leur emboîta le pas.
— Mademoiselle Berzins, n’oubliez pas votre rendez-vous avec M. Vitols, l’interpella Mme Brombeere.
Leurs regards se rencontrèrent. Julia lut dans celui de la chef d’atelier une lueur de revanche, une satisfaction malsaine. Combien cette femme haïssait-elle au plus profond d’elle les ouvrières, parce qu’elles étaient belles et fraîches, parce qu’elles pouvaient encore caresser leurs rêves au bout de leurs doigts graciles ? Mme Brombeere n’avait nul rêve à chérir, nul avenir auquel songer. Elle avait toujours été vilaine, et rien d’autre ne s’annonçait pour elle que la répétition de journées dont seuls le cycle des saisons et ses propres humeurs variaient les teintes. Personne n’avait jamais entendu parler d’un M. Brombeere, ni même d’un homme qui eût attendu une seule fois à la sortie de l’atelier cette créature fanée avant l’heure, le nez trop gros, les cheveux grisonnants tirés en un maigre chignon, les paupières lourdes et une bouche aussi appétissante que celle d’une carpe. Il arrive cependant que la laideur constitue une arme : voilà pourquoi Mme Brombeere triomphait ce soir en toisant Julia. Celle-ci frissonna et rejoignit ses compagnes, qui s’habillaient pour affronter le froid. La grande Ilse s’approcha d’elle.
— Veux-tu que je t’attende ?
— Ce ne sera pas nécessaire, je n’en ai pas pour longtemps. Tu sais, M. Vitols ne me mangera pas !
Ilse se força à sourire pour masquer son inquiétude. À dix-sept ans, elle en savait un peu plus sur la vie et sur la réputation de leur directeur, et elle considérait Julia comme une petite sœur. Au cours des mois les plus froids, quand la nuit s’étend à n’en plus finir, cette dernière était hébergée dans sa famille, partageant une paillasse avec elle et sa cadette Agneta, en échange d’œufs, de lait ou de légumes qui venaient améliorer leur ordinaire.
— C’est entendu ! Nous garderons ta soupe au chaud.
Ilse adressa un petit signe d’encouragement à son amie avant de s’enfoncer à regret dans l’obscurité. Que pouvait-elle ? Sa mère, veuve, comptait sur son salaire pour nourrir ses cinq autres enfants, encore tout jeunes.

2.
Julia lissa avec nervosité les plis de sa robe et inspira un grand coup avant de frapper à la porte du directeur. Celui-ci lui cria d’entrer. Il continua à écrire de longues minutes derrière son bureau de chêne, avant de daigner poser sa plume.
— Julia, je vous remercie d’être venue, lança-t-il, détaillant sa visiteuse de la tête aux pieds.
Dieu qu’il faisait chaud ici ! Les joues brûlantes, la jeune fille ne répondit rien, gênée d’un tel examen. Comme elle ne bougeait pas, Knuts Vitols se leva et lui indiqua la banquette qui faisait face à une paire de fauteuils gondole tendus de cretonne à rayures. Le tapis aux motifs géométriques assorti aux tentures lie-de-vin et le lustre doré d’un goût discutable achevaient de rendre l’endroit cossu, à l’image de la réussite de son occupant, et d’une ostentation vulgaire. Outre la fabrique de fleurs, M. Vitols possédait une tannerie et deux conserveries de poisson sur le port de Riga.
— Asseyez-vous donc, vous serez plus à l’aise, ajouta-t-il. Puis-je vous offrir un cordial ? Il fait si froid dehors.
Julia refusa, ce qui ne l’empêcha pas, lui, de se servir. Il fit tourner le liquide ambré dans le fond du verre, qu’il vida d’une gorgée, puis vint prendre place à côté d’elle. Horriblement mal à l’aise, celle-ci se tassa sur elle-même, cherchant à échapper à cette promiscuité. Le directeur sentait l’alcool ainsi qu’un parfum capiteux, vaguement écœurant.
— Ne vous montrez pas si timide, ma chère enfant ! Comment pourrais-je discuter avec vous, si vous ne me regardez pas ? feignit-il de se fâcher.
Elle tourna à moitié la tête vers lui, sur la défensive. Il lui sourit, découvrant une rangée de petites dents pointues entre ses lèvres rouges. Il passait pour bel homme, même si ses cheveux blonds peignés de côté masquaient une calvitie naissante. La quarantaine approchant, des traits fins, presque féminins, comme ses petites mains impatientes. Julia contenait mal son sentiment de répugnance face à ce personnage d’étroite carrure et à la fois grassouillet dans son costume coûteux, le gilet barré d’une chaîne qui retenait sa grosse montre en or.
— Ma petite Julia, encore une fois, je souhaitais vous féliciter pour la qualité de votre travail. Vous ne resterez pas une simple ouvrière, croyez-moi ! Vous êtes adroite, intelligente et franchement ravissante. Un petit coup de pouce du destin, et votre vie va changer. Vous vous rappelez que votre sœur Evguenia a été mon employée voici quelques années. Que fait-elle à présent ?
— Elle vit à Saint-Pétersbourg, elle est modiste, bredouilla la jeune fille.
— Voyez-vous cela, modiste à Saint-Pétersbourg, la capitale de l’Empire russe ! Certes, Riga n’est pas si mal, mais Saint-Pétersbourg ! J’aimais beaucoup Evguenia, le saviez-vous ?
Julia secoua la tête en signe d’ignorance. De sept ans son aînée, Evguenia ne se confiait guère à elle, même si, sous couvert de taquineries, elle lui témoignait la tendresse dont les privait leur mère. D’ailleurs, elle avait quitté le toit familial à l’issue d’une violente dispute avec cette dernière. Depuis, elle donnait de rares nouvelles. Julia regrettait ses rires, sa coquetterie joyeuse qui s’étaient pourtant estompés les derniers mois de leur vie commune.
— Ravissante, elle aussi, poursuivit M. Vitols. Si je puis me permettre, moins que vous. Et quinze ans seulement, m’avez-vous affirmé. L’âge de toutes les découvertes. L’âge béni, l’innocence d’une enfant et les attraits d’une femme. Vous a-t-on déjà dit que vous aviez des lèvres délicieuses, à croquer comme des fraises ? Non, bien sûr ! Ah, toutes ces merveilles !
L’air de rien, M. Vitols se collait maintenant à elle. Julia tenta de s’écarter, mais impossible d’aller plus loin, l’accoudoir cisaillait ses côtes. Le directeur, des gouttes de sueur au front, sa langue s’agitant entre ses petites dents, poursuivit ce qui ressemblait surtout à un monologue.
— J’ai toujours été très soucieux de l’avenir de mes jolies fleurs. Je me sens responsable de vous, un peu comme si vous étiez mes filles. Je sais me montrer généreux envers celles qui présentent d’aussi grandes qualités que les vôtres. Très généreux. J’ai juste besoin de vous connaître un peu mieux.
Il avait murmuré ces derniers mots à son oreille. Il posa sa main sur son genou. Julia se redressa d’un bond.
— Monsieur Vitols, je vous en prie…
— Allons, petite sotte, il n’y a pas de quoi s’affoler, répliqua-t-il d’un ton qui se voulait encore rassurant. Je vous l’ai répété, je ne désire que votre bien, en échange d’un peu… d’intimité.
— Je dois rentrer chez moi, se défendit Julia.
— Chez vous, par ce froid ? Faites-moi plutôt un de vos charmants sourires ! Des lèvres semblables aux vôtres sont destinées aux sourires ou aux baisers.
Debout à son tour, il barrait le passage à l’adolescente. Maladroitement, elle le repoussa. Plus fort qu’elle, il ne bougea pas d’un pouce.
— Tu me résistes, ma mignonne ? lui lança-t-il en passant au tutoiement. Pourquoi pas ? Cela me plaît aussi…
Un léger halètement saccadait désormais sa voix, et le rouge de sa bouche humide s’intensifiait. Affolée, Julia voulut se faufiler entre la banquette et le directeur, mais celui-ci l’emprisonna par la taille.
— Faite au tour, ma jolie ! Sois gentille avec moi et tu ne le regretteras pas ! Si tu crains pour ta petite fleur, ne t’inquiète en rien. Il y a d’autres moyens de passer un moment agréable, insista-t-il en concluant le propos d’un rire gras.
Après la gêne, après la panique, la colère s’empara de l’adolescente. Elle leva le bras, griffa à toute volée la joue de son agresseur et profita de sa surprise pour s’échapper vers la porte. Dans le vestibule désert où les blouses de ses compagnes pendaient à leur clou, elle jeta à la hâte sa pelisse sur ses épaules et attrapa ses bottes. Tandis qu’elle se précipitait à l’extérieur, Knuts Vitols fulmina :
— Ta sœur était moins stupide que toi ! Tu vas le regretter. Ne compte pas revenir demain !
Julia n’écoutait plus. Elle courait sur la terre détrempée, dans ses chaussons d’atelier qui se gorgeaient d’humidité, zigzagant entre les maisons de bois. Quand elle fut certaine de n’être pas suivie, elle s’arrêta pour reprendre son souffle, enfila les valenki, ses bottes de feutre, sur ses pieds glacés. Où aller ? Chez Ilse ? Comment lui avouer l’incident ? Ne risquait-elle pas de valoir des ennuis à sa camarade ? Retourner chez elle, alors, avec ces dix verstes à parcourir dans la nuit ? Pas d’autre choix.

3.
À la sortie des faubourgs de Riga, Julia croisa encore quelques maisons isolées, repliées sur elles-mêmes comme de gros chats frileux, un rai de lumière filtrant entre les rideaux tirés. Puis elle se retrouva seule dans l’obscurité et se rendit compte qu’elle n’avait pas de lanterne.
La grande route qui se déroulait vers le nord en parallèle de la Daugava jusqu’à Bolderaja esquissait à peine son ruban à travers la plaine bruissante. La jeune fille connaissait par cœur le chemin. Deux heures de marche en allant d’un bon pas qu’elle couvrait chaque jour, aller et retour, du dégel au début de l’automne. Mais jamais aussi tard, jamais aussi solitaire dans la bise hostile. Ses yeux, d’un coup, se remplirent de larmes. Quelle folie d’avoir refusé de se réfugier sous le toit surpeuplé d’Ilse ! Elle se remit à courir, pour arriver plus vite, pour faire taire la peur qui cognait à son cœur, pour oublier sa honte. Le vent soufflait sans répit son chant étrange et menaçant.
Des clochettes tintèrent quelque part dans son dos, des sabots martelèrent le sol de plus en plus fort. Julia se retourna. Un faisceau lumineux dansait à l’avant d’une troïka emportée à toute vitesse au trot puissant de son timonier, entre les deux chevaux de volée au galop. Arrêter l’attelage, demander de l’aide ? Mais à qui faire confiance cette nuit ? L’adolescente se rencogna au bord du fossé et reprit sa course quand le point jaune clignota loin devant elle pour finir avalé par l’obscurité, ignorant cette silhouette esseulée.
Par chance, la lune se leva au milieu d’un ciel glacé de milliers d’étoiles. Et la plaine se déploya dans des violets agités de houle sous les rafales, tantôt sourdes et continues, tantôt sifflantes et saccadées. Julia avançait, chahutée par les bourrasques, titubant parfois avant de recommencer à courir. M. Vitols s’agitait dans son esprit comme un pantin obscène, à gesticuler dans son bureau de petit-bourgeois et à hurler d’une voix de fausset. Une scène irréelle qui se perdait dans l’immensité et le mugissement du vent. Et Evguenia ? Que s’était-il passé avec elle ? Le temps s’étira aux infinis de la plaine.
Enfin, les premiers trembles annoncèrent les bois, puis les hêtres et les traits blêmes des troncs des bouleaux, les sapins qui dressaient leurs pointes d’encre, de plus en plus denses, en rangs serrés, chuchotant d’une cime à l’autre, grinçant et crissant dans le souffle nocturne. Julia aimait la forêt, connaissait mieux que quiconque les cachettes des myrtilles et des fraises en été, les meilleurs coins pour récolter les girolles et les cèpes à l’automne, les terriers des lapins ou des renards, les bosquets de noisetiers sauvages, les ruisseaux où se désaltéraient les daims, les mares à grenouilles. Ce soir, pourtant, elle se sentait étrangère à la cohorte hostile formée de part et d’autre de son chemin, qui tendait des branches décharnées comme des bras de mendiants ou chargées d’aiguilles drues, prêtes à l’assaillir. Que n’avait-elle, comme dans le conte, des rubans à nouer pour apaiser cette foule persifleuse ! Chaque craquement, chaque frôlement dans les taillis faisait bondir son cœur. Ces hululements provenaient-ils d’une chouette ou d’un loup ? Était-elle folle de défier ainsi la forêt ? Elle aurait voulu courir encore, mais elle n’en avait plus la force, le souffle court, une crampe lui tenaillant le côté. Peut-être ne parviendrait-elle jamais chez elle. Et si tout s’arrêtait là ? Elle se mit à prier, comme prient les enfants, pour empêcher la terreur de la submerger. Elle offrit tout au ciel qu’elle ne distinguait presque plus, à la lune qui se dérobait derrière un lambeau de nuage. Qui l’entendrait, qui la verrait, elle, frigorifiée au beau milieu de la nuit ?
Tout à coup, elle crut discerner une forme massive en travers du sentier. La forme s’étira, s’allongea, devint gigantesque, lui barrant le passage. Un ours ! Trop terrifiée pour crier, Julia se jeta à terre, ferma les paupières. Elle pria encore plus intensément afin de devenir minuscule, de disparaître dans l’instant ou de se fondre à l’haleine du vent. Inutile de courir, grimper ou même nager pour échapper à un ours. Entendit-elle vraiment un grognement ? Rien ne se passa, rien d’autre que la nuit, rien que la forêt qui ne dormait jamais. Lorsque Julia rouvrit les yeux, rien, rien sur le sentier que la trouée entre les arbres.
Avait-elle rêvé comme cette autre nuit, quand un ours énorme avait cherché à l’étreindre entre ses pattes ? Le lendemain, sa mère s’était moquée d’elle et avait raconté comment elle s’était réveillée en pleurant à leur voisine, la vieille Made, tandis que l’adolescente se blottissait dans un coin, honteuse. Un gentil sourire avait plissé le visage parcheminé de Made : « Ton rêve est merveilleux, avait-elle affirmé. Tu seras très, très riche et tu ne manqueras de rien dans ta vie. » Cette fois-ci, les larmes de Julia ne la tireraient d’aucun sommeil, même si le souvenir des paroles de Made la réconfortèrent un peu. Avancer, avancer encore.
Marchait-elle au moins dans la bonne direction ? Si elle se trompait, elle s’enfoncerait dans les marais, dans leur boue fangeuse et leurs clairières illusoires où même les plus avertis s’égaraient, parfois à jamais. Comment savoir ? Enfin, elle distingua les ailes du vieux moulin et reprit courage. Elle tourna à droite, jusqu’au pont aux planches branlantes. Peu après, la fourche, dont la branche gauche conduisait à la rivière et la droite chez ses parents, apparut. Le chemin s’étrécissait et s’assombrissait, comme s’il ne devait jamais finir. Alors un chien aboya. Bullig, le brave Bullig l’avait entendue ! Lorsque l’izba de rondins se dressa devant elle, l’adolescente se figea. Qu’allait-elle dire ? Comment annoncer à son père qu’elle avait été renvoyée ? Bullig aboyait de plus belle ; les bêtes s’agitaient dans l’étable. Une lumière s’alluma à l’intérieur, et la porte s’ouvrit. Son père, Gabriel, grand et sec, se dessina dans l’encadrement, le fusil à la main. Julia fondit en larmes : « Papa ! »

Telle est la vie des hommes. Quelques joies, très vite effacées par d’inoubliables chagrins. Il n’est pas nécessaire de le dire aux enfants.
Marcel Pagnol – Le Château de ma mère

Me voilà partie en quête, à collecter tout ce que je peux comme un oiseau fait son nid. Sur les photos les plus anciennes, Julia a une vingtaine d’années. J’interroge cette toute jeune femme dont le visage conserve des rondeurs enfantines sous l’apprêt du chignon. Le manche d’une ombrelle dans une main, un chapeau de paille à l’autre, elle semble déguisée en dame dans sa robe aux manches bouffantes, un camée épinglé sur le col à petits plis, la taille si mince étranglée encore par une ceinture blanche. Ses grands yeux fixent l’objectif, ses lèvres s’entrouvrent. Défie-t-elle le photographe, s’apprête-t-elle à prononcer un mot, à esquisser un sourire ? Mutine ou timide, elle prend la pose. L’héroïne du roman, Julia, mon arrière-grand-mère. Je ne me reconnais pas dans ses traits, et pourtant son sang coule dans mes veines.
Un jour, quand j’étais adolescente, Maman déballa d’un papier brun un tricot inachevé, trois aiguilles, une pelote de laine crème et le début d’un chausson de bébé : « Babouchka est morte avant de l’avoir achevé. C’est à toi maintenant si tu en as envie. » Je n’ai pas touché au tricot, je n’ai pas osé. J’ignore où il est maintenant rangé. Je songe à Julia vieille dame. Commencer par la fin pour remonter jusqu’au début.
« Maman, c’était où cette histoire avec ta grand-mère et Pagnol, quand il t’a offert des lucioles ? » Maman ne se rappelle pas bien : « J’étais toute petite, tu sais. Babouchka m’emmenait quelques jours en été à Saint-Martin-Vésubie. »
1950 ou 1951 peut-être. Julia fuit la touffeur de Cannes pour l’arrière-pays, le village provençal dominé par le campanile de son église. Elle a laissé la Russie très loin derrière elle, renoncé aux passions de la vie. Un séjour en compagnie de sa première petite-fille, le bonheur d’être grand-mère. Sans doute sont-elles descendues à La Châtaigneraie, hôtel pour clients aisés, affirmant sa respectabilité avec sa façade blanche découpée de fenêtres aux volets de bois sombre. Ce soir-là, pour profiter de la fraîcheur du parc, elle s’assied face aux montagnes sur l’un des fauteuils de fer forgé garnis de coussins en gros coton jaune pâle.
À une table proche, un homme tire de longues bouffées d’un cigare.
— La fumée vous dérange-t-elle ? s’enquiert-il avec courtoisie.
— Pas le moins du monde. Cela me rappelle mon mari.
L’homme a entendu son léger accent. Malgré ses cheveux blancs et son embonpoint, la vieille dame dégage un charme certain, une présence qui retient son attention. Cette femme a une histoire, il le devine. C’est sa vocation, son métier, de traquer les histoires. Il se présente, « Marcel Pagnol », et engage la conversation. Tous deux bavardent longtemps sous les tilleuls et les châtaigniers, se taisent aussi pour partager le silence troublé par leur chuchotement végétal. Les buissons scintillent de petites lumières vertes. « Des vers luisants ! » s’émerveille le cinéaste. « Ma petite-fille aimerait tellement voir ça ! » regrette Julia. Qu’à cela ne tienne, les complices réclament un bocal aux cuisines, moissonnent les coléoptères lumineux avant de gagner la chambre. La vieille dame appelle doucement l’enfant pour ne pas l’effrayer. Celle-ci se redresse, frotte ses yeux et sourit en reconnaissant sa grand-mère dans la pénombre. Le monsieur avec elle paraît très gentil. « M. Pagnol t’a apporté une surprise, mais il ne faut pas allumer la lampe », prévient Julia. Marcel Pagnol tend le bocal à la fillette. On ne distingue que le halo de ses cheveux dorés et les minuscules lueurs vertes. Présence bienveillante, rassurante des deux adultes, aussi ravis que l’enfant. Ils lui souhaitent une bonne nuit avant de s’éloigner sur la pointe des pieds. Maman contemple encore son trésor, puis le cache dans le tiroir de la table de chevet. Quelle déception au matin quand elle ne retrouve que de gros asticots marron !
M. Pagnol était parti. Mais l’histoire restera, et La Gloire de mon père, Le Château de ma mère, Le Temps des secrets, en bonne place dans la bibliothèque familiale, figurèrent parmi mes premières lectures.
Julia, que vas-tu me dire ? Que me raconte ton visage figé sur la photo centenaire ? Pour mes dix-huit ans, Baba m’a offert une de tes bagues. De mère en fille, je suis l’aînée par les femmes. Un tricot inachevé, un anneau et les lucioles d’un écrivain. Dis-moi, Julia, que dois-je chercher ?

Partie II

4.
— Vous m’abandonnez déjà, méchant homme ! lança Karola dans son dos, tandis qu’il reboutonnait sa chemise face à la psyché.
William Brandt se retourna. Blottie parmi les dentelles des oreillers, la jeune femme affichait un air de reproche. Elle n’avait remonté la courtepointe que jusqu’à sa taille, laissant ses petits seins pointer avec provocation.
— « Déjà » ? lui rétorqua-t-il, moqueur. Il me semble pourtant que nous avons fort bien occupé de nombreuses heures.
Elle enroula une de ses boucles autour de son index.
— Est-ce de ma faute si vous manifestiez tant de zèle à vous remettre à l’ouvrage ?
William vint s’asseoir au bord du lit, tira le drap et déposa un baiser sur la toison aussi dorée et frisée que la chevelure de sa maîtresse.
— Oui, ma chère, votre pleine et entière faute ! A-t-on idée d’être aussi désirable que vous ? Mais je dois partir. Ne m’avez-vous pas annoncé que votre époux rentrait dans la matinée ?
— Comme c’est bas ! Quelle piètre excuse ! feignit-elle de s’indigner. Mon mari rentrera quand je le voudrai. — Voilà un mari bien arrangeant ! À moins qu’il s’agisse d’un prétexte pratique pour vous débarrasser d’un amant au-dessous de vos espérances ?
Karola lui jeta un oreiller à la figure. William esquiva et continua à se rhabiller.
— Je suis vraiment désolé de devoir vous quitter, croyez-moi. Hélas, mon père m’attend pour un rendez-vous d’affaires. Vous connaissez comme moi la ponctualité maladive des banquiers zurichois.
Karola se contenta de hausser les épaules et d’accentuer sa moue la plus irrésistiblement boudeuse, tandis que William nouait sa cravate. Puis il ouvrit la porte de la chambre, découvrant sur le seuil une soubrette au tablier sans un pli, mais à l’air aussi déluré que son employeuse. Il salua cette dernière d’un baiser soufflé au bout des doigts, auquel elle daigna répondre par un battement de cils sur ses yeux verts. Quelle incroyable coquette, cette Karola Rubinstein ! songea le jeune homme en quittant le bel hôtel particulier de la Kappelergasse. Sûre de ses atouts, et une vraie diablesse au lit. Il lui faudrait cependant veiller à ce qu’elle ne devînt pas trop encombrante, car il préservait jalousement sa liberté de conduire en parallèle plusieurs entreprises auprès d’autres dames.
Soucieux de protéger la réputation d’une femme mariée, quoique Julius Rubinstein eût sans doute pu rivaliser par sa ramure avec un dix-cors, William n’avait pas demandé à son cocher de l’attendre. Il ne prit pas non plus la peine de héler un fiacre. Il n’avait pas une grande distance à parcourir, et le beau temps persévérait en cet automne 1897. Il s’engagea dans la Bahnhofstrasse, entre les façades des hôtels particuliers et les luxueuses vitrines qui la bordaient, obliqua pour emprunter l’un des élégants ponts de pierre jetés par-dessus la Limmat et rejoindre le lac par l’autre rive. Sa surface parfaitement lisse dupliquait les frondaisons flamboyantes des arbres, la crête bleutée des montagnes piquée çà et là d’un soupçon de blanc, un paysage mystérieux et symétrique, dans lequel William, enfant, imaginait une autre vie.
Même s’il ne cherchait plus l’infime différence qui prouverait l’existence de ce monde alternatif, il contemplait toujours avec plaisir ses subtiles variations d’humeur, la douceur de ses nuances, certain d’y puiser toute sa force rien qu’à le regarder, si la saison ne lui permettait pas de s’y plonger. Cette conviction lui venait sans doute de la décision que ses parents avaient prise de quitter la Russie pour Zurich, au climat plus clément, en raison de sa santé que les médecins prétendaient fragile. Sa sœur jumelle Élisabeth était morte à dix-huit mois, d’où la multiplication des précautions à son égard. Précautions qui avaient peut-être porté leurs fruits, puisqu’à vingt-sept ans, il en imposait par ses six pieds, cinq pouces. Bon buveur, solide mangeur, il ne pouvait se plaindre au pire que d’un petit rhume de temps à autre en hiver.
William s’engagea dans la Südstrasse, qui cachait derrière ses grilles de fer et ses rideaux d’arbres le secret de somptueuses propriétés. Il tira la clochette au portail du numéro 40, l’adresse de la villa Brunnenhof, leur demeure familiale. Son rendez-vous d’affaires n’était qu’une esquive pour se dérober aux ardeurs de Karola. Il avait besoin d’air.

5.
L’impressionnant manoir déclinait les codes du style néogothique promu par l’architecte anglais William Wilkinson, dont il était l’œuvre. La vigne vierge et le lilas soulignaient les grandes baies flanquées de pilastres blancs du rez-de-chaussée pour s’alanguir au ras des balcons du premier étage. Au second, les fenêtres cintrées annonçaient l’envolée des toits aux pentes abruptes dont les pignons défiaient les cheminées élancées. William contourna la bâtisse pour gagner les serres où, à cette heure de la matinée, il trouverait sa mère. Il l’aperçut, toute menue dans sa stricte robe noire, au milieu de quelques-uns de ses trente jardiniers. Il en fallait bien autant pour cultiver les orchidées auxquelles elle vouait une passion.
— Willy ! Je suis heureuse de vous voir.
— Moi aussi, Mère ! Comment vous portez-vous ? lui répondit-il en l’embrassant avec une pudeur empreinte de tendresse.
Il avait noté l’éclair de fierté dans ses prunelles quand il était apparu, autant que le soupçon de reproche dans sa voix. Ida Brandt adorait son fils, même si elle se désolait de ses incartades. Encore ne se doutait-elle pas du centième de celles-ci, songea le jeune homme, non sans une pointe de culpabilité. Luthérienne pieuse, elle vivait dans l’observance absolue des règles de sa religion. Elle ne portait aucun bijou, hormis son alliance, et s’interdisait la moindre fantaisie dans sa mise. Toute son ardeur, tous les débordements de son âme, elle les exprimait dans le soin constant de ses orchidées.
— Mon enfant, votre père et moi aimerions avoir une discussion avec vous, nous ouvrir à vous de certaines préoccupations qui vous concernent.
— Cattleya warneri, fit-il en désignant une fleur aux pétales d’un blanc teinté de mauve et au labelle violacé.
Ida sourit et le menaça du doigt.
— Ne cherchez pas à m’amadouer ou à me distraire. Je sais que vous avez appris de moi à reconnaître les variétés de cattleyas, à distinguer l’orchidée papillon du sabot-de-Vénus, le cambria du miltonia ou du dendrobium. Demain soir vous conviendrait ? Ou bien ce soir, après le dîner, car nous recevons le pasteur Müller et son épouse. Vous souhaiterez peut-être d’ailleurs être des nôtres…
— Demain soir, bien sûr, consentit le jeune homme. Pardonnez-moi, Mère, d’autres obligations m’attendent aujourd’hui. Je vous prie de transmettre au pasteur et à Mme Müller mes respectueuses salutations.
Alors qu’il tournait les talons, Ida Brandt ajouta :
— Puis-je vous demander ce qui vous retient à l’heure du dîner ?
Ida ne se montrait jamais indiscrète, et William, décontenancé, pria pour qu’elle ne le vît pas rougir en improvisant un mensonge.
— J’ai promis à Konrad von Bremgarten de chasser avec lui demain à l’aube. Nous dormirons au pavillon.
— Au pavillon, ce soir ? Je dois vous prévenir…
Mais son fils, déjà sur le chemin des écuries, ne l’entendit pas. Un valet en livrée l’intercepta pour lui présenter une enveloppe sur un plateau d’argent. Léger parfum de patchouli. Un mot non signé sur un bristol blanc, « Venez me voir », auquel était joint un billet pour l’Opernhaus, à la représentation du jour de Casse-Noisette. Le jeune homme s’amusa de la manœuvre de l’expéditrice, dont il avait aussitôt deviné l’identité. Elle savait parfaitement qu’il disposait d’une loge permanente à l’Opernhaus, le nouvel opéra de Zurich que ses parents avaient contribué à financer après la destruction de l’ancien Stadttheater dans un incendie. Elle savait aussi, car il le lui avait raconté, qu’il avait assisté avec beaucoup d’émotion à la première de la création du ballet à Saint-Pétersbourg en 1893. Il ignorait cependant si l’auteur du billet égalerait sur scène Antoinetta Dell-Era, même s’il ne doutait pas que, dans l’intimité, elle interpréterait une délicieuse Fée Dragée.
— Voudriez-vous faire livrer ce soir à l’Opéra une gerbe de lys à l’intention de la prima ballerina ? ordonna-t-il au domestique. Pas de message.
Il n’avait aucune intention de changer ses projets. La danseuse attendrait un peu, car il ne souhaitait guère s’afficher trop ouvertement comme l’un de ses fervents admirateurs au moment même où il courtisait une cantatrice prometteuse. Entre la légèreté des entrechats et l’opulence du contralto, la vivacité d’un fouetté et les accords d’un timbre sensuel, entre les déliés aériens et les courbes généreuses, il se refusait à choisir, sans compter Karola Rubinstein. Il aurait les deux, ou plutôt les trois, alors il devait jouer sa partition en finesse.

6.
Autant que les femmes, et peut-être plus, William appréciait la chasse. Seul de préférence, d’où le mensonge à sa mère, qui s’inquiétait de le savoir courir les bois sans compagnie. Elle était l’une des rares à connaître ce trait de sa personnalité. À Londres, à Saint-Pétersbourg, à Hambourg ou à Zurich, on fréquentait l’héritier fortuné et mondain, le bon vivant que l’on se disputait aux réceptions. La plupart ignoraient tout du jeune homme qui, des journées entières, sans personne à ses côtés, dans les marais ou au plus profond des forêts, traquait selon la saison le faisan, le perdreau, la poule d’eau ou la grive, le lièvre ou le renard, le sanglier et, défi suprême, l’ours brun. William aimait se perdre dans les sentes serpentant entre les souches, les troncs moussus et les touffes de fougères, tendre l’oreille au moindre frémissement, chercher, chercher plus loin, sifflant ses chiennes, deux grandes braques de Weimar au pelage argenté et aux yeux d’ambre.
Le soir de mi-novembre tombait, déversant ses brumes depuis les sommets à travers les ors et les pourpres de la forêt de Sihlwald. William n’avait pas pris la peine de prévenir le garde-chasse. En débouchant au milieu de la clairière entourée de grands hêtres et de chênes rouvres où se dressait le pavillon, il s’étonna donc d’apercevoir de la lumière à travers les volets. Des rôdeurs ? Il mit pied à terre, attacha son cheval et fit taire les chiennes avant de s’approcher. Il colla son oreille à la porte. On entendait le murmure d’une conversation à voix basse, des rires, de petits gémissements. Ils avaient l’air de bien s’amuser, là-dedans !
William tourna très doucement la poignée. La porte n’était pas verrouillée. Empoignant son fusil, il l’ouvrit d’un coup de pied brutal.
— Qui va là ?
Un cri lui répondit, tandis que ses yeux s’agrandissaient de surprise. Devant le feu de la cheminée, sur la dépouille du premier ours qu’il avait abattu, un couple nu cherchait fébrilement ses vêtements épars.
— Cousine Lou ?
— Cousin Willy ! Vous avez bien failli me faire mourir de peur ! s’exclama la belle trentenaire qui se couvrait à la hâte d’une chemise.
Le jeune homme s’empressa de se retourner pour lui laisser le temps de se vêtir. Il s’ingénia à se représenter son visage, afin d’oublier le délicieux corps entrevu. Or ce visage se révélait aussi plein d’attraits, sous les ondulations des cheveux répandus. Une grande bouche dessinant un énigmatique et perpétuel sourire, l’arc des sourcils étiré vers les tempes au-dessus des prunelles claires… On aurait dit que Lou sondait en permanence ses interlocuteurs, avec un mélange de douceur, de détermination et un soupçon de provocation. Rien de surprenant à ce que tant d’hommes eussent succombé au charme fou de sa cousine Lou von Salomé.
— Cher Willy, puis-je vous présenter mon ami, Rainer Rilke ? fit-elle une fois décente.
Les deux hommes se saluèrent, un peu gênés, surtout le jeune Rilke, à la main si fine qu’elle disparut dans celle de William. Quel âge avait ce garçon ? À peine plus de vingt ans, estima-t-il. Longiligne, le front très haut, couronné d’épais cheveux blonds, de grands yeux bleus embrumés, un collier de barbe duveteuse qui ne masquait pas la fossette à son menton, une bouche à la lèvre supérieure proéminente sous la moustache. William, malgré sa fréquentation assidue des femmes, s’étonnait toujours de leurs goûts en matière d’hommes. Autant qu’il put en juger, l’amant de sa cousine n’était pas d’un physique désagréable. Mais quel attrait trouvait-elle à ce drôle de nez en forme de pomme de terre ?
— Rainer est poète, précisa Lou, agitant une feuille manuscrite. Un talent exceptionnel. Écoutez-donc ceci :

C’est pour t’avoir vue
penchée à la fenêtre ultime,
que j’ai compris, que j’ai bu
tout mon abîme.

— Je ne peux guère me prétendre connaisseur en poésie, même si ces vers me paraissent fort bien tournés, approuva William, taisant sa déconvenue que son escapade en solitaire se trouvât compromise.
Tant qu’à voir du monde, il aurait mieux fait de se rendre au ballet et de prolonger la nuit dans les bras souples de la danseuse. Il était hélas trop tard pour retourner en ville, et il accepta de dîner en compagnie des amants. Même si le jeune poète resta peu disert, par timidité ou bien contrarié de cette incursion inattendue, William conversa agréablement avec Lou, toujours pleine d’esprit.
— J’ai eu le plaisir de saluer vos chers parents avant-hier, fit-elle. Des gens merveilleux, de nobles âmes. Ils parlent beaucoup de vous.
— Je crains de leur causer du tracas, s’attrista son cousin.
— Ils vous aiment tant, et leurs préoccupations tiennent à peu de chose. Je crois que votre mère souhaiterait vous savoir établi.
William hocha la tête avec un long soupir.
— Pas un jour ne passe sans qu’elle me propose telle ou telle fiancée. Je n’ai aucune envie de me marier. J’apprécie trop ma liberté !
— Comme je vous comprends ! Je pensais de même à votre âge. Mais croyez-moi, on peut trouver son compte dans des noces. Friedrich et moi avons réussi à nous entendre, à ce que chacun de nous conserve sa liberté, rétorqua sa belle cousine, sans prêter attention à la violente rougeur qui gagnait le visage de Rilke.
Quelle femme stupéfiante, songea William. Il se rappelait l’époque où Lou, toute jeune, avait décidé de vivre en compagnie de ses amis les philosophes Friedrich Nietzsche et Paul Rée, au grand scandale de la bonne société. Elle ne manquait pourtant pas de prétendants honorables, parmi lesquels le frère aîné de William, Charly. Elle avait mis un terme brutal à leur idylle par un quatrain assassin quand il en était venu à demander sa main. Des années plus tard, l’annonce de son mariage avec l’orientaliste Andreas sidéra autant qu’elle rassura sa famille. Lou acceptait enfin le lien qu’elle prétendait mépriser. Toutefois, on racontait que Friedrich Carl Andreas ne pouvait se targuer d’être un mari comblé, car la jeune femme aurait posé comme condition à leur union qu’elle ne serait jamais consommée.
Les ébats interrompus un peu plus tôt, qui ne laissaient aucun doute sur l’ardeur d’une passion à son apogée, prouvaient que Lou la rebelle satisfaisait ailleurs sa sensualité, en l’occurrence auprès de ce jeune poète d’une bonne quinzaine d’années son cadet. William eut une pensée émue pour ses parents, qui s’étaient refusés à écouter les ragots et accueillaient avec une affection constante la cousine Lou, en dépit de ses extravagances. Il se rappelait avec plaisir les mois durant lesquels ils l’avaient hébergée chez eux, à la villa Brunnenhof, au début de ses études. Un tourbillon joyeux avait alors envahi l’immense manoir, trop souvent silencieux pour l’enfant qu’il était. Cependant, la prude Ida ne devait guère se douter qu’elle abritait cette nuit des amours adultères dans leur pavillon de chasse.
— Plus que d’autres, vos parents se sentent certainement une responsabilité particulière à votre encontre… ajouta Lou.
Le regard de William s’obscurcit un bref instant à l’évocation des drames qui avaient marqué son enfance et son adolescence.
— Mes si chers parents s’inquiètent pour des broutilles, esquiva-t-il. Je me rappelle avoir caché dans le fond de l’armoire une bouteille d’un excellent bordeaux. Que diriez-vous de l’ouvrir à présent ?

7.
Après une nuit au cours de laquelle chacun s’était efforcé à la discrétion, William regagna Zurich. Il avait laissé le jeune poète et sa fougueuse cousine à leurs découvertes sensuelles ou littéraires, s’était contenté de tirer quelques coups de fusil dans une aube ouatée d’où seuls émergeaient les houppiers des hêtres centenaires.
Le carnier alourdi de deux faisans mâles à la queue rousse, il revint à la villa Brunnenhof, où il trouva Emanuel et Ida au petit salon. Dans son invariable robe noire, un châle de dentelle sur les épaules, les cheveux tirés en un chignon accentuant ses traits anguleux, Ida brodait. Emanuel, en veste de casimir brun sur un gilet blanc traversé d’une chaîne de montre, fumait son cigare, confortablement installé.
— Avez-vous vu notre chère Lou ? s’enquit Ida. Vous ne m’avez même pas laissé le temps hier de vous avertir de sa venue.
Avant que William pût répondre, Emanuel enchaîna, la voix chaleureuse, non dénuée d’autorité.
— Ma filleule reste toujours resplendissante, enthousiaste, malgré sa santé si précaire. Mais ce n’est pas d’elle que nous souhaitons vous entretenir. Puisque nous voilà tous trois réunis, nous pourrions avoir dès à présent cette conversation dont votre mère vous a parlé. Désirez-vous un café, un thé, un verre de liqueur ?
William les regarda l’un après l’autre, ses parents aimés, les seuls qu’il eût connus, son oncle et sa tante en réalité, qui l’avaient adopté après la mort de sa mère. Si dissemblables, qu’il était impossible à les voir de deviner leur lien de parenté. Ida était en effet la nièce d’Emanuel, la fille de son demi-frère Edmund. Et si proches, avec ce même sourire, la même joie dans les yeux pour l’accueillir, lui, l’enfant auquel ils n’avaient longtemps osé rêver en raison de leur consanguinité. Il leur devait la sincérité.
— Pardonnez-moi, je ne voudrais vous offenser, se lança-t-il, le débit un peu rapide sous le coup de l’émotion, mais je n’épouserai pas Teresa von Bubenberg. Une jeune fille agréable, d’excellente famille, de mœurs irréprochables, j’en conviens. Cependant, je me sens incapable de lier mon existence à la sienne. Ne serait-ce pas d’ailleurs lui causer beaucoup de tort que de lui donner pour époux un homme ne reconnaissant pas ses mérites à leur juste valeur ? Je vous en supplie, respectueusement, humblement, ne me demandez pas non plus de fréquenter Céleste Clavel ou Eleanor Crowe. Je ne veux pas me marier, pour l’instant.
Ida, trop réservée pour marquer sa déception, pinça imperceptiblement les lèvres à la tirade de son fils. Emanuel, quant à lui, eut un léger sourire qu’il s’empressa de réprimer.
— Willy, soyez remercié pour votre franchise, commença-t-il, même si vous savez combien cet aspect de votre avenir compte pour votre mère et pour moi. Mais ce n’était pas de cela que nous souhaitions vous entretenir, enfin, pas seulement. Vous avez l’âge auquel un homme doit envisager son avenir et songer à s’accomplir. Nous avons longtemps pensé, votre mère et moi, que vous voudriez vous établir à Zurich, où vous avez été élevé. Cela signifierait choisir une épouse parmi les jeunes filles de notre entourage et me seconder dans la direction de nos activités en Suisse et en Allemagne. Vos propos me conduisent à conclure que cela n’entre pas dans vos projets. Vous appartenez à un milieu, disposez d’une fortune qui vous autoriseraient une existence oisive et insouciante. Or, cela ne correspond ni aux principes dans lesquels nous vous avons élevé, ni aux qualités que Dieu vous a accordées.
— Vous êtes un garçon doué, mon fils, intervint Ida. Vous parlez six langues à la perfection, si bien qu’il est difficile de deviner vos origines. Vous montrez des talents pour les affaires. Votre père me le répète souvent. Ce serait pécher que de laisser inexploités ces dons du ciel.
William, d’ordinaire si sûr de lui, se tortillait sur sa chaise comme un garnement pris en faute. Il ne doutait pas de l’amour de ses parents et savait aussi qu’ils désapprouvaient sans le dire ouvertement son goût des plaisirs, une forme de dilettantisme ou de frivolité à laquelle il ne résistait guère. Rien d’excessif… Cependant, Emanuel et Ida, à la vie marquée par la théologie et le dévouement aux autres, ne comprenaient pas.
— Plusieurs choix s’offrent à vous, reprit Emanuel, et votre destin vous appartient. Si la France vous tente, nos confrères parisiens de Mercier & Perrier conservent un bon souvenir de votre apprentissage chez eux, de même qu’Albert Shubart à Lille. Mon ami Otto Kuhneman serait disposé à vous embaucher à Stettin, berceau lointain de notre famille. Vous pourriez vous installer à Hambourg, rejoindre votre frère Tommy auprès de vos oncles et cousins londoniens, ou encore votre aîné Charly en Russie.
Dans un élan spontané, William s’écria.
— Oui, la Russie ! Si vous le permettez, j’irai en Russie !
Comme ses parents semblaient attendre de plus amples explications, il reprit :
— Même si ma mère était anglaise, je ne me vois pas dans nos bureaux de la City. J’apprécie la France, mais je ne compte y retourner que pour des affaires ponctuelles ou pour l’agrément. Si je reste fier de mes racines germaniques, je suis profondément attaché à la Russie. J’y ai vécu ma petite enfance, baigné de sa langue, de ses parfums, de ses couleurs. Je sais que vous l’avez quittée à regret, pour ma santé. Notre cœur, notre âme sont russes. À chaque fois que je mets le pied dans ce pays, je me sens plus vivant, je me sens réellement exister. J’apprécie comme vous la Suisse, mais je l’ai toujours considérée comme une étape provisoire. La Russie, sans hésitation, sera mon avenir. Saint-Pétersbourg !
Aucun des deux hommes ne remarqua l’ombre de tristesse qui voila le regard d’Ida. Elle s’apprêtait peut-être à dire quelque chose, quand Emanuel, son sourire s’élargissant, approuva.
— Diable, voilà une envolée digne du tempérament le plus slave ! Moi qui suis né à Arkhangelsk, ai vécu là-bas la plus grande partie de ma vie, je comprends fort bien ce que vous éprouvez. Cependant, dites-moi plus précisément ce que vous comptez faire. Charly y dirige déjà notre négoce de céréales, ainsi que la cimenterie Zep et la banque d’escompte de Sibérie à Saint-Pétersbourg.
William avait le sentiment de passer un examen devant un jury dont la bienveillance n’excluait pas l’exigence.
— La Russie se prépare à une nouvelle ère, à un essor sans précédent, compléta-t-il. Les emprunts lancés auprès des puissances d’Europe occidentale et des États-Unis n’ont servi pour le moment qu’à rembourser ses dettes faramineuses. Votre ami Serge de Witte, qui a désormais entre ses mains les finances de l’empire, est un homme d’exception, comme vous aimez à le répéter. L’adoption de l’étalon-or va renforcer le rouble, assainir l’économie et favoriser l’afflux de nouveaux capitaux étrangers qui tomberont à point nommé pour développer le chemin de fer, l’industrie et le commerce. Je me réjouis de travailler auprès de Charly, de l’épauler de mon mieux, mais je voudrais aussi m’investir dans les activités bancaires. En nous appuyant sur la EH Brandt & Co que vous avez fondée il y a trente ans, sur les puissants réseaux de notre famille, nous nous donnons toutes les chances de succès. Alors, même si cela me chagrine de m’éloigner de vous, c’est à Saint-Pétersbourg que je veux œuvrer, avec votre bénédiction. D’ici vingt ans, j’en fais le pari, la Russie deviendra la première puissance mondiale. En espérant toutefois que notre jeune tsar se montrera à la hauteur de la tâche, et que le drame lors de son mariage n’était pas un triste présage…
Son père leva un sourcil. Certes, il connaissait les rumeurs sur le tempérament de Nicolas II, le nouvel empereur de toutes les Russies. On le prétendait faible, démuni face aux immenses responsabilités qui lui incombaient désormais. Quant à prêter l’oreille aux superstitions, cela ne figurait guère dans les habitudes des membres de la famille Brandt. La bousculade lors des noces impériales n’était qu’un accident, un terrible accident qui avait causé la mort de plus de mille trois cents malheureux et fait des centaines de blessés, imputable à la légèreté des organisateurs et à la bêtise de la foule attirée par la promesse de vin et de mets gratuits. Certains avaient établi un lien avec les trombes d’eau diluviennes qui s’étaient abattues sur le même champ de Khodynka lors du mariage d’Alexandre II et, des années après, son assassinat. Une simple coïncidence qui n’augurait en rien de l’avenir. Parfois, Emanuel se demandait si son fils adoptif, sous son insouciance apparente, n’avait pas hérité du côté fantasque de son père, de sa sensibilité exacerbée d’artiste. Il préféra choisir une autre interprétation à son propos.
— Je partage votre vision, approuva-t-il. Notre chère Russie a besoin d’un renouveau politique. Je crois en des hommes de la trempe de Sergueï Ioulievitch pour le lui apporter et la faire entrer dans le monde moderne.
— Quant à moi, je crois qu’il est temps pour mon cher époux et mon cher fils de déjeuner, l’interrompit Ida en tirant le cordon de la sonnette de service.
Elle savait que le sujet risquait d’entraîner une très longue discussion. Elle rangea avec soin son ouvrage et se dirigea vers la porte que William s’empressa de lui ouvrir. Tous les jours depuis que Robert lui avait confié le nourrisson, et tous ceux qui lui restaient à vivre, ne lui suffiraient pas à remercier le Ciel de lui avoir donné un fils. Elle ne doutait pas un instant qu’il réussît dans son entreprise, mais elle priait aussi pour qu’il fondât bientôt une famille. Des bambins galopant à travers leur propriété achèveraient de la combler.

Tu voulais avec tant de conviction faire de moi une dame
Que l’amour s’est envolé :
Nous n’appartenons qu’à celui qui nous fait plier
Et nous chérissons le plus ce devant quoi nous nous agenouillons.
Lou Andreas-Salomé – Correspondance

Depuis toujours, Lou appartient à la mythologie familiale. Une cousine, selon celle-ci. Une cousine comment, à quel degré ? Quels étaient les liens réels ? Je me jette à corps perdu dans la lecture des biographies, épluche la correspondance. Je retrouve celle avec Nietzsche et Paul Rée, qui me suit depuis la fac. Déjà soulignée par mes soins aux passages évoquant les Brandt. Le besoin de légitimer par cette filiation le désir d’écrire qui me taraudait, de trouver des anges gardiens pour accompagner mes balbutiements littéraires ?
Je prends contact avec l’un des spécialistes de Lou, qui tombe sans doute un peu des nues quand je lui annonce notre parenté. Mon nom ne lui est pas inconnu ; il a débuté sa carrière de professeur de lettres dans le même lycée que Papa. L’écriture ouvre des horizons infinis et montre combien le monde est petit.
Le puzzle se reconstitue. Une longue amitié et un mariage entre les deux familles, Emanuel Henry, parrain de Lou, qui joua un si grand rôle dans sa vie, Paul Rée la guettant derrière les grilles de la villa zurichoise, ce quatrain de rupture adressé à mon arrière-grand-oncle Charly, ces lettres d’Ida conservées à Göttingen. Maman se rappelle quand je lui fais part de mes découvertes : « Les sœurs aînées de Baba allaient souvent jouer, petites filles, chez les von Salomé à Saint-Pétersbourg. »
Plus que tout cela, c’est l’un des souvenirs d’enfance de Lou qui m’émeut.
Un hiver, le jardinier annonça à la petite Lioulia, la future Lou, que des visiteurs mystérieux s’étaient installés au fond du jardin. Elle y découvrit un bonhomme et une bonne femme de neige, auxquels elle inventa toute une existence. Jusqu’à un matin de printemps où, désolée, elle ne retrouva d’eux que deux paires de boutons noirs, un chapeau bosselé et une cape.
Baba me racontait une histoire jumelle, de celles qui constituèrent mon monde originel. Un hiver, elle confectionna avec sa sœur cadette une fée de neige. À l’approche des beaux jours, elle plaça un morceau de la fée dans une bouteille et l’enfouit au creux d’un arbre, convaincue qu’elle conserverait ainsi un peu de son pouvoir magique. Des mois plus tard, les deux enfants décidèrent de regarder ce que devenait le flacon enchanté et n’y découvrirent qu’un reste d’eau sale. La neige qui fond, la perte irrémédiable. Dans ses rêves prémonitoires, Baba voyait ceux qui allaient mourir au milieu d’un paysage enneigé.
J’ai fini par douter des contes de l’enfance, et cependant je ne cesse de chercher, à cœur perdu, peine perdue ou peine tout court, à les réparer, à créer des ailleurs. Lou et moi ne sommes pas appelées sur les mêmes chemins, même si j’aime comme elle marcher pieds nus dans l’herbe. Il y a toujours des petits cailloux blancs à trouver, des signes à déchiffrer, code secret du temps qui passe, de la vie qui va et vient. Traits d’union. Deux des derniers petits-cousins sont nés à Göttingen, là où Lou s’en est allée.

Partie III

8.
Sans un mot, la poussant doucement par l’épaule, le père de Julia la fit entrer, tandis qu’elle sanglotait à n’en plus finir. Sa mère Paulina apparut, dans sa chemise usée jusqu’à la trame, des mèches échappées de son bonnet de nuit.
— Que fais-tu ici ? Tu ne devais pas dormir chez les Ozilins ?
— Je ne pouvais pas… M. Vitols… hoqueta l’adolescente. J’ai perdu mon travail…
— Comment ça, tu as perdu ton travail ?! aboya Paulina, hors d’elle. Penses-tu que nous roulons sur l’or, que tu peux vivre en princesse à ne rien faire de tes dix doigts ?
— Assez ! la rabroua Gabriel. Allons nous coucher, nous parlerons demain.
Paulina regagna la chambre, drapée dans sa vieille chemise et sa dignité offensée, suivie de près par son époux. Julia se glissa dans le lit au coin de la pièce principale, séparé de celle-ci par un simple rideau.
Elle se crut incapable de dormir. M. Vitols la poursuivait en ricanant, sa petite langue pointée entre ses petites dents. Il n’avait plus de pantalon. Il courait après elle à travers la forêt, les pans de sa redingote au vent. Ces deux ailes noires voletant derrière lui, perché sur ses jambes grêles, il ressemblait à une vilaine pie. Une pie géante et velue. L’ours se redressait sur ses pattes arrière et dodelinait de sa lourde tête. « Viens, Julia, viens que je te serre dans mes bras ! » Elle tentait de s’échapper, dévalait une pente, l’ours à ses trousses. Il la rattrapait, lui léchait la figure avec des grognements satisfaits.
« Bullig ! » Le gros berger la fixait de ses yeux mouillés, et sa queue frappait en cadence le plancher. Gabriel Berzins, toujours levé le premier, tisonnait le feu. Courbé vers l’âtre, dans sa vieille veste d’intérieur, il paraissait bossu. La lueur des braises creusait encore sa joue. Julia se fit violence plus que d’habitude pour repousser les couvertures et affronter l’air froid du matin. Elle enfila ses valenki, jeta un châle sur ses épaules. Son père se redressa et se tourna vers elle. Sa barbe grise faisait paraître son visage encore plus émacié, mais on devinait à ses traits, à son allure, le beau jeune homme qu’il avait dû être en des temps meilleurs.
— Je vais tirer du lait pour le petit-déjeuner, murmura Julia.
Il lui désigna le cruchon sur la table de chêne, dont les nœuds, les espaces luisants d’usure, les éraflures, formaient une géographie énigmatique.
— Je m’en suis déjà occupé. Viens t’asseoir.
Elle obéit, tandis que son père la rejoignait et tranchait trois morceaux à la miche entamée d’un pain noir, compact. Paulina apparut, déjà habillée, les cheveux retenus dans un fichu. Pli dur au coin des lèvres, des yeux mornes comme un marais, elle se servit.
— Alors, ma fille, nous diras-tu tes méfaits ? lâcha- t-elle.
Julia baissa la tête, la gorge serrée. Comment raconter ? Gabriel gronda alors, non parce qu’il était fâché, mais parce que la vie l’avait raboté de toute forme de douceur.
— Tu sais combien il est dangereux de traverser seule la forêt, de nuit. Pourquoi n’es-tu pas restée chez la veuve Ozilins ?
Bullig posa sa tête sur les genoux de l’adolescente, un filet de bave aux babines, dans l’espoir de quelques miettes. L’arrière-train baissé, il se refrénait de toute sa volonté de chien d’appuyer sa requête d’un gémissement, d’un frétillement de la queue, trop bien dressé pour désobéir. Julia lui gratta le cou, et ses yeux s’embuèrent.
— M. Vitols… dans son bureau. Il a voulu, il a voulu… s’étrangla-t-elle.
Une gifle vola.
— Petite traînée, qu’es-tu, toi, allée le chercher ! cria sa mère. Ça minaude, ça fait l’effrontée, et voilà ce qui arrive ! Ta sœur n’a pas eu d’histoires, elle. Alors quoi ? T’a-t-on élevée, ton père et moi, pour que tu ailles te tortiller devant un monsieur ! Qu’espérais-tu ?
— Laissez-la donc ! la coupa Gabriel, arrêtant la seconde gifle.
Il plongea son regard dans celui de Julia, longtemps. Et elle lut dans le sien plein de colère et de douleur. Il n’avait besoin d’aucune explication pour comprendre, et d’ailleurs il n’en souhaitait pas. Elles n’auraient fait que le renvoyer à sa condition. Il ne pouvait rien, rien contre ce notable, rien pour préserver l’innocence de sa fille. Ses valeurs, sa lignée, ne pesaient pas plus qu’un souffle face au pouvoir et à l’argent. Paulina, la lippe mauvaise, s’était tue, soumise malgré tout à son mari. Comme sa fille et lui poursuivaient ce dialogue silencieux, elle s’enhardit à reprendre la parole, sans crier cette fois, mais avec ces accents traînants et geignards qui insupportaient l’adolescente.
— Qu’allons-nous faire d’elle, puisqu’elle ne peut pas retourner à la fabrique ? Où lui trouver un nouvel emploi ?
— Nous verrons, répondit son mari, toujours laconique.
— Ce n’est pas ça qui remplira notre marmite ! Si encore cette sotte avait attendu la fin de la semaine pour toucher son salaire ! Croyez-moi, les rumeurs ne vont pas tarder à circuler, et personne ne voudra embaucher une dévergondée. Alors il ne nous reste qu’à la marier. Si elle échauffe déjà les hommes, elle est en âge d’avoir un époux. Le gros Hans, le fils des Gunther, j’ai bien vu comment il la reluque au temple le dimanche. Ils ont une belle ferme, les Gunther, un peu de bien. Elle ne sera pas malheureuse, Julia. J’irai voir tout à l’heure le pasteur pour qu’il nous arrange ça au plus vite. Les Gunther seront d’accord, une jolie fille en bonne santé. Le gros Hans lui plantera bientôt des enfants dans le ventre, et ça lui calmera ses ardeurs.
Le front et les joues de Julia s’embrasèrent, mais elle resta à table malgré la nausée qui la gagnait. Pour son père. Elle devinait qu’il partageait le même dégoût, la même indignation à ces propos.
— Ma fille, peux-tu m’assurer que tu n’as à te reprocher aucune inconduite ? l’interrogea-t-il.
— Oui, mon père. Sur la Bible.
— Ah ça, petite impudente, tu ne t’en tireras pas si facilement ! brailla Paulina.
— Il suffit, ma femme. Julia ne ment pas. Et vous, vous n’irez pas voir le pasteur. Hors de question que cet idiot adipeux et sans manières de Hans touche à notre enfant.
Paulina ricana, balaya l’air d’un bras vindicatif, pointant le plafond bas, la cheminée noire de suie, leurs pauvres meubles bancals. Intérieur sommaire, miséreux, dans lequel s’étaient égarés une commode en marqueterie aux serrures de bronze et un tapis persan mangé aux mites, vestiges incongrus d’un lointain passé.
— Ah ça, il est beau notre château pour la petite princesse ! Et comment allons-nous la nourrir, cette bouche inutile ?
Rassemblant tout son courage, Julia murmura.
— Papa, Maman, je refuse d’être un poids pour vous. Si vous le voulez bien, je pourrais rejoindre Evguenia à Saint-Pétersbourg.
— Ta sœur s’est montrée plus maligne que toi, grinça Paulina. Elle a su économiser sur son salaire à la fabrique et la voilà maintenant modiste.
— Va donc nourrir les bêtes pendant que nous discutons, ta mère et moi, ordonna Gabriel.
* * *
Des rayons pâles peinaient à percer le brouillard. Julia aimait d’habitude ces aurores silencieuses où les sapins retenaient leur murmure, où les oiseaux se taisaient. Mais elle aurait préféré un matin plus sonore pour couvrir les éclats de voix entre ses parents et son tapage intérieur. Elle remercia ainsi Malvina, la grosse vache rouge, pour son long meuglement quand elle pénétra dans l’étable, et les poules qui l’encerclèrent en piaillant. Depuis toute petite, depuis le jour où on lui avait offert un poussin, boule de duvet frémissante dans son poing d’enfant, elle vouait à ces volailles une attention particulière. Elle restait fascinée par leur persévérante déambulation en quête d’un grain, leur patience majestueuse quand elles couvaient, le miracle de l’éclosion des œufs.
Julia n’avait pas fini de ratisser les litières, de distribuer l’eau, le grain et le foin, que son père vint atteler le cheval. Il n’adressa pas un mot à sa fille, pas un regard, et elle ne tenta pas de lui parler pendant qu’elle l’aidait à régler le harnais. Le mutisme de Gabriel ne signifiait ni une réprimande ni un reproche, seulement le besoin de plonger en lui-même, de s’absorber dans ses pensées.
Il se hissa sur la banquette de cuir craquelé, agita le fouet au-dessus des oreilles du cheval, une grande bête efflanquée et puissante au poil gris qui lui ressemblait curieusement. Julia le suivit des yeux, tandis qu’il s’éloignait sur le sentier caillouteux. Le remords la tenaillait d’avoir ajouté aux soucis de son père, à cette vie qui ne l’avait jamais ménagé. Où allait-il ? Collecter des fermages pour le compte du baron von Sielen, ramasser du bois mort, se livrer à quelque besogne incombant à sa charge d’intendant, ou tout simplement chercher un peu plus de solitude au fond des bois ? Où allait-il, la nuque raide, comme si sa vieille toque de renard pesait trop lourd sous ce ciel plombé, sans espace pour un coin d’espoir ? Elle rentra dans l’étable, s’accroupit pour ramasser les œufs. Blancs et parfaits dans sa main, si fragiles et pourtant capables d’abriter un début de vie. Les poules protestaient sans conviction, à petits coups de becs et gloussements réprobateurs, puis s’en retournaient picorer, oubliant déjà. Demain il y aurait d’autres œufs. Comme la vie pouvait être simple ! Mais de quoi serait fait demain ? Julia n’en savait rien, voulait avant tout effacer hier. Et Evguenia ? Accepterait-elle de l’accueillir ? Julia se rappelait sa sœur les derniers mois avant son départ. Un collier de perles d’ambre, une broche, un foulard brodé, réserve inépuisable de nouveaux colifichets qu’elle arborait chaque jour, l’humeur instable, à rire trop fort ou à garder les lèvres obstinément closes, hautaine parfois ou pleine de sollicitude envers sa cadette, suscitant des disputes avec leur mère, jusqu’au jour où elle fourra ses effets dans un sac de voyage et annonça qu’elle les quittait. Julia se demandait si son père la laisserait partir, ou s’il formait d’autres projets. »

Extraits
« Gabriel se versa une tasse de thé, tandis que sa femme et sa fille abandonnaient la conversation au crépitement de la pluie, au bois qui craquait dans l’âtre. Pas d’alternative à envoyer Julia au plus vite à Saint-Pétersbourg. Autrement, des rumeurs se colporteraient, on mettrait en doute son honnêteté. Ou alors, comme l’avait exprimé Paulina dans sa simplicité brutale, il faudrait la marier. Qui voudrait d’une jeune fille sans dot que ses parents cherchaient à établir à la hâte? Non, pas d’alternative: Gabriel devait faire confiance à Julia, à l’éducation qu’il lui avait donnée, à son caractère déterminé, aux qualités de son âme. Faire confiance à Julia, en priant Dieu avec ce qu’il lui restait de foi qu’il lui ouvrit un chemin de destinée plus favorable. p. 71

Le tsar écouta son nouveau conseiller. Il rendit public octobre un manifeste annonçant l’élection d’une Douma cette fois-ci d’un pouvoir législatif et garantissant les libertés civiles. Enfin une monarchie constitutionnelle! Serge de Witte en devint Premier ministre. Même si cette nomination rassurait, la circonspection restait de mise. L’empereur tiendrait-il cette fois-ci ses engagements? le comte de Witte peinait à former son gouvernement. Son ambitieux projet de réforme agraire pour rétablir la paix dans les campagnes ne recevait pas un bon accueil du souverain, et les heurts dans les villes persistaient. Socio-démocrates et socio-révolutionnaires continuaient à réclamer la tenue d’une Assemblée constituante. Il y eut encore des affrontements violents avec la police. À Moscou, une insurrection armée dans le quartier de la Presnia donna lieu à plusieurs jours de combats. À Pétersbourg, on arrêta les membres du Soviet des ouvriers, dont son jeune président, un certain Lev Trotski. Un semblant de paix revint, pour un temps que nul ne se serait risqué à estimer. Le soir du Nouvel An, on ouvrit néanmoins plus longtemps les fenêtres des maisons pour s’assurer que cette exécrable année 1905, cette année
rouge de sang et de fureur, cette année qui avait vu le plus vaste pays du monde vaciller, appartenait au passé. p. 265-266

Je découvre enfin le visage, en effet sublime, d’Alice von Haartman, qui devint mon arrière-grand-tante par alliance quand son fils Harry épousa ma grand-tante Lasty.
La très belle Alice me ramène aux Romanov. Les hasards de la vie firent que mes grands-parents maternels jetèrent l’ancre en Bretagne dans les années 1960, non loin de Sant-Briac, où résidait alors le grand-duc Vladimir, petit-fils d’Alexandre II. Oubliée l’opposition de leurs propres parents au tsarisme! Dans l’amour de leur patrie perdue et le chagrin de l’exil, ils devinrent amis avec l’héritier du trône de toutes les Russies et la grande-duchesse Leonida. Ces derniers intégrèrent ainsi mes paysages d’enfance. Ma sœur et moi courions nous cacher à chaque fois qu’ils venaient en visite, afin d’échapper à la révérence exigée par le semblant d’étiquette dont ils faisaient l’objet. Alors que je croisais leur fille, la grande-duchesse Marie, dans les rues de Dinard, elle me tira de l’embarras où me plaçait la perspective de ployer le genou au milieu du trottoir en me serrant avec affection sur son cœur. p. 277

À propos de l’auteur
DEDEYAN_Marina_©David_IgnaszewskiMarina Dédéyan © Photo David Ignaszewski

D’origine arménienne et russe, Marina Dédéyan a été élevée au sein d’une famille quelque peu bousculée par l’Histoire et nourrie d’histoires. De l’amour des livres transmis de génération en génération, elle a sans doute tiré sa vocation de romancière. Sa vision de l’Histoire et le souffle de son écriture ont conquis un lectorat fidèle. (Source: Éditions Robert Laffont)

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Ossip Ossipovitch

BAUDRY_ossip_ossipovitch  RL2020  Logo_premier_roman

En deux mots:
On a cru voir le grand écrivain national Ossip Ossipovitch dans une cinéma d’Odessa. Il n’en fallait pas davantage pour que naisse l’un des récits que tout le monde connaît et qui font le gloire d’un auteur qui n’a jamais rien publié.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Sur les traces du grand écrivain national

Le premier roman de Marie Baudry pastiche les grands romans russes. En rassemblant les pièces du dossier Ossip Ossipovitch, elle s’amuse – et nous amuse – à construire la légende d’un grand écrivain. Érudit et malicieux!

Nombreux sont les auteurs qui, depuis Les liaisons dangereuses, ont utilisé avec plus ou moins de bonheur l’idée de Choderlos de Laclos de faire croire qu’il n’était pas l’auteur du livre qu’il faisait paraître, mais uniquement le dépositaire d’une œuvre qu’il jugeait utile à l’édification du public. Pour son premier roman, Marie Baudry a imaginé une petite variante à ce scénario en couchant sur le papier des récits qui ne furent pas publiés et en rassemblant certains écrits à propos d’Ossip Ossipovitch, le «grand écrivain national» vivant à Odessa.
Voici donc sur les bords de la Mer Noire, un rumeur qui enfle. On aurait aperçu l’auteur des désormais célèbres récits dans un cinéma de la ville. Illusion ou réalité? Toujours est-il qu’à partir de ce jour une nouvelle œuvre avait vu le jour. «En une seconde à peine le récit eut le temps de prendre corps, de s’étoffer, d’emplir la salle de cinéma et de se répandre dans tout Odessa, du moins dans toute sa partie haute, à la façon dont au réveil on saisit en un instant l’entièreté d’un rêve qu’on ne saura redire ensuite qu’avec trop de mots».
Vite qualifié de «post-apocalyptique», cette histoire ne tarde pas à diviser les Odessites. D’un côté les fervents admirateurs n’hésitant pas à crier au génie et de l’autre, ceux qui jugent scandaleux cette remise en cause du progrès et du développement de la cité portuaire magnifiée par Eisenstein et son Cuirassé Potemkine. Car l’ambiance a bien changé depuis que les idées révolutionnaires se sont dissoutes dans un pouvoir de plus en plus dictatorial. Les «années d’occultation» succédant aux rêves démocratiques. Ossip était alors avec les «purs et les pures», même s’il a toujours renoncé à s’exposer, préférant l’ombre à la lumière, laissant ses exégèses apporter leur pierre pour édifier sa statue.
Marie Baudry, qui est maître de Conférences en littérature générale et comparée, s’est visiblement amusée – et nous fait partager son plaisir – a ajouter des pièces au dossier en exhumant notamment la critique enflammée signée d’un certain Igor Vassiliévitch. Intitulée «La dernière fable d’Ossip Ossipovitch: humain, trop humain», elle n’est pas tendre pour le grand homme. Pour rééquilibrer un peu les choses, la même gazette Littéraire publiera un entretien, «dont nul ne saurait dire si elle est pure élucubration de scribouillard, dialogue apocryphe revu et corrigé par l’auteur, ou même, sait-on jamais, vérité à l’état pur (…). Là encore, on reconnaîtra le style propre aux journaux de cette époque, jusque dans ce goût pour des titres aussi racoleurs que truffés de références, puisque l’entretien portait ce long titre: «Dialogue avec Ossip Ossipovitch: “Longtemps je me suis rêvé en Balzac, en Dickens, en Dostoïevski.”»
Dans la grande lignée des auteurs russes que le peuple vénère, cet Ossip Ossipovitch est aussi le témoin des soubresauts de l’Histoire. Après l’agitation entre les «nationalistes pouchkiniens» et les «patriotes babéliens» qu’il regarde plutôt amusé, il voudrait être le héraut du soulèvement qui se dessine et dont il va, sans vraiment le vouloir, mettre le feu aux poudres dans un épilogue joliment amené.
Marie Baudry, entre pastiche et fantaisie débridée, a réussi son premier roman. On en redemande!

Ossip Ossipovitch
Marie Baudry
Alma Éditeur
Premier roman
224 p., 17 €
EAN 9782362794926
Paru le 3/09/2020

Où?
Le roman se déroule en Russie, à Odessa

Quand?
L’action se situe peut-être de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
«Odessa. On ne sait pas trop quand. Plus tard, mais pas très tard. Odessa, mais cela aurait pu être ailleurs. Une chose est sûre: là vit Ossip Ossipovitch, le grand écrivain national. Bien qu’il se soit toujours refusé à publier, son œuvre immense circule, on ne sait trop comment, parmi les Odessites qui en récitent, racontent et redisent les mille aventures, les mille exploits.
J’ai longtemps vécu à Odessa. J’ai fréquenté ou cru fréquenter Ossip Ossipovitch et les cercles auxquels il appartenait. J’ai entrepris ici de mettre par écrit certaines des bribes de son œuvre qui m’ont été transmises.
Lectrice, lecteur, il m’a paru important qu’elles arrivent jusqu’à toi qui n’as pas eu la chance de participer au soulèvement puis à la grande insurrection. Puisses-tu tirer grands fruits de son enseignement.»
Dans cette fable politique, la fantaisie, le burlesque et la poésie se jouent de la fin du monde. Face aux cyniques raisons d’État, la révolte est possible et désirable, qui redonnerait beauté et sens à la vie. Une variation sur les Nuits debout, à la mode odessite.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Blog Cultur’Elle (Caroline Doudet)
Blog des Arts

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Odessa. On ne sait pas trop quand. Plus tard, mais pas très tard. Odessa, mais cela aurait peut-être pu être ailleurs. Une chose est sûre, c’est là que vit Ossip Ossipovitch, le grand écrivain national. Personne n’a jamais lu une ligne de ce qu’il a écrit. Et pour cause: Ossip Ossipovitch s’est toujours refusé à publier. Mais son œuvre immense, colossale, circule néanmoins, on ne sait trop comment, parmi les Odessites qui en récitent, racontent et redisent les mille aventures, les mille exploits.
J’ai longtemps vécu à Odessa. J’ai fréquenté ou cru fréquenter Ossip Ossipovitch et les cercles auxquels il appartenait. Et malgré son horreur de la publication, tel un nouveau Platon – si tu veux bien, lectrice, lecteur, me passer l’orgueil de la comparaison – j’ai entrepris de mettre par écrit certaines des bribes de son œuvre qui m’ont été transmises.
Lectrice, lecteur, tu sauras en son temps en quelles circonstances elles me sont parvenues et pourquoi il m’a paru important qu’elles arrivent jusqu’à toi qui n’as pas eu et n’auras pas la chance de vivre à Odessa, d’y rencontrer Ossip Ossipovitch, de participer au soulèvement puis à la grande insurrection. Puisses-tu tirer grands fruits de son enseignement.

Après des mois – que dis-je – des années d’absence, la rumeur circulait (elle était partie du kiosque et s’était propagée d’une façon aussi concentrique qu’irrégulière, atteignant les bancs qui entourent la fontaine avant ceux du petit café des amoureux, sortant du parc par la rue Maïakovski avant que le boulevard Pouchkine ne fût lui aussi touché), selon laquelle Ossip Ossipovitch, le plus grand écrivain de la ville, et peut-être davantage, après des mois – que dis-je – des années d’occultation, était revenu à Odessa.
L’incertitude planait néanmoins: nul à Odessa mieux que n’importe où au monde ne sait qu’il est des silhouettes se ressemblant au point que leur ossature commune leur dicte une démarche semblable; au point même que cette seule analogie squelettique aille jusqu’à leur faire choisir les mêmes vêtements, à poser pareillement la voix, à avoir le même mouvement de la main passée dans les cheveux. Aussi la rumeur restait-elle particulièrement prudente et n’osait-elle se prononcer absolument quant à l’identité de cette silhouette familière, d’autant que la présence d’Ossip Ossipovitch avait jusqu’à présent toujours été accompagnée d’une épidémie de récits circulant dans les airs et dans les bouches des Odessites. Pour le moment, rien n’avait paru, nul récit, nulle histoire. Un silence presque effrayant.

Un jour morne se levait sur Odessa. C’était un de ces jours où l’on sait que l’horizon restera définitivement bouché, où le soleil ne se montrera pas et où la pluie s’abattra où bon lui semblera.
Pas de risque de croiser Ossip Ossipovitch par un temps pareil, pensa Iouri qui bombait un torse avantageusement souligné par l’étroite veste kaki qu’il portait et qui était ornée d’un écusson dont on ne pouvait comprendre de ce côté-ci du trottoir à quel parti il appartenait (une vendeuse venait de sortir de sa boutique pour en laver le seuil avec une énergie et des mouvements de hanche que Iouri jugea intéressants). Non, décidément, pensait Macha son balai à la main, ce n’est pas un temps à poète. Elle n’acheva pas sa pensée. Comme beaucoup des habitants d’Odessa, elle préférait se taire devant les uniformes sans poésie de ces apprentis héros au physique de brute épaisse, à la vulgarité sans pareille (même si l’on trouvait chez eux aussi de grands et fins connaisseurs de l’œuvre invisible d’Ossip Ossipovitch), qui traînaient sur les trottoirs de la ville comme celui qu’elle avait fait semblant d’ignorer de l’autre côté de la rue, prêts à s’affronter autour de l’inepte dualisme entre le nationalisme pouchkinien et le patriotisme babélien qui déchirait alors la ville.
Tout s’annonçait une fois encore morne, comme si la ville était dépossédée de son activité, de ses habitants et de toute consistance tant que l’esprit ossipien était coi. Certes le port, avec toutes ses grues et ses ferries et ses containers, s’agitait encore, mais le port, quand on était un vrai Odessite, et pas un sinistre cinéphile contraint de constater que du haut de ces célèbres escaliers on ne voyait rien et que d’en bas ce n’était guère plus impressionnant, bref, en vrai Odessite, on ne descendait (ni par conséquent ne remontait) jamais lesdits escaliers pour se rendre sur le port. Le cœur de la ville, la ville haute si l’on veut, se mourait lentement, et la vaine agitation des nationalistes pouchkiniens tenant la dragée haute aux patriotes babéliens, et réciproquement, était comme les soubresauts ultimes de la souris avec laquelle le chat a un peu trop joué et qu’il n’a plus qu’à déposer sur le seuil d’une porte quelconque.

C’est alors qu’on avait perdu tout espoir, et peut-être même parce qu’on avait perdu tout espoir, que se passa l’inouï; inouï pour un esprit odessite résigné à la mort rampante qui assaillait sa ville et sa vie, et non pour un occidental moyen pour qui l’inédit réside en quelque effrayante nouvelle prouesse génétique, sexuelle ou informatique. L’inouï, donc, commença dans la salle du cinéma Globus Vertov, au moment précis où les rares spectateurs qui s’y trouvaient somnolaient dans l’attente du film qu’ils avaient choisi de voir, en regardant les toujours spectaculaires et fatigantes annonces du cinéma sensationnaliste et les toujours fades et bavardes promesses du cinéma psychologique, moment qu’avait choisi Fedor pour glisser à sa compagne une hypothèse sur l’accroissement de l’impression de déjà-vu dans les salles obscures. Tout s’arrêta un instant. Le projectionniste avait failli à sa mission d’enchaîner parfaitement et sans temps mort les extraits des films à venir au film proprement dit. Et ce fut cette seconde d’inattention, ce trou dans le temps cinématographique, qui eut l’heur de s’emplir de ce que chacun attendait sans le savoir: le dernier opus d’Ossip Ossipovitch.

En une seconde à peine le récit eut le temps de prendre corps, de s’étoffer, d’emplir la salle de cinéma et de se répandre dans tout Odessa, du moins dans toute sa partie haute, à la façon dont au réveil on saisit en un instant l’entièreté d’un rêve qu’on ne saura redire ensuite qu’avec trop de mots. Dédaigneux, les Odessites auraient été surpris d’apprendre que c’étaient les histoires de marins, ces coquilles de noix creuses, qui pourvoyaient Ossip Ossipovitch de ses meilleures histoires. Méprisants à l’encontre du port et de son activité incessante, les Odessites n’auraient jamais voulu croire qu’Ossip Ossipovitch, avant d’être l’Odessite le plus casanier s’il en fut jamais (et la concurrence était pourtant rude en ce domaine) – si l’on excepte ses grandes périodes d’occultation dont on ignorait tout – avait embarqué, il y avait longtemps, dans la marine marchande, et qu’il avait même navigué sous pavillon français, puis britannique. Ils auraient été encore plus surpris d’apprendre qu’à sa connaissance des mers orientales, Ossip Ossipovitch ajoutait celle des routes et des voies ferrées qui parcouraient toute l’Europe d’ouest en est et du nord au sud, qu’il avait connu bien des villes, villages et hameaux les plus reculés de l’Europe orientale.
Mais plutôt que de s’appesantir sur une biographie trouée, apprends plutôt, lecteur, que le nouvel opus d’Ossip Ossipovitch fut aussitôt jugé scandaleux par une partie de la population, et notamment par celle-là même, certes minoritaire, qui passait ses matinées dans les cinémas eux-mêmes minoritaires du centre-ville, le Globus-Vertov, le Passaj-Cinéma-Trois salles et le Cinéma du Vertige. Apprends également que pendant un temps relativement court, et avant que les exégètes des deux bords ne s’y mettent, les patriotes pouchkiniens et les nationalistes babéliens partagèrent une même ivresse et passion pour ce dit récit. Apprends enfin que ce récit fut aussitôt qualifié, par une population qui dans son ensemble n’en revenait pas d’une telle compromission avec le goût du jour, de «post-apocalyptique». Quant à son contenu, tu le découvriras assez vite, lecteur, mais en son temps.
Était-il bien possible en ce jour de rapporter le plus fidèlement possible le récit apocryphe et post-apocalyptique de notre grand écrivain Ossip Ossipovitch, alors même que le glas solennel venait de faire vibrer l’air de ses sons graves ; alors même que nous, narrateur d’occasion prêtant main forte à la transcription samizdatique de l’œuvre invisible d’Ossip Ossipovitch, avions vue (et ouïe) sur la basilique Saint-Basile d’où le glas funèbre était parti et que nous avions malgré nous prêté l’oreille aux chants qui s’élevaient (chants assez faux malheureusement car le pope n’avait pas l’oreille musicienne), alors même que nous avions pu observer comme chaque fois la morne indifférence des employés des pompes funèbres fumant leur cigarette devant le porche en attendant que ça passe, alors enfin que nous aurions peut-être dû nous trouver dans la basilique plutôt qu’à une table de cuisine en train d’écrire, puisque nous connaissions bien celui qui attendait lui aussi patiemment dans sa boîte qu’on veuille bien le mettre en terre ?
Non lecteur, tu le comprendras bien, il ne saurait être question en un tel jour de te livrer le récit d’Ossip Ossipovitch. Sans quoi le glas, sonnant pour un seul homme, risquerait de déteindre de ses sombres sonorités sur un récit que je voudrais te retranscrire le plus conformément possible aux impressions qu’il laissa dans l’esprit et le cœur des Odessites. Il nous faudra attendre un jour moins solennel et que les chants timides s’élevant de la basilique se taisent enfin pour te raconter ce qui allait redonner vie aux Odessites.

Lecteur, n’accuse pas le narrateur de vouloir te mystifier ou abuser de ta patience en différant à loisir ce premier récit. De même que les récits d’Ossip ne circulaient jamais quand on les attendait, de même on ne saurait les transcrire à heure fixe. Qu’on ne voie là aucune posture, aucun goût pour un malheureux second degré et ses frères ironiques mais plutôt une vieille inclination odessite pour la patience, une certaine aptitude à la surprise : c’est quand il ne se passe rien que tout peut arriver, si tu me permets de reprendre ce fameux dicton odessite.
Récit de l’Impensable
On pourrait commencer n’importe où, avait dit la voix, avait dit Ossip. N’importe où, car après l’Impensable, c’est partout qui fut modifié, partout qui eut à être repensé et reconsidéré.
Il n’était pas vrai que tout avait été détruit. Pas vrai, parce que cela n’est pas possible, la destruction complète des choses, cela n’existe pas. (Et à ceux dont Ossip Ossipovitch devinait qu’ils resteraient d’éternels sceptiques, il ajoutait dans une incise dont les autres étaient privés : voyez, voyez, ils ont voulu les chasser tous de leur pays, il y a des siècles, pendant des siècles, ils ont cru les éliminer tous, et voyez pourtant tout au bout de la vieille Europe Atlantique, ils versent de l’huile d’olive dans une soucoupe pour prédire l’avenir, ils allument certains soirs un chandelier, et parfois même ils apposent certaine image stellaire au-dessus de la porte de la maison, tout cela sans savoir qu’ils sont de la race des éternels rejetés, des expulsés séculaires. Il voulait même ajouter : regardez, regardez ! ils ont voulu nous tuer tous, jusqu’au dernier, mais sa phrase s’arrêtait au bord de ses lèvres, parce qu’alors ses yeux s’embuaient, non de la douleur d’avoir perdu certains êtres particuliers – ses yeux étaient secs depuis longtemps pour cela – mais de la perte d’un monde, du monde, d’une certaine culture, qui pour Ossip avait été toute la culture.)
Il reprenait plus calme, pour tous ceux qui l’écoutaient : la destruction n’existe pas de façon absolue. Quelque temps après la survenue de l’Impensable (on ne savait dire après combien de jours et de nuits c’était, car tout, jour et nuit, fut brouillé pendant un long moment), qui eût eu des yeux pour voir, qui eût posé, si cela avait encore existé, son visage sur le sol, qui eût encore eu des mains pour le gratter (ce qui aurait été facile, car tout ce qui recouvrait la surface de la terre avait volé en éclats au moment de l’Impensable et le sol s’était troué, livré béant, fracturé, à la terre noire, fine et granuleuse, qui recouvrait désormais ce qui autrefois s’était appelé béton armé, route, dalle, autoroute, zone commerciale, ville, stade, aéroport), qui, donc, eût pu faire cela eût assisté à un curieux spectacle. Cette terre si noire, semblable à une fine cendre, dès qu’on en observait une infime parcelle, se révélait vivante. Mieux, elle grouillait d’un monde infiniment minuscule de scolopendres, de vers de terre, de cloportes, de hannetons, d’invertébrés et d’invisibles vertébrés, de rampants, de juteux et parfois de fort appétissants (car on changerait bien vite quant aux goûts et dégoûts gastronomiques) petits animaux qu’on n’avait jamais vus jusqu’à présent.
C’est alors que l’esprit qui planait au-dessus du monde détruit jugea que l’Impensable, ce nom qui avait été donné au jour de la catastrophe, n’était peut-être pas juste, car ce qu’un nez, des yeux, des mains eussent pu voir et toucher sur le sol, était tout à fait pensable, malgré son aspect peu reluisant pour l’étroitesse de vue humaine, et que ce pensable-là, on pouvait lui donner un nom très simple et très mystérieux tout à la fois – la vie. C’était de la vie qui grouillait et tous ces infimes représentants d’un peu de vie, de cette vie souterraine, presque microscopique, formaient bien cette chose qu’on appelait le vivant, et étaient la preuve que cette terre qui avait recouvert d’un manteau poudreux les continents, les océans, et tous leurs habitants, cette terre qui partout avait déferlé pour tout ensevelir, enterrer et absorber, loin d’être matière inerte, tout juste bonne à semer la vengeance et la destruction, avait gardé intacte sa puissance de vie, au moment même où elle s’était faite puissance de mort.

Petit à petit, tous les minuscules qui peuplaient la fine terre noire, commencèrent à entrer sous terre pour descendre à quelques centimètres de la surface.
Le danger qu’ils craignaient, ces frêles zélateurs de l’obscurité, c’était la lumière qui peu à peu revenait à intervalles irréguliers et pour des périodes de plus en plus longues, au point qu’il arriva qu’on pût clairement distinguer au bout d’un temps que plus aucun appareil n’était capable de mesurer, quelque chose qui autrefois s’était appelé le Jour, alternant avec ce qui s’était appelé la Nuit.
Ainsi donc, pensait en lui-même l’esprit qui planait au-dessus de cette terre poudreuse qui avait tout recouvert – ainsi donc le soleil n’est pas mort, ainsi donc l’Impensable n’a pas eu lieu, ainsi donc c’est toute la vie qui va reprendre, et pas seulement la vie des êtres souterrains, mais toute la vie supraterrestre qui va recommencer, et il n’avait pas fini sa pensée que l’esprit, comme un chien trempé, s’affaissa sous le poids de l’humide qui lui tombait dessus, le traversait de part en part, en des millions d’atomes aqueux qui se déversaient à un rythme frénétique,
l’eau.
Il ne manquait plus que l’eau, se lamentait l’esprit, en proie à la terreur. La terre, le soleil, l’eau, se répéta-t-il.
Tout va recommencer. Tout va recommencer comme avant.

Comme avant ?
Dans la panique, l’esprit en vint à douter de l’éradication absolue qu’avait produite l’Impensable.
Et si certains hommes, ou femmes, ou enfants, avaient survécu ? Et si l’homme, celui-là même qui avait œuvré de toutes ses forces et son intelligence idiotes à la destruction de son monde et de son espèce, était encore là ? Et si par-delà son existence physique et matérielle apparemment disparue, perdurait encore quelque chose de ce que l’esprit se surprit à qualifier d’esprit humain, et dont il se ferait malgré lui le grand dispensateur ?
Abasourdi par une telle hypothèse, hypothèse qu’il s’était tue jusqu’alors, devant le spectacle si rassurant des vers de terre, l’esprit, s’il eût eu des mains et des yeux, eût posé ses mains sur ses yeux pour ne pas voir ce qu’il venait de concevoir, pour se débarrasser de cette vision de cauchemar.
Après ce moment de stupeur abrutie, l’esprit se releva, se ramassa, et fut comme ébloui par la révélation qui se fit en lui et sur le monde qu’il surplombait.
Et si l’Impensable était qu’Il n’eût pas été entièrement détruit ?

Une telle pensée demandait à être vérifiée, pour être en mesure d’écarter définitivement l’atroce hypothèse.
Mais l’esprit ne se sentait aucun courage pour entreprendre de parcourir en tous sens et en tous points la surface de cette cendre qu’il avait – avant sa révélation – trouvée si rassurante, si bénéfique, et qui à présent lui inspirait une sorte de terreur mêlée de mépris. Aussi l’esprit se laissa-t-il flotter ; il eût voulu être une autruche et enfouir dans la terre noire non pas une tête qu’il ne possédait pas, mais l’esprit tout entier.
Dans ses heures de mauvaise foi, l’esprit se rassurait en se disant qu’il était de toute façon impossible d’accomplir pareil parcours, tout se ressemblait à présent trop sur la terre qui n’avait jamais si bien porté son nom, tout avait été comme arasé, hormis quelques rares monticules qui dépassaient encore et qui avaient dû autrefois appartenir à la chaîne himalayenne. Et pour ce qui était de ces points, l’esprit s’y était déjà rendu et avait pu constater avec bonheur qu’aucune intrépide cordée, aucune aventureuse expédition n’y avait survécu non plus qu’ailleurs.
La plupart du temps, l’esprit se terrait, tapi comme un chat prêt à bondir sur la souris, empli d’une souveraine tristesse : lui qui avait dû s’enfouir pendant des milliers, peut-être des millions d’années, il ne se souvenait plus, pour ne souffler que rarement sur un monde de plus en plus colonisé par cette étrange créature qui s’était donné le nom d’homme, lui qui avait patiemment attendu son heure, que son règne vienne, lui, immortel, sans visage et sans corps, se voyait détrompé et inquiété, telle une âme errante qui ne trouverait plus jamais le repos.

Ce repos, racontait Ossip Ossipovitch, plein de compassion pour le désespoir de l’esprit, mais lui-même si content d’être homme et de pouvoir s’éblouir encore de la chaude lumière d’un matin d’automne passant au travers des feuilles et des branches du bouleau du parc, non sans les avoir réargentées au passage, ce repos, l’esprit ne le trouvait plus nulle part. La vie souterraine des scolopendres et des cloportes, des vers de terre et des invisibles lui semblait à présent une monstruosité sans nom, une aberration, une excroissante protubérance qu’il eût fallu endiguer : ce n’était plus pour lui que de l’humanité en germe.

Encore un pas de plus, ajoutait Ossip Ossipovitch à ceux qui commençaient à comprendre que son récit ne pourrait entrer si facilement dans ce qui était désormais devenu une catégorie de la production à grande échelle, avec ses quelques chefs-d’œuvre et ses innombrables coûteux nanars, et qu’on appelait affectueusement « post-apo », lequel diminutif convenait de moins en moins bien au dernier récit d’Ossip Ossipovitch, où l’Apocalypse s’appelait l’Impensable et où le dernier survivant était un esprit sans corps ni sexe.
Encore un pas de plus, disait encore Ossip Ossipovitch, et l’esprit jusque-là invisible commencerait à se muer en un souffle éthéré, en un gaz soufré, en une fumée odorante, car jamais l’esprit n’avait été si plein de contradictions, lui qui avait toujours réuni harmonieusement tout et son contraire, voilà qu’il désespérait de vouloir et de ne vouloir pas la destruction du monde, voilà qu’il s’effrayait, comme s’il était possible que sur lui, l’intemporel, le temps eût prise, et qu’il eût hésité sachant par avance l’enchaînement de toutes les causes et de tous les effets.
On aurait pu croire que l’esprit avait jusque-là toujours suivi un plan tracé d’avance. Que c’était lui qui avait eu en tête cette idée d’une diminution constante de la taille des espèces, du dinosaure au vers de terre. En réalité, si quelqu’un ou quelque chose avait été en mesure de se mettre à la hauteur de l’esprit (et ici Ossip insistait sur le fait qu’il n’était question que de se mettre et surtout pas de se hisser), il aurait été bien déçu de comprendre que celui-ci ne suivait aucun plan précis. Pire : tout lui avait toujours échappé, parce que la vie est incontrôlable, « par nature » comme il s’amusait à le dire à ses rares heures d’espièglerie. Pire, parce que la vie ne peut être abolie que pour entamer un nouveau cycle de naissances et de destructions, et cela à l’infini.
Ainsi l’esprit n’aurait pu prévoir qu’après l’Impensable (et plus il y pensait, plus il se disait qu’un nom pareil n’avait pu lui être soufflé que par un esprit humain, car il était trop à taille humaine), la terre, jour après jour, aurait commencé à se couvrir d’une végétation de plus en plus luxuriante. Toutes les graines enfouies, toutes les semences cachées, endormies, ramenées en surface, commencèrent à germer, chacune à son rythme. Ce furent d’abord les fougères arborescentes, en même temps que certaines légumineuses que l’on ne savait plus reconnaître. En quelques années la terre se recouvrit d’une dense forêt aux essences innombrables, et sous laquelle poussaient fleurs, herbes, légumes, graminées, arbustes, fruitiers, ronces, tout plus prodigue que jamais.
En de certains endroits, l’océan avait fini par soulever l’épaisse couche de terre noire et cendreuse qui l’avait recouvert, et se dessinaient, instables, de nouveaux continents, ou plutôt un seul continent, car la terre se tenait d’un bloc, trouée çà et là par de grandes mers intérieures qui retrouvaient le nom de lacs, mais qui avaient gardé la salinité des océans dont ils provenaient.
C’était bel et bien une renaissance, un nouveau monde, végétal pour l’essentiel. Certes, les vers de terre, scolopendres et tous les invisibles du dessous de la terre étaient toujours présents. Mais il fallait une oreille bien fine (pour qui eût eu encore des oreilles en ces temps à venir) pour ouïr le souterrain travail de digestion de la terre.
Ladite oreille aurait été bien surprise de n’entendre d’autre bruit que le frémissement du vent dans les feuillages, que le ploc ploc plus ou moins retentissant de la pluie, et parfois un craquement plus ou moins prononcé selon que c’était une branche ou un arbre en son entier qui s’abattait. Elle aurait été bien en peine d’entendre le chant d’un oiseau, le bourdonnement d’un insecte, les feulements du fauve ou les glapissements d’on ne sait quoi, moins encore d’humaines paroles. Le règne animal n’était plus que souterrain. La surface de la terre était déserte de toute vie non végétale ou fongique.
L’esprit contemplait en silence sa création bien qu’il n’y fût pour rien. Son absence d’œil était vide et l’ombre de sa posture pensive indiquait la profonde mélancolie de son attitude.
Le monde était vide et l’esprit s’ennuyait.
Quand l’entièreté du dernier opuscule d’Ossip Ossipovitch fut connue de tous, de ses admirateurs comme de ses détracteurs, des nationalistes pouchkiniens autant que des patriotes babéliens, il se fit entendre une sourde, mais tenace rumeur à travers la ville. Beaucoup s’agaçaient de ce qui leur paraissait être une fable ésotérique et métaphysique. Les religieux, les convertis, les ultras, les puritains et les zélés, tous y voyaient une insulte à la Création autant qu’au Créateur, et se demandaient jusqu’à quel point l’esprit devait être considéré comme la représentation de la déité, et si oui, à quel degré de blasphème on était arrivé. Les messianistes et kabbalistes, prophétistes et anticipationnistes, projectionnistes et futuristes analysaient quant à eux chaque détail et tentaient de faire converger le récit d’Ossip Ossipovitch avec leurs propres calculs. Mais comme toujours, ce n’était pas de ces côtés folkloriques-là que survint le pire. Le pire vint de ceux que l’on appelait à cette époque les Sages : ils formaient une petite caste proche de tous les cercles du pouvoir, politique autant qu’économique et, parce qu’ils venaient de la frange de la bourgeoisie qui avait mystérieusement et très rapidement réussi à s’enrichir durant le siècle passé, mais aussi parce qu’ils avaient fait leurs études dans les meilleurs écoles et lycées de la capitale et qu’ils avaient tôt publié des livres (sous l’antique forme matérielle et commerciale que les livres d’Ossip n’avaient jamais prise), ils intervenaient dans des journaux entièrement dévoués à leur pensée sur tout sujet nécessitant l’expertise d’un philosophe ou écrivain, et produisaient par là la soi-disant sagesse de l’époque. Les Sages (dont Ossip Ossipovitch n’avait jamais fait partie, comme on s’en doute), se pensaient donc la crème de la pensée et ne se privaient pas de faire partager au commun des mortels l’éclat de leur intelligence céleste.
On assista donc comme à l’accoutumée à un déluge de commentaires des Sages, lesquels, sous l’apparente discordance des opinions (il fallait bien que chacun tentât de se distinguer), se révélaient finalement très ressemblants.

Igor Vassiliévitch Popov, surnommé Pitrigor par ses détracteurs, fut sans doute le premier à livrer son interprétation de la dernière feuille volante d’Ossip Ossipovitch. Elle parut d’abord dans le grand journal du soir, sous forme de ce qu’on avait coutume d’appeler en ce temps-là une recension critique, qui prenait place dans la très menacée colonne dédiée à la littérature et aux « idées ».
Mais exceptionnellement (et cette exception avait toujours été respectée après chaque apparition d’un nouvel opus d’Ossip Ossipovitch), l’article d’Igor Popov avait le privilège de s’étaler sur deux pages pleines du quotidien vespéral. C’était dire l’honneur que le quotidien réservait aux mots de Popov, c’était dire aussi l’honneur que Popov lui-même voulait bien faire à Ossip Ossipovitch, qui pourtant n’avait jamais rien demandé. C’était dire enfin l’importance que tout cela revêtait pour l’Odessite moyen.
Pourtant (et ce pourtant serait lui aussi à pondérer, car la déception dont on parlera ensuite faisait partie de tout ce cérémonial qui consistait à attendre beaucoup trop d’Igor Popov, pour ensuite convenir qu’il n’était pas l’éclair de la pensée qu’il prétendait être. Il n’en était que la promesse, mais cela suffisait à ce que l’on espérât toujours être enfin surpris et enfin contenté dans ses attentes : ce qu’on aurait voulu, c’est qu’il mît des mots simples sur ce que chacun de nous ressentait sans parvenir à mettre en forme ces impressions), pourtant, donc, les Odessites furent – sans surprise – grandement déçus à la lecture de l’article. D’abord parce que le critique s’appesantissait lourdement sur une série d’observations que le lecteur avait déjà faites par lui-même. Mais surtout, la lecture que Pitrigor proposait de la fable d’Ossip Ossipovitch s’avérait très vite aussi ampoulée que platement réductrice.
Si le lecteur courageux veut se faire une idée plus juste du type de critique que l’on publiait alors, et du singulier accueil qu’on lui fit, ainsi que des réactions qu’elle provoqua, il pourra lire – avec l’autorisation du grand quotidien du soir – une sélection des meilleures pages de cet article sobrement intitulé : « La dernière fable d’Ossip Ossipovitch : humain trop humain ». Mais il pourra tout aussi bien sauter allègrement au-dessus de ce chapitre, s’il préfère s’éviter la rencontre avec un de ces esprits faussement supérieurs de notre temps, sans craindre de perdre quoi que ce soit à la teneur générale de notre récit.

Extraits
«La dernière fable d’Ossip Ossipovitch : humain, trop humain»
par Igor Vassiliévitch Popov (édition du soir, extraits)
«Qui n’a pas été surpris, qui n’a frémi, qui n’a craint le pire quand soudain en notre bonne vieille ville d’Odessa courut la rumeur selon laquelle notre grand écrivain national Ossip Ossipovitch venait non seulement de nous livrer une nouvelle œuvre, mais plus encore quand cette œuvre reçut aussitôt de ses premiers auditeurs, lecteurs et récepteurs le qualificatif barbare de “post-apocalyptique” ?
Il nous faut à toute force revenir sur ce qualificatif qui nous semble tout sauf simple.
On pourrait le croire l’invention des marchands de rêves cinématographiques et n’être qu’un sous-genre destiné à un public adolescent partagé entre les romances fantastiques et les vulgarités sans nom d’une musique qu’on n’ose nommer ici. Et pourtant ! Ce qualificatif renvoie, il nous faut modestement mais fermement le rappeler, à une tendance profonde du récit humain, à l’un de ses schèmes fondateurs, oserais-je dire si j’étais sûr que le public comprît encore de tels mots (ah ! époque bénie et aujourd’hui révolue où aucun de ces mots savants n’effrayait le vulgum pecus), celui qui mêle les thèmes de la descente aux enfers, de la destruction du monde, du voyage chez les morts, ce récit où le monde d’hier, le monde des vivants, a disparu, et où le héros erre désormais parmi les ombres et les décombres de son univers aboli.
Oui ! c’est bien à cela que nous sommes livrés chaque fois que nous avons affaire à un récit post-apocalyptique, et que, pour ma part, je préfère nommer le schème du voyage en terre morte, et, j’ose le dire, je le goûte, je le prise, ce récit qui fait vibrer en moi des peurs que je sais ancestrales.
S’il fallait ce premier détour – qui aura peut-être rebuté nos jeunes générations toujours éprises de vitesse et qui croient que la lenteur signifie qu’il ne se passe rien –, il le fallait pour mieux comprendre le scandale du récit d’Ossip Ossipovitch, car oui, j’ose l’affirmer : ce récit est un scandale. […]»
Ici Igor Vassiliévitch revenait inutilement sur toutes les étymologies possibles du mot scandale dans le seul but de nous montrer que le scandale dont il parlait n’était pas le scandale tel qu’on le comprenait communément – mais ses arguties furent perdues pour bien des lectrices et lecteurs inattentifs qui passèrent directement à la suite de ses analyses: « Scandale il y a, oui, je vous le dis : Ossip Ossipovitch prétend nous livrer un monde privé d’humanité, l’ayant aboli une bonne fois pour toutes (même s’il laisse planer un doute, peut-être dans l’optique assez platement commerciale d’une suite à donner, ce que, disons-le tout de suite, nous ne saurions souhaiter). Et que fait-il ? Il nous réintroduit aussitôt après de l’humain par la petite porte, avec cet esprit qui, bien que dénué de corps, ressemble trop à certaines mélancolies des temps anciens, et que l’on finit par voir doté d’un corps bien complet à force de nous nier la possibilité qu’il en ait un ! Et quoi ? Cet esprit si peu spirituel, comble du mauvais goût, se voit affublé d’une bassesse de caractère et d’une veulerie bien trop humaines, malheureusement.
Qu’avait-il besoin alors de l’appeler Esprit, de nous faire croire à je-ne-sais-quelle spiritualité ou hauteur philosophique pour nous livrer in fine un pleutre de la plus vile espèce ? Sommes-nous donc assez stupides pour accorder un semblant de sympathie aux pitreries d’Ossip Ossipovitch, quand, en nous livrant un monde tout à fait imaginable, il nous le nomme “Impensable” ?
Pour qui nous prend-on ?
Autant dire que nous espérons bien qu’il s’agisse ici de la dernière fable de celui qu’on nomma jadis notre grand écrivain national et qui eût mieux fait de rester dans l’occultation dans laquelle il se trouvait. Qu’on n’y voie pas là injure, mais plutôt le bienveillant conseil d’un amateur qui veut se croire éclairé. »
Ainsi finissait la prose d’Igor Vassiliévitch, dont on comprit très vite que son argument gisait tout entier dans son titre. Malgré tout le respect que nous avions encore pour notre grand critique, son article fut assez vite oublié, au point même qu’en le relisant pour l’intégrer à notre récit, nous avons fini par nous demander si toute cette hargne ne venait pas d’un autre critique, d’un autre journal, et si nous n’avions pas un peu mélangé toutes les coupures de presse. »

« On trouve de petites choses plus amusantes dans ce dossier, comme cette entrevue, dont nul ne saurait dire si elle est pure élucubration de scribouillard, dialogue apocryphe revu et corrigé par l’auteur, ou même, sait-on jamais, vérité à l’état pur. Elle avait paru dans La Gazette littéraire, de parution hebdomadaire, peu de temps après la publication de l’article enflammé d’Igor Vassiliévitch.
Là encore, on reconnaîtra le style propre aux journaux de cette époque, jusque dans ce goût pour des titres aussi racoleurs que truffés de références, puisque l’entretien portait ce long titre : « Dialogue avec Ossip Ossipovitch : “Longtemps je me suis rêvé en Balzac, en Dickens, en Dostoïevski.” »
« Dialogue avec Ossip Ossipovitch »
La Gazette littéraire
G. … »

À propos de l’auteur
Marie Baudry est maître de Conférences en littérature générale et comparée de l’Université de Lorraine à Nancy. Ossip Ossipovitch est son premier roman. (Source : Alma Éditeur / Blog des arts)

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Vladivostok Circus

DUSAPIN_Vladivostok_Circus

  RL2020

En deux mots:
Une jeune femme est mandatée pour réaliser les tenues des acrobates du cirque de Vladivostok qui préparent un concours international. Elle va passer quelques semaines en compagnie de Nino, Anton et Anna. Une expérience intense, entre prise de risque et dépaysement.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Les acrobates, la couturière et le risque

Après la Corée et le Japon, Elisa Shua Dusapin nous entraîne dans l’Extrême-Orient russe pour son troisième roman, dans les pas d’une jeune femme chargée de réaliser les costumes des acrobates qui vont jouer leur vie. Haletant!

Vous avez sans doute vous-mêmes déjà constaté la chose. Lorsque vous arrivez dans un endroit inconnu ou que vous rejoignez une nouvelle affectation, vous vous rendez compte de détails auxquels les autochtones ne prêtent plus attention, vous découvrez des faits qui vous intriguent, alors qu’ils semblent parfaitement acceptés par tout le monde. Depuis son premier roman, Hiver à Sokcho, Elisa Shua Dusapin joue à la perfection ce rôle d’observatrice hypersensible, capable d’une phrase de rendre une atmosphère, de décrire l’originalité d’un lieu. Après la Corée du Sud et le Japon, la voilà qui se rapproche un tout petit peu de l’Europe en situant son troisième roman à Vladivostok.
C’est dans ce grand port de l’Extrême-Orient russe que débarque la narratrice. Elle s’est vue confier une mission de courte durée, réaliser des costumes pour les acrobates du Vladivostok Circus. Ces derniers se préparent au concours international d’Oulan-Oude, qui peut leur assurer une carrière internationale. À son arrivée, seules quelques représentations sont encore programmées avant la trêve hivernale. L’occasion de découvrir la prestation d’Anna, Anton et Nino, très spectaculaire: «Le numéro à la barre russe ouvre le second acte. Je reconnais les porteurs que j’ai vus sur mon téléphone. Anton et Nino. Ils entrent en habit de corsaire. Anna dans une robe déchirée. La captive qui cherche à se libérer. Ils alternent entre figures sur la barre et pas chorégraphiés au sol. L’ensemble est en décalage avec l’orchestre. Je ne comprends pas si la musique accélère ou s’ils sont trop lents. Anna semble devoir précipiter ses sauts pour garder le tempo. J’en suis mal à l’aise.»
Au fil des jours, et alors que le cirque est déserté, cette tension va croître, car plus la couturière va pénétrer dans l’intimité du trio et plus elle va se rendre compte des enjeux de ces répétitions. En fait, c’est leur vie qu’ils jouent. S’ils veulent être les premiers à réaliser quatre triples sauts périlleux sans descendre de la barre, ils veulent surtout assurer la pérennité d’une équipe qui ne tient plus qu’à un fil. Car Nino est âgé et ses problèmes physiques le handicapent, Anton rêve d’ailleurs et Anna est ballotée entre ses deux porteurs.
À travers le regard de la narratrice, mais aussi celui de Léon, le régisseur, le lecteur découvre ce qui se joue vraiment au fil des répétitions et de l’approche de la compétition. Un temps qui s’écoule aussi pour la narratrice, qui doit s’assurer que les costumes seront prêts en temps et en heure.
Elisa Shua Dusapin réussit admirablement à rendre cette atmosphère et le poids des responsabilités qui pèsent sur chacun des protagonistes. À l’image de ces sauts qui réclament une parfaite concentration, une synchronisation attentive des gestes, on se rend compte qu’il suffit d’une faille pour que plus rien ne tienne, pour que tout s’effondre. L’épilogue se jouera du côté d’Oulan-Oude. Il vous surprendra. Gardez toutefois en mémoire cette remarque faite à la narratrice lorsqu’elle est initiée à l’acrobatie. Ce pourrait être l’une des clés de ce récit sensible et fort: «Un bébé apprend plus vite à rester debout qu’un adulte à lâcher prise.»

Vladivostok Circus
Elisa Shua Dusapin
Éditions Zoé
Roman
172 p., 00,00 €
EAN 9782889278015
Paru le 20/08/2020

Où?
Le roman se déroule en Russie, principalement à Vladivostok. On y évoque aussi Oulan-Oude et Bruxelles ainsi que Paris et Chicago.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
A Vladivostok, dans l’enceinte désertée d’un cirque entre deux saisons, un trio s’entraîne à la barre russe. Nino pourrait être le fils d’Anton, à eux deux, ils font voler Anna. Ils se préparent au concours international d’Oulan-Oude, visent quatre triples sauts périlleux sans descendre de la barre. Si Anna ne fait pas confiance aux porteurs, elle tombe au risque de ne plus jamais se relever. Dans l’odeur tenace d’animaux pourtant absents, la lumière se fait toujours plus pâle, et les distances s’amenuisent à mesure que le récit accélère.
Dans ce troisième roman, Elisa Shua Dusapin convoque son art du silence, de la tension et de la douceur avec des images qui nous rendent le monde plus perceptible sans pour autant en trahir le secret.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Bulles de culture


Elisa Shua Dusapin présente Vladivostok Circus © Production Éditions Zoé

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Je ne suis pas attendue, je pense. Pour la énième fois, le guichetier parcourt la liste des personnes autorisées. Il vient de faire sortir un groupe de femmes enchignonnées, musculeuses, les yeux bridés. Derrière la grille, j’ai aperçu le dôme de verre, la pierre marbrée sous les affiches de la saison. Je répète que je suis costumière. Le guichetier finit par se tourner vers une télévision. Il ne comprend pas l’anglais, me dis-je encore, pour me rassurer. Je m’assieds sur ma valise, tente d’appeler mon correspondant, un certain Léon, le metteur en scène. J’ai un rire nerveux. Mon téléphone n’affiche plus que trois pour cent de batterie. Comme je m’éloigne en quête d’un lieu où la recharger, je suis hélée par un homme depuis l’intérieur du cirque. Il accourt en retenant ses lunettes. Son corps en longueur contraste avec celui des filles croisées plus tôt. Je lui donne la trentaine.
– Désolé, s’exclame-t-il en anglais, je t’attendais dans une semaine ! Je suis Léon.
– On n’avait pas dit début novembre ?
– Si ! C’est moi, je suis dans les nuages.
Nous contournons le bâtiment jusqu’à une petite cour qu’une palissade sépare de l’océan. Le rivage apparaît entre les lattes. Des lampions s’entortillent sur un arbre. Une caravane beige domine un mobilier en fer forgé, des assiettes traînent sur les tables en guise de cendriers, d’autres rougies par de la sauce tomate. Sur les chaises, sous-vêtements de sport et de dentelle recroquevillés.
Léon me fait pénétrer dans un couloir sombre en arc de cercle. Il me traduit les écriteaux punaisés aux portes : administration, accès aux coulisses, arrière de la piste. Chambres et vestiaires sont au premier étage. Tout en haut sous la coupole, le réfectoire. Nous arrivons au bas d’un escalier. Que je l’excuse un instant, il va chercher le directeur au repas. Il monte en courant.
Du haut des marches, un chat me fixe, blanc, presque rose. Je lui tends la main. Il s’approche. Sa couleur étrange est celle de sa peau. Il n’a presque pas de poils. Il se frotte à mes jambes. Je me redresse, vaguement dégoûtée.
Léon revient flanqué d’un homme dans la cinquantaine, cheveux platine, qui me salue d’une main ferme. Léon traduit en simultané. Le directeur est navré du malentendu, rire bref, j’ai un peu d’avance mais bien sûr il ne va pas me renvoyer si loin chez moi, d’ailleurs c’est un honneur d’accueillir un jeune talent de la couture européenne. En ce moment, le Vladivostok Circus joue son grand spectacle d’automne. D’ici la fermeture hivernale à la fin de la semaine, il m’invite à y assister autant que je le désire. Le seul problème concerne le logement : toutes les chambres sont occupées par les artistes. Je vais pouvoir m’installer après leur départ.
Je me force à sourire, dis que je me débrouillerai. Le directeur fait claquer ses mains, c’est donc parfait ! que je n’hésite pas à le solliciter si nécessaire.
Il n’attend pas ma réponse pour s’enfermer dans son bureau. Je remercie Léon pour la traduction. Il hausse les épaules. Il est Canadien, a enseigné l’anglais. Je peux compter sur lui. J’en profite pour partager mon inquiétude : je sors à peine de l’école, je viens du théâtre et du cinéma, je n’ai jamais travaillé pour le cirque, il le savait n’est-ce pas ? A propos, je ne suis pas certaine d’avoir compris, comment allons-nous procéder si les artistes s’en vont la saison terminée ? Léon opine de la tête. Ce n’était pas très clair en effet. Normalement, tout le monde quitte les lieux, les artistes se dispersent dans les cirques de Noël. Mais le trio à la barre russe, avec qui nous collaborerons, s’est arrangé avec le directeur pour préparer son prochain numéro au Vladivostok Circus sans payer de loyer, en échange de quoi il se produira ici dans le spectacle du printemps.
– Anton et Nino sont des stars, précise Léon. Pour le directeur, c’est un bon deal. Pas sûr de l’inverse, mais c’est comme ça.
Je prends l’air convaincu, tout en mesurant ce qui me sépare du milieu circassien. Tout ce que je sais du trio en question, c’est qu’il est célèbre pour son numéro intitulé Black Bird, dans lequel Igor, le voltigeur, effectue cinq triples sauts périlleux à la barre russe. J’ai fait des recherches avant ma venue, découvert l’existence de cet engin long de cinq mètres, large de vingt centimètres, soutenu à chaque extrémité par l’épaule d’un porteur, et sur lequel le troisième membre du groupe enchaîne des figures. La discipline demeure l’une des plus périlleuses car l’acrobate n’est pas assuré.
– C’est toi qui a imaginé le numéro avec Igor ? je demande.
– Oh non ! Je ne l’ai pas connu avant son accident.
– L’accident ?
– Tu ne savais pas ? Ça fait cinq ans qu’il ne saute plus. Il y a une nouvelle. Anna.
Il me dit qu’elle vient de partir en ville avec Nino mais Anton est dans sa chambre, il peut me présenter, sinon le lendemain après le spectacle. Je m’empresse de dire demain, c’est très bien.
– C’est peut-être mieux, oui. Anton comprend toutes les langues mais parle à peine anglais… »

Extraits
« Le numéro à la barre russe ouvre le second acte. Je reconnais les porteurs que j’ai vus sur mon téléphone. Anton et Nino. Ils entrent en habit de corsaire. Anna dans une robe déchirée. La captive qui cherche à se libérer. Ils alternent entre figures sur la barre et pas chorégraphiés au sol. L’ensemble est en décalage avec l’orchestre. Je ne comprends pas si la musique accélère ou s’ils sont trop lents. Anna semble devoir précipiter ses sauts pour garder le tempo. J’en suis mal à l’aise. » p. 18-19

« Il reste trois jours avant le dernier spectacle. je me donne pour devoir d’assister aux entraînements individuels d’Anton et Nino. Je les regarde depuis les gradins. Travail de musculation, de souplesse. Nino roule sur le dos, soulève le bas-ventre, les pieds tendus. Anton est moins mobile. Il n’a pas le même corps d’athlète, mais une masse de puissance qui déborde, le fait ployer, l’encombre dès lors qu’il n’est pas à la barre. Il fait tourner ses hanches avec lenteur, mains sur la taille. Ensuite ils prennent la barre. Anna se place entre eux. Elle lance au plafond un sac de sable qu’ils doivent rattraper sans se regarder. Elle pose une chaise sur la barre, en équilibre sur deux pieds. Ils la maintiennent le plus longtemps possible. Ils bougent à peine. Parfois Léon me rejoint, m’explique l’importance de ce genre d’exercices, car les porteurs prennent en charge toute la stabilité de l’acrobate, qui ne doit surtout pas chercher à s’équilibrer lui-même. Il dit qu’il faut s’imaginer Anna à la place de la chaise, s’en remettre aux porteurs avec autant d’inertie. C’est l’une des grandes difficultés de la barre russe. » p. 41

« Un bébé apprend plus vite à rester debout qu’un adulte à lâcher prise. » p. 89

À propos de l’auteur
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Elisa Shua Dusapin © Photo DR

Née en 1992 d’un père français et d’une mère sud-coréenne, Elisa Shua Dusapin grandit entre Paris, Séoul et Porrentruy. Diplômée en 2014 de l’Institut littéraire suisse de Bienne (Haute École des Arts de Berne), elle se consacre à l’écriture et aux arts de la scène. Pour son premier roman paru aux éditions Zoé en 2016, Hiver à Sokcho, elle reçoit les prix Robert Walser, Alpha, Régine Deforges, et est lauréate de l’un des prix Révélation de la SGDL. Les Billes du Pachinko, son deuxième roman paru en 2018, est récompensé par le Prix suisse de littérature et le prix Alpes-Jura. Avec un réalisme saisissant, Elisa Shua Dusapin évoque les paysages mentaux de ses personnages grâce à des images d’une grande originalité. (Source: Éditions Zoé)

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L’été en poche (8): Oublier Klara

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En 2 mots:
Iouri revient à Mourmansk 23 ans après, au chevet d’un père mal-aimé qui va mourir. L’occasion d’en apprendre davantage sur Klara, la mère qui a été arrêtée alors qu’il n’était qu’en enfant et qu’il ne plus jamais revue. Commence alors une exploration sur trois générations, pleine de bruit et de fureur.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Oublier Klara
Isabelle Autissier
Le livre de Poche
Roman
312 p., 20 €
EAN 9782253934400
Paru le 10/06/2020

Les premières lignes
« IOURI
Retour à Mourmansk
C’était l’heure sublime.
Iouri n’avait pas demandé une place au hublot, mais l’avion était loin d’être plein et il s’y était glissé. Il savait qu’il serait incapable de lire ou de se concentrer sur quoi que ce soit. Mieux valait regarder le paysage qui agissait comme une hypnose apaisante. Huit mille mètres sous lui s’étendait un blanc sans fin, à peine tranché, çà et là, d’une route sombre, dont on ne pouvait dire où elle conduisait. Les lacs gelés renvoyaient un éclat bleuté, la forêt alignait ses troncs bruns qui n’avaient pas retenu la neige. Ailleurs, blanc, blanc, blanc.
Alors que le soleil tangentait l’horizon, le rose et le pourpre s’imposèrent. La neige semblait flamber. La couleur du ciel allait du jaune orangé à l’ouest au noir à l’est. Il aurait voulu être dans le poste de pilotage pour embrasser l’ensemble de ce lavis et savourer ces minutes. Ses souvenirs d’un tel panorama dataient de près de trente ans, sur un chalutier de fer, quelque part loin au nord. Depuis, l’éclairage urbain lui avait toujours masqué l’arrivée de la nuit. Il sentait que ce spectacle était fait pour lui seul, pour l’aider à retisser les liens avec ce passé qu’il s’apprêtait à affronter.
La gloire des couleurs ne dura que quelques minutes, puis tout sombra dans le sépia, et enfin le noir prit possession de l’espace. Seule une lueur, sur la gauche de l’appareil, signalait leur destination.
– Mesdames et messieurs, nous allons prochainement atterrir à Mourmansk, veuillez regagner vos sièges…
En entendant l’annonce standardisée de l’hôtesse, Iouri perçut ce vieux serrement au niveau du plexus qu’il n’avait plus éprouvé depuis longtemps. Voilà. On y était. Plus d’échappatoire. Depuis qu’il avait pris la décision de revenir, quelques jours plus tôt, il avait évité de penser aux conséquences. En route, il s’était appliqué à se laisser bercer par l’irréalité de ces voyages longs-courriers : foules d’aéroports, queues, cafés insipides, films à la chaîne qui vous laissent comateux et rendent indistinctes les heures du jour ou de la nuit. Il avait toujours comparé la position du voyageur intercontinental à une régression fœtale. Ce qui, aujourd’hui, s’appliquait parfaitement à son cas.
En sortant de l’aéroport, il repéra le coin des « brouettes », les taxis clandestins, grâce aux hommes emmitouflés qui hélaient discrètement les voyageurs. Il avait largement de quoi se payer un vrai taxi mais eut pitié de ces types qui faisaient le planton dans la nuit, espérant quelques roubles.
– Business, Sir ? S’enquit le chauffeur.
Il avait dû repérer la qualité de la valise. La conversation était un passage obligé dans une brouette et un peu de sympathie pouvait rapporter un pourboire. Iouri répondit en russe.
– Oui, inspection de la sécurité de la Route du Nord.
Pourquoi mentait-il ? Parce qu’il était trop long ou trop douloureux d’expliquer qu’il arrivait d’Ithaca, État de New York, pour assister, vraisemblablement, à la mort de son père. Il aurait fallu raconter qu’il n’avait pas mis les pieds en Russie depuis 1994, vingt-trois ans auparavant, et qu’il s’en était enfui en se jurant que c’était pour toujours.
La vieille Mercedes taillait la route, ses phares perçant à peine une purée de microcristaux de glace. Ils quittèrent la forêt, la neige devint noire. La poussière de charbon ! Iouri avait oublié que Mourmansk baignait dans son nuage de polluants, dont celui-ci n’était que le plus visible.
La ville surgit, déserte à cette heure. Il nota le nouveau pont sur la baie de Kola et le quartier neuf qui scintillait sur la berge opposée. Le chauffeur le déposa à l’hôtel Gubernskiy, non sans lui avoir laissé son portable pour une autre fois ou s’il cherchait un endroit pour s’amuser un peu.
Un passeport américain, même avec un patronyme dénonçant l’origine russe, faisait encore son petit effet à Mourmansk. On s’empressa de lui ouvrir une chambre fleurant le désinfectant, mais confortable : lit XXL, écran géant. Avec son couvre-pieds à fleurs et son tableau de chasse au cerf, il aurait pu se croire dans un recoin du Wisconsin ou de l’Alabama.
Il dîna rapidement dans une salle à manger d’un kitsch à pleurer où ne traînaient que trois hommes d’affaires silencieux, et s’abattit dans le grand fauteuil en simili-cuir de sa chambre. Il était temps de sortir de la léthargie du voyage.

L’avis de… Gilles Martin-Chauffier (Paris-Match)
« Isabelle Autissier fait de ce roman un chemin de croix à mi-chemin entre Soljenitsyne et Robinson Crusoé. Un vrai roman d’aventures. Rien d’une lecture d’été pour le bord de mer. Juste un grand livre. »

Vidéo


Isabelle Autissier présente Oublier Klara. © Production Hachette France

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Domovoï

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En deux mots:
Clarisse atterrit à Moscou où elle a choisi de parfaire sa connaissance du russe. Elle met en fait ses pas dans ceux de sa mère qui a également étudié à Moscou vingt ans plus tôt. À la découverte de la ville va très vite se substituer une enquête sur ce qui a poussé Anne en ex-URSS, car son père est resté très évasif sur ce sujet.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Anne et Clarisse vont à Moscou

En imaginant une fille revenir vingt ans après sa mère à Moscou pour y apprendre le russe et retrouver un passé enfoui, Julie Moulin nous offre aussi, avec «Domovoï», l’occasion de découvrir une ville et un pays, loin des clichés.

En conclusion de ma chronique sur Jupe et pantalon, le premier roman de Julie Moulin, j’écrivais : «on prend un plaisir certain à suivre Agathe. Comme on prendra, j’en suis persuadé, le même plaisir en suivant le prochain roman de Julie Moulin. Une belle plume comme ça a sûrement plus d’un tour dans son sac!» En refermant Domovoï, je ne peux que confirmer cette prémonition. D’autant que son «roman russe» est aussi un peu le mien. J’ai en effet séjourné à Moscou en 1995 puis y suis retourné en 2015, soit à peu près aux mêmes dates que celles évoquées par Julie Moulin et je peux vous confirmer que les ambiances et le climat sont parfaitement bien rendus dans le livre.
À l’image de la ville que découvre Anne en 1993, on sentait à la sortie de l’époque communiste une sorte de frénésie faite à la fois d’envie et de crainte. Un besoin construire une ville moderne sans toutefois disposer des infrastructures et ce fossé grandissant entre ceux qui ont très vite intégré les règles de l’économie de marché et toute cette frange de la population laissée pour compte et dépassée par une «liberté» qui se limitera pour eux à tenter de survivre à cette jungle.
En revanche, en 2015, l’époque à laquelle Clarisse, la fille d’Anne, arrive en Russie, Poutine a changé les mentalités: «Rambo comme tu l’appelles, promet au peuple russe de restaurer sa puissance, d’être à nouveau fier de sa patrie. Il y a encore cette idée que la Russie puisse suivre une voie de développement unique.» L’Empire contre-attaque! Une fois planté le décor – essentiel – de ce roman, nous allons aller vers l’intime, à la recherche de cette mère qui a brutalement disparu et dont il ne reste qu’un vague souvenir et quelques photos, notamment avec son père et le groupe d’étudiants qui l’accompagnait à l’époque: «Je suis un souvenir avant d’avoir vécu. Je ressemble à l’absente.»
Julie Moulin a habilement construit son roman en passant alternativement de 1993 à 2015, nous offrant de comparer les deux époques, les deux parcours, avant que Clarisse ne découvre, en rassemblant des témoignages de ses amis de l’époque, que l’histoire que son père lui a racontée et celle qu’elle avait imaginée ne correspondait pas à la vérité. Mais n’en disons pas davantage, de peur de déflorer le joli suspense autour de l’histoire familiale, de la rencontre d’Anne et de Guillaume, qui effectuait alors un stage à l’Ambassade de France avant d’intégrer un cabinet d’avocat à Paris.
Ajoutons simplement combien l’expérience est riche pour Clarisse qui, en quelques semaines va beaucoup apprendre, s’appuyant pour cela sur la littérature et l’histoire qui, dans ce pays, sont indissociables. Comme Anne qui préférait passer ses soirées avec ses nouveaux amis russes plutôt qu’avec le clan des expatriés, Clarisse va se nourrir de cette culture: «Il en est de nos vies personnelles comme de la mémoire collective: nous avons besoin pour grandir du passé et de ses traces.»
Le Domovoï, l’esprit protecteur de la famille et du foyer, ne peut que s’incliner devant cette volonté et cette passion que Julie Moulin a joliment réussi à nous transmettre.

Domovoï
Julie Moulin
Alma éditeur
Roman
296 p., 18 €
EAN 9782362794209
Paru le 5/09/2019

Où?
Le roman se déroule en France, à Paris, mais principalement à Moscou en Russie. On y évoque aussi des voyages à Saint-Pétersbourg.

Quand?
L’action se situe sur deux époques, en 1993 et en 2015.

Ce qu’en dit l’éditeur
À vingt ans de distance deux jeunes femmes en quête d’elles-mêmes se lancent à la découverte de la Russie. La mère juste après la fin de l’Urss. La fille à l’heure du nationalisme selon Poutine. Un roman d’apprentissage à rebours des clichés.
Voici dix ans qu’Anne est morte. Clarisse, sa fille, étudiante à Sciences-Po, vit maintenant l’ « âge des possibles » mais peine à penser l’avenir. Elle voudrait aussi comprendre pourquoi sa mère sourit avec tant de bonheur sur une photo de groupe tout juste retrouvée dans les affaires de son père. C’était en Russie, avant sa naissance, alors que finissait l’URSS. De ce voyage, ne reste à la maison que le souvenir d’un Domovoï, nain du foyer cher aux Russes, malicieux et bougon, auquel Clarisse, enfant, faisait des offrandes. Ne serait-ce pas lui qui pousse la jeune fille, à son tour, vers cette fascinante Russie, sur les pas de sa mère?
Alternant le périple d’Anne et celui de Clarisse, vingt ans après, ce roman en forme de matriochka est aussi un roman d’apprentissage, découverte éblouie de toutes les Russies et de la langue russe. La mère et la fille font l’expérience des illusions perdues mais aussi des grandes espérances. Jusqu’à la révélation du secret russe qui est aussi un secret de famille. Une aventure portée par l’enthousiasme, la générosité et la curiosité toujours en éveil de Julie Moulin.

Les critiques
Babelio 
Lecteurs.com
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Le petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)
Blog Les petites lectures de Maud 

INCIPIT (Les premières pages du livre)
Paris, avril 2015
La plupart du temps, les familles vivent en paix avec leur Domovoï. Le nôtre s’est bien moqué de nous : il s’est barré avec Maman.
Il n’avait pas dû supporter le déménagement. Je ne parle pas des déménagements intra-muros, du petit appartement de la rue Guérin à celui, bien plus grand et plus lumineux, de la rue Leconte-de-Lisle, cet appartement dans lequel j’habite toujours avec Papa. Non, notre Domovoï n’avait tout simplement pas supporté l’immigration. Ou bien l’expatriation. Enfin, je ne sais pas. C’était un Domovoï ; il était russe et nous sommes français. Maman aussi était française. Elle avait importé le Domovoï de Russie quelques années avant ma naissance. Une sorte de nain barbu, griffu, au regard oblique dont la reproduction sur d’anciens livres en cyrillique me gardait éveillée jusque tard dans la nuit. J’espérais à ne jamais le rencontrer pour de vrai.
Elle l’avait importé, c’est ça. Un Domovoï ne serait jamais venu en France de lui-même. Encore moins à Paris. Il n’y a pas de poêles traditionnels derrière lesquels se cacher ni d’écuries pour jouer des tours aux habitants, ensuite, et tout bêtement, ici personne n’entend rien aux histoires de Domovoï. Chez nous, en France, le Domovoï était totalement déplacé. Mais Maman insistait. Le Domovoï était l’esprit de notre foyer, il nous protégeait ; je devais le nourrir et le chérir, en somme, l’adopter.
Elle avait des lubies comme ça, Maman, des foucades et des idées extravagantes. C’était comme vouloir dépiauter du hareng séché en plein jardin du Luxembourg. Il fallait la voir, Maman, comme elle déroulait journal et couverture, les genoux repliés sous sa jupe, avec sa bière et son poisson ; tout un cérémonial. Le hareng arrivait bien enserré de sa Baltique dans du papier journal, des éditions couvertes de caractères cyrilliques de manière à garder toute sa saveur, son arôme de là-bas. Ce hareng, il me tournait la tête et me retournait le cœur. Je l’aurais bien caché et offert au Domovoï la nuit suivante. Les Russes font ça, ils laissent sur la table de la cuisine de quoi nourrir leur Domovoï, des offrandes alimentaires à l’esprit du foyer pour se garantir une vie paisible. Maman me disait de lui offrir un verre de lait. Ou du pain salé enroulé dans un drap blanc. Je suis certaine que le Domovoï aurait préféré le hareng séché. Ils viennent du même endroit, non ?
Elle était empêtrée dans ses contradictions, Maman. Encore, si elle avait été russe, on aurait pu lui concéder une folie légitime, la nostalgie du pays natal, mais aussi loin que remonte notre arbre généalogique, il n’y a pas traces de racines slaves. Maman s’était faite russe, comme ça, un jour, toute seule ; elle s’était désignée par la force de sa volonté un pays d’adoption. Maman était si empêtrée dans ses contradictions qu’elle m’a bizarrement prénommée Clarisse. Ce prénom, personne ne le porte en Russie.
Quoi qu’il en soit, moi, je l’aimais, Maman. Je me souviens de ses mains fines aux ongles vernis dépeçant avec la délicatesse qu’on donne aux caresses le maigre poisson. Maman a disparu il y a dix ans.

Moscou, février 1993
Quand elle arrive pour la première fois à Moscou, quand elle débarque à l’aéroport de Cheremetievo, la mère de Clarisse est encore très jeune. Elle a vingt et un ans. L’URSS s’est effondrée deux ans plus tôt. L’année de son bac, c’était le mur de Berlin qui tombait. La jeune femme entre dans la vie adulte sans aucun repère. Ce qu’elle a appris à l’école est déjà obsolète.
Elle tient serré dans le creux de sa main son passeport dont elle a fait plusieurs copies enfouies dans ses différents bagages. Elle piétine, une file interminable s’est formée au niveau du contrôle des papiers d’identité. Derrière elle, quelqu’un affirme que les étrangers se font parfois refouler. La plupart des passagers sont des Français, des hommes d’affaires attirés par le nouvel Eldorado russe. Il y a aussi quelques Russes issus de l’immigration, et encore cette classe de collégiens bruyants que la mère de Clarisse observe et dont elle est une version à peine plus âgée. Ils sont les premiers à présenter leurs passeports.
Elle porte une main à son ventre. Dans l’avion, elle n’a pas touché au plateau repas à cause d’une contracture à l’estomac, une crampe qu’accentuait un parfum écœurant d’aneth, cette odeur que plus tard elle sentira chaque fois qu’elle ouvrira un frigo à Moscou. Encore un spasme et ce battement violent dans la poitrine ; la mère de Clarisse sort de sa poche l’un des deux sacs à vomi qu’elle a subtilisés pendant le vol. Elle y glisse son billet d’avion.
On se rencogne dans les manteaux. Le bâtiment dans lequel elle a débouché à la descente de l’avion ne ressemble en rien à l’aéroport Charles-de-Gaulle, tout de verre et de blanc. Un antagonisme clair-obscur étonne les touristes occidentaux habitués aux réclames publicitaires et au sourire des hôtesses. Cheremetievo, c’est tout à fait autre chose : du gris, de l’espace vide, un monde austère. La mère de Clarisse tire sur les manches de son pull et enroule ses deux poings dedans, l’un agrippant fermement son passeport, l’autre la poche en papier. Un courant d’air glacial souffle sur la nuque des passagers.
Elle patiente au niveau de la rainure jaune qui délimite la zone de contrôle des passeports en tapant du pied. Elle porte des chaussures de randonnée, celles qu’elle a utilisées l’été dernier pour parcourir les Alpes. C’est à son tour d’avancer. Derrière une vitre en plexiglas sale, une femme en uniforme kaki la toise avec quelque chose de mort dans le regard.
— Anne Laforêt ?
Elle ne répond pas immédiatement. On la penserait sourde. Ou bien c’est la peur qui la paralyse. La femme en kaki répète ses nom et prénom en lui jetant maintenant un regard si glacial qu’on croirait qu’elle procède à un interrogatoire. C’est comme si la mère de Clarisse était coupable d’un délit. Aucun sourire, pas même une douceur dans le regard chez cette femme qui s’impatiente et toque du poing au plexiglas. Anne répond enfin : Da ; oui, Anne Laforêt, c’est bien elle.
La Russe la dévisage longuement tandis que de l’index elle tourne avec lenteur les pages du passeport. Enfin elle arrête son ennui sur la page du visa et y abaisse son regard. Puis elle ouvre la porte de sa cabine et en sort pour héler une collègue, qui introduit son corps massif dans le réduit. Elles examinent à deux le passeport. Le regard vert émeraude d’Anne se trouble. Les Russes quittent la cabine.
Leurs propos sont inaudibles, même à quelqu’un maîtrisant leur langue. À leurs mines, on peut seulement s’imaginer le pire. Une rumeur enfle derrière Anne. L’attention des passagers est maintenant tout entière dirigée vers l’incident ; on émet des commentaires divers, sans jamais s’adresser directement à la jeune Française. Anne attend. Elle est seule. Les Russes se sont éclipsées derrière une porte.
Attendre. Anne est restée des heures debout dans le vent et sous la pluie devant l’ambassade de Russie à Paris avant d’obtenir ce visa dont les gardes-frontières font à présent grand cas. À trois reprises, elle a piétiné dehors avec d’autres touristes. Elle était les deux premières fois accompagnée de sa mère. « Les Russes sont des malotrus de père en fils depuis que leur aristocratie s’est exilée en 17. Quelle idée, ce voyage ! » fulminait celle-ci tout en grelottant dans son étole de cachemire. Pour leur premier essai, les deux heures matinales dévolues à la délivrance des visas s’étaient écoulées le temps qu’elles fassent la queue ; on avait rabattu le rideau de fer du guichet sous leur nez. Lorsqu’elles se présentèrent aux grilles du bâtiment diplomatique pour la deuxième fois, ce fut donc dès l’aube. Elles parvinrent au guichet à temps mais essuyèrent un refus. Il manquait une police d’assurance. Anne pour finir revint sans sa mère, elle s’arma de patience et obtint son visa, sans savoir qu’en Russie attendre et faire la queue constituait le lot de tout un chacun, non pour voyager mais simplement pour se nourrir.
Elle est en Russie. Elle touche au but. Il faut juste attendre le retour des deux Russes. Les voici justement, assurées sur leurs chaussures de mauvaise confection, fortes de tenir en main le destin d’une passagère parisienne. Elles aimeraient sans doute pouvoir s’y rendre, à Paris, arpenter les Champs-Élysées dans de meilleurs souliers. À défaut de pouvoir s’évader, elles usent et abusent du pouvoir de tamponner ; en Russie, il suffit parfois d’avoir de l’encre et un bon coup de main pour régner et posséder.
— Le visa n’est pas conforme.
La Russe fixe Anne de son regard terne, avec dans l’expression ce rien qui signifie la négation totale de l’autre. Anne demande des explications, la date sur le visa est conforme, le motif du voyage aussi : elle est à Moscou pour étudier le russe. Anne est inscrite au département de langues du RGGU, l’université d’État des Sciences Humaines ; c’est indiqué sur l’invitation qu’elle leur tend. Les deux Russes louchent sur ses oreilles puis s’arrêtent sur son poignet. Anne effectue un geste de recul, tournant légèrement la tête de biais pour s’en remettre aux autres passagers qui derrière elle suivent la scène mais sans intervenir ; elle interroge du regard les deux femmes qui aimeraient vérifier si c’est bien son prénom, Anne, qu’on lit sur le bijou qui orne son poignet droit. Elle défait sa gourmette en argent massif et la leur tend. Maintenant le tampon cogne sur l’encre, puis quatre fois de suite sur différents documents, un bruit sourd qui s’abat sur les épaules d’Anne, sa nuque, son crâne, des coups qui la rapetissent, tandis que le cliquetis de la gourmette reçue pour ses vingt ans disparaît, étouffé, dans la poche d’une des deux jupes vert kaki.
Anne franchit le tourniquet. Officiellement elle y est parvenue, elle est à Moscou. La jeune femme affiche néanmoins sur le visage cet air perdu que donnent aux enfants les premières défaites. Elle se dirige lentement vers les tapis autour desquels s’agglutinent ceux qui attendent désormais leurs valises. Tous n’ont pas été délestés comme elle de leurs biens personnels. Le groupe de collégiens par exemple : ils chahutent, ivres de se trouver loin de chez eux. Deux femmes les accompagnent, deux figures d’âge mûr près desquelles Anne se campe le temps d’attendre son bagage. »

Extraits
« Anne passe ses soirées en compagnie de Tamara et Goharik à écouter sur de vieux radiocassettes des chansons de groupes de rock russes. Si Anne ne saisit pas encore les ressorts qui animent les Russes et leurs voisins proches, elle réduit la distance qui les sépare. Anne ne téléphone plus qu’épisodiquement à ses parents et s’éloigne petit à petit de la France. » p. 61

« « Le portrait de sa mère », répond Safia qui n’a pas compris. Mes yeux sont couleur noisette tandis que ceux de Maman sont verts, ma mâchoire joufflue contraste avec l’ovale de son visage, mes rondeurs avec sa minceur, et je tourne davantage vers le roux, mais je lui ressemble. C’est un fait. Safia a raison. Sur la photo d’avril 93, après avoir reconnu Papa, c’est bien moi que j’ai cru voir au premier rang. La couleur des yeux de Maman, on ne la voit pas, la forme de sa mâchoire, non plus, elle n’est qu’un éclat de rire qui pourrait être le mien. Voilà pourquoi il ne faut jamais inviter des gens chez soi. Ils vous découvrent et vous disent ce que vous ne vouliez pas savoir. Je suis un souvenir avant d’avoir vécu. Je ressemble à l’absente. Et Papa comprend le russe. » p. 85

« Les Russes veulent pouvoir acheter ce dont ils ont besoin et, pour les plus aisés, voyager. Et surtout, ne plus avoir peur du futur; savoir à quoi s’en tenir, faire des projets. Tu sais, moi aussi j’ai manifesté en 2012; nombre d’entre nous espéraient encore pouvoir vivre dans un pays «libre», moderne et moins corrompu; moins aléatoire en tout cas. Mais Poutine a répondu par des mesures répressives et un plus grand conservatisme…
– Il assoit son pouvoir sur la peur .
– Sur l’orgueil; sur la honte que nous avons ressentie après la chute de l’URSS. Poutine a compris qu’il y avait là un consensus. Nous voulons que l’Occident nous traite avec plus de considération. Poutine, Rambo comme tu l’appelles, promet au peuple russe de restaurer sa puissance, d’être à nouveau fier de sa patrie. Il y a encore cette idée que la Russie puisse suivre une voie de développement unique. » p. 220

« Il en est de nos vies personnelles comme de la mémoire collective : nous avons besoin pour grandir du passé et de ses traces. » p. 221

À propos de l’auteur
Née en 1979, Julie Moulin est passionnée par la Russie depuis l’adolescence. Après plusieurs années d’engagement dans la finance solidaire elle a choisi de se consacrer à l’écriture, publiant en 2016, chez Alma, Jupe et pantalon, son premier roman. En 2019 paraît Domovoï. Elle vit dans le pays de Gex (Ain). (Source: Alma Éditeur)

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À crier dans les ruines

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Sélectionné pour le prix Stanislas du premier roman
Talents Cultura de la rentrée

En deux mots:
La catastrophe de Tchernobyl pousse Léna à fuir une terre irradiée, laissant derrière elle Ivan, son amoureux, et ses belles promesses. C’est désormais en France qu’elle doit se construire un avenir… qui la conduira vingt ans plus tard à revenir dans la cité martyr de Pripiat.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Retour à Tchernobyl

L’émotion sourd de toutes les pages du premier roman d’Alexandra Koszelyk. «À crier dans les ruines» est un chant d’amour à une terre, à un serment de jeunesse, mais aussi une terrible déchirure.

Je vous parle d’un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas connaître, de ce 26 avril 1986 où un accident nucléaire dans la centrale de Tchernobyl a soudain transformé les belles certitudes sur le progrès et les avancées de la science en un drame mortel qui a secoué le monde. Je vous parle d’un temps où l’Allemagne et la Suisse interdisaient la consommation de légumes de son potager et où le fameux nuage s’étant arrêté à la frontière, la France ne «courait aucun risque». Je vous parle d’un temps où l’information sur la catastrophe, les victimes, le traitement du problème et la zone contaminée était très parcellaire, en grande partie censurée par les autorités russes (et quand on voit le traitement de l’accident nucléaire des derniers jours, on se dit que rien n’avait vraiment changé de ce côté).
Je vous parle d’un temps qui a fait basculer du jour au lendemain la vie de milliers de personnes, notamment celle de Léna, le personnage au centre de ce beau roman.
Les premières pages se déroulent en 2006, vingt ans après la catastrophe, au moment où Léna arrive à Kiev pour s’inscrire à une excursion vers Pripiat avec quelques touristes dont la curiosité est plus forte que le risque encouru. Mais pour elle, on va le comprendre très vite, ce voyage revêt un caractère autrement plus important: elle revient dans la ville où elle a passé son enfance, dans la ville où elle a connu Ivan, auprès de l’arbre sur lequel a été gravé la preuve de leur amour, là où elle a fait un serment qu’elle n’aura pu tenir.
Le brutal arrachement à cette terre frappe aussi ses parents et sa grand-mère Zenka qui laisse derrière elle, dans le train de l’exil, «son chez-soi, sa langue, et des amis déjà enterrés». Dimitri, son père, a pu trouver un emploi à Flamanville, non loin de Cherbourg, où ses connaissances dans le domaine nucléaire sont appréciées.
Suivent alors des pages fortes sur l’exil et sur la façon dont on peut essayer de surmonter ce déchirement. Léna trouve un réconfort dans la lecture : «Les livres n’étaient pas seulement des outils pour apprendre le français ou pour s’évader: ils comblaient cette absence qui la dévorait et étaient un pont de papier entre les rives de ses deux vies. La lueur d’une bougie blèche au fond d’une caverne.»
La lecture et l’écriture. Car l’adolescente espère toujours que ses lettres trouveront Ivan qui, de son côté lui écrit aussi. Des lettres qu’il n’envoie pas, mais dans lesquelles il dit son espoir puis sa peine. Il raconte la vie à quelques kilomètres de ce maudit réacteur n°4 et le fol espoir né après la chute du mur de Berlin. Il raconte comment la douleur s’est transformée en colère: «J’ai longtemps espéré ton retour. En 1990, j’ai cru chaque jour que tu reviendrais. Tu sais ce que ça fait d’attendre? D’espérer? Quand ça s’arrête, on tombe de haut. Je croyais en toi, en ta force, en notre complicité. Mais ce n’était que du vent. Comme les autres. Tu es comme les autres. Dès que tu as franchi cette putain de frontière à la con, tu m’as oublié. Peu importe ce qu’on avait vécu. Pfft, du vent! Les promesses ne tiennent que le temps d’être dites.»
On aura compris dès les premières pages que Léna n’a rien oublié. Mais peut-on effacer vingt ans de sa vie et retrouver ses racines?
La plume sensible d’Alexandra Koszelyk – qui a eu la bonne idée d’aller, à l’instar de Jean d’Ormesson, chercher son titre dans les poèmes d’Aragon – donne à ce roman une profondeur, une humanité, une force peu communes. Si bien que je n’ai qu’une certitude en refermant ce roman: il ne sera pas inutile de crier dans les ruines, car le message sera entendu!

À crier dans les ruines
Alexandra Koszelyk
Éditions Aux forges de Vulcain
Premier roman
240 p., 19 €
EAN 9782373050660
Paru le 23/08/2019

Où?
Le roman se déroule à Pripiat, commune proche de Tchernobyl, située dans la zone interdite ainsi qu’à Kiev puis en France, principalement à Cherbourg et Flamanville. On y évoque aussi le voyage de l’exil passant par Kiev, Jytomyr, Ternopil, Lviv, Tarnów, Cracovie, Varsovie, Poznań, Francfort et un séjour en Italie, à Sorrente.

Quand?
L’action se situe de 1986 à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
L’odyssée d’une jeune femme, déterminée à retrouver son pays et son amour, tous deux détruits par Tchernobyl. Lena et Ivan sont deux adolescents qui s’aiment. Ils vivent dans un pays merveilleux, entre une modernité triomphante et une nature bienveillante. C’est alors qu’un incendie, dans l’usine de leur ville, bouleverse leurs vies. L’usine en question, c’est la centrale de Tchernobyl. Et nous sommes en 1986. Les deux amoureux sont séparés. Lena part avec sa famille en France, convaincue qu’Ivan est mort. Ivan, de son côté, ne peut s’éloigner de la zone, de sa terre qui, même sacrifiée, reste le pays de ses ancêtres. Il attend le retour de sa bien-aimée. Lena, quant à elle, grandit dans un pays qui n’est pas le sien. Elle s’efforce d’oublier. Mais, un jour, tout ce qui est enfoui remonte, revient, et elle part retrouver le pays qu’elle a quitté vingt ans plus tôt.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Livres Hebdo (Nicolas Turcev)
Blog Just a word (Nicolas Winter)
L’Albatros, le blog de Nicolas Houguet
Blog Les chroniques de Koryfée (Karine Fléjo)
Blog Agathe the Book
Blog Sur la route de Jostein
Blog motspourmots.fr (Nicole Grundlinger)
Blog Daily Mars
Culturez-vous (entretien avec l’auteur)

INCIPIT (Les premières pages du livre)
« Quand Léna arrive à Kiev, elle ne s’attend à rien ou plutôt à tout. Des odeurs de son enfance, la musique de sa langue natale, les dernières images avant son exil. Mais de fines particules assombrissent les lumières de la ville, la grisaille embrume ses souvenirs. Des silhouettes la frôlent et semblent appartenir à un autre temps. Quand elle remonte le col de sa veste, un homme lui fait signe de l’autre côté de la rue puis s’approche. À quelques mètres d’elle, il découvre son erreur: il l’a prise pour une autre. Elle comprend à peine ses excuses en russe. Léna regarde la silhouette, celle-ci n’est déjà plus qu’un point à l’horizon.
«À la prochaine à droite, vous serez arrivé à votre destination.»
La voix métallique du GPS la sort de sa rêverie. Au bout de l’allée clignotent les néons de l’agence de voyages. Elle pousse la porte, de l’air chaud enveloppe ses mollets. Derrière le comptoir se tient une femme qui lui tend un dépliant. Ici, une seule destination est proposée.
«Pour vous rendre dans la ville fantôme Pripiat, vous prendrez notre bus. Il y a un seul aller-retour par jour. Quand vous serez dans la zone contaminée, vous ne resterez jamais seule. Vous suivrez la guide et resterez avec votre groupe. Deux conditions à remplir pour y accéder: vous devez me certifier que vous avez plus de dix-huit ans et que vous n’êtes pas enceinte. Vous signerez ce papier en deux exemplaires. Un pour vous, un pour moi.»
Le prix annoncé est élevé, mais Léna ne tergiverse pas quand elle dépose cinq cents dollars sur le comptoir. La femme au tailleur vert compte un à un les vingt-cinq billets de vingt dollars. Elle mouille son doigt puis l’applique sur le coin du billet. Une petite trace se forme avant de s’évanouir. L’hôtesse en fait un tas ordonné puis les range dans une boite rouillée. Lorsqu’elle la referme, le grincement remplit la pièce vide. D’un tiroir, elle sort un registre d’inscription. De la poussière tournoie quand elle le dépose sur son bureau.
«Il me reste une place pour demain. Mais peut-être est-ce trop tôt?»
Léna n’ose y croire, elle fixe la femme quelques secondes, puis sourit en signe d’acquiescement. Quand elle repasse le seuil de l’agence, le ciel lui semble moins gris.
La nuit, le sommeil peine à venir: la lumière de la diode du téléviseur l’empêche de s’endormir. Léna se retourne, s’enroule dans le drap, sans jamais trouver le sommeil. À trois heures du matin, elle s’avoue vaincue. Elle tâtonne et appuie sur l’interrupteur de la lampe. Une lumière jaune envahit la pièce. Elle plisse les yeux puis sort un roman de sa valise, une araignée en surgit. Léna sursaute puis regarde ce corps velu, il sera son compagnon de nuit. Les pages tournent, les heures défilent, Léna découvre le destin d’une femme brisée par l’Histoire. Le personnage s’appelle Lara : le prénom commence et finit comma le sien. Léna se rendort sur cette pensée quand let premières lueurs du jour arrivent.
« Ma charmante, mon inoubliable! Tant que le creux de mes bras se souviendra de toi, tant que tu seras encore sur mon épaule et sur mes lèvres, je serai avec toi.»
Le livre tombe sans bruit, les lettres du titre Le Docteur Jivago paraissent plus noires sur le carmin de la moquette. Dans un coin, l’arachnide tisse sa toile sans se préoccuper du temps.
Trois heures plus tard, Léna est en avance. Elle a trouvé refuge dans un café, tout près du lieu de rendez-vous. Derrière la vitre, le monument de la place Maïdan impose sa verticalité. Quelques instants, le regard de Léna se perd sur la statue qui surplombe la colonne: érigée en 2001 pour commémorer les dix ans de l’indépendance, Berehynia, la déesse mère de la Nature et protectrice de l’Arbre de Vie, domine la ville. Les bras levés, elle s’ouvre au monde et porte un rameau d’or. Léna repense à sa grand-mère. La voix des souvenirs se superpose à la musique criarde du café. Pendant quelques secondes, elle est dans le parc de Pripiat, avec Zenka, quand elle lui racontait ce mythe. »

Extraits
« Les livres n’étaient pas seulement des outils pour apprendre le français ou pour s’évader: ils comblaient cette absence qui la dévorait et étaient un pont de papier entre les rives de ses deux vies. La lueur d’une bougie blèche au fond d’une caverne. »

« J’ai longtemps espéré ton retour. En 1990, j’ai cru chaque jour que tu reviendrais. Tu sais ce que ça fait d’attendre? D’espérer? Quand ça s’arrête, on tombe de haut. Je croyais en toi, en ta force, en notre complicité. Mais ce n’était que du vent.
Comme les autres. Tu es comme les autres. Dès que tu as franchi cette putain de frontière à la con, tu m’as oublié. Peu importe ce qu’on avait vécu. Pfft, du vent! Les promesses ne tiennent que le temps d’être dites. Après, on trouve toujours des choses pour s’en détourner. Se divertir. Qu’as-tu trouvé là-bas pour y rester? Je ne te suffisais pas? L’homme est pourri jusqu’à la moelle. Les dirigeants ont détruit ma vie, la région, ce pays. Tu sais ce que ça fait de voir la mort en face? De voir les gens tomber malades? »

À propos de l’auteur
Alexandra Koszelyk est née en 1976. Elle enseigne, en collège, le français, le latin et le grec ancien. Diplômée à l’Université de Caen Normandie (1995-2001), elle travaille à Saint-Germain-en-Laye depuis 2001. En parallèle, elle est formatrice pour l’association Paysage et patrimoine sans frontières, un prestataire de formation au paysage, au jardin et à l’histoire des arts. Elle écrit également sur son blog personnel consacré à la littérature Bric à Book. À crier dans les ruines est son premier roman. (Source : Livres Hebdo / Twitter)

Compte Twitter de l’auteur

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Pays provisoire

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En deux mots:
Une modiste originaire de Savoie installe sa boutique à Saint-Pétersbourg au début du XXe siècle. Mais en 1917, elle est contrainte de fuir et entreprend un périlleux voyage alors que la guerre fait rage.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:
Le fabuleux destin d’Amélie Servoz

La Révolution russe et la Première Guerre mondiale vues par les yeux d’une jeune modiste installée à Saint-Pétersbourg. Un excellent premier roman.

Une page oubliée de notre histoire, la découverte de quelques archives et l’imagination de la romancière : il n’en fallait pas davantage pour réussir une belle entrée en littérature. Fanny Tonnelier s’est intéressée à la colonie française qui a émigré vers la Russie des tsars au tournant du XXe siècle. Appréciés d’une cour et d’une noblesse qui avait à cœur de s’exprimer dans la langue de Molière, ces francophones (des Suisses romands ont aussi fait le voyage, notamment comme précepteurs) ont fort souvent réussi, comme le rappelle notamment Paul Gerbod dans son Livre D’une révolution, l’autre: les Français en Russie de 1789 à 1917 : «nombreux sont les commerçants et artisans (modistes, pâtissiers, marchands de vins ou d’articles de Paris) ainsi que les industriels, les ingénieurs et les dirigeants d’entreprises ainsi que les hommes engagés dans le développement économique de la Russie et les agents bancaires à réussir leur intégration. Les professeurs de français, par exemple, ont des appointements de 1500 roubles par an (soit environ 4000 francs-or).
Pour Amélie Servoz aussi, les affaires sont florissantes. Originaire de Savoie, la modiste a pu faire ses preuves dans une boutique parisienne avant d’être repérée par la dame qui lui offrira de reprendre sa boutique de Saint-Pétersbourg. Depuis près de sept ans qu’elle es tinstalée en Russie, elle a su conquérir une clientèle aussi riche que fidèle et ses chapeaux font la mode sur les bords de la Néva.
Mais nous sommes en 1917 et la grande Histoire vient rattrapper la modeste modiste. La Révolution bolchévique s’étend et la ville est en proie à des troubles qui vont laisser des traces. Son magasin est saccagé et elle est sommé de prendre fait et cause pour ceux qui prônent l’union des prolétaires de tous les pays.
Elle va bien tenter de continuer son activité en transférant son atelier à son domicile, mais va devoir se rendre compte que c’est peine perdue et que sa vie est en danger.
Il faut fuir un pays en ébullition, mais aussi traverser une Europe en proie à la plus meurtrière des guerres.
Après des démarches administratives délicates, un peu de chance et d’entregent, elle fuit avec son amie Joséphine «un pays devenu inhospitalier, où régnaient la peur, l’angoisse, le stress et la faim.» Je vous laisse découvrir les péripéties d’un voyage mouvementé en y ajoutant simplement que le bien et le mal s’y côtoient, que quelques rencontres vont s’avérer riches d’enseignements et qu’il va dès lors devenir très difficile de ne pas être pris dans ce tourbillon d’émotions.
On sent que Fanny Tonnelier s’est solidement documentée pour nous raconter ce périple et qu’elle a pris du plaisir en écrivant la fabuleux destin d’Amélie. Un plaisir très contagieux tant les descriptions sont réussies, tant le rythme est enlevé. Voilà qui donnerait sans doute un grand film en costumes. Chapeau !

Pays provisoire
Fanny Tonnelier
Alma éditeur
Roman
256 p., 18 €
EAN : 9782362792458
Paru le 4 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en Russie, à Saint-Pétersbourg, puis à Paris et en Savoie ainsi qu’en Finlande, Suède, Irlande et Angleterre.

Quand?
L’action se situe en 1917, avec des retours en arrière au tournant du XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Amélie Servoz, jeune modiste d’origine savoyarde, n’a pas froid aux yeux. En 1910, elle rallie Saint-Pétersbourg avec, pour seul viatique, un guide de la Russie chiné en librairie et l’invitation d’une compatriote à reprendre sa boutique de chapeaux. Sept ans plus tard, la déliquescence de l’Empire l’oblige à fuir. Son retour, imprévisible et périlleux, lui fera traverser quatre pays, découvrir les bas-côtés de la guerre et rencontrer Friedrich…
Fanny Tonnelier campe avec verve et finesse tout un monde de seconds rôles où les nationalités se mêlent; changeant à volonté et avec dextérité la focale, elle raconte aussi bien le détail des gestes et des métiers que l’ample vacarme d’une Révolution naissante. Elle s’est inspirée d’un pan d’histoire méconnu: au début du XXe siècle, de nombreuses Françaises partirent travailler en Russie.

Les critiques
Babelio 
Livreshebdo (Cécilia Lacour)
Blog T Livres T Arts 
Blog Bricabook 
Blog Cultur’Elle (Caroline Doudet)
Blog Les lectures du mouton (Virginie Vertigo)
Blog Le Goût des livres

Les premières pages du livre
« Cette nuit-là, Amélie ne se coucha pas. Elle laissa les épais rideaux ouverts, enñla sa robe de chambre et s’installa dans son fauteuil face àla nuit claire de juillet. Elle était triste, cafardeuse, et n’arrivait pas à dormir.
Elle ne recevait plus de courriers de ses parents depuis six mois et s’inquiétait pour eux. Son père, malgré son âge, avait été rappelé sous les drapeaux pour être ambulancier. Était-il encore en vie? C’était la première fois qu’elle se posait aussi franchement la question. Et puis la ville qu’elle avait découverte sept ans plus tôt n’était plus la même. C’était encore la période des nuits blanches, d’habitude pleines de gaieté et de rires. Mais depuis quelques semaines, les rues étaient désertes, sans le bruit familier des tramways, et les activités s’arrêtaient les unes après les autres. Manifestations, meetings politiques, défilés étaient le lot quotidien des habitants qui se terraient chez eux. Les denrées de base manquaient cruellement et le peuple avait faim. Les journaux ne paraissaient plus et les rumeurs allaient bon train, ampliñant l’inquiétude et la peur. Les nouvelles du front étaient mauvaises, les armées disloquées. Le ressentiment était général pour tout ce qui représentait l’État et l’ordre. Les gens étaient à bout, souhaitant presque qu’il y ait un choc, d’où qu’il vienne. Révolte populaire? Coup d’État? Il y avait matière à devenir pessimiste et Amélie l’était.
Soudain, dans l’après-midi, elle entendit un grondement sourd, comme les prémices d’un orage, et vit au loin une marée d’hommes et de femmes hérissée de fusils, de gourdins, de drapeaux rouges s’approchant menaçante vers la Douma. Bouleversée, Amélie avait l’impression de revivre les journées de février qui lui avaient longtemps donné des cauchemars.
En se penchant par la fenêtre, elle découvrit une foule disparate : des ouvriers, des femmes laborieuses, des étudiants, des soldats : tous avançaient presque mécaniquement, martelant le sol de leurs pieds comme pour se donner le courage d’avancer ; ils avaient l’air épuisé, sûrement affamés, soutenus par la vodka et les slogans répétés des meneurs qui avançaient fièrement devant. Certains brandissaient des armes, d’autres les portaient contre la poitrine; des voitures volées avec des mitrailleuses fixées sur les capots les encadraient. Il y avait même des canons tirés par des volontaires; tout cet armement présageait mal de l’avenir : qu’allaient-ils en faire?
Affolée, Amélie referrna la fenêtre et sursauta quand un coup de feu éclata, suivi d’une fusillade désordonnée qui déclencha la panique. Elle vit alors que des petits groupes s’étaient postés à chaque coin de rue, voulant prendre le dessus sur la police. Les tirs s’arrêtèrent puis reprirent au milieu des gens terrorisés. Des cosaques attendaient les ordres pour intervenir, jaugeant la situation pour éventuellement faire volte-face plutôt que de se faire tuer. »

À propos de l’auteur
Fanny Tonnelier, née en 1948, vit à Cunault près d’Angers. Pays provisoire est son premier roman. (Source : Éditions Alma)

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Tout le pouvoir aux soviets

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En deux mots:
Un jeune banquier en voyage d’affaires à Moscou va tomber amoureux, reproduisant ainsi à quarante ans d’intervalle l’histoire de son père communiste. Mais «sa» Tania est bien différente de sa mère. Les temps ont bien changé.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

L’Amour est un fleuve russe

À quarante ans de distance, le fils d’un communiste français revient à Moscou et tombe lui aussi amoureux d’une Tania. Historique, ironique, cocasse.

S’il n’y a pas de crime, il y a beaucoup de châtiments dans le nouvel opus de Patrick Besson. On y parle de guerre et paix, pas seulement d’un idiot, mais de nombreux communistes à visage humain, ceux qui ont un nez, ceux qui cachent des choses sous le manteau. Sans oublier le capital qui y joue un rôle non négligeable. Pas celui dont rêvait Karl Marx, mais celui qui permet au banquier Marc Martouret de se pavaner à Moscou.
Il faut dire que la capitale russe a bien changé depuis le premier voyage de son père en 1967. Le communisme s’est sans doute dissout dans la vodka, laissant au capitalisme le plus sauvage le soin de poursuivre le travail commencé par Lénine, c’est-à-dire l’égalité du peuple… dans la misère.
Mais autant son père René voulait y croire, autant son fils ne se fait plus d’illusions sur les lendemains qui chantent. Il a pour cela non seulement le recul historique – l’occasion est belle pour faire quelques digressions sur l’utopie communiste et pour survoler un siècle assez fou de 1917 à 2017 – mais aussi une mère qui a fui l’URSS en connaissance de cause. Outre sa connaissance de la langue de Voltaire, cette belle traductrice a très vite compris que le plus beau rêve que pourrait lui offrir le système soviétique serait de le fuir. René et Tania rejoignent la France avec leurs illusions respectives que la naissance du petit Marc ne va pas faire s’évaporer. Et alors que près d’un quart des électeurs français suit la ligne du PCF, entend faire vaincre le prolétariat et entonne à plein poumons l’Internationale, la nomenklatura soviétique entend verrouiller son pouvoir par des purges, l’exil au goulag et des services de renseignements paranoïques. Il faudra du temps pour que les fidèles du marteau et de la faucille ouvrent les yeux… De même, il faudra des années pour que l’histoire secrète de la rencontre de ses parents ne soit dévoilée.
Reste l’âme russe, les fameux yeux noirs, les yeux passionés, les yeux ardents et magnifiques qui font fondre même un banquier désabusé. D’une Tania à l’autre, c’est une histoire mouvementée de la Russie qui défile, à l’image de ces matriochkas s’emboîtant les unes dans les autres, mais aussi cette permanence de l’âme russe qu’il nous est donné à comprendre.
Bien entendu, c’est avec une plume particulièrement acérée et le sens de la formule qu’on lui connaît – Ne mets pas de glace sur un cœur vide – que Patrick besson construit son roman. On se régale de ces petits détails qui «font vrai», de ces notations assassines, des formules qui rendent sa plume inimitable.

Tout le pouvoir aux soviets
Patrick Besson
Éditions Stock
Roman
256 p., 19 €
EAN : 9782234084308
Paru le 17 janvier 2018

Où?
Le roman se déroule en Russie, à Moscou et dans les environs, notamment à Peredelkino ainsi qu’en France, principalement à Paris.

Quand?
L’action se situe de nos jours, avec des retours en arrière en 1967 et plus largement sur tout le XXe siècle.

Ce qu’en dit l’éditeur
Marc Martouret, jeune banquier né d’une mère russe antisoviétique et d’un père communiste français, porte en lui ces deux personnes énigmatiques dont on découvrira les secrets tout au long du roman qui nous emmène du Paris de Lénine en 1908 au Moscou de Poutine en 2015, ainsi que dans l’URSS de Brejnev pour le cinquantième anniversaire d’octobre 17. L’épopée révolutionnaire, ses héros et ses martyrs, ses exploits et ses crimes, ses nombreuses ambiguïtés, sont ressuscités au fil des pages. Trois histoires d’amour se croiseront et seule la plus improbable d’entre elles réussira. Tout le pouvoir aux soviets est aussi une réflexion, chère à l’auteur, sur les rapports entre le pouvoir politique quel qu’il soit et la littérature. Le titre est de Lénine et on doit la construction aux célèbres poupées russes.

Les critiques
Babelio
Paris-Match (Gilles-Martin Chauffier)


Tout le pouvoir aux soviets de Patrick Besson, extraits lus par Grégory Protche

Les premières pages du livre 
« Ma dernière nuit à Moscou, capitale de la Russie lubrique et poétique. La ville où les piétons sont dans les escaliers des passages souterrains et les automobilistes au-dessus d’eux dans les embouteillages. Avenues larges et longues comme des pistes d’atterrissage. Retrouver la chambre 5515 du Métropole ou aller boire un verre ailleurs? J’aime sortir, mais aussi rentrer. Il y a ce club libertin sur Tverskaïa, où mes clients étaient sans moi hier soir, après la signature de notre contrat. Jamais dans un club libertin avec des clients, même après la signature d’un contrat : photos, puis photos sur les réseaux sociaux. Je travaille dans l’argent, et l’argent, c’est la prudence.
Va pour le club. Dans le goulet d’étranglement de l’entrée, un distributeur de billets qui annonce la couleur : celle de l’argent. L’air mélancolique des deux gros videurs. À droite le bar, à gauche des seins. Il y a aussi des seins au bar. Je compte – c’est mon métier – quatorze filles nues ou en sous-vêtements pornographiques. Peaux d’enfant, visages d’anges. Elles me dansent dessus à tour de rôle. Obligé d’en choisir une pour échapper aux autres. Je prends la plus habillée, ça doit être la moins timide. Et j’aurai une occupation : la déshabiller. C’est une Kazakh ne parlant ni anglais ni français, dans une courte robe qui, dans la pénombre, semble bleue. On discute du prix à l’aide de nos doigts. Je l’emmène dans une chambre aux murs noirs et sans fenêtres qui se loue à la demi-heure. Le cachot du plaisir. Le point faible de la prostitution moderne : l’immobilier. Les bordels de nos grands-pères avaient des fenêtres. Et parfois des balcons.
Au cours des trente minutes suivantes, m’amuserai à soulever puis à rabaisser la robe de la Kazakh sur ses fesses rondes et fraîches. Je veux bien payer une femme à condition de ne pas coucher avec elle. La fille m’interroge, par petits gestes inquiets, sur ce que je veux. Étonnée d’échapper à l’habituel viol. Je ne lui ai pas dit que je parle russe. Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir un papa communiste. S’il s’était douté que la langue de Lénine me servirait autant dans la finance, mon père m’aurait obligé à en apprendre une autre. C’était juste après la mort de maman qui m’a toujours parlé français par haine de sa terre natale soviétique.
Sonnerie. Ce n’est pas un réveil, mais une minuterie. Les trente minutes de la location de la chambre et de la prostituée sont écoulées. La Kazakh me demande, toujours par gestes, si je veux la prendre une demi-heure de plus, puisque je ne l’ai pas prise. Je réponds en russe: niet. Dehors, je me dirige vers la place des Théâtres qui fut le théâtre de la version moscovite d’octobre 17. J’entre dans un long restaurant bicolore – chaises blanches, tables noires – presque vide. L’effet des sanctions économiques de l’UE et des USA contre le botoxé Poutine, idole des expatriés français en Russie? Ou d’une mauvaise cuisine? Le maître d’hôtel est assorti au restaurant: son corps bien proportionné est moulé dans une robe blanche à pois noirs. C’est une grande brune de type asiatique, sans doute une Sibérienne. Les Sibériennes sont des Thaïs qui n’ont pas besoin de danser sur les tables, ayant des jambes. Avec elle, je ne me contenterai pas de parler mon russe littéraire: le déploierai comme un drapeau sexuel. Qu’y a-t-il de plus rapide qu’un financier ? Peut-être un footballeur. Une négociation est un soufflé au fromage: ne doit pas retomber. Je fais ma première offre à la Sibérienne: un verre après son service. Tania – les femmes russes n’ont, depuis des siècles, qu’une dizaine de prénoms à leur disposition, c’est pourquoi Tania s’appelle comme ma défunte mère – ne sourit pas. Elle me regarde avec une insistance étonnée. Elle dit qu’elle n’a pas soif. A-t-elle sommeil? Si oui, je l’emmène à mon hôtel. Il faut d’abord, me dit-elle, qu’elle appelle son mari pour obtenir son accord. Je lui dis que je peux l’appeler moi-même. Entre hommes cultivés, nous finirons par trouver un arrangement. Qu’est-ce qui me fait croire que son mari est cultivé ? demande-t-elle. Elle entre dans mon jeu, c’est bien: on progresse vers le lit. Je ne réponds pas car ce n’est pas une question, juste un revers lifté. Elle dit que, bien sûr, elle n’est pas mariée, sinon j’aurais déjà reçu une claque, bientôt suivie d’une balle dans la tête administrée par ledit époux. Je propose que nous allions nous promener autour de l’étang du Patriarche. Elle me demande si je suis romantique. Non: boulgakovien. Le numéro deux dans le cœur sec de maman, après Pouchkine. »

À propos de l’auteur
Patrick Besson, depuis plus de quatre décennies, construit une œuvre diverse et multiforme, parmi laquelle il faut citer Dara (grand prix du roman de l’Académie française en 1985) et Les Braban (Prix Renaudot en 1995). Il poursuit par ailleurs une carrière de journaliste et de polémiste engagé, à la verve parfois meurtrière mais toujours pleine d’humour et de tendresse humaine. (Source : Éditions Stock & Plon)

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Sous le compost

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En deux mots
Une lettre anonyme prévient Franck que sa femme le trompe. Avec flegme, il va choisir de ne rien dire et de la tromper à son tour et plutôt deux fois qu’une. Mais ce petit jeu, dans une petite ville de montagne, n’est pas sans risques…

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

Sous le compost
Nicolas Maleski
Fleuve éditions
Roman
288 p., 18,90 €
EAN : 9782265116573
Paru en janvier 2017
Finaliste du Grand Prix RTL-Lire 2017.

Où?
Le roman se déroule en France, dans une région de montagne qui n’est pas précisée.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
« Si ma femme n’avait pas commencé à me tromper, je n’aurais probablement jamais versé dans l’extra-conjugalité. »
Gisèle est vétérinaire de campagne, Franck s’est voulu écrivain. Il est désormais père au foyer. Pas de méprise, ce statut est une source intarissable de joie. Car en plus de lui assurer un temps précieux auprès de ses filles, il le dispense de côtoyer ses semblables.
Hormis la fréquentation de quelques soiffards, cyclistes tout-terrain ou misanthropes à mi-temps comme lui, Franck Van Penitas peut se targuer de mener une existence conforme à son tempérament : ritualisée et quasi solitaire. Son potager en est la preuve, où aucun nuisible susceptible d’entraver ce rêve d’autarcie ne survit bien longtemps. Franck traque la météo et transperce à coups de bêche les bestioles aventureuses.
Jusqu’à ce jour où une lettre anonyme lui parvient, révélant l’infidélité de sa femme.
Face à un événement aussi cataclysmique que banal, n’est pas Van Penitas qui veut. Accablement ? Coup de sang ? Répartition des blâmes ? Très peu pour lui. Franck a beau être un garçon régulier, il n’en est pas moins tout à fait surprenant et modifier son bel équilibre n’entre guère dans ses vues. Son immersion en territoire adultérin, le temps d’un été, prendra l’allure d’un étrange et drolatique roman noir conjugal.

Ce que j’en pense
Je ne sais pas s’il faut d’abord féliciter l’auteur pour le côté écolo-responsable de son narrateur, pour l’étude de mœurs joliment cynique ou pour le polar rural qu’il concocte pour le feu d’artifice final. À vrai dire, j’imagine que la sauce prend en raison de tous ces ingrédients savamment préparés. Mais reprenons depuis le début.
Nous sommes dans une petite ville de France dans une région de montagne. Franck Van Penitas y a suivi sa femme Gisèle qui y exerce le noble et éreintant métier de vétérinaire. Tandis que son épouse parcourt la campagne, Franck s’occupe du foyer et de leurs trois filles Valouise, Julie et Andrea. Comme le conseille Voltaire, il n’oublie pas de cultiver son jardin. Ce qu’il appelle «une micro-agriculture-vivrière-intensive» est l’objet de toute son attention. Non sans fierté, il peut expliquer à leurs amis Carlos et Valérie que son potager lui offre un bon rendement : « ce n’était pas bien sorcier, il fallait respecter quelques règles élémentaires et pour le reste il y avait une bonne dose de savoir empirique. »
Cette vie paisible et bien réglée va brusquement être remise en question. Une lettre anonyme laisse entendre que Gisèle a une liaison avec Carlos. Passé le choc de cette révélation, Franck va choisir de gérer la situation avec flegme: « Je ne lui avais rien dit de la lettre. J’avais peur qu’elle mente. Ou bien j’avais peur de la vérité. Je ne voulais pas non plus qu’elle sache que j’avais douté d’elle. Il fallait d’abord que j’aie une explication avec l’auteur anonyme. »
Avec les piliers de bar et copains cyclistes Bruno et Denis, il va tenter de trouver l’auteur de la lettre assassine, mais sans grand succès. En revanche, l’idée de se venger va bien vite prendre corps. Si Carlos couche avec son épouse, pourquoi ne coucherait-il pas avec l’épouse de son ami ? La belle et oisive Valérie Ricard-Schmitt va finir par accepter ce marché.
« – C’est la première fois que je couche avec un autre homme. Il n’y avait que Carlos pour moi. Je n’en reviens pas de l’avoir fait…
– Je n’avais jamais trompé Gisèle non plus. Et tu vois, je n’en ressens aucun remords.»
Mieux même, Franck et surtout Valérie vont prendre goût à la chose, se laisser aller «à un peu de naturalisme grossier» du genre cru et poétique: « À un moment, j’ai cru que ta petite nectarine était une fleur carnivore, avec des muscles violents et des mâchoires tapissées de ventouses gluantes. » Est-ce un effet non prévu de ces parties de jambes-en-l’air à répétition ou un sentiment de culpabilité ? Toujours est-il que Gisèle rallume la flamme qui semblait éteinte : « J’en concluais que rien n’était vraiment prévisible ni irrémédiable, le vent tournait, il n’y avait décidément pas de motif solide pour désespérer. »
Avec un brin de cynisme et une touche d’humour Franck se sent comme un coq en pâte. « Je poursuivais une liaison clandestine sur un mode dégradé, dont je sentais la rupture approcher tel un grondement pas si lointain. Et comme si ce n’était pas suffisant, j’avais une femme de plus dans mon viseur, stimulé par la promesse d’une aventure oxygénante et l’excitation d’un nouveau projet. »
Il jette son dévolu sur sa dentiste, la peu farouche Nadjesda.
«Je mentais comme on met un pied devant l’autre ; comme un chien aboie, sans que ça soit toujours nécessaire et avec autant de naturel.»
En redoutant que ces instants de félicité ne prennent fin soit par une bévue si vite arrivée dans un petit village, soit par l’appétit trop vorace de Valérie, il ne progresse guère dans son enquête pour découvrir le corbeau. Il va même jusqu’à établir une stratégie de défense basée sur le fameux «ce n’est pas moi qui a commencé» lorsque qu’un ami d’enfance devenu écrivain et son amie s’invitent au sein de la famille Van Penitas. Marc Barony est un écrivain reconnu et aimerait bien profiter du talent d’écriture qu’il a décelé chez Franck en lui confiant un travail. Mais cette activité ne passe pas vraiment dans l’emploi du temps de notre Don Juan.
C’est à ce moment que Nicolas Maleski décide de basculer dans le polar. L’amie de Marc disparaît, faisant ressurgir un fait divers plus ancien, la disparition d’une autre jeune fille attaquée, violée, étranglée et retrouvée… sous le compost.
Il serait cruel de dévoiler ici l’épilogue de ce roman où le démon de midi s’invite dans la petite maison de la prairie et où le lecteur découvre qu’au jeu de la vérité, on ne gagne pas à tous les coups !

Autres critiques
Babelio
L’Express (Lou-Eve Popper)
L’Indépendant (Michel Litout)
Page des libraires (Béatrice Putégnat)
Sens critique (Cédric Moreau)
Le blog de Guy 
Blog Culturelux.lu 

Les vingt premières pages 

Extrait
« J’étais soucieux, il y avait un malaise, je ne pouvais pas me le cacher. Au-delà de la lettre anonyme, il y avait des signes pas très encourageants ; notre couple ne présentait pas toutes les garanties de la félicité ; quelque chose semblait avoir changé, avoir dévié imperceptiblement. Entre nous ce n’était plus la même complicité naturelle, je n’avais pas besoin d’un courrier pour m’en rendre compte. J’étais pourtant resté quelqu’un d’assez marrant, pas toujours très causant, mais marrant quand même ; et d’humeur égale, plutôt ombrageuse d’accord, mais égale. »

A propos de l’auteur
Sous le compost est le premier roman de Nicolas Maleski, né en 1978. (Source : Fleuve éditions)

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