Hôtel Waldheim

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En deux mots:
Une carte postale énigmatique dans le courrier du jour va réveiller les souvenirs de Jeff Valdera. En accompagnait sa tante à l’hôtel Waldheim de Davos, l’adolescent de seize ne se doutait pas du rôle qu’il a joué alors dans la partie de chasse qui se déroulait la fin des années soixante-dix entre les Allemands fuyant la RDA et la Stasi.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

Ma chronique:

Les Grisons, nid d’espions

François Vallejo est en course pour le Goncourt avec un roman d’initiation qui se double d’un thriller se déroulant durant la Guerre froide. N’hésitez pas à monter dans le train rouge qui va jusqu’à Davos.

«Personne n’arriverait à croire qu’une survivance des moyens de communication les plus archaïques comme une carte postale puisse bouleverser un homme, moi, la vie d’un homme, la mienne; une carte postale.» Les premières lignes du nouveau roman de François Vallejo – que j’ai lu avec Un dangereux plaisir – nous en livrent d’emblée le programme. Le facteur vient d’apporter une carte postale représentant un hôtel à Davos et quelques lignes énigmatiques et anonymes qui doivent lui rappeler «queqchose». Une seconde carte reçue un peu plus tard va à peine être plus précise, mais déclencher chez son destinataire la machine à souvenirs: « Je laisse aller les images, ça ne s’arrête plus, qu’est-ce qui m’arrive? Un étranger non identifié a ce pouvoir, avec deux bouts de carton ringards, de déclencher chez moi une sorte d’enquête sur mes vacances de petit prétentieux minable de la fin des années soixante-dix. Et j’ai l’air d’y trouver mon plaisir. Des sensations auxquelles je ne pensais plus depuis longtemps m’agitent, alors qu’elles ont une valeur toute secondaire, l’ordinaire d’un adolescent en virée provisoire à l’étranger… »
Voilà Jeff à quinze ans dans le train de nuit qui va de Paris à Zurich en compagnie de sa tante Judith. Ensemble, ils se rendent à Davos respirer le bon air des Alpes suisses. Les deux jeunes Suissesses qui offrent à l’adolescent la vue de leur corps nu et son premier émoi amoureux suffiraient à son bonheur. Car pour le reste, hormis quelques impressions, le train rouge montant vers la station des Grisons, le plateau de viande séchée offert par l’hôtelier pour accueillir ses pensionnaires, il n’y a guère que quelques visages qui surgissent du néant. « Je fais le tour des visages de ce temps-là, à l’hôtel Waldheim, en premier le patron, Herr Meili, qui a pas mal compté pour ma tante, et aussi pour moi ; le personnel, oublié, sauf Rosa, sorte de gouvernante toujours en service, malgré son grand âge ; des ; des clients solitaires, des couples, des familles en vacances, tous installés dans la vie, à l’aise, de nationalités diverses (…) un noyau d’habitués, comme Mme Finke, le seul nom précis qui me revienne… »
Sauf que son mystérieux correspondant va finir par se dévoiler et lui permettre de se rafraîchir la mémoire. Frieda Steigl lui donne rendez-vous près de chez lui, à Sainte-Adresse, pour lui expliquer la raison de ses courriers et le mettre en face de ses responsabilités, car elle le croit coupable d’avoir aidé les espions de la Stasi et d’avoir provoqué un terrible drame. Car Frieda a pu remonter une partie de son histoire familiale grâce aux archives de la police politique de l’ex-RDA mise à disposition des personnes mentionnées ou de leurs descendants après la chute du mur. Si, sur les documents en sa possession, il se confirme que des espions étaient bien présents dans la station grisonne et que l’hôtel Waldheim servait bien de plaque tournante pour l’accueil de personnalités ayant pu franchir le rideau de fer et trouvé refuge à l’Ouest, Jeff n’aura du haut de sa jeunesse, de se candeur et de sa soif de découvertes n’été qu’un chien dans un jeu de quilles.
Pour lui, l’été à l’hôtel Waldheim se sont des jeux de go et d’échecs, des promenades en montagne, la découverte de l’œuvre de Thomas Mann, à commencer par La Montagne magique qui s’impose dans le lieu même où se situe le sanatorium décrit par l’auteur de Mort à Venise et Les Buddenbrook, ainsi que l’éveil de la sensualité. Il a bien observé et espionné, mais pour son propre compte plus que pour répondre à la demande de Herr Meili.
Mais Frieda Steigl ne l’entend pas de cette oreille et finira par mener son interlocuteur sur les lieux de son soi-disant forfait. C’est là que François Vallejo va lever le voile sur ce roman d’initiation qui éclaire une époque, celle de la Guerre froide.
Un roman prenant comme un bon thriller, une écriture précise et soucieuse de n’omettre aucun détail. Bref, une œuvre que le jury du Goncourt a bien raison de sélectionner pour son prestigieux prix littéraire.

Hôtel Waldheim
François Vallejo
Éditions Viviane Hamy
Roman
304 p., 19 €
EAN : 9782878589887
Paru le 30 août 2018

Où?
Le roman se déroule principalement en Suisse, à Davos ainsi qu’à Zurich. On y évoque aussi Berlin et l’ex République Démocratique allemande et la France et notamment Sainte-Adresse.

Quand?
L’action se situe des années soixante à nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
À l’entendre, j’étais très fort, à seize ans, pour tout effacer, et ça continue. Pourtant, à force de déblatérer sans réfléchir, j’ai commencé à lui prouver et à me prouver que je me suis fourré dans de drôles de situations. Si quelqu’un m’avait dit hier : tu t’es comporté comme le pire voyeur, pour surprendre un couple dans son lit, je ne l’aurais pas cru. C’est revenu tout seul, devant cette fille dans son fauteuil. Je sentais son souffle sur ma peau, incroyable ce qu’elle m’insuffle. Presque malgré moi, j’ai reconstitué la scène oubliée. Et d’autres. Elle va finir par me convaincre que je lui cache quelque chose. Que je me cache quelque chose ? Comme l’impression de rencontrer un inconnu qui s’appellerait Jeff Valdera. Et dans le genre inconnu, elle se pose là aussi, avec ses questions insistantes…
Lors de ses séjours avec sa tante à Davos, à l’hôtel Waldheim, l’adolescent Jeff Valdera n’aurait-il été qu’un pion sur un échiquier où s’affrontaient l’Est et l’Ouest au temps de la guerre froide?
Inventer sa mémoire ou inventer sa vie? C’est la question à laquelle tente de répondre François Vallejo avec Hôtel Waldheim, son roman le plus intime. Mais n’est-ce pas cette même quête qui traverse son œuvre depuis vingt ans, que ce soit dans Madame Angeloso (prix France Télévisions), Ouest (prix du Livre Inter) ou encore Un dangereux plaisir?

Ce livre a été sélectionné par France Culture parmi les romans de la Rentrée littéraire 2018: « Tous ceux qui aiment les romans à tiroirs, l’espionnage, l’univers de Thomas Mann, les montagnes là-haut des sanatoriums de Davos, les histoires de transfuges de la RDA… C’est un très bon livre. » Sandrine Treiner

Les critiques
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François Vallejo vous présente son ouvrage Hôtel Waldheim © Production Librairie Mollat

Les premières pages du livre
« Personne n’arriverait à croire qu’une survivance des moyens de communication les plus archaïques comme une carte postale puisse bouleverser un homme, moi, la vie d’un homme, la mienne ; une carte postale.
Inhabituelle dans mon courrier. Je tombe dessus ce matin. Tout de suite frappé par ses particularités, pour ne pas dire ses anomalies : un modèle ancien, aux couleurs défraîchies, la partie réservée à la correspondance d’un blanc jaunissant. J’ai pensé : une de ces histoires où une lettre égarée parvient à une adresse donnée, parfois en l’absence de son destinataire disparu pour cause de déménagement ou de décès, après vingt ou trente ans d’errance.
Ce n’est pas le cas, le nom de Jeff Valdera, le mien, précède mon adresse actuelle, d’ailleurs récente. Le timbre, d’un rouge vif, porte la mention de l’année en cours, le tampon, noir, net et frais, indique la date du 1er février dernier. Nous sommes le 3.
Je cherche une trace du signataire : nouvelle anomalie, il n’apparaît pas à la place usuelle, sous le message, pas plus ailleurs, introuvable. Le message, parlons-en, est-ce un message ? Réduit à une brève question, inscrite en travers, dans une langue à la fois familière et fautive : « Ça vous rappel queqchose ? »
La personne se croit-elle suffisamment reconnaissable pour se dispenser de signer ? Cette graphie ronde et soignée ne m’évoque aucun proche, ce français approximatif non plus. Le vouvoiement impose une certaine distance.
La provenance de l’envoi me fournit une première indication : le timbre porte la mention Helvetia, le tampon précise le lieu d’expédition, Zurich, Suisse. Anomalie supplémentaire, la face illustrée, divisée en quatre vues égales séparées par deux lignes blanches, l’une verticale, l’autre horizontale, ne figure pas, comme on s’y attendrait, un monument ou un paysage zurichois.
Non seulement un expéditeur anonyme m’adresse aujourd’hui une carte vieille de plusieurs années ou dizaines d’années, mais il m’envoie de Zurich des images d’une autre ville du pays, distante de cent ou deux cents kilomètres, Davos, que, je ne peux pas le nier, j’ai reconnue instantanément.
Mon trouble vient autant de l’impression de familiarité immédiate que m’ont procurée ces quatre photos que du décalage temporel et de l’écart spatial opérés sournoisement par mon interlocuteur.
« Ça vous rappel queqchose ? » Oui, cela me rappelle vraiment quelque chose. J’ai fait plusieurs séjours, dans mon adolescence, en hiver puis en été, dans la petite ville suisse de Davos, canton des Grisons. Des paysages montagneux et enneigés occupent en arrière-plan les deux vues supérieures de la carte, tandis que les deux vues inférieures montrent l’intérieur et l’extérieur de l’hôtel où je séjournais habituellement ; la salle de restaurant à gauche ; à droite, l’enfilade des chambres en façade, avec leurs balcons de bois.
Je devine, sur la ligne de fuite formée par le toit plat, la première lettre de l’enseigne, un W, les autres se perdant dans la perspective. Le nom de l’hôtel Waldheim me revient pourtant aussitôt et sans effort. J’en trouve confirmation de l’autre côté de la carte, où ce nom, je le remarque seulement maintenant, est imprimé au-dessus de la question manuscrite, comme si la réponse la précédait : « Ça vous rappel queqchose ? » Hôtel Waldheim, 7260 Davos Dorf. J’y suis de nouveau.
Je tourne et retourne le carton, une carte promotionnelle à la disposition des touristes, à la réception de l’hôtel, que j’ai dû moi-même expédier à plusieurs correspondants, à la fin des années 1970, d’où mon sentiment brutal de déjà-vu et le bouleversement qui a suivi.
L’auteur de la carte n’a donc pas pour but de me donner de ses nouvelles ni de me faire part de son passage récent dans cet hôtel, selon les conventions datées de ce type de correspondance, mais de me signaler qu’il me connaît, possède des renseignements sur moi et, en particulier, sur une période éloignée de ma vie. Du mal à imaginer que mon adolescence présente le moindre intérêt pour un étranger.
Un étranger, oui, pas seulement au sens d’une personne que je connais mal ou pas du tout, plutôt quelqu’un de nationalité étrangère, maîtrisant mal le français écrit, confondant un nom et un verbe, rappel, rappelle, ne manquant pas, pourtant, d’une pratique relativement spontanée de l’oral, comme le révèlent le « ça » du début de la phrase et le « queqchose » relâché et presque phonétique de la fin. Je pencherais pour un représentant de la Suisse alémanique, plus à l’aise avec les parlers germaniques de la Confédération helvétique, mais apte à la conversation francophone. Quelqu’un que j’aurais croisé, dans cet hôtel des Grisons, vers quinze ou seize ans, pensant à moi des décennies plus tard ? Comme une petite amoureuse suisse ?
Sincèrement, je n’y crois pas, si je pense aux conditions de mes séjours, à l’invitation de ma tante Judith, célibataire endurcie, comme on disait alors, et qui aimait se faire accompagner de son jeune neveu qu’elle n’hésitait pas, quand l’occasion se présentait, à faire passer pour son fils, afin d’acquérir provisoirement le statut de mère de famille auquel elle regrettait de ne pas avoir eu accès.
Je fais le tour des visages de ce temps-là, à l’hôtel Waldheim, en premier le patron, Herr Meili, qui a pas mal compté pour ma tante, et aussi pour moi ; le personnel, oublié, sauf Rosa, sorte de gouvernante toujours en service, malgré son grand âge ; des clients solitaires, des couples, des familles en vacances, tous installés dans la vie, à l’aise, de nationalités diverses, quelques-uns surnagent (des marches partagées en montagne, des conversations en passant, des parties d’échecs ou de go, le soir) ; un noyau d’habitués, comme Mme Finkel, le seul nom précis qui me revienne… Les plus âgés, comme elle, sont morts depuis longtemps, les autres sont vieillissants ou carrément vieux. Le plus jeune de tous, hormis quelques petits enfants insignifiants, selon mon point de vue de l’époque, c’était moi. Aucune trace d’amoureuse dans les parages, même en élargissant le cercle aux rencontres extérieures à l’hôtel. Chercher ailleurs. Je n’y arrive pas.
Si cet expéditeur anonyme a le projet de me déstabiliser, c’est réussi. Je ne me détache plus de son unique question : « Ça vous rappel queqchose ? » « Queqchose ? » On dirait, et de plus en plus. »

Extraits
« La vieille Rosa, femme à tout faire de l’hôtel, sorte de gouvernante septuagénaire, veillait au service à table, avec des faiblesses que son âge accentuait : je l’ai vue plusieurs fois s’emmêler les pinceaux et faire voler un plat entre deux rangées, s’aplatissant elle-même sur une table, au risque de se fracturer un membre ou, à son âge, le col du fémur. Le reste du temps, elle chantonnait d’un air absent, en déposant, souvent avec maladresse, sa vue ayant baissé, les assiettes blanches devant chacun. Elle avait plutôt pour moi un potentiel comique : j’attendais sa chanson en arrière-fond et espérais son plongeon, au moins l’esquisse d’un déséquilibre, suivi du rattrapage in extremis d’une langue de bœuf à la sauce tomate, dont quelques giclures s’échapperaient. Ces gaffes répétées étaient admises de tous, elle bénéficiait de la bienveillance sans limite de Herr Meili, dont j’avais appris qu’elle avait été la nourrice. »

« Ma tante Judith ne me comprenait plus, première année que je me comportais mal en sa présence, alors que ce qu’elle aimait par-dessus tout en Suisse, depuis une quinzaine d’années, et dans l’hôtel Waldheim depuis deux ans, c’était la distinction compassée des populations rencontrées. Un de ses plaisirs était de constater que nous étions les deux seuls Français au milieu de clients de nationalités diverses, principalement Suisses, Allemands de RFA, Autrichiens, dans une moindre mesure Britanniques et Italiens. Elle se hissait, pensait-elle, plus facilement à la hauteur d’étrangers que de Français qui l’auraient identifiée à travers des codes nationaux plus familiers, se disait banquière, si une conversation l’entraînait sur le terrain professionnel, s’attribuant des responsabilités dans une grande banque dont elle n’était qu’une employée administrative. Se dire banquière en Suisse, je me disais qu’elle ne reculait devant rien. Elle avait ses rêves, que ce pays lui permettait d’accomplir, ou d’en avoir l’illusion. L’amabilité locale, renforcée par les limites linguistiques (elle ne connaissait de l’allemand que ses formules de politesse), ne l’obligeait pas à fournir le détail de ses fonctions. Elle se faisait aussi et souvent passer pour veuve, mieux que vieille fille dans son esprit, et mère (surtout pas célibataire, la honte dans ce milieu) de ce grand Jeff qui l’accompagnait. Comme nous ne portions pas le même nom, elle me recommandait, si on me le demandait, de ne fournir que mon prénom. »

« Une autre figure de l’hôtel a rendu mon séjour moins pesant. Pas croisée les trois premiers jours. Elle se tenait renfermée de plus en plus dans sa chambre, selon Herr Meili. Devant mon insistance, il l’a prévenue de notre arrivée, elle a fini par se montrer. Une dame âgée, vivant l’année entière à l’hôtel, sans être richissime, comme elle l’avouait elle-même, bénéficiant, comme je l’avais compris, d’un tarif privilégié depuis une quarantaine d’années, Mme Finkel ou plutôt, comme tous l’appelaient, Frau Finkel, d’origine allemande, hébergée à l’origine par les parents Meili.
Une quarantaine d’années par rapport aux années soixante-dix, cela signifiait la période de l’avant-guerre, la fuite devant le nazisme au pouvoir, plutôt excitant pour moi. Elle esquivait généralement mes questions sur le sujet, ne tenait pas à être identifiée comme une juive pourchassée et rescapée, un fond de secret à préserver, de vieilles histoires sans intérêt, selon elle, encore moins pour un garçon de quinze ou seize ans comme moi. Elle avait deux passions concurrentes, l’actualité immédiate qu’elle observait dans sa chambre grâce à un poste de télévision que lui avait fait installer Herr Meili et qu’elle regardait une bonne partie de la journée, et la littérature, en particulier celle de son compatriote Thomas Mann. »

« Je laisse aller les images, ça ne s’arrête plus, qu’est-ce qui m’arrive? Un étranger non identifié a ce pouvoir, avec deux bouts de carton ringards, de déclencher chez moi une sorte d’enquête sur mes vacances de petit prétentieux minable de la fin des années soixante-dix. Et j’ai l’air d’y trouver mon plaisir. Des sensations auxquelles je ne pensais plus depuis longtemps m’agitent, alors qu’elles ont une valeur toute secondaire, l’ordinaire d’un adolescent en virée provisoire à l’étranger… »

À propos de l’auteur
François Vallejo sait de mieux en mieux d’où il vient et cherche de moins en moins à savoir où il va. Géographiquement, et, comme son nom l’indique, il est à la croisée de voyageurs du sud et de stationnaires de l’ouest.
La seule voie qu’il persiste à suivre est celle du roman, et c’est pour lui un chemin de traverse. Il a exploré une dizaine d’itinéraires singuliers, depuis Vacarme dans la salle de bal, en 1998. Madame Angeloso et Groom ont constitué quelques étapes, suivies d’un Voyage des grands hommes qui l’a emmené vers l’Italie du XVIIIe siècle, avant de retrouver l’Ouest du XIXe en 2006, puis le XXe avec les Sœurs Brelan. Ces déviations historiques l’ont aidé à trouver sa voie dans le XXIe siècle, dont il a essayé d’éclairer quelques Métamorphoses en 2012. Il les pousse plus loin avec Fleur et sang, en 2014, où deux époques s’entrecroisent, deux histoires se confrontent, des hommes et des femmes s’entrelacent à travers le temps. Il considère que, sur ces routes secrètes de la vie et des romans qu’il découvre comme elles viennent, le plaisir d’aller dépasse le bonheur d’arriver. (Source : Éditions Viviane Hamy)

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Lynx

GENOUX_Lynx

En deux mots:
Le père de Lynx vient de mourir, écrasé par un tronc d’arbre. Un événement qui déclencher chez le fils une phase d’introspection et de remise en cause. Avec lui, on retourne en enfance avant de le suivre dans sa douloureuse phase de reconstruction.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

La maison de l’enfance

Dans son nouveau livre Claire Genoux mêle le végétal et le minéral, l’enfance et la mort, les liens familiaux et l’envie d’ailleurs. Un drame plein de poésie.

Au-delà de l’anecdote, ce qu’il faut d’abord retenir de ce beau roman, c’est l’ambiance dans laquelle il baigne. La grande forêt et ses mystères, la météo caniculaire qui incite à la retenue et limite les déplacements, la maison d’enfance – isolée et remplie de souvenirs douloureux – qui devrait être un refuge, mais rappelle plutôt des heures sombres, qui porte encore les stigmates des malheurs passés. Sans oublier ce silence qui, comme à la manière d’une brume envahissante, semble pousser Lynx à le respecter, à économiser ses mots. La mort de son père, qu’il vient de retrouver écrasé par un arbre n’y changera rien, bien au contraire. L’expérience lui ayant appris que ce silence peut aussi être un allié :
« Parler c’était pas la peine. Dans l’enfance, après le départ de maman, les mots n’ont plus été utilisés. Seuls le silence et les coups ont été gardés comme moyen d’information. Quand Père rentre du bois avec les machines et les haches, les épaules retirées sous le pull, quelque chose monte qui empêche de respirer jusqu’au fond. Le bol de soupe et le pain sont jetés sur la table. Lynx ne lève pas la tête, se protège les yeux. C’est maman à la maison qui parlait, qui écrivait des billets, des listes, disait des histoires et des drôleries. Père n’aimait pas qu’elle s’enferme seule au premier pour faire de l’écriture et des poèmes dans des carnets tout sombres, qu’elle ait comme ça sur elle cette vue, depuis l’intérieur, cet espace pour s’installer. Père, ça le porte à l’agressivité, ça lui donne les nerfs ces moments de pause qu’elle s’accorde, qui sont pris sur le temps du ménage et du maintien de la maison. Il refuse de lire ce qu’elle voudrait lui montrer. Les yeux de Père sont noirs, de la couleur du feu. Sur la maison, sur cette chose-là de leur vie commune, sur ce qui va et qui vient, il ne veut rien savoir. »
Lynx va-t-il pouvoir sortir de ce traumatisme? Trouvera-t-il dans la compagnie de ses proches la force de se construire un avenir? C’est tout l’enjeu des pages qui suivent…
Sauf que Claire Genoux s’amuse à brouiller les pistes, à instiller le soupçon. Pourquoi ce malaise persistant? Lynx aurait-il quelque chose à voir avec la mort de son père? L’été et la saison touristique arrive avec son lot de touristes et de promeneurs qui peuvent se restaurer. Lilia vient lui prêter main-forte. Avec son fils, elle a aussi envie de trouver dans la maison d’enfance un refuge, un endroit pour écrire.
Verba volant, scripta manent
Lynx pressent que si les paroles s’envolent, les écrits restent et que leur force est colossale. « Lynx ne sait pas comment on capte les histoires, comment on s’y prend avec la viande des mots ou comment on coupe à l’intérieur pour faire des poèmes. Comment ça fusionne, comment c’est rassemblé après dans le livre. Mais il peut bien s’imaginer que quelque chose tombe en obscurité comme quand il s’avance dans les branches, quand il se rapproche des bêtes qui soufflent. Il peut se l’imaginer et qu’ensuite quelque chose doit être accompli, qu’il faut frapper aux mots comme lui, Lynx, il frappe aux troncs et qu’il faut venir tout près pour sentir dessous ce qui se passe. Alors seulement on mérite sa place contre la nuit. »
La romancière nous en donne du reste la plus belle des démonstrations. Son écriture est de celle qui envoûtent et qui emportent les lecteurs.

Lynx
Claire Genoux
Éditions José Corti
Roman
206 p., 167 €
EAN : 9782714312111
Paru le 30 août 2018

Où?
Le roman se déroule dans un endroit qui n’est pas cité, proche d’une grande ville, en bordure d’un lac et d’une grande forêt. On y évoque aussi le Canada et le Vietnam, les îles du Pacifique Sud et les montagnes de l’Atlas.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
Une forêt, un fleuve, une maison d’enfance: c’est le monde de Lynx, dont le père vient brutalement de mourir, écrasé par un tronc. Destin, accident, suicide? Quitter la buvette où il travaille, fuir à moto vers les terres amples et dures du Maroc serait une solution pour éviter de se confronter au drame, au souvenir d’une enfance faite de confusion et de solitudes.
Quelque chose pourtant retient Lynx. Est-ce l’arrivée de Lilia et de son petit qui viennent aider pour la saison?
Au cours de cet été sec et enflammé, le plus chaud du siècle dira-t-on, une menace pèse, inexplicable.
La forêt est un lieu puissant de rencontres et de cris sourds. Elle se fait, dans ce beau roman, l’expression d’une quête qui ne cherche pas à aboutir, mais questionne sans cesse le rapport à l’autre dans une écriture qui va au plus profond des êtres et des choses, à la fois âpre et d’une grande sensualité.

Les critiques
Babelio
Lecteurs.com
Le Courrier de Genève (Anne Pitteloud)
Le blog de Francis Richard

Les premières pages du livre
« Le corps de Père avait disparu tout entier dans des trous de vieilles ronces, seul le visage éclairait. Le terrain n’est plat que par endroits et difficile d’accès dans cette partie de la forêt qui surplombe le fleuve. Il était parti avec la tronçonneuse. On ne l’a retrouvé que tard dans l’après-midi après des heures de recherche et déjà la lumière avait baissé. C’est Lynx qui a donné l’alerte. Il a entendu l’arbre tomber, ensuite plus aucun bruit. Il a été chercher les pompiers et ils ont mal retrouvé l’endroit à cause du brouillard qui s’était épaissi. Le visage était comme détaché du corps, la bouche donnait des mots dans le désordre. Ils ont conclu à l’accident. Dans un premier temps ils ont laissé Lynx tranquille. Père était malade et les gens de la ville savent qu’il ne faut pas toucher aux forêts, aux fleuves et aux lacs d’ici : des morts étranges s’y produisent, des noyades qui ne s’expliquent pas. Les bêtes se traînent, pourrissent dans des trous. Personne n’a dans l’idée de vouloir expliquer ça, de comment la terre et l’eau se nourrissent.
À l’hôpital le corps de Père flotte sous le drap. Les médecins disent qu’il ne souffre pas, même s’il est secoué de convulsions et que ses lèvres semblent chercher l’air. Trop de vaisseaux et d’artères ont sauté pendant l’amputation, trop de tissus dénoués, le sang s’est répandu jusqu’au haut de l’abdomen. Il fait si doux que Lynx entrouvre la fenêtre, offre son visage à la forêt qui est à peine visible derrière les immeubles de la ville. Il respire le parfum des tulipes plantées dans les jardinières sur le rebord de la fenêtre. Il a besoin de ça, d’air frais et de silence. Les fleurs sont interdites à l’intérieur des chambres.
Là-bas dans la grange, la moto de Lynx est prête, il n’y a qu’à tourner la clé et démarrer, suivre le ruban vert et brun de la route où le soleil brille tout blanc.
Et oublier l’enfance, ce bloc de solitude.
Lynx ne viendra qu’une fois visiter Père à l’hôpital. Il a d’autres choses à s’occuper dans la forêt avec les bêtes. De quoi auraient-ils parlé de toute façon, Père et lui. Père n’a jamais réchauffé le corps pendant l’enfance. Sur la table il posait la masse des nourritures froides et se taisait, laissait les lits sentir, les armoires se remplir de mites. Il disparaissait dans la forêt avec ses tronçonneuses et ses haches, tournait le dos quand Lynx à la cuisine crayonnait des devoirs.
L’enfance a été faite avec Père seulement, avec les longues heures d’attente dans la forêt et la lumière jaune des arbres. Avec le fleuve, avec l’étang qui était beaucoup plus marécageux qu’aujourd’hui, et ça ne pourra pas être transformé. Lynx s’en ira, il oubliera tout de la maison d’enfance, s’arrachera aux hivers. Il vivra et durera loin d’ici. Une autre vie viendra avec le voyage à moto, la tête sera débarrassée et toujours il conservera une bonne place dans sa bouche pour la cigarette, qui sent la terre et enivre jusqu’au poumon.
De la forêt, des bruits de la nuit et des bêtes, il ne s’occupera plus, il fumera lentement les yeux fermés sans penser à rien. »

Extraits

« Sans les voyages il ne tiendrait pas ici entre la forêt et le fleuve. Père le savait qui aurait voulu garder Lynx au plus près de la maison d’enfance, l’attacher à l’herbe froide des hivers.»

« Il ne peut rester dans la forêt avec ce tas de cicatrices cousues et les restes d’une enfance trop lourde à manœuvrer. Et il y a tant d’éléments qui lui sont impossibles à nommer, il ne saurait pas par où commencer.
Il a besoin de vent haut, de marées régulières, surtout il doit apprendre à vivre.»

« Les arbres forment un auvent au-dessus de la clairière, les flammes claquent, le vent dépose sa dent dure sur la tête des vivants. La forêt est pleine, elle renferme des colères mal éteintes. Ce serait de cet inachèvement que l’histoire tirerait sa force. Aucun autre événement ne se produirait dans le livre que la solitude de Lynx. Aucune autre musique que celle du feu. L’écriture seule resterait, une écriture basse, des phrases incomplètes. Elle s’installerait dans l’intimité des pages et plus rien des arbres ni du fleuve ne serait perçu. Le travail serait d’aller à cet extrême du silence donné par le feu, celui qui a détruit l’enfance, celui qui a condamné au secret. » p. 50

« On rend visite une fois par semaine, puis les visites s’espacent. Lily-Anne reste assise sur le banc devant l’entrée de l’hospice, récite des noms de fleurs. On a parlé du monde rude de la forêt, de l’isolement, des odeurs boueuses du fleuve, mais on n’a pas inspecté dans les coutures de la terre, on n’est pas allé regarder dans la doublure des choses. Comment Père traitait, comment il partait aux outils sous le ciel vide. On ne quitterait pas ce monde. On tiendrait sans parler. Le soleil du matin sèche la table devant le cerisier, on ne peut pas poser de mots sur ce qui est au dedans. Lilia oui elle essaie, il lui pousse une langue au bout du stylo-plume. Elle retrouve ce qu’il faut dans le fond des armoires et sous les lits, le porte au jour avec un talent sûr. » p. 189

À propos de l’auteur
Claire Genoux vit à Lausanne en Suisse où elle est née en 1971. Elle obtient une licence ès Lettres en 1997, l’année où paraît son premier recueil de poèmes “Soleil ovale” aux Editions Empreintes. En 1999, “Saisons du corps” est couronné par le Prix Ramuz de poésie. En 2000 paraissent les nouvelles “Poitrine d’écorce” (Bernard Campiche) et elle reçoit une bourse à l’écriture de la Fondation Leenaards. Suivent des poèmes et des nouvelles. En 2014 Claire Genoux publie un premier roman “La Barrière des peaux” (Bernard Campiche) qui est suivi en 2016 par les poèmes d’Orpheline qui reçoivent une bourse de Pro Helvetia, fondation suisse pour la culture, ainsi que le prix Alpes-Jura.
Parallèlement à ses activités d’écrivain, Claire Genoux enseigne à l’Institut littéraire suisse à Bienne. (Source : Éditions José Corti)

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Janvier

BOUISSOUX_Janvier

En deux mots :
Janvier est employé d’une grande entreprise qui ne lui confie plus de dossier et finit par l’oublier. Payé à ne rien faire, il va pouvoir prendre des initiatives et changer de vie.

Ma note:
★★★ (bien aimé)

Ma chronique:

Le vrai faux travail

Le monde du travail prend, sous la plume de Julien Bouissoux, une dimension aussi cocasse que dangereuse.

Commençons par lever toute ambiguïté : le titre de ce roman est celui du patronyme du narrateur et non celui d’un mois de l’année. Est-ce un hommage à Simenon? Toujours est-il que la psychologie de ce monsieur Janvier va recourir toute notre attention. Janvier vit seul, employé d’une grande entreprise. Seulement voilà déjà six mois que dans son bureau au fond d’une impasse il «n’avait reçu aucun nouveau dossier. Première étape avant qu’ils ne suppriment son poste, il en était persuadé. Pourtant, les semaines avaient passé, et ce qui n’était à l’origine qu’une hypothèse improbable s’était peu à peu imposé comme une évidence: ils l’avaient tout simplement oublié. Avec les restructurations, les déménagements successifs et les changements d’organigramme, Janvier avait fini par glisser sous le radar, petit point scintillant dont la lueur s’était estompée jusqu’à ce que plus personne n’y prête la moindre attention».
Mais comme il touche régulièrement son salaire, il continue régulièrement à venir au travail. Et comme il lui faut bien trouver de quoi s’occuper, une fois effectuée l’observation de son environnement du sol au plafond et après l’entretien méticuleux de sa plante verte, il feuillette une revue et notamment un article consacré à la Chine, usine du monde.
Il y découvre une photo de la chaine d’assemblage de sa photocopieuse et décide d’écrire à l’ouvrier qui l’a fabriquée : « Cher Wu Wen, D’avance pardonnez-moi si je ne suis pas le premier à vous écrire. Mais j’ai l’impression de ne pas avoir le choix. Quelque chose m’y pousse et ne me laissera pas en paix. Ce matin, chez le coiffeur, j’ai découvert que l’imprimante que j’utilise a été fabriquée par vous, ou du moins qu’elle est passée entre vos mains. Cher Wu Wen, j’ignore quel poste vous occupez dans la grande usine du monde mais – c’est indéniable – quelque chose fonctionne ici grâce à vous. » Un début de correspondance qui va lui ouvrir de nouveaux horizons. En prenant la plume, il se fait aussi poète à ses heures, en imaginant le travail du Chinois, il se voit déjà lui rendre visite. Mais il ne pousse pas seulement la porte d’une agence de voyage, mais aussi celle d’une agence immobilière, car il a envie d’un appartement plus petit, comme celui qui donne sur les voies ferrées et qui correspond davantage à ses modestes envies.
Car il s’imagine bien qu’un jour son aventure de salarié clandestin prendra fin. Quand arrive Jean-Chrysostome, un ex-collègue, il croit bien que c’est pour lui signifier la fin de la récréation. Mais il n’en est rien. Ce dernier lui offre simplement de partager son bureau le temps de retrouver du travail. Une belle occasion pour Janvier de montrer combien il est devenu un as de la simulation.
On l’aura compris, derrière la fable sociale, c’est la notion même de travail qui est ici interrogée. On pourra aussi y voir une illustration de la deshumanisation grandissante de nos sociétés où l’humain est relégué au rang de numéro, où la digitalisation, le rendement, la robotisation finissent par rendre possible de tels «oublis». Tel Don Quichotte, Janvier serait le grand pourfendeur de ce système, à la fois aussi inconscient et aussi idéaliste que le héros de Cervantès.
Bien entendu le pot aux roses va finir par être découvert, mais je vous laisse vous délecter des conséquences de la chose.
Julien Bouissoux a réussi, avec délicatesse et tendresse, à mettre le doigt sur les dérives d’un système et à démontrer par l’absurde que l’humain reste… humain, c’est-à-dire imprévisible et capable de se transformer et de s’adapter. Dérangeant au départ, Janvier s’avère au final plutôt réjouissant et toujours très divertissant.

Janvier
Julien Bouissoux
Éditions de l’Olivier
Roman
176 p., 16,50 €
EAN : 9782823611830
Paru le 4 janvier 2018

 

Ce qu’en dit l’éditeur
Au cours de la restructuration de la grande entreprise qui l’emploie, Janvier est oublié dans son bureau, au fond d’une impasse. Plutôt que de rester chez lui et être payé à ne rien faire, il décide de continuer à se rendre au travail pour y mener, enfin, une vie sans entrave. S’occuper de la plante verte, amorcer une correspondance avec un fournisseur, bénéficier de l’équipement pour s’essayer à la poésie… Mais combien de temps Janvier pourra-t-il profiter des charmes de la vie de bureau avant que la société ne retrouve sa trace ?
L’écriture sobre et précise de Julien Bouissoux explore la métamorphose d’un homme qui, par un étrange concours de circonstances, s’adonne enfin à l’existence idéale qu’il ignorait vouloir mener.

Les critiques
Babelio
En attendant Nadeau (Sébastien Omont)
Maze (Mathieu Champalaune)
Viveversa littérature.ch (Romain Buffat)
Le Temps (Julien Burri)
L’Usine nouvelle (Christophe Bys)
RTS (émission Versus-lire – Jean-Marie Félix)
Un livre, un jour 
Blog froggy’s delight 


Présentation de Janvier de Julien Bouissoux par Stefane Guerreiro et Stéphanie Roche © Production Librairies Payot

Les premières pages du livre:
« Six mois que Janvier n’avait reçu aucun nouveau dossier. Première étape avant qu’ils ne suppriment son poste, il en était persuadé. Pourtant, les semaines avaient passé, et ce qui n’était à l’origine qu’une hypothèse improbable s’était peu à peu imposé comme une évidence: ils l’avaient tout simplement oublié. Avec les restructurations, les déménagements successifs et les changements d’organigramme, Janvier avait fini par glisser sous le radar, petit point scintillant dont la lueur s’était estompée jusqu’à ce que plus personne n’y prête la moindre attention; les quelques employés qui avaient eu affaire à lui avaient été mutés ou remplacés par des plus jeunes. Personne ne se rappelait l’existence de ce bureau situé dans une impasse loin du siège acheté lors d’un creux de l’immobilier d’affaires et où l’on avait délégué une des innombrables activités de soutien de la firme, activité de soutien dont on venait de perdre la trace à l’occasion du dernier redécoupage.
Janvier le savait. Un jour quelqu’un pousserait la porte de cette ancienne boucherie et emporterait la lampe halogène, les classeurs métalliques, les deux fauteuils, la plante verte. Quelqu’un muni d’un papier où tout serait décrit: les numéros de série, le modèle d’ordinateur. Une lettre de licenciement suivrait, ou précéderait avec un peu de chance.
En prévision de cette dernière journée de travail, Janvier avait pris soin de ranger et d’étiqueter tous les dossiers, ce qui permettrait à un éventuel successeur de ne pas s’y perdre et faciliterait la tâche des déménageurs. Le jour en question, il n’aurait qu’à se lever et se diriger vers la porte, les adieux n’en seraient que plus faciles; il avait déjà rapporté chez lui ses rares effets personnels, plus quelques objets utiles comme une agrafeuse, des ciseaux, deux ramettes de papier, sa prime de licenciement en quelque sorte.
Au matin de chaque jour ouvrable, sans savoir si celui-ci, plutôt qu’un autre, serait son dernier au sein de l’entreprise, Janvier retournait à ce bureau fantôme, s’asseyait, sortait chercher un sandwich, éteignait ou allumait son ordinateur, sans fin, sans ordre, sans but.
Combien de temps passa ainsi? À quand remontait le dernier mémo envoyé? Le dernier rendez-vous reporté, agendé, puis reporté de nouveau? La dernière voix au téléphone? »

Extrait
« C’était un lundi et Janvier remarqua que ses cheveux avaient poussé. Il attrapa une mèche et tira dessus pour voir jusqu’où elle allait. Il pensa: « Il faut que j’aille
chez le coiffeur. Peut-être samedi », et puis il se reprit, presque étonné de cette pensée qui venait de surgir: et s’il y allait maintenant? Lundi était le jour de fermeture
de son coiffeur, mais il en connaissait un autre, juste en face de l’arrêt de bus et à côté de cette vitrine dans laquelle il avait lu la veille « Voyagez hors-saison: 50% sur toutes nos destinations ». Était-ce le salon de coiffure ou l’agence de voyages? Le monde était rempli de nouvelles possibilités. Le cœur de Janvier se mit à battre. »

À propos de l’auteur
Né en 1975, de nationalités suisse et française, Julien Boissoux a vécu successivement à Clermont-Ferrand, Rennes, Paris, Londres, Toronto, Seattle, Budapest, avant de revenir à Paris puis de s’établir en Suisse. Ecrivain et scénariste, il est l’auteur de plusieurs romans publiés au Rouergue, Fruit rouge (2002) et La Chute du sac en plastique (2003), puis Juste avant la frontière (prix Grand-Chosier 2004), Une Odyssée (2006) et Voyager léger (2008).
Auteur d’une douzaine de scénarios et d’adaptations pour le cinéma, il a notamment signé Les grandes ondes (à l’ouest), co-écrit avec Lionel Baier, qui fut son premier scénario porté à l’écran. Il est, par ailleurs, lauréat du Prix de la Fondation Edouard et Maurice Sandoz (FEMS) pour un projet dont les jurés ont relevé « la qualité du style, ainsi que l’originalité et la liberté de ton de l’extrait soumis à leur attention. En observateur attentif de ce qu’il nomme la tribu humaine, Julien Bouissoux s’abstient de juger notre société mais il entend en explorer certains aspects qui le passionnent, un peu à la façon d’un cinéaste ». (Source : romandesromands.ch/ et Éditions de l’Olivier)

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Monarques

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Voici trois bonnes raisons de lire ce livre:
1. Parce que j’avais beaucoup aimé Allegra, son précédent roman paru l’an passé.

2. Parce qu’avec Monarques, l’auteur revient sur son enfance marquée par la maladie, mais comme toujours, élargit son propos pour nous parler aussi de son père d’origine égyptienne. Un autre adolescent va bientôt apparaître Herschel Grynszpan, dont le fait d’armes qui l’a rendu célèbre est d’avoir tué un nazi à Paris en 1938.

3. Parce qu’il j’aimerais ainsi rendre hommage à un homme éminemment sympathique, qui s’est investi corps et âme pour la littérature et qui avait encore beaucoup de belles choses à nous faire connaître. Il était atteint de la maladie des os de verre. La nouvelle de son décès, le 1er octobre 2017, m’a bouleversé.

Monarques
Philippe Rahmy
Éditions de la Table Ronde
Roman
208 p., 17 €
EAN : 9782710385332
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
«À l’automne 1983, je quitte ma campagne au pied du Jura, pour suivre des cours à l’école du Louvre. Je découvre Saint-Germain-des-Prés, ses librairies, ses éditeurs, ses cafés, ses cabarets. Mais en Suisse, à la ferme, mon père est malade. J’apprends qu’il est à l’agonie le jour où je croise le nom d’Herschel Grynszpan, un adolescent juif ayant fui l’Allemagne nazie en 1936, et cherché refuge à Paris.
Il m’a fallu trente ans pour raconter son histoire en explorant celle de ma propre famille. J’ai frappé à de nombreuses portes, y compris celles des tombeaux. J’ai voyagé en carriole aux côtés de ma grand-mère, de ma mère et de mes deux oncles fuyant Berlin sous les bombardements alliés. Je me suis embarqué pour Alexandrie en compagnie de mes grands-parents paternels, et j’ai assisté à la naissance de mon père dans une maison blanche au bord du désert. Un père dont j’ai tenu la main sur son lit de mort, avant de découvrir son secret. Herschel a cheminé à mes côtés durant mes périples, autant que j’ai cherché à retrouver sa trace.» Philippe Rahmy.

Les critiques
Babelio 
Le Temps (Julien Burri)
La Cause littéraire (Philippe Leuckx)
Blog Addict culture (Adrien Meignan)
Blog L’Or des livres 

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Philippe Rahmy présente Monarques © Radio Suisse romande, émission Versus-lire.

Les premières pages du livre
Vient le jour où l’enfance prend fin. Cela fait longtemps qu’Herschel Grynszpan m’accompagne. Le projet d’écrire son histoire est né à la mort de mon père.
Une neige fine et sèche tombe sur La Moraine. L’extrémité du Grand-Champ disparaît dans la brume. Il y a une centaine d’années, notre propriété s’étendait jusqu’à la Sarine. Le remaniement a transformé la campagne suisse, découpant et redistribuant les champs, ou les réaf fectant à l’élargissement des réseaux autoroutier et ferroviaire. Plusieurs expropriations ont considérablement réduit notre domaine agricole. Seule la forêt est demeurée intacte. Elle se tient, verte et violette, au pied du Jura, forêt de longue attente, si souvent contemplée par la fenêtre quand j’étais enfant et trop faible pour quitter mon lit. Forêt profonde, impénétrable, terre de personne et terre promise.

Extrait
« Roswitha et Adly avaient été mariés par un pasteur, selon un rite oecuménique élaboré par ma mère, dans une chapelle en plein vignoble. Jamais je n’ai entendu mes parents se plaindre ou se quereller, jamais je n’ai perçu de tristesse chez eux, sauf quand ma mère racontait comment elle avait rompu avec sa famille à cheval sur les traditions pour épouser un Arabe en âge d’être son père, veuf et noir comme le péché. »

À propos de l’auteur
Né à Genève en 1965, Philippe Rahmy est l’auteur de deux recueils de poésie parus aux éditions Cheyne – Mouvement par la fin avec une postface de Jacques Dupin (2005) et Demeure le corps (2007) – et d’un récit publié en 2013 à La Table Ronde, Béton armé, couronné de plusieurs prix littéraires et élu meilleur livre de voyage de l’année par le magazine Lire. En 2016, il publie Allegra, suivi de Monarques à l’occasion de la rentrée littéraire 2017. Philippe Rahmy venait d’obtenir une résidence d’écriture à la Fondation Jan Michalski à Montricher. Agé de 52 ans, il était atteint de la maladie des os de verre. Il est décédé le 1er octobre 2017. (Source: Éditions de La Table Ronde/ Le Temps)

Site Internet de l’auteur 
Page Wikipédia de l’auteur 

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Éléphant

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5 raisons de lire ce livre :
1. Parce que je suis un inconditionnel de cet auteur suisse qui a une manière bien particulière de rendre compte de l’univers qui l’entoure. Après avoir imaginé avec Montecristo, un thriller économique éclairant, ce qu’il advint après la découverte de deux billets de cent francs suisses portant un numéro identique, il nous propose de réfléchir aux avancées de la génétique.

2. Parce que le livre nous permet de bénéficier de la solide documentation rassemblée par l’auteur. Les travaux sur la génétique et l’éthologie des éléphants n’ont plus de secrets pour lui.

3. Pour l’accueil enthousiaste au moment de la parution du livre dans sa version originale en Suisse et en Allemagne. Il a depuis été traduit dans de nombreuses langues.

4. Parce que l’auteur s’affranchit volontiers des codes et n’hésite pas, comme l’écrit Didier Jacob dans L’Obs, à donner au thriller la forme d’un roman philosophique, ou vice versa.

5. Pour cette critique élogieuse de Stéphanie Janicot dans La Croix : « il est rafraîchissant de retrouver pour quelques heures son âme d’enfant, de se laisser emporter vers un univers fabuleux et symbolique, dans lequel le sacré, la solidarité, la rédemption sont mots chargés de sens. »

Éléphant
Martin Suter
Christian Bourgois éditeur
Roman
traduit de l’allemand (Suisse) par Olivier Mannoni
360 p., 22 €
EAN : 9782267030389
Paru en août 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Dans une grotte près de Zurich, Schoch, un sans-abri, découvre un jour un petit animal improbable, un éléphant rose et luminescent. Une seule personne sait comment la petite créature est née et d’où elle vient : le généticien Roux. Il aimerait en faire un événement mondial, une sensation. Mais il lui a été dérobé. Kaung, un Birman, l’un de ceux qui chuchotent à l’oreille des éléphants, a accompagné la naissance de l’animal et estime qu’un être pareil doit être caché et protégé.
Un conte aussi fantastique que réaliste, un questionnement sur la place du sacré et de la bonté dans un monde envahi par la technologie génétique.

Autres critiques
Babelio
La Croix (Stéphanie Janicot)
Page des libraires (Manuel Hirbec)
BibliObs (Didier Jacob)

Les premières lignes:
« Ça ne pouvait pas être un syndrome de manque, il avait bu suffisamment. Schoch tenta de focaliser son regard sur la chose qui se trouvait tout au fond du creux laissé par l’affouillement sous le chemin sur berge, là où le plafond de la grotte effleurait le sol sablonneux.
Un jouet pour enfant. Un petit éléphant, rose comme un cochonnet en massepain, mais en plus intense. Et lumineux comme un ver luisant rose. Parfois, de temps à autre, quelqu’un découvrait la grotte de Schoch. Il lui arrivait d’y trouver des nécessaires à injection, des préservatifs ou des emballages de junk food. Mais il n’avait jusqu’ici encore jamais décelé de traces révélant la visite d’enfants. Il ferma les yeux et tenta de trouver un semblant de sommeil.
Schoch avait une cuite tournante. C’est ainsi qu’il appelait les états d’ivresse au cours desquels tout se mettait à tourner dès qu’il était allongé dans son sac de couchage. Pendant toutes ces années, il n’avait jamais réussi à déterminer à quel moment les cuites devenaient des cuites tournantes. Il lui arrivait d’être certain que cela tenait à la quantité, puis il tendait de nouveau à supposer que la cause était dans le mélange. »

Extrait
« Harris se débarrassa de sa chemise trempée de sueur, il passa une blouse verte de chirurgien. Kasun la lui boutonna dans le dos, lui donna le désinfectant. La glycérine qu’il contenait lui permit de faire glisser les mains plus facilement dans les gants chirurgicaux. Harris ausculta le petit éléphant avec le stéthoscope. Trois minutes plus tard, il fit un signe de tête à Kasun, qui portait désormais lui aussi des gants stériles à usage unique. Celui-ci plongea la main dans la mallette aux instruments et lui tendit le grand scalpel. À côté de la dix-huitième côte, en dessous de la colonne vertébrale, Harris fit entrer la lame et ouvrit la région lombaire de l’éléphant mort. »

À propos de l’auteur
Né à Zurich en 1948. Publicitaire à Bâle, Martin Suter multiplie les reportages pour Géo, devient scénariste pour le cinéaste Daniel Schmidt, écrit des comédies pour la télévision. Il vit entre la Suisse, l’Espagne et le Guatemala.
Small world a obtenu le prix du Premier Roman, catégorie «romans étrangers». Il sera prochainement adapté au cinéma avec Gérard Depardieu et Nathalie Baye. Un ami parfait a été adapté au cinéma en 2006, sous le même titre, par Francis Girod et deux autres de ses romans sont en cours d’adaptation. Martin Suter a également contribué au dernier album de son compatriote le musicien Stefan Eicher, pour qui il a écrit les textes de trois chansons sur Eldorado (2007) et travaillé au projet d’une comédie musicale. (Source : Christian Bourgois éditeur)

Site Wikipédia de l’auteur 

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La ferme (vue de nuit)

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En deux mots:
Après une séparation de quinze ans, Annie retrouve Étienne. Elle a envie de croire qu’elle peut effacer le passé et recommencer leur histoire. Mais est-il si facile d’oublier le passé? Et les années qui passent changent-elles une personnalité? Un roman qui pose tout en finesse des questions essentielles.

Ma note:
★★★★ (j’ai adoré)

La ferme (vue de nuit)
Anne-Frédérique Rochat
Éditions Luce Wilquin
Roman
208 p., 20 €
EAN : 9782882535351
Paru en août 2017

Où?
Le roman se déroule dans un endroit non précisé, mais que l’on peut imaginer sur les hauteurs de Lausanne ou les contreforts du Jura. Un voyage à Venise y est également évoqué.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
En réalité, la ferme n’avait rien d’une ferme, sauf peut-être l’éloignement, la campagne, le silence. Sous un soleil de plomb, Annie monte un interminable escalier pour aller retrouver l’homme avec qui elle a vécu sa première grande histoire d’amour. Mais est-il seulement possible de reprendre le fil là où il s’est cassé, de passer par-dessus les blessures, d’oublier les rancœurs? Dans la chaleur étouffante de l’été, Annie continue d’avancer, marche après marche, un pied devant l’autre, dans des sandales trop étroites, pour rejoindre cet homme dans sa curieuse maison, faite de grandes baies vitrées et de stores automatiques. Que pensera-t-il en la voyant? La trouvera-t-il vieillie après toutes ces années ? Remarquera-t-il qu’elle n’est plus la même, plus la petite Annie d’autrefois? Et s’il ne la reconnaissait pas?

Ce que j’en pense
Précise comme une montre suisse, Anne-Frédérique Rochat a pris l’habitude de nous livrer un nouveau roman à chaque rentrée. Après Le chant du canari en 2015 et L’autre Edgar en 2016, voici son sixième opus qui démontre une fois encore son grand talent de narratrice. Elle continue d’y explorer les relations de couple, le sens d’une union, la notion de famille, le désir d’enfant.
Le début du roman est marqué par l’arrivée d’une lettre ou plutôt d’un pli contenant un bristol blanc et vierge. Mais pour Annie, la destinataire, il n’y a aucun doute sur l’expéditeur. Car elle reconnaît d’emblée cette écriture sur l’enveloppe comme celle d’Étienne, son amant quitté quinze ans plus tôt. Un homme qu’elle n’a pas oublié et avec lequel elle a vécu quelques années heureuses à La Ferme. La maison qui porte ce nom est en fait une bâtisse à l’architecture moderne avec de grandes baies vitrées donnant sur la forêt. Située sur un promontoire, on y accède par un interminable escalier. On ne va pas tarder à y retrouver Annie pour laquelle ce courrier surprenant n’est rien d’autre qu’un appel à tirer un trait sur le passé et à rejoindre l’homme qui l’a accueillie alors qu’elle était serveuse dans un café et l’a encouragée à reprendre ses études et devenir enseignante. Mais au moment d’accéder au bout, le doute l’assaille : « Et s’il n’était pas seul? Et si elle le dérangeait? Si elle avait mal compris son message, ou plutôt son non-message, sa carte vierge? Elle frissonna, l’air s’était rafraîchi, ce qui n’était pas désagréable, mais ses pieds continuaient de la torturer. Elle songea qu’elle n’aurait peut-être pas dû venir, pas si vite en tout cas, accourir comme un chien-chien fou de joie à l’idée de retrouver son maître: quelle bêtise! Elle aurait mieux fait de rester chez elle, n’avait plus l’âge de jouer à ce genre de jeu; elle était une femme à présent, une femme accomplie qui n’avait pas besoin du regard des autres pour se sentir belle et justifier son existence, elle était forte et indépendante! »
Quand Étienne apparaît, c’est comme si le temps s’était soudain accéléré. En quelques secondes défilent des pans entiers de son existence, de leur rencontre à leur premier rendez-vous, de leur emménagement à La Ferme aux habitudes qui s’installent jusqu’à ce jour où elle avait pris la décision de partir sans se retourner. Mais pour l’heure, les retrouvailles se font presque sans paroles, avec un instinct très animal… « « Annie », susurra-t-il avec émotion.
Il porta ses doigts aux ongles ronds et nacrés à ses lèvres, les huma longuement, les yeux fermés, avant de les embrasser, les goûter. Ça avait commencé, ils s’étaient retrouvés. Pas besoin d’interminables discours, d’explications compliquées, sa carte à lui et sa venue à elle quelques jours après avaient suffi pour exprimer l’essentiel.
Il l’emmena à l’étage, éteignit la lumière, se rappelant qu’elle préférait sans, la guida jusqu’à son lit dans la pénombre. Une même crainte les envahit au moment du déshabillage: que penserait-il/elle de ce corps vieilli de quinze ans?; celui qu’il/ elle avait connu était-il très différent? Ces craintes ne durèrent qu’un instant, très vite la soif et les caresses de l’autre eurent raison de leurs appréhensions. » Si les (bonnes) vieilles habitudes reviennent assez vite et si Annie décide d’emménager à nouveau dans la ferme, on commence à sentir quelques points de crispation. Car si les corps se retrouvent, il n’en est pas forcément de même pour le cœur. C’est du reste la grande force d’Anne-Frédérique Rochat: Il lui suffit d’instiller quelques détails, comme les stores ouverts ou baissés, la préparation du repas ou encore la lumière qui reste allumée, pour nous faire comprendre que le couple n’est pas à l’unisson. D’appréhension en réaction épidermique – au vrai sens du terme – le lecteur découvre les failles et va les voir se creuser. Ainsi présence de plus en plus marquée de Lucien le lama pourrait prêter à rire, si elle n’était pas le signe d’une conception diamétralement opposée de concevoir le rôle de cet animal de compagnie. Pour Étienne, il fait partie intégrante de la famille au point de l’inviter à manger sa salade dans la maison. Pour Annie, il devient un rival. Il va en aller de même des voisins et en particulier d’un petit garçon qui s’invite un soir chez eux. S’il est bien accueilli, il va cependant cristalliser toute la frustration d’Annie et son envie de fonder une vraie famille. Elle se rappelle que c’est lorsqu’elle a annoncé qu’elle était enceinte qu’elle a dû quitter la ferme, Étienne ne se sentant pas capable d’assumer le rôle du père. Quinze ans plus tard, les choses ont-t-elles vraiment changé ? C’est tout l’enjeu de la fin du roman… qui vous réserve une belle surprise !

Livre_sur_les_quais_2017

Anne-Frédérique Rochat sera présente durant les trois jours du Livre sur les quais à Morges du 1 au 3 septembre 2017.

Autres critiques
Babelio
Le blog de Francis Richard 
Blog Le coin lecture de Nath 

Les premières lignes du livre

Extrait
« C’était censé être une bonne nouvelle!!! éclata-t-elle soudain. Heureux papa, tu n’avais qu’à suivre l’injonction!!! Ce n’est quand même pas très compliqué!!! Tu sais combien de personnes rêvent de ce qui est en train de nous arriver ?!
Annie, dit-il avec un calme déroutant, inquiétant, en détachant chaque syllabe, il n’a jamais été question de ça entre nous, tu le sais bien.
Et alors je fais quoi, maintenant que c’est là ?!
– Dieu merci, à notre époque, on a encore le choix.
– Le choix de quoi ?! ‘
– De revenir en arrière. »
Elle sentait des milliers de larmes se bousculer à l’orée de ses paupières, mais elle ferma le passage, de toutes ses forces, verrouilla la porte.
– Je n’avorterai pas.
– Annie, je ne veux pas d’enfant, je te l’ai toujours dit… »

À propos de l’auteur
La comédienne suisse Anne-Frédérique Rochat, née en 1977 à Vevey, alterne écriture dramatique et narrative depuis quelques années, trouvant un plaisir différent, mais complémentaire, dans l’exercice de ces deux genres littéraires. En 2016, le Prix Littérature de la Fondation Vaudoise pour la Culture a couronné l’ensemble de son œuvre. La ferme (vue de nuit) est son sixième roman. (Source : Éditions Luce Wilquin)

Site Internet de l’auteur 

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  RLN2017

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L’été en poche (31)

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Montecristo

En 2 mots
La probabilité de trouver deux billets de cent francs suisses avec le même numéro est quasiment nulle. Quand Jonas Brand entre en leur possession, il ne s’imagine pas ce qui l’attend. Un thriller économique éclairant.

Ma note
etoileetoileetoile (beaucoup aimé)

Si vous voulez en savoir plus…
Ma chronique complète publiée lors de la parution du roman en grand format

Les premières lignes

L’avis de… Delphine Peras (L’Express)
« Le romanesque n’est pas en reste dans ce scénario machiavélique: tueur à gages, confrérie secrète, chasse à l’homme, Mata Hari surdouée, des seconds rôles peaufinés. Et, surtout, un antihéros attachant, sentimental, un peu déprimé, affolé mais opiniâtre. »

Vidéo


Martin Suter présente « Montecristo», traduit de l’allemand par Olivier Mannoni. © Production librairie Mollat

L’un l’autre

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En deux mots
Une famille zurichoise rentre de vacances. Tandis que la mère vaque aux occupations ménagères, le père décide de s’en aller. Une fugue qui va se transformer en quête existentielle, en réflexion sur le couple.

Ma note
etoileetoileetoileetoile (j’ai adoré)

L’un l’autre
Peter Stamm
Christian Bourgois éditeur
Roman
traduit de l’allemand par Pierre Deshusses
176 p., 17 €
ISBN: 9782267029864
Paru en janvier 2017

Où?
Le récit est situé en Suisse, d’abord dans la région zurichoise puis le long d’une randonnée qui va jusqu’à la Muotathal, en passant par Winterthour, Lachen, Frauenfeld. Des vacances en Espagne et Barcelone y sont évoquées ainsi que des séjours en France, Irlandie, Italie et Allemagne.

Quand?
L’action se déroule de nos jours

Ce qu’en dit l’éditeur
C’est la fin de l’été dans une petite bourgade suisse. Une famille rentre de vacances, elle s’apprête à reprendre le cours d’une existence paisible : Astrid est une mère dévouée, Thomas est un père aimant, Ella et Konrad, élèves de collège, semblent épanouis. Rien ne semble présager la situation à laquelle ils vont se trouver confrontés. Lorsque Astrid se réveille le matin suivant, Thomas est parti. Commence alors une longue errance à travers les montagnes, vers une nouvelle vie.
Le roman de Peter Stamm, qui s’ouvre sur une vie de famille et un retour au quotidien décrit à l’unisson, alterne progressivement les points de vue de Thomas et d’Astrid, comme pour trouver un sens au départ, à la disparition thème majeur de l’œuvre de l’auteur ce, jusqu’à la chute de Thomas dans une crevasse. À la vie à la maison, avec les enfants peu compatissants et un irrépressible désir de revenir en arrière, s’oppose la vie sur les routes, la nature et la volonté de se confronter à son hostilité.
Avec un style dépouillé et sobre, sans jugement de valeur ou de résolution définitive, l’écrivain suisse s’interroge encore une fois sur la notion de couple et de solitude propre à chaque être humain. Qu’est-ce qui lie deux personnes entre elles et jusqu’à quel point ? Quelles sont les limites de notre compréhension de l’autre ?
« Une lecture attentive permet de voir tout le raffinement de la langue. […] Il y a chez Stamm un véritable suspense – et quelque chose qu’il est en même temps impossible d’expliquer par le simple réalisme. » Die Welt
« La façon dont Stamm sait rendre plausible l’insaisissable et décrire les univers affectifs de ses personnages, c’est de la grande littérature. » Buchmarkt

Ce que j’en pense
Il faut se méfier des habitudes, des rituels du quotidien. Ce nouveau roman de l’un des plus brillants défricheurs de l’âme humaine, l’auteur Suisse alémanique Peter Stamm, vient en faire la brillante démonstration. Quand la vie semble aussi bien réglée qu’une montre helvète, il se peut fort bien qu’elle devienne oppressante. Au point de vouloir à tout prix changer les choses. Au retour de leurs vacances en Espagne, Thomas, Astrid et leurs enfants Ella et Konrad retrouvent leur pavillon de la banlieue zurichoise. Pendant que la nuit tombe, on prend un dernier verre autour de la table du jardin en lisant la presse dominicale. Astrid s’occupe de coucher les enfants puis de défaire les valises. Elle va lancer une première machine de linge, rejoindre quelques minutes son mari avant d’aller se coucher à son tour.
À son réveil le lendemain matin, les deux verres sont encore sur la table, l’un est encore à moitié plein. Mais Thomas n’est plus là.
En attendant son retour, on vaque au quotidien. Les enfants vont à l’école, Astrid va faire quelques longueurs à la piscine. Les heures s’écoulent jusqu’au moment où l’inquiétude commence à prendre le dessus, car Thomas ne donne plus de nouvelles.
Le chef de famille a pris la clé des champs. Au lieu de rejoindre sa femme, il a ouvert le portail et cheminé dans les rues, sans autre but que de s’éloigner. Le lecteur va le suivre dans son errance au fil des jours. Une randonnée qui va le conduire bien au-delà du pays, pour reprendre le titre original du livre Weit über das Land.
Car outre le côté introspectif pour l’un et l’autre – sans doute l’aspect essentiel du livre – la fugue de Thomas nous permet de découvrir une partie de la Suisse allant du canton de Zurich à celui du Tessin, en passant notamment par la Suisse centrale et notamment le canton de Schwytz. Outre les vaches et les croix en tout genre, le marcheur sera témoin de l’urbanisation croissante du pays. Il lui faudra aussi lutter avec une météo assez médiocre, la pluie et le froid venant le surprendre.
C’est du reste en obligeant Thomas à se concentrer sur les aspects vitaux de son parcours – où passer la nuit ? Où trouver à manger ? Comment éviter les rencontres désagréables – que Peter Stamm pousse son lecteur à chercher par lui-même quelles peuvent être ses motivations profondes.
Pour Astrid les choses sont à la fois plus simples et plus difficiles. Après quelques jours, elle est contrainte de signaler la disparation de son mari à la police, même si elle préférerait que cela ne se sache pas trop. Comme chaque personne adulte est libre de circuler dans le pays comme elle l’entend, il n’est du reste pas question de lancer une chasse à l’homme. Mais la consultation de son relevé bancaire peut livrer des indices. Du côté de Frauenfeld, il s’est équipé de tout le matériel nécessaire à la randonnée et a retiré de l’argent liquide. Astrid va en avoir confirmation en se rendant sur place, mais ne pourra cependant localiser son mari dont les traces vont se perdre. Avec ses enfants, elle va devoir apprendre à vivre avec l’absence. « Mais soudain elle sut que Thomas ne serait pas là non plus pour le dîner, et demain non plus. Cette idée lui coupa la respiration, il ne s’agissait pas d’inquiétude, elle était prise d’une peur qui la paralysait, comme si elle savait déjà ce qui allait arriver. »
La plume de Peter Stamm est d’abord descriptive, faite de choses vues, de notes prises sur le vif, elle retrace les emplois du temps mais ne porte jamais de jugement. Tout juste s’autorise-t-elle à rendre compte des interrogations, des hypothèses émises par l’un et l’autre. C’est ce style à la fois dépouillé et très précis qui donne toute sa force à cette quête. Après l’histoire de Gillian et Matthias dans Tous les jours sont des nuits, voici une nouvelle version du thème de prédilection de l’auteur, cette relation particulière que forme les couples. Et contrairement à ce que l’on peut imaginer, l’amour y tient aussi cette fois, un rôle majeur.

Autres critiques
Babelio 
Télérama (Marine Landrot)
BibliObs (Didier Jacob)
Libération (Frédérique Fanchette)
Philomag (Philippe Garnier)
Le Temps (Julien Burri)
En attendant Nadeau (Norbert Czarny)
Les Échos (Ph. C.)
La Croix (Patrick Kéchichian)
Blog Le Nez dans les livres

Extrait
« Thomas se leva et s’engagea sur le petit chemin de gravier qui longeait la maison. Arrivé à l’angle du mur, il hésita un instant avant de se diriger vers le portail du jardin avec un sourire étonné qu’il percevait plus qu’il ne le ressentait. Il souleva le portail en l’ouvrant pour qu’il ne grince pas, comme il le faisait adolescent, quand il rentrait tard d’une fête et ne voulait pas réveiller ses parents. Il avait beau être parfaitement sobre, il avait l’impression d’avancer comme un homme ivre, lentement, vérifiant bien à chaque fois où il posait le pied. Il descendit la rue, passa devant les maisons des voisins qui lui paraissaient de moins en moins familières à mesure qu’il s’éloignait. » (p. 14)

Les premières lignes du livre


Présentation du livre par l’auteur © Production Libraire Mollat

À propos de l’auteur
Peter Stamm est né en 1963 en Suisse. Après des études de commerce, il a étudié l’anglais, la psychologie, la psychopathologie et l’informatique comptable. Il a longuement séjourné à Paris, New York et en Scandinavie. Depuis 1990 il est écrivain, après avoir aussi été journaliste. Il a rédigé une pièce pour la radio, plusieurs pièces pour le théâtre et a collaboré à de nombreux ouvrages. Il a été rédacteur en chef du magazine Entwürfe für Literatur. Il a obtenu en 1998 le Rauriser Literaturpreis pour son premier roman, Agnès. Originaire de Thurgovie, il vit actuellement à Winterthur. (Source : Editions Christian Bourgois / Peter Stamm)

Page Wikipédia de l’auteur 
Site internet de l’auteur (en allemand)

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Prince Sadruddin Aga Khan

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En deux mots
Cette biographie très détaillée vous fera découvrir l’engagement du Prince Sadruddin Aga Khan pour un monde meilleur au sein des Nations Unies pour les réfugiés et les droits de l’homme et au sein de sa Fondation pour la culture et aussi l’environnement. Le portrait d’un homme attachant par l’une de ses plus proches collaboratrices.

Ma note
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Prince Sadruddin Aga Khan
Diane Miserez
Éditions Cabédita
Biographie
408 p., 24 €
EAN : 9782882957788
Paru en mars 2017

Ce qu’en dit l’éditeur
Homme parmi les plus remarquables de notre époque, Aga Khan, né à Paris, a longuement servi les Nations Unies aux plus hauts niveaux. Sa famille fuit la France en mai 1940 et Sadruddin est scolarisé en Suisse. Plus tard, il accomplit des missions pour le HCR et l’UNESCO. Devenu haut- commissaire pour les réfugiés, au moment d’exodes importants en Afrique, Amérique latine et Asie qui nécessitaient de nouvelles approches, il se distingua particulièrement dans sa fonction. Ses dons diplomatiques s’avérèrent indispensables dans les situations critiques. Visionnaire sur l’état du monde et la situation des réfugiés, Sadruddin décrit et prévoit quarante ans plus tôt les exodes de masse actuels. Passionné par la nature, tout comme fortement engagé sur la question de la menace nucléaire, il organisa des colloques internationaux d’importance sur ces sujets. Il mit également sur pied de nombreux projets en faveur des Alpes dans les sept pays de l’Arc alpin. Jusqu’à sa mort, sa préoccupation demeura le sort des populations dans les pays pauvres.
Reconnu comme un grand homme déjà de son vivant, le prince Sadruddin méritait que sa vie consacrée à la protection des hommes, des arts et de la nature soit connue, en anglais et en français. À une époque où les modèles de valeur font défaut, cette personnalité internationale et hors du commun s’offre comme une source d’inspiration pour les jeunes de tous pays et de toutes origines.

Ce que j’en pense
« J’espère que ceux qui n’auront jamais eu la chance de rencontrer cet être humain d’exception apprendront à le découvrir à travers ces pages, et à réaliser à quel point Sadruddin vécut pour améliorer le sort de l’humanité et le monde vivant pour lesquels il fut une bénédiction. » Le souhait de Diana Miserez, qui a fait la connaissance du prince Sadruddin Aga Khan dans les années soixante aux Nations Unies à Genève et l’a côtoyé durant près d’un demi-siècle trouve est réalisé dans ce livre qui fourmille de détails, qui compile une impressionnante somme de documents et qui, au-delà d’un homme, retrace aussi l’évolution des instances internationales durant cette même période. Riche, dense et éclairant, ce livre rend hommage à un homme vraiment hors du commun.
Si j’ai choisi de vous en parler, moi qui ne fait guère d’incursions hors de la fiction sur mon blog, c’est d’une part parce que j’ai également eu la chance de côtoyer le Prince à plusieurs reprises, mais surtout parce que je partage avec l’auteur cette fascination pour « un homme altruiste, d’un fort charisme, brillant, modeste et attachant, doté d’une grande magnanimité, de dignité et de perspicacité, d’un humour contagieux et empreint d’une profonde préoccupation pour l’humanité et notre environnement. »
Un caractère d’autant plus remarquable que cet homme n’a eu dès sa naissance aucun souci à se faire quand à son avenir, puisque né en 1933 à Neuilly-sur-Seine de S. A. Aga Khan III et de la Bégum (la Savoyarde de la famille, née Andrée Joséphine Carron) et descendant d’une lignée de princes perses. Mais l’Histoire autant que ses racines plus que son éducation vont marquer le jeune homme. Après une jeunesse passée en Suisse puis des années d’études à Harvard, il parcourt le monde – notamment en Inde – et s’engage dès les années cinquante auprès des instances internationales. Un engagement qui va le conduire dès 1965 au poste de Haut-Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), poste qu’il occupera jusqu’en 1977, avant de rejoindre la Commission des droits de l’homme. Envoyé sur le terrain des conflits en Afghanistan et en Irak, il sera l’un des fervents défenseurs du droit d’ingérence humanitaire.
En relisant quelques-uns de ses discours et ses prises de position de l’époque, on se rend compte a quel point il était visionnaire, combien il anticipait les événements que nous vivons aujourd’hui, mais aussi combien il aura réussi par son entregent à éteindre bien des incendies.
J’en arrive à ma première rencontre avec cet homme passionnant et passionné, notamment d’art et de musique. C’était en 1991, alors que Sadruddin Aga Khan figurait sur la short-list des prétendants à la succession de Javier Pérez de Cuéllar. Il m’avait accordé un long entretien dont je conserve un aujourd’hui encore un vif souvenir… et le regret qu’il n’ait pas été élu.

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Entretien avec le Prince Sadruddin Aga Khan paru dans l’hebdomadaire Coopération en octobre 1991.

Même si cela m’a alors permis de partager un autre engagement avec le Prince, celui pour la nature et la défense de l’environnement à travers sa Fondation de Bellerive et plus précisément «Alp Action». Grand randonneur, il a alors entraîné dans ses pas une poignée de journalistes à la découverte de la flore et de la faune alpine. Outre la conversation a bâtons rompus, nous avons eu la chance d’approcher un gypaète barbu, espèce menacée de disparition et pour laquelle il a défendu la préservation d’un environnement protégé.
Diana Miserez revient également en détail sur cette seconde vie et sur toutes les autres, car il brillait de mille facettes, comme vous le découvrirez dans cet ouvrage.


Un court résumé (en anglais) de l’action du Prince Sadruddin Aga Khan durant ses douze années à la tête du Haut Comité pour les Réfugiés (1966-1977)

Autres informations et vidéos réalisées à l’0ccasion du lancement du livre aux Nations Unies à Genève

Page Wikipédia consacrée au Prince Sadruddin Aga Khan 

A propos de l’auteur
Diana Miserez, née à Londres, après avoir côtoyé à l’Université des réfugiés de pays de l’Est, fut nommé au HCR (Haut-Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés). À Genève comme sur le terrain, elle connut Sadruddin Aga Khan, adjoint puis haut-commissaire. (Source : Éditions Cabédita)

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Hiver à Sokcho

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Hiver à Sokcho
Elisa Shua Dusapin
Éditions Zoé
Roman
144 p., 15,50 €
EAN : 9782889273416
Paru en août 2016

Où?
Le roman se déroule en Corée du Sud, à Sokcho.

Quand?
L’action se situe de nos jours.

Ce qu’en dit l’éditeur
À Sokcho, petite ville portuaire proche de la Corée du Nord, une jeune Franco-coréenne qui n’est jamais allée en Europe rencontre un auteur de bande dessinée venu chercher l’inspiration depuis sa Normandie natale. C’est l’hiver, le froid ralentit tout, les poissons peuvent être venimeux, les corps douloureux, les malentendus suspendus, et l’encre coule sur le papier, implacable : un lien fragile se noue entre ces deux êtres aux cultures si différentes. Ce roman délicat comme la neige sur l’écume transporte le lecteur dans un univers d’une richesse et d’une originalité rares, à l’atmosphère puissante.

Ce que j’en pense
« Suintant l’hiver et le poisson, Sokcho attendait. Sokcho ne faisait qu’attendre. Les touristes, les bateaux, les hommes, le retour du printemps. » Amis lecteurs, vous voilà prévenus. Si vous ne voulez pas mourir d’ennui, évitez cette station balnéaire de Corée du Sud, surtout en hiver. Et comme il ne s’y passe rien, ce n’est que par la brillante plume d’Elisa Shua Dusapin que ce roman fascine.
Il met en scène la fille d’une coréenne et d’un Français qui a disparu aussi vite qu’il était venu et qui nous raconte sa rencontre avec Yan Kerrand, un auteur de bandes dessinées venu là pour «être au calme» et chercher l’inspiration pour sa prochaine histoire. En phrases courtes, elle dépeint une atmosphère, nous fait humer les odeurs de la cuisine qu’elle prépare pour les rares clients de la pension où elle travaille et celles du port où travaille sa mère, dépeint les paysages pris par la neige et le froid. Et comme son ami s’intéresse plus à sa carrière de mannequin à Séoul qu’à entretenir sa relation, elle va trouver dans l’observation de ce touriste solitaire une occupation qui va, au fur et à mesure, l’intéresser de plus en plus. Si elle trouve l’humour de l’artiste assez inaccessible, il sent bon. Ce «mélange de gingembre et d’encens» l’attire, tout comme son travail. Du reste son petit jeu va vite trouver sa réciproque. Yan l’invite à le guider à la découverte de ce petit très dépaysant. Elle va accepter de l’aider. Ils vont s’observer mutuellement, s’épier tout au long des journées, se chercher et ne jamais vraiment se trouver.
Les dialogues sont à l’aune de leur méfiance réciproque, très succints. Du coup, c’est entre les lignes que se construit le roman, sans pouvoir autant manquer d’intensité. À l’image de cette zone démilitarisée qui coupe la Corée coupée en deux, ils vont se rapprocher sans jamais vraiment pouvoir franchir leurs réserves. On imagine que Kerrand à une vie en Normandie ou qu’il ne veut pas s’encombrer d’une histoire impossible, ayant déjà de la peine à créer son album: « Kerrand a fait couler toute l’encre du pot, la femme a titubé, cherché à crier encore, mais le noir s’est glissé entre ses lèvres jusqu’à ce qu’elle disparaisse. »
On imagine aussi que la jeune fille rêve de quitter Sokcho, mais qu’il est hors de question pour elle de quitter sa mère, sa seule famille. Alors, elle rêve par la littérature, elle rêve à travers les œuvres de Kerrand qu’elle découvre sur internet, elle s’imagine héroïne de bande dessinée…
Ce court roman est une fois de plus une belle découverte, sélectionnée par les fées qui président aux «68 premières fois» et dont on ne dira jamais assez les mérites. Bravo et merci !

68 premières fois
L’insatiable, le blog de Charlotte Milandri
Le blog du petit carré jaune (Sabine Faulmeyer)
Blog Les livres de Joëlle 

Autres critiques
Babelio
Tribune de Genève (Marianne Grosjean)
Le Huffington Post (Éric Essono Tsimi)
Cécile’s blog 
Le blog de Francis Richard 
Blog La Rousse Bouquine 
Blog Clara et les mots 
Blog Cannibales lecteurs 

Extrait
« Il est arrivé perdu dans un manteau de laine.
Sa valise à mes pieds, il a retiré son bonnet. Visage occidental. Yeux sombres. Cheveux peignés sur le côté. Son regard m’a traversée sans me voir. L’air ennuyé, il a demandé en anglais s’il pouvait rester quelques jours, le temps de trouver autre chose. Je lui ai donné un formulaire. Il m’a tendu son passeport pour que je le remplisse moi-même. Yan Kerrand, 1968, de Granville. Un Français. Il avait l’air plus jeune sur la photo, le visage moins creux. Je lui ai désigné mon crayon pour qu’il signe, il a sorti une plume de son manteau. Pendant que je l’enregistrais, il a retiré ses gants, les a posés sur le comptoir, a détaillé la poussière, la statuette de chat fixée au-dessus de l’ordinateur. Pour la première fois je ressentais le besoin de me justifier. Je n’étais pas responsable de la décrépitude de cet endroit. J’y travaillais depuis un mois seulement.
Il y avait deux bâtiments. Dans le premier, réception, cuisine, salle commune, deux étages de chambres en enfilade. Couloirs orange et verts, ampoules bleuâtres. Le vieux Park appartenait à cette époque d’après-guerre où les clients s’appâtaient comme les calamars : à coup de guirlandes clignotantes. Quand j’étais aux fourneaux les jours clairs, j’apercevais la plage se dérouler jusqu’aux monts Ulsan gonflés vers le ciel comme des seins de matrone. Le second bâtiment, à quelques ruelles du premier, avait été rénové de façon traditionnelle, sur pilotis, pour faciliter le chauffage au sol et rendre habitables les deux chambres aux parois de papier. Dans la cour intérieure, une fontaine gelée, un châtaigner nu. Aucun guide touristique ne mentionnait l’établissement du vieux Park. On y échouait par hasard après avoir trop bu, ou manqué le dernier bus.
L’ordinateur a planté. Pendant qu’il haletait, j’ai donné au Français les renseignements sur le quotidien de la pension. D’habitude le vieux Park s’en chargeait. Ce jour-là, il était absent. Petit-déjeuner de cinq à dix heures dans la cuisine attenante à la réception, derrière la baie vitrée. Toasts, beurre, confiture, café, thé, jus d’orange et lait offerts. Fruits et yaourts, mille wons à déposer dans le panier sur le grille-pain. Mettre le linge dans la machine au fond du couloir au rez-de-chaussée, je me chargeais de la lessive. Code du wifi : ilovesokcho, tout lié sans majuscules. La supérette ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre, cinquante mètres en bas de la rue. Bus à gauche après la supérette. Réserve naturelle de Seoraksan, à une heure de là, ouverte jusqu’au coucher du soleil. Prévoir de bonnes chaussures à cause de la neige. Sokcho, une destination balnéaire. Qu’il soit prévenu, il n’y avait pas grand-chose à faire en hiver.
Les clients étaient rares à cette période. Un alpiniste japonais et une fille d’à peu près mon âge, échappée de la capitale pour se remettre d’une opération esthétique du visage. Elle était là depuis deux semaines, son petit ami venait de la rejoindre pour dix jours. Je les avais tous logés dans la maison principale. Depuis le décès de la femme de Park l’an passé, la pension fonctionnait au ralenti. Park avait vidé les chambres du premier étage. En comptant la mienne et celle de Park, toutes étaient prises. Le Français dormirait dans l’annexe.
Il faisait nuit. Nous nous sommes engagés dans une ruelle jusqu’à l’échoppe de la mère Kim. Ses boulettes au porc exhalaient un mélange d’ail et d’égouts, dont la bouche régurgitait les effluves trois mètres plus loin. Les plaques de glace craquaient sous notre poids. Néons blafards. Après avoir traversé une deuxième ruelle, nous sommes arrivés au portique.
Kerrand a fait coulisser la porte. Peinture rose, miroir en plastique imitation baroque, bureau, couverture violette. Ses cheveux frôlaient le plafond, il ne pouvait pas faire plus de deux pas du mur au lit. Je lui avais attribué la plus petite chambre pour m’épargner du ménage. La salle de bain commune se trouvait de l’autre côté de la cour mais un auvent parcourait la maison, il pourrait rester au sec. De toute façon, cela ne le dérangeait pas. Il a scruté les imperfections du papier peint, posé sa valise, m’a donné cinq mille wons que j’ai voulus lui rendre. Il a insisté d’un ton las.

En retournant à la réception, j’ai fait un détour par le marché de poissons pour chercher les restes que ma mère me mettait de côté. J’ai traversé les allées jusqu’à l’étal quarante-deux sans prêter attention aux regards levés sur mon passage. Vingt-trois ans après que mon père avait séduit ma mère puis était reparti sans laisser de traces, mon métissage français restait source de commérages.
Ma mère, trop fardée comme toujours, m’a tendu un sac de bébés poulpes :
– On n’a que ça en ce moment. Il te reste de la pâte de piment ?
– Oui.
– Je vais t’en donner.
– Pas la peine, j’en ai encore.
– Pourquoi tu ne l’utilises pas ?
– Je l’utilise !
Dans un bruit de succion, elle a enfilé ses gants de caoutchouc jaune et m’a dévisagée, suspicieuse. J’avais maigri. Le vieux Park ne me laissait pas le temps de manger, elle allait lui parler. J’ai protesté. Depuis que je travaillais j’engloutissais des toasts chaque matin et des litres de café au lait, je n’avais sûrement pas maigri. Le vieux Park avait mis du temps à s’habituer à ma cuisine mais il me laissait maîtresse des repas de la pension.
Les poulpes étaient minuscules. Je pouvais en prendre une dizaine par poignée. Je les ai triés, puis caramélisés avec des échalotes, de la sauce soja, du sucre et de la pâte de piment diluée dans de l’eau. J’ai réduit le gaz pour qu’ils ne s’assèchent pas. Une fois la sauce suffisamment condensée, j’ai ajouté du sésame et la pâte de riz gluant, le tteok, en rondelles de la taille d’un pouce. Je me suis mise à couper des carottes. Dans leur reflet sur la lame, les rainures végétales se confondaient curieusement avec la chair de mes doigts.
Un courant d’air a refroidi la pièce. En me retournant, j’ai vu Kerrand entrer. Il voulait un verre d’eau. Il a bu en observant mon plan de travail comme un tableau qu’on ne comprend pas. Déconcentrée, je me suis entaillé la paume. Le sang a moussé sur les carottes, durci en croûte brunâtre. Kerrand a sorti un mouchoir de sa poche. Il s’est approché pour l’appliquer sur ma plaie.
– Il faut faire attention.
– Je n’ai pas fait exprès.
– Heureusement.
Il a souri, sa main pressée contre la mienne. Je me suis dégagée, mal à l’aise. Il a désigné la poêle.
– C’est pour ce soir ?
– Oui, à dix-neuf heures, dans la salle à côté.
– Il y a du sang.
Constat, dégoût, ironie. Je n’ai pas compris la nature de son ton. Entre-temps, il était ressorti.
Il n’est pas venu manger. »

A propos de l’auteur
Née en 1992 d’un père français et d’une mère sud-coréenne, Elisa Dusapin grandit entre Paris, Séoul et Porrentruy, où elle obtient son baccalauréat en 2011. Diplômée en 2014 de l’Institut littéraire suisse de Bienne (Haute Ecole des Arts de Berne), elle est l’auteur de M’sieur Boniface, un spectacle musical avec Thierry Romanens et le chœur d’enfants Sakaziq’. Elle est mandatée par la Commission Intercantonale des Arts de la Scène pour l’écriture du « Prologue » théâtral, et collabore régulièrement avec le réalisateur Romain Guélat. Dès 2014, elle se produit en tant que comédienne dans la compagnie Sturmfrei dirigée par Maya Bösch. Entre deux voyages en Asie de l’Est, elle poursuit actuellement sa formation avec un Master en Lettres à l’université de Lausanne. Hiver à Sokcho est son premier roman. Il a remporté le Prix Robert Walser 2016. (Source : Éditions Zoé)

Compte Twitter de l’auteur 

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